DE L'ACADEMIE DES SCIENCES
A Pékin, le 11 août 1730.
Monsieur, il est vrai que les Chinois se sont appliqué* de tout temps à Y astronomie ; mais il n'est pas aisé de dire quelétoitle degré de capacité de leurs premiers mathématiciens. Si l'on consulte leur histoire, on voit les premiers empereurs ordonner à l'un de régler ou de réformer le cycle, à l'autre de faire des inst rumens, des sphères, et d'observer le ciel. Celui-ci est chargé de travailler sur les nombres , et celui-là sur la musique \ on donne à un
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autre la commission de faire un calendrier; les empereurs eux-mêmes s'en mêlent, et les princes de leur sang sont employés à l'exécution. Il est hors de doute que ceux qu'on appliquoit à cette sorte de science , préférablement aux autres , en savoient du moins les principes , et qu'avec un peu d'application ils pouvoient y réussir ; aussi ne les voit-on pas s'excuser sur leur peu de capacité; au contraire , ils mettent incontinent la main à l'œuvre. Mais où avoient-ils puisé ces connoissances ? 11 y a de l'apparence qu'en ces temps si reculés, certaines familles étoient les dépositaires des arts et des sciences que les pères transmettoient à leurs enfans. A l'égard des instrumens qu'on leur ordonnoit de faire, étoient-ils de leur invention , ou les faisoient-ils sur le modèle de ceux qu'ils avoient vus, ou dont ils avoient entendu parler? C'est ce que j'ignore, et tout ce que j'en pourrois dire n'iroit pas au-delà de la conjecture. Il est bien certain que ces premiers instrumens étoient bien éloignés de la perfection de ceux dont on se sert en Europe. Ils sursoient néanmoins à ces anciens astronomes pour régler les saisons par rapport au gouvernement du peuple et à la culture des terres , pour déterminer les lunaisons de chaque année solaire, et pour faire un calendrier à leur usage. Ils n'avoient pas besoin pour cela de voir les satellites de Jupiter et les anses de Saturne, ni d'être au fait du raffinement et de la précision de nos instrumens; ils n'avoient point de télescopes, et ils ne se servoient que de longs tuyaux qui pouvoient bien aider la vue , mais non pas leur découvrir tout ce qu'on voit aujourd'hui dans le ciel.
Il vous paroit étrange, monsieur , que les Chinois ayant cultivé depuis si long-temps ce qu'on appelle sciences spéculatives, il ne se soit pas trouvé un homme qui les ait médiocrement approfondies. Cela me paroît comme à vous presque incroyable-, cependant je n'en accuse pas le fond
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desprit des Chinois, comme s'ils manquoient de lumières et de cette vivacité qui approfondit les matières, puisqu'on, les voit réussir en d'autres choses qui ne demandent pas moins de génie et de pénétration que l'astronomie et la géométrie. Plusieurs causes qui concourent ensemble ont arrêté jusqu'ici les progrès qu'ils pouvoient faire dans ces sciences, et les arrêteront toujours tant qu'elles subsisteront. La première est que ceux qui pourroient s'y distinguer n'ont point de récompense à attendre. On voit dans l'histoire la négligence des mathématiciens punie sévèrement ; mais on n'en voit point dont le travail ait été récompensé , nique leur application à observer le ciel ait mis à couvert de l'indigence. Tout ce que peuvent espérer ceux qui passent leur vie dans le tribunal des mathématiques, c'est de parvenir aux premiers emplois de ce tribunal ; mais le revenu de ces emplois suffit à peine pour un entretien assez modique } car ce tribunal n'est pas souverain ; et comme il n'a rien à voir sur la terre, il n'a presque rien à y prétendre. Si le président, étant riche et amateur des ces sciences, s'étudioit à les perfectionner , s'il vouloit réformer la manière de faire les observations , il exciteroit aussitôt un soulèvement général parmi les membres du tribunal , et tous s'obstineroient à s'en tenir à la pratique ordinaire. « A quoi bon , diroient-ils , se jeter dans de nouveaux embarras , qui nous exposent à faire des fautes , qu'on ne manque jamais de punir par le retranchement d'une ou de deux années de nos appointemens? ^N'est-ce pas chercher à mourir de faim, pour se rendre utile aux autres ? » Cest là sans doute ce qui a empêché que dans l'observatoire de Pékin on ne se servit de lunettes pour découvrir ce qui échappe à la vue, et de pendules pour la précision du temps. L'empereur Kaiiq-hi , (fui a fait réformer les tables, a bien fait pincer dans cet observatoire de beaux instiumens; mais il n'en a point
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ordonné l'usage à ses mathématiciens , qui sans cloute se seraient fortement opposés à ce qu'on s'en servît, faisant valoir l'attachement de la nation pour tout ce qui est ancien. Les empereurs font de grandes dépenses pour le tribunal des mathématiques-, mais ces dépenses n'aboutissent qu'à suivre le train ordinaire, et le mérite n'en est pas mieux récompensé. Le cours d'astronomie fait par les ordres de Kang-hi , a paru par les soins d'Yongtching, son successeur; il est imprimé et distribué : voilà la règle immuable. Si dans la suite des temps les astres ne s'y conforment pas, ce sera leur faute, et non pas celle des calculateurs. Enfin on n'y touchera jamais selon les apparences , à moins qu'il n'arrive du dérangement dans les saisons.
