LIVRE SECOND
EUTERPE
I. Cambyses, fils de Cyrus et de Cassandane Elle de Pharnaspes , monta sur le trône après h mort de son père. Cassandane étant morte avant Cyrus , ce prince avait été tellement afflige de sa perte, qu'il avait ordonné à tous ses sujefs d'en porter le deuil.
Cambyses se disposa à mnrcher contre les Egyptiens avec les troupes qu'il leva dans ses états ^ auxquelles il joignit celles des Ioniens et
desËoliens, qu'il regardait œnrune esclaves de son père.
n. Les Égyptiens se croyaient, avant le nV gne de Psammitichus, le plus ancien peuple do la terre. Ce prince ayant voulu savoir, à son avènement à la couronne , quelle nation avait le plus de droit à ce titre , ils ont pensé, depuis ce temps-là , que les Phrygiens étaient plus anciens qu'etix ; mais qu'ils l'étaient plus que
li^
HISTOIRE D'HÉRODOTE
toutes les autres nations. Les recfaercbes de ce prince ayant été jusque alors infructueuses , voici les moyens qu'il imagina. Il prit deux enlants de basse extraction , nouveau-nés , les remit à un berger, pour les élever parmi ses troupeaux ; on lui ordonna d'empêcher qui que ce fût de prononcer un seul mot en leur présence ; de les tenir enfermés dans une cabane, dont l'entrée fût interdite à tout le monde ; de leur amener, à des temps fixes, des chèvres pour les nourrir; et, lorsqu'ils auraient pris leur repas, de vaquer à ses autres occupations. En donnant ces ordres , ce prince voulait savoir quel serait le premier mot que prononceraient oes enfants, quand ils auraient cessé de rendre des sons inarticulés. Ce moyen lui réussit. Deux ans après que le berger eut commencé à en prendre soin , comme il ouvrait la porte , et qu'il entrait dans la cabane , ces deux enfants, se traînant vers lui , se mirent à crier Bëcos , en lui tendant les mains. La première fois que le berger les entendit prononcer cette parole , il resta tranquille ; mais , ayant remarqué que , lorsqu'il entrait pour en prendre soin , ils répétaient souvent le môme mot , il en avertit le roi , qui lui ordonna de les lui amener.
Psammitichus les ayant entendu parler luimême, et s étant informé chez quels peuples on se servait du mot Bécos, et ce qu'il signifiait, il apprit que les Phrygiens appelaient ainsi le pain. Les Égyptiens , après de mûres réflexions, cédèrent aux Phrygiens Tanterioriié, et les reconnurent pour plus anciens qu'eux.
m. Les prêtres de Yulcain m'apprirent, à Memphis, que ce fait arriva de cette manière; niais les Grecs mêlent a ce récit un grand nombre de circonstances frivoles, et, enire autres , que Psammitichus fit nourrir et élever ces enfants par des femmes à qui il avait fait couper la langue. Voilà ce qu'ils me dirent sur la manière dont on éleva ces enfants.
Pendant mon séjour à Memphis, j'appris encore d'autres choses dans les entretiens que j'eus avec les prêtres de Yulcain ; mais , comme les habitants d'Héliopolis passent pour les plus habiles de tous les Égyptiens, je me rendis ensuite vn celte ville , ainsi qu'à Thèbes , pour voir si leurs discours s'accorderaient avec ceux des prêtres de Mempliis. De tout ce qu'ils me
racontèrent concernant les choses divines , je ne rapporterai que les noms des dieux , étant persuadé que tous les hommes en ont une égale connaissance ; et , si je dis quelque chose sur la religion , ce ne sera qu'autant que je m'y verrai forcé par la suite de mon discours. .
