‹ Choix de testamens anciens et modernes, remarquables par leur importance, leur singularité ou leur bizarrerie; avec des détails historiques et des notes (volume 5)Chapitre 131 sur 136 · TESTAMENT DE L ' II E K M I T E · texte numérisé non relu

TESTAMENT DE L ' II E K M I T E

soient remis à mon vieil ami Charles «le L.... ; lequel, après en avoir extrait ce qu'il jugera digne du public ou du portefeuille d'un ami , fera brûler le reste en sa présence. Par ce moyen , je me crois en droit de désavouer d'avance tous les mémoires poslliuuies, toutes correspondances inédites , anecdotes secrètes , ou toutes autres publications du même genre, que les chiffonniers de la littérature jugeraient à propos de faire paraître sous mon nom. Je croirais faire injure à mon ami en défendant par une disposition spéciale , que mes lettres particulières fussent imprimées : nous nous sommes trop souvent récriés ensemble contre cette violation du plus saint des dépots , contre cette impudeur qui met le public dans la confidence des affections les plus secrètes, des sentimeus les plus intimes de deux cœurs qui s'épanchent en liberté, pour que je puisse craindre de donner, après ma mort , le scandale qu'ont excité les Lettres de Mirabeau, celles de Mademoiselle de Lesplnasse , et tant d'autres.

» Je ne m'oppose pas à ce qu'il soit fait une édition complète de mes œuvres, si le public et mon libraire veulent en courir les risques; mais j'insiste pour qu'on ne mette pas mon portrait en tète : c'est une vanité dont certaines gens m'aurajlent guéri, si jamais j'en eusse été atteint; d'ailleurs je suis bien aise d'enlever aux journalistes le plaisir de s'égayer sur la tournure socratique de mon nez , ou sur la forme chinoise de mes yeux. Si pourtant le libraire faisait du portrait de l'auteur une condition de son marché , je le prie d'obtenir du dessinateur un costume plus conforme h mon caractère qu'à ma profession. J'ai souvent ri de voir Bertin soupirant une élégie , en habit de dragon , Gilbert agitant le fouet de la satire, en perruque à bourse; et BufTon expliquant les mystères de la nature, en habit brodé et en manchettes de dentelle.

DE LA CIIAUSSI'E D ' A M' I N . 4^1

» Je fais défense expresse à mon exéciifeur lesfamen. Inire de mettre mon mobilier h l'encan. Je n';ii jamais pu voir sans une extrême répugnance , cet te foule d'étrangers avides qu'une aniche placardée sur un morceau de serge, appelle dans une maison en deuil, au milieu d'une famille en larmes, pour s'y.dispuler la dépouille (l'un njort. En conséquence, je charge mon neveu de pailager entre Paul , mon domestique , et j\!.""' Choquct , ma fen)me de ménage , ceux de mes vieux meubles qu'il ne gardera pas pour son usage.

>' Je laisse h mon neveu , par substitution , comme je l'ai reçu de mon oncle d'Armentières , mon grand fauteuil de maroquin h oreillettes, qu'il ne reléguera pas datis son garde-meubN^, sous peine d'insulter à la mémoire de ses aïeux : en prenant l'habitude de s'y reposer une ou deux heures par jour, il finira par y trouver quelques vieux souvenirs de morale et de probité dont il pourra dans l'occasion prendre conseil.

» Je recommande également h la piété de mon légataire les dix-huit portraits de famille que je lui, laisse; plusieurs sont l'ouvrage de grands maîtres; il y en a deux de Migiiard , trois deRigaud , un deRaoux et quatre de Latour. Si mon petit-neveu était tenté quelque jour de mettre ses aïeux en vente , je l'invite à relire auparavant certaine scène de V Ecole de Médisance (Scliool for scandai ) qui pourni lui en faire passer l'envie.

> Je donne à la femme de mon ami Charles de L ,

mon portrait en pied qu'elle m'a demandé, et que je lui ai refusé de mon vivant, par la raison qu'il est d'une ressemblance extrême et d'un ridicule achevé. La mort effacera le ridicule et ajoutera du prix à la ressemblance.

» hem , je donne à Paul toute ma garde-robe; clic est assez modeste pour qu'il puisse s'en parer sans scandale , et la forme de mes habits est assez ancienne pour être bientôt à la mode.

