‹ Choix de sermonsChapitre 73 sur 79 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Ce n'est pas sans raison . chrétiens , mais par une providence de Dieu toute particulière, que les mêmes signes qui doivent précéder le jugement universel parurent visiblement et distinctement à la mort de Jésus -Christ, puisqu'il est de la foi que la mort de Jésus-Christ fut comme la première scène de ce jugement général du monde, ou pour parler plus simplement, puisqu'elle fut déjà le jugement même du monde : Nunc judicium est mundi. (Joan., 12.) Il y aura, disait le Sauveur instruisant ses apôtres, et les préparant à ce dernier jour qui doit décider du sort de tous les hommes, il y aura des prodiges dans la nature; le soleil s'obscurcira , la terre tremblera , tous les éléments seront dans la confusion, les morts sortiront de leurs tombeaux: et alors on verra le Fils de l'homme venir sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. Pour vous, ajoutait ce divin Maître, parlant dans la personne de ses disciples à tous les fidèles, quand ces choses arriveront, ne craignez point, mais levez la tête, parce que votre rédemption approchera. Or sans attendre la fin du monde, nous voyons déjà toutes ces choses arrivées, et nul de ces signes n'a manqué à la passion de Jésus- Christ. Car au moment qu'il expira, le soleil, par le miracle le plus étonnant, et contre toutes les lois de la nature, parut éclipsé: la terre, par un prodigieux tremblement, fut ébranlée: les pierres se fendirent, les sépulcres s'ouvrirent, les corps de plu-

sieurs saints, ensevelis dans le sommeil de la mort, ressuscitèrent. Yétait-ir donc pas évident alors que le jugement du monde commençait? Il ne restait plus que de voir le Fils de l'homme assis sur la nuée qui doit lui servir de trône : mais au lieu de le voir sur cette nuée, on le voyait sur la croix; et la croix était le premier tribunal où , comme juge de l'univers, il devait prononcer des arrêts de vie et de mort; de vie en faveur des élus, de mort contre les réprouvés : O ineffabilis gloriapassionis, in quaet tribunal Domini, et judicium mundi, et potestas est crucifixi! (Léo) s'écrie le savant pape saint Léon : O passion adorable et mystérieuse, qui nous a fait voir par avance, et même qui a fait sentir la rigueur infinie du jugement que nous attendons, la sainteté du maître devant qui nous devons comparaître , et le pouvoir suprême de ce Dieu crucifié, qui, tout mourant qu'il était, ne laissait pas, selon saint Paul, d'être le Dieu vivant entre les mains duquel il est terrible , mais infaillible , de tomber.

C'est pour cela, dit saint Augustin (et cette remarque est essentielle à mon sujet), c'est pour cela que Jésus-Christ, malgré l'opposition des Juifs, et par une destinée bien surprenante, fut proclamé roi sur la croix : Et imposuerunt super caput ejus causam ipsius scriptam : Hic est Jésus Nazarenus rex. (Mattm. , 27.) Qualité qui lui avait été disputée jusqu'alors, mais qui lui fut juridiquement accordée : pourquoi ? parce que c'était là qu'il commençait à exercer la fonction de juge; car qui dit roi dit juge absolu, juge né, juge sans appel et en dernier ressort : d'où vient que dans la description du jugement, je dis de celui qui se fera à la fin des siècles, l'évangéliste ne donne point au Fils de Dieu d'autre titre que celui de roi : Tune dicet rex Ids qui a sinistris ejus erunt. (Id., 25.) Prenez garde, mes frères, continue saint Augustin : roi au Calvaire, et roi sur le Thabor dans son dernier avènement, parce que c'est au Calvaire qu'il a usé premièrement du pouvoir de juger que lui avait donné le Père céleste, et sur le Thabor qu'il en doit finir l'exercice. Approfondissons cette importante vérité; car ce qui rendra le jugement de Dieu si terrible, ce ne seront point ces signes extérieurs dont l'évangéliste nous fait une si vive peinture , mais la venue d'un Dieu sauveur, transformé dans un Dieu vengeur, dans un Dieu animé de colère et armé de foudres pour les lancer sur les pécheurs. Or de même en est-il du redoutable mystère de la passion, que nous célébrons. Que le soleil s'obscurcisse, et que les