La seconde cause qui arrête le progrès de ces sciences , c'est qu'il n'y a rien ni au dehors ni au dedans qui pique et entretienne l'émulation. Si la Chine avoit dans son voisinage un royaume indépendant qui cultivât les sciences , et dont les écrivains fussent capables de relever les erreurs des Chinois en fait d'astronomie , peut-être qu'ils se réveilleroient de leur assoupissement , et que les empereurs deviendraient plus attentifs à avancer le progrès de cette science. Encore ne sais-je si l'on ne prendrait pas plutôt le parti d'aller subjuguer ce royaume pour lui imposer silence, et le forcer à recevoir humblement le calendrier : ce ne serait pas la première fois qu'on aurait vu les Chinois faire la guerre pour un almanach. Il n'y a pas plus d'émulation au-dedans: cela vient, comme je l'ai dit , de ce que l'étude de l'astronomie n'est nullemen t la voie qui conduise aux richesses et aux honneurs. La grande route pour parvenir aux emplois, c'est l'étude des Kiug, de 1 histoire, des lois et de la morale; c'est d'apprendre à faire ce qu ils appellent le Oueii-tchaug, c'està-dire à écrire poliment, en termes choisis et propres au
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sujet qu'on traite. C'est par cette voie qu'on parvient au degré de docteur , et, de là , on est dans un honneur et dans un crédit que les commodités de la vie suivent de près, parce qu'alors on ne tarde pas à être mandarin. S'il eût été établi , dès le commencement de la monarchie , que les docteurs astronomes et géomètres, quand ils auraient donné des preuves de leur application et de leur mérite, seroient faits gouverneurs de province, ou présidens des grands tribunaux de la cour , les mathématiques et les mathématiciens seroient bien plus en honneur; nous aurions aujourd'hui une longue suite d'observations qui seroient d'un grand usage , et qui nous épargneroient Ijien du chemin.
