‹ Choix de sermonsChapitre 70 sur 79 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Qu'il y ait des hommes , et des hommes chrétiens , à qui , par un jugement secret de Dieu, la passion de Jésus-Christ, toute salutaire qu'elle est, devienne inutile, c'est une vérité trop essentielle dans notre religion pour être ignorée, et trop funeste pour n'être pas le sujet de notre douleur. Quand le Sauveur, du haut de sa croix, prêt à rendre l'âme, poussa ce cri vers le ciel, Deux, Deus meus, ut quid dereliquisti me? (Matth., 27.) Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé? il n'y eut personne

qui ne crût que la violence des tourments lui arrachait cette plainte, et peut-être nous-mêmes le croyons-nous encore. Mais le grand évêque Arnould de Chartres, pénétrant plus avant dans les pensées et dans les affections de ce Dieu mourant, dit, avec bien plus de raison , que la plainte de Jésus-Christ à son Père vint du sentiment dont il fut touché en se représentant le peu de fruit que produirait sa mort ; en considérant le petit nombre d'élus qui en profiteraient; en prévoyant, mais avec horreur, la multitude infinie de réprouvés pour qui elle serait sans effet : comme s'il eût voulu faire entendre que ses mérites n'étaient pas assez amplement ni assez dignement récompensés , et qu'après tant de travaux il avait lieu de se promettre tout un autre succès en faveur des hommes. Les paroles de cet auteur sont admirables : Subtracta sibi agonum suorum stipendia Ckristus queritur, protestans non esse quiestuosos tanti discriminis sudores, si hi quibus tanti laboris impensa est opéra, sic derelinquaiitur. (Arn. Carn. ) Jésus-Christ se plaint, dit ce savant prélat : et de quoi se plaint-il ? De ce que la malice des pécheurs lui fait perdre ce qui devait être le payement et la solde des combats qu'il a soutenus; de ce que des millions d'hommes pour qui il souffre n'en seront pas moins exclus du bénéfice de la rédemption. Et. parce qu'il se regarde dans eux comme leur chef, et qu'il les regarde eux-mêmes, malgré leur indignité, comme les membres de son corps mystique ; les voyant délaissés de Dieu , il se plaint de l'être lui-même : Deus, Deus meus, ut quid deretiquisti me? (Matth., 27.) Il se plaint de ce qui faisait gémir saint Paul, lorsque, transporté d'un zèle apostolique, il disait aux Galates : Eh quoi! mes frères, Jésus-Christ est-il donc mort inutilement? le mystère de sa croix est-il donc anéanti pour vous? ce sanà qu'il a abondamment répandu, n'aura-t-il donc pas la vertu de vous sanctifier? Ergo gratis Christus mortuus est? ergo eva~ cuatum est scandalum crucis? {Gai., 2 et 5.)

Mais ici, chrétiens, je me sens touché d'une pensée qui, toute contraire qu'elle paraît à celle de l'apôtre, ne laisse pas de la fortifier et de la confirmer. Car saint Paul s'afflige de ce qu'il semble que Jésus-Christ ait souffert en vain ; et moi je me consolerais presque, si c'était seulement en vain qu'il eût souffert, et si sa passion ne nous était rendue qu'inutile par nos péchés. Ce qui me consterne, c'est qu'au même temps que nous nous la rendons inutile, il faut, par une inévitable nécessité, qu'elle nous devienne

