‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 2)Chapitre 2 sur 26 · A IL D'ASSAUT · texte numérisé non relu

A IL D'ASSAUT

A Pékin , le Ier novembre i;43.

Monsieur , vous trouvez mes lettres trop rares : je vous ni écrit tous les ans ; mais d'ici à Canton , où sont les vaisseaux européens , il arrive plus d'une fois chaque année

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que les lettres se perdent. La poste dans la Chine n'est que pour l'empereur et pour les grands officiers $ le public n'y a aucun droit. Ce n'est qu'en cachette et par intérêt que le postillon se charge des lettres particulières. Il faut d'avance lui payer le port ; et s'il se trouve trop chargé , il les brûle ou il les jette , sans risque d'être recherché. 3Ies lettres , en second lieu , vous paroissent trop courtes , et vous ne voulez pas que je vous renvoie aux livres qui parlent de la Chine. Mais suis -je en état de vous rien dire qui soit aussi clair et aussi bien exprimé ? Je suis nouvellement arrivé \ à peine sais-je un peu bégayer le chinois. S'il ne s'agissoit que de peinture , je me flatterois de vous en parler avec quelque connoissance \ mais si , pour vous complaire , je me hasarde à répondre à tout , ne risqué-je pas de me tromper ? Je vois bien cependant que , quoi qu'il en coûte , il faut vous contenter ; je vais doue l'entreprendre.

Je vous parlerai d'abord de mon voyage de Macao a Pékin. Nous y sommes venus appelés par l'empereur , ou plutôt avec sa permission. On nous donna un officier pour nous conduire ; on nous fit accroire qu'on nous défraieroit , mais on ne le fit qu'en paroles , et , à peu de chose près , nous vînmes à nos dépens. La moitié du voyage se fait dans des barques. On y mange , on y couche ; et ce qu'il y a de singulier, c'est que les honnêtes gens n'osent ni descendre à terre , ni se mettre aux fenêtres de la barque pour voir le pays par où l'on passe. Le reste du voyage se fait dans une espèce de cage . qu'on veut bien appeler litière. On y est enfermé pendant toute la journée ; le soir la litière entre dans l'auberge , et encore quelle auberge! de façon qu'on arrive à Pékin sans avoir rien vu 5 et la curiosité n'est pas plus satisfaite que si on avoit toujours été enfermé dans une chambre. D'ailleurs , tout le pays qu'on trouve sur cette route est un assez mauvais pays , 3. 2

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et quoique le voyage soit de six ou sept cents lieues , on n'y rencontre rien qui mérite attention , et l'on ne voit ni monumens ni édifices , si ce n'est quelques miao ou temples d'idoles, qui sont des bàtimens de bois à rez-de-chaussée , dont tout le prix et toute la beauté consistent en quelques mauvaises peintures et quelques vernis fort grossiers. En vérité, quand on a vu ce que l'Italie et la France ont de monumens et d'édifices , on n'a plus que de l'indifférence et du mépris pour tout ce que l'on voit ailleurs.

Il faut cependant en excepter le palais de V empereur à Pékin , et ses maisons de plaisance -, car tout y est grand et véritablement beau , soit pour le dessin , soit pour l'exécution , et j'en suis d'autant plus frappé , que nulle part rien de semblable ne s'est offert à mes yeux. Il consiste eu général dans une grande quantité de corps de logis , détachés les uns des autres , mais dans une belle symétrie , et séparés par de vastes cours , par des jardins et des parterres. La façade de tous ces corps de logis est brillante par la dorure , le vernis et les peintures. L'intérieur est garni et meublé de tout ce que la Chine , les Indes et l'Europe ont de plus beau et de plus précieux.

Pour les maisons de plaisance , elles sont charmantes. Elles consistent dans un vaste terrain , où l'on a élevé à la main de petites montagnes , hautes depuis vingt jusqu'à cinquante à soixante pieds , ce qui forme une infinité de petits vallons. Des canaux d'une eau claire arrosent le fond de ces vallons , et vont se joindre en plusieurs endroits pour former des bassins. On parcourt ces canaux et ces bassins sur de belles et magnifiques barques. J'en ai vu une de treize toises de longueur , et de quatre de largeur , sur laquelle' éloit une superbe maison. Dans chacun de ces vallons, sur le bord des eaux , sont des bàtimens parfaitement assortis de plusieurs corps de logis, de cours, de galeries ouvertes et fermées , de jardins.

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de parterres , de cascades, etc. , ce qui fait un assemblage dont le coup d'œil est admirable. On sort d'un vallon par des circuits ornés de petits pavillons , de petites grottes , et au sortir desquels on retrouve un second vallon tout différent du premier , soit pour la forme du terrain , soit pour la structure des bàtimens. Les collines sont couvertes d'arbres à fleurs : c'est un vrai paradis terrestre. Les canaux sont bordés tout rustiquement, avec des morceaux de roche , dont les uns avancent , les autres reculent , et qui sont comme l'ouvrage de la nature. Les bords sont semés de fleurs qui sortent des rocaillcs ; chaque saison a les siennes. Outre ces canaux, il y a partout des sentiers , pavés de petits cailloux , qui conduisent d'un vallon à l'autre.

Arrivé dans un vallon , on aperçoit les bàtimens. Toute la façade est en colonnes et en fenêtres ; la charpente dorée , peinte , vernissée ; les murailles de brique grise , bien taillée , bien polie -, les toits sont couverts de tuiles vernissées , rouges , jaunes, bleues, vertes, violettes , qui par leur mélange et leur arrangement font une agréable variété de compartimens et de dessins. Ces bàlimens n'ont presque tous qu'un rez-de-chaussée. Us sont élevés de terre de deux, quatre, six ou huit pieds. Quelques-uns ont un étage. On y monte par des rochers , qui semblent être des degrés faits par la nature. Rien ne ressemble tant à ces palais fabuleux des fées , qu'on suppose au milieu d'un désert , élevés sur un roc dont l'avenue est raboteuse et va en serpentant. Les appartemens , très -bien distribués, répondent à la magnificence du dehors. Les meubles et les ornemens y sont d'un goût exquis et d'un très-grand prix. On trouve dans les cours et dans les passages des vases de marbre , de porcelaine ou de cuivre , pleins de fleurs. Au devant de ces maisons on a placé , sur des piédestaux de marbre , des figures en bronze

ou en cuivre d'animaux symboliques , et des urnes pour brûler des parfums. Chaque vallon a sa maison de plaisance ; petite , eu égard à l'étendue de tout l'enclos , mais en elle-même assez considérable pour loger le plus grand de nos seigneurs d Europe avec toute sa suite. Plusieurs de ces maisons sont bâties de bois de cèdre , qu'on amène à grands frais de cinq cents lieues. Il y en a plus de deux cents , sans compter autant de maisons pour les eunuques, car ce sont eux qui ont la garde de chaque palais.

Les canaux sont coupés, de distance en distance, par des ponts de briques , de pierres de taille ou de bois. Ils ont pour gardes-fous des balustrades de marbre blanc trav aillées avec art et sculptées en bas -reliefs. Du reste, ils sont toujours dilîérens entre eux par la construction : ils vont en tournant et en serpentant , de sorte que tel pont pourroit n'avoir que trente à quarante pieds s'il étoit en droite ligne, qui . par les contours qu'on lui fait faire, se trouve en avoir cent ou deux cents. On en voit qui ont de petits pavillons de repos , portés sur quatre , huit ou seize colonnes. D autres ont aux deux bouts des arcs de triomphe de bois ou de marbre blanc, dune structure très-jolie, mais infiniment éloignée de toutes nos idées européennes. J'ai dit plus haut que les canaux vont se rendre et se décharger dans des bassins. Il y a un de ces bassins qui a près dune demi-lieue de diamètre eu tous sens , et à qui on a donné le nom de mer. C'est un des plus beaux endroits de cette maison de plaisance. Il y a sur les bords de grands corps de logis séparés entre eux par des canaux et par des montagnes. Une ile ou rocher, au milieu de cette mer , s'élève d'une manière raboteuse et sauvage , à une toise ou environ au-dessus de la surface de l'eau. Sur ce rocher est bâti un petit palais, où cependant l'on compte plus de cent chambres ou salons. Il a quatre faces , et il est d'une beauté et d'un goût que je ne saurois vous

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exprimer. La vue en est admirable. Les bords de ce charmant bassin sont variés à 1 infini ; aucun endroit ne n '-semble à l'autre ; ici , ce sont des quais de pierres de taille où aboutissent des galeries, des allées et des chemins ; là , ce sont des quais de rocaille, construits en espèce de degrés avec tout Fart imaginable, ou bien ce sont de belles terrasses, et de chaque côté un degré pour monter aux bâtimens qu'elles supportent ; et au-delà de ces terrasses il s'en élève d'autres avec d'autres corps de logis en amphithéâtre ; ailleurs c'est un bois d'arbres «à Heurs qui se présente à vous; un peu plus loin vous trouvez, un bosquet d'arbres sauvages, et qui ne croissent que sur les montagnes les plus désertes. Cà et là sont quantité de cages et de pavillons , moitié dans l'eau et moitié sur terre , pour toutes sortes d oiseaux aquatiques; comme sur terre on i encontre de temps en temps de petites ménageries et de petits parcs pour la chasse. 11 y a plusieurs réservoirs entourés d'un treillis fort fin de fil de cuivre, pour empêchei les poissons de se répandre dans le bassin. EnGn, pour vous faire mieux sentir toute la beauté de ce seul endroit , je voudrois pouvoir vous v transporter lorsque ce bassin est couvert de barques dorées, vernies, tantôt pour la promenade , tantôt pour la pèche , tantôt pour le eomhat , la joute et autres jeux ; mais surtout une belle nuit , lorsqu'on y tire des feux d artifice, et qu'on illumine tous les palais, toutes les barques et presque tous les arbres 5 car en illuminations, en feux d'artifice, les Chinois nous laissent bien loin derrière eux , et surpasseut infiniment tout, ce que j'avois vu dans ce genre en Italie et en France.

