LIVRE m. m
frère ne m'enlevât la couronne , je pris des mesures où h précipitation eut plus de part que la prudence : car il n'est pas possible aux hommes de changer l'ordre des destinées. J'envoyai follement Prexaspes à Suseâ pour tuer Smerdis. Ce crime commis, je vivais tranquille et sans crainte, ne pouvant m'imagîner qu'après m'éire défait de mon frère, quelque autre se soulevât contre moi. Mais l'événement s'est trouvé contraire h mon attente : j'ai versé le sang d'un frère, un sang que je n*aurais pas dû répandre, et je n'en perds pas moins la couronne. C'était le mage Smerdis qu'un dieu me montrait en songe; c'était lui qui devait se révolter contre moi. ' Le coup est fait : Smerdis, fils de Cyrus, est mort; le mage Patiziihès, que j'ai laissé pour avoir soin de mes biens, et son frère Smerdis , se sont emparés de la couronne. Celui qui aurait dû principalement me venger de leur traitement honteux a été tué par les mains impies de ses plus proches. Mais enfin, puisqu il n'est plus, il ne me reste qu'à vous donner mes ordres; et c'est une nécessité pour moi de vous faire connaître ce que je veux que vous fassiez après ma mort. Je vous prie donc , 6 Perses, par les dieux protecteurs des rois, je vous conjure tous, et vous principalement, Achéménides, qui êtes ici présents, de ne point souffrir que Tempire retourne aux Mèdes. S'ils s'en sont rendus maîtres par la ruse , recouvrez-le par la ruse ; s'ils s'en sont emparés par la force , reprenezle par la force. Si vous faites ce que je vous recommande et si vous conservez votre liberté, puisse la terre produire pour vous des fruits en abondance! puissent vos femmes vous donner un grand nombre d'enfonts, et vos troupeaux se multiplier par une heureuse fécondité! Mais si vous ne recouvrez point l'empire, et si vous ne faites aucun effort pour le reconquérir , non-seulement je fais des vœux pour que le contraire vous arrive , mais de plus je souhaite à tous les Perses en particulier une fin telle que la mienne. » LXVI. Cambyses ayant parlé de la sorte , déplora son sort; les Perses voyant couler les larmes de leur prince, déchirèrent leurs habits en poussant de grands gémissements. Peu de temps après l'os se caria , et la gangrène ayant
pronoptement gagné toute la cuisse , Cambyses fut emporté, après avoir régné en tout sept ans et cinq mois. Il mourut sans laisser d*en« fants» ni garçons, ni filles. Les Perses qui étaient présents ne pouvaient croire que les mages se ÎFussent emparés de la couronne : ils pensaient plutôt que ce que Cmbyses avait dit de la mort de Smerdis était un effet de sa haine contre ce prince , afin que tous les Perses lui fissent la guerre. Ils regardaient en effet comme une chose certaine que c était Smerdis, fils de Gyrus, qui s'était soulevé; et ils en étaient d'autant plus persuadés, que Prexaspes niait fortement de l'avoir tué; car,aprè^ la mort de Cambyses , il n'aurait pas été sûr pour lui d'avouer que le filsdeCyrus avait péri de sa main.
LXVII. Cambyses étant mort , le mage , à la laveur du nom de Smerdis quil portait ainsi que le fils de Cyrus , régna tranquillement les sept mois qui restaient pour accomplir la huitième année de son prédécesseur. Pendant ce temps il combla tous ses sujets de bienfaits ; de sorte qu'après sa mort il fut regretté de tous les peuples de l'Asie, excepté des Perses. Dès le commencement de son règne , il fit publier dans toutes les provinces des édiis par lesquels il exemptait ses sujets, pour trois ans, de tous tributs et subsides, et de servir à la guerre.
LXVIII. Il fut reconnu le huitième mois de la manière que je vais dire. Il y avait à la cour un seigneur nommé Olanes , fils de Pharnaspes ; sa naissance et ses richesses le faisaient aller de pair avec ce qu'il y avait de plus illustre en Perse. Ce seigneur soupçonna le premier le nouveau roi de n'être pas Smerdis, fils de Cyrus, mais le mage, comme en effet il l'était. Sa conjecture était fondée sur ce qu*il ne sortait jamais de la citadelle , et qu'il ne mandait auprès de lui aucun des grands de Perse. Se doutant donc de l'imposture , voici cequ*ilfit pour la découvrir.
Cambyses avait épousé sa fllle Pbédy me : elle appartenait alors au mage, ainsi que toutes les autres femmes du feu roi. Otanes lui envoya demander quel étaitcelui avec qui elle habitait; ii c'était Smerdis , filsdeCyrus, ou quelque autre. Phédyme répondit qu'elle ne le savait pas ; qu'elle n'avait jamais vu Smerdis, fils de Cy* rus, et qu'elle ne connaissait pas plus celui qui
HISTOIKE D'HÉRODOTE. œ at. j.^:.
l'avait admise au nombre de ses femmes, c Si vous ne connaissez par Smerdis , fils de Cyrus, lui fit dire une seconde fois Otanes, du moins demandez à A tosse quel est cet homme avec qui vous habitez l'une et l'autre: elle doit connaître parfaitement son frère Smerdis. > Sa fille répondit à cela : c Je ne puis parler; à Atosse ni voir aucune des autres femmes : dès que cet homme , quel qu'il puisse être, s'est emparé du trône, il nous a dispersées dans des appartements séparés. > LXIX. Sur cette réponse, l'affaire parut beaucoup plus claire à Oianes. Il envoya un troisième message à Phédyme. c Ma fille , lui 1 fit-il dire , il faut qu'une personne bien née • comme vous s'expose au danger : c'est vo-
> tre père qui vous y engage; c'est lui qui vous 1 l'ordonne. Si le roi nest point Smerdis, fils
> de Cyrus, mais celui que je soupçonne, il ne
> convient pas que vous soyez sa femme ou
> qu'il occupe impunément le Irône de Perse: i il mérite d'être puni. Suivez donc mes con-
> seils , et faites ce que je vais vous prescrire :
> quand il reposera auprès de vous , et que
> vous le saurez profondément endormi , exa-
> minez s'il a des oreilles : s'il en a , c'est le fits » de Cyrus ; s'il n'en a point, c'est Smerdis le
> mage. »
Phédyme lui fit dii*e qu'elle s'exposerait à un
grand danger ; qu il n*y avait pas à douter que , si le roi n'avait pas d'oreilles et qu'il la surprit cherchant à s'en assurer, il ne la tuât sur-le-champ : que néanmoins elle lui promettait d'exécuter ses ordres. Il faut remarquer que Cyrus, fils de (Cambyses, avait fait couper pendant son règne les oreilles à Smerdis, pour quelque affaire grave.
Les femmes , en Perse , ont coutume de coucher avec leurs maris chacune à leur tour. Celui de Phédyme étant venu , elle exécuta ce qu'elle avait promis à son père : quand elle vit le mage profondément endormi , elle porta la main sur ses oreilles, et ayant reconnu sans peine qu'il n'en avait point, elle en instruisit son père dès qu'il fut jour.
LXX. Otanes prit avec lui Aspathineset Gobryas, qui étaient les premiers d'entre les Perses , et sur la foi desquels il comptait le plus. Leur ayant fait part de tout ce qu'il venait d'apprendre , ils eurent d'autant moins de peine k