TESTAMENT DE JEAN UNDERWOOD
Nous avons déjà vu plusieurs testamens anglais , marqués au coin d'une certaine originalité assez naturelle à cette nation , mais nous n'en avons point encore cité où le goût littéraire fût pour quelque chose dans les bizarreries du testateur. Nous allons en mentionner un ' de ce genre , c'est celui de M. Underwood de Necsington, grand ami d'Horace, selon toute apparence. N'ayant pas son acte de dernière volonté sous les yeux, nous nous contenterons de donner le détail de ses funérailles en exécution de son testament; il suffira pour faire parfaitement connaître cette pièce singulière.
Le 6 mai 1733 , fut enterré à Wittesca M. Jean Underwood de Necsington. On l'a descendu dans la fosse à cinq heures , et , sitôt les prières finies , on a mis pardessus son cercueil une espèce de voûte, qui porte visà-vis l'estomac du défunt , un morceau de marbre blanc revçtu de cette inscription :
NON OHNIS MOBIOB.
JOHN UNDERWOOD.
DE J. UNDERWOOD. 449
Lorsque la fosse fut comblée et couverte de gazon, les six amis qui avaient conduit le défunt en terre» chantèrent la dernière strophe de la xx.° ode du second livre d'Horace :
Absint in a ni funere naeniae, Luctusquc turpes et qucrimonia;
Compesce clamorem , ac sepulcri
Mille supervacuos honores.
On suivit en tout ses intentions; on ne fit point sonner les cloches; il n'y eut d'invités que six amis. Nul parent ne suivit le convoi; la bière était peinte en vert ; et on y plaça le corps tout habillé. On lui mit sous la tête Y Horace de Sanadon; aux pieds, le MilLon de Richard Bentley ; à la main droite, une petite Bible grecque, avec une inscription en lettres d'or, terminée par les initiales J. U. ; dans la main gauche, une petite édition d'Horace, avec cette inscription : M usls amicus 9 J. U. ; enfin , on lui mit Y Horace de Bentley sous le coccix.
Quand la cérémonie fut finie , ses amis retournèrent à l'ancien logis du défunt , où sa sœur avait fait préparer un soup r élégant; et quan4 on eut desservi, ils chantèrent la xxxj.' ode du i.*r livre à! Horace (1); pus ils burent gaiement une rasade et s'en furent sur les huit heures.
M. Underwood laissa près de cinquante mille écus à sa sœur , à condition qu'elle ferait observer ponctuellement tous les articles de son testament, dans lequel il lui prescrivait de donner dix livres sterling à chacun de ses amis , qu'il avait prié de ne pas se mettre en noir.
(i) Cest Pode Quid dedicatum poscit ApoUincm vates ?
Ce n'est plus en l'honneur du déïunt que ses amis ont chanté cette ode ; c'était pour leur propre compte , puisqu'elle renferme des voeux qui ne peuvent concerner que des vivans.
Ensuite venait le détail de son convoi, et le testament finissait ainsi :
« Ceci fait , je désire que mes amis boivent gaiement une rasade, et qu'ils ne pensent plus à J. Underwood. >
Je dois la connaissance de ce testament, vraiment original, mais bien dans le genre anglais, à M. Duplessis, dont l'obligeance égale l'érudition.
Le goût de M. Underwood pour Horace , me rappelle qu'un autre Anglais , son contemporain , avait la même passion pour cet aimable poëte. La bibliothèque de M. Jacques Douglas était uniquement composée de toutes les éditions d'Horace qui avaient paru depuis 1476 jusqu'à 1739, année où M. Douglas donna le catalogue de cette singulière bibliothèque. II possédait 43o éditions du favori d'Auguste. M. Sommer en a depuis donné un autre catalogué beaucoup plus ample. Il commence à l'édition Mediolani,A. Zarot , circa \l\~jO , in-4«°» et va jusqu'à 1774 et même 1775. Ce catalogue forme un vol. in-8.° de 160 pag.
Cette passion pour un auteur spécial s'est manifestée en Italie de notre temps , chez M. l'abbé Marsand , professeur de l'académie de Padoue; il a fait pour Pétrarque ce que M. Douglas a fait pour Horace , et même on peut dire qu'il a poussé plus loin ses investigations ; car il a réuni à la collection des éditions des œuvres de cet auteur, beaucoup d'autres objets intéressans, toujours relatifs à l'amant de Laure. On lui doit la meilleure édition des œuvres de Pétrarque , Rime di Petrarca, Padova , 1820, 2 vol. in-4«°> ornés du portrait de Pétrarque, de celui de Laure, de 6 gravures et d'un fac-similé. On en a tiré 45o exemplaires , tous en papier vélin , au prix de 1 5o fr. de souscription. Dès-lors M. Marsand a publié le catalogue de sa collection des éditions de Pétrarque , etc. , collection qui se compose de 900 volumes. Ce catalogue a pour titre , Bibliotheca Pctrarchesca, Me-
DE J. tTNDERWOOD. QS\
diolani , Giusti , in-4»° Il est divisé en trois parties : la première comprend la suite complète des éditions qui . ont été données des œuvres poétiques de Pétrarque depuis l'année 1470 jusqu'à nos jours; la seconde réunit toutes les traductions latines, françaises, espagnoles, allemandes et anglaises , qui ont été publiées de ses poésies , tous les commentaires qui en ont été donnés , et toutes les publications qui ont été faites sur la rie de Pétrarque ; la troisième se compose d'une collection d'anciens et précieux manuscrits sur vélin ou papier , avec des miniatures relatives aux poésies du même auteur. Le Roi de France , Charles X , vient de faire l'acquisition de cette curieuse collection; on la place dans l'un des cabinets delà bibliothèque particulière du Roi et du conseil d'état. Nous nous sommes un peu étendu sur cet article concernant Pétrarque , parce que nous avons déjà rapporté plusieurs clauses de son testament. Y. tom. I.w, pp. 56-65. >