TESTAMENT DE B. FRANKLIN
Ceux qui ont lu la vie de Franklin ou du moins la partie de sa vie écrite par lui-même, ainsi que ses opuscules , ne seront point surpris en apprenant que son testament offre de 1 intérêt , et ne dément point ce caractère généreux, ce cœur droit et cette bienveillance générale qui forment la base de ses différentes productions. Aussi M. Biot dit, dans la vie de ce célèbre Américain : « Son testament se trouva comme » sa vie, rempli d'intentions généreuses et patrio- » tiques ; il y fonde plusieurs institutions utiles , » et ajoute à celles qu'il a déjà créées. »
Son testament et lecodicille qui le suit, seraient trop longs pour être rapportés ici en entier ; nous nous contenterons de donner un extrait de l'un et de l'autre.
Extrait du testament. « Je suis né à Boston , » ( le 1 7 janvier 1 706 ) , et je dois mes premières » instructions littéraires aux écoles gratuites de » grammaire qui y sont établies. En conséquence, » je donne à mes exécuteurs testamentaires cent » livres sterling, qui seront par eux ou par le » survivant deux, payées aux supérieurs ou » directeurs des écoles gratuites de ma ville
• natale de Boston , pour être par eux ou par » quiconque aura le gouvernement ou la direc- 9 tion desdites écoles, placées à intérêts perpé- » tuels; et afin que le produit en soit employé à » acheter des médailles d'argent destinées à être » distribuées par les directeurs à titre de ré- » compense honorifique, parmi leurs écoliers, » de la manière qu'il sera jugé convenable par » les notables de la ville.
» Sur le traitement qui peut me rester dû, » comme président de l'Etat de Pensylvanie, je » donne deux mille livres sterling pour être em- » ployées à rendre navigable la rivière de Schuyl- » kill.
»... Pendant que j'ai été dans les affaires, p comme papetier, imprimeur et maître des
• postes, une grande quantité de petites som- » mes me sont restées dues pour impressions ,
• vente de livres et de papier, ports de lettres » et autres objets; je n'en avais pas fait le » recouvrement, lorsqu'on 1757, je fus envoyé » par l'assemblée de Pensylvanie, comme son » agent en Angleterre, où des ordres subséquens » me retinrent jusqu'en 1776; à mon retour,
• à cette époque, je me trouvai sur-le-champ
Oa TESTAMENT
» occupé par les affaires du congrès, puis, en » 1776, je fus envoyé en France, où je restai » neuf ans, n'en étant revenu qu'en 1785, et » lesdites créances n'ayant pas été réclamées » par moi pendant ce long espace de temps, » sont devenues comme prescrites , tout en me » restant néanmoins dues légitimement. Elles » sont portées dans mon grand livre E.
» Je donne et lègue ces créances à l'hôpital » de Pensylvanie , espérant que ceux de mes débi- » teurs ou de leurs héritiers qui pourraient p maintenant faire quelques difficultés pour ao » quitter, comme légalement exigibles , des dettes > si anciennes, se détermineront à les payer à » titre de charité pour cet excellent établissement. » Je sais que beaucoup de ces recouvremens » seront impossibles, mais j'espère qu'on par- » viendra encore à toucher une somme assez con- » sidérable. 11 est possible aussi que quelques 9 personnes , portées comme mes débitrices , » aient de leur côté d'anciennes répétitions à » exercer contre moi ; dans ce cas , les admi- » nistrateurs dudit hôpital feront toutes les » déductions convenables , et paieront même la » différence, si elle se trouve contre moi
» Philadelphie , 17 juillet 1788. »
Codicille annexé au testament précédent. « Moi, » Benjamin Franklin, dénommé au testament » qui précède , l'ayant de nouveau pris en con- » sidération , ai jugé à propos de faire et de rédi- » * ger le présent codicille, pour y servir d'addition.
