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Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres

A peine respiroit-on à Pékin de la persécution qu'on suscita en i^35 contre la religion chrétienne, qu'il s'en éleva une nouvelle en 1 ^3y , dont les suites furent plus fâcheuses et plus capables d'arrêter le progrès de la foi. Lieou-eul, catéchiste des pères portugais , s'occupant au saint exercice de baptiser les enfans abandonnés, fut arrêté dans l'hôpital où ou les dépose , et conduit au tribunal des crimes , avec le gardien de l'hôpital et le dénonciateur de l'un et de l'autre. Ou-che-san , mandarin mant-cheou, ne put retenir sa joie ; il y avoil long-temps qu'il souhaitoit que quelque affaire concernant la religion tombât entre ses mains. Il fit comparoitre Lieou-eul , et lui fit quantité de questions captieuses auxquelles le chrétien ré-

pondit avec beaucoup de sagesse. Mais comme l'intenlion de ce juge étoit de le condamner à la mort , il le lit appliquer à la question , dans le dessein de lui faire avouer que les Européens attiroient , à force d'argent , les Chinois à leur religion. Les tourmens ne purent arracher à Lieoueul l'aven d'une si grossière calomnie. Ou-che-san vouloit absolument faire mourir ce généreux chrétien ; et il y auroit réussi , si un autre mandarin , son collègue , ne s'y fût opposé. Cette diversité de sentiment obligea de porter l'affaire à Sun-kia, président chinois du même tribunal, qui blâma la sévérité outrée d'Ou-che-san. Voici la sentence qui intervint :

« Le tribunal du Hing-pou (des crimes ) , sur l'affaire de Lieou-eul , arrêté à l'hôpital des enfans trouvés , où il versoit de l'eau sur la tête de ces enfans , en prononçant des paroles magiques. Dans 1 interrogatoire qu'a subi Leiou-eul , il dit : « Je suis chrétien dès mon enfance ; ayant su qu'il y avoit une chambre pour recueillir les en- . fans abandonnés , j'y allois pour les guérir . en récitant quelques prières. Le moyen que j'emploie , c'est de prendre de l'eau , d'en verser quelques gouttes sur la tète des enfans , de réciter en même temps quelques prières. S'ils viennent k mourir , ils vont dans un lieu de délices. C est une coutume établie dans la religion chrétienne. Le seul motif de faire de bonnes œuvres , me portoit a donner au gardien de l'hôpital , à chaque lune, deux cents petits deniers pour acheter des petits pains , et soulager ces pauvres enfans : c'est ce que j'ai fait pendant treize lunes. Si l'on trouve que j'ai agi par d'autres vues , je m'offre à souffrir les plus rigoureux chàtimcns de la justice. Oserois-je mentir en votre présence? Il est vrai que je fais profession de la religion chrétienne ; mais je n'ai pas su qu'elle fût défendue , et je n'ai jamais reçu aucun argent des chrétiens. » En examinant sur cela nos registres, nous

trouvons qu'il est défendu sous des peines sévères d'entrer dans la religion chrétienne , et ordonné à ceux qui l'ont embrassée de la quitter. Maintenant il paroit par les réponses de Lieou-eul , que , n'obéissant pas à la loi , et persévérant dans la religion chrétienne , il est allé à l'hôpital des enfans , qu'il y a prononcé des paroles magiques, en leur versant de l'eau sur la tète pour les guérir. ISous le condamnons a recevoir 100 coups de pan-tséc (bâton), à porter la cangue un mois entier, et à recevoir ensuite 4o autres coups de pan-tsée. Pour ce qui est de Tchin-tsi, gardien , il ne pouvoit ignorer que Lieou - cul employoit la magie pour les guérir. Son devoir étoit de l'empêcher ; et il l'a souffert. Suivant la rigueur des lois, il devroit recevoir 80 coups de pan-tsée , on ne lui en donnera que 3o. A l'égard des deux cents deniers qu'il recevoit à chaque lune pour le secours de ces enfans , il n'est pas nécessaire d'en parler. Enfin le petit vase de cuivre où Lieoueul portoit de l'eau , sera mis en pièces. »

En vertu de cette sentence , Lieou-eul reçut ioo coups de pan-tsée et fut mis à la cangue , sur laquelle on avoit écrit ces mots en gros caractères : Criminel pour être de la religion chrétienne. Et l'on vit bientôt à tous les ports et à tous les carrefours de la ville de grands cao-chi ou placards, dans lesquels étoit écrite tout du long la sentence du tribunal.