pernicieuse. Car cette passion, dit saint Grégoire de Nazianze, est de la nature' de ces remèdes qui tuent dès qu'ils ne guérissent pas, et dont reflet est de donner la vie, ou de se convertir en poison : ne perdez rien de ceci, je vous prie. Souvenez-vous donc, chrétiens, de ce qui arriva dans la suite du jugement, et sur le point de la condamnation du Fils de Dieu , lorsque Pilate se lavant les mains devant les Juifs, et leur ayant déclaré qu'il n'était point coupable du sang de ce juste, mais qu'il s'en déchargeait sur eux, et que ce serait à eux d'en répondre; ils s'écrièrent tout d'une voix qu'ils y consentaient, et qu'ils voulaient hien que Je sang de ce juste retombât sur eux et sur leurs enfants : Sanguis cjus super nos, et super filios nostros. (Matth., 27.) Vous savez ce que leur a coûté cette parole; vous savez les malédictions qu'une telle imprécation leur a attirées, le courroux du ciel qui commença dès lors à éclater sur cette nation ; la ruine de Jérusalem qui suivit bientôt après, c'est-à-dire le carnage de leurs citoyens, la profanation de leur temple, la destruction de leur république; le caractère visible de leur réprobation que porte encore aujourd'hui leur malheureuse postérité, ce bannissement universel , cet exil de seize cents ans, cet esclavage par toute la terre : et cela , en conséquence de la prédiction authentique que Jésus-Christ leur en fit allant au Calvaire ; et cela , avec des circonstances qui font incontestablement voir qu'une punition aussi exemplaire que celle-là ne peut être imputée qu'au déicide qu'ils avaient commis dans la personne du Sauveur, puisqu'il est évident, dit saint Augustin, que jamais les Juifs ne furent d'ailleurs ni plus éloignés de l'idolâtrie , ni plus religieux observateurs de leur loi qu'ils l'étaient alors, et que, hors le crime de la mort de Jésus-Christ, Dieu, bien loin de les punir, eût dû, ce semble, les combler de ses bénédictions : vous savez, dis -je, tout cela, et tout cela est une preuve convaincante qu'en eftèt le sang de ce Dieu-Homme est retombé sur ces sacrilèges, et que Dieu, les condamnant par leur propre bouche, s'est servi, quoique malgré lui-même, pour les perdre, de ce qui était destiné pour les sauver : Sanguis ejus super nos , et super filios nostros!

Or, cela même, chrétiens, pour parler avec le Saint-Esprit, n'est arrivé aux Juifs qu'en figure : ce n'est encore que l'ombre des affreuses malédictions dont l'abus des mérites et de la passion du Fils de Dieu doit être pour nous la source et la mesure. Je m'explique. Que faisons-nous, mes chers auditeurs, quand.

emportés par les désirs déréglés de notre cœur, nous consentons à un péché contre lequel notre conscience réclame; et que faisons-nous quand, possédés de l'esprit du monde, nous résistons à une grâce qui nous sollicite et qui nous presse d'obéir à Dieu? Sans y penser et sans le vouloir, nous prononçons secrètement le même arrêt de mort que les Juifs prononcèrent contre euxmêmes devant Pilate, lorsqu'ils lui dirent : Sanguis ejus super nos. Car cette grâce que nous méprisons , est le prix du sang de Jésus-Christ-, et le péché que nous commettons, est une profanation actuelle de ce même sang. C'est donc comme si nous disions à Dieu : Je vois bien , Seigneur, à quoi je m'engage , et je sais quel risque je cours; mais plutôt que de ne me pas contenter, je consens que le sang de votre Fils retombe sur moi : ce sera à moi d'en porter le châtiment; mais je satisferai ma passion : vous aurez droit d'en tirer une juste vengeance; mais cependant je viendrai à bout de mon entreprise.

Ainsi nous condamnons-nous nous-mêmes: et voilà, chrétiens, un des fondements essentiels de ce mystère si terrible de l'éternité des peines dont la foi nous menace, et qui révolte notre raison. Nous désespérons d'en avoir l'intelligence dans cette vie, et nous ne prenons pas garde , dit saint Chrysostome, que nous la trouvons tout entière dans le sang du Sauveur, ou plutôt dans la profanation que nous en faisons tous les jours. Car ce sang, mes frères, ajoute ce saint docteur, suffit pour nous rendre, non pas moins affreuse, mais moins incroyable cette éternité , et voici par où. Ce sang est d'une dignité infiuie ; il ne peut donc être vengé que par une peine infinie. Ce sang, si nous nous perdons, s'élèvera éternellement contre nous au tribunal de Dieu : il excitera donc éternellement contre nous la colère de Dieu. Ce sang, en tombant sur les réprouvés, leur imprimera une tache qui ne s'effacera jamais ; leurs tourments ne doivent donc aussi jamais finir. Un réprouvé dans l'enfer paraîtra toujours aux yeux de Dieu teint de ce sang qu'il a si indignement traité : Dieu donc aura toujours horreur de lui ; et comme l'horreur de Dieu pour sa créature est ce qui fait l'enfer, de là vient que l'enfer sera éternel. Et en cela, mon Dieu, vous êtes souverainement équitable, souverainement saint et digne de nos louanges et de nos adorations : Justus es, Domine, et sanctus, qui hœc judicastù [Apoc, 1G.) C'est ainsi que le disciple bien-aimé s'expliquait à Dieu même dans son Apocalypse : Les hommes, lui disait-il,

