‹ Choix de sermonsChapitre 74 sur 79 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Que le péché ait causé la mort du Sauveur du monde, c'est une vérité, chrétiens, dont il ne nous est pas permis de douter, tant elle est évidente par elle-même, suivant les principes de notre foi. Car s'il n'y avait point eu de péché, il n'y aurait point eu de Sauveur: ou du moins celui que nous appelons Sauveur n'eût jamais été sujet aux souffrances et à la mort, puisqu'il n'a souffert et n'est mort que parce que l'homme avait péché. Je n'ai garde de m'étendre sur cette proposition générale, dont vous êtes déjà

convaincus; mais selon mon dessein, et pour en venir à mon sujet, je l'applique à certains péchés particuliers, que nous pouvons dire avoir été les causes prochaines et immédiates de la mort du Fils de Dieu. Car, si je puis m'exprimer de la sorte, j'en trouve un qui a conspiré la mort de Jésus-Christ, un autre qui Ta trahi et vendu, un autre qui l'a accusé, un autre qui l'a abandonné, un autre qui Ta condamné, enfin un dernier qui a exécuté l'arrêt, porté contre lui. Or, je ramasse ces différentes espèces de péchés, et voici le plan de cette première partie. Le péché qui a conspiré la mort du Fils de Dieu, c'est l'envie des scribes et des pharisiens J le péché qui a trahi et vendu le Fils de Dieu, c'est l'avarice dfl Judas : le péché qui a accusé le Fils de Dieu, c'est la calomnie des témoins qui déposèrent contre lui : le péché qui a condamné le Fils de Dieu, c'est l'inconstance et la légèreté du peuple juif : le péché qui a abandonné le Fils de Dieu, c'est la politique de"* Pilate, enfin, le péché qui a exécuté l'arrêt de mort porté contre le Fils de Dieu, c'est la cruauté de ses bourreaux. Méditons tout^ ceci , chrétiens , selon que le temps nous le permettra , et par desaintes réflexions tâchons à nous instruire, et à concevoir une] éternelle horreur du péché. Je reprends, et je vous prie de me] suivre.

C'est par l'envie du démon, dit l'Ecriture, que la mort est entrée dans le monde, et c'est par l'envie des hommes que commença l'entreprise détestable de la mort du Fils de Dieu. Une envie, chrétiens, dont les divers caractères sont autant de leçons pour nous; une envie formée en cabale, animée d'un faux zèle» et d'une maligne émulation, colorée du prétexte de la piété, et dans le fond violente et emportée jusqu'à la fureur. Voilà ce qui a fait périr le Saint des saints, et ce qui lui a suscité la persécution où son innocence a enfin succombé. Pilate le comprit d'aborc et, sans autre preuve que la conduite même des ennemis de Jésus Christ, il fut persuadé que c'était l'envie qui les faisait agir Sciebat enim quod per invidiam tradidissent eum. (Matth 27.) En effet, ce divin Sauveur n'avait pas plus tôt paru dans Judée, qu'ils s'étaient élevés contre lui. C'était un parti composé de trois sortes de personnes : des pontifes et des prêtres destinés aux ministères du temple, des docteurs de la synagogue employés à interpréter la loi, et des pharisiens, c'est-à-dire des dévots du judaïsme, qui, par profession , se séparaient des autres, et affrétaient une austérité de vie et une réforme toute particulière. Cal

ce sont là (6 abîme des conseils de Dieu !), ce sont là ceux qui lurent les auteurs de l'attentat sacrilège commis contre le Fils de Dieu. Ces trois factions donc , quoique divisées d'ailleurs d'intérêt, s'unissent ensemble contre Jésus-Christ, et, par les ressorts d une intrigue puissante et artificieuse . entreprennent de l'opprimer. Vous me demandez ce qui les piquait : je vous l'ai dit. chrétiens, une maligne émulation. Ils voyaient avec peine le succès et le crédit du Sauveur du monde dans Jérusalem : Quid facimus? Joan., Il), disaient-ils, ecce mundus totus post eum abilt (Id., 12) : A quoi pensons-nous? on ne parle plus que de cet homme, chacun court à lui, le peuple l'écoute comme un prophète, et, si nous le laissons faire, il nous détruira. Or il vaut mieux le prévenir; et puisque sa ruine est le seul moyen de nous défendre, il faut le ruiner lui-même et le perdre. Allons, concluent-ils dans le livre de la Sagesse, expliqué même littéralement selon saint Jérôme, dressons-lui des embûches dont il ne puisse se sauver, condamnons-le à une mort infâme : et pourquoi ? Parce qu'il est contraire à nos desseins : Circumvenlamusjustum , quoniam contrarius est operibus nostris. (Sap. , 2 ) C'est ainsr qu'ils raisonnaient; et le Saint-Esprit ajoute : Hœc cogitaverunt et errai' er uni , et nescierunt sacramentel Del; exexcavit enim cas maiitia eorum. (Ibid.) Voilà les projets que formaient ces esprits de ténèbres; et cependant ils ne connaissaient pas les mvstères de Dieu, et ne voyaient pas le sacrement adorable de la rédemption des hommes qui s'accomplissait au milieu d'eux . parce que l'envie les aveuglait. Lé Fils de Dieu était un rival trop importun : les pharisiens ne pouvaient souffrir que, malgré leur hypocrisie, il fût estimé plus saint qu'eux ; les savants de la synagogue, que sa doctrine fût plus approuvée que la leur; et les prêtres, qu'on eût pour lui seul plus de vénération que pour eux tous. Et parce qu'il leur était difficile d'obscurcir l'éclat crime réputation aussi établie que celle-là, ils s'attaquent à sa personne, et se déterminent à le faire mourir. Mais il fallait un prétexte . ah! chrétiens, l'envie en a-t-elle jamais manqué? et quand elle n'en aurait point d'autre, le masque de la piété n'a-t-il pas été de tout temps le voile spécieux dont elle a trouvé moyen de se couvrir? Ils font passer cette conjuration pour un dessein important à la gloire de Dieu et au salut du peuple, pour un devoir indispensable de maintenir la loi et les traditions de Moïse; c'està-dire qu'ils font passer le plus gi\md de tous les sacrilèges pour

un acte héroïque de religion. Ainsi, toutes les mesures prises, ils commencèrent à se déclarer, mais avec une violence , disons mieux, avec une furie qui n'eut jamais d'égale, parce que la passion s'était rendue la maîtresse de leur raison.