Les missionnaires, qui s'étoient donné inutilementbeaucoup de mouvemenspour calmer cette affaire, présentèrent àl'empereur un mémorial dans lequel ils disoient : « Nous , vos fidèles sujets, charmés de la réputation de votre gouvernement, nous sommes venus ici pour y passer le reste de nos jours : ce n'est que dans le dessein de porter les peuples à honorer et à aimer ce qu'ils doivent honorer et aimer, et de leur faire connoitre ce qu'ils doivent savoir et pratiquer. Les empereurs de votre auguste dynastie se sont

servis de gens venus de loin sans la moindre difficulté. L'empereur Clum-chi honora feu le P. Adam Sclial du glorieux titre de maître qui approfondit les choses les plus subtiles. L'empereur Cang-hi employa avec un égal avantage le P. Verbiest , le fit assesseur du tribunal des ouvrages publics, et le chargea des affaires du tribunal des mathématiques. Il donna au P. Qerbillon et au P. Bouvet une maison en dedans de la porte Si-ngan-men , et leur y fit bâtir uue église. La 3ie année de Cang-hi , le viceroi de la province de Tche-Kiang ayant fait défense de suivre la religion chrétienne, le P. Th. Pereyra et le P. Thomas eurent recours à l'empereur , qui ordonna au tribunal des ministres de se joindre à celui des cérémonies , et de juger conjointement cette aflaire. La sentence quils prononcèrent fut qu'il ne falloit pas condamner la religion chrétienne, ni défendre à personne de la pratiquer. Le même empereur donna aux missionnaires des patentes avec le sceau du grand maître de sa maison. 11 donna à l'église qui est au dedans de la porte Suen-ou-men, cette inscription : Ouaii-ycou-tching-yucu , c'est-à-dire, le vrai principe de toutes choses. 11 l'accompagna de deux autres inscriptions pour être placées à coté selon la coutume; l'une est : Vou chi vou tchons sien tso hiug ching tchiu Lchu tsay , c est-à-dire , sans commencement , sans fin , et , véritable maître , il a donné commencement à tout ce qui a figure , et son être les gouverne-, et l'autre est : Suen gen suen y yue tchao chingtsi ta kiuen heng, c'est-à-dire, souverainement bon, souverainement juste, il a fait éclater sa souveraine puissance en sauvant les malheureux. L'empereur, votre auguste père, a fait le P. Kegler président du tribunal des mathématiques , et assesseur honoraire du tribunal des cérémonies ; il a fait de même Su meou te (le P. A. Perc\ ra ) assesseur du tribunal des mathématiques; il a donné

ordre au P. Parennin, et autres, d'enseigner le latin à plusieurs jeunes gens, fils de mandarins : ce sont toutes laveurs si éclatantes et si singulières, quelles sont comme le soleil et les étoiles au ciel, et qu'il est difficile de les mettre par écrit. V. M., montant sur le trône, nous a honorés d'une protection particulière -, elle a donné un ordre qu'elle a fait publier dans tout l'empire , où elle dit elairement que les lois de l'empire n'ont jamais condamné la religion chrétienne ; et , ayant été informée de l'arrivée toute récente de quelques missionnaires, elle a ordonné de les faire venir à la cour.