L'endroit où loge ordinairement l'empereur et où logent aussi toutes ses femmes , l'impératrice , les femmes de chambre, les eunuques, est un assemblage prodigieuv de bâtimens, de cours, de jardins, etc. 5 en un mot, c'est nue ville; les autres palais ne sont guère que pour la pro-

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mena Je , pour le diner et le souper. Ce logement ordinaire de l'empereur est immédiatement après les portes d'entrée , les premières salles , les salles d'audience , les cours et leurs jardins ; il forme une île ; il est entouré de tous les côtés par un large et profond canal ; on pourroit l'appeler un sérail. C'est dans les appartemens qui le composent qu'on voit tout ce qu'on peut imaginer de plus beau en fait de meubles , d'ornemens , de peintures , dans le goût chinois ; de bois précieux, de vernis du Japon et de la Chine , de vases antiques de porcelaine , de soieries , d'étoffes d'or et d'argent. On a réuni là tout ce que l'art et le bon goût peuvent ajouter aux richesses de la nature.

De ce logement de l'empereur le chemin conduit presque tout droit à une petite ville, bâtie au milieu de tout l'enclos. Son étendue est d'un quart de lieue en tous sens. Elle a ses quatre portes aux quatre points cardinaux , ses tours , ses murailles , ses parapets , ses créneaux. Elle a ses rues, ses places, ses temples, ses halles, ses marchés, ses boutiques, ses tribunaux , ses palais , son port : enfin tout ce qui se trouve en grand dans la capitale de l'empire s y trouve en petit. On pourroit demander à quel usage est destinée cette ville où tout doit être , pour ainsi dire , étranglé, et dès-là fort médiocre 5 est-ce afin que l'empereur puisse s'y mettre en sûreté en cas de malheur , de révolte ou de révolutions ? Elle peut avoir cet usage , et cette vue a pu entrer dans le dessein de celui qui l'a fait construire 5 mais son principal motif a été de se procurer le plaisir de voir en raccourci tout le fracas d'une grande ville toutes les fois qu'il le souhaiteroit. Car un empereur chinois est trop esclave de sa grandeur pour se montrer au public quand il sort. Il ne voit rien; les maisons , les boutiques, tout est fermé. Partout on tend des toiles pour empêcher qu'il ne soit aperçu. Plusieurs heures même avant qu'il passe, il n'est permis à personne de se trouver

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sur son chemin , et cela sous peine d'être maltraité par les gardes. Quand il marche hors des villes, dans la campagne, deux haies de cavaliers s'avancent fort au loin de chaque côté, autant pour écarter tout ce qui s'y trouve d'hommes que pour la sûreté 'de la personne du prince. Obligés ainsi de vivre dans cette espèce de solitude, les empereurs chinois ont de tout temps tâché de se dédommager, et de suppléer, les uns d'une façon, les autres d'une autre, aux divertissemeris publics que leur grandeur les empêche de prendre.

Celte ville donc est destinée à faire représenter par les eunuques, plusieurs fois l'année, tout le commerce, tous les marchés , tous les arts , tous les métiers , tout le fracas , toutes les allées, les venues et même les friponneries des grandes villes. Aux jours marqués , chaque eunuque prend l'habit de l'état et de la profession qui lui sont assignés : l'un est un marchand, l'autre un artisan -, celui-ci un soldat , celui-là un officier. On donne à l'un une brouette à pousser, à l'autre des paniers à porter • enfin chacun a le distinctif de sa profession. Les vaisseaux arrivent au port, les boutiques s'ouvrent; on étale les marchandises 5 un quartier est pour la soie, un autre pour la toile \ une rue pour les porcelaines, une pour le vernis; tout est distribué. Chez celui-ci on trouve des meubles , chez celui-là des habits, des ornemens pour les femmes ; chez un autre des livres pour les curieux et les savans. Ily a des cabarets pour le thé et pour le vin , des auberges pour les gens de tout état. Des colporteurs vous présentent des fruits de toute espèce, des rafraîchissemens en tout genre. Des merciers vous tirent par la manche, et vous harcèlent pour vous faire prendre de leurs marchandises. Là , tout est permis. On y distingue à peine l'empereur du dernier de ses sujets. Chacun annonce ce qu'il porte. On s'y querelle , on s'v bat ; c'est le vrai tracas des halles. Les ar-

chers arrêtent les querelleurs ; on les conduit aux juges dans leur tribunal. La dispute s'examine et se juge ; on condamne à la bastonnade 5 on fait exécuter l'arrêt, et quelquefois un jeu se change, pour le plaisir de l'empe^reur, en quelque chose de- trop réel pour le patient, Les filoux ne sont pas oubliés dans cette fête. Ce noble emploi est confié à un bon nombre d'eunuques des plus alertes , qui s'en acquittent à merveille. S'ils se laissent prendre sur le fait, ils en ont la honte, et on les condamne, ou du moins on fait semblant de les condamner à être inarqués, bàtonnés ou exilés, selon la gravité du cas ou la qualité du vol. S'ils filoutent adroitement, les rieurs sont pour eux , ils ont des applaudissemens , et le pauvre marchand est débouté de ses plaintes ; cependant tout se retrouve la foire étant finie.

Celte foire ne se fait, comme je l'ai déjà dit, que pour le plaisir de l'empereur, de l'impératrice et des autres femmes -, il est rare qu'on y admette quelques princes ou quelques grands 5 et s'ils y sont admis , ce n'est que quand les femmes se sont retirées. Les marchandises qu'on y étale et qu'on y vend appartiennent pour la plus grande partie aux marchands de Pékin, qui les confient aux eunuques pour les vendre réellement 5 ainsi tous les marchés ne sont pas feints et simulés. L'empereur achète toujours beaucoup , et vous ne devez pas douter qu'on ne lui vende le plus cher que l'on peut. Les femmes achètent de leur côté, et les eunuques aussi. Tout ce commerce, s'il n'y avoit rien de réel, manqueroit de cet intérêt piquant qui rend le fracas plus vif et le plaisir plus solide.

Au commerce succède quelquefois le labourage ; il y a dans ce même enclos un quartier qui y est destiné. On y voit des champs, des prés, des maisons, des chaumines de laboureurs : tout s'y trouve 5 les bœufs, les charrues, les autres instrumens. On y sème du blé, du riz, des

légumes, toutes sortes de grains; on moissonne, on cueille les fruits ; enfin Ton y fait tout ce qui se fait à la campagne ; et clans tout on imite , d'aussi près qu'on le peut, la simplicité rustique et toutes les manières de la vie champêtre.

Vous avez lu sans doute qu'à la Chine il y a une fête fameuse appelée la fête des lanternes; c'est le i5 de la première lune qu'elle se célèbre. Il n'y a point de si misérable Chinois qui, ce jour-là, n'allume quelque lanterne. On en fait et on en vend de toutes sortes de figures, de grandeurs et de prix. Ce jour-là toute la Chine est illuminée, mais nulle part l'illumination n'est si belle que chez l'empereur, et surtout dans la maison dont je vous fais la description. Il n'y a point de chambre , de salle , de galerie où il n'y ait plusieurs lanternes suspendues au plancher. Il y en a sur tous les canaux, sur tous les bassins, en façon de petites barques que les eaux amènent et ramènent. Il y en a sur les montagnes, sur les ponts et presque à tous les arbres. Elles sont toutes d'un ouvrage fin , délicat, en figures de poissons, d'oiseaux, d'animaux , de vases , de fruits, de fleurs, de barques, et de toutes grosseurs. Il y en a de soie, de corne, de verre, de nacre et de toutes matières. Il y en a de peintes, de brodées, de tous prix. J'en ai vu qui n'avoient pas été faites pour mille écus. Je ne finirois pas si je voulois vous en marquer toutes les formes, les matières et les ornemens. C'est en cela , et dans la grande variété que les Chinois donnent à leurs bâtiments , que j'admire la fécondité de leur esprit 5 je serois tenté de croire que nous sommes pauvres et stériles en comparaison.

Aussi leurs yeux , accoutumés à leur architecture , ne goûtent pas beaucoup notre manière de bâtir. Voulez-vous savoir ce qu'ils en disent lorsqu'on leur en parle , ou qu'ils voient des estampes qui représentent nos bâtimens ? Ces

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grands corps de logis , ces hauts pavillons les épouvantent ; ils regardent nos rues comme des chemins creusés dans d'affreuses montagnes , et nos maisons comme des rochers à perte de vue, percés de trous , ainsi que des habitations d'ours et d'autres bètes féroces. iNos étages surtout, accumulés les uns sur les autres , leur paroissent insupportables ; ils ne comprennent pas comment on peut risquer de se casser le cou cent fois le jour en montant nos degrés pour se rendre à un quatrième ou cinquième étage. « Il faut, disoit l'empereur Cang-hi en voyant les plans de nos maisons européennes, il faut que l'Europe soit un pays bien petit et bien misérable, puisqu'il n'y a pas assez de terrain pour étendre les villes , et qu'on est obligé d'y habiter en l'air.:» Pour nous, nous concluons un peu différemment, et avec raison. Cependant je vous avouerai que la manière de bâtir de ce pays-ci me plait beaucoup ; mes veux et mon goût, depuis que je suis à la Chine, sont devenus un peu chinois. Pourtant il faut convenir de la beauté de notre architecture : rien n'est si grand ni si majestueux. ]Nos maisons sont commodes, on ne peut pas dire le contraire. Chez nous on veut l'uniformité partout et la symétrie. On veut qu'il n'y ait rien de dépareillé , de déplacé -, qu'un morceau réponde exactement à celui qui lui fait face ou qui lui est opposé -, on aime aussi à la Chine cette symétrie, ce bel ordre, ce bel arrangement. Le palais de Pékin, dont je vous ai parlé au commencement de cette lettre, est dans ce goût. Les palais des princes et des seigneurs , les tribunaux, les maisons des particuliers un peu riches, suivent aussi cette loi. Mais dans les maisons de plaisance on veut que presque partout il règne un beau désordre, une anti-symétrie rustique et naturelle. J'ai vu bâtir l'année dernière une de ces maisons , qui coula soixante otianes (quatre millions et demi ) , sans parler des ornemens et ameublemens intérieurs. Celle

