TESTAMENT DE PÉTRARQUE
(En 13^4.)
Quoique le testament de Pétrarque (J) puisse, en général, ne pas être considéré comme un morceau singulier et bizarre , îl s'y trouve cepen^ dant quelques legs qui lui donnent des droits à figurer dans notre recueil ; ce sont ceux où il hasarde certaines saillies sur le goût de plusieurs de ses légataires, ceux où il dispose de petits meubles et effets , etc, etc. On aime à voir un homme aussi célèbre entrer dans des détails qui annoncent ime simplicité de mœurs , une espèce de bonhomie qui frappe par son contraste avec ce génie sublime, profond, et avec ces raresi talens , inconcevables pour le siècle où il a vécu , siècle de corruption, si Y on en juge par les ta-^
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bleaux que nous a laissés Boccace, contemporain de Pétrarque, et siècle par conséquent où la piété et la vertu de celui-ci devaient jeter un grand éclat. Mous ne rapporterons pas en entier son testament , qui , écrit en latin , renferme plusieurs pages in-fol. et des détails peu intéressans pour le temps présent. Nous nous contenterons de citer les articles qui, tenant aux mœurs du siècle , rentrent davantage dans le plan de notre travail.
Pétrarque, né à Arrezzo, le ;kO juillet i3o4, avait soixante-six ans lorsqu'il a fait à Padoue son testament, daté pridiè nonas aprilis (le 4 avril ) 1 370 ; c'était quatre ans avant sa mort. Il commence par des réflexions morales sur la cer-titude de la mort , sur Fincertitude de Theure où elle arrive, et sur la nécessité de mettre ordre à ses affaires. Ensuite, il dit que ce qu'il possède est de si peu de valeur, qu'il est en quelque sorte honteux de faire un testament ; sedy ajoutet<-il ,. divitum atque inopium curœ de rébus licit imparibus pares sunt. Après avoir recommandé son ame à Jésus-Christ, et a voir imploré le secours de Marie , de S. Michel, et de tous les saints , il ordonne très-expressément qu'on l'enterre sans aucune espèce de pompe, absque omni pompa, et cum summâ humilitate et abjectione > quanta esse potest. ... Il rend responsables son héritier et ses amis de l'exécution de cette clause; il ne leur demande point de larmes , inutiles au défunt , mais des prières^ dont il a besoin. (Nous verrons par la suite beaucoup de testateurs imiter cette pieuse et philosophique Humilité.) Ignorant le
lieu où il mourra, il désigne dans différentes villes où cela pourrait arriver, le lieu qu'il y choisit pour sa sépulture. Il nomme Padoue, Yenise, Milan , Rome , Parme , etc. ; puis il fait un legs de deux cents ducats d'or à T^lise de Padoue , et de vingt à l'élise où il sera enterré*
Arrivant aux legs particuliers, il donne au gouverneur de Padoue un très*-beau tableau de la Vielle Marie, apus Joctii pktoris egregii (B) , qui lui a été envoyé de Florence par son ami Michel Navis. En voyant ce tableau , ajouto-t-îl > pulchritudinem ignorantes non intelliguntj magisiri autem artis stupent^ 11 veut que ses chevaux, s'il en a à l'heure de sa mort , soient distribués entre deux de ses amis, Bonzanello et Lorbardo; il se reconnaît débiteur envers le dernier de 334 ducats d'or et de 1 6 sous , qu'il espère acquitter avant de mourir.
Il lègue au même Lorbardo son petit gobelet rond, d'argent doré, pour qu'il y boive, dit-il, de l'eau tout à son aise, car U aime beaucoup mieux l'eau que le vin; cum quo bibai aquam quant libenter bibity multb libentiùs qmm vinum.
Il donne au sacristain Jean Bocheta son grand bréviaire , qui lui a coûté cent livres à Venise ; mais U ajoute qu'après la mort du sacristain, le volume sera déposé dans la sacristie de l'élise pour l'usage de tous les prêtres attachés à cette église , et qui prieront Dieu et la Vieiçe Marie pour lui.
Il lègue au seigneur Jean de GertaMo ou Boccace, (honteux, dit Pétrarque, de donner si peu à un si grand homme , verecundi admodùm tanta
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Tiro tant modicum); U lègue, dis-je, àBoccace (i), deux cents florins d'or de Florence, pour lui acheter une robe d'hiver , convenable à ses études et à ses veilles. On voit par les mots tanio viro quel cas Pétrarque faisait des talens de Boccace.