« Lorsqu'on considère tant de bienfaits de V. M., est-il facile de les exprimer? Elle ne nous regarde point comme étrangers-, elle nous traite avec la même bonté que ses propres sujets ; c'est ce que personne n'ignore. On cite cependant contre nous Mouan-pao dans la huitième année d'Yong-tching, prince qui nous gratifia de mille taëls pour réparer nos églises 5 s'il eût été vrai qu'il eût proscrit notre religion, nous auroit-il fait une si insigne faveur , qui tendoit directement à la perpétuer ? Dans l'affaire que suscita Mouan-pao , il n'est fait nulle mention ni d'afficher des placards dans les rues, ni de saisir des chrétiens , ni de les renfermer dans les prisons ,. encore moins de leur donner la question, de les battre, et de les mettre à la cangue. Plus nous pensons à ce qui se passe aujourd'hui à notre égard, plus nous sommes persuadés qu'on n'a agi que pour nous calomnier et nous perdre , jusqu'à nous porter comme rebelles sous le char de V. M. afin de nous détruire; mais, nous rappelant les bienfaits de tous les empereurs de votre auguste dynastie , et ceux que nous avons reçus de V. M. , nous ne saurions retenir nos larmes , et ne les pas rappeler à la mémoire de V. M. , en la conjurant de nous en accorder un qui sera semblable à ceux d'un père et d'une mère pleins de tendresse et de

bouté, qui est de terminer elle-même cette affaire, afin que nous ne succombions pas sous la calomnie de ceux qui ne cherchent que notre perte. Cest dans cette espérance que , pénétrés de crainte et de respect , nous osons offrir ce mémorial àV. M. »

L'empereur renvoya l'affaire au tribunal des crimes, qui l'avoit suscitée , mais dont le président avoit été changé. Cependant les missionnaires se voyoient en compromis avec un des plus grands tribunaux de l'empire , qui ne pouvoit manquer d'être piqué de ce qu'on avoit eu recours à l'empereur contre sa décision ; ainsi, loin d'espérer rien d'avantageux , ils avoient tout lieu de craindre que si le rapport du nouveau président n'étoit pas favorable, il fut plus difficile que jamais d'en revenir, à moins d'une protection spéciale de la divine Providence. L'événement lit voir qu'ils ne craignoient pas vainement , car voici quelle fut la réponse du tribunal.

« In-ki-chan, président du tribunal des crimes, examinant les registres, j'ai trouvé que sous Yong-ching, le tribunal des rites délibéra sur un mémorial de Mouan-pao , tsong-tou du Fo-kien , qui demandoit que la religion chrétienne fût proscrite, quoiqu'on pût laisser les Européens à Pékin pour y travailler à quelques ouvrages et s'en servir dans des affaires de peu de conséquence -, mais que pour ceux qui étoient dans les provinces, on n'en retiroit nul avantage ; que le peuple stupide et ignorant écoutoit leur doctrine et suivoit leur religion , se remplissant ainsi l'esprit et le cœur d'inquiétudes , sans la moindre utilité ; sur quoi il demandoit qu'on coudamnàt cette religion, qu'on obligeât ceux: qui l'avoient embrassée d'y renoncer; et que, s'il s'en trouvoit dans la suite qui s'assemblassent pour en faire les exercices , on les punît rigoureusement : sentenecqui fut approuvée par l'empereur. De plus, souslvienlong, les régens de l'empire, les princes et les grands

délibérèrent sur le mémorial de Tcha-se-hay, mandarin de Tong-tching-se, qui demandent qu'il fût fait de rigoureuses défenses aux soldats et au peuple d'embrasser la religion chrétienne; qu'il s'en trouvoit dans les huit bannières qui lavoient embrassée ; qu'on ordonnât à leurs officiers de les punir sévèrement s'ils y persévéroient, et que le tribunal des rites publiât , par des placards affichés dans toutes les rues, la défense aux Européens d'inviter, en quelque manière que ce fût, les soldats ou le peuple à suivre leur religion: sentence que Y. M. a approuvée, qu'on respecte et qu'on garde dans les registres comme une loi de l'empire.