Quoi qu'il en soit des premières connoissances qu'ont eues les Chinois en astronomie et géométrie , il est certain qu'ils ne les ont pas poussées fort loin, et qu'aujourd'hui ils n'en sont guère plus avancés. Les sciences de pure spéculation, qui ne nourrissent que l'esprit, ne sont pas fort de leur goût, ^astrologie leur plait davantage : qu'on dise à un Chinois qu'il sera bientôt mandarin , l'astrologue est payé sur-le-champ. Ce qu'il y a de singulier à la Chine , c est qu'il n'y a que des aveugles qui se mêlent de l'astrologie judiciaire, et qui président la bonne ou la mauvaise fortune. Quand on reproche cette foiblesse aux Chinois tant soit peu éclairés , ils répondent qu'à la vérité ils entendent volontiers ce qui flatte leur amour-propre et le désir qu'ils ont de s'agrandir , mais qu'ils ne sont pas assez simples pour croire que ces aveugles aient une connoissance certaine de l'avenir ; qu'il n'y a que le peuple crédule qui ajoute foi à leurs prédictions, et qui en est toujours la dupe; que pour eux , s'ils font venir ces sortes de gens dans leurs maisons, c'est par manière de passetemps, parce qu'ils savent jouerdesinstrumens, qu'ils chantent bien et qu'ils racontent agréablement une histoire
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Ne croyez pas, monsieur, que la langue chinoise soit un obstacle aux progrès des sciences spéculatives, ni que ces sciences fussent mieux cultivées quand la langue tartare deviendrait celle de tous les lettrés. Si toute 1 autorité de la dynastie présente venoit à bout, ce que je ne crois pas possible, d'introduire la langue tartare , et de la substituer à la langue chinoise, les sciences n'en scroient pas plus avancées, par les raisons que j'ai apportées, et qui subsisteront toujours. Il est vrai que tout étranger donnera , comme vous faites , la préférence à la langue tartare ; mais les Chinois penseront toujours autrement. Je ne parle pas seulement des Chinois qui ne savent que leur langue , et qui ne peuvent pas porter un jugement de comparaison ; je parle de ceux qui possèdent Tune et l'autre langue. J'ai questionné sur cela des docteurs chinois, qui savaient toutes les finesses et les délicatesses de la langue des Mant-clieoux , et qu'on a mis dans le tribunal des versions, pour traduire des livres chinois en tartare ; comme ils donnoient tout l'avantage à la langue chinoise, je crus qu'ils décidoient ou par vanité ou par prévention pour leur langue maternelle-, c'est pourquoi je m'adressai à des Mant-eheoux fort habiles clans la Langue chinoise. Ils commencèrent d'abord par faire 1 éloge de leur langue et de leurs caractères; mais ensuite ils avouèrent qu'il y avoit dans la langue chinoise des tours fins, des expressions délicates, et un laconisme auquel la langue mant-cheou ne peut atteindre; qu'un petit nombre de caractères chinois forme dans l'esprit des idées vastes, nobles et difficiles à rendre dans une autre langue; et que si dans le discours elle est susceptible d'équivoque, il ne s'en trouve jamais dans les livres.
Vous me dites avec raison , monsieur , que la certitude qui résulte des observations astronomiques ne tombe que sur les époques , et non sur le détail ou la nature de!
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faits historiques; en effet, l'observation bien faite fixe un temps , et ne touche pas à la vérité ou à la fausseté des choses qu'on dit s'être passées dans ce temps-là. Mais cette difficulté est commune à toutes les anciennes histoires profanes. Quelle sûreté' avons-nous des faits historiques des Egyptiens , des Grecs , des Romains ? je ne dis pas des temps les plus reculés , qu'on regarde comme fabuleux , mais de ceux mêmes qui n'ont précédé 1 ère chrétienne que de quelques siècles. Combien de disputes parmi les savans , qui, ne pouvant tout-à-fait se fier à la bonne foi des anciens écrivains , ont été obligés d'établir des règles de critique pour distinguer le vrai du faux , ou plutôt pour approcher du vraisemblable autant qu'il est possible. On ne voit point que les Chinois , comme d autres nations , aient eu des raisons prises ou de l'intérêt ou de la jalousie des peuples voisins , pour altérer ou falsiGer leur histoire ; elle consiste dans un exposition fort simple des principaux faits qui peuvent servir de modèle et d'instruction à la postérité. Leurs historiens paroissent sincères et ne chercher que la vérité ; ils n'affirment point ce qu ils croient douteux ; et lorsqu'ils ne s'accordent point ensemble sur la durée plus ou moins longue d'un règne particulier ou d'une dynastie entière , ou de quelque autre fait, ils apportent leurs raisons, et laissent à chacun la liberté d'en croire ce qu'il voudra. On ne remarque pas que leurs historiens aillent chercher l'origine de leur nation dans les temps les plus reculés ; il ne paroît pas même qu'ils soient persuadés que venir de loin , ce soit venir de bon lieu , ni que la gloire d'une nation consiste dans son ancienneté. Si cela étoit , on ne verroit pas les Chinois révoquer en doute les temps avant Fo-hi , et démentir même ceux d'entre eux qui ont fait commencer l'empire un nombre prodigieux d'années avant ce prince. On sait à la Chine que celte supputa
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tion est l'effet de l'ignorance , et qu'on a été trompé par les époques feintes de quelques astronomes. La grande histoire de la Chine n'a garde de rien dire de semblable, et , sans faire attention à ces temps fabuleux qui ont précédé Fo-hi , elle fixe le commencement de l'empire à ce règne.