IV. Quant aux choses humaines, ils me dirent tous unanimement que les Égyptiens avaient inventé les premiers l'année , et qu'ils l'avaient distribuée en douze parties , d'après la connaissance qu'ils avaient des astres. Ils me paraissent en cela beaucoup plus habiles que les Grecs , qui , pour conserver l'ordre des sai-> sons, ajoutent au commencement de la troisième année un mois intercalaire; au lieu que les Égyptiens font chaque mois de trente jours, et que , tous les ans, ils ajoutent à leur année cinq jours surnuméraires ; au moyen de quoi , les saisons reviennent toujours au même point. Ils me dirent aussi que les Égyptiens s'étaient servis les premiers des noms des douze dieux , et que les Grecs tenaient d'eux ces noms ; qu'ils avaient les premiers élevé aux dieux des autels, des statues et des temples, et qu'ils avaient les premiers gravé sur la pierre des figures d'animaux, et ils m*apportèrent des preuves sensibles que la plupart de ces choses s'étaient passées de la sorte. Ils ajoutèrent que Menés fut le premier homme qui eût régné en Egypte; que, de son temps, toute l'Egypte, à l'exception du Nome Thébaïque, n'était qu'un marais ; qu'alors il ne paraissait rien de toutes les terres qu'on y voit aujourd'hui au-dessous du lac Mœris , quoiqu'il y ait sept jours de navigation depuis la mer jusqu'à ce lac , en remontant le fleuve.
V, Ce qu'ils me dirent de ce pays , me parut très-raisonnable. Tout homme judicieux qui n'en aura point entendu parler auparavant, remarquera , en le voyant , que l'Egypte , où les Grecs* vont par mer, est une terre de nouvelle acquisition, et un présent du fleuve; il portera aussi le même jugement de tout le pays qui s'étend au«dessus de ce lac, jusqu'à trois journées de navigation , quoique les prêtres ne m'aient rien dit de semblable : c'est un autre présent du fleuve. La nature de TÉgypie est telle, que, si vous y allez par eau , et qu'éunt
■ L'Egypte inférieure, le Delta.
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encore à une journée des odtes , vous jetiez la sonde en mer, vous en tirerez du limon à onze orgyîes de profondeur : cela prouve manifestement que le fleuve a porté de la terre jusqu'à cette distance.
YL La largeur de TÉgypie , le long de la mer, est de soixante schènes , à la prendre, selon les bornes que nous lui donnons , depuis le golfe Plinthinèles, jusqu'au lac Serbonis , près duqud s'étend le mont Casius.
Les peuples qui ont un territoire très-petit, le mesurent par orgyies ; ceux qui en ont un plus grand , le mesurent par stades ; ceux qui en ont encore un plus étendu , se servent de parasanges ; ceux enfin dont le pays est trèscoittidérable , font usage du schène. La parante vaut trente stades, et chaque schène , iMsircnsitëe chez les Égyptiens, en comprend soàaBte : ainsi TÉgypte pourrait avoir d*étendœ. Je long de la mer, trois mille six cents jttdes.
Vn. De là jusqu'à Héliopolis , par le milieu des terres, l'Egypte est large et spacieuse, va partout un peu en pente , est bien arrosée et pleine de fonge et de limon. En remontant de la mer à Héiiopolis , il y a à peu près aussi loin que d'Athènes , en partant de l'autel des douze dieux , au temple de Jupiter Olympien à Pise. Si Ton vient à mesurer ces deux chemins, on j trouvera une l^re différence, et qui n est que de quinze stades : il ne s'en faut en effet que de quinze stades, qu'il n y en ait de Pise à Athènes quinze cents; et de la mer à Héliopolis , il y en a quinze cents juste.
Vin. En allant d'Héliopolis vers le haut du pays, l'Egypte est étroite; car, d'un côté la montagne d'Arabie , qui la hoirie , tendant du ^pcentrîon vers le midi et le notus, prend toujours, en remontant, sa direction vers la mer Érjthrée. On y voit les carrières oii ont été taillées les pyramides de Memphis. C'est là que la montagne, cessant de s'avancer, fort un coude vers le pays dont je viens de parler; c'est là que se trouve sa plus grande longueur : de i orient à l'occident elle a , àce que j'ai appris, deux mois de chemin, et son extrémité orientale porte de Tencens.