« A l'égard de l'affaire présente, Lieou-eul est entré dans la religion chrétienne; il est allé à l'hôpital des petits enfans abandonnés, et il a fait usage d'une eau magique ; il a violé en cela la loi , qui porte que pour un pareil crime il soit condamné à la tangue. L'eau qu'il versoit sur la tête des petits enfans a du rapport à la magie, et en a toute l'apparence; le criminel ne l'avouant pas, on a dû le mettre à la question ; c'est la coutume du tribunal , fondée sur la raison, aGn de démêler le vrai d'avec le faux. Ce n'est que parce que les Européens ont quelques connoissance de la science des nombres , que les prédécesseurs de V. M. , pleins de bonté pour les étrangers, ne les ont pas obligés de s'en retourner. Est-ce qu'il leur est permis de répandre leur religion dans l'empire, de rassembler de coté et d'autre nos peuples, et de les jeter dans le trouble par leur doctrine erronée? Lieou-eul n'est point chrétien européen. Appartient-il aux Européens de gouverner ceux qui ont embrassé leur religion ? S'il est vrai , comme ils l'ont rapporté à V. M. , que Lieou-eul , suivant les maximes de leur religion , ne puisse pas être examiné par la justice , il ne sera donc plus permis aux mandarins d'interroger nos Chinois qu'ils auront trompés. Les mandarins du tri-

bunal, suivant les lois établies, gouvernent les Chinois; qu'y a-t-il en cela qui ne soit conforme à la droite raison? Et voilà cependant ce qu'ils appellent sentiment particulier et disposition de cœur à les calomnier et à les perdre. Y a-t-il rien de plus absurde? Les étrangers des autres royaumes sont naturellement fort ignorans , c'est ce qu'il n'est pas besoin d'examiner ici ; mais pour ce qui regarde le gouvernement du peuple, on ne sauroit être trop exact et trop sévère pour inspirer du respect et de la crainte pour les lois. La religion des Européens inspire beaucoup d'adresse à tromper les gens; il y auroit de grands inconvéniens à lui accorder la moindre liberté; les suites en seroient fâcheuses ; on ne peut s'empêcher de s'en tenir à nos lois. Voilà, sire, ce que moi, fidèle sujet de V. M. , après un examen exact , lui présente avec respect sur la puni lion de Lieou-eul ; mon avis étant de défendre au peuple , par des affiches publiques , d'entrer dans la religion chrétienne , et d'ordonner à ceux qui y sont entrés d'y renoncer. Prosterné jusqu'à terre, je prie V. M. de l'approuver. »

L'empereur approuva cette sentence. Les missionnaires furent appelés au palais par le grand maître Hay-ouang , pour entendre Tordre de sa majesté, qui portoitquele tribunal des crimes s'étoit conformé aux lois tirées de ses registres; qu'on leur laissoitla liberté de faire dans leurs églises les exercices de leur religion; qu'on ne vouloit pas que les Chinois, et surtout lesTartares, gens de bannières, en fissent profession ; que du reste ils n'avoient qu'à remplir leurs emplois à l'ordinaire. Les missionnaires écoutèrent cet ordre à genoux.

« INous ne sommes pas venus de plus de six mille lieues , répondit le P. Parennin, pour demander la permission d'être chrétiens, d'en faire les fonctions, de prier Dieu en secret; la cour, la ville, les provinces savent que nous