Voilà, mes chers auditeurs, le désordre de l'envie; et c'est à vous que cette instruction s'adresse , à vous qui vivez au milieu de la cour où la Providence vous a appelés, mais où l'on sait assez que le péché dominant est l'envie. C'est à vous à profiter de cet exemple. Si je vous disais que l'envie est une passion lâche et honteuse , peut-être seriez-vous moins touchés de ce motif : mais quand je vous dis qu'elle est l'ennemie mortelle de votre Dieu, qu'elle fait mourir dans vos cœurs la charité par où Jésus-Christ y doit vivre ; pour peu que vous ayez de foi, en fautil davantage pour vous la faire détester? Cependant il ne suffit pas de détester cette passion ; le point essentiel est de vous garantir de ses surprises, et d'employer toutes les lumières de la grâce à en découvrir dans vous les mouvements secrets , parce que c'est la plus suhtile de toutes les tentations. Une passion charnelle se fait aisément connaître, et, quelque dangereuse qu'elle soit pour nous corrompre, elle est incapable de nous tromper. Mais l'envie a mille déguisements , mille fausses couleurs , sous lesquelles elle se présente à notre esprit, et à la faveur desquelles elle se glisse imperceptiblement dans notre cœur. Or, dès qu'elle y est une fois entrée, il ne faut pas moins qu'un miracle pour la chasser, et vous n'ignorez pas combien ce miracle est rare. La grande maxime est donc de vous défier sur cela des prétextes les plus apparents, et en particulier du prétexte de l'émulation; car s'il y a des émulations de vertu, il y en a de contention et de jalousie ; et l'expérience nous apprend que, pour une émulation légitime , il y en a cent de criminelles. Surtout , mes frères, disait saint Augustin, n'exerçons jamais nos envies sous le prétexte de la piété, ou plutôt ne faisons jamais servir la piété à la plus basse de nos passions, qui est l'envie. Cette hypocrisie a été le premier mobile de la conspiration des Juifs contre le Sauveur. L'envie toute seule n'eût pas osé l'attaquer, la religion seule n'aurait eu que du respect pour lui ; mais l'envie autorisée de la religion, la religion corrompue par l'envie, c'est ce qui l'a fait mourir. Et, tout chrétiens que nous sommes, nous n'avons que trop à craindre le même désordre. Il ne faut qu'une passion d'envie pour anéantir dans nous tous les effets de l-i grâce. Avec cela

nous avons beau faire les zélés, nous avons beau travailler pour Dieu , nous avpns beau vouloir observer la loi , ce ver de l'envie infectera tout : pourquoi ? parce que du bien même que nous ferons par ce principe, naîtront les dissensions, les animosités, les querelles, les schismes, les hérésies, car ce sont là, mes chers auditeurs, les suites naturelles que l'envie traîne après soi-, et mille épreuves n'ont-elles pas dû nous l'apprendre? Passons plus avant.

La mort de Jésus-Christ résolue par l'envie de ses ennemis, ils ne cherchent plus qu'à s'assurer de sa personne. Judas les prévient, et, poussé d'une avarice la plus infâme dans son entreprise, la plus aveugle dans son commerce , la plus endurcie dans sa résolution et la plus désespérée dans son issue, il s'engage, s'ils veulent traiter avec lui, à leur livrer entre les mains cet Homme- Dieu. Pouvons-nous mieux comprendre que par là jusqu'où le désir d'avoir est capable de porter une âme intéressée? Je dis poussé d'une avarice la plus infâme dans son entreprise-, car c'est un disciple, et un disciple comblé de faveurs qui trahit son maître. Dans un esclave même, cette infidélité ferait horreur ; qu'estce dans un ami, dans un confident, dans un apôtre? Chose étonnante ! dit saint Chrysostome : Judas venait d'être consacré prêtre, il venait de recevoir une puissance spirituelle et toute divine sur le corps et le sang de Jésus-Christ; mais au lieu de cette puissance surnaturelle, il en exerçait une autre toute sacrilège et pleine d'impiété. Par le sacerdoce où il venait d'être initié, il avait pouvoir de sacrifier sur les autels l'agneau de Dieu; et par la trahison qu'il commettait, il usait sur cette adorable victime d'un pouvoir diabolique, en l'immolant à la fureur des Juifs. Que pouvez-vous concevoir de plus monstrueux et de plus énorme ? Mais si l'avarice de cet apôtre fut si infâme dans son entreprise, elle ne fut pas moins aveugle dans son commerce. Car, quel aveuglement! il vend pour trente deniers celui qui devait être: la rédemption du monde entier. Si Judas eût eu un rayon de prudence, et seulement même de cette prudence réprouvée des enfants du siècle, il eût estimé le Sauveur, sinon ce qu'il valait, au moins ce qu'il pouvait le faire valoir. Voyant les Juifs déterminés à ne rien épargner pour le perdre, il eût profité de leur haine, et, leur faisant, acheter bien cher la satisfaction de leur vengeance, il eût trouvé lui-même de quoi contenter son insatiable cupidité; mais la passion le troublait, et avait éteint toutes