étoiles tombent du ciel, disait éloquemment saint Chrysostome, ce n'est point ce qui me trouble quand je pense au jugement dernier; mais le sujet de ma crainte et de ma frayeur, c'est de penser que le même Dieu qui m'a sauvé descendra en personne pour me juger. Ainsi parlait ce saint docteur; et moi, par la même raison, je dis aujourd'hui : Que la terre tremble et que les pierres se tendent, ce n'est point là de quoi je suis touché-, mais ce qui m 2 pénètre et ce qui me saisit à la vue de Jésus-Christ expirant, c'est la réflexion que je fais , non seulement que le même Dieu qui me sauve et qui meurt pour moi est celui qui me jugera et qui me condamnera, mais qu'il me condamne actuellement, et qu'actuellement il me juge en me sauvant et en mourant pour moi. Voilà, si j'ai le don d'intelligence, et si je sais discerner les œuvres de Dieu , ce qui doit me faire frémir.

Car il est vrai, mes chers auditeurs, que ce Dieu, devant qui nous craignons tant vous et moi de répondre , quelque sévère et quelque inflexible que nous le concevions, ne prononcera contre les hommes d'autres arrêts de réprobation que ceux qu'il aura prononcés et signés de son sang, en accomplissant l'ouvrage de notre rédemption. Il est vrai que si son jugement doit être exact et rigoureux, c'est par le rapport qu'il aura à son crucifiement et à sa mort. Enfin, il est vrai que la dernière malédiction qu'il donnera aux pécheurs de la terre , quand il leur dira : Retirezvous de moi, maudits, ne sera qu'une ratification générale de toutes les malédictions particulières qu'il aura données en mourant aux ennemis de sa croix. En effet, que fera-t-il lorsqu'il jugera les vivants et les morts ? Ce qu'il faisait en publiant au monde son Evangile, et en fulminant contre les mondains ces fameux anathèmes, quand il disait Vx vobis! (Luc, 6.) Malheur à vous! Or c'est sur la croix, reprend saint Jérôme, qu'il les a fulminés solennellement et authentiquement-, c'est sur la croix qu'il a eu droit de dire, et qu'il a dit : Vx mundo! (Matth.,18.) Malheur à vous, âmes sensuelles voluptueuses, qui, quoique chargées de crimes, secouez le joug de la pénitence, et ne respirez que la joie et le plaisir! Malheur à vous, riches avares, qui retenant vos biens sans jamais les répandre , ou les faisant servir à vos passions, êtes insensibles aux misères des pauvres? Malheur à vous, esclaves de l'ambition et de la gloire, qui, vous croyant tout permis pour vous élever, sacrifiez à votre fortune votre conscience et votre religion! Malheur à vous, cœurs durs

et insensibles, qui, traitant de faiblesse l'oubli des injures, vous faites de la vengeance un taux honneur et un faux triomphe! Malheur à vous, homicides des âmes, qui par vos artifices et vos scandales faites périr celles que je suis venu racheter! C'est sur la croix, dis -je, que cet Homme-Dieu, avec autant de raison que d'autorité, parlant, ou plutôt agissant non pas en simple législateur, mais en juge, et en juge irréprochable, frappe de tous ces anathèmes autant de mauvais chrétiens qu'il y en a qui se les attirent. S'il n'était monté sur la croix , ces anathèmes , quoique sortis de sa bouche, auraient moins de force; disons mieux, s'il n'était monté sur la croix , ces anathèmes ne seraient jamais sortis de sa bouche, puisque nous savons qu'il n'a reçu le pouvoir de juger que parce qu'il était Fils de l'homme, et capable comme Fils de l'homme, de souffrir et de mourir : Et yotestatem dédit eijudicium facere, quiaFilius hominis est. (Joan., 5.) En sorte que la même croix qui fut le trône de son humilité, de sa patience et de sa charité, par une conséquence nécessaire, devient à ce moment-là même le siège de sa justice pour condamner les hauteurs de notre orgueil , les délicatesses de notre amour-propre, la dureté de notre cœur, et les sensualités de notre chair. Il a fallu qu'il fût l'homme de douleurs , et traité comme le dernier des hommes, pour être en possession de dire aux ambitieux et aux impudiques : Vx vobis! J'ai donc eu raison de vous le présenter, tout crucifié et tout mourant qu'il est, comme jugeant et réprouvant le monde, et de conclure avec luimême : Nunc judicium est mundi.

