CONTENANT LES TESTAMENS FICTIFS
TESTAMEiNT DE SERGILS DE POLA, PARASITE.
(Vers l'an 3oo de J, C.)
Cette facétie est bien certainement la plus ancienne pièce de ce genre que l'on connaisse, si, comme on le prétend, elle est du troisième ou du quatrième siècle au plus tard, ^lais c'est plutôt une épitaphe qu'un testament , car on n'y trouve ni les formes usitées dans ces sortes d'actes, ni aucune disposition de dernière volonté ; ce sont simplement des jeux de mots, des boufonneries , et même des trivialités qu'un ancien baladin ou comédien, railleur de son métier , et bel et bien ivrogne , adresse , du fond de sa tombe , aux passans. Aous ne l'aurions point insérée dans notre Recueil si des auteurs
qui en ont parlé ou qui l'ont rapportée, ne lui eussent donné le titre de testamemlm lidicrum; d'ailleurs rien n'est plus rare que ces sortes de pièces en latin, et surtout remontant à des temps aussi reculés : les Romains ne connaissaient point (i) ou connaissaient très peu le genre burlesque, parce que leur langue, si grave de sa nature, ne s'y prêtait nullement. Conservons donc, sinon par goût , du nioins j)ar curiosité , l'un de ces morceaux rares , qui a échappé aux injures du temps.
JNous ignorons l'époque de sa découverte ; tout ce que nous avons pu trouver à cet égard, c'est que Domitius Brusoni l'a rapporté dans son Facctiarum excmplorumque Libri VU. Piomae , i5i8, in-foL Nous n'avons pas cette édition, qui est la plus estimée, mais nous possédons une des réimpressions de cet ouvrage, connue sous le titre de Spéculum mundi :, Lugduni, i658, in-8.° , et le Tcstamcnttim ludicrwn s'y trouve p. f^So (2). Cyriac d'Ancône en a aussi donné la description ; puis il a été adressé à Georges Fabricius par son oncle Melchior Pison ; enfin Antoine Terrasson
(1) V. \g De ludicrâ dictione Liber du P. Vavasscur, Lut. Paris., i658, in-^ ' , où il soulient que le genre burlesque était inconnu aux anciens. Cependant quelques-uns prétendent que du temps de Ptolémée, fUs de Lagus, un nommé Raintou avait traité en style burlesque des sujets sérieux de tragédie.
(2) lirusoni, qui nonune Sergius, Scrtius ., ne s'y sert pas du mot Testamentiim; il débute ainsi : Sertias Polensis, festivus Itislrio , hoc silncpilap/tium poiiijussit : Viatores, etc.
DE SERGIUS. a/fl
l'a publié dans son Histoire de la jurisprudence romaine:, Paris, 1^50, in-fol. :, ip. 85, n." lOl des Monumenta qui sont à la fin du volume.
Le texte de Tcriasson nous ayant paru le meilleur, nous allons le suivre scrupvdeusement; il est imprimé en petites capitales (style L.pidaire) comme le testament de Gallus Favonius , rapporté précédemment ( p. 6 du i." vol. ) Nous ne nous écarl(;rons en rien de l'orthographe, qui se ressent déjà de la décadence de la langue latine, et nous aurons soin de mettre les capitales en tête des mots où elles se trouvent, pour faciliter l'intelligence du texte, qui pourrait quelquefois offrir de l'obscurité à cause des points placés entre chaque mot.
TESTAMENTLM LUDICRUM
SERGII POLENSIS, PARASITI.
VlATOP.ES. ClVES. OPTIMI. VEL. AdVEN^. SIVE. BIM. S1VE. SINGLLI. INCEDITIS. SIVE. TURMATI.M. QUOD. MAGIS. ERIT. GRATIiE. SISTITE. OBFIRMATE (l). GRES- SIM. KEC. MIREMINI. SI. MORAMIM. ALIQUAMISPEU. DiCACLLLS (2). EQUIDEM. FUI. SLCCINCTLS (5). SER- MO. DARI. VORIS. N0\. POTEST. JuVAT. VOBISCUM. ESSE. UT. JUVIT. SEMPER. ET. QUIVI. AB. ORE. MEO. PENDULOS. DETINERE (/|). SaxUM. HOC. VOS. VOGAT.