Je ne prétends pas néanmoins que pour les faits particuliers on doive ajouter plus de foi à l'histoire chinoise qu'elle n'en mérite, et que n en ajoutent les Chinois euxmêmes. Je dis seulement qu'à considérer cette histoire en général, surtout depuis l'empereur Y no jusqu'au temps présent , il y a peu de chose à redire pour la durée totale , pour la distribution des règnes, et pour les faits qui sont de quelque importance. Il ne faut pas croire que Y incendie qui se fit des livres fût semblable à celui d'une bibliothèque, laquelle en peu d'heures est réduite en cendres. Tous les livres ne furent pas proscrits ; il y en eut d'exceptés, et entre autres les livres de médecine. Daus le triage qu'il en fallut faire , on trouva le moyen d'en mettre des exemplaires en sûreté. Le zèle des lettrés en sauva un bon nombre -, les antres, les tombeaux, les murailles , devinrent un asile contre la barbarie. Peu à peu on déterra ces précieux monumens de l'antiquité 5 ils commencèrent à reparoitre sans aucun risque sous l'empereur Vend , environ cinquante-quatre ans après l'incendie. Sous son successeur lliao-king, on trouva les cinq Kùig et les ouvrages philosophiques de Confucius et de Menécus, que Hia-ou fit donner au public la cinquième année de son règne, soixante- quinze ans après qu'ils avoient disparu. Le fameux vieillard Ouao-Seug, qui vivoit encore du temps de \ enti , se vantoit de savoir le Chu-king par cœur : on le lui fit décrire tout entier , et l'on se fioit également à sa mémoire et à sa bonne foi. Quand on eut retrouvé l'original , on le confronta
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avec 1 écrit de Ouao-Seng ; Ton trouva que ce bon vieillard ne s'étoit point trompe , et que la conformité étoit entière , à la réserve de quelques mots qui ne mettoient pas de différence pour le sens. Leou-hiang vint ensuite, qui déterra et qui fît lui-même quantité de livres. Il a rendu par-là sa mémoire précieuse à la nation. Cependant les Chinois déplorent encore aujourd'hui la perte des livres en général , sans savoir précisément ce qu'ils ont perdu. Je suis persuadé que plusieurs mauvais livres périrent avec les bons , et cet avantage devroit les consoler de cette perte , d'autant plus que leurs King n'en ont point souffert , et qu'ils ont été conservés dans leur entier.
Vous regardez, monsieur, comme un autre obstacle à l'existence des anciens livres , le peu de consistance du papier chinois. J'ai lu quelque part , dites-vous , qu'il étoit de si peu de durée , et que la poussière et les vers le détruisoient si vite , qu'on étoit obligé continuellement de renouveler les bibliothèques. Cela seroit vrai , si du temps de Chi-oang-ti on eût écrit sur du papier. Tout s'écrivoit alors sur des feuilles décorée , ou sur de petites planches de bambou qui se conservent aisément. Le papier ne fut inventé qu environ soixante ans après, sous le règne de \ enti , de la dynastie des Han ; et il y en a de tant de différentes sortes , qu'on ne peut pas dire , généralement parlant , que tout'le papier chinois soit mince , fragile et de peu de durée. Il y en a , à la vérité, de cette espèce , mais on ne s'en sert pas pour écrire ; il y en a d'autre auquel on ne peut pas attribuer ces mauvaises qualités. Il faut avouer néanmoins que le meilleur papier chinois ne peut guère se conserver long-temps dans les provinces du sud, et même nos livres d'Europe ne tiennent guère à Canton contre la pourriture, les vers et les fourmis blanches, qui dans une nuit en dévorent jusqu'aux cou vertures . mais dans les parties du nord , surtout dans
cette province , d'où j'ai l'honneur de vous écrire , le papier assez mince se conserve très-long-temps. Je ne sais pas précisément quand les Coréens commencèrent leur fabrique de papier. Il est fait de coton -, il est aussi fort que la toile , et on écrit dessus avec le pinceau chinois. Si Ton vouvoit y écrire avec nos plumes, il faudroit y passer de l'eau d'alun , sans quoi l'écriture seroit Laveuse. C'est en partie de ce papier qu'ils paient leur tribut à l'empereur } ils en fournissent chaque année le palais. Ils en apportent en même temps une grande quantité qu'ils vendent aux Chinois. Ceux-ci ne l'achètent pas pour écrire, mais pour faire les châssis de leurs fenêtres , parce qu'il résiste mieux au vent et à la pluie que le leur ; ils huilent ce papier, et en font de grosses enveloppes. Il est aussi d usage pour les tailleurs d'habits; ils le manient et le froissent entre leurs mains jusquà ce qu il soit aussi doux et aussi maniable que la toile la plus fine , et ils s'en servent en guise de coton pour fourrer les habits. 11 est meilleur que le coton , lequel , lorsqu'il n'est pas bien piqué , se ramasse et se met en espèce de peloton. Ce que ce papier a de singulier , c'est qu'il se trouve trop épais pour 1 usage qu'on en veut faire ; on peut aisément le diviser en deux ou irois feuilles , et ces feuilles sont encore plus fortes et plusdifiiciles à rompre que le meilleur papier de la Chine.
