THALIE. — LIVRE III
âT. J.-C.
le croire, qu'eux-mêmes ils en avaient aussi quelque soupçon. Il fîit donc résolu entre eux que chacun s'associerait l'un desJPerses en qui il aurait le plus de confiance. Otanes engagea Intaphemesdansson parti, GobryasMégabyse, et Âspathines Hydarnes. Us étaient au nombre de six , lorsque Darius , fils d'Hysiaspes , revenant de Perse 9 dont son père était gouverneur , arriva à Suses. A peine fut-il de retour, qu'ils relurent de se l'associer aussi.
LXXI. Ces sept personnages , s'é tant assemblés, se jurèrent une fidélité réciproque,et délibèrent entre eux. Quand ce fut le tour de Darius de dire son avis : € Je croyais , leur dit-il , être
> le seul qui eût connaissance de la mort de
> Smerdis , fils de'Gyrus ,et quisût quele mage
> régnait en sa place : et c'est pour cela même
> que je me suis rendu ici eu diligence pour I faire périr le mage. Hais , puisqu'il est arrivé
> que TOUS ayez aussi découvert le mystère , et
> que je ne sois pas le seul qui en ait connaisisance, il faut sur-leK;hamp, et sans délai,
> exécuter Fentreprise; autrement il y aurait du
> danger. — Fils d'Hystapes, lui répondit Ota-
* nés , né d'un père illustre et courageux , vous » montrez que vous ne lui êtes inférieur en rien.
> Gardez-vous néanmoins d'agir inconsidéré- 1 ment , et de rien précipiter ; que la prudence
> soit votre guide. Pour moi , je suis d'avis de
> ne point commencer que nous,ne soyons en » plus grand nombre.— Perses, reprît Darius ,
> si vous suivez le conseil d'Oianes , votre perte « est assurée ; vous périrez misérablement. » L'appât d'une récompense engagera quel-
* qu'un à vous dénoncer au mage. Vous auriez
> dû exécuter l'entreprise vous seuls , et sans » la communiquer à d'autres; mais, puisque ^ TOUS avez jugé à propos d'en faire part à plu-
> sîeurs,et de me mettre nioi-mêmede cenom- - bre, exécutons-la aujourd'hui ; ou, si nous lais-
> sons passer la journée , je vous déclare que je
> n'attendrai pasqu*on meprévienne, mais que
* je prendrai les devants , et que j*irai moi-
> même vous dénoncer au mage. >
LXXII. Glanes, témoin de l'ardeur de Dalius: < Puisque vous nous forcez, dit-il , à
* hâter l'exécution de nos projets , et que vous
> ne nous permettez point de la remettre à un
> autre temps, apprenez-nous donc comment
> nous pourrons pénétrer dans le palais, et at-
UiEODOTB.
> taquer les usurpateurs : car enfin vous savez t vous-même , ausi>i bien que nous, qu'il y a
> des gardes disposésde côié et d'autre : si vous i ne l'avez pas vu , du moins Tavez-vous oui
> dire. Gomment pourrons-nous passer ?