venons ici pour prêcher la religion chrétienne , et en même temps rendre à L'empereur les services dont nous sommes capables. Les empereurs , prédécesseurs de S. M. , et surtout son auguste aïeul , ont fait examiner notre doctrine, non par quelques particuliers ignorans, tels que sont ceux qui nous ont accusés sous ce règne et sous le précédent, mais par tous les tribunaux souverains, par les grands du dedans et du dehors, qui tous, après une exacte discussion et un mûr examen, ont déclaré que la religion chrétienne étoit bonne, véritable et entièrement exempte du moindre mauvais soupçon 5 quil falloit bien se donner de garde de la proscrire , ou d'empêcher les Chinois de la suivre et d'aller dans les églises. Cette déclaration fut confirmée par l'empereur et publiée dans tout l'empire. Depuis ce temps-là notre sainte religion n'a point changé :, elle est toujours la même , nos livres en font foi-, pourquoi donc le tribunal des crimes fait -il emprisonner les chrétiens? pourquoi les punit- il? pourquoi fait-il afficher des placards par toute la ville, pour obliger ceux qui en font profession d'y renoncer ? pourquoi ordonne-t-il la même chose dans les provinces ? Si c'est être criminel que d'être chrétien , nous le sommes bien davantage, nous autres, qui exhortons les peuples à embrasser le christianisme 5 cependant on nous dit de continuer nos emplois*, mais avec quel front pourrons-nous désormais paroitre? Comment pourrons-nous, couverts de honte et de confusion , avec le nom odieux de sectaires et de séducteurs du peuple , servir tranquillement S. M. ? Si l'on nous disoit maintenant : Retournez dans votre pays, notre condition seroit-elle meilleure? On nous diroit en Europe : iS avez-vous pas comblé d'éloges le nouvel empereur ? Dans combien de lettres ne nous avez-vous pas mandé que ce grand prince récompensoit les gens de bien , qu'il pardonnait aux coupables , qu il vous traitoit aussi bien et

encore mieux que ses prédécesseurs ? Toute l'Europe s'en réjouissoit et lui donnoit mille bénédictions; aujourd'hui vous voilà hors de la Chine. Vous l'avez donc obligé , ou par votre mauvaise conduite, ou par quelque faute éclatante , de vous chasser de son empire ?Que répondrions-nous, seigneur? nous croiroit-on sur notre parole ?Daigneroit-on écouter ce que nous aurions à dire pour notre justification ? Nous voilà donc dans le déplorable état de ceux qui ne peuvent avancer ni reculer ; que nous reste-t-il autre chose que d'implorer la clémence de S. M. ? Il est notre empereur , c'est notre père, nous n'avons point d'autre appui; pourroit-il nous abandonner ? Serions -nous les seuls qui gémirions dans l'oppression sous son glorieux règne? Et vous, seigneur , qui nous voyez à vos pieds , daignez lui représenter notre affliction et nos gémissemens , ou permettez-nous deles offrir par écrit. — Par écrit! non, ditceseigncurc'est une affaire conclue : un grand tribunal a parlé , on ne peut en revenir. — Mais , répliqua le père , plusieurs grands tribunaux avoient parlé; comment en revient-on aujourdhui ? — Si l'on m'interroge, dit-il, je parlerai , et je vous rendrai service. » C'est avec cette réponse, dont il fallut bien se contenter, que les pères se retirèrent.

Le lendemain l'empereur se rendit dans l'appartement où le frère Castiglione étoit occupé à peindre , et il lui lit plusieurs questions sur la peinture ; le frère , accablé de tristesse et de douleur de Tordre donné le jour précédent , baissa les yeux , et n'eut pas la force de répondre. L'empereur lui demanda s'il étoit malade : « Non, sire, lui répondit-il , mais je suis dans le plus grand abattement. » Puis se jetant à genoux : « V. M. , sire , condamne notre sainte religion, les rues sont remplies de placards qui la proscrivent; comment pourrons-nous après cela servit tranquillement V. M. ? Lorsqu'on saura en Europe l'ordre qui a été donné, y aura-t-il quelqu'un qui veuille venu

ÉCRITES DE LA CHIXE. Il

à votre service ? — Je n'ai point défendu votre religion , dit l'empereur , par rapport à vous autres ; il vous est libre de l'exercer , mais nos gens ne doivent pas l'embrasser. — Nous ne sommes venus depuis si long-temps à la Chine , répondit le frère , que pour la leur prêcher ; et l'empereur Cang-hi , votre auguste aïeul , en a fait publier la permission dans tout l'empire. » Comme le frère dit tout cela les larmes aux yeux , l'empereur en fut attendri , il le fit lever, et lui dit qu'il examinerait encore cette affaire.

