‹ Choix de testamens anciens et modernes, remarquables par leur importance, leur singularité ouChapitre 89 sur 96 · TESTAMENS FAUX · texte numérisé non relu

TESTAMENS FAUX

(1727, 1811, i8ai , 1827.)

Tout le monde connaît la comédie, beaucoup plus plaisante que morale , de Regnard intitulée le Légataire universel ^ qui a été jouée pour la première fois en 1 708* L'auteur a-t-41 imaginé ce sujet, ou en a-t-il puisé le fonds dans quelque fait véritable qui se serait passé antérieurement? Les recherches que nous avons faites à cet égard ne nous ont rien procuré de certain. On a beaucoup parlé d'un testament supposé qui aurait été fait à Rome en 1626, par M. Antoine Gauthiot, seigneur d'Ancîer (de Besançon) , en faveur des RR. PP. Jésuites, et qui aurait, dit-on, donné à Regnard l'idée de son Légataire; mais après avoir lu attentivement l'histoire de ce testament publiée pour la première fois , par Fenouillot de Falbaire, en 1778, nous l'avons trouvée écrite d'une manière si comique , si maligne, si învraisemblante, qu'il nous a paru à peu près démontré que ce testament n'a point été l'origine du Légataire ^ mais qu'au contraire le Lf^a/flir^ a donné l'idée de la narration très-plaisante de Fenouillot. Ainsi nous nous abstenons de le rapporter. Mais nous avons découvert certains testamens réellement faux et supposés ; et comme il nous semble aussi moral qu'utile de les faire connaître , nous allons les réunir dans un seul article. La pièce du Légataire universel peut fort bien amuser sur la scène ; mais il est très-dangereux de la prendre pour modèle hors du théâtre, et d'en imiter les rôles

dans la société : c'est ce que nous allons prouver par quatre exemples, dont la connaissance ne sera pas inutile à ceux qui seraient tentés d'acquérir une succession par de pareils moyens; assez plaisans en commençant , mais qui finissent ordinairement par des regrets bien amers , car la justice ne plaisante point dans le dénouement de ces pièces , où les nouveaux Crispins ne s'en tirent pas si gaiement que celui de Regnard.

Premier EXEMPLE. Une dame Françoise Fontaine, veuve d'André Forest, marchand à Bordeaux, s'était retirée à Paris; comme elle était presque octogénaire , elle ne tarda pas à être en proie à l'avide cupidité de quelques aventuriers.

Un nommé Lancelin, solliciteur, ce quW nomme maintenant agent d 'affai res , fut le premier qui s'empara de son esprit et qui mit à profit la facilité qu'il y avait à la tromper. Il lui extorqua des donations qui furent déclarées nulles par arrêt. Deux hommes du même état et de la même trempe, les nommés Brac et la Gouache, succédèrent a Lancelin, et par suite de leur ascendant ^ur l'esprit de cette femme , ils lui surprirent diflFérentcs promesses qui furent sans effet , parce qu'elles étaient basées sur la violence qu ils exerçaient à son égard. Enfin un quatrième fourbe , noiïimé Quiersac, enchérit sur les précédons; il enlève cette malheureuse femme de €on logement rue de l'Estrapade, où elle demeure, et la conduit dans une chambre voisine de son appartement rue de Bourbon, où il ne lui permet de voir que ceux qui lui sont affidés. Il fait d'abord faire à sa dupe une donation de toUs ses biens en faveur

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d'un Sampierre d'Arena , génois ^ moyennant une pension viagère de 1 200 liv. : notez qu'elle avait 83 ans. La convention secrète était que d'Arena remettrait à Quiersac le tiers des biens donnés, et qu'il lui continuerait , et à une concubine qu'il entretient, la pension de 1200 liv. après la mort de la testatrice. Cette donation n'était qu'un essai de la part de Quiersac : il compte bien la faire détruire, et ensuite suggérera son gré un testament à la veuve. En effet il lui fait prendre des lettres de rescision contre la donation; ces lettres sont entérinées et la donation est anéantie par une sentence du Châtelet. D'Arena en appelle , et il assure à Quiersac le tiers des biens donnés, ainsi que la continuation de la pension de 1200 liv. , à lui et à sa concubine , par billet du 3 mars 1727. Quiersac se contente de cela en attendant mieux et songeant toujours au testament. Mais par malheur la veuve tombe subitement malade le 9 mars suivant, et meurt le i3 , sans avoir pu disposer de rien.