Ce ne sont point là de vaines spéculations, ni de simples idées que la piété inspire. Trois circonstances essentielles, spécifiées ■ans l'Ecriture pour nous marquer le jugement de Dieu, vont vous convaincre sensiblement de ce que je dis. Car il est de la foi (première circonstance) que quand toutes les nations de la terre seront assemblées pour subir ce jugement divin, le signe du Fils de l'homme paraîtra dans le ciel , Tune parebit signum Filii hominis in cœlo (Matth., 24); et, selon tous les Pères de l'Eglise, ce signe du Fils de l'homme dont parle l'évangéliste. c'est la croix du Sauveur. Pourquoi paraîtra-t-elle dans le ciel ? demande saint Chrysostome, et après lui saint Hilaire. Pour séparer ceux que le Sauveur, alors reconnu et déclaré juge, renoncera et rejettera de son royaume , d'avec ceux qu'il couronnera et qu'il recevra au nombre de ses prédestinés; pour nous être

confrontée, si je puis ainsi parler, et pour l'aire ou notre justification, ou notre condamnation, selon la conformité ou l'opposition qui se trouvera entre elle et nous ; par conséquent , pour signifier et pour exécuter au même temps , par une action secrète et intérieure, la sentence définitive qui réprouvera les impies. Point donc de titre de damnation plus efficace et plus fort contre une âme pervertie par l'esprit du monde , que la croix de Jésus- Christ; et cette croix, après avoir été le supplice du Dieu sauveur, sera éternellement celui de l'homme réprouvé et perdu. Oui, chrétiens, c'est de quoi l'Evangile ne nous permet pas de douter; c'est ce que tous les saints, éclairés des lumières de la grâce, ont considéré dans le jugement de Dieu avec le plus d'horreur, quand ils ont médité ces paroles : Tune parebit signum Filii hominis.

Or, dites-moi, ce signe véritable du Fils de l'homme ne paraîtil pas dès aujourd'hui, et dès aujourd'hui ne sépare-t-il pas les superbes d'avec les humbles, les vindicatifs d'avec les miséricordieux, les sensuels d'avec les pénitents ? l'Église, en nous le proposant sur nos autels comme l'objet de notre culte, nenousobliget-elle pas à regarder ce signe comme l'étendard qui partage déjà le christianisme en deux troupes , aussi contraires que celles qui nous ont été désignées sous ces symboles mystérieux des brebis et des boucs ? Parlons sans figure ; cette croix que nous révérons n'a-t-elle pas dès maintenant tout ce qui consternera , tout ce qui désolera, tout ce qui accablera les âmes mondaines au dernier avènement de Jésus-Christ, et quand elle paraîtra à la, fin des siècles, aura-t-elle quelque chose de plus affreux, je dis île plus affreux pour un damné, que ce qu'elle a pour un pécheur dans le mystère de ce jour ? Si présentement il n'en est pas ému, ce pécheur dont je parle, comme il le sera alors, n'est-ce pas l'effet de son endurcissement? Mais approche, lui dirais je, s'il y en avait ici quelqu'un de ce caractère , et plût à Dieu qu'il n'y en eût qu'un seul ! approche , et quelque endurci que tu sois, rends par ton expérience propre un témoignage sincère à la vérité que je te prêche. Pourras-tu aujourd'hui te présenter devant la croix de ton Dieu? Possédé d'une passion criminelle, et livré à un amour impur, pourras-tu, selon l'usage de l'Eglise, l'adorer et ne pas te confondre en l'adorant? Cette croix, tandis que tu lui rendras ce devoir apparent de la religion, ne te reprocherat-elle pas tes abominations et tes scandaleux attachements? ne