Il donne à Thomas Bambasia^ de Fer rare, son luth qui est bon (leutum meum bonum) ^ mais pour chanter les louanges du Seigneur, et nullement pro vanité sœculi fugacis.
Il lègue à maître Jean de Harologio (auquel il donne le titre de physicum^ qui sans doute signifie médecin); il lui lègue, dis-je, cinquante ducats d'or , pour qu'il en achète un petit anneau qu'il portera au doigt en souvenir du testateur.
Quant à ses domestiques, il donne d'abord au nommé Barth«lemi de Sienne, dit Pancaldus, une somme de vingt ducats , mais à condition qu'il ne les jouera pas , quo$ non ludat.
Il en donne autant au nommé Litius^ etc.
Enfin, il institue pour son héritier François de Borsano, fils du seigneur de Borsano, demeurant à Milan. Il lui parle aussi d'un petit bien qu'il a près Vaucluse , et dont il désirerait faire un hôpital pour les pauvres ; si cela ne pouvait s'exécuter, il donne cette propriété aux fils d'un Baymond de Clermont, surnommé Monet, etc« etc.
Après avoir daté son testament et l'avoir fait
(i) Jean Boccace, étant né en i3i3, avait neuf ans de moins que Pétrarque ; et au moment oii celui-ci fît son testament (en iS^o), il avait 57 ans, et Pétrarque en avait 66. Boccace ne survécut qu'un an à Pétrarque. Il est mort en iS^S , âgé seulement de 6a ans.
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signer par les témoins, il ajoute* qu'il prie son héritier d'écrire aussitôt après sa mort , à son frère qui est chartreux dans le couvent près Marseille (in conventu de Materino)^ et de lui proposer cent florins d'or une fois payés , ou de lui en donner cinq ou dix par an, comme il voudra, sicut sibi placet. Le tout est terminé par cette inscription i Ego Francisais Petrarchit scripsiy qui testamentum aliud fecissem^ si essem divesj ut vulgtis insanum putat.
Tel est l'abr^é du testament de Pétrarque.
On y reconnaît une ame pieuse, bienfaisante (i), une probité à toute épreuve , un caractère doux et qui n'est point ennemi d'une certaine gaité« Cependant ce n'est qu'une faible esquisse du portrait de cet ilhistrè restaurateur de la philo-^ sophîe, de l'éloquence et de la poésie. Voyons si nous ne trouverions pas dans ses ouvrages quelque chose de plus substantiel sur sa personne, sur son caractère, sur sa conduite; tout ce qui tient à un homme aussi extraordinaire, à un tel phénomène dans leXIY/ siècle, doit Jious intéresser.^
(r] Une clause du testament^ que nous avons omis de rapporter , confirme encore bien cette précieuse qualité dans Pétrarque. Il avait prêté de l'argent à un vieux grammafrièn , dont il avait peut-être reçu dès leçons ' dans son jeune âge , et leçons sans doute bien, payées» Mais quant à Targent prêté , il feint que ses comptes ne sont point encore réglés av«c cet homme , et s'^ippose à, toute réclamation envers ce malheureux, lorsque luiV testateiar , sera mort. Il paraît que les grammairiens de ce temp84à comme ceux de oe temps-oi> ne roulaient pas. cacosse..
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Cherchons donc le tableau qu'il a tracé de luimême dans son Epitre à la postérité. Quoiqu'il ait téavL le pinceau , le portrait ne sera point flatté ; sa candeur et sa franchise nous répondent de la ressemblance.