que je viens de vous décrire a dû coûter des sommes immenses. Il n'y a en effet qu'un prince, maître d'un état aussi vaste que celui de la Chine, qui puisse faire une semblable dépense , et venir à bout, en si peu de temps, d'une si prodigieuse entreprise 5 car cette maison est l'ouvrage de vingt ans seulement : ce n'est que le père de l'empereur qui l'a commencée, et celui-ci ne fait que l'augmenter et l'embellir. Cette maison, qui s'appelle Yvenming-yven , c'est-à-dire, le jardin des jardins, ou le jardin par excellence, n'est pas la seule qu'ait l'empereur. Il eu a trois autres dans le même goût , mais plus petites et moins belles. Dans l'un de ces trois palais, bâti par son aïeul Cang-hi , loge l'impératrice-mère avec toute sa cour ; il s'appelle Tchang-tchun-yven , c'est-à-dire, le jardin de l'éternel printemps. Ceux des princes et des grands seigneurs ne leur ressemblent qu'en raccourci 5 car il n'y a ici qu'un homme, c'est l'empereur. Tous les plaisirs sont faits pour lui seul. Ses superbes maisons de plaisance ne sont guère vues que de lui , de ses femmes et de ses eunuques ; il est rare qu'il introduise ni princes ni grands audelà des salles d'audience. De tous les Européens qui sont ici , il n'y a que les peintres et les horlogers qui nécessairement et par leurs emplois aient accès partout. L'endroit où nous peignons ordinairement est un de ces petits palais dont je vous ai parlé. C'est là que l'empereur nous vient voir travailler presque tous les jours , de sorte qu'il n'y a pas moyen de s'absenter ; mais nous n'allons pas plus loin , à moins que ce qu'il y a à peindre ne soit de nature à ne pouvoir être transporté 5 car alors on nous introduit, mais avec une bonne escorte d'eunuques. Il faut marcher à la hâte et sans bruit, sur le bout de ses pieds , comme si on alloit faire un mauvais coup. C'est par là que j'ai vu et parcouru tout ce beau jardin , et que je suis entré dans tous les appartemens. Le séjour que l'empereur y fait est

de dix mois chaque «innée. On n'y est éloigné de Pékin qu'autant que Versailles l'est de Paris. Le jour, nous sommes dans le jardin, et nous y dînons aux frais de l'empereur 5 pour la nuit, nous avons dans une assez grande ville ou hourgade , proche du palais , une maison que nous y avons achetée. Quand l'empereur revient à la ville, nous y revenons aussi , et alors nous sommes pendant le jour dans l'intérieur du palais , et 2e soir nous nous rendons à notre église.

J'ai été reçu de Y empereur de la Chine aussi bien qu'un étranger puisse l'être d'un prince qui se croit le seul souverain du monde 5 qui est élevé à n'être sensible à rien $ qui croit un homme , surtout un étranger , trop heureux de pouvoir être à son service et travailler pour lui. Car, être admis à la présence de l'empereur , pouvoir souvent le voir et lui parler, c'est pour un Chinois la suprême récompense et le souverain bonheur. Ils achèteroient bien cher cette grâce , s'ils pouvoient l'acheter. Jugez donc si on ne me croit pas bien récompensé de le voir tous les jours. C'est à peu près toute la paie que j'ai pour mes travaux , si vous en exceptez quelques petits présens en soie , ou autre chose de peu de prix , et qui viennent encore rarement 5 aussi n'est-ce pas ce qui m'a amené à la Chine, ni ce qui m'y retient. Etre à la chaîne d'un soleil à l'autre ; avoir à peine les dimanches et les fêtes pour prier Dieu 5 ne peindre presque rien de son goût et de son génie 5 avoir mille autres embarras qu'il seroit trop long de vous expliquer; tout cela me feroit bien vite reprendre le chemin de l'Europe , si je ne croyois mon pinceau utile pour le bien de la religion , et pour rendre l'empereur favorable aux missionnaires qui la prêchent , et si je ne voyois le paradis au bout de mes peines et de mes travaux. C'est là l'unique attrait qui me retient ici , aussi bien que tous les autres Européens qui sont au service de l'empereur.

Quant à la peinture , hors le portrait du frère de l'empereur, de sa femme, de quelques autres princes et princesses du sang , de quelques favoris et autres seigneurs, je n'ai rien peint dans le goût européen. Il m'a fallu oublier , pour ainsi dire , tout ce que j'avois appris , et me faire une nouvelle manière pour me conformer au goût de la nation ; de sorte que je n'ai été occupé les trois quarts du temps qu'à peindre , ou en huile sur de» glaces , ou à l'eau sur la soie , des arbres , des fruits , des oiseaux , des poissons , des animaux de toute espèce ; rarement de la iigurc. Les portraits de l'empereur et des impératrices a\ oient été peints, avant mon arrivée , par un de nos frères , nommé Castiglionc , peintre italien, et très-habile , avec qui je suis tous les jours. Tout ce que nous peignons est ordonné par l'empereur. Nous faisons d'abord les dessins ; il les voit , les fait changer, réformer comme bon lui semble. Que la correction soit bien ou mal , il en faut passer par là sans oser rien dire. Ici l'empereur sait tout, ou du moins la flatterie le lui dit fort haut , et peut-être le croit-il : toujours agit-il comme s'il en éloit persuadé.

Nous sommes assez bien logés pour des religieux ; nos maisons sont propres , commodes , sans qu'il y ait rien contre la bienséance de notre état. En ce point, nous n'avons pas lieu de regretter l'Europe. Notre nourriture est assez bonne; excepté le vin, on a à peu près ici tout ce qui se trouve en Europe. Les Chinois boivent du vin fait de riz , mais désagréable au goût et nuisible à la santé; nous y suppléons par le thé sans sucre^ qui est toute notre boisson.

L'article de la religion demanderoit une autre plume que la mienne. Sous l'aïeul de l'empereur , notre sainte religion se prèchoit publiquement et librement dans tout l«mpire ; il y avoit dans toutes les provinces un très-

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crancl nombre de missionnaires de tout ordre et de tout pays. Chacun avoit son district , son église. Ou y prèchoit publiquement, et il étoit permis à tous les Chinois d'embrasser la religion. Après la mort de ce prince , son fils chassa des provinces tous les missionnaires , confisqua leurs églises , et ne laissa que les Européens de la capitale, comme gens utiles à l'état par les mathématiques , les sciences et les arts. L'empereur régnant a laissé les choses sur le même pied, sans qu'il ait été possible d'obtenir encore rien de mieux. Plusieurs des missionnaires chassés sont rentrés secrètement dans les provinces -, de nouveaux venus les ont suivis en assez grand nombre. Us s'y tiennent tous cachés le mieux qu'ils peuvent, cultivent les chrétientés , et font tout le bien qui est en leur pouvoir ; prenant des mesures pour n'être pas découverts , et ne faisant guère leurs fonctions que la nuit.

Comme dans la capitale nous sommes avoués , nos missionnaires y exercent leur ministère librement. Nos églises sont bâties à l'européenne, belles, grandes, bien ornées, bien peintes, et telles qu'elles feroient honneur aux plus grandes villes d'Europe. Il y a dans Pékin un trèsgrand nombre de chrétiens qui viennent en toute liberté aux églises. On va dans la ville dire la sainte messe, et administrer de temps en temps les sacremens aux femmes , à qui, selon les lois du pays, il n'est pas permis de sortir de la maison , et de se rendre aux églises où se trouvent les hommes. On laisse dans la capitale cette liberté aux missionnaires , parce que l'empereur sait bien qu'il n'y a que le motif de la religion qui nous amène , et que si l'on venoit à fermer nos églises , et à interdire aux missionnaires de prêcher et de faire leurs fonctions , nous quitterions bientôt la Chine ; et c'est ce qu'il ne veut pas. Ceux de nos pères qui sont dans les provinces, n'y sont pas tellement cachés , qu'on ne put les découvrir

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si on vouloit ; mais les mandarins ferment les yeux , parce quils savent sur quel pied nous sommes à Pékin. Que si par malheur nous en étions renvoyés , les missionnaires des provinces seroientbientot découverts et renvoyés à leur tour. Notre ligure est trop diilérenlede la chinoise pour pouvoir être long-temps inconnus. Je suis, etc.

RELATION (extrait) D'UNE PERSÉCUTION GÉNÉRALE

DANS L'EMPIRE DE LA CHINE , E>' IjJjl».

La religion chrétienne n'a pas trouvé dans les deux successeurs de l'empereur Cang-hi , la même estime (pic ce grand prince avoit conçue pour elle. A peine long-tehïng fut-il monté sur -le trône , qu'il voulut que tous les missionnaires des provinces se retirassent à Pékin ou a Canton, et ensuite à Macao ; il lit aussi détruire où employer à des usages profanes toutes leurs églises. Kien-loîig, aujourd'hui régnant, a fait rechercher tous les missionnaires qui étoient rentrés en Chine -, il ne s'est pas contenté de les faire sortir de l'empire, il en a condamné cinq à la mort , avec un de leurs catéchistes, et, ce qui n'étoit presque jamais arrivé à la Chine , il a donné par une sentence publique des martyrs à notre sainte religion.