Passant des livres chinois à leurs auteurs , vous poursuivez , et vous dites que comme vous croyez les Chinois plus volontiers astrologues qu'astronomes, vous les croyez aussi plutôt superstitieux que religieux ou philosophes . et vous ajoutez : « Je ne suis pas pour cela plus dispose à les croire athées à la manière dont on nous le raconte de la plupart de leurs lettrés et de leurs mandarins. » Je suis de votre sentiment , monsieur , et il m'a toujours paru que ceux qui ont accusé les lettrés chinois d'athéisme . n'ont eu d'autre raison de l'assurer que l'intérêt de la
cause qu'ils avoient entrepris de soutenir ; car la doctrine des Kiug chinois est tout-à-fait opposée et contraire à cette idée. Ils ont apporté pour preuves des passages de quelques lettrés du temps des Song , et entre autres de Tsou-ven-lwng , qui favorisoient leur dessein , tandis qu ils ont mis à quartier les passages du même auteur qui prouvent le contraire. Tout ce qu1 ils dévoient conclure» c'est que cet écrivain est tombé en contradiction avec luimême , et que par conséquent il ne doit être cru ni pour ni contre. Au reste , je vous dirai franchement que je n'ai point encore vu de Chinois qui fût athée dans la pratique. On en trouve quelquefois qui veulent le paroitre dans la dispute , mais leur conduite dément bientôt leurs paroles; et dans un péril imprévu , dans un renversement de fortune , on voit les uns soupirer vers le Tao-tien-ye (le Seigneur du ciel ), et les autres invoquer les esprits et implorer leur assistance. En un mot , leur cœur s'accorde mal avec leurs discours. Je puis même ajouter , que le nombre est très-petit de ceux qui ont voulu paroitre athées -, et si quelques-uns d'eux ont taché dans leurs livres d'expliquer tout physiquement , jusqu'aux apparences des morts et des esprits, sans avoir recours à un Etre suprême auteur de toutes choses , ils se plaignent de ce que leurs sentimens , loin d'être suivis , sont abandonnés des lettrés. Quant aux médecins chinois dont vous voulez que je vous entretienne, lorsque je les entends parler sur les principes des maladies, je ne trouve pas beaucoup de justesse ni de solidité dans leurs raisonnemens ; mais quand ils font l'application de leurs recettes aux maladies qu'ils ont connues par le battement du pouls , et par les indications qu'ils tirent des différentes parties de la tête, je vois que leurs remèdes ont presque toujours un effet salutaire. C'est ce qui me feroit croire que ceux qui ont laissé à la postérité ces recettes joignoient la théorie à la pratique,
et avoient une conuoissance particulière du mouvement du sang et des humeurs dans le corps humain, et que leurs neveux n'ont conservé que la mécanique. Mais ce qu'il seroit à souhaiter, c'est qu'on pût accoutumer les médecins et les chirurgiens chinois à étudier par la dissection, des cadavresles parties du corps humain , et l'art de guérir les maladies; mais c'est ce que je ne crois pas qu'on puisse jamais leur persuader. Les raisons qu'ils opposent à cette pratique sont tirées de la piété filiale, et de l'horreur naturelle qu'ils ont d'ouvrir et de disséquer le corps d'un homme de la même manière qu'on met en pièces le corps d'une bête. « Quelle nécessité si pressante, disent -ils, d'ouvrir des corps , de fouiller dans leurs entrailles comme dans une mine , pour en tirer des connoissances plus curieuses qu'utiles ? La terre , la mer , les montagnes , les plaines , les cavernes , les mines , les animaux terrestres et aquatiques ne fournissent-ils pas aux médecins