LYONNAISE
( Vers Tan i566. )
LoYSE Charlin, dite Labé, et surnommée la Belle-Cordière (parce que son mari était cordier à Lyon ) , s'est acquis une grande célébrité comme poëte, et tout le monde est d accord sur ses talens littéraires. Mais il n'en est pas de même de sa réputation morale: les uns, la jugeant sans doute d'après quelques-unes de ses poésies, assez libres en effet, et d'après un article peu favorable à ses mœurs que lui a consacré Duverdier (i), la rangent parmi les courtisanes. Les autres , au contraire, prenant en considérationsonéducation soignée , son instruction peu commune , ses con^ naissances dans les différentes langues et dans les arts libéraux, sa,fortune, ses relations habituelles avec des personnes distinguées, enfin son testament marqué au coin de la religion , de la charité et de la vertu, les autres, disons-nous, la regardent comme une personne qui , sous tous les rapports, fait honneur à la ville qui lui a donné le jour. Il serait difficile, vu Féloignement des temps et le
(i) Voyez Lacroix du Maine et Duverdier, édition de Rîgoleyde Juviguy, Paris, 1773, 6 vol. în-4.% tom. IV, pp. 63o — 639. Duverdier, dans le début de cet article, peint Louise Labé comme une véritable Laïs, tandis que Lacroix du Maine , qui parle aussi de cette femme { même Bibliothèque, tom. II , pp. 4i— 44) 5 ne dit rien de ses mœurs*
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peu de renseîgnemens que Ton a sur la vie privée de Louise Labé , de décider quelle est celle de ces deux opinions qui doit l'emporter. Cependant il nous semble qu'on penchera pour la secondcy si Ton consulte l'intéressante notice historique que M. Cochard , de Lyon , a mise en tête de la dernière édition des œuvres de la Belle-Cordière, publiée à Lyon en 1824 (») ; et l'on sortira com. plètement d'indécision, si Ton ajoute foi aux témoignages favorables qu'ont portés de sa conduite des hommes respectables, et si Ton fait attention aux sentimens religieux dont elle fait profession dans son testament»
Ce testament, dont nous allons donner des extraits assez détaillés , est la seule pièce authentique relative à la vie de Louise Labé, qui porte une date certaine. Il est du 28 avril 1 565. On conjecture, d'après un passage de ses poésies, qu'elle est née vers i525 ou 26, mais on n'a aucun renseignement sur la date précise de sa mort, qui cependant a dû avoir lieu peu après son testament (vers i566) , puisque ses héritiers Pierre et Jacques Charlin devaient, en cas de mort, laisser sa succession à l'atimone générale de Lyon, et que cet hospice en était en possession dès Fan 1569, c'est-à-dire quatre ans après le testament. Cette pièce, dont le style et la forme sont ce qu'il y a de plus curieux , commence ainsi :
(1) Cette édition est assez remarquable pour que nous en parlions avec quelques détails; nous en donnerons la notice après le testament de Louise Labé , et nous mentionnerons les éditions qui l'ont précédée.
2l4 TESTAMENT
e Au NOM DE Dieu. Amen.
