‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 3)Chapitre 1 sur 19 · PREMIER ENTRETIEN · texte numérisé non relu

PREMIER ENTRETIEN

DIEU A CRÉÉ l'uICIYERS, ET IL GOUVERNE TOUT PAU SA PP.OVIDE.\CE.

Le lettré. Le premier devoir de l'homme est d'apprendre à se régler soi-même. C'est par -là sûrement qu'il peut se distinguer des animaux. Le nom de sage n'est dû qu'à celui qui est venu à bout de se rendre parfait. Tout autre talent, quelque brillant qu'il soit, ne doit pas nous tirer de la foule. La vertu fait le vrai bonheur, et toute fortune qui n'est pas fondée sur la vertu , c'est à tort qu'on lappelle fortune ; c'est vraiment un état de malheur. L'homme est sur la terre comme dans un chemin

(i) Voir sur cet ouvrage notre premier volume, page 5r8.

où il marche : tout chemin a un terme, et ce que Ion fait pour aplanir une voie n'est pas pour la voie elle-même , c'est pour le terme où la voie conduit. Or , tout ce que nous faisons pour régler nos mœurs et notre conduite, où nous mène-t-il ? Je comprends assez à quoi tout aboutit dans cette vie; mais après la mort qu'arrive-t-il ? voilà ce que je ne comprends pas. J'ai appris , monsieur , que vous parcouriez la Chine pour y prêcher la loi du Seigneur du ciel, et que par -là vous engagiez à la vertu ceux qui vous écoutent : je souhaiterois bien vous entendre.

Le docteur. Je suis ravi, monsieur, d'avoir l'honneur de vous entretenir : vous voulez m'entendre parler du Seigneur du ciel. Souhaitez-vous que j'explique ses perfections, et que je dise ce qu'il est?

Le lettré. J'ai ouï dire que votre doctrine étoit profonde et étendue ; peu de paroles ne suffisent pas pour en voir le fond; mais ce n'est que dans votre pays que l'on adore véritablement le Seigneur du ciel. Vous dites qu'il a créé les cieux , la terre , l'homme et toutes choses ; qu'il gouverne tout, et maintient tout dans le bel ordre où nous le voyons. Je n'ai jamais rien ouï de semblable, et nos plus grands philosophes des temps passés n'en ont jamais rien dit. Je serois bien aise d'être instruit là-dessus.

Le docteur. Ma doctrine touchant le Seigneur du ciel n'est pas une doctrine particulière à un seul homme, à une seule famille, à un seul pays. De l'orient à l'occident, tous les empires l'ont reçue depuis un grand nombre de siècles, et ce que les anciens sages ont enseigné sur la création de l'univers par la toute-puissance du Seigneur du ciel , nos livres sacrés nous l'apprennent encore aujourd'hui, de manière qu'il n'y a point le moindre doute à former là-dessus. Jusqu'ici les savans de la Chine n'ont eu aucune communication avec les autres royaumes : ainsi , ne eonnoissant point les caractères, ne sachant point les

langues des nations étrangères, ils ont ignoré leurs mœurs et leur créance.

Pour moi , je n'ai qu'à vous exposer simplement la loi universelle du Seigneur du ciel, pour vous faire juger aussitôt que c'est la véritable loi. Mais, avant que d'entrer dans le détail de cette sublime doctrine, avant que de vous rapporter les divins enseignemens que la sage antiquité nous a laissés dans nos livres saints, il est à propos d'établir un principe sur lequel tout est fondé.

Ce qui distingue singulièrement l'homme de la bête , «■'est lame raisonnable ; cet esprit peut juger de ce qui est et de ce qui n'est pas, et discerner le vrai du faux. Il n.'cst pas possible de lui faire approuver ce qu'il conçoit être contre la raison. L'animal au contraire ne discerne n'eu. Il a du sentiment, du mouvement, de certaines connoissances ; mais tout cela ne le rend que bien peu semblable à l'homme. L'animal ne raisonne point -, il ne peut pénétrer le fond des choses, ni d'un principe tirer des conséquences. Ainsi, presque tout se réduit pour lui à boire, à manger, à perpétuer son espèce. L'homme est bien au-dessus. Doué d'une àme spirituelle, il distingue la manière d'être de chaque chose, il examine leurs propriétés, et par-là il connoit leur nature, il en voit les différons effets, et il remonte à la cause. Toutes ces connoissances le conduisent à embrasser le parti de la vertu , et à se livrer au travail dans cette vie , pour jouir après la mort d'un repos et d'une félicité éternelle. L'esprit humain ne peut point forcer ses propres lumières. Si la raison nous présente quelque chose comme bon ou mauvais, nous le regardons comme bon ou mauvais ; nous le regardons nécessairement comme tel. Cette raison est dans 1 homme ce que le soleil est dans l'univers. Ainsi, abandonner les lumières de la raison pour suivre à l'aveugle les enseignemens d'un autre homme, c'est comme si l'on prenoil une

lanterne eu plein jour pour chercher une chose perdue.