> — II y a bien des choses, Otanes, reprit Da-
> rius , dont on ne peut rendre raison par des
> paroles , mais seulement par des actions : il
> y en a d'autres , au contraii^e , qu'il est facile
> d'expliquer et dont il ne peut résulter rien
> d'éclatant. Vous savez qu'il n*est pas difficile
> de passer au travers de la garde ; première- » ment personne n'osera , par respect ou par
> crainte , refuser l'entrée du palais à des per-
> sonnes de notre qualité : en second lieu , j'ai
> un prétexte très plausible pour entrer; je 1 dirai queje viens de Perse, et que j'ai quelt que chose à communiquer au roi de la part i de mon père; : car, quand il est nécessaire de i mentir, il ne faut point s'en faire de scru-
> pule. Geux qui mentent désirent la même * chose que ceux qui disent la vérité ; on ment
> dans l'espoir d'en retirer quelque profit : on » dit la vérité dans la vue de quelque avantage,
> et pour s'attirer une plus gi*ande confiance*
> Ainsi , quoique nous ne suivions pas la même
> route , nous n'en tendons pas moins au même
> but : car, s'il n'y avait rien à gagner, il se-
> rait indilTérent à celui qui dit la véritédefaire
> plutôt un mensonge, et à celui qui ment da » dire la vérité. Quant aux gardes, s'il s'en t trouve quelqu'un qui nous laisse passer sans
> difficulté , son sort en sera meilleur par la
> suite. Celui > au contraire, qui tentera de
> nous résister, qu'il soit traité sur-le-champ
> en ennemi. Pénétrons dans l'intérieur du pa-
> lais , et achevons notre entreprise. > LXXIII. Gobryas parla ensuite : c Quel bon-
t neur, mes amis, leur dii-il, ne sera-ce pas
> pour nous de recouvrer l'empire ! Ou , si aous
> ne pouvons y réussfar , quelle gloire de mourir
> les armes à la main ! Quelle honte pour des
> Perses , d'obéir à un Mède , à un Mage , à qui
> même on a coupé les oreilles ! Vous lous , qui
> vous trouvâtes auprèsde Ganibysespendanlsa » maladie, vous ne pouvez avoir oublié les imi précalions qu'il fil contre les Perses, lorsqu'il i touchait à sa fin , s'ils ne s'efforçaient de re-
> couvrer la couronne. Alors nous n'ajoutions
> pas foi à ses discours, et nous pensions qu'il
HISTOIRE D'HÉRODOTE
895 kl* I.-C*
I ne parlûil de la sorte que pour rendre son t frère odieux. Mais je suis maintenant d*avis I de suivre Topinion de Darius , et je conclus I qu'ilne fout rompre celte assemblée que pour > aller droit au mage. > Le conseil de Gobryas fut unanimement approuvé.
LXXIV. Pendant qu'ils délibéraient» il arriva par hasard que les mages tenaient conseil entre eux. Fs r&olurent de s'attacher Prexaspes, parce que Cambyses l'avait traité d'une manière indigne en tuant son fils d*un coup de flèche , et parce que lui seul avait connaissance delà mort deSmerdis, fils de Cyrus, l'ayant tué de sa main : d'ailleurs , il était universellement estimé parmi les Perses. L'ayant mandé en conséquence , ils n*oubIièrent rien pour le gngner. Us exigèrent de lui qu'il leur donnât sa foi de ne découvrir à personne la tromperie qu'its avaient faite aux Perses, et de leur en garder le secret , et ils lui promirent avec serment, de le combler de richesses. Prexaspes s'engagea à faire ce qu on désirait de lui. Les mages, le voyant persiia dé, lui proposèrent ensuite de monter sur une tour , pour annoncer aux Perses , qu'ils allaient convoquer sous les murs du palais, que c'était véritablement Smerdis, fils de Cyrus, qui régnait sur eux, et non pas un autre. Ils lui avaient donné ces ordres, à cause de son ascendant sur l'esprit des Perses, parce qu*il avait souvent déclaré que Smerdis, fils de Cyrus , était encore vivant, et qu'il était faux qu'il l'eût tué.
LXXV. Prexaspes ayant répondu qu'il était disposé ù faire ce qu'ils désiraient , les mages convoquèrent les Perses, et le firent monter sur une tour afin de les haranguer. Mais Prexaspes, oubliant volontairement leurs prières, commença la généalogie de Cyrus par Achéoiènes; et quand enfin il fut venu à Cyrus , il fit Fénuméraiion de tous les biens dont il avait comblé les Perses. Après œ début » H découvrit la vérité, qu'il avait jusqu'alors tenue cachée, dîsait-il, parce qu*il eut été dangereux pour lui delà publier; mais que, dans les conjonctures pi*ésentes, il s*y voyait forcé. Enfin, il assura qu*il avait tué Smerdis, fils de Cyrus, par les ordres de Cambyses , et que les mages r^[naient actuellement. En même temps il fil beaucoup d'imprécations contre les Perses, s'ils ne recouvraient l'empire , et s*ils ne se vengeaient des
mages ; puis il se précipita de la tour la tête la piemière. Ainsi mourut Prexaspes, qui, pendant toute sa vie, avait joui de la réputation d'un homme de bien.
LXXVL Les sept Perses , ayant résohi d'at« taquer les mages sur-le-champ , et sans différer, se mirent en marche , après avoir prié les dieux. Ils ne savaient encore rien de l'aventure de Prexaspes; ils l'apprirent à moitié chemin* Sur cette nouvelle ils se retirèrent à l'écart, pour tenir conseil, et délibérer entrée».