te convaincra-t-elle pas des extravagances de ton orgueil, des dérèglements de ta cupidité, des injustices de tes projets et de tes entreprises," et ne renversera-t-elle pas tous les prétextes dont tu voudrais inutilement justifier devant Dieu et ton impénitence, et ton péché? Pourras-tu, en te prosternant devant elle, soutenir les pressantes accusations qu'elle formera contre toi ? Or, voilà ce que j'appelle le jugement du pécheur : Nunc judicium est niundl. (Joan., 12.) Hommes de Galilée, dirent les anges aux apôtres, en les voyant sur la montagne appliqués à contempler la gloire de Jésus-Christ dans sa bienheureuse ascension; hommes de Galilée, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder vers le ciel ? Ce triomphe de votre Maître n'est pas ce qui doit occuper vos esprits? mais pensez à ce que nous vous annonçons, et ne [oubliez jamais; savoir, que ce Jésus viendra tel que vous l'avez vu monter : Hic Jésus qui assumptus est a vobis , sic véniel quemadmodum ridistis eum. [Act. , 1.) Permettez-moi, mes chers auditeurs, de vous adresser les mêmes paroles. Non, chrétiens, ne vous arrêtez point aujourd'hui à admirer la grandeur et lu profondeur des mystères qui s'accomplissent dans la passion d'un Dieu mourant : ne vous contentez pas de regarder la croix de Jésus-Christ comme la source de son élévation et delà vôtre; et si vous avez quelque sentiment de piété, ne vous en tenez point à une vaine et stérile componction que la solennité de ce joui' excite communément dans les cœurs. Ce que j'ai à vous annoncer est bien plus digne de vos réflexions, et plus digne même de vos larmes : et quoi? c'est que ce Jésus que vous voyez élevé sur la croix, Hic Jésus qui assumptus est, non seulement viendra, mais viendra de la même sorte que vous le voyez, c'est-à-dire armé contre l'impiété , de la croix même sur laquelle il meurt : Sic ceniet quemadmodum vidistis eum. Quelque languissante et quelque assoupie que soit votre foi, cette prédiction que je vous fais ne doit-elle pas la réveiller? Mais voici un motif plus pressant que j'y ajoute , c'est que ce Jésus, élevé de terre comme il le paraît maintenant à vos yeux, Hic Jésus qui assumptus est, kie viendra pas seulement, mais est déjà venu, puisque sur la Toix il a déjà fait tout ce que pouvait faire un Dieu de plus juridique et de plus fort pour la destruction de l'impiété et pour la 'éprobation du monde. En sorte, dit saint Augustin, que le monde >e trouvera déjà tout réprouvé, et l'impiété toute détruite, quand 'e Jésus, brillant de gloire, viendra pour la seconde fois : Hic

Jésus gui assumptus est, sic veniet quemadmodum vidistis eum. Je le répète, chrétiens, voilà ce qui doit jeter dans nos âmes l'épouvante et la terreur, si nous savons peser les choses au poids du sanctuaire.

En effet (seconde circonstance qui se rapporte à la première), si est de la foi que le désespoir des damnés, selon la parole de iaint Jean, sera de voir le Dieu qu'ils auront outragé, persécuté, crucifié-, et une des raisons pourquoi le Sauveur du monde, après sa résurrection, conserva les cicatrices et les vestiges de ses plaies, fut de les produire aux impies quand il les jugera, comme autant de bouches ouvertes pour leur condamnation : Videbunt in rjuem transfixerunt (Joan., 19) : Ils verront celui qu'ils ont percé de leurs traits ; et cette seule vue , par les violents remords qu'elle leur causera, par la douleur profonde où elle les plongera, par les fureurs secrètes qu'elle leur inspirera contre eux-mêmes leur tiendra lieu de conviction et de punition : Videbunt in quem transfixerunt. La vue des démons, exécuteurs de l'arrêt de Dieu, ne fera tout au plus sur eux qu'une légère impression : mais celle d'un Dieu immolé pour eux, celle d'un Dieu portant encore les marques de sa bonté et de leur ingratitude, celle d'un Dieu qui, leur découvrant ses plaies, semblera leur dire : Voilà ce que j'ai souffert pour toi; c'est pour toi que ce côté a été ouvert, pour toi que ces pieds et ces mains ont été percés; ces plaies étaient des sources intarissables , où il ne tenait qu'à toi de puiser les eaux de ma grâce; je voulais par là te donner entrée dans mon cœur, mais ton endurcissement a rendu inutiles tous les desseins de ma miséricorde : réponds-moi donc, âme insensée! qu'ai-je pu faire pour ton salut que je n'aie pas fait ; et que n'as-tu pas fait ou voulu faire de tout ce qui pouvait contribuer à ta perte ? cette vue, dis-je, accompagnée de ces reproches, sera plus insoutenable que la vue même de l'enfer. Or, dès ce jour, les réprouvés du siècle et les mondains ont à soutenir cette vue; et quand l'Eglise, selon sa religieuse coutume, leur découvrira le visage de ce Christ qu'elle tient depuis si longtemps voilé , ce qu'a dit saint Jean ne s'accomplira-t-il pas ? Videbunt in quem transfixerunt. (Id.) Ils verront ce Dieu percé d'une lance et de clous, du moins ils en verront la figure, et elle suffira pour leur reprocher leur insensibilité, l'abus qu'ils font des grâces divines, et l'oubli de leur salut où ils ont vécu et où ils veulent vivre. Ils le verront, Videbunt, et pour peu qu'il leur reste de religion , la vue de ce