Le i5 décembre, l'empereur fit appeler le seizième prince, son oncle, celui-là même qui étoit à la tête des grands, lorsqu'il fut fait défense aux soldats des huit bannières d'embrasser la religion chrétienne. Ce prince fît avertir les pères de se trouver le lendemain matin au palais. Il les fit entrer dans une chambre écartée ; il leur renouvela l'ordre de l'empereur , mais bien plus radouci* « L'empereur, leur dit-il , n'a point défendu votre religion ; Lieou-eul n'a point été puni parce qu'il étoit chrétien 5 il l'a été, selon les lois' de la Chine, pour d'autres fautes. » Comme le fait qu'il nioit étoit évident, ce prince, pour donner à ce qu'il avançoit un air de vérité , ajouta : « On punit à la Chine les lamas , les ho - chang , les tao- tsée, qui guérissent les malades en les touchant à la tête et récitant des prières. » On voit assez ce que les missionnaires répondirent à une semblable comparaison ; mais sur quoi ils insistèrent le plus, ce fut sur ce que l'ordre quils recevoient de l'empereur n'étoit connu que d'eux seuls , et que, n'étantpas signifié au tribunal , il continueroit à faire mettre des affiches injurieuses à la religion chrétienne , non-seulement à Pékin , mais encore dans toutes les provinces de l'empire , qui autoriseroient les mandarins à tourmenter les chrétiens : « Je vous réponds du contraire , leur dit-il , soyez en repos ; et si vous avez sur cela quelque peine , faites un mémorial par lequel

vous remcrcirez l'empereur , en lui demandant qu'il ne soit plus permis de mettre aucune affiche contraire à la religion chrétienne ; je le ferai passer à l'empereur , et s'il m'appelle en sa présence , je lui exposerai toutes vos raisons. »

Les missionnaires, selon le conseil du prince, dressèrent un nouveau mémorial , qu'ils lui portèrent ; il le lut , mais il le trouva trop fort : a II semble, leur dit-il, que vous vouliez dicter à l'empereur ce qu'il doit faire. » Alors il résolut de leur donner par écrit l'ordre de l'empereur, qu'il ne leur avoit déclaré que de vive voix -, il le dicta à un écrivain du palais , et le fit communiquer au grandmaître Hay-ouang, qui l'approuva. Les missionnaires le remercièrent, et firent le mémorial suivant, pour marquer leur reconnoissance à l'empereur.

« Les pères européens offrent avec respect ce mémorial à V. M. pour la remercier d'un bienfait insigne. Le prince Tchouang-tsinoua-ng ( seizième prince ) et le grand maître Hay-ouang , nous ont publié l'ordre de V. M. , qui dit ! Le tribunal des crimes a pris et puni Lieou-eul pour avoir transgressé les lois de la Chine ; certainement il devoit être ainsi puni : cela ri a nul rapport, à la religion chrétienne , ni aux Européens ; qu'on respecte cet ordre. Nous, vos fidèles sujets, recevons ce bienfait pleins de reconnoissance, et, prosternés jusqu'à terre, nous lui en rendons de très-humbles actions de grâces, et nous osons lui demander que, par un effet de son cœur bienfaisant, elle ne permette pas qu'on affiche des cao-chi ou placards contre la religion chrétienne , et que le nom de chrétien ne soit pas un titre pour prendre ou punir personne, afin que nous jouissions du bonheur de la paix de son glorieux règne. Quand même nous épuiserions toutes nos forces pour reconnoilre un tel bienfait, nous n'en pourrions jamais reconnoitre la dix-millième partie. C'est pour lui