C'est dans la province de Fo-kien que cette persécution a pris naissance -, celui qu'on en doit regarder comme le principal auteur est le vice-roi, homme prévenu et même furieux contre le christianisme. Ses accusations forment sept chefs : i° Que la religion du Seigneur du ciel étoit prèchée par des Européens , qui ne pouvoient être et demeurer dans l'empire que contre les ordres de 1 empereur ; 3° Qu'on engageoit le peuple à entrer dans cette religion ,

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en donnant deux écus à chacun , et par l'espérance d'un paradis et la crainte d'un enfer; 3° qu'on choisissoit parmi les chrétiens, les plus attachés à leur religion pour les mettre en qualité de catéchistes à la tête de cinquante chrétiens ; 4° cIue ^es chrétiens nhonoroient ni leurs ancêtres ni même Confucius , mais qu'ils rendoient toutes sortes d'honneurs à un étranger appelé Jésus ; 5° que les missionnaires avoient établi, parmi les chrétiens, la coutume de venir leur déclarer secrètement toutes leurs fautes et tous leurs péchés deux fois l'année -, 6° que les filles et femmes chrétiennes afléctoient de ne pomt porter des habits de soie , et de ne point orner leurs tètes de fleurs et de pierreries; et que parmi les filles , il y en avoit qui renonçoient pour toujours au mariage ; 70 que dans quelques maisons des chrétiens , il y avoit des murs doubles et autres retraites propres à tenir cachés les Européens : et que ceux-ci assembloient dans de grandes salles, bâties exprès, les chrétiens et les chrétiennes, leur donnoient un certain pain à manger et un certain vin à boire , et les oignoient d'huile.

Ce vice-roi, après avoir reçu plusieurs dépositions dont il fit dresser procès-verbal, envoya l'officier Fan à Foungaii , avec trois bandes de soldats, qui se dirigèrent sur les divers endroits qui avoient été indiqués comme servant de retraite aux Européens. Les deux premières bandes prirent dans la ville onze chrétiennes , dont huit s'étoient consacrées à une virginité perpétuelle , et formoient une espèce de communauté. On prit aussi cinq chrétiens , s'il faut donner ce nom à un concubinaire déjà apostat. La troisième bande, envoyée dans un village appelé Mo-yang, prit en chemin deux chrétiens qui alloicnt donner avis de ces premiers mouvemens aux missionnaires cachés dans ce -village au nombre de cinq, tous de 1 ordre de Saint- Dominique , et Espagnols de nation , savoir : M. levèque

de Mauricastre , Pierre Martyr Sanz , et les révérends pères Royô , Alcober, Serrano et Diaz. A lentrée du village, ils se saisirent d'un vieillard , et lui ordonnèrent do les conduire dans les maisons des chrétiens. En les parcourant , ils arrêtèrent trois chrétiens et uue chrétienne, tout auprès de 1 "habitation de M. l'évêque. Le bruit éveilla le prélat, et l'avertit de se réfugier ailleurs : les soldats entrèrent dans sa chambre -, ils y trouvèrent des livres européens, et les ornemens de sa chapelle; mais comme c étoit à sa personne surtout, et à celle des autres missionnaires qu ils en vouloient, 1 officier Fan, qui sétoit rendu lui-même dans le village , fit donner sur-le-champ la question à la chrétienne qu'on venoit d'arrêter , pour savoir d'elle où étoient les Européens. La généreuse vierge , âgée de 19 ans , et appelée Marie, sentit une joie si vive de souffrir pour la foi , que cette joie éclata sur son >isage , et offensa l'officier Fan. 11 s'emporta contre elle, et lui dit d'un ton menaçant : « Savez - vous qu'il m'est aisé de vous faire condamnera la mort? — Voilà ma tète, répondit Marie , vous êtes le maître de la faire trancher ; ce sera pour moi le souverain bonheur, » Un chrétien fut ensuite tourmenté, et souffrit avec constance sans déceler les missionnaires -, mais Dieu permit qu'un d'entre eux fût arrêté par les soldats qui environnoient la maison où il étoit caché: c'étoit le P. Alcobcr. Les chrétiens accoururent pour le délivrer , mais il leur défendit d'user de violence ; et , malgré la douloureuse question qu on lui fit souffrir pour lui faire dire où étoit M. l'évêque , il refusa constamment de le déclarer. Le lendemain on fit porter à Foungan le P. Alcober , que la torture avoit mis dans l'impuissance de marcher , et l'on y conduisit en même temps les chrétiens et les chrétiennes arrêtés.

Le gouverneur de la ville et l'officier Fan firent comparoitre les chrétiens et les chrétiennes. Après que plu- 5. 5

sieurs eurent refusé de déclarer la retraite de M. l'évêque et des missionnaires, le chrétien concubinaire, interrogé à son tour, répondit qu'ils demeuroient chez la veuve Miao , une des prisonnières. Il n'en fallut pas davantage pour faire tourmenter cruellement cette veuve , et neuf autres chrétiennes ; mais leur constance ne se démentit pas-, et la plus violente question ne put leur arracher leur secret. Enfin une onzième prisonnière, épouvantée de l'appareil des tortures qu'on lui préparoi t, déposa ce qu'elle en savoit, et ajouta qu'on l'avoit faite chrétienne par importunité et comme malgré elle. L'officier ne laissa point cette infidélité sans récompense -, quelques aunes d'une pièce de soie en furent le prix, et on la fit porter en chaise chez elle. Dans cette torture l'officier Fan se montra si cruel , que les gentils qui étoient présens , et le gouverneur lui-même, ne purent retenir leurs larmes. Les deux juges se prirent de paroles 5 le gouverneur dit à l'officier qu'il tourmentoit en barbare des innocens ; et l'officier , fier de la protection du vice-roi , osa reprocher au gouverneur , quoique supérieur en dignité , qu'il mollissoit dans les devoirs de sa charge. Une servante , se laissant vaincre à la violence des tourmens, promit de livrer deux Européens , et mena dans l'endroit où ils se tenoient cachés entre deux planchers; c'étaient les PP. Serrano et Diaz.

Ce fut pour l'officier Fan une joie bien sensible que la prise de deux missionnaires. Il leur demanda où étoit M. l'évêque, et sur ce qu'ils répondirent qu'ils n'en savoient rien , il fit donner des soufflets au P. Serrano , et la torture au P. Diaz. Voici la manière cruelle dont se donnent ces soufflets : le patient est à genoux 5 un officier se place derrière lui , et , mettant un genou en terre , il lui prend la tète par la tresse des cheveux, et la renverse sur celui de ses genoux qui est resté élevé, de manière qu'une

des joues du patient est placée horizontalement; alors un autre officier du mandarin , tenant à la main un instrument assez semblable à une semelle de soulier , et faite de quatre lames de cuir cousues ensemble , décharge à tour de bras sur cette joue le nombre de soufflets ordonnés par le mandarin. Un seul suffit pour faire perdre connoissance, comme font avoué plusieurs de ceux qui en ont fait l'expérience. Souvent les dents en sont brisées dans la bouche, et la tète enfle horriblement. Si le nombre des soufflets est grand, on les partage sur les deux joues.

Cependant le chrétien qui avoit fourni un nouvel asile à M. Yévêque , désespérant de pouvoir le tenir long-temps caché, alla lui représenter le danger auquel il l'exposoit lui et toutes les personnes de sa maison. «Mon cher ami , lui dit le prélat, vous allez être satisfait. » En parlant ainsi , il sortit de la maison et alla se montrer au milieu du village. Il fut bientôt arrêté et mis dans les fers le 3o juin. Le P. Rojo , ayant appris que M. l'évêque s'étoit livré lui-même , suivit son exemple.

Après cet événement, les juges ne différèrent pas à faire un interrogatoire général. Ils firent comparoitre tous les prisonniers , et ils s'adressèrent d'abord à une chrétienne nommée Thérèse : <c Qui vous a conseillé la virginité ? lui demanda-t-on. — C'est , répondit-elle , moi-même. — Dites du moins, reprit-on, combien vous êtes pour servir les Européens , et pour vous prêter à leurs plaisirs » ? Thérèse répondit : « L'odieuse idée que vous avez de leur conduite fait bien voir que vous ne les connoissez pas. Sachez que j'ai en horreur les infamies que vous nous imputez. » Sur cette réponse , l'officier Fan fit mettre Thérèse à la torture. On interrogea ensuite ses compagnes, qui répondirent toutes que personne ne les empèchoit de choisir l'état du mariage, mais qu'elles préféroient celui delà virginité par l'estime que Thérèse leur avoit inspirée pour cette

vertu. « Oui , reprit Thérèse , c'est moi qui ai donné ce conseil ; s'il y a en cela du crime , je dois seule en porter la peine : rendez la liberté à toutes les autres. » Le gouverneur, se tournant alors vers les missionnaires, demanda au P. Alcober pourquoi ilétoit venu à la Chine. « C'est , répondit le père , pour prêcher la religion chrétienne; » et là - dessus il expliqua les commandemens de Dieu. L'officier Fan lui fit , au sujet des prisonniers , des questions que la pudeur ne permet pas de rapporter. Le père lui dit que des questions si dignes d'un ministre de Satan ne méritoient pas de réponse. L'officier adressa ensuite la parole à M. l'évêque , et lui demanda depuis quel temps il étoit dans l'empire. Le prélat lui répondit qu'il y étoit entré sous le règne de l'empereur Cang-hi , pour faire connoitre la sainte loi et la seule véritable religion. Il en expliqua ensuite les principaux points avec tant d'éloquence et d'onction , qu'il toucha et attendrit les assistans, et avec tant de zèle et de véhémence , qu'à la fin la voix lui manqua. Le P. de Royo , interrogé à son tour , dit qu'il étoit dans l'empire depuis trente ans pour prêcher la même religion. On ne demanda rien aux PP. Serrano et Diaz.