» Un des points de mon opinion politique,
sur lequel je me suis fixé depuis longtemps', est que, dans un état démocratique, il ne doit point y avoir de places salariées , par les motifs que j en ai donné dans un article de mes vues sur notre constitution ; aussi mon intention, lorsque j'ai accepté la place de président, a-t-elle été d'en consacrer les appointemens à quelqu'objet d'utilité publique. En conséquence , j'ai déjà , avant de faire mon testament du 17 juillet dernier, donné de fortes sommes à des collèges, à des écoles, pour des constructions d'églises, etc., et de plus, dans ledit testament, j'ai légué deux mille livres sterling à l'Etat , pour rendre la Schuylkill navigable. Mais depuis ayant appris que cette somme serait de beaucoup insuffisante pour ces travaux , qui d'ailleurs ne paraissent pas devoir être entrepris de longtemps , et ayant conçu un autre projet que je crois de nature à pouvoir être plus généralement utile , je révoque et annule cette disposition, et je veux que le produit des bons q ii se trouveront entre mes mains, pour ce qui me restera dû démon traitement, soit employé jusqu'à la concurrence de deux mille livres , de la manière que je vais déterminer : » On a pensé que celui qui reçoit un patrimoine de ses ancêtres, se trouve soumis en quelque sorte à l'obligation de le transmettre à ses descendans. Cet engagement n'existe pas pour moi , qui n'ai jamais recueilli un sou ni de mes aïeux , ni d'aucun parent à titre d'hép ritage. Je laisserai cependant à mes héritiers
» une fortune considérable, à moins que quel-
» qu'accident ne vienne à la diminuer avant
• mon décès. Je ne consigne ici cette observation 9 que comme une sorte d'apologie que j'adresse » à ma famille, relativement aux legs que je vais » faire et qui ne paraissent pas avoir un rapport » immédiat à son avantage.
» J'ai de) à parlé dans mon testament des écoles
• gratuites de Boston , ma ville natale , et de ce 9 que j'ai fait pour elles ; mais j'ai aussi des obli- 9 gâtions à l'Etat de Massachusetts pour m'avoir 9 nommé autrefois, sans sollicitation de ma part , 9 son agent en Angleterre, avec un traitement » honnête qui a duré quelques années ; et quoi- » que par suite delà transmission que je lui ai faite 9 des lettres du gouverneur Hutchinson, je me
• sois trouvé accidentellement en perte à son » service pour une somme beaucoup plus forte 9 que le salaire qui m'était donné , je ne pense » pas néanmoins que cette circonstance doive 9 en rien diminuer ma gratitude.
9 J'ai remarqué que parmi les artisans, les » bons apprentis deviennent ordinairement de 9 bons citoyens ; j'ai moi-même fait l'apprentis- 9 sage d'un métier, de l'imprimerie, dans ma ville » natale, et ensuite, à l'aide de prêts qui m'ont 9 été faits par deux bons amis , je me suis éta- 9 bli à Philadelphie , ce qui a été le fondement 9 de ma fortune et de tout ce que ma vie a pu » avoir d'utilité. Je désire faire du bien même » après ma mort , s'il est possible , en contribuant » à l'instruction et à l'avancement d'autres jeunes » gens qui puissent rendre service à leur pays
dans ces deux villes ; je consacre pour cet objet deux mille livres sterling, dont une moitié aux habitans de Boston , Etat de Massachusetts, et l'autre moitié à ceux de Philadelphie , pour l'usage et dans le but dont je vais parler.
» Si les habitans de Boston acceptent ladite somme de mille livres , elle sera administrée par des citoyens de leur choix, réunis aux niinistres des plus anciennes églises, épiscopale , congrégationaire et presbytérienne, de la ville, lesquels la prêteront à cinq pour cent d'intérêts par an, à de jeunes artisans mariés f au-dessous de 2 5 ans, qui auront fait leur apprentissage dans ladite ville, et qui auront rempli leurs devoirs, et satisfait aux obligations de leurs brevets d'apprentissage , de manière à obtenir un certificat de bonnes mœurs, signé au moins de deux citoyens respectables ; il faudra de plus que ces deux citoyens consentent à se porter caution pour le remboursement aux échéances et pour le paiement des intérêts. Tous les billets seront souscrits en dollards d'Espagne , ou en monnaie d'or courante ; et les administrateurs tiendront un ou plusieurs livres sur lesquels seront enregistrés les noms de ceux qui demanderont et qui recevront un emprunt , les noms de leurs cautions , le montant des sommes prêtées , les dates et tous les » autres renseignemens nécessaires pour la régu- 9 larité et pour la sûreté des opérations. Ces » fonds étant destinés à aider dans leur établis- » sèment , de jeunes ouvriers mariés , les prêts
seront proportionnés à leurs besoins d'après l'évaluation des administrateurs, et de manière à ne jamais excéder soixante livres par personne, ni être au-dessous de quinze livres. Si le nombre des postulans réunissant les conditions requises, est trop considérable pour permettre de donner à chacun la somme qu'il pourrait être convenable de lui accorder, on diminuera la proportion de manière à ce que chacun puisse recevoir quelque assistance. Ces secours seront d'abord peu de chose ; mais comme le capital s'accroîtra par l'accumulation des intérêts , elles finiront par devenir plus considérables. Pour pouvoir servir tour-à-tour le plus grand nombre possible déjeunes gens, et pour faciliter les remboursemens , chaque emprunteur s'obligera de payer avec les intérêts annuels , un vingtième du principal , ce qui formera tous les ans un fonds pour de nouveaux prêts.