ÉCRITES DE LA CHINE. lJ

en rendre grâces que nous lui offrons ce placet. » L'empereur l'approuva dans les mêmes termes , et avec les mêmes caractères dont il s'étoit servi pour approuver la sentence d'Yn-ki-chan , rapportée ci-dessus. Sa réponse fut renvoyée au prince en ces termes : Ordre de l empereur : à V avenir ou ue mettra plus d'afjiches contre la religion chrétienne. Le prince leur intima cette réponse d'un air gai ; et comme ils s'étoient mis à genoux pour la recevoir, il les fit l'élever, il s'assit et les fit asseoir. Il leur dit ensuite beaucoup de choses obligeantes qu'ils écoutèrent comme s'ils eussent été persuadés qu'elles partoient d'un cœur sincère; il les exhorta jusqu'à deux fois à continuer chacun leurs occupations ; c'étoit un ordre de l'empereur. ïl leur fit aussi entendre qu'il signifieroit aux grands mandarins du tribunal des crimes la réponse de S. M. à leur mémorial , quoiqu'il ne leur promit pas en termes exprès. 11 le fit en effet , mais simplement de vive voix.

Quand les missionnaires furent de retour dans leur

maison , ils jugèrent tous que cette réponse signifiée de la

sorte ne sufîiroit pas, et qu'il falloit prier le prince de la

faire passer au tribunal dans les formes ordinaires ; c'est

ce qui n'étoit pas facile, parce quil n'avoit pas sur cela

un ordre précis de l'empereur, et que d ailleurs c'étoit

faire honte à un des plus grands tribunaux de l'empire,

de l'obliger à mettre dans ses registres le contraire de ce

qu'il avoit demandé à l'empereur, et qu'il avoit obtenu.

Nonobstant cette dilïïcul lé, ils ne laissèrent pas de presser

un écrit, où, sous prétexte de remercier ce prince des

peines qu'il avoit prises , ils lui demandèrent cette grâce.

Quatre d'entre eux allèrent lui présenter cet écrit , mais

il s'excusa de les voir , et il leur fit dire d'être tranquilles ,

qu "il avoit averti les grands mandarins des intentions de

1 empereur. Cependant le tribunal des crimes avoit envoyé

la sentence d'Yn-ki-chan dans toutes les provinces de

lA LETTRES ÉDIFIANTES

l'empire. Les missionnaires en furent consternés ; car il y a voit tout lieu de craindre une persécution générale dans tout l'empire.

Le P. André Pereyra , vice-provincial des jésuites portugais, qui connoissoit le tsong- tou de la province de Pe-tche-li, lui envoya un catéchiste à son hôtel de Pékin, où il étoit alors, pour lui communiquer le dernier mémorial offert à l'empereur, avec la réponse de S. M., et le prier de ne pas permettre qu'on maltraitât les chrétiens de son gouvernement. Ce mandarin demanda pourquoi les missionnaires n'avoient pas fait mettre ce mémorial et la réponse dans les gazettes publiques , où il avoit vu celui d'Yn-ki-chan , qu'il n'en falloit pas davantage pour contenir les mandarins des provinces. Le catéchiste répondit qu'on avoit bien voulu l'y faire mettre, mais que le gazetier l'avoit refusé, parce que ce mémorial n'avoit pas été envoyé par l'empereur au tribunal des ministres d'état pour y être enregistré. Sur quoi le tsong- tou fit venir un de ses secrétaires, et lui ordonna de prendre le mémorial et la réponse de l'empereur, et de les faire mettre dès ce soir-là même dans les gazettes publiques , afin de les faire passer incessamment dans toutes les provinces de l'empire. D'un autre côté , le P. Parennin fil imprimer, avec tous les ornemens dont on décore les ordres de l'empereur, les trois mémoriaux qui lui avoient été offerts, et ses réponses. Ils formoient un petit livre, dont il fit tirer un grand nombre d'exemplaires , pour en répandre partout autant qu'il seroit possible. Outre que ce remède vint trop tard pour prévenir le mal , comme il étoit dénué des formalités de la justice qu'on n'avoit pu obtenir, il s'en fallut bien qu'il put faire une impression semblable à celle que faisoicnt des ordres du tribunal des crimes appuyés auparavant de l'autorité de l'empereur.