Le 10 juillet, tous les missionnaires, cinq chrétiens et la généreuse Thérèse partirent de Fou-ngan pour être conduits à Fou-tcheou-fou , capitale de la province. Ils étoient chargés de chaînes qui leur tenoient les mains et les pieds étroitement serrés , et dans cet état ils furent portés sur des charrettes ; suivis d'un grand nombre de chrétiens qui envioient leur sort, et qui les exhortoient à soutenir la gloire de la sainte religion. D'autres chrétiens accoururent aussi de divers endroits pour leur offrir, à leur passage, des rafraîchissement. Les infidèles venoicnt en foule attirés par la nouveauté du spectacle. Les uns chargeoient d'injures les saints confesseurs de Jésus-Christ , les appc-

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lant magiciens, impudiques, scélérats, fils du diable , et leur donnant tous les autres noms que leur malice leur suggéroit. Quelques autres se montroient compatissans et reprenoient les premiers: «Il suffit de les voir, disoient-ils , pour reconnoître leur innocence -, des hommes coupables des crimes qu'on impute à ceux-ci , ne sauroient avoir cet air respectable que nous leur voyons. »

A leur arrivée dans la capitale , le vice-roi les fit surle-champ comparoître devant son tribunal , renouvelant à peu près les mêmes questions qu'on leur avoit faites à Fou-ngan. Il demanda à M. l'évèque par Tordre de qui il étoit venu dans la Chine , et s'il engageoitles Chinois par argent à se faire chrétiens. Le prélat répondit que le souverain pontife l'avoit envoyé pour prêcher la religion chrétienne. « Pour ce qui est , ajouta- 1- il, d'engager les Chinois à l'embrasser par argent, je suis bien éloigné de le faire. On m'envoie tous les ans d'Europe ce qui est nécessaire pour mou entretien, et rien de plus. Ma manière d'engager ceux qui veulent m écouter, à se faire chrétiens , est de leur montrer l'excellence de la religion que je leur prêche. Je le fais simplement et sans art ; je ne trompe personne ; je ne baptise que ceux qui le veulent bien-, il faut même qu'ils le demandent instamment: et c'est ce que ne peuvent manquer de faire ceux qui connoissent notre religion. La Chine ne s'obstine à la rejeter que parce qu'elle ne la connoit pas-, mais elle résiste en vain, il faudra bien qu'elle l'accepte un jour. » Ce discours , si digne du zèle d'un apôtre , ne tarda pas à être payé de vingt-cinq soufflets que le vice-roi fit donner inhumainement au saint prélat; après quoi il ordonna qu'on distribuât les trois bandes des confesseurs de Jésus- Christ dans les prisons de la ville , où ils furent rejoints deux jours après par neuf autres chrétiens et cinq chrétiennes.

Le 3o juillet, tous ceux qui étoient dans les fers comparurent ensemble devant un autre tribunal , composé de plusieurs gouverneurs. On demanda aux prisonniers pourquoi ils s'étoient attachés à la religion chrétienne; ils dirent unanimement qu'ils l'avoient embrassée , et qu'ils vouloient continuer à la suivre , parce qu'ils la reconnoissoient pour véritable. Un seul déclara qu'il y renonçoit, et protesta qu'il n'avoit été jusque-là chrétien que pour obéir à ses parens qui, étant eux-mêmes de cette religion , l'y avoient fait entrer , et l'y avoient élevé. Ce discours déplut à l'un des juges. Il reprit aigrement cet apostat , et lui dit qu'il montroit un bien mauvais cœur de vouloir abandonner les exemples et les enseignemens de ses parens. Les juges marquèrent ensuite , à plus d'une reprise , leur compassion pour les chrétiennes , en voyant leurs mains horriblement meurtries par les tortures. Ils adressèrent surtout la parole à la plus jeune , qui y avoit été appliquée deux fois. « Qui vous a si cruellement maltraitée? lui demandèrent-ils. «—C'est par ordre de l'officier Fan , répondit-elle , que nous avons toutes souffert la question. — Pourquoi , lui dirent les juges , ne portez-vous sur la tête aucune parure, comme fleurs, pierreries, et perles? — Tout cela n'est que vanité, répliquât-elle. Notre sainte religion nous apprend à mépriser la gloire passagère et les faux plaisirs de cette vie -, tout cela n'est rien en comparaison du paradis que nous voulons mériter. »

L'officier , dans les instructions qu'il avoit données , avoit accusé les missionnaires dHimpudicité et de magie. L'unique fondement d'une calomnie si atroce étoit quelques remèdes trouvés parmi leurs effets , et en particulier une caisse d'ossemens que le P. Alcober avoit mise en dépôt chez un chrétien. L'officier prétendoit, en premier lieu , que les missionnaires tuoient de petits enfaus et

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tiroient de leurs têtes des philtres propres à faire consentir le sexe aux plus infâmes passions -, et en second lieu , que l'usage des remèdes européens étoit d'en empêcher les suites. Les missionnaires , interrogés sur ces deux accusations , répondirent qu'elles étoient toutes les deux fausses, et que de plus la première étoit absurde. «Mais , dirent les juges, qu'est-ce donc que cette caisse d'ossemens?qu'en faitesvous , si vous ne vous en servez pour exercer quelque art magique? — Ce sont, répondirent les missionnaires , les précieux restes d'un de nos prédécesseurs d'une vertu extraordinaire , lequel , sous la dynastie précédente , fut tué par une bande de voleurs. INous aurions souhaité pouvoir les envoyer en Europe, dans le royaume qui est sa patrie et la nôtre , mais nous n'en avons pas encore, trouvé l'occasion favorable depuis qu'il nous ont été remis entre les mains par les chrétiens qui les avoient recueillis. » Les juges voulurent faire la visite de la caisse, et ayant pris avec eux des experts dont la profession est à la Chine d'examiner les cadavres, on trouva les ossemens presqu'en poussière. L'officier Fan s'en prévaloit comme si c'eût été un indice que c'étoient des ossemens de petits enfans. Les experts , au contraire, disoient qu'à les voir on ne pouvoit juger autre chose, sinon qu'ils étoient d'une personne morte au moins depuis un siècle. On ne savoit que décider , lorsqu'on trouva un article de vertèbre assez entier pour être mesuré. Sa hauteur étoit de cinq lignes et demie du pied chinois (qui est presque égal au pied français , et qui se divise en dix pouces seulement , et le pouce en dix lignes). Il résultoit que les ossemens étoient dune grande personne : le fait étoit évident; et comme l'officier Fan s'obslinoit encore à soutenir que c'étoient des ossemens d'enfans, les juges l'accusèrent de mauvaise foi et d'ignorance. « Tenons-nous-en, ajoutèrent-ils, aux livres des tribunaux qui marquent la mesure des ossemens du corps

l\0 LETTRES ÉDIFIANTES

humain , et qui prescrivent la manière dont nous devons procéder dans ces sortes de vérifications ; autrement nous allons contre les lois. » Ils dressèrent l'acte de vérification et le portèrent au juge criminel de la province, qui approuva et leur procédé et la sentence dans laquelle ils déclaroient les missionnaires innocens.

De son côté, 1 officier Fan alla accuser les juges, auprès du vice -roi, de s'être laissé corrompre par argent. Il lui dit que des chrétiens étoient venus de Fou-ngan avec des sommes considérables , qu'ils avoient répandues abondamment dans les tribunaux , et que les soldats , les greffiers , et généralement tous les officiers de justice étoient gagnés. Sur cette accusation, quoique destituée de preuves, le vice-roi cassa toutes les procédures •, il appela d'autres gouverneurs à la place des premiers, et il fit venir des villes voisines d'autres chrétiens , et en particulier la chrétienne que l'officier Fan avoit récompensée pour avoir apostasie , et pour avoir indiqué les demeures des missionnaires. Cette chrétienne se repentoit déjà de son apostasie \ elle la rétracta alors , et elle accusa l'officier de la lui avoir conseillée auparavant en secret, et de l'y avoir déterminée par ses artifices. Le vice-roi fit emprisonner des gentils arrivés depuis peu de Fou-ngan et l'aubergiste qui les logeoit. Il fit en même temps arrêter des marchands qui portoient tous les ans de Canton dans le Fokien la pension pour les missionnaires, et des chrétiens qui étoient venus de Fou-ngan pour secourir les prisonniers, et qui furent convaincus d'avoir donné de l'argent aux soldats , pour procurer quelques soulagemens aux confesseurs de la foi. Les soldats mêmes furent cassés de leurs charges et condamnés à porter deux mois la cangue; enfin , tout alla au gré de l'officier Fan. Les chrétiens, et même les gentils furent maltraités selon son caprice. Il mit les uns à la cangue , et condamna les autres à la bas-

tonnade, où à être reconduits chez eux chargés de chaînes. Il ordonna à six chrétiens d'adorer une idole, et cinq d'entre eux, ayant constamment refusé de le faire, reçurent par son ordre chacun quarante coups de bâton; le sixième eut la Lâcheté impie de lui obéir.

Aussitôt que les nouveaux* juges furent arrivés, ils commencèrent de nouveaux interrogatoires, et ils les réitérèrent à l'infini, dans l'espérance de trouver quelque preuve de rébellion , d'impudicité ou de magie. On appliqua le P. Diaz, et ensuite Thérèse , à la torture , sans en pouvoir tirer aucun aveu qui donnât, lieu à une sentence de condamnation. On voyoit tous les jours les missionnaires revenir de l'audience à la prison le visage enflé et meurtri de soufflets. Le P. Scrrano en eut la peau des joues enlevée et le visage tout ensanglanté. M. l'évèque en a reçu en tout g5 , sans qu'on ait eu le moindre ménagement pour son grand âge. Outre les soufflets , les PP. Alcober et Royo ont souffert une fois la bastonnade 5 le P. Diaz l'a soufferte deux fois, et deux fois la torture aux pieds. Cependant le vice-roi pressoit les juges de porter un arrêt de condamnation , et il commençoit à appeler leurs délais des lenteurs affectées. L'embarras de ces juges n'étoit pas d'accorder la droiture naturelle avec la condamnation qu'on exigeoit d'eux : ils étoient tous résolus de sacrifier la justice à la faveur du vice-roi , ou du moins à la crainte de son ressentiment; mais il falloit garder une forme dans le jugement, et faire parler les lois dans une sentence où ils dévoient porter la sévérité jusqu'au dernier supplice-, voici comme ils s'y sont pris pour motiver X arrêt qu'ils ont rendu au commencement de novembre \rj^Ç> ? et qu'ils ont dressé au nom du vice-roi , qui a voulu l'envoyer en la forme suivante à l'empereur.