De rautre cAté , l'Egypte est bornée vers la Libye par une montagne de pierre , couverte de sable , sur laquelle on a bâti les pyramides;
elle s'étend , le long de l'Egypte , de la même manière que cette partie de la montagne d' A« rabîe qui porte vers le midi.
Ainsi le pays , en remontant depuis Héliopolis, quoiqu'il appartienne à l'Egypte, n'est pas d une grande étendue; il est même fort éiroit pendant environ quatre jours de navigation. Une plaine sépare ces montagnes ; dans les en* droits où elle a le moins de largeur, il m'a paru qu'il y avait environ deux cents stades , et rien de plus , de la montagne d'Arabie à celle de Lybie; mais au delà, l'Egypte recommence à s'élargir. Tel est l'état naturel de ce pays.
IX. D'Héliopolis à Thèbes, on remonte le fleuve pendant neuf jours, ce qui fait quatre mille huit cent soixante stades , c'est-à-dire . quatre-vingt-un schènes. Si l'on ajoute ensemble ces stades, on aura, pour la largeur de l'Egypte , le long de la mer, trois millesix cents stades, comme je l'ai déjà dit; depuis la mer jusqu'à Thèbes , six mille cent vingt stades , et mille huit cents de Thèbes à Eléphantine.
X. La plus grande partie du pays dont je viens de parler, est un présent du Nil, comme me le dirent les prêtres , et c'est le jugement que j'en portai moi-même. Il me paraissait en effet que toute cette étendue de pays que l'on voit entre ces montagnes , au-dessus de Meni- . phis, était autrefois un bras de mer, comme l'avaient été les environs de Troie , deTeuthranie , d'Ëphèse et la plaine de Méandre, s'il est permis de comparer les petites choses aux grandes ; car, de tous les fleuves qui ont foruié ces pays par leurs alluvions , il n'y en a pas un qui, par l'abondance de ses eaux, mérite d'être comparé à une seule des cinq bouches du Nil. Il y a encore beaucoup d'autres rivières qui sont inférieures à ce fleuve , et qui cependant ont produit des effets considérables. J'en pourrais citer plusieurs; mais surtout TAchéloiis, qui, traversant TAcarnanie, et sejeuintdans la mer ou sont les Echinades, a joint au continent la moitié de ces îles.
XL Dans l'Arabie , non loin de l'Egypte, s'étend un golfe long et étroit qui sort de la mer Erythrée. De renfoncement de ce golfe à la grande mer, il faut quarante jours de navigation pour un vaisseau à rames. Sa plus grande largeur n'est que d'une demi-journée de navigation. On y voit tous les jours un flux et un
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r eflux. Je pense que l'Egypte était un autre {jolfe à peu près semblable ; qu'il sortait de la mer duNord % ets'étendait vers l'Ethiopie; que te golfe Arabique^ dont je vais parler» allait de la mer du Sud ^ vers la Syrie , et que ces deuiL ;;olfes n'étant séparés que par un petit espace , il s'en fallait peu qu'après l'avoir percé ils ne se joignissent par leurs extrémités. Si donc le JNil » venant à changer de cours , alloit se jeter dans ce golfe Arabique , qui empêcherait qu'en vingt mille ans, il ne \!nt à bout de le combler par le limon qu'il roule sans cesse? Pour moi, je crois qu'il y réussirait en moins de dix mille. Comment donc ce golfe Égyptien dont je parle, et un plus grand encore, n'aurait-il pas pu, dans l'espace de temps qui a précédé ma naissance , être comblé par l'action d'un fleuve si grand, eisi capable d'opérer de tels changements?