» Comme H est à présumer qu'il se trouvera toujours à Boston des citoyens vertueux et bienfaisans , disposés à consacrer une partie de leur temps au bien-être de la génération qui s'élève, en se chargeant de surveiller et d'administrer gratuitement cette institution , on peut espérer qu'aucune partie de cette somme ne restera longtemps oisive , ou ne sera détournée pour d'autres usages, mais qu'au contraire elle s'augmentera continuellement par les intérêts. Elle pourra aussi devenir, avec le temps, supérieure aux besoins de la ville de Boston, et susceptible de fournir les mêmes avantages aux
lieux circonvoisins, ou autres villes de l'Etat de Massachusetts qui en exprimeront le désir, i la charge par ces villes de s'engager à payer exactement les intérêts anûuels, et à opérer les remboursemens partiels du capital dans la même proportion que les emprunteurs de Boston» Si ce plan est exécuté et qu'il réussisse sans interruption pendant un siècle , la somme se montera dans cent années à cent trente-un mille livres , sur laquelle je désire que les administrateur» de l'établissement emploient cent mille livres en travaux publics , ainsi qu'ils le jugeront le plus utile pour la population, comme en fortifications ., ponts, aqueducs, bâtimens publics , bains , chaussées , ou enfin de la manière la plus propre à augmenter la commodité de la ville pour ses babitans, et son agrément pour les étrangers qui y viennent pour raison de santé , ou pour y résider tenir porairement.
» Quant aux trente-un mille livres restau? , je désire que l'on continue à en faire des prêts i intérêts , suivant le mode déjà expliqué , pendant une seconde période de cent ans, attendu que j'espère que l'on aura reconnu les bons effets de cette institution sur la conduite de la jeunesse, ainsi que les services qu'elle aura rendus à de bons et fidèles citoyens. À l'expiration de ce second terme , si aucun accident ne nuit à l'opération , on aura un fonds de 4, 061 ,000 liv. sterling, dont je laisse 1, 06 i,aoo livres à la disposition de la ville de Boston , et 3, 000,000 à celle du gouvernement de l'Etat > n'osant porter mes vues plus loin*.
» Je désire que toutes les dispositions que je » viens d'indiquer relativement à l'administration b de la somme que je lègue aux habitans de » Boston , soient également suivies à l'égard de » celle que je laisse à ceux de Philadelphie ; avec » cette différence seulement que, comme Phi- » ladelphie a un corps municipal, je prie le » corps de se charger de cette administration , » donnant à cet effet mes pouvoirs les plus éten- » dus. Ayant observé que le terrain plat de cette » ville est couvert de bâtimens et de pavés qui , » faisant écouler plus loin la plus grande partie » des eaux pluviales , les empêchent de pénétrer » dans la terre, et d'y renouveler et purifier les
• sources ( d'où il arrive que l'eau de puits se » corrompt peu à peu et finirait à la longue par » n'être bonne à rien , fait que j'observe dans » toutes les vieilles villes ) , je recommande qu'à » l'expiration des premiers cent ans , si cela n'a » pas eucore été fait , le corps municipal emploie » une partie des cent mille livres à amener par » des tuyaux, l'eau de Wissahickon-Creek dans
* la ville, de manière à en approvisionner les » habitans. Je crois qu'on le pourra sans une » grande difficulté, le niveau de l'eau étant plus » haut que le sol de Philadelphie , et pouvant » encore être élevé par un batardeau. J'engage » aussi à rendre la Schuylkill complètement » navigable. A la fin du siècle, les 4>°6i,ooo » livres seront partagées entre la ville de Phila- » delphie et le gouvernement de Pensylvanie , » dans les proportions précédemment établies à » l'égard de la ville de Boston et du gouvernement » de Massachusetts.
DE B. FBANKLIN. 3§
» Je désire que cette institution s'établisse , et entre en activité un an après mon décès ; c'est pourquoi il sera nécessaire de l'annoncer publiquement avant l'expiration de Tannée , afin que les personnes en faveur desquelles la fondation en est faite, puissent prendre leurs mesures. Je charge mes exécuteurs testamentaires ou le survivant d'eux , de payer six mois après mon décès , ladite somme de deux mille livres aux personnes qui seront dûment chargées de la recevoir par le comité choisi pour Boston et par le corps municipal de Philadelphie.