Tcheou-hio -kien , vice-roi de Fo-kieu: «Pe-to-lo, Hoa-king-chi, Hoang-tching-te, Iïoang-tching-koue et

Fei-jo-yong (ce sont les noms chinois de l'évêque et des quatre pères), sont tous des Européens, lesquels s'étoient rendus en cachette , à l'aide de Ko-hoei-gin , dans cette province, et s'étoient bâti une église dans laquelle ils débitoient leur pernicieuse doctrine ; oignant d'huile le front de tous ceux qui embrassoient leur religion , et leur donnant un certain pain à manger et un certain vin à boire 5 ils les obligeoient à brûler les tablettes de leurs ancêtres, auxquels ils les faisoient renoncer, même jusqu'à ne plus reconnoître aucune légitime subordination pour les supérieurs ou les parens; et cela avec un tel entêtement , que la mort même n'est pas capable de les faire changer. Ces Européens réussissoient d'autant mieux à les amener jusqu'à ce point d'aveuglement , qu'ils leur font entendre que tous ceux qui suivront leur religion monteront au ciel après leur mort-, et que par la suite des temps , lorsque ce monde visible périra , ils ressusciteront tous en reprenant une nouvelle vie. Dans ces églises , ils faisoient faire des assemblées d'hommes et de femmes dont le nombre montoit à plusieurs milliers, et faisoient des distributions d'argent, ce qui attiroit quantité de gens du peuple. Les filles qui , ayant embrassé cette religion , ne se marioient jamais, s'appeloient du nom de vierges de profession. Pe-to-lo et autres, faisant régulièrement chaque année le catalogue de tous ceux qu'ils avoient engagés à se faire chrétiens , louoient exprès certaines gens du peuple pour porter le susdit catalogue à Macao, d'où il étoit envoyé à Manille, et de Manille au chef de leur religion en Europe. Les mêmes porteurs leur rapportoient à Fou-ngan la pension d'argent qui leur étoit venue d'Europe , et qu'ils trouvoient entre les mains d'un de leurs supérieurs résidant à Macao. Cet argent servoit à leurs besoins et à leur nourriture. Ce Pe-lo-lo et autres , sachant que leur religion étoit défendue , et que s'ils gardoient

leurs habillemens européens, ils ne pourroient aller et venir avec autant de liberté, sortoient de Macao le plus secrètement qu'ils pouvoîent , après s'être fait raser la tête , et accommoder les cheveux à la manière chinoise , après avoir changé tout leur habillement, et avoir appris la langue mandarine ; afin qu'étant ainsi déguisés , ils pussent être à couvert des recherches , et parvenir sûrement à Fou-ngan , pour y prêcher leur religion. Les lettrés et les gens du peuple étoient devenus si infatués de ces prédicateurs , que tous se disputoient à l'envi l'honneur de les inviter et de les recevoir chez eux , et même de leur bâtir secrètement des églises. Comme la plupart des chrétiens avoient des appartemens éloignés de la rue , ils pouvoient aisément les y cacher ; ce qui a fait qu'on a été plusieurs années sans pouvoir les découvrir, jusqu'à ce qu'enfin on est venu me donner avis de tous ces désordres. M'étant assuré de la vérité des faits par de nouvelles informations, j'envoyai saisir Pe-to-lo et les autres criminels, aussi bien que tous leurs effets étrangers, comme livres, images, ornemens et meubles. Ce qui ayant été exécuté, je les ai fait comparoître en ma présence; et, les ayant secrètement examinés , j'ai tiré de leurs propres bouches l'aveu de tous les forfaits ci-dessus mentionnés. « Or maintenant que Pe-to-lo, après avoir été banni par un arrêt public de la cour , a eu l'audace , non-seulement de faire venir dans le Fo-kien quatre Européens pour y prêcher la religion chrétienne , mais de rentrer lui-même et de se déguiser, pour pouvoir se cacher dans le district de Fou-ngan , et tout cela dans le dessein de pervertir les cœurs 5 ce qui est allé à un tel point , que tous ceux , soit des lettrés, soit du peuple, qui ont embrassé leur religion, ne veulent plus la quitter , quelques moyens qu'on emploie pour les faire changer 5 le nombre de ceux qu'ils ont ainsi pervertis est si grand , que de quelque côté qu'on se tourne

dans le district de ce Hien , on ne voit autre chose; Lien plus , les gens même des tribunaux et les soldats leur sont dévoués. Dans le temps que ces Européens furent pris, et lorsqu'on les conduisoit enchaînés à la capitale, on a vu des milliers de personnes venir à leur rencontre , et se faire un honneur de leur servir de cortège ; plusieurs, s'appuyant sur le brancard de leurs charrettes, leur témoin gnoient par leurs pleurs la vive douleur dont ils étoient pénétrés ; des filles et des femmes se mettoient à genoux sur leur passage , en leur offrant toutes sortes de rafraichissemens. Tous enfin vouloient toucher leurs habits, et jetoient de si hauts cris , que les échos des montagnes voisines en retentissoient.Un bachelier, nomméTclnng-sieou, a eu l'impudence de se mettre à la tète de cette multitude, pour l'exhorter , en disant ces paroles et autres : « C'est pour Dieu que vous souffrez ; que la mort même ne soit pas capable de vous ébranler. » Aussi son exhortation at-elle produit sur ces esprits un tel elfet que , malgré la rigueur des examens et la terreur des menaces, lors du jugement, tous ont répondu unanimement: « Nous sommes résolus à tenir ferme, nous ne changerons jamais de religion. » Entre ces criminels, il y en a qui l'ont de leurs maisons des lieux de retraite à ces Européens rebelles . qui ont le talent de s'attacher si étroitement les cœurs, et qui depuis si long-temps ont abusé de la crédulité d'un si grand nombre de personnes, sans qu'il nous reste aucune espérance de pouvoir les détromper. A tous ces traits, qui ne reconnoit l'esprit de révolte , d'autant plus pernicieux qu'il est plus caché? C'est pourquoi nous condamnons, conformément à nos lois, ledit Pe-to-lo à avoir la tête tranchée , sans attendre le temps ordinaire des supplices ; pour les quatre autres Européens, nous les condamnons pareillement à être décapités dans le temps ordinaire. A l'égard de Ko-hoei-gin , nous le condamnons à èti e étranglé

ÉCRITES DE LA CHINE. f\5

dans le lemps ordinaire. Quelques-uns des chrétiens seront seulement marqués au visage 5 quelques autres seront condamnés à un certain nombre de coups de bâton , proportionné à la qualité du délit de chacun. Ceux qui voudront racheter les coups de bâton le pourront faire. »

Dans le temps qu'on portoit cette sentence dans le Fokien, des ordres secrets étoient donnés dans toutes les autres provinces pour découvrir les Européens enseignant la religion du Seigneur du ciel , et pour abolir cette secte, qui est ici appelée perverse. Ces ordres ont été plus ou moins Cdèlement exécutés, selon que les gouverneurs les ont différemment interprétés à leurs inférieurs. Dans plusieurs endroits la fureur des idolâtres a éclaté sur tout ce qui apparlenoit à la religion ; rien n'a échappé à leur vigilance sacrilège; et la plupart des églises ont été détruites de fond en comble. Parmi les chrétiens qui ont été traînés devant les tribunaux , il s'en est trouvé dans toutes les chrétientés qui se sont montrés fermes et inébranlables dans leur foi ; la ferveur en a porté quelques-uns à se présenter d'eux-mêmes aux mandarins, pour avoir occasion de souffrir pour elle. Néanmoins tous les chrétiens de la Chine n'ont pas, à beaucoup près, montré le même zèle. Plusieurs, dans divers endroits, l'ont honteusement désavouée et lâchement abandonnée ; il y a même des chrétientés où le plus grand nombre a signé des actes d'apostasie. La plupart des missionnaires ont eu peine à trouver un asile pour se dérober aux recherches. Aussi plusieurs , rebutés partout , ont pris le parti de courir dans des barques les lacs et les rivières, et d'autres se sont exposés à faire le voyage de Maccio.