XU. Je n'ai donc pas de peine à croire ce qu'on m'a dit de TÈgypte; et moi-même je pense que les choses sont certainement de la sorte , en voyant qu'elle gagne sur les terres adjacentes ; qu on y trouve des coquillages sur les montagnes ; qu'il en sort une vapeur salée qui ronge même les pyramides , et que cette . montagne, qui s'étend au-dessus de Memphis, est le seul endroit de ce pays où il y ait du sable. Ajoutez que l'Egypte ne ressemble en rien ni à l'Arabie , qui lui est oontiguë , ni à la Libye , ni même à la Syrie ; car il y a des Syriens qui hubitenl les côtes maritimes de l'Arabie. Le sol de l'Egypte est une terre noire, crevassée et friable, comme ayant été formé du limon que le Mil y a apporté d*Éthiopie , et qu'il y a accumulé par ses déboidements; au lieu qu*on sait que la terre de Libye est plus rougeâtre et plus sablonneuse, et que celle de l'Arabie et de la Syrie est plusargilleuseet plus pierreuse.
XIII. Ce que les prêtres me racontèrent de ce pays, est encore une preuve de ce que j'en ai dii. Sous le roi Mœris, toutes les fois que le fleuve croissoit seulement de huit coudées, il arrosait l'Egypte au-dessous de Memphis ; et , dans le temps qu'ils me parlaient ainsi , il n'y avait pas encore neuf cents ans que Mœris était mort; mais maintenant, si le fleuve ne monte
' La Méditerraiiée.
' La mer Erythrée ou Rooge.
pas de seize coadëes, ou au moms de quinze, il ne se répand point sur les terres. Si ce pays continue à s'élever dans la même proportion, et à recevoir de nouveaux accroissements, comme il a fait par le passé , le Nil ne le couvrant plus de ses eaux, il me semble que les Égyptiens qui sont au-dessous du lac Mœris , ceux qui habitent les autres contrées et surtout ce qu'on appelle le Delta, ne cesseront d'éprouver dans la suite le même sort dont ils prétendent que les Grecs sont un jour menacés ; car, ayant appris que toute la Grèce est arrosée par les pluies, et non par les inondations des rivières, comme dans leur pays, ils dirent que, si les Grecs étaient un jour frustrés de leurs espérances , ils courraient risque de périr misérablement de faim. Us voulaient faire entendre par là que , si , au lieu de pleuvoir en Grèce, il survenait une sécheresse, ils mourraient de faim , parce qu'ils n'ont d'autre ressource que l'eau du ciel. Xiy. Cette réflexion des Égyptiens sur les Grecs est juste ; mais voyons maintenant à quelles extrémités ils peuvent se trouver réduits eux-mêmes. S'il arrivait, comme je Tai dit précédemment, que le pays situé au-dessous deHen^phis^ qui est celui qui prend des accroissements, vint à s'élever proportionnellement à ce qu'il a fait par le passé, ne faudraitil pas que les Égyptiens qui Vhabilent, éprouvassent les horreurs de la famine , puisqu'il ne pleut point en leur pays , et que le fleuve ne pourroit plus se répandre sur leurs terres? Mais il n'y a personne maintenant dans le reste de l'Egypte , ni même dans le monde , qui recueille les grains avec moins de sueur et de travail. Ils ne sont point obligés de tracer avec la charrue de pénibles sillons , de briser les mottes, et de donner à leurs terres les autres façons que leur donnent le reste des hommes ; mais, lorsque le fleuve a arrosé de lui-même les campagnes , et que les eaux se sont retirées alors chacun y lâche des pourceaux et ensemense ensuite son champ. Lorsqu'il est ensemencé, on y conduit des bœufs, et après que ces animaux ont enfoncé le grain, en le foulant aux pieds, on attend tranquillement le temps de la moisson. On se sert aussi de bœufs pour faire sortir le grain de l'épi, et on le serre ensuite.