Otanes était toujours d'avis de différer l'entreprise, tandis que les affaires étaient dans une espèce de fermentation. Mais Darius représenta qu'il fallait marcher snr-le-champ, et exécuter sans délai ce qu'on avait résolu. L'affaire se discutait encore, lorsqu'ils aperçurent sept couples d'éperviers qui poursuivaient deux couples de vautours, et les mettaient en pièces avec le bec et les serres. Les Perses , à cette vue , se rangèrent tous de l'avis de Darius ; et , pleins de confiance en cp présage, ils allèrent au palais.
LXXVn. Lorsqu'ils furent aux portes, ce que Darius avait prévu ne manqua pas d'arriver. Les gardes , par respect pour leur rang , et ne les soupçonnant point de mauvais desseins, les laissèrent passer, sans même leur faire de questions. Ils marchaient en effet sous la conduite des dieux. Quant ils eurent pénétré dans la cour du palaia, ils rencontrèrent les eunuques chargés de présenter au roi les requêtes. Ces eunuques leur demandèrent quel sujet les amenait; et , menaçant en même temps les gardes , parce qu'ils les avaient laissés entrer , ils firent tous leurs efforts pour les empêcher de pénétrer plus avant. Ces sept seigneurs , s'encourageant alors mutuellement, tombèrent le poignard à la main, sur ceux qui voulaient les retenir; et, les aj-ant tués, ils coururent (H'ompteraent à Tappartement des hommes. Les deux mages y étaient pour lors , à délibérer sur l'action de Prexaspes.
LXXVIII. Le tumulte et les cris des eunuques étant venus jusqu'à eux , ils aocoururent ; et , voyant ce qui se passait, ils se mirent en défense. L*un se hâte de prendre nu arc , l'autre une lance, ilsen viennent auxuaios. Comme r ennemi était trop près, l'arc devint inutile odui qui s'en était armé : fautre se
AT.i.-fe THALIE. -
mieux avec la lance» i| blessa ispathines à la cuisse , et Intapbernes à rœîl, Intaphemes perdit Fceil; mais il ne mourut pas de sa blessure. L'un des mages blessa deux des conjurés ; l'autre voyant que son arc lui était inutile , 8*enfuit dans une chambre qui communiquait k Tappartement des hon^mes. Il voulut fermer la porte ; Darius et Gobryas s'y jetèrentavecIui.Gobryaç saisit le mage au corps; omis coqime on était dans les ténèbres, Darius craignit de percer Gobryas et se trouva très-embarrassé. Gobryas s*apercevant de son inaction» lui demanda pourquoi ij ne faisait nul usage de la m^in. • Je
> crains de vous blesser, répondit Darius. —
> Frappez» lui dit Gobryas, dussiez-vous me I percer aussi. > Darius obéit ; et » par ^n heureux hasard , le coup qu'il porta n'atteignit que le mage.
LXXIX* Après avoir tué tes mages » ils leur coupèrent la téie; et» laissant dans la citadelle ceux d'entre eux qui étaient blessés , tant pour la garder parce qu'ils étaient hors d'état de les suivre» les cinq autres tenant à la main lesiéles des mages» sortirent en jetant de grands cris » et faisapt beaucoup de bruit» Us appelèrent à haute voix les Perses , leur racontèrent ce qui s'était passée en leur montrant les têtes des usurpateurs. Ils firent en même temps o^nbasse sur ^us les mages qui se présentèrent à eux.
Les Perses » instruits de l'action des sept conjurés» et de la fourberie des mages» crurent devoir les imiter ; et , mettant l'épée à la main » ils tuèrent tous les mages qu'ils rencoxitrèrent; et si la miit n'eût arrêté le carnage» H ne s'en serait pas échappé un seul.
Les Perses célèbrent , avec beaucoup de so^ ieronité» cette journée ; cette fête » Tune de leurs plus grandes» s'appelle Magophonie ^ Cejour?là » il n'est pas permis aux Mages de paraître en public; ils restent cbfz eux.