« Je suis, dit Pétrarque, d'une naissance qui n'est ni basse, ni illustre. Ma famille est ancienne, comme Auguste dit de la sienne. J'avais un penchant naturel pour la)usticeetpour l'honneur. La ^ieillessem'acorrigé des erreurs où mes premières années m'avaient entraîné, et m'a appris combien les plaisirs et la jeunesse sont peu de chose. Mon corps avait moins de force que de dextérité; sans être belle, ma figure pouvait plaire lorsque j'étais jeune; j'avais des couleurs vives entre le Jblanc et le noir ; mes yeux étaient pleins de feu , et je jouissais d'une vue excellente, <{ui, contre foute attente, m'a abandonné à soixante ans; ce quim'a forcé de recourir aux hinétles^octtlarium (C). La vieillesse a saisi un corps très-sain jusque là, et l'a environné de son cortège ordinaire demaladies. J'aimépriséles richesses, non qu'elles ne me fissent plaisir , mais parce que je ne pouvais souffrir les travaux et les inquiétudes qui les accompagnent. Ennemi des festins, j'ai toujours trouvé aussi fatigant d'y inviter les autres que d'y être invité; mais rien ne meplait tant que la présence d'un ami , et volontairement je n'ai jamais pris un repas seul. J'ai été en proie dès ma jeunesse à l'amour le plus ardent, mais pudique et honnête, et qui durerait encore, si une niort cruelle, mais utile-, n'eût éteint un feu qui commençait à s'affiûblir, ignem tepescentem.
Je désirerais pouvoir dire que je ne me suis jamais livré au plaisir des sens; mais ce serait mentir. Quoiqu'emporté vers eux par Feffervescence de Tâge, je puis dire les avoir toujours détesté, y ers Tâge de quarante ans, j en ai rejeté jusqu'au souvenir, et j'ai regardé comme un grand bonheur d'être délivré de cette servitude. J'ai senti dans les livres sacrés une douceur cachée que j'avais autrefois méprisée , et qui m'a éloigné de la poésie (i). J'ai joui de l'amitié des rois et des premiers hommes de mon siècle; j'ignore quelle raison m'en fit rechercher. J'ai joui avec quelques-uns d'entr'eux d'une heureuse réciprocité de sentimens ; leur grandeur m'a été utile , jamais elle ne me fut incommode. . . »
Il est encore un morceau où la sensibilité de Pétrarque se peint tout entière, en parlant de sa chère Laure et du malheur qu'il a eu de la perdre. Il avait tracé ces lignes sur les marges d'un Virgile qui lui appartenait, et qu'il lisait sans cesse. Ce manuscrit est conservé précieusement dans la bibliothèque Ambrosienne de Milan (D). Voici la traduction de cette note :
« Laure, que ses vertus ont rendue célèbre et qui a été le sujet de mes vers pendant plusieurs années , s'offrit à mes regards pour la première fois , le 6 avril 1 327, dans l'église de Sainte-Claire
(1) Il y avait déjà trois ans passés qu'il avait été couronné poète lauréat , au Capitole à Rome. Cette cérémonie triomphale, dont nous avons donné la description dans noire Dictionnaire de Bibliologie, t. III, p. 255 — 56, a eu lieu le jour de Pâques 8 avril i34 1 .
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à Avignon. Dans la même église , le même jour, à la même heure, en i348, cette lumière s'est éteinte, ce soleil a quitté le monde où il brillait. J'étais â Véronne, et j'ignorais mon malheur. Ce fut le 1 9 du mois suivant que je reçus une lettre de mon ami Louis, qui m'apprenait cette fatale nouvelle. Le jour même de sa mort, son corps, si beau , si pur , fut déposé après vêpres dans l'église des Cordeliers, Je ne doute pas que son aine, pour m'exprimer comme Sénèque, ne soit retournée au ciel d'où elle était desceadue. Pour ne point laisser échapper des souvenirs liés à celui d'une perte aussi douloureuse, j ai écrit ces détails sur un livre que je lis sans cesse (Virgile); ainsi, je me suis préparé un plaisir mêlé de peines. Cette perte, toujours présente à ma mémoire, m'apprendra que rien ici-bas ne peut faire mon bonheur , et qu'il est temps que je renonce au monde , puisque le lien le plus cher qui m'y attachait est brisé. J'espère avec l'aide du ciel , que ce renoncement ne me sera pas difficile. Mon esprit, en se tournant vers le passé, verra que les soins auxquels il s'est livré étaient vains; que les espérances dont il s'est nourri étaient trompeuses ; que les plans qu'il a conçus ont avorté , et n'ont abouti qu'à l'infortune. »
On voit par ce passage que Pétrarque a connu Laure à vingt-cinq ans (E); elle en avait dix-neuf étant née en 1 3o8. Il fut avec elle en relation d'amour platonique pendant vingt-un ans; et elle fut l'objet de ses regrets pendant vingt-six ans, c'est-à-dire au moment où on le trouva mort dans
sa bibliothèque , la tête appuyée sur un livre ouvert, le 18 juillet i374; il avait soixante et dix ans moins deux jours.