Quiersac n'est point déconcerté de cet accident : ^il songe sur-le-champ à remplacer la défunte, dont il cache la mort, par une fausse testatrice, et Guillemette Rainteau, femme d'un cocher, est destinée et consent à remplir ce rôle. Quiersac met dans ses intérêts un nommé Ranquinot, procureur sans cause et homme taré au barreau. Il avertit en même temps le sieur Vernon de Lisle, créancier légitime de la veuve Foret pour 2,400 liv., dont il n'a pas de reconnaissance, et lui annonce qu'elle veut faire son testament dans lequel elle reconnaîtra cette dette, et qu'il faut avertir

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lenptaîre. Le sieur Vernon court chez M/ Mahau, suivi de Quiersac et de Ranquînot. M,* Mahau ne peut procéder au testament que le lendemain i5 mars. Il se rend avec son confrère M/ Gaudin dans l'appartement de la prétendue veuve Forest -( c'était celui de Quiersac ). Tout est disposé pour cette comédie, qui se joue en effet telle qu'elle avait été montée. La fausse testatrice (Guillemette Rainteau) fait d'abord des legs pieux; ensuite elle donne 1 200 liv. à Quiersac , se donne à elle-même 3ooo liv. 5 révoque la donation faite à d'Arena, reconnaît la dette du sieur Vernon, et finit en nommant Ranquinot son légataire universel et exécuteur testamentaire. Elle déclare d'une voix cassée et entre-coupée qu'elle ne peut signer, à cause de son tremblement de main. La farce ainsi jouée, les notaires, qui étaient de bonne foi, se retirent. La mort de la veuve Forest est annoncée le 16 mars 17^7, quatrième jour de son décès; elle est inhumée, et le 19, Ranquinot fait son billet à Quiersac , de la moitié du legs universel. Tout allait bien jusques là ; mais un sieur Lurienne, héritier du sang et petit-neveu de la défunte, résidant à St. -Quentin en Bretagne, apprend la mort de sa tante, seulement en septembre. Ne pouvant venir à Paris, il y envoie sa mère, qui ne tarde pas à découvrir toutes les intrigues criminelles qu'on a fait jouer pour dépouiller son fils de la succession de la veuve Forest. Elle porte plainte , et bientôt Quiersac et sa concubine, Ranquinot, ainsi que la Rainteau, sont décrétés de prise de corps ; les deux notaires et d'Arena le sont d'ajournement personnel. La

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procédure s'instruit et finît par une sentence du lieutenant criminel, du 21 avril 1724, qui « déclare le testament faux et supposé, et con-.- 9 damne Ranqùinot , Quiersac et sa femme , et » la Rainteau , à faire amende honorable au parc 9 civil du Châtelet , laudience tenante , nu- » pieds et en chemise , la corde au cou , ayant » ladite RainteaU écriteaux devant et derrière, » portant TESTATRICE SUPPOSÉE; tenant chacun entre » leurs mains une torche ardente de cire jaune du » poids de deux livres ; ce fait , ladite Guillemet te » Rainteaii et ladite femme Quiersac, bannies 9 pour 9 ans de la ville , prévôté et vicomte de » Paris; chacune en 20 liv. d'amende envers le 9 roi ; et lesdits Ranqùinot et Quiersac , conduits 9 et attachés à la chaîne , pour y servir comme 9 forçats le temps et espace de 9 ans ; préalable- 9 ment flétris au-devant de la porte des prisons 9 du Grand-C hâtelet , d'un fer chaud en forme » des lettres F. L. sur l'épaule droite ; ^t lesdits 9 Ranqùinot, Quiersac, sa femme et G. Rainteau, 9 condamnés solidairement en 2000 liv. de répa- 9 rations civiles , dommages et intérêts , envers » Cl. -And. Lurienne et aux dépens. Lesdits Ant. » Mahau et Math. Gaudin , Ch. Vernon de Lisle 9 et J.-Aug. Sampierre d'Arena, déchargés des » plaintes portées contre eux par Lurienne, lequel 9 est condamné aux dépens envers eux , etc. etc. »

Cette sentence a été confirmée par arrêt de la cour du 11 mai 1728, sur l'appel formé par la Rainteau , d'Arena , les deux notaires et Lurienne.