les lumières de son esprit. Ecoutez-le parler aux Juifs : Que voulez-vous me donner, leur dit-il, et dès aujourd'hui je vous le livre : Quid vultis mihi dure? (Matth., 26.) Il s'en remet, remarque saint Jérôme, à leur discrétion, et il Jes prend euxmêmes pour juges du mérite de Jésus-Christ : Christum quasi vile mancipium in ementium ponens xstimatione. (Hieron.) Le prix ordinaire des esclaves, c'était trente deniers, et il s'en tient là. Ah! perfide, s'écrie saint Augustin, que fais-tu? Jésus- Christ veut te sauver aux dépens de sa propre personne, et tu le vends, tout Dieu qu'il est, pour une vile somme d'argent; il va donner sa vie pour toi, et tu le donnes lui-même pour rien. Mais Judas ferme les yeux à tout; et l'aveuglement de son avarice le conduit à l'endurcissement et à l'obstination. En vain le Sauveur du monde met -il en œuvre les artifices de sa grâce pour le détourner de son dessein; en vain lui déclare -t- il confidemment que c'est lui qui le trahira ; en vain lui prédit-il le malheur de sa réprobation, rien ne le touche; il sort de la cène, il va trouver les princes des prêtres, il traite avec eux, ii marche à la tête des soldats, il parait dans le jardin, il approche de Jésus, le salue, l'embrasse, et par un baiser le fait connaître et le trahit. Amkc, Mon ami, ad quidvenisti? (Matth., 26) que venez-vous faire? Osculo Filium hominis tradis! (Luc 22.) Quoi! vous me saluez pour me trahir, vous m'embrassez pour me perdre ! C'est l'aimable reproche que lui fait le Sauveur du monde; mais tous les reproches du Sauveur du monde et toute la douceur dont il les accompagne ne font sur ce cœur avare et vénal nulle impression : pourquoi? parce qu'il n'est rien de plus propre à nous endurcir que l'avarice. Quand elle domine une fois, plus d'amitié, plus de fidélité, plus d'humanit i ; on oublie tous les devoirs , on s'accoutume aux plus honteuses lâchetés , on se fait une âme de bronze pour résister aux plus vifs remords de la conscience et de l'honneur.

Ceci vous effraye dans l'exemple de Judas; mais ne concevons point tant d'indignation contre ce disciple que nous n'en réservions pour nous-mêmes. Car voilà les effets que produit tous les jours dans nous une insatiable convoitise : elle nous rend durs et insensibles, non seulement à la misère, mais à la ruine du prochain ; elle nous jette dans un aveuglement d'autant plus criminel qu'il est volontaire, et d'autant plus mortel que nous l'aimons: elle nous fait commettre des indignités qui nous couvriraient pour

jamais de confusion, si en nous les inspirant elle De nous apprenait à n'en point rougir : Quid vultis mihi dare? (Matth., 26.) Que me donnerez -vous, dit -on dans le monde, je dis dans le monde même où l'on paraît plus sensibie à l'honneur, je dis dans les maisons des grands, et jusqu'à la cour; que me donnerez vous? et je vous délivrerai de celui-ci, et je vous sacrifierai celuilà. Eu effet, avec cette espérance et dans cette vue de l'intérêt, point d'affaire qui ne passe, point d'innocence qui ne soit opprimée, point de violence et d'injustice qui ne soit soutenue. Dès qu'un homme a de quoi donner, il est en possession de tous les crimes, parce qu'il ne manque jamais de ministres déterminés à le servir, et qui lui disent sans cesse : Quid vultis mihi dare ? Combien d'amitiés violées par les plus sordides conventions! combien de maîtres vendus par l'avidité d'un domestique qui s'est laissé corrompre! combien de trahisons exécutées par l'entreprise d'une femme à qui il fallait de l'argent, et qui sans s'expliquer, ne disait néanmoins que trop haut : Quid vultis mihi dare f Car, de quelque droiture que le monde se pique, vous savez si j'exagère; et parce que ce commerce d'iniquité est encore plus abominable lorsqu'il se pratique dans les choses saintes, et par des personnes consacrées comme Judas au ministère des autels, voilà, disait saint Bernard, ce qui fait aujourd'hui l'abomination de la désolation dans le temple de Dieu; ce désordre de la simonie dont Judas a été l'auteur, puisque ce fut le premier dans le christianisme qui sut vendre, et nous apprit à vendre le spirituel et même le divin. De là tant d'abus dans les dignités et les bénéfices de l'Eglise, tant de permutations, de provisions, de résignations mercenaires, tant de pensions plutôt achetées qu'accordées. Commerce, poursuit saint Bernard, qui déshonore la religion, qui attire la malédiction sur les royaumes et sur les Etats, qui damne et les traitants et les négociants avec ceux qui les autorisent. Car qu'est-ce, chrétiens, dans le langage des Pères, que ces bénéfices? Le sang de Jésus-Christ; et ce sang de Jésus-Christ n'est-il pas tous les jours exposé, et si j'osais user de cette expression, mis à l'enchère par tant de profanateurs qui en font trafic? On ne s'en cache pas même : ce que la bienséance au moins obligerait à déguiser et à couvrir, passe maintenant pour une proposition honnête : Quid vultis mihi dare? Qu';ivez-vous à me donner en échange? de quoi pouvez -vous m'accommoder? que m'assurez- vous? Commerce peut-être encore plus outrageux,

au Sauveur du monde que celui de Judas, puisque enfin Judas se repentit d'avoir ainsi vendu le sang de son maître, au lieu que ceux à qui je parle le l'ont sans scrupule et avec la plus grande impunité. Or, à quoi aboutit ce péché? Souvent à un désespoir absolu du salut; au désespoir de réparer les désordres dont ces détestables négoces embarrassent, ou pour mieux dire, accablent une conscience; au désespoir de faire les restitutions légitimes et nécessaires ; au désespoir de se soumettre en cela aux lois rigoureuses de l'Eglise; et par là même au désespoir d'en obtenir jamais le pardon , et de trouver grâce auprès de Dieu. Car voilà l'issue qu'eut l'avarice de Judas : Infelix , dit saint Augustin, projetât pretium quo vendiderat Dominum, non agnovit pretium quo redemptus erat a Domino. (August. ) Remarquez bien ces paroles, et jugez, en passant, si ce grand docteur a jamais douté que Jésus-Christ ne fût mort pour les réprouvés. Judas, par un sentiment de pénitence, jeta le prix pour lequel il avait vendu son maître; mais par un excès de désespoir, il ne connut pas le prix salutaire dont son maître l'avait racheté : Non agnovit pretium quo redemptus erat a Domino. Telle est la destinée de tous les avares de la terre, qui, selon la réflexion de saint Grégoire, pape, ayant fait leur dieu de leur argent, ne peuvent plus mettre leur confiance dans un autre, tombent dans un oubli profond de la providence et de la miséricorde du vrai Dieu, désespèrent de se réconcilier jamais avec lui; et pour consommer leur réprobation, abandonnant malgré eux à la mort ce qui leur a fait renoncer pendant la vie leur Rédempteur, ne veulent pas même alors reconnaître le prix qu'il a offert pour eux , et qu'il ne tient qu'à eux de s'appliquer : Non agnovit pretium qui redemptus erat a Domino.