NOTES
(À) M. Dreux du Radier dit, dans ses Récréations his^ toriques , tom . I , p. a3 1 , que c le testament de Pétrarque est imprimé à la fin des œuvres latines de cet .auteur in-fol. , de la belle et rare édition publiée à Venise, en i5oi;b et il ajoute que c c^est dans cette édition que se trouve la vie de Pétrarque publiée par J. Squarzasicus^^ôrJ d*Alexandrie, morceau rare que Bayle ne connaissait pas. . .• Je présume qu'il y a plusieurs fautes d'impression dans cet énoncé. Je ne pense pas qu'il existe d'édition de Tenise de i5oi, in-fol. Il y en a bien une de i5oo et une de i5i5 in-fol., avec les commentaires de Philelphe et de Squaredafico; mais elles sont peu recherchées, et d'ailleurs elles sont en italien. L'édition des œuvres latines, imprimée à Venise , est de i5o5, 1 vol. in-fol., auquel on peut ajouter le Bucolicum carmen in duodecim eg logos distinctum,,, Venetiis, i5i6, in-fol. Ces deux volumes sont peu communs ; cependant je doute qu'ils constituent la belle et rare édition dont parle Dreux du Radier, qui était plus fort eu recherches d'anecdotes qu'en bi* bliographie. Au reste, n'ayant pas sous les yeux ces volumes de i5o3 et de i5i6, je ne puis rien en dire. Je n'ai que l'édition de Baie, 1 58 1 , qui se relie en a vol. in-fol. quoique composée de 4 tomes , car on trouve à la fin : Fr, Petrarchœ tomi quart i et suorum operum finis. C'est là que j'ai trouvé le testament de cet illustre Italien.
(B) Je ne sais qui peut avoir été ce Joctius, peintre, dont Pétrarque fait un si bel éloge. La peinture à l'huile n'existait pas encore : du moins la grande majorité des érudits en placent la découverte à l'an 1410 , et en font honneur à Jean Yan-Eîck ou Jean de Bruges ; ce qui est plus présumable que Topiniôn qui la fait remonter à
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«297. (Voyez à ce sujet nos Recherches sur les Danses des Morts, Paris y 1826, in-8.** de \\ — SôSpages, p. 7.)
(C) Ducange prétend qu'on a connu les lunettes ou besicles dès l'an 1 1 5o , puisqu'un poème grec manuscrit, qui est à la bibliothèque royale, en fait mention. François Redi croit que leur invention a dû avoir lieu entre 1280 et i5i 1, et qu'Alexandre Spina, religieux qui mourut en i5i5, en communiqua l'invention qu'il trouva de luimême ; mais il n'était pas le premier : un autre avait fait la découverte et n'avait pas voulu la communiquer. En dernier lieu, M. de Nelli , dans sa Vie littéraire de Galilée, Florence, 1820, 2 vol. in-4*% attribue l'invention des besicles à un noble florentin, nommé Salvino Degli Armati, qui a fait cette découverte vers 1285, et qui est mort en 1517. Quoi qu'il en soit, cette invention était assez nouvelle lorsque Pétrarque en a fait usage. ,
(D) Nous ignorons ce qu'est devenu un monument assez curieux, ou plutôt une espèce de relique graphico'^ littéraire du même Pétrarque. C'était une veste en cuir passé, que portait cet auteur et sur laquelle il écrivait à la hâte les pensées qu'il craignait de perdre. Cette veste à été conservée avec un respect religieux paf Jacques Sadolet, Jean Gasa et Louis Bucatello. Elle se voyait encore pleine d'écriture et couverte de ratures en 1527. Qu'estelle devenue depuis ? il nous semble avoir ouï dire qu'elle était dans une bibliothèque d'Italie.
(È) Le nom de famille de cette femme célèbre était de Noves. Elle a vu le jour près d'Avignon. Son père se nommait AudiiTret de Noves. Elle fut mariée à Hugues de Sade, seigneur de Saumane. Pétrarque composa pour elle, dit-on, 5i8 sonnets et 88 chansons : elle était belle et vertueuse , mais sans la muse de son amant , il est présumable que sa célébrité n'aurait dépassé ni son siècle ni les limites du comtat.