Second exemple. Un nommé Martin Cotel, mar^chand colporteur de bas, demeilraot à OgnoUes,

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arrondissement de Compîègne, avait, étant encore jeune, épousé une fille beaucoup plus âgée que lui et qui possédait quelques petits fonds de terre. Cptel , par contrat de mariage , s'était fait donner l'usufruit des biens de sa femme; mais peu content de cet usufruit, il mit par la suite tout en œuvre pour engager sa femme à lui transmettre la propriété par donation ou par testament. Il ne put rien obtenir. Sa femme , après quelques années (c'était en 1809), tomba dangereusement malade, et persista toujours dans ses refus. Cotel, prévoyant qu elle n'avait plus que peu de temps à vivre, imagina un moyen de parvenir à ses fins sans la participation de son opiniâtre moitié. Le 2 décembre, il part, à quatre heures du matin, avec une femme à peu près de l'âge de la sienne, et va à Herchu , à une demi-lieue d'OgnoUes , fait lever le notaire du lieu et lui dit que sa femme et lui sont dans l'intention de se donner par testament l'universalité de leurs biens. Le notaire répond qu'il faut des témoins. Cotel en va chercher dans le voisinage, et le notaire passe les deux testamens. La femme prétendue de Cotel était encapuchonnée et d'une taille moyenne, tatadis que la véritable était très-grande. On ne lui voyait qu'une petite partie de la figure; elle avait soin de se tenir dans l'ombre , de manière qu'on ne pouvait presque pas la voir, et elle ne répondait que par de simples oui aux questions du notaire. Cotel donnait les explications nécessaires.

Peu de temps après la rédaction de l'acte, sur lequel on eut soin de garder le silence , la véritable fen^me Cotel mourut. Son mari sans doute

Toulut se donner comme héritier de la propriété des biens de sa femme. On parla du testament. Des bruits de substitution de personne circulèrent, parce que tout le monde savait que la femme Cotel, hors d*élat de bouger de .son lit le 2 décembre , n avait pu se transporter à Herchu. Enfin , le dénouement de la comédie eut lieu en avril 1811 , à la cour criminelle et spéciale de Beauvais: Cotel, reconnu coupable de supposition, fut condamné à huit ans de fers et à être marqué de la lettre F. Quant à sa complice, que l'on croyait être une femme nommée Lavoine \ parce qu'il y avait dans le testament une clause en faveur de son mari , les preuves évidentes ayant manqué , ladite Lavoine fut absoute.

Le TROISIÈME EXEMPLE a cu licu cu mars 1821, dans la commune de Chenas, peu distante de Lyon. Une veuve sans enfans, qui y demeurait , avait promis de faire son testament en faveur d'une nièce, La tante tombe malade ; la nièce accourt, lui prodigue ses soins , mais on ne peut la sauver: la tante meurt sans avoir eu le temps de faire aucun acte de dernière volonté. Voilà la nièce au désespoir. Elle court, elle interroge, expose sa cruelle position, demande ce qu'elle veut faire. De perfides conseils la décident, vu les intentions bien connues de sa tante, à prendre le rôle de Crispin , c'est-à-dire à cacher la mort de la tante, à se mettre au lit à sa place , à faire appeler le notaire et des témoins , et à dicter le testament dont elle devait être l'objet. On joue la scène ^ tout se passe à merveilles dans^ une chambre dont on avait dérobé le jour. La jeune personne, en-»

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foncée dans un lit garni de rideaux à peine entreouverts , prononce d'une voix faible et défaillante les dernières volontés de sa tante. Le notaire écrit et la victoire paraît remportée , lorsque l'un des témoins,, plus malin et mieux instruit que les autres , déclare qu'il ne signera point un pareil acte; que la prétendue testatrice est morte depuis une demi-journée au moins, et qu'il ne veut point être le complice d'une aussi criminelle supposition. Ici finit la comédie et commence la catastrophe tragique. La malheureuse nièce, confondue^ ne peut supporter l'idée de la honte qui l'attend et des peines qu'elle a encourues ; une révolution s'opère en elle; elle expire, et son enterrement a lieu en même temps que celui de sa tante.

Quatrième exemple. Le 7 mai 1820, Jeanne Barbé, femme de François Tarrière, demeurant à Champéon ( Mayenne) , fait pardevant notaire , un testament par lequel elle donne la jouissance de ses biens à son mari , et en conserve la propriété à ses héritiers légitimes. Dans les premiers jours de septembre 1826, Tarrière se présente chez M." Godde, notaire au Ribay, dépositaire du testament , et lui annonce que l'intention de sa femme est d'y ajouter une clause en donnant la propriété de ses biens à Jean et à Michel Tarrière , neveux des deux époux. Tarrière dit que sa femme est malade, et il demande s'il est indispensable qu'elle vienne elle-même indiquer les changemens projetés. Le notaire offre de se transporter à Champéon. « Ne » venez pas dans notre village , répond Tarrière, » votre présence alarmerait les autres parens; » je vous enverrai ma femme quand elle ira

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