Du nombre de ceux qui ont osé tenter cette dernière voie a été le P. Boboiïer , vieillard septuagénaire. En arrivant de nuit, afin d'échapper aux corps -de -garde chinois, il brisa contre un rocher la petite barque qui le

portoit. Il grimpa comme il put, dans les ténèbres, sur une petite montagne escarpée, et nous envoya au point du jour son batelier en grand secret pour demander des habits européens. Peu après, est aussi venu M. de Martillat, évoque d'Ecrinée. Il avoit été cité devant un tribunal et rudement frappé. Sa retraite fut bientôt suivie de celle de M. de V erthamon , abandonné de tous ses chrétiens ; après lui , sont arrivés les PP. Tchifoni et Blatsioni. Ce dernier s'étoit réfugié dans la maison qui servoit d'asile au P. Beuth; forcés de fuir pendant la nuit à cause d'un incendie, ils rencontrèrent un mandarin qui , à la lueur d'un flambeau , les reconnut pour étrangers. Il ne lui fut pas difficile d'arrêter le P. Beuth , affaibli par une maladie de plusieurs mois ; le P. Matsioni prit la fuite ; mais , forcé de s'arrêter pour se reposer , une bande de soldats l'aperçut. Il fit alors semblant de dormir ; on le réveilla et on l'interrogea:, mais le père ne répondit que par des contorsions telles qu'en pourroit faire un malade qui souffre. Cependant un des soldats, voyant à son chapelet qu'il étoit chrétien , proposa de le mettre chez un chrétien demeurant tout près. Cet avis fut suivi : «Tiens, Voilà un homme de ta religion qui souffre ; preuds soin de le soulager, » dirent-ils au chrétien chinois. Le mandarin qui avoit arrêté le P. Beuth, eut aussi beaucoup d'égards pour lui. Agissant comme s'il l'eut pris pour un marchand étranger, il se contenta de le faire conduire à Macao. Par malheur, le mandarin de Hjang-chau , voisin de Macao , lit arrêter le père, et le laissa plusieurs heures exposé aux insultes de la populace, qui le chargeoit d'injures, et lui rcprochoit de ne pas honorer ses parens, d'arracher les yeux aux mourans, de tuer les petits enfans pour en faire servir la tête à des sortilèges. Ils lui arrachoient les cheveux et la barbe, et lui faisoient souffrir toutes sortes d'indignités. Enfin le mandarin fit étaler à ses yeux les

instrumens de la question et les fouets. Après quoi il vomit toutes sortes d'injures et de blasphèmes, et dit au père: « Est-il bien vrai que tu te persuades de n'être pas connu ? Tu es un Européen venu ici pour prêcher la religion chrétienne. — Gela est vrai , répondit le P. Beuth. — Or , dismoi, qu'est-ce que le Dieu que tu veux faire adorer? — C'est celui qui a créé le ciel et la terre. — Oh ! le malheureux ! reprit le mandarin ; est-ce que le ciel et la terre ont été créés? Qu'on lui donne dix soumets. «Après qu'on eut exécuté cet ordre injuste et cruel, le mandarin prit un pinceau et en forma les deux caractères chinois qui expriment le saint nom de Jésus ; puis il les fit présenter au P. Beuth , en lui demandant ce que c'étoit. Le père répondit que c'étoit le nom de la seconde personne de la Sainte-Trinité, qui s'est fait homme pour notre salut. « Autres dix soufflets ! » s'écria le mandarin , et il procura ainsi à ce digne missionnaire la gloire de souffrir directement, et d'une manière toute spéciale, pour le saint nom de Jésus. Après d'autres demandes, d'autres réponses, et d'autres décharges de soufflets sur le visage qui en fut horriblement enilé , le mandarin renvoya sa victime à Macao , en lui disant qu'il lui faisoit grâce de la bastonnade. Le P. Abonnio après avoir été trainé de prison en prison , a aussi été conduit ici-, arrêté dans le Chan-si , les soldats le maltraitèrent de soufflets , pillèrent ses meubles, et tuèrent son domestique. Le mandarin , ayant appris que le missionnaire vouloit porter ses plaintes sur cette mort et sur le pillage de ses effets, se transporta dans la prison, fit des excuses au père, et promettoit de lui faire rendre la liberté. Mais les tribunaux, voulant prendre une connoissance plus ample du procès, ordonnèrent de faire comparoitre le prisonnier. Alors le mandarin le suivit de près pour lui demander en grâce de ne lui susciter aucune mauvaise affaire. Le P. Abormio ne vouloit pas tirer du mandarin une ven-

geance qu'il ne jugeoit pas devoir être utile à la religion. Mais celui-ci , résolu de se mettre à quelque prix que ce fût à couvert des accusations qu il craignoit , forma le cruel dessein de faire mourir secrètement le père dans la prison , et chargea un soldat de l'étouffer avec du papier mouillé. Ses ordres auroient été exécutés, sans un seigneur condamné à une prison perpétuelle , et qui avoit trouvé auprès du digne missionnaire l'avantage incomparable de connoître la véritable religion. Instruit de l'ordre secret du mandarin, il lui fit déclarer que si le père mouroit dans la prison , il en écriroit à un de ses parens, puissant en cour. Le mandarin, outré de se voir découvert, s'en vengea en faisant attacher les prisonniers par des chaînes aux deux murailles opposées d'un cachot assez étroit , en sorte qu'ils ne pouvoient ni se tenir debout, ni s'asseoir, ni même se remuer, ce qui dura un mois et demi; et pendant ce temps les prisonniers , que le P. Abormio avoit convertis et baptisés au nombre de cinq, ne cessèrent de bénir Dieu, et de chanter ses louanges. Enfin il fut décidé que le missionnaire seroit renvoyé à Macao. Dans le chemin , il n'a manqué aucun jour de prêcher ; et comme il parle bien le chinois, plusieurs mandarins ont voulu l'entendre, et l'ont invité à leur table. Il a passé plus d'une fois la plus grande partie de la nuit à disputer contre des lettrés gentils. Quelques-uns lui ont promis d'examiner la religion chrétienne. Le seul mandarin dont il ait été maltraité sur sa route, est celui de Hvang-chan, qui en avoit visé si cruellement peu auparavant envers le P. Beuth. Voici une partie de l'entretien qu'ils eurent pendant l'audience. Le mandarin lui dit: «Es-tu Chinois ou Européen?» Le père répondit : « Je suis Européen. — Cela est faux dit le mandarin, tu es Chinois comme moi-, j'ai connu ta mère dans le Hou-quang, et je l'ai déshonorée. Qu'on donne dix souillcts cà ce menteur pour avoir méconnu sa patrie. »

ÉCRITES DE LA CHISE. /JC)

Apres les soufflets , le mandarin reprit la parole : « Dis-moi quelle est ta religion ? — J'adore le Seigneur du ciel. » Le mandarin dit : « Est-ce qu'il y a un Seigneur du ciel ? Il n'y en a point. Tu ne sais ce que tu dis avec ton Seigneur du ciel. » Le père répliqua : «Dans une maison , n'y a-t-il pas un chef de famille? dans un empire, un empereur ? dans un tribunal, un mandarin qui préside? De môme le ciel a son Seigneur qui est en même temps le maître de toutes choses . » Sur ces réponses , le mandarin fit frapper et mettre deux fois à la question ce généreux confesseur de la foi.

Le P. de NeuviaUe est aussi venu à Macao. Il est vrai que la persécution n'a pas été la principale raison de sa retraite 5 il s'est vu obligé de venir prendre soin des affaires de notre mission, affligée de la perte qu'elle vient de faire dans la même année de plusieurs de ses meilleurs sujets: le P. Hervieu, supérieur-général 5 le P. Chalicr t son successeur, qui a succombé peu de mois après 5 le P. Beuili, qui n'a survécu que deux mois à ses souffrances , et le jeune P. de Saint-André qui se disposoit, par les études de théologie, à travailler bientôt au salut des âmes.

On a remué ciel et terre pour découvrir le P. Lefevre, qui étoit parti depuis trois jours, pour passer de la province de Kiang-si à celle de Kiang-nan, lorsqu'on vint l'arrêter. On saisit, on pille tout ce qui se trouve; on confisque la maison . qui ensuite a été détruite. Comme on trouva, parmi ses effets, des cierges de cire blanche , les gens du tribunal s'imaginèrent qu'ils étoient faits de graisse humaine, parce qu'à la Chine on ne sait pas blanchir la cire. Une accusation de cette nature, tout absurde qu'elle étoit, pouvoit allumer de plus en plus le feu de la persécution ; quelques chrétiens zélés s'empressèrent de donner de l'argent, pour qu'elle ne fût pas couchée sur les registres. Il n'est pas difficile à la Chine 3. i

5o LETTRES ÉDIFIANTES

de faire passer ainsi de l'argent aux tribunaux subalternes, et d'en acheter même les sentences qu'on désire. Outre l'avidité des Chinois , l'impunité laisse une grande liberté aux tribunaux, parce qu'il n'est pas aisé au peuple de porter ses plaintes aux mandarins supérieurs. Dans la chrétienté de la montagne de Mou-pouan-chan , où les fidèles, dans l'éloignement du commerce des gentils, étoient une véritable image de la primitive Eglise, l'enfer a également exercé toutes ses cruautés : tortures, bastonnades, prisons, tous les mauvais traitemens ont été employés, et le P. de la Roche s'est vu obligé d'aller chercher une retraite au milieu des bois. Le P. du Gad s'est aussi enfui , et avant que de trouver où se réfugier , il a couru assez long-temps sur les lacs et sur les rivières. Enfin il est arrivé dans la retraite du P. de Neuvialle , et où il éloit la ressource et le conseil de tous les missionnaires des environs \ il l'a partagée avec lui. Les belles chrétientés du Kiang-nan se sont moins ressenties que les autres des troubles et des vexations , parce qu'elles sont si nombreuses qu'il y a des chrétiens dans tous les tribunaux qui suppriment par eux-mêmes les ordres de faire des recherches, ou qui en donnent avis avant qu'ils soient expédiés, afin que les autres chrétiens les fassent supprimer par a rgent.