LXXX. Cinq jours après le . rétablissement de la tranquillité, les sept seigneurs qui s'étaient soulevés conure les mages » tinrent conseil sur l'état actuel des afEaires. Leurs discours paraiuront incroyables à quelques Grecs ; ils n'e^ sont pas cependant moins vrais. Otanes exhorta les Peraes à mettre l'autorité en Qommwi*
UYR£ in. m
Je crois » dit-il » que l'on ne doît plus désormais confier l'administration de l'état i un seul homme » le goi/vernemi^t moipArchique fî'étant ni agréable oi bon. Vous savez à quel point d'insolence en était venu Cambyses » et vous avezéprou vé vous-mêmes celle du mage. Comment » en effet , la monarchie pourraitelle être un bon gouvernement ? Le mn^oarque lait ce qu'il veut » sans r^dre compfe de st conduite. L'homme 1^ plus vertueux » élevé à cette haute dignité » perdrait biei^tôt toutes ses bonnes qualités ; ca^ lenvie naît avec {tous les hommes ; et les avantages dont jovît 141^ monarque » le partent à Tinsole^ce. Qr , quiconque a ces deux vjices» a tous les vices en* semble : t^tôt il commet» dans Tivressede l'insolence» les actions les plus atroces , et tantôt par envie. Un (yran devrait être exempt d'envie ^ du moipi^ parce qu'il jouit de toutes sortes de biens » noais c'est tout le contraire , et ses sujets ne le savent que trop par expérience. U huhlespUis hoimétesgeiiSy et semble chagrin de ce qu'ils existent encore. U n'est bien qu'avec les plus mécl^ts. Il prête volontiers l'oreille ^ la qjomiûe ; il accueille les délateurs : n^s ce qu'il y a de plus bizarre» si on le loue mipdestcment» U s'en offense ; si au contraire on le recherche avec empressement» il jea est jMireillep^ent blessé , et il ne l'impute qu'à la plus bas^ flatterie : enfin , et c'est te plus terrible de tous les inconvénients » il renverse les lois de la patrie; ii attaque l'honneur des femioa^^t fait mourir qui l¥>n lui semble »«ibs observer aucune formalité. U n'en est p^ de même d^ gouvernement démocratique. Premièrein€in( on l'appelle Isonomie ' » c'esi le plus«beau de tous les noms : secondement, il ne Vy pom? met au.cun de ces désordres qui sontin^épar râbles de l'état monarchique. Le magistrat s'y élit au sort» il est comptiablie de êofi garnir nistration» et toutes les délibératjops s'y itmt en comnmn. Je suis.do^ d'avis d'ajboilir le gouvernement monarchique » et d'établir le démocratique » parce que ,tûut se trouve dans le peuple. » ïelIefutropinioiid'Ot^wes, LXXXI. Mëgabyse qui pai*ia apr^ lui , leur conseilla d'instituer l'oljg^wchie. c Je (^^pae^
ilG
HISTOIRE D'HÉRODOTE
dit-il , avec Otanes » qu*il faut abolir la tyrannie , et j'approuve tout ce qu'il a dit à ce sujet. Mais , quand il nous exhorte à remettre la puissance souveraine entre les mains du peuple, il s*écarte du bon chemin : rien de plus insensé et de plus insolent qu'une multitude pernicieuse ; en voulant éviter l'insolence d'un tvran , on tombe sous la tvrannie d*un peuple effréné. Y a-t-il rien de plus insupportable ? Si un roi forme quelque entreprise , c est avec connaisance. Le peuple, au contraire, n'a ni intelligence ni raison. Eh! comment en aurait-il ! lui qui n'a jamais reçu aucune instruction , et qui ne connaît ni le beau et Thonnéle, ni le décent. Il se jette dans une affaire , tôte baissée et sans jugement , semblable à un torrent qui entraine tout ce qu'il rencontre sur son passage. Puissent les ennemis des Perses user de la démocratie! Pour nous, foisons choix des hommes les plus vertueux ; mettons-leur la puissance entre les mains : nous serons nous-mêmes de ce nombre ; et , suivant toutes les apparences, des hommes sages et écfairés ne donneront que d*excellent»conseils. > LXXXII. Tel fut l'avis de Mégabyse : Darius parla le troisième, et proposa le sien en ces termes : < L'avis de Mégabyse contre la démocratie me paraît juste et plein de sens; il n'en est pas de même de ce qu*il a avancé en faveur de l'oligarchit. Les (rois sortes de gouvernement que l'on puisse proposer^ le démocratique , l'oligarchique et le monarchique étant aissi parfaits qu'ils peuvent l'être , je dis que l'état monardiique l'emporte de beaucoup sur les deux autres ; car il est constant qu'il n'y a rien de meilleur que le gouvernement d'un seul homme, quand il est homme de bien. Un tel homme ne peut manquer de gouverner ses sujets d'une manière irrépréhensible : les délibérations sont secrètes; les ennemis n*en ont aucune connaissance. Il n'en est pas ainsi de l'oligarchie : ce gouvernement étant composé de plusieurs personnes qui s'appliquent à la vertu dans la vue du bien public , il natt ordinairement entre elles des inimitiés particulières et violentes. Chacun veut primer > chacun veut que son opinion prévale; de là les haines réciproques et les sédiUoQS; des séditions on passe aux
ns AV. j.-c.