Mais il faut que la calomnie seconde la trahison de Judas . et il est temps de la voir agir, ou plutôt de l'entendre parler contre Jésus-Christ. Car c'est elle qui l'a accusé, c'est elle qui a rendi tant de faux témoignages contre cet Homme-Dieu; les Juifs lui ont servi d'organe, mais c'est elle-même qui s'est expliquée pc leur bouche. Entrons dans la salle de Pilate, et voyons avec quelle hardiesse elle avance les plus grossières impostures , avec quelle faiblesse elle les soutient , et de quels artifices elle use pour séduire et pour corrompre les esprits. Pilate, pressé par les ennemis du Sauveur, leur demande quel est donc le crime qu'ils ont à lui imputer; et ils se contentent de lui répondre que si cet homme

n'était pas coupable, ils ne l'auraient pas déféré à son tribunal. Remarquez , dit saint Augustin : Jésus-Christ passait dans toute la Judée pour un prophète envoyé de Dieu ; on ne parlait que de la sainteté de sa vie et de la grandeur de ses miracles ; et ceux-ci prétendent que c'est un homme déjà condamné par la voix publique, dont les crimes sont si connus, que d'en douter même c'est leur faire injure. Langage ordinaire de la calomnie, qui ne s'énonce jamais plus hardiment que quand elle en impose plus faussement, et qui, pour autoriser le mensonge, ne manque point de le proposer comme une évidence ; au lieu que la vérité toujours modeste, lorsqu'elle est même forcée à dire le mal, ne le dit qu'avec réserve, ne le dit qu'avec crainte, ne le dit qu'en gardant toutes les mesures d'une sage circonspection : pourquoi ? parce qu'elle n'accuse et qu'elle ne condamne que dans l'ordre de la charité. Mais encore, reprend Pilate, quel mal a-t-il fait? buid enim mali fecltf (Luc, 23.) Ce qu'il a fait, c'est qu'il a voulu pervertir notre nation; c'est que nous l'avons trouvé semant parmi le peuple des maximes damnables, qui vont au renversement des mœurs. On eût dit, à en croire les Juifs, que Jésus-Christ était en effet un corrupteur et un séducteur; et toutefois on savait assez dans Jérusalem qu'il n'avait prêché que l'obéissance, que l'humilité, que le renoncement à soi-même. Calomnie non moins faible à soutenir ses impostures, qu'elle paraît hardie à les avancer. Car, quand il en faut venir à la vérification des faits, c'est alors que l'iniquité se dément elle-même; on n'entend que les bruits confus d'une multitude passionnée, mais rien de positif ni de vraisemblable ; ils se déclarent tous pour témoins, mais leurs témoignages se détruisent les uns les autres. Pilate est surpris de voir tant d'emportement d'une part, et de l'autre si peu de preuves ; mais c'est pour cela même, dit saint Chrysostome, c'est parce qu'il n'y a point de preuves, qu'il y a de l'emportement. Que font-ils donc? ils ont recours à l'artifice, et, préoccupant l'esprit de ce juge par des raisons d'État, ils déposent que Jésus-Christ, par une témérité punissable, a pris la qualité de roi, qu'il a des prétentions sur la monarchie des Juifs, que souvent il les a détournés de payer le tribut à César : accusations ■ont ils voyaient bien que le seul soupçon serait contre le Fils de Dieu un des plus forts préjugés. Et c'est aussi par là que leur calomnie, quoique sans fondement, a tout le succès d'une légitime déposition.

Je n'ai garde, chrétiens, de nVétendre ici en de longues réflexions sur l'horreur d'un péché que vous détestez vous-mêmes, et que je sais être le dernier de tous les désordres où la passion pourrait vous porter. Mais si j'avais un reproche à vous faire, ce serait que, détestant pour vous-mêmes la calomnie, vous ne laissiez pas de la fomenter tous les jours dans les autres, de l'écouter favorablement, de lui donner créance, d'en aimer les discours malins , et d'en répandre les bruits scandaleux. Vous ne voudriez pas être auteurs de la calomnie ; mais combien de fois avez-vous autorisé les calomniateurs , en leur marquant de criminelles complaisances, en les faisant parler, en les excitant, en leur applaudissant , et vous rendant par là non seulement fauteurs et complices, mais responsables de toutes leurs suppositions? Voilà , dis-je , ce que j'aurais à vous reprocher ; mais un Dieu m'inspire aujourd'hui pour votre édification une morale chrétienne , fondée sur ce silence tout divin que garde le Sauveur du monde au milieu de tant d'imposteurs. Car, tandis qu'ils le chargeaient de calomnies, que leur répondait-il? Pas une parole ni contre ses accusateurs , ni pour soi-même : ni contre ses accusateurs, silence de soumission aux ordres de son Père et de charité envers ses ennemis; ni pour soi-même, silence de patience et d'humilité : Jésus autem tacebat. (Matth., 26.) Quels mystères, mes chers auditeurs! tachons à les comprendre. Il est accablé de faux témoignages, ce Dieu-Homme, et il ne se plaint point de ceux qui les rendent contre lui , et il n'en appelle point au ciel^ pour être vengé de leur injustice; et, quoiqu'il le pût aisément, il ne se met point en devoir de les confondre. Silence si héroïque, que le Saint-Esprit en a fait un éloge particulier dans l'Ecriture : Qui cum maie clic eretur, non maledicebat. (I. Petr. 2.) Mais pourquoi se tait-il delà sorte? Ah! chrétiens, poui établir cette maxime de son Evangile si surprenante et si opposée à l'esprit du monde : Tenez-vous heureux quand les hommes se déclareront contre vous, qu'ils s'attacheront à vous décrier, qu'ils en diront tout le mal qu'un esprit aigri et envenime leur inspirera : Beati estis cum maledixerint vobis, et dixerint omne malum adversum vos. (Matth:., 5.) Toute la natun devait se soulever contre cette vérité , et c'est pour cela qu'il fallait que le Sauveur la justifiât dans sa personne-, car ce qu'il y de moins supportable à l'amour-propre , c'est d'être accusé faussement, et de voir la calomnie l'emporter sur notre innocence