» A tous ceux qui ces présentes lettres verront^ nous garde du scel commun royal cstabli aux • contrats du baillagede Mascon et sénéchaussée de Lyon , sçavoîr faisons que pardevant Pierre La Forest , notaire tabellion royal à Lyon dessoubs . signé , et en présence de temoings aprez nommez, a esté présente dame Loyse Char lin diteLabé (sic)^ veuve de feu sire Ennemond Perrin, en son vivant bourgeois citoyen habitant à Lyon , laquelle faisant de son bon gré et ame pieuse et pure volonté, sans force ni contrainte, mais de sa libérale volonté , considérant qu'il n'est rien si certain que la mort , ni moins certain que l'heure d'icelle , ne voulant de ce lïionde décéder sans tester et ordonner des biens qu'il a plu a Dieu lui donner en ce mortel monde , afin que , aprez son decez et trespas , différend n'en advienne entre ses successeurs : a ces causes et aultres considérations a ce la mouvant , la dicte testatrice , aprez avoir révoqué, comme elle révoque, casse et adnulle tous et chascuns ses aultres testaments qu'elle pourroit avoir faict de bouche ou par escrîpt, et aprez avoir déclaré comme elle déclare que ce présent son testament soit valable par forme de testament nuncupatif, testament solempnel, par forme de codicile, donation a cause de mort et aultrement comme mieux il pourra et debvra valoir selon les droicts, loix canoniques et aultres us et coutumes introduictes en faveur des testateurs, a faict son testament et ordonnance de dernière volonté de tous çt chascuns de ses biens
DE LOUISE LAb£. ^ âl5
meubles et immeubles présents et advenir quelconques , en la forme et manière qui s'en suit :
9 Et premièrement la dicte. testatrice, conime bonne et loyale chrestienne, a recommandé son ame a Dieu le créateur, le priant « par la mort et passion de son seul filz Jésus Christ, recepvoîr son ame , et la colloquer en son royaulme de paradis , par l'intercession de sa très sacrée meré , * saincts et sainctes , et pour a ce parvenir s'est munie du seing de la croix *]- , disant t au nom du Père , du Filz et du Sainct Esprit.
» Item y la dicte testatrice , en cas qu'elle decede en ceste ville de Lyon , eslit la sépulture de son corps en l'église de Nostre Dame de Confort , et ou décédera ailleurs , veult estre enterrée en la paroisse du lieu ou elle décédera , et veult estre enterrée sans pompe ni superstitions, ascavoir de nuict , a la lanterne , accompagnée de quatre prestres, oultre les porteurs de son corps, et ordonne estre dictes en l'église du lieu ou die décédera , une grande messe .a diacre et a soubsdiacre , et cent petites messes aontinuellement jusques a huiot jours aprez son decez, et veult que semblable service soit faict l'an révolu de son decez, et donne a l'église ou elle sera enterrée la somme de loo livres pour une fois, a sçavoir 25 livres pour faire les dicts services et le reste pour employer en réparations, laquelle somme elle veult estime payée aux dicts desserviteurs
» Item^lei dicte testatrice , esmeue de dévotion, a doté, fondé et légué a la dicte église de Parcieu en Dombes, une pension annuelle et perpétuelle d'une asnée vin et une mesure bled froment bon^
2l6 TESTAMENT
pur et marchand , mesure du dict lieu , laquelle pension elle impose sur sa grange et tenement qu'elle a au dict lieu de Parcieu en Dombes, et veult estre payée aux sieurs desserviteurs par chascun an, a chasc une f este de S. Martin d'hiver..., a la charge que les dicts desservîteurs et leurs successeurs seront tenus de dire et célébrer perpétuellement ou par chascune semaine une messe basse en la dicte église a son intention et de ses parens et amys, a commencer dans la sepmaine aprez son decez.
» //^n, la dicte testatrice, pour charité , pitié, . aumosne, a donné et légué aux pauvres la somme de 1000 livres de fonds , avec les dons au proufit de cinq pour cent ou aultreproufit qu'il plaira au roy donner a cause de la dicte somme, et icelle prendre sur le crédit de plus grand somme qu'elle a au grand party du roy soubs le nom du sieur ThomasFortin , et duquel elle a cedulle, lequel crédit doit estre assigné sur la ville de Rouan a raison de cinq pour cent
» Itenij la dicte testatrice donne et lègue , pour aider a marier trois pauvres filles , a chascune la somme de 5o livres tournois^ a prendre sur les premiers deniers de la rente du reste de son dict crédit du roy , en laissant la nomination et eslection , distribution et délivrance des diets deniers aux sieurs recteurs de Taumosnegeneralede Lyon.
» Item y la dicte testatrice a donné et prelegué en preciput et advantage a Pierre Charly dit Labé (sic)j son nepveu et Fun de ses héritiers aprez nommez , le reste des deniers que icelle testatrice a au dict grand party sous le nom du dict sieur Fortin...