Sauveur, dont les plaies sanglantes demandent justice et crient plus haut que le sangd'Abel, remuera tous les ressorts de leur conscience, et les remplira de trouble et d'effroi : Videbunt in (juem tr ans fixer uni. (Joan, 19.) Ah! Seigneur, s'écriait Job, qui m'accordera par grâce que je sois caché dans les ombres de la mort jusqu'à ce que votre colère soit passée? Quis milii hoc mçibuat ut in inferno proteçjas me, donec péri rcnseat faror mus? (Job, 14) comme si le tombeau, tout affreux qu'il est, était un asile à rechercher, quand il est question de se mettre à couvert des yeux et de la présence d'un juge aussi courroucé que le sera Jésus-Christ. Ainsi parlait ce saint patriarche. Et moi, si j'étais assez malheureux pour être de ces chrétiens du siècle dont je déplore ici le sort, concevant Jésus-Christ crucifié plus redoutable pour moi que Jésus-Christ glorieux, je lui dirais aujourd'hui dans le même esprit : Oui, Seigneur, cachez-moi. s'il est nécessaire , dans le fond des abîmes, et que je sois enveloppé des plus sombres ténèbres, plutôt que de vous voir, pécheur et impénitent que je suis, sur cette croix où mes péchés vous ont attaché, et qui me retrace toute l'iniquité de mes désordres, et toute la justice de vos divins jugements : Videbunt in quemtr ans fixerunt. Jow.. 19.) Pourquoi ne le dirais-je pas, puisque c'est le conseil qu'il donna lui-même aux filles de Jérusalem, lorsque, marchant vers le Calvaire, il les avertit de pleurer et de ne pas pleurer: de ne pas pleurer sur lui, qui par sa mort allait être glorifié; mais de pleurer sur elles-mêmes et sur leurs enfants, parce que le temps approchait où les hommes auraient sujet de dire : Montagnes, tombez sur nous; couvrez-nous, collines, et défendeznous du triste spectacle qui va se présenter à nos veux, c'està-dire de la vue d'un Dieu mourant pour le monde, et sa mort même jugeant le monde.

îhevons, chrétiens, et suivons cette pensée. Les prophètes nous apprennent (troisième et dernière circonstance) que le jour du jugement doit être singulièrement et par excellence le jour des vengeances du Seigneur, Dies ultionis (Jerem., 46); jour que Dieu a destiné pour punir toutes les iniquités des hommes, jour qu'il a consacré à sa justice la plus rigoureuse, jour qu'il a choisi entre tous les autres jours pour se satisfaire, et pour tirer raison des injures qu'il a reçues. Or, il est d'ailleurs évident que jamais Dieu, à proprement parler, et dans la rigueur, n'a bien commencé à se venger que dans la passion de Jésus-Christ : pour-