Seigneur, ont répandu le sang de vos serviteurs et de vos prophètes; c'est pourquoi ils ont mérité de le boire, mais de le boire dans le calice de votre indignation : Quia sanguinem sanctorum fuderunt, et sanguinem dedisti eis bibere. (Id. ) Expression dont se sert l'Écriture pour signifier les derniers efforts de la vengeance divine. Ah ! si le sang des prophètes a attiré sur les hommes les fléaux de Dieu , que sera-ce du sang de Jésus-Christ ? Si le sang des martyrs s'est t'ait entendre jusqu'au ciel contre les persécuteurs de la foi , comment sera entendu le sang du Rédempteur ?

Car voilà encore une fois , chrétiens, la déplorable nécessité où nous sommes réduits. Il faut que ce sang qui coule au Calvaire demande grâce pour nous, ou justice contre nous. Lorsque nous nous l'appliquons par une foi vive et par une sincère pénitence, il demande grâce : mais quand , par nos désordres et nos impiétés, nous en arrêtons la salutaire vertu, il demande justice et il l'obtient infailliblement. C'est dans ce sang, dit saint Bernard, que toutes les âmes justes sont purifiées ; mais , par un prodige tout opposé, c'est aussi dans ce même sang que tous les pécheurs de la terre se souillent et se rendent, si je l'ose dire, plus hideux devant Dieu. Ah ! mon Dieu, paraîtrai-je jamais à vos yeux souillé de ce sang qui lave les crimes des autres ? Encore si je ne l'étais que de mes propres péchés , peut-être pourrais-je me promettre un jugement moins rigoureux : considérant mes péchés comme mes misères, comme mes faiblesses, comme mes ignorances, peut-être vous en tiendriez-vous moins offensé. Mais que ces péchés dont je serais couvert se présentassent à moi comme autant de sacrilèges, par rapport au sang de votre Fils; que l'abus de ce sang fut mêlé et confondu dans tous les dérèglements de ma vie : qu'il n'y en eût aucun contre lequel ce sang ne criât plus haut que le sang d'Abel contre Gain ; alors, ô Dieu de mon âme ! que deviendrais-je en votre présence ? Non , Seigneur, s'écriait affectueusement le même saint Bernard, ne permettez pas que le sang de mon Sauveur retombe sur moi de la sorte ! Qu'il tombe dans moi pour me sanctifier, et non pas sur moi pour me réprouver, In me, non super me (Bern.); dans moi, par le bon usage des grâces qui en sont les divins écoulements, et non pas sur moi , par l'aveuglement d'esprit et l'endurcissement de cœur qui en sont les peines les plus redoutables; dans moi, par la participation de l'adorable eucharistie, qui en est la précieuse source,

et non pas sur moi, par les malédictions attachées au mépris de vos sacrements; enfin, dans moi, par le règlement de mes mœurs et par la pratique des œuvres chrétiennes , et non pas sur moi par mes égarements , par mes infidélités , par mon obstination et mon impénitence. C'est, mes frères, ce que nous devons aujourd'hui demander à Jésus-Christ crucifié, c'est dans ce sentiment que nous devons aller au pied de sa croix, et recueillir le sang qui en découle. C'était le Sauveur des Juifs aussi bien que le nôtre ; mais de ce Sauveur, dit saint Augustin , les Juifs ont fait leur juge : Crucifixerunt Salvatorem suum, et fecerunt damnatorem suum. (Aug.) Préservons-nous de ce malheur : il ne tient qu'à nous. Qu'il soit notre Sauveur, ce Dieu mort pour nous sauver; qu'il le soit pendant tout le cours de notre vie, et que ses mérites répandus sur nous avec abondance ne perdent rien entre nos mains de leur efficace , mais la conservent tout entière par le fruit que nous en tirerons; qu'il le soit à la mort; et qu'a ce dernier moment la croix soit notre soutien , et nous aide à consommer l'ouvrage de notre salut qu'elle a commencé : qu'il le soit dans l'éternité bienheureuse , où il nous fera part de sa gloire autant que nous aurons pris de part à ses souffrances. C'est ce que je vous souhaite, etc.

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