(i) In Brusonio , afiirmute.
(2) In eod. , didascalus.
(3) In aliis , snffarcinatus.
(4) In Brusonio , à ver ho potest , sic tegitur : ut juvat vobiscum esse, ac ab oie meo pendulos dietinere, v\t juvit semper.
QuiD. INQUAM. UT. VIVUS. ASSUEVI. PP.UDENS. IMPRU- DEKS. MORTUUS. ITEM. VOS. FALLO. INaM. NON. VOS. VOCAT. Ql'OD. VACAT. OP.E. VERUM. IS. QUOILS (l). CINIS. HIC. LATET. OLIM. QUOM. POTLIT. NLNC. HLC. VOS. VOCARI. VOLLIT. VALUITQLE. H EC. OLIM. SUA. VOLUNTAS. VOLENTIS. VOS. LEGERE. HOC. SCRIPTtM. Vah. QUID, LOQUOR. ImMO. SCULPTUM. QuAM. .EGRÈ. VERITAS. ADHUC. SE. MECUM. CONCILIAT. NaM. NEQUE. HIC. ATRAMENTUM. VEL. PAPYRUS. AUT. MEMBRANA. ULLA. SED. MALLEOLO. ET. CELTE LITTERATUS. SILEX. SILENS. ADUC (2). QuiD. HIC. LATET. LATE. QUOD. (5) EGO. EFFERRE. ET. EFFARI. GESTIO. SEllGIUS. POLENSIS. PARASITUS. HISTRIO. VESTER. FESTIVISSIMUS. HEIC (4). CUBO. Hoc. UNUM. QUIDEM. TANDEM. SPONTE. DICTUM. VERUM. EST. Si. QUIS. DUBITAT. HANCCINE. OLFACIAT. HUMUM. OuET. TEMETUM. ET. FLOREM. VINI. VETERIS. QUO. SATUR. SATIS. JuVENIS. HAUSI (5). At. SI. VIXÏ. VITAM. TAM. VOBIS. GRATAM. QUAM. NOTAM. URBI. ET. ORBI. NON. MINUS. MUNUS. HOC. A. VOBIS. IMPETREM. OPORTET. AdESTE. MIHI. ET. FAVETE. EDICTOQUE. HUIC. VOS. SUBSCRIBITE. ET. OBSIGNATE. Si. QUIS. SIBI. VESICAM. ONUSTAM. SENSE- RIT. DOMUM. SUAM. ONUS. HOC. REPORTET. IN. CLOA- CAM. Si. VERO. FESTINUS. FUERIT. CITERIOR. VEL. UL-
(1) Pro cujns; — in Brusonio Irgitur quamvis, et non quoius nec cujns.
(2) Pro adliùc ; fioc verham non est in Brusonio.
(5) In Brusonio tegitur post rrrhum silciis : Quid hic latet ? Qiiid , ego cffcrri cl cfFaii geslio ?
(4) Pro hic.
(5) In Brusonio non Icguntar hccc vcrba : jiiveuis hausi, sed ista : vivens vixi.
DE SEUGILS. 2.|.J
TEHIOr.. HOC. T.OCO. PP.O. r.ELIGIONE. SE. EVACLET. On. NON. PARIERIT. H EC. MULCTA. U.U. ESTO.
TESTi:. ALTERO. CAIIEAT. Canes, quoqi e.
C.ÏSI. F[ STIRL'S. ET. SAXIS. EDICTIM. HOC. SENTIANT. AdFIISTIS, F a vis IIS. OP. SIGN ASTIS. TENEO. JAM. VOS. lîISLM. DARE (l). SiTIO. HLI. SENTIO. DICTIM. VOLUI. ESSE. QuiD. HOC. EST. QUOD. TAM. FACILITER. ISTHLC, PROCEDIT. VERITAS. HaC. PROFECTÔ. CONTAGIOXE. MEI. SITIT. IPSA. QLOQIE. TAM. ET. MIHI. SUPPARASI- TATIR. QUE (2). ILTRO. POTIM. INVOCATA. ADVENU. INUNC. SI URBAM. PERIIIBERI. VILTIS. ET. VERITATI. SLPPARASITANTI. ET. ARENTl (3) MEO. CINERI. CAN- TIIARO. PIACLLLM. VINARIUM. FESTINATE. PoST. VALE- TE. ARITE. IN. REM. VESTRAM. VlATORES. OPTIMI. H IIS (4)- M' GIS. AMBACIBLSQIE (5). MEIS. CONDO- NATE POSTHIMIS (6).