meurtres, et des meurtres on revient ordinairement à la monarchie. Gela prouve combien le gouvernement d'un seul est préférable à celui de plusieurs. D'un autre côté , quand le peuple commande , il est impossible qu'il ne s'introduise beaucoup de désordres dans un état. La corruption une fois établie dans la république , ne produit point des haines enti^e les méchants : elle les unit au contraire par les liens d'une étroite amitié; car ceux qui perdent l'état agissent de concert et se soutiennentmutuellement. Ils continuent toujours à faire le mal , jusqu'à ce qu'il s'élève quelque grand personnage qui les réprime, en prenant autorité sur le peuple. Cet homme se fait admirer , et cette admiration en fait un monarque ; cequi nous prouve encore que , de tous les gouvernements , le monarchique est le meilleur. Mais enfin, pour tout dire en peu mots , d'où nous est venue la liberté? de qui la tenons-nous? Du peuple , de l'oligarchie , ou d'un monarque ? Puisqu'il est donc vrai que c'est par un seul homme que nous avons été délivrés de l'esclavage , je conclus qu'il faut nous en tenir au gouvernement d'un seul : d'ailleurs on ne doit point renverser les lois de la patrie lorsqu'elles sont sages ; cela serait dangereux. » LXXXIII. Tels furent les trois sentiments proposés. Le dernier fut approuvé par les quatre d'entre les sept qui n'avaient point encore opiné. Alors Olanes, qui désirait ardemment d'établir risonomie, voyant que son avis n'avait point prévalu , se leva au milieu de l'assemblée , et parla ainsi : c Perses , puisqu'il
> faut que l'un de nous devienne roi , soit que
I le sort ou les suffrages de la nation le pta-
> cent sur le trône , soit qu'il y monte par quel-
> que autre voie , vous ne m'aurez point pour
> concurrent; je ne veux ni commander ni B obéir ; je vous cède l'empire , et je me retire,
> à condition cependant que je ne serai sous la » puissance d'aucun de vous, ni moi, ni les
> miens, ni mes descendants ;; perj^étuité. > Les six autres lui accordèrent sa demande.
II se retira de l'assemblée, et n'entra point eu concurrence avec eux : aussi sa maison est-elle encore aujourd'hui la seule de toute la Perse qui jouisse d'une pleine liberté , n'étant soumise qu'autant qu'elle le veut bien, pourvu
0Sif.J.<C.
THAUE. — LIVRE UI.
Déanmoins qu'elle ne transgresse en rien les bis du pays.
LXXXIV. Les six autres Perses consultèrent ensemble sur le moyen d*élire un roi de la manière la plus juste. Il fut d'abord résolu que la royauté étant destiuée à Tun d'entre eux , 00 donnerait tous les ans, par distinction» à Otanes» à lui et à ses descendants à perpétuité, on habit à la médique, et qu on lui ferait les présents que les Perses regardent comme les plus honorables. Cette distinction lui fut accordée parce qu'il avait le premier formé le projet de détrôner le mage, et qu'il les avait assem«blés pour l'exécuter. Ces honneurs le regardaient spédalemem ; mais ils firent^ pour euxmânes, des règlements généraux. Il fut arrêté premièrement que chacun des sept aurait au pahîs ses entrées libres , sans être obligé de se Faire annoncer , excepté quand le roi serait au lit avec sa femme : secondement , que le roi ne pourrait prendre femme ailleurs que dans la maêon de ceux qui avaient détrôné le mage. Qoauit à la manière dont il fallait élire le nouveau roi , il fut décidé que , le lendemain malin, ils se rendraient achevai devant la ville, et qu'on reconnaîtrait pour roi celui dont le cheval hennirait le premier au lever du soleil.