Voilà ce qui nous révolte, ce qui nous jette quelquefois dans les plus violents transports; mais ce sont ces transports que le Fils de Dieu a voulu réprimer; et comment? par un moyen que sa sagesse seule pouvait inventer, et qui est le miracle de sa grâce, savoir, en nous faisant une béatitude de la calomnie même, ne se contentant pas de nous dire : Modérez-vous , surmontez-vous, fortifiez-vous, consolez-vous ; mais ajoutant : Pvéjouissez - vous d'être calomniés et outragés : Gaudete et exultate. (Matth., 5.) Notre raison aveugle et présomptueuse devait traiter cette maxime évangélique, sinon de folie, au moins d'illusion et de simplicité; mais ce Dieu-Homme, dont le silence nous parle, veut aujourd'hui nous faire connaître que cette simplicité est la vraie sagesser et que notre raison est sur cela condamnée par toutes les raisons éternelles. Il ne fait nulle plainte de ses calomniateurs; pourquoi? parce qu'il les envisage, dit saint Bernard , comme les exécuteurs des ordres de son Père, et comme les instruments que Dieu a choisis pour accomplir dans sa personne le grand ouvi- âge de la rédemption. Or, en cette qualité, il ne peut pas se plaindre d'eux; et bien loin de s'élever contre eux, il se sent obligé même à les honorer. Il déteste la calomnie; mais il en aime l'effet; et parce que l'exécution des arrêts de Dieu se trouve attachée à la calomnie qu'ils lui font, par respect pour ces arrêts divins il ne répond rien. Cette calomnie est la plus énorme de toutes les injustices; mais il sait que Dieu doit tirer de cette injustice sa plus grande gloire et la plus sainte de toutes les justices; et c'est pourquoi il garde un silence profond, adorant la justice de Dieu dans l'injustice des hommes. En un mot, il distingue, dans le péché des Juifs qui l'accusent, ce que Dieu veut, et ce que fait l'homme: il a en horreur ce que fait l'homme, et il regarde avec vénération ce que Dieu veut; mais parce qu'il arrive que ce que Dieu veut est une suite de et que fait l'homme, il n'invective point contre l'homme , pour ne point murmurer contre Dieu : il souffre l'un parce qu'il se soumet à l'autre, et il nous apprend ainsi la règle admirable du silence de soumission et de charité.

Voilà, mes chers auditeurs, ce qui engage aujourd'hui le Fils de Dieu à demeurer muet devant ceux qui l'oppriment; et voilà ce qui nous oblige nous-mêmes à ne rien dire en mille rencontres où l'on nous calomnie, et à prier même pour ceux qui nous calomnient : Maledicimur et benedicimus, blasphemamur et obsecramus (/ Cor., 4) : On nous maudit, et nous bénissons,

disait saint Paul ; on vomit contre nous des blasphèmes , et nous y répondons par des prières. Telle était , du temps de cet apôtre, la marque du christianisme; c'est par là que l'on discernait les fidèles; et quiconque ne vivait pas dans cette ferme pratique, de réprimer les saillies de sa langue, et de s'imposer au moins silence à l'égard de ses ennemis, de quelque perfection d'ailleurs qu'il se piquât, était censé n'être chrétien qu'à demi : pourquoi? parce qu'il n'agissait pas dans ces vues de foi et dans ces sentiments que la solide religion nous inspire , lorsqu'elle nous enseigne que ceux qui nous attaquent par la calomnie ou par la médisance sont ceux qui, dans l'ordre de la Providence ou du salut, doivent faire devant Dieu notre mérite et notre couronne. D'où saint Jacques concluait, parlant de quiconque n'était pas persuadé de ce principe, que, quelque apparence de religion qu'il eût , ce n'était qu'une religion imaginaire , plus propre à le tromper et à le séduire qu'à le sanctifier : Si guis putat se re- Ugiosum esse, non î^efrenans linguam sua.ni, sed seducens coi' suum , hujus vana est religio. (Jacob., 1.)

Mais , me direz-vous , pourquoi Jésus-Christ , quelque déterminé qu'il fût à épargner ses faux accusateurs , ne parlait-il pas au moins pour sa légitime défense? Ah ! chrétiens, voilà le prodige que la morale païenne, avec toute sa prétendue sagesse, n'a jamais connu. A ce silence de soumission et de charité, le Fils de Dieu en ajoute un autre, que j'appelle un silence de patience et d'humilité. Pilate le presse de répondre aux accusations des Juifs : N'entendez-vous pas, lui dit-il, tout ce qu'on dépose contre vous? Non audls quanta isti adversum le dicunt testimonial (Matth. , 27.) Parlez donc ; et si vous êtes innocent, faites-le pa-; raîrre. Mais à cela Jésus ne réplique rien : Et non respondit ei ad itlud verbum. (Id.) Il était, ce semble, delà gloire de Dieu qu;> Ja calomnie fût confondue. Il est vrai , reprend saint Bernard , mais il était encore plus de la même gloire qu'un juste calomnié demeurât dans le silence, et c'est pourquoi il se tait : Jésus autem tacebat. (Id., 26.) Il y allait de l'honneur de son ministère, que lui, qui avait prêché les vérités du salut, ne passât pas pour un corrupteur du peuple, je l'avoue-, mais l'honneur de son ministère l'engageait encore plus à pratiquer lui-même ce qu'il avait enseigné, savoir : d'abandonner sa propre cause; et c'est pour cela qu'il ne dit pas un seul mot : Jésus autem, tacebat. L'intérêt de la religion voulait que lui, qui en était le chef et l'auteur,