BOURDALOUE. — .-EIO.O ,s. 27

quoi? parce qu'il n'y avait que les souffrances de Jésus -Christ qui pussent être une réparation suffisante du péché. Le déluge avait inondé la terre; le feu du ciel avait consumé Sodome; mais le feu du ciel et le déluge, tant d'autres fléaux que Dieu jusqu'alors avait employés, et dont il s'était servi contre les pécheurs, n'avaient été pour lui que des essais de vengeance : je dis plus, l'éternité des peines que souffriront les réprouvés, quelque infinie qu'elle soit dans sa durée, ne sera jamais, par rapport à lui, une vengeance complète, puisque c'est pour cela même qu'elle ne finira jamais. Il fallait dans la plénitude des temps un sacrifice plus parfait, et qui, par son mérite et sa dignité, rétablît pleinement les intérêts de Dieu aux dépens de l'homme. Il fallait qu'un Dieu-Homme mourût, afin qu'il fût vrai une fois de dire que Dieu était satisfait. Or, c'est ce qui s'accomplit aujourd'hui. Voici donc ce jour si clairement prévu, et si distinctement marqué par Isaïe, lorsque, envisageant le Sauveur ensanglanté et défiguré sur la croix , il lui mettait dans la bouche ces paroles Dies enim ultionis in corde meo , dies redemptionis meœ venit. (Isai., 63.) Le jour de la vengeance est venu; et quel est-il Seigneur? Celui de la rédemption. Prenez garde, chrétiens, il ne sépare point ces deux jours , et , bien loin de les séparer, il les confond en quelque sorte, et exprime l'un par l'autre : pourquoi; parce qu'en effet, dit saint Augustin, Dieu n'a été vengé que clans le moment où l'homme a été racheté. D'où il s'ensuit que le joui de la rédemption a été celui de la vengeance, et par une conséquence nécessaire, que le jour de la passion de Jésus-Christ a étt celui du jugement du monde. Jugement du monde, vengeanc( de Dieu qui s'exécuta dès lors dans le cœur adorable du Sauveur et dont nous n'attendons plus que la manifestation ; Dies ultionis in corde meo, dies redemptionis mex venit. Vengeanci de Dieu, qui commença par le juste et par l'innocent, mais qu se terminera par les coupables. Car, si Je bois vert est ainsi traité ajouta le Fils de Dieu aux femmes de Jérusalem, que sera-ce di bois sec? c'est-à-dire, si l'unique du Père et le Saint des saints parce qu'il a eu l'ombre du péché, et qu'il s'est revêtu d'une chai semblable à celle du péché, a essuyé tant de rigueurs, que sera ce du péché même? que sera-ce de ceux qui en ont toute la ma lice, de ceux en qui le péché règne, et qui font régner le péeh par leurs scandales; de ceux dont la chair corrompue et disso^ lue est une source de péchés; de ceux qui semblent n'avoir d

raison et de liberté que pour se rendre rebelles à Dieu et esclaves de leurs sens; de ceux qui, non contents d'être pécheurs, se plaisent à l'être et se glorifient de l'être? que peuvent-ils et que doivent-ils attendre, après que le Dieu des vengeances a si peu épargné celui même qui, malgré l'apparence du péché, ne laissait pas d'être toujours l'objet de ses complaisances?

En voulez-vous voir, chrétiens, quelques effets particuliers? je dis quelques effets particuliers de ces vengeances divines dont vous êtes menacés : ne quittons point notre mystère, mais considérons ce qui se passe à la mort du Sauveur, et tremblons. Il meurt en réprouvant les Juifs, et leur annonçant leur ruine future, ruine temporelle, ruine spirituelle. Or, si sa mort, reprend saint Augustin , a servi , contre son intention même , à la réprobation des Juifs, combien plus servira-t-elle à la réprobation des mauvais chrétiens ? Il meurt en réprouvant Judas et l'abandonnant, d'abord à son avarice, et ensuite à son désespoir. Il meurt en réprouvant un criminel crucifié avec lui, et le laissant mourir dans son endurcissement et dans son impénitence. Mais que faisje, mes chers auditeurs; et, dans ce jour de salut, dois-je vous renvoyer tous sans consolation ? Le jugement de Dieu ne sera pas terrible pour tous les hommes : il y aura des élus et des saints, pour qui même il sera glorieux; et tandis que les réprouvés sécheront de peur, les justes triompheront de joie. Or, il en est de même, par proportion, de ce mystère. Jésus-Christ ne paraît pas tant, après tout, sur la croix pour condamner les hommes, que pour les convertir, que pour les toucher, que pour les sanctiîier, que pour répandre sur eux les dons de sa grâce, et pour leur assurer le ciel ; et c'est encore à ces hommes que j'ai le droit de dire, Nunc judicium est mundi (Joan., 12); Voici le jugement du monde, non plus un jugement de rigueur, mais un jugement de faveur : appliquez-vous, je finis, car Jésus-Christ meurfren promettant sa gloire à ce criminel pénitent qui se tourne vers lui. et qui lui demande d'être reçu dans son royaume. Or, un arrêt aussi favorable et aussi décisif que celui-ci, Hodle mecum eris in Paradiso (Luc, 23), n'était-ce pas quelque chose encore de plus exprès que l'invitation qu'il fera à ses élus, quand il leur dira : Fenite, benedicti ? (Matth., 25.) Il meurt en convertissant des Gentils, c'est-à-dire des in fidèles, et leur ouvra At les yeux, leur communiquant le don de la foi, les appelant à son Eglise: témoin le centenier et ceux de sa troupe, qui s'en retour-