On ne fut pas en effet long-temps sans en éprouver les

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suites qu'on appréhendoit. Le P. Gabriel, de la province de Chan-si, nous manda qu'il s'étoit retiré sur une montagne dans un antre où, malgré ses précautions pour cacher sa retraite, il s'attendoit à être arrêté au premier jour, et chargé de chaînes. Le R. P. Antoine, de la province de Chan-tong, arriva à Pékin déguisé en pauvre : tous les lieux de sa mission étoient remplis d'affiches contre la loi chrétienne, et ses néophytes en avoient été si fort rlfrayés , ([ne nul d'entre eux n'osoit le recevoir dans sa maison. Le ïî . P. Ferrajo vint pareillement à Pékin , de la même province, pour chercher quelque protection auprès du mandarin qui tourmentoit les chrétiens. A Si-ngan-lou, le tchi-hien eut quelque soupçon qu'un Européen s'étoit caché dans )a maison d'un mandarin 5 il lit semblant d'ignorer qu'elle lui appartint , et il envoya la visiter. M. Concas , évèque de Lorime, s'y étoit en effet retiré. On le cacha dans la chambre de deux sœurs du mandarin chrétien. Lorsque après avoir bien cherché dans tous les appartemens, on s'approcha de cette chambre, les deux sœurs en sortirent, comme pour laisser la liberté d'y entrer, mais on n'osa le faire.

Dans la province de Hou-quang, quoique le tsong - tou , qui est de la famille impériale , soit chrétien , quelques mandarins ne laissèrent pas d'afficher l'ordre du tribunal des crimes. A Sian-yang-fou, qui est une des plus florissantes chrétientés, le tchi - bien apprit qu'à la montagne Mou-pan-chau , il y avoit grand nombre de chrétiens qui en défrichoient les terres ; il fît prendre quelques-uns des chefs, se les fît amener, en fît souffleter un ou deux, et, les effrayant par les plus terribles menaces, il leur présenta à signer une déclaration par laquelle ils promettoicnt de ne plus entrer dans la religion chrétienne. Un d'entre eux , qui se croyoit habile , dit que par ses paroles on pouvoit entendre qu'ils ne se feroient point rebaptiser , et qu'en

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ce sens ils pouvoient signer la déclaration ; ce qu'ils firent , et ils revinrent bien contens de s'être tirés si adroitement des mains du mandarin. A leur retour, le missionnaire les traita comme des apostats; et, après leur avoir fait comprendre qu'il n'étoit jamais permis de dissimuler, ni d'user de termes équivoques , et bien inoins quand il s'agit de la foi, et dans un tribunal de justice, il leur refusa l'entrée de l'église et les sacremens. Les chrétiens reconnurent leur faute , ils la pleurèrent amèrement -, ils demandèrent publiquement pardon à tous les chrétiens du scandale quils avoient donné , et s'offrirent d'aller au tribunal rétracter leur signature, et faire une profession ouverte du christianisme. Au munie temps , iSorbert Tchao , mandarin de guerre et fervent chrétien , vint trouver ce tchihien , et, après lui avoir fait les plus grands reproches de sa conduite , il lui demanda l'écrit signé des néophytes , en lui disant : a Ne savez-vous pas que je suis chrétien? » Mais ce que vous ignorez peut-être, c'est que le tsong-tou de cette province et tous ses officiers sont chrétiens comme moi. Le tchi-hien fut effrayé à son tour , et, s "excusant sur l'ordre émané du tribunal des crimes , il promit bien de ne plus inquiéter les chrétiens. Et en effet depuis ce tempslà ils ont toujours été tranquilles.

LETTRE (extrait) DU FRERE ATTIRET ,

PEINTRE AU SERVICE DE l'eMPERECR DE LA CHINE ,

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