ne fût pas regardé comme un criminel, j'en conviens; mais il n'était pas moins de l'intérêt de la religion que lui , qui en devait être l'exemple et le modèle, apprit aux hommes à faire le plus grand de tous les sacrifices, qui est celui de la réputation, et c'est ce qui lui ferme Ja bouche : Jésus autem tacebat. Il devait épargner à ses disciples la honte et l'opprobre d'avoir eu un maître séditieux , j'en demeure d'accord ; mais il aimait encore mieux leur laisser cette belle leçon , d'avoir eu un maître patient jusqu'à l'insensibilité et jusqu'à un entier oubli de lui-même; et de là vient qu'il demeure muet : Jésus autem, tacebat. Il se devait à lui-même la justification de sa vie et de sa conduite, surtout en présence de Pilate, lequel, étant étranger, ne pouvait pas le connaître, et qui, en qualité de juge, devait en faire son rapport à Rome ; à Rome , dis- je , où il était si important à Jésus-Christ de n'être pas décrié, puisque c'était là que son Evangile devait être bientôt prêché , et qu'il voulait établir le siège de son Église ; je le confesse : mais son Evangile devait être un évangile d'humilité, et son Eglise ne devant avoir d'autre fondement que celuilà , il trouve sa vie mieux justifiée par son silence que par ses paroles; et cela fait qu'il ne parle point : Jésus autem tacebat. Que ce silence, chrétiens, nous dit de choses, si nous le savons bien pénétrer ! Les Pères de l'Église demandent pourquoi le Sauveur du monde fut si constant à ne vouloir point se défendre et ils en apportent diverses raisons. Saint Ambroise prétend qu'il en usa de la sorte , parce qu'il savait bien que ses ennemis étaient déjà résolus à le perdre, et que, quoi qu'il alléguât pour lui, il n'en serait pas cru. Mais s'il n'en eût pas été cru par ses ennemis, du moins Pilate, prévenu en sa faveur, et qui ne cherchait qu'à le sauver, aurait pu s'en prévaloir. La pensée de saint Jérôme est que le Fils de Dieu ne se justifia point , de peur que Pilate. qu'il voyait bien disposé, ne le renvoyât absous, et qu'ainsi la rédemption des hommes ne fût troublée et interrompue, parce que, selon l'ordre des décrets éternels de Dieu, cette rédemption dépendait de sa condamnation. Mais il me semble que c'est attacher les décrets de Dieu et toute l'économie du salut des hommes, à une circonstance trop légère. Le sentiment de ïhéophilacte me parait plus naturel , que Jésus-Christ ne voulut rien dire, parce qu'en parlant il n'aurait fait qu'irriter davantage ses accusateurs, qui. pour soutenir leurs premières calomnies, en auraient inventé de nouvelles, ce qui n'eût servi qu'à les rendre

encore plus coupables. D'autres croient, avec saint Chrysostome. et cette opinion est la plus vraisemblable, que Jésus-Christ n'entreprit point de faire son apologie parce qu'il n'en avait pas besoin, parce que son innocence était manifeste, et que Pilate, son juge , en était lui-même convaincu. Mais de toutes les raisons, voici celle à quoi je m'attache : concevez-la bien, parce qu'elle doit nous instruire , et qu'elle se rapporte à nous. Car le Sauveur du monde. ne se justifie point devant Pilate, pour nous apprendre à ne nous pas justifier nous-mêmes, mais à nous taire en mille occasions où nous ne pouvons nous expliquer sans troubler la paix et l'union; pour condamner mille mouvements inquiets et passionnés que nous nous donnons tous les jours sur des sujets où nous croyons être innocents , lorsque nous ne le sommes pas; pour les arrêter même quand nous le sommes en effet; pour nous faire abandonner notre cause à Dieu , lui disant avec son prophète : Tibirevelavi caasam vieam (Jerem., 20); pour modérer notre ardeur à poursuivre nos droits en plusieurs rencontres, où il est plus raisonnable de les céder; enfin pour corriger en nous cette passion, qui nous est si ordinaire, de vouloir maintenir, quoi qu'il arrive , et faire valoir notre innocence ; passion qui est le principe de tant de désordres : on croit toujours avoir raison; et, par une erreur plus pernicieuse, on se persuade que dès qu'on a raison, il faut éclater et résister. Or, de là les plus grands dérèglements du monde, de là mille fautes contraires à^ l'humilité chrétienne, mille emportements au préjudice de la vraie obéissance, de là les révoltes contre les supérieurs, de là les ruptures entre les égaux , de là je ne sais combien d'autres scandales; parce qu'on n'a pas bien compris, dit saint Bernard, cette vérité, qu'il y a des temps et des conjonctures où l'on doit sacrifier à Dieu son innocence même. Belle leçon que nous fait le Sauveur du monde ! car, quelque bon droit et quelque raison que je puisse avoir, si c'est la foi qui me gouverne, comment aurais-je tant de chaleur à me justifier, en voyant qu'un Dieu ne se justifie pas? Est-il possible que je ne me rende pas à la force de cet exemple? Je ne suis pas plus saint ni plus juste que Jésus- Christ; les choses dont on m'accuse ne sont pas plus atroces que celles qu'on a imposées à Jésus-Christ; on ne m'a point encore traité de scélérat ni d'infâme comme Jésus-Christ; ma réputation' n'est pas d'une conséquence plus grande que celle de Jésus-Christ, et il est pas plus de l'intérêt de Dieu que mon innocence soit re-

connue que celle de Jésus-Christ. Soit donc que j'aie tort, ou que je ne l'aie pas, pourquoi ne serais-je pas prêta renoncer à tous mes droits quand Dieu le voudra, quand il sera question de souffrir pour lui , quand la nécessité ou sa volonté m'y obligeront? Et pourquoi n'aurais-je pas le courage de dire comme suint Paul : Mihi autem pro minimo est ut a vobis judicer, a ut ab humano die? (I Cor. ,4.) Accusez-moi, noircissez-moi, calomniez-moi, pensez de moi ce qu'il vous plaira-, que m'importe de quelle manière vous en jugerez, pourvu que je sois jugé favorablement de Dieu? car je n'ai que faire de me justifier, sinon auprès de celui qui me doit juger. Or ce ne sont pas les hommes qui doivent être mes juges, c'est Dieu : Qui autem judicat me, Dominus est. (lbid.)