Ce point une fois établi , si vous souhaitez , monsieur ; m'en tendre parler de la loi du Seigneur du ciel , je suis prêt à vous mettre devant les veux toute cette doctrine, mais à une condition, je vous prie ; c'est que si, en m'écoutant , il vous survient quelque chose à m1 objecter, vous me le proposiez sans façon. De mon côté , je ne cherche pas de vains complimens j et du vôtre , la matière est de trop grande importance , pour qu'une politesse malentendue vous fasse perdre le fruit de notre entretien.

Le lettré. Proposer ses difficultés, qu'y a-t-il en soi de mauvais ? L'oiseau a des ailes pour parcourir , en volant, les forets et les montagnes. L'homme a reçu la raison pour examiner et approfondir les choses. Les disputes des gens sages n'ont d'autre effet que de mettre la vérité dans tout son jour. Les objets de nos connoissances sont infinis, et l'on peut être savant sans savoir tout. Un homme ignore un point -, dans tout un royaume on peut trouver un autre homme qui le saura 5 et quand tout un royaume seroit làdessus dans l'ignorance, l'univers peut fournir quelqu'un qui en sera instruit. Le sage prend la raison pour guide ; là où il voit la raison , il s'y porte •, où il ne la voit pas , il change de roule. Quel homme se conduit autrement ?

L.E docteur. Commençons, monsieur, puisque vous le souhaitez , par cet article fondamental : qu'il y a un Seigneur suprême qui a créé et qui gouverne le ciel . la terre et toutes choses. Pour moi , je ne vois rien de si clair que cette vérité. Quel est l'homme qui ne lève quelquefois les yeux au ciel ? A la vue d'un tel objet , peut-on ne pas s'écrier avec admiration : Il y a la haut un maître ! C'est à ce mailre que je donne le nom du Seigneur du ciel , et qu'en langue européenne on appelle Dieu. Deux ou trois réflexions vont pleinement vous convaincre sur cela.

En premier lieu , nous avons naturellement des con-

noissances qui nous viennent sans le secours d'aucune étude. Tous les peuples de la terre, sans autre maître que la nature, ont l'idée d'un être souverain. Tous adorent une divinité. Qu'un homme éprouve quelque malheur , c'est à cet être qu'il a recours aussitôt , comme à un père plein de bonté. Qu'un autre se soit rendu coupable de quelque crime , la crainte s'empare de son esprit 5 son coeur est tourmenté de mille remords , et il lui semble qu'un cruel ennemi le poursuit partout. JN'est-ce pas là une preuve bien sensible que ce grand maître existe en effet, qu'il gouverne le monde, et surtout le cœur de Thomme, qu'il force à reconnoitre si bien ce qu'il est ?

En second lieu, les choses inanimées, placées dans leur centre , sont absolument incapables de se mouvoir d'ellesmêmes ; beaucoup moins peuvent-elles se donner un mouvement régulier et uniforme. Elles ont nécessairement besoin pour cela du secours de quelque intelligence qui les fasse agir. Suspendez une pierre en l'air , ou mettez-la sur l'eau , elle tombera d'abord à terre ; elle s'y arrêtera et ne pourra plus se mouvoir. D'où vient cela ? c'«;sl (pie la pierre tend naturellement en bas , et que ni l'air ni l'eau ne sont pas son centre. Ce que nous remarquons dans le vent, qui s'élève de la terre avec fracas, n'est point contraire à ce principe. Nous voyons assez que ce n'est là qu'un effet dune impulsion tumultueuse qui n'a rien de réglé dans son mouvement. Mais, à examiner le soleil, la lune, les autres planètes et toutes les constellations , il faut bien raisonner autrement. Ces corps merveilleux sont dans le ciel comme dans leur centre : ils sont inanimés. Cependant ils se meuvent, et d'une manière tout opposée au mouvement général du ciel 5 car tandis que le ciel se meut d'orient en occident, ces globes marchent d'occident en orient : leur mouvement est parfaitement réglé } chacun suit la route qui lui est propre , et parcourt chaque signe

G LETTRES ÊDIFIABTEfl

céleste , à sa manière, sans qu'il y ait jamais eu le moindre dérangement. I u ordre si bien gardé ne prouve-t-il pas .qu'il y a un maître qui y préside ? Si vous voyez en pleine mer un vaisseau battu d'une rude tempête, se soutenir malgré les vents et lis ilôts , et continuer sa route . quoique vous n'aperceviez personne, ne jugerez-vous pas qu'il y a sur le vaisseau un pilote habile qui le conduit ?

En troisième lieu, les créatures en qui Ton remarque certaines connoissanees et du sentimenl , n'ont pas pour cela des ànirs spirituelles comme les nôtres : et si nous les voyons faire des choses qui semblent n'appartenir quà l'esprit raisonnable, n'en devons-nous pas conclure <|u une intelligence supérieure les conduit? Or, jetez les yeux sur les divers animaux de l'air et de la terre -, ils sont purement animaux, nullement spirituels comme nous', cependant on les voit chercher à boire et à manger dans leurs besoins, choisir des lieux écartés , dans la crainte des traits du chasseur et des iilets de l'oiseleur. Ils savent écaFter tout ce qui pour roi t leur nuire, et prendre des précautions pour conserver leur vie. Ils ont tous leur manière de nourrir et d'allaiter leurs petits. Quel amour ne leur marquent-ils pas ? Toutes ces choses , si semblables à ce que pourroit faire une créature douée de raison , ne démontrent-elles pas qu'il y a un maître qui instruit ces animaux, et qui leur donne tous ces instincts? Si vous voyiez voler une quantité de llèches qui toutes donnassent droit au but, quoique vous n'aperçussiez aucun archer, douteriez-vous qu'une main adroite ne les eût lancées et dirigées ?