» En réfléchissant sur les accidens auxquels les affaires et les projets des hommes sont exposés pendant un si long espace de temps, je pense que peut-être je me suis trop flatté, lorsque j'ai imaginé que ces dispositions, si l'exécution en est entreprise , se continueront sans interruption, et produiront les effets que j'en attends. J'espère néanmoins que si les habitansde ces deux villes ne jugent pas convenable de leur donner suite , ils regarderont du moins l'offre de cette donation comme une marque de ma bonne volonté , une preuve de ma gratitude , et un témoignage de mon extrême désir de leur être utile, même après ma mort. Je souhaite vivement que toutes deux essaient de réaliser mon projet, parce que je pense que s'il s'élève des difficultés imprévues, on pourra ► trouver des expédiens pour les surmonter , et qu'on reconnaîtra le plan comme praticable. Si l'une des deux villes accepte le legs avec les
conditions que j'y attache, et que l'autre le refuse, ma volonté est que la somme totale de deux mille livres soit payée à celle des deux qui acceptera , pour recevoir la destination et être administrée de la manière indiquée précédemment pour chacune des deux moitiés. Si toutes deux refusent, alors la somme rentrera dans la masse de ma succession , et la disposition en sera réglée par mon testament du 17 juillet 1788.
» Je désire être enterré à côté de ma femme , s'il est possible, et que le lieu de notre sépulture soit couvert d'un marbre taillé par Chambers , de six pieds de long sur quatre de large , sans autre ornement qu'une petite moulure tout autour, avec cette inscription :
Benjamin
*t } Frankun,
DÉBOftAH
» Je donne ma belle canne surmontée d'une » pomme d'or curieusement travaillée en bonnet » de la Liberté , à mon ami, à l'ami du genre hu- » main, le général Washington. Si c'était un » sceptre, elle serait digne de lui , et bien placée » dans sa main (1). C'est un présent que m'a fait
(1) Nous avons trouvé ailleurs ce même legs exprimé un peu différemment, au commencement: «Je lègue mon bâton de bois de pommier sauvage , orné d'un bouton d'or en forme de chapeau de la Liberté, à mon ami , etc. » Nous avons préféré la leçon ci-dessus , qui tient au
9 cette excellente dame , Madame de Forback , » duchesse douairière de Deux-Ponts : quelques » vers qui y sont relatifs doivent l'accompagner. » Philadelphie , a3 juin 1789. »
Le général Washington a légué à son tour cette même canne à son frère Charles Washington , en déclarant que c'était un des objets les plus précieux de sa succession. Nous permettra-t-on dé mentionner dans une note plusieurs autres cannes ou bâtons qui partagent avec celui de Franklin une certaine célébrité (1).
codicille entier, tel que nous l'ont fourni les Mélanges de morale , d'économie et de politique , extraits des outrages de B. Franklin, par A.-Ch. Renouard, avocat. Paris, A.-A. Renouard, 1824, a vol. <nri8, recueil intéressant et parfaitement exécuté.
(1) On ne connaît guère, dans l'antiquité , que le bâton du cynique Diogène, et celui de fleregrinus- Protée , qui ( selon Lucien , V. la traduction de Belin de Ballu , Paris, 6 vol. 1/1-8.% tom. IV, page 276) , fut acheté, un talent (4?8oo fr. ) par un fou, lorsque cet autre fou de Peregrinus le laissa sur le bord de la fournaise où il s'élança, etc. etc. Chez les modernes, nous ayons le bâton du maréchal de Villars que possédait M."* Gampan ; la canne de Voltaire , qui , dit-on , a été vendue vingtcinq louis et que possède M. le docteur D ; la canne
de Bonaparte, dont nous parlerons ailleurs, etc. etc.
Les détails que donne M.M Gampan sur la canne du maréchal de Yillars , nous paraissent pouvoir figurer ici.
« En i?3o, dit-elle, la reine Marie Lecksinska se rendant à. la messe , trouva le vieux maréchal de Villars appuyé sur une béquille de bois qui ne valait pas 3o sous: elle l'en plaisanta , et le maréchal lui dit qu'il s'en servait depuis une blessure qui l'avait forcé de faire cette cm-
Franklin avait fait lui-même son épitaphe dès 1728, dans le temps qu'il était imprimeur. Nous la rapporterons ici , quoique très-connue , parce qu'elle est assez singulière , et qu'elle peint d'une manière originale sa modestie , sa philosophie et sa foi :
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