Mais revenons: si, pour l'accomplissement de ses adorables desseins, Dieu n'avait permis que l'infidélité des hommes allât dans la passion de Jésus-Christ jusqu'à l'excès, ce divin Sauveur, linsi accusé et calomnié , eût pu se promettre tout de rattachement du peuple, qui lui avait toujours été dévoué, et qui, selon

Évangile, s'était souvent déclaré pour lui, jusqu'à faire trembler ses ennemis mêmes. Surtout Pilate, par son premier jugement, avant remis aux Juifs le choix du criminel qui devait être délivré i la fête de Pâques, on ne pouvait douter que, malgré la rage des pharisiens, le peuple ne sauvât le Fils de Dieu. Cependant, chrétiens, c'est ce peuple qui l'abandonne, par une inconstance aussi subite dans son changement qu'elle est violente dans les extrémités à quoi elle se porte. Inconstance la plus subite dans son changement, car c'est six jours après la réception solennelle qu'ont faite à Jésus-Christ les habitants de Jérusalem, six jours après l'avoir proclamé roi d'Israël, six jours après l'avoir com-

)lé d'éloges, en l'appelant Fils de David, en lui donnant mille

Malédictions : Hosanna Fitio David! Benedictus qui venit in nomine Domine (Matth., 21) ; c'est, dis-je, alors qu'ils se déclarent le plus hautement contre lui, et qu'ils poursuivent sa mort avec plus d'ardeur. Inconstance la plus violente dans les extrémités à quoi elle se porte, puisque tout à coup ils vont jusqu'à lui préférer Barabbas, c'est-à-dire jusqu'à lui préférer un insigne voleur, et jusqu'à demander que celui qu'ils venaient de reconnaître pour leur Messie fût crucifié : crucifigatur. (Matth., 27.) Voilà le monde, chrétiens; voilà les légèretés et les perfidies du

Monde; et néanmoins ce monde, si changeant et si perfide, c'est

ce que nous aimons, et sur quoi nous nous appuyons; ceux mêmes qui passent parmi vous pour les plus versés dans la connaissance du monde sont les premiers à s'y laisser tromper; ils en ont miile fois éprouvé l'infidélité, et, après tant d'épreuves, ils en sont toujours idolâtres : ils font là-dessus des leçons aux autres, ils sont éloquents à en parler; mais il y a toujours un certain charme qui les attache à ce monde qu'ils méprisent; et il semble que plus il est inconstant pour eux, plus ils s'opiniàtrent à être constants pour lui. Mais laissons là les partisans du monde, et considérons-nous nous-mêmes. Voilà, mes chers auditeurs, ce qui nous arrive , lorsque , par des inconstances criminelles à l'égard de notre Dieu , nous sommes tantôt à lui , et tantôt contre lui, aujourd'hui pleins de zèle, et demain la lâcheté même; aujourd'hui chrétiens et religieux, et demain libertins et impies, renonçant à Dieu dans des circonstances toutes semblables à celles où le peuple juif renonça Jésus-Christ, c'est-à-dire immédiatement après l'avoir reçu dans nous, comme notre Dieu, par la communion; lui préférant un aussi indigne sujet que Barabbas, un vil intérêt ou un plaisir honteux, et, pour ce plaisir et cet in- i térêt, consentant qu'il meure, et, selon l'expression de l'apôtre, qu'il soit tout de nouveau crucifié. Si saint Paul ne nous le disait pas, jamais pourrions-nous croire que le désordre de notre inconstance pût aller jusque-là ?

Cependant, chrétiens, dans un déchaînement si général et si ! injuste contre le Sauveur, à qui était-ce de prendre sa cause en main et de le défendre? A Pilate : mais c'est au contraire la politique de ce juge qui lui fait sacrifier l'innocent, et porter l'arrêt de sa condamnation. Qui l'eût cru? Après avoir si hautement protesté qu'il ne voyait rien en quoi Jésus-Christ fût coupable, et par où il eût mérité la mort ; après avoir fait tant d'efforts pour le retirer des mains de ses ennemis , Pilate enfin le livre aux Juifs : pourquoi? parce qu'il craint César dont il est menacé, et qu'au lieu d'écouter les reproches de sa conscience , il n'est attentif qu'aux intérêts de sa fortune. S'il eût suivi les règles et les sentiments d'une justice inflexible et droite, il se fût élevé contre les Juifs , il se fût déclaré contre les accusateurs du Fils de Dieu, il en eût appelé lui-même à l'empereur; et, au hasard de perdre la faveur du prince, il eût protégé le bon droit et l'innocence du juste. Mais où trouve-t-on de ces hommes désintéressés, et combien de courtisans vendraient encore ce qu'il va

de plus saint et de plus sacré, pour s'avancer ou pour se maintenir auprès du maître? Qu'ils lui rendent tous les hommages dus à sa grandeur, qu'ils s'attachent à sa personne, qu'ils respectent ses ordres, qu'ils s'empressent à lui plaire; je le veux, et ils le doivent . autant que la conscience et la loi de Dieu le permettent. Mais s'il faut trahir l'une et l'autre, s'il faut, pour ne pas blesser l'homme, offenser Dieu: pour ne pas s'attirer la disgrâce de l'homme, s'exposer à la haine de Dieu; ah! c'est alors que tout chrétien doit s'armer d'une sainte assurance , et fouler aux pieds tous les respects humains : c'est alors qu'il doit être déterminé à perdre tout et à se rendre l'objet de l'indignation publique, plutôt que de manquer à son Dieu, et à ce que demandent indispensablement de lui l'intérêt de son âme et l'équité.