lient glorifiant Dieu, et reconnaissant le Sauveur, tout mort quïl est, pour le vrai Fils de Dieu. Il meurt en sauvant ceux qui le crucifient, en pardonnant à ses ennemis, mais d'un pardon sincère et efficace qui va jusqu'à les gagner, jusqu'à en faire des saints, jusqu'à effacer par son sang le péché même qu'ils ont commis en le répandant : Iste sanguis sic fusus est , dit saint Augustin, ut ipsum peccatum posset clelere quo fusus est. ( Aug. ) C'est donc ici le jour du salut, et de votre salut, pécheurs, si vous en voulez profiter. Le Dieu qui meurt sur cette croix y a établi le trône de sa miséricorde. Approchez, on vous y appelle. Allez recueillir ce sang divin , c'est pour vous qu'il coule ; allez vous jeter entre les bras de ce Dieu mourant , ils sont ouverts pour vous recevoir. Ah ! Seigneur, vous ne m'en désavoue rez point, et vous ratifierez la parole que je leur donne en votr nom. Vous vous souviendrez que vous êtes sur la croix encore plus sauveur que juge. Au moment que le pécheur viendra à voSj pieds confesser son injustice et la pleurer, vous vous attendrirez tout de nouveau sur lui, vous le comblerez de l'abondance de vos mérites ; et par la vertu de ces mérites infinis il sera purifié, il sera justifié , il sera remis en grâce , il rentrera dans tous ses droits à l'héritage éternel que vous lui avez acheté , et où nous conduise, etc.

Peccata nostra ipse perlulit in corpove Sî/0 super lignum ; ut peccalis mortui justifiée vivamus.

C'est lui qui a porté nos péchés en son corps sur la croix; afin qu'étant morts pour le péché, nous vivions pour la justice. Première cpitre de saint Pierre , chap. 2.

Sire,

Voilà le précis de tout le mystère qui fait aujourd'hui le sujet de la dévotion publique, et qui cause dans l'Eglise un deuil si universel. Nous célébrons la passion d'un Dieu mort pour nous, d'un Dieu qui nous a aimés jusqu'à se taire la victime de notre ksalut , jusqu'à se rendre anathème devant le ciel pour en attirer sur nous les plus abondantes bénédictions, jusqu'à vouloir être traité comme pécheur, tout Dieu qu'il était, et à se charger de toute l'ignominie et de toute la peine de nos péchés. Car, quand Jésus-Christ eut été pécheur, quand il eut été le péché même, paraîtrait-il dans un autre état que celui où nous Talions considérer? et pourquoi s'est-il soumis à un si rigoureux châtiment, sinon, ajoute le texte sacré, afin que nous soyons guéris par ses plaies, afin que nous soyons lavés dans son sang, afin que nous soyons justifiés par l'arrêt de sa condamnation, et que nous trouvions dans sa mort le principe de notre vie ? Tel fut, dis-je, l'excès de la charité d'un Dieu, et d'un Dieu sauveur; mais tandis que l'amour d'un Dieu le rend si sensible à nos intérêts, que serait-ce si nous devenions insensibles à nos souffrances ? C'est , ô chrétiens, ce que je regarderais dans vous comme un caractère de réprobation ! et la menace que Dieu faisait aux Israélites ne s'accomplirait-elle pas à votre égard ? Anima quse afflirfa non fuerif die hac, peribit de populis suis. [Levit., 23.) Dieu voulait qu'au jour solennel destiné pour les expiations de son peuple, chacun prît des sentiments de douleur; et s'il y avait une