LXXXV. Darius avait un habile écuyer, nommé OEbarès. Au sortir de rassemblée, Darius s*adressant à lui, c OEbarès , lui dit-il ,
> il a été arrêté entre nous que, demain matin,
> Boos monterions à dbevai, et que celui-là se- » raît roi dont le cheval hennirait le premier 9 au sddl levant. Fais donc usage de toute ton
> habileté, afin que j'obtienne ce haut i^ang » prtférablement à tout autre. — Seigneur, ré- » pondit OEbarès, si votre élection ne dépend » que de cela , prenez courage , et ne vous met-
> lez pas en peine : personne n'aura sur vous » la préférence ; j*ai un secret infaillible. >
— c Si tu en as véritablement un, reprit Da- 9 rins , il est temps d'en faire usage ; il n'y a » point à différer , demain notre sort sera dé-
> cidé. >
Sur cet avis, sitôt que la nuit fut venue, GEbarès prit une dés cavales , que le cheval de Darius aimait le plus. 11 la mena dans le faubourg , Ty attacha , et en fit approcher le cheval de son maître , le fit passer et repasser plu- |
sieurs fois autour de cette cavale , et enfin il lui permit de la saillir.
LXXXVl . Le lendemain , dès qu'il fut jour, les six Perses, selon leur convention , se trouvèrent à cheval au rendez-vous. Comme ils allaient de côté et d'autre dans le faubourg , lorsqu'ils furent vers l'endroit où , la nuit précédente , la cavale avait été attachée , le cheval de Darius y accourut, et se mil à hennir. En même temps il parut un éclair et l'on entendit un coup de tonnerre, quoique l'air fîit alors serein. Ces signes survenant comme si le ciel eût été d'intelligence avec Darius, furent pour ce prince une espèce d'inauguration. Les cinq autres descendirent aussitôt de cheval , se prosternèrent à ses pieds et le reconnurent pour leur roi.
LXXKYII. Tel fut, suivant quelques-uns, le moyen dont se servit OEbarès : mais d'autres rapportent le fait différemment; car les Perses le racontent de deux manières. Ils disent donc qu'OEbarès passa la main sur les parties naturelles de cette cavale , et qu'ensuite il h tint cachée sous sa ceinture : que dans le moment oii le soleil commençait à paraître , les chevaux faisant le premier pas pour se mettre en marche , il tira sa main de sa ceinture , l'approcha des naseaux du cheval de Darius , et que cet animal sentant l'odeur de la cavale , se mit à ronfler et hennir.
LXXXVlll. Darius, fils d'Hystaspes, fut proclamé roi , et tous les peuples de l'Asie qui avaient été subjugués par Cyrus et ensuite par Cambyses lui furent soumis, excepté les Arabes. Ceux-ci en effet n'ont jamais été esclaves des Perses , mais leurs alliés. Ils donnèrent passage à Cambyses pour entrer en Egypte. S'ils s'y fussent opposes , l'armée des Perses n'aurait jamais pu y pénétrer. Ce fut avec des femmes perses que Darius contracta ses premiers mariages : il épousa deux filles de Cyrus, Atosse et Artystone. Atosse avait été femme de son frère Cambyses , et ensuite du mage; Artystone était encore vierge. Il prit ensuite pour femme Parmys , fille deSnierdis, fils de Cyrus , etPhédyme , fille d'Oianes , qui avait découvert l'imposture du mage.
Sa puissance étant affermie de tous côtés, il commença par faire ériger, en pierre, sa statue équestre, avec cette inscription : Daiuiîs,
HISTOÏRE D*HÉRODOTE.
(i25AT.|.-&
FILS D*tlYSf ASPES, EST PAATElfU A l'eMPIRE DES
Perses par l'instinct de son cheval (son nom était marqué dans rinscription) et L'Adresse D QEbarès son écuyer.
LXXXlX. Cela fait, il partagea ses Etats en vingt gouvernements, que les Perses appellent Satrapies ; ei dans chacune il établit un gouverneur. II régla le tribut que chaque nation devait lui payer ; et, à cet effet, il joignait à une nation les peuples limitrophes ; et quelquefois, omettant ceux qui étaient voisins , il mettait dans un même département des peuples éloignés l'un de l'autre.