Ce n'est pas ià néanmoins l'esprit de la politique du monde . de cette malheureuse politique qui nous fait avoir pour les grands une complaisance si aveugle; qui nous fait faire sans discernement tout ce qu'ils veulent, souvent même plus qu'ils ne veulent; et cela, aux dépens de nos devoirs les plus essentiels. Ecueil funeste, où échoue toute la fermeté et toute la droiture de Pilate. Jusque-là il s'était comporté en juge intègre et sage : mais au nom seul de César, il se trouble , il craint , il fait des réflexions , il est ébranlé, déconcerté, vaincu; et la conclusion est qu'il abandonne honteusement Jésus-Christ aux soldats, et qu'il laisse aux Juifs une pleine liberté d'exercer sur lui toute leur fureur : T radient Jesum voluntati eorum. (Luc, 23.)

Us ne diffèrent pas un moment; et c'est ici, chrétiens , que. vous allez voir l'humilité d'un Dieu , sa modestie , sa pudeur, sa sainteté outragée et profanée par l'insolence des hommes ; car c'est l'insolence du libertinage qui met le comble aux souffrances de Jésus-Christ. Tune milites prxsidis suseipientes Jesum in privtorium , congregaverunt ad eum universam cohortem (Matth. , 27) : Alors, dit l'évangéliste , les soldats de la garde de Pilate se saisirent de Jésus, le conduisirent dans le prétoire, c'est-à-dire dans la salle de l'audience; et là, ayant assemblé autour de lui toute leur compagnie, ils le traitent d'une manière également brutale et impie : brutale, sans aucun sentiment d'humanité; impie, sans aucun respect de religion. Je dis barbare et brutale : car quand Jésus-Christ eût été criminel , le voyant condamné à niint. ils devaient en avoir compassion : c'est un sentiment que la nature nous inspire, même pour les plus grands scélérats. Mais

leurs cœurs deviennent plus durs que la pierre et que le bronze : ils doivent être les exécuteurs de son supplice, et par avance ils veulent se payer de leurs peines aux dépens de sa personne; c'est une victime qu'on leur a donnée à sacrifier, mais ils veulent la préparer au sacrifice de la croix par des cérémonies que leur seule brutalité était capable d'imaginer. Que font-ils? Tout condamné qu'il est , ils se mettent à l'insulter par des railleries san- I plantes, ils le chargent d'injures et de blasphèmes; et lui avant bandé les yeux, ils lui donnent des soufflets, en lui demandant quel est celui qui l'a frappé. Fut-il jamais un traitement plus cruel ? mais en fut-il jamais un plus impie que de profaner, comme ils font, deux des plus augustes et des plus saintes qualités de ce ? divin Sauveur, celle de Christ et celle de roi? Ils le traitent de Christ par dérision, en l'obligeant à prophétiser : Prophetiza nobn, Christe. (Matth., 26.) Ils en font un roi de théâtre, en lui donnant pour sceptre un roseau, en le revêtant de pourpre, en fléchissant devant lui le genou, et lui disant : Nous vous saluons, roi des Juifs : Ace, rex Judxorum. (Id., 27.) O mon Sauveur, fallait-il que votre royauté adorée dans le ciel fût ainsi j violée sur la terre? fallait-il que cette onction sacrée de roi, de I grand prêtre et de prophète, que vous exprimez par votre nom de Christ, et qui est la source de toutes les grâces et de toutes les bénédictions, servît d'objet à l'impiété et à l'irréligion?

Ce n'est rien néanmoins encore, j'ose le dire : et voici l'appa- I reil d'un nouveau supplice dont on n'entendit jamais parler, et dont les lois les plus sévères ne nous ont jamais donné d'exemple. On en veut faire la première épreuve sur le Fils de Dieu. On lui prépare une couronne d'épines qu'on lui enfonce avec violence dans la tête. Le sang coule de toutes parts, et autant de pointes qui le percent, font autant de blessures. Voilà comment la synagogue a traité son roi; voilà comment elle a traité votre roi et le mien; voilà comment elle a traité le maître et le roi de toute la nature. Indignité que nous détestons ! mais tandis que nous la détestons dans les autres, que ne la détestons-nous dans nous-mêmes? Car n'est-ce pas nous-mêmes, chrétiens, qui cent fois en avons usé de la sorte à l'égard de Jésus-Christ? Mettonsnous en parallèle avec les soldats qui insultèrent ce roi de gloire : nous reconnaîtrons ce que nous faisons tous les jours, et ce que nous sommes : car telle est l'idée des pécheurs et des impies du siècle. Saint Paul,, écrivant aux Philippiens, leur disait qu'ils

étaient sa couronne : Gaudium meum et corona mea. (Philip/)., 4.) Suivant la même règle, ne pouvons-nous pas dire que nous sommes la couronne de Jésus-Christ , mais une couronne de souffrances? Il attendait que de nos bonnes œuvres nous lui fissions une couronne d'honneur, et par nos iniquités nous lui en faisons une d'ignominie. Il se promettait de nous des fruits de grâce, de vérité et de vertu; il n'en recueille que des ronces et des épines. C'est ainsi , dit saint Bernard , qu'il est couronné de nos péchés; mais du moins, ajoute le même Père, présentonslui dans cet état l'hommage d'une sincère douleur et d'une vive componction. Egredimini, et videte, fi lue Sion, régent in diademate [Cant., 3); Venez, filles de Sion, âmes rachetées du sang d'un Dieu; venez, et voyez votre roi avec ce diadème sanglant que vous lui avez fait porter; venez reconnaître vos infidélités, et les pleurer; venez réparer par vos larmes et par les saintes rigueurs de la pénitence ce que vous lui avez fait souffrir par

os crimes : et après avoir appris comment le péché a fait mourir Jésus-Christ, apprenez comment Jésus-Christ a fait mourir

e péché , et comment vous le devez faire mourir vous-mêmes : c'est la seconde partie.

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