Le lettré. Les cieux , la terre, le nombre et la beauté des choses qu'ils renferment , me font croire qu'il y a un Dieu; mais que ce Dieu ait tout créé et qu'il gouverne tout , comment le prouve-t-on?

Le doctevr. En considérant celte prodigieuse quantité

l'i RITES DE LA CHINE. "j

<lc créatures qui composent l'uni vers . on penl remarquer deux choses également admirables . leur production, leur disposition. Quant à l'auteur de l'une et de l'antre, ce ne peut être que Dieu seul. Les réflexions suivantes développeront ma pensée.

i Rien ne peut se produire si i-même, et i< <n i ce qui est produit a besoin d'une cause extérieure- qui le produise. I h édifice, un palais ne s'élève pas de lui-même. H faut des ouvriers pour le bâtir. Sur ce principe , ce n'esi p. in d'eux-mêmes que les deux et la terre se s"m formés Ils ont donc été créés par quelque cause. Cesl cette cause que nous appelons Dit u. ^ la vue d'un petit globe où l'on \uii les planètes et les constellations , où l'on distingue les terres, les mers, !<••> rivières el les montagnes, om tout enfin r^j marqué par ordre et avec, exactitude . on conclut aussitôt que c'esl là le travail d'un «uni ici entendu, el personne ne s'avise dépenser que ce globe se soit l.iii (h lui-même. Que doit-on dire, quand on (ait attention à I étendue immense de 1 1 terre et des cicui . à cette alternative perpétuelle des jours • i des nuits, à cette brillante lumière du >< -li'il <•! de la lune, a ce merveilleux arrangement des astres? Quand on \nii li terre produire tui! d'arbres el de plantes . les eaux nourrir tanl de poissons, la mer s'enfler el décroître si régulièrement, mais surtout quand on examine I bomme quj surpasse si fort tout li- reste, laquelle de toutes ces < boses a pu se donner

Mais supposons un moment qu'une chose puis créer elle-même , il faut pour agir qu elle soit déjà , et dèslors , puisqu'elle est, qu est-il nécessaire qu'elle se crée? Que si elle n'est pas encore . ce qui agit pour la créer □ i st !!•■. Concluons donc que rien ne peut se produire soi-même.

•'." Lorsque des choses purement matérielles, et d'ellesmêmes incapables de s'arranger, paraissent toutes placées

•S LETTRES i MF! LHTEfl

en bel ordre, chacun juge d'abord qu'un artiste a pris soin de les ordonner. Par exemple, qu'on voie une maison bien disposée dans tontes ses parties : ce <|iii compose Ja porte est placé à L'entrée; dans le fond se trouve un jardin planté d'arbres el de Heurs; au milieu s'élèfe une salle à recevoir les luîtes; sur les ailea ^mi des corps de logis propres ;i babiter. Dans la structure de tous ces édiû< es . les pieds el les colonnes sonj en bas pour soutenir les poutres de traverse; les toits sont en haut pour mettre à l'abri des vents et de la pluie; tout enfin est mi> à m place et si bien ordonné, (pie le maître peut y loger avec sûreté et avec agrément. Qu'on voie, dis-je, une telle maison.; ne dira-t-on pas aussitôt qu'un architecte en a conçu l'idée, ei l'a fait bâtir? Voyez encore un amas de caractères propres à 1 imprimerie : ohacnn de cesearactères a sa signification; en les assemblant, on peut composer un membre de période, une période entière, et enfin as discours suivi et élégant. M;iis si um homme de lettres ne range ces caractères, pensez^vous sérieusement que d 'euxmêmes, ou par hasard, ils puissent s'assembler et produire ainsi une pièce d'éloquence -1 Or, jetez les yeux sur la terre, les cieux et toutes les créatures ; quel ordre merveilleux ! quelle admirable disposition! La matière, la figure, 1 intérieur . l'extérieur des choses , v a-t-il rien à ajouter ou à retrancher ? Le eiel est élevé , pur . brillant , et couvre tout. La terre est basse , épaisse, matérielle , et soutient tout. Pris séparément, ils forment deux opposés : étant réunis, ils s'allient parfaitement dans la composition de l'univers. Les étoiles fixes sont au-dessus du soleil et de la lune : le soleil et la lune embrassent la région du feu ; le feu enveloppe l'air ; l'air s'étend sur les terres , et les mers , les eaux se répandent et coulent autour de la terre : la terre, immobile au centre de lunivers, reçoit les in-. ilueuces de tous les élémens , et par-Là fait sortir de son

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