Voici comment il distribua les Satrapies, et régla les tributs que chacune lui devait rendre tous les ans. Il fut ordonné que ceux qui devaient payer leur contribution en argent , la paieraient au poids du talent babylonien , et que ceux qui la devaient en or , la paieraient au poids du talent euboique : or le talent babylonien vaut soixante et dix mines euboiques.
Sous le règne de Cyrus , et même sous celui lie Cambyses, il n'y avait rien de réglé concernant les tributs ; on donnait seulement au roi un don gratuit. Ces impôts, et autres pareils ctablissemenis, font dire aux Perses que Darius était un marchand, Cambyses un maitreelCyrus un père, le premier parce qu'il faisait argent de tout; le deuxième, parce qu'il était dur et négligent; et le troisième enfin, parce qu'il était doux , et qu'il avait fait à ses sujets le plus de len qu'il avait pu.
XC. Les Ioniens, les Mâgnètes d'Asie, les t^oliens , les Cariens , les Lyciens , les Milyens , les Pamphyliens composaient le premier département, et payaient ensemble quatre cents talents d'argent. Les Mysiens,le$ Lydiens, les Lasoniens, les Cabaliens et les Hygenniens, étaient taxés à cinq cents talents d'argent, et composaient la deuxième satrapie. Les habitants de THetlespont, qu'oh trouve à droite^ en naviguant de ce côté , les Phrygiens, les Thraces d'Asie, les Paphiagoniens, les Mariandyniens et les Syriens ^, faisaient le troisième département, et payaient trois cent soixante talcns. Les Ciliciens donnaient tous les jours un cheval blanc, trois cent soixante en tout ; et , outre
■ Hérodote éeriTail à Halicamasie, on en lonte. * Les I^oofjrient oo Cappadodeoi.
cela, cinq cents talents d'argent, dont cent quarante se distribuaient à h cavalerie qui était pour la garde de ce i^ays : les trois cent soitânte autres talents entraient dans 1^ coffres de Darius; c'était le quatrième département.
XCI. Le suivant se prenait à commencer depuis la ville de Posideium , construite sur les frontières de la Cilicie et de la Syrie par Am"pbilochus , fils d'Amphiaraûs, jusqu'en Egypte, sans y comprendre le pays dès Arab^, qui était exempt de tout tribut, tl payait trois cent cinquftËte talents. Ce même département ren* fermait aussi toute la Phénicie , la Syrie de la Palestine^ et l'Ile de Gypre.
De l'Egypte, des Libyens voisins de l'É* gypte , de Cy rêne et de Bartië i villes comprises dans le gouvernement de l'Egypte , il revenait au roi un tribut de sept cents talents , sans compter le produit de la pêche du lac Mœris » et sept cents talents en blé * : car on en fournissait cent vingt mille mesures aux Pei*ses , en garnison dans le febàteau blaifc de Memphis, et aux troupes qui étaient à leur solde. Cette Satrapie était la sixième. La septième conaprenait les Sattagydes, les Gandariens, les Dadices et les Aparytes, Ces nations étaient du même gouvernement^ et payaient cent soixantedix talents. Sosés et le reste du pays de^CisaSens, faisaient le huitième gouvernement» et rendaient au rçi trois cents taletit«
XCIL De Babylone et du reste de l'Assyrie» il lui revenait mille tulens d'argeot , et cinq cents jeunes eunuques t c'était le neuvième département , D'Agbatanes et du reste de la Médie , des Paricaniens et des Orlhocorybanlieiis, qui faisaient le dixième gouvememeilt, il tirait quatre cent cinquante talents. Les Gospiens, lee Pausices, les Pantimathiens et lesDarites oomposaient le onaième gouvernement. Us payaient ensemble deux cents talents. Tout le pays , depuis les Bactriens jusqu'aux iËgles, faisait ta douzième satrapie , et rendait un tribut de trois cent soixante talents.
XCni. Le treizième département payait quatre cents talents. Il s'étendait depuis la Pao tyice^ l'Arménie et les pays voisins , jusqu'au Pont-Euxin. Les Sagartiens, les Sarangéens, les Thamanéens, les Outiens^les Mycienset
* 55^1 Ut., deux oocet, deux grof, 52 grains pesant.