âme assez endurcie pour n'entrer pas dans l'affliction commune, il ordonnait qu'elle fût exterminée, et qu'on ne la comptât plus parmi son peuple. Or voici, mes chers auditeurs, le grand jour des expiations, puisque c'est le jour où Jésus-Christ a expié par son sang tous les péchés des hommes : et par conséquent c'est en ce jour que Dieu a droit de nous dire : Anima cjux afflieta non fuerit die kac, peribit de populis suis. Cependant, mes frères, il ne s'agit point précisément ici de s'affliger et de pleurer! il s'agit de méditer et de goûter les vérités importantes qui nous sont proposées; il s'agit, pour ainsi parler, d'ouvrir le livre de la croix , qui est le grand livre de notre foi , et de comprendre , autant que nous le pouvons, combien Dieu a en horreur le péché, puisque, pour détruire le péché, il n'a pas épargné son propre Fils; de reconnaître combien Dieu a aimé le monde, puisque, pour sauver le monde , il a sacrifié ce Fils même , l'objet de ses complaisances éternelles; de mesurer le degré de perfection et de sainteté où Dieu nous appelle , puisque , dans la personne de ce Sauveur mourant, il nous a donné de si illustres exemples de toutes les vertus. Ne cherchons point , pour profiter de ces leçons si solides et si nécessaires , d'autre secours que celui de la croix; car la croix doit être aujourd'hui notre asile, et l'unique médiatrice à qui nous devons recourir. Rendons-lui nos hommages, en lui adressant les paroles de l'Église, et lui disant O crux ! ave.

De toutes les idées dont le Saint-Esprit s'est servi dans l'Écriture pour exprimer le mystère adorable de la passion et de la mort du Fils de Dieu, je n'en trouve point de plus noble que celle de saint Paul dans l'épître aux Colossiens , lorsqu'il dit que le Sauveur des hommes étant attaché à la croix , y attacha avec lui la cédule de notre condamnation pour l'effacer de son sang, et qu'en même temps il désarma les puissances et les principautés, les menant comme en triomphe à la vue du ciel et de la terre, après les avoir vaincues dans sa personne : Delens, quod adversus nos erat, chirographum decreti, expolians principatus et potestates, traduxit confidenter, palam triomphants illos in semetipso. (Coloss., 2.) Prenez garde, s'il vous plaît, chrétiens : l'apôtre nous représente le Calvaire comme un champ de bataille où le Fils de Dieu parut pour combattre tous les ennemis de la gloire de son Père, mais surtout le péché, qui s'était montré le plus indocile et le plus rebelle. Il faisait depuis long-

temps la guerre à Dieu ; mais l'Homme-Dieu est venu pour le détruire, et c'est sur la croix qu'il lui a donné le coup de la mort. Voilà le grand mystère dont j'ai à vous parler. Cependant qu'estil arrivé ? Ce qui arrive quelquefois dans les combats particuliers d'homme à homme, lorsque deux adversaires se trouvent égaux, et que l'un et l'autre se portent des coups mortels , en sorte que l'un et l'autre demeurent tout à la l'ois vaincus et vainqueurs. Ainsi le péché a fait mourir Jésus-Christ dans sa passion, et Jésus-Christ, dans cette même passion, a fait mourir le péché. Deux propositions auxquelles je m'arrête, et qui vont faire les deux parties de ce discours. Dans la première, je vous représenterai le péché agissant contre le Fils de Dieu, et lui taisant perdre la vie; et dans la seconde, je vous ferai voir le Fils de Dieu détruisant le péché par ses souffrances, et lui donnant la mort. Voilà ce qui nous est marqué dans ces paroles du prophète : Vuhieratus est propter iniquitates nostras, ait rit us est profiter scetera nostra. (Isai., 53.) Qui l'a couvert ce Dieu-Homme de tant de blessures dans sa passion? Ce sont nos iniquités : Futneratus est propter iniquitates nostras. Et pourquoi dans sa passion a-t-il reçu tant de blessures? Pour abolir et pour réparer nos iniquités : Atiritus est propter scelera nostra. Le péché donc, cause essentielle de la passion du Fils de Dieu, c'est le premier point; et, par un miracle de la Providence, le péché trouvant aussi sa destruction clans la passion du Fils de Dieu, c'est le second. Dans toute la suite de ce. discours, je m'attacherai fidèlement à l'histoire des souffrances du Sauveur, selon qu'elle est rapportée dans l'Evangile, tant pour satisfaire votre piété, qui attend cela de moi. que pour me concilier davantage votre attention.

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