La ville de Macao, quoique soumise à la domination portugaise , n'a pas été entièrement garantie de l'orage. Le féroce mandarin de Hyang-clian s'y transporta la veille de Pâques 1747» Il s'arrêta près la petite église où l'on baptise les catéchumènes chinois ; le sénat , composé de trois présidens et de douze conseillers, alla l'y visiter. Le mandarin demanda qu'on fermât l'église en sa présence \ mais le sénat répondit que notre religion ne nous permettoit pas d'exécuter un pareil ordre ; que l'église n'apparlenoit pas aux Chinois, mais aux Portugais. Ce-

ÉCRITES DE LA CHINE. 5l

pendant il persista et demanda qu'on lui donnât la clef de leglise pour la fermer lui-même. Cette clef étoit entre les mains du P. Loppez , qui la refusa et protesta qu'il aimeroit mieux donner sa tète. Une réponse si ferme étonna le mandarin ; il se contenta d'afficher un écrit où il étoit défendu de se servir de l'église en question , et il se retira aussitôt , craignant sans doute une émeute delà populace. Quant à la capitale, aussitôt après ledit de proscription , on commença à inquiéter les chrétientés des environs. Quoique les chrétiens passassent pour fermes dans la foi , plusieurs ont cependant apostasie à la vue des maux dont on les menaçoit. D'autres ont courageusement soutenu les tortures, la perte de leurs Liens, de leurs emplois, ou la ruine de leurs familles. Les croix et autres marques de leur piété ont été profauées et brûlées. Quelques-uns ayant déclaré qu'ils les avoient reçues du P. Da Hocha, il a été cité devant le gouverneur de Pékin , et a confessé qu'elles venoient en effet de lui. Sur son aveu . le gouverneur a dressé une accusation contre lui et l'a présentée à S. M., en demandant à quelle peine il devoit être condamné. Mais l'empereur a répondu qu'il lui faisoit grâce. Ce prince a nommé en même temps deux grands de sa cour pour protéger les Européens qui sont dans sa capitale : protection fort équivoque, et sur laquelle il n'est pas naturel que l'on compte beaucoup. Cependant, pour ne rien omettre de ce qui pouvoit servir à la défense de la religion, les Européens ont dressé un mémoire qu'ils ont remis aux deux protecteurs pour le faire passer à l'empereur; mais ces patrons peu affectionnés ont tant différé, qu'ils ont donné le temps à ce prince de partir pour un voyage d'environ deux mois. Enfin, un peu avant son retour, ils ont indiqué une assemblée où ils ont appelé tous les missionnaires de Pékin. Le plus distingué de ces deux seigneurs, nommé Né-hong, premier ministre

5a LETTRES ÉDIFIANTES

et favori de l'empereur, a ouvert la séance par des discours vagues qui regardoient , pour la plupart, l'Europe et ses divisions en divers états. Le P. Gaubil les lui montra dans un atlas. Le Né-kong se mit ensuite à exagérer les attentions et les bontés de S. M. pour les Européens : après quoi il montra assez clairement combien il y avoit peu de fonds à faire sur 5a protection , en demandant comment on oseroit présenter à l'empereur un écrit où il s'agissoit de proposer que la religion chrétienne fût approuvée. On le laissa haranguer long-temps, afin de mieux connoitre ses sentimens. Ensuite le P. Gaubil prit la parole, et parla dignement pendant un temps considérable. Le Né-kong ne voulut pas répondre au discours du P. Gaubil , et recommença h parler des bontés de l'empereur pour les Européens, ajoutant que s'il les combloit de bienfaits, ce n'étoit pas qu'il eût besoin de leurs mathématiques, peintures et horloges-, mais que cela venoit uniquement de la magnificence de son cœur , qui embrassoit toute la terre. Plusieurs missionnaires relouchèrent quelques-unes des raisons apportées par té P. Gaubil. Enfin le second protecteur voulut ramener le Né-kong à la question principale; mais celui-ci lui imposa silence d'un geste, et conclut la conférence, en offrant aux Européens toutes sortes de bons offices. Il leur recommanda aussi d'aller tous au devant de l'empereur à son retour ; ce qu'ils n'ont point manqué de faire, lorsque ce prince est rentré dans la capitale, sur la fin de novembre 1 74^>-

Avant ce voyage , nos pères de Pékin avoient chargé le F. Castiglione , peintre italien, particulièrement estimé de l'empereur , de profiter de la première occasion pour parler à ce prince. Ce parti ne laissoit pas d'avoir ses risques ; car quoique ce frère , avec deux autres peintres, jésuites comme lui, voient souvent S. M. , il ne leur est

cependant pas permis de lui parler d'aucune affaire, à moins qu'ils ne soient interrogés-, d'ailleurs user de cette voie, c'est choquer les grands qui nous ont toujours témoigné leur ressentiment, toutes les fois que nous avons voulu nous en servir. On recommanda seulement au F. Castiglione d'implorer en deux mots la clémence de ce prince. L'occasion de parler au monarque ne tarda pas à se présenter : car dès le lendemain il fut mandé par l'empereur même, qui vouloit lui donner le dessin d'une nouvellepeinture. Dèsquele frèreparut, il se mu à genoux, et dità l'empereur: « JesupplieV. M, d'avoir compassion de la religion désolée. » A cette demande, l'empereur changea de couleur, et ne répondit rien. Le frère , s'imaginant qu'il n'avoit pas été entendu , répéta de nouveau ce qu'il venoit de dire, et alors le prince, prenant la parole, lui dit : «Vous autres, vous êtes des étrangers, vous ne savez pas nos manières et nos coutumes. J'ai nommé deux grands de ma cour pour avoir soin de vous dans ces circonstances.» Ce même frère a eu un second entretien plus long que le premier : c'est l'empereur qui le commença à l'occasion de la maladie du P. Chalier. S. M. lui demanda si on espéroit le conserver : le frère répondit qu'il ne restoit que bien peu d'espérance. « iVavez-vous pas i< i quelques médecins européens ? — INous n'en avons pas. ■ — Pourquoi cela ? — C'est qu'il est trop difficile d'en faire venir^i loin 5 mais nous avons deux chirurgiens entendus dans leur art, — Il est plus aisé , dit l'empereur , de devenir habile dans lachirurgie , parce que les maladies qu'elle traite sont extérieures. Mais, dis-moi : vous autres chrétiens, priez-vous votre Dieu pour le malade? Lui demandez-vous qu'il le guérisse? — Oui, seigneur, répondit le frère , nous l'en prions tous les jours. — D'où vient donc que vous ne l'obtenez pas? — JNotre Dieu est tout-puissant, il peut nous l'accorder ; mais il vaut peut-être mieux qu'il ne

nous l'accorde pas, et nous demeurons toujours résignés à sa volonté. — Dis-moi une autre chose , les chrétiens craignent-ils la mort? — Ceux qui ont bien vécu ne la craignent pas ; ceux qui ont mal vécu la craignent beaucoup. — Mais comment savoir si on a bien ou mal vécu? — On lésait, dit le frère, par le témoignage de sa conscience .»

Cependant la sentence de mort contre les cinq missionnaires et leur catéchiste étoit examinée à Pékin, et le viceroi de Fo-kien, qui s'en glorifioil comme de son ouvrage, s'étoit rendu dans la capitale de l'empire pour la soutenir. Les entreliens avec le F. Castiglione , et l'honneur que l'empereur avoitfait au P. Chalier de lui envoyer son premier médecin, faisoient penser qu'il ne voudroit pas porter les choses à la dernière extrémité. Il a cependant traité l'affaire dans la plus grande rigueur. Le tribunal des crimes n'a pas différé à confirmer la sentence dans tous les points; il l'a ensuite de nouveau présentée à l'empereur, et l'empereur l'a approuvée, le 21 avril 1747» dans les termes que voici traduits littéralement : «Et ordonnons que Fe-to-lo ait la tête tranchée sans délai ; approuvons la sentence rendue contre Hoa-kin-chi f Hoang-tching-te , Hoang-tching-houé et Fei-jo-yong : qu'ils soient décapités-, approuvons la sentence rendue contre Ko-hoei-gin : qu'il soit étranglé. Voulons que ceux-ci attendent en prison la fin de l'automne, et qu'ensuite ils soient exécutés. Nous confirmons la sentence des mandarins pour tout le reste. »

Lorsque cette sentence arriva dans le Fo-kien , un prêtre chinois en avoit déjà annoncé la confirmation à M. l'évèque et aux autres prisonniers. Quelques chrétiens firent tenir au vénérable prélat des habits dignes de son triomphe. S'en étant revêtu , il embrassa les chers compagnons de sa prison , il goûta avec eux quelques rafraîchis-

semens , et 6e rendit devant le mandarin qui devoil prononcer l'arrêt de son supplice , et présider à l'exécution. A l'audience, il répéta qu'il mouroit pour la défense de la sainte et véritable religion, et avec la ferme confiance que ce jour même son âme seroit placée dans le séjour des bienheureux. Il ajouta qu'il prieroit Dieu d'avoir compassion de la Chine et de l'éclairer des lumières de l'Evangile. « Je vais, dit-il, devenir dans le ciel le protecteur de cet empire.» Après la lecture de l'arrêt de mort , on attacha au prélat les mains derrière le dos , et on lui mit sur les épaules un écrit où l'on lisoit qu'il étoit condamné à être décapité, pour avoir travaillé à pervertir le peuple par une mauvaise doctrine. Dans cet état il fut conduit à pied au lieu du supplice , récitant des prières dans tout le chemin, avec un visage gai et enflammé de l'amour de son Créateur. Les infidèles n'en étoient pas peu surpris , et ils ne pouvoient se lasser de le contempler. On arriva au lieu où les exécutions ont coutume de se faire ; M. Tévêquefut averti par le bourreau de s'arrêter et de se mettre à genoux, ce qu'il fit aussitôt, en demandant à l'exécuteur un moment pour achever sa prière. Après quelques instans il se leva, et avec un visage riant il proféra ces paroles qui furent les dernières : Je vais au ciel! Alors le bourreau, lui tirant de la main droite un petit bonnet qu'il avoit sur la tête , de la main gauche le décapita d'un seul coup, sur les cinq heures du soir, le 26 mai 1 747* Les chrétiens ont lavé le corps de l'évèque et l'ont enseveli honorablement dans plusieurs enveloppes d'étoffes de soie , et l'ont mis dans un cercueil qu'ils ont ensuite enterré. Mais les mandarins ayant su que pendant la nuit, comme pendant le jour, il étoit gardé par une douzaine de personnes , ils ont fait briser une croix de pierre dressée sur le tombeau , et ont ordonné qu'on transportent le cercueil dans l'endroit où l'on a coutume d'exposer les

cadavres dus suppliciés. On a gravé sur le visage des pères et du catéchiste deux caractères chinois, qui marquent le genre de supplice auquel ils sont condamnés , et enfin , le 28 octobre 1747, ces dignes compagnons de l'illustre évèque de Mauricastre ont aussi obtenu la palme du martyre.

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MÉMOIRE (extrait) DU PÈRE CHANSEAUME,

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