4^2 TESTAMENT DE l' II EU MITE

» Mes livres sont pour la plupart surchargés de notes, et ne sont ni assez rares, ni assez curieux pour tenter les amateurs : si mon légataire se décide à les vendre, il sera obligé d'en traiter avec le.s bf)uqiiinisfes, ce qui m'évitera (m'épargnera) du moins le désagrément de cette espèce de céléljrité bibliographique qui consiste à voir votre nom figurer dans la collection des colalogues, à côté de ceux des Fillieul, des Lalcu , des Bcltans:er , et autres illustres inconnus qui n'ont d'autre réputation que celle de leur bibliothèque.

» Je donne à ma l'emme de ménage, M.""= Choquet , ma batterie de cuisine, telle qu'elle se comporte; et attendu que je lui dois un petit dédommagement de la liberté que j'ai prise de parler d'elle un peu légèrement dans un discours intitulé : Les Catjaels de via femme de ménage , qui n'a point encore paru , mais qui trouvera sa place dans le dernier volume du recueil de mes observations; je donne à ladite dame Choquet un portrait de la Vierge d'après Rnphaël , qu'elle convoitait depuis longtemps , et qui figurera très-bien au pied de son lit ( comme elle me l'a fait observer cent fois ), entre son crucifix et son bénitier de cristal.

» Item, je lui donne une année de ses gages.

•» Je ne veux point qu'on envoie de billots de faire pari après ma mort : ceux qu'elle intéresse l'apprendront assez tôt; ceux qu'elle n'intéresse pas n'ont pas besoin de l'apprendre.

» Je désire que la cérémonie de mes funérailles se fasse avec une grande simplicité; qu'on me conduise directement de chez moi à l'église , et de l'église à mon dernier gite, sans arrêter mon convoi en face du théâtre du Vaudeville , où je me souviens d'avoir donné une pièce, il y a \ingt ans, ni mémo devant le bureau de la Cazel/c de France, où j'avais élu mon domicile littéraire , dùt-on y commander quelqu'un d'oflice pour prononcer mon oraison funèbre.

DE LA CHAUSSÉE d'anTIX. 4^5

» Vu l'instabililé de nos cimetières modernes, et attendu qu'un autre a pris, au cimetière Montmartre, la seule place que je voulais y occuper , je charge le docteur N.... de lrou\er dans son art le moyen de réduire, le plus promptcment possible , mon corps à l'état de squelette , afin que je puisse être admis dès h présent , et sans passer par la longue filière du tombeau , aux honneurs des catacombes, où j'ai retenu ma place dans la promenade que j'y ai faite il y a deux ans avec M.™' de Sezanne : une fois là , je suis certain qu'on ne me délogera plus; je n'ai jamais aimé les déménagemeus.

» Je désire que Paul reste au service de mon neveu, à moins qu'il ne se retire dans ma ferme de Normandie; dans l'un ou l'autre cas je lui donne et lègue un pension de 5oo fr. ; plus, 200 fr. pour le deuil, qu'il pourra porter en couleur, si bon lui semble.

» Item , je donne h ce bon et fidèle domestique , la pendule à carillon qui se trouve dans mon alcôve , et qu'il a montée pendant trente ans.

» lion , je donne à mon excellent ami , Charles de L...., en mémoire deuotre vieille amitié ,quia commencé dans les Indes, un rubis gravé, dont m'a fait présent Hyder-Aly, après l'invasion du Carnate; je l'ai porté jusques à ce jour. On trouvera cet anneau à la chaîne de ma montre.

» llem , je donne à 31.™* de L.... un petit coffre noir à pointes d'acier, dont la clé est perdue depuis longtemps, et je la prie de ne l'ouvrir qu'un an, jour pour jour, après ma mort.

T> Item, je donne aux pauvres habitans du petit bourg de N.... , où je suis né, une somme de 1000 fr. , dont M. le curé fera la distribution.

» Mes dettes acquittées , et les dispositions du présent testament remplies , je lègue le reste de mes bitns , meubles et immeubles , à mon petit-neveu Ernest de

4^4 TESTAMENT, etc.

Lailé , que je nomme on même temps mon exécuteur testamentaire.

» Ecrit en entier de ma main, moi soussigné, jouissant du libre exercice de mes faculîés intellectuelles, à Paris, dans mon hermilago de la Chaussée-d'Autin, le 28 mars 1814.

« E. J. ( Etienne Joi:y ) , »

L'IicrniUe de la C haussée~cC Anlln.

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