Telle est cette pièce boiifTone, qui, si elle a quelque célébrité, la doit certainement plus à son antiquité qu'aux plaisanteries qu'elle renferme. Ce sont des jeux de mots, qui, la plupart, roulent sur des consonnances telles que miremini j mornmini ; vocat ^ vacat ; voluit j valait ; silex j silens ; latet , latè , etc. ; et tout cela, l'auteur le prodigue pour inviter les passans à s'arrêter près de son tombeau qui les appelle
(1 J Sic Icgi/ariiiDrusonio : video quàm vosrisum dare.
(2) In Brusoiiio , quàni et non qua*.
(5) hi Brusonio , horrenti, et non arenli.
(4) Hiis pro his.
(5) In Brusonio, tnifTisque pro ambagibusque.
(6) Posthuniis decst in Brusonio,
quoiqu'il n'ait pas de bouche ^ et il les invite à lire l'écriture qui s'y trouve, quoique celte écriture soit formée sans encre, sans papyrus, sans parchemin ; c'est le marteau et le ciseau qui font parler la pierre. Telles sont les pointes de Sergius. Enfin il arrive à l'objet esscntiel.de son épitaphe, qui est d'inviter les passans , s'ils éprouvent un petit besoin , à respecter son tombeau , soit en retournant chez eux, soit en se mettant à l'écart pour satisfaire ce besoin ; et s'ils n'obtempèrent pas à son invitation ou plutôt à son injonction , il prononce contre eux une sentence aussi sévère que peu décente , et que nous n'exprimerons point, car, comme le dit le judicieux Boileau ,
Le latin, dans les mots, brave rhonuèlelc , Mais le lecteur français veut être rcspi etc.
Les chiens sont compris dans l'anathèmc , et c'est avec le bâton et à coup de pierres qu'il faut les empêcher de venir souiller le tombeau en question. Sergius finit par déclarer qu'il a soif, que la vérité, qui lui fait faire cet aveu , a aussi soif que lui; en conséquence il prie les assistans de lui faire une libation de vin pur sur sa cendre desséchée ; puis il renvoie chacun à ses affaires en demandant grâce pour les balivernes posthumes qu'il vient de débiter.
INous avions trad uit liltéralemenl ce morceau , mais les jeux de mots latins qui pouvaient avoir du sel autrefois, ne ])résentant pour ainsi dire que des trivialités en français , et certains passages n'étant pas susceptibles d'être rendus lit-
DE SERGILS. 2^0
téralement, nous nous sommes décidé à supprimer notre traduction.
L'abrégé sommaire que nous venons de donner de cette facétie antique suffît pour prouver que l'art de plaisanter n'avait pas acquis chez les Romains un haut degré de délicatesse , si cependant on en excepte quelques bons mots de Cicéron. Mais il y a autant de diilérence entre Cicéron et le prétendu Sergius , qu'entre Pvome et Pola , petite ville de l'Istrie.
TESTAME>T DE M. GRUNNIUS COROCOTTA rOUCELLUS.
( Vers Tan 3jo. )
Yoici encore une plaisanterie qui , sous la forme de testament, a égayé les anciens; mais celle-ci est meilleure, du moins plus gaie et plus connue que la précédente. iNous nous en étions occupé, d'après plusieurs auteurs, et nous avions déjà même recueilli des notes à ce sujet, lorsque M. Pericaud , bibliothécaire de Lyon , membre de l'Académie de cette ville et de celle de Dijon, savant aussi laborieux qu'exact, et dont l'obligeance est sans bornes, nous a fait l'amitié de nous communiquer une notice qu'il a lue sur ce testament à l'Académie de Lyon, le 27 janvier 1824. Nous l'avons reçue avec autant de reconnaissance que de plaisir, nous promettant bien d'user de la permission que nous a donnée l'auteur d'en enri^ chir notre ouvrage. iSous ferons seulement une légère observation avant de la rapporter; c'est