toutes les drogues nécessaires pour la guérison des maladies qui. peuvent se guérir? Et puisque , par la dissection des cadavres, on n'en trouve point qui rendent l'homme immortel, pourquoi respecter si peu la nature humaine qu'on en vienne jusqu'à déchirer par lambeaux la chair de ceux qui ne vous ont point offensés ? On voit à la Chine déterrer des scélérats dont les crimes n'ont été découverts qu'après leur mort ; on ne les coupe point eu pièces , parce que leurs chairs sont pourries; mais on jette leurs ossemens dans les grands chemins, hors des villes, pour y être foulés par les bêtes de charge, et moulus par les charrettes; juste punition de leurs crimes ordonnée par la loi. Vous dites que chez vous ce sont les cadavres des criminels qu'on dissèque ; excuse frivole : car puisque les tribunaux n'ont pas jugé le criminel digne de ce châtiment, pourquoi le lui faire souffrir après sa mort? 11 n'a plus de sentiment , dites-vous , cela est vrai ; mais quel est 2, 33
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l'homme qui ne frémît s'il savoit qu'après sa mort on dût lecoreher, couper, diviser ses chairs , et disséquer jusqu'aux moindres parties de son corps? Est-on maître sur cela de son imagination ? Ce n'est pas précisément la mort qu'on appréhende, c'est la manière de mourir. On étrangli ici les criminels, quand leurs crimes n'ont mérité que la mort; il n'y a point effusion de sang. Si les crimes sont plus griefs, on leur tranche la tête-, mais quand les crimes sont atroces, on les coupe en dix mille pièces : Hors ce cas, nous respectons le corps de l'homme. » J'ai l'honneur d'être, etc.
LETTRE (extrait) DU PÈRE MAILLA
AU PÈRE ***
A Pékin, le 18 octobre 17.11
Moiv révérend père, vous apprîtes l'année dernière que tout ce qu'il y avoit de missionnaires à Canton , a voient été chassés et relégués à Macao. Quelque persuadés que nous fussions que les mandarins de Canton ne s'étoient pas portés à cet excès de rigueur sans un ordre de la cour, nous ne laissâmes pas d'avoir recours à l'empereur, pour le supplier de permettre à trois ou quatre missionnaires de demeurer à Canton , afin d'y recevoir les lettres et autres choses qu'on nous envoie d'Europe , pour nous les faire tenir sûrement à Pékin. L'empereur, ayant admis cinq de nous en sa présence, nous dit qu'il n'avoit consenti à l'expulsion des missionnaires qu'après de vives instances des mandarins-, que les accusations éloient si atroces, qu'il n'avoit pu s'empêcher d'acquiescer à leur
jugement; que du reste cela ne nous importent guère à nous autres qui restions à Pékin , parce que , les vaisseaux européens devant faire désormais leur commerce à Macao, il nous seroit plus avantageux que ceux qui prennent soin de nos affaires demeurassent là qu'à Canton , où ces vaisseaux ne dévoient plus revenir. Nous répondîmes qu'il ii'y avoit guère que les vaisseaux portugais qui pussent aborder à Macao ; que les gros vaisseaux d'Europe ne pourroient pas entrer dans le port, parce qu'il n'y avoit pas d'eau suffisamment ; que quand même ils pourroient y entrer, le port étoit de trop peu d'étendue pour y recevoir les vaisseaux de Portugal et ceux des autres royaumes ; qu'enfin Macao netoit pas une ville de commerce, et que même elle étoit hors d'état de fournir les vivres nécessaires aux vaisseaux européens. Cette réponse, prononcée d'un, ion modeste , mais assuré , surprit l'empereur. « Si cela est vrai, nous dit-il, on peut permettre à trois ou quatre de vos gens de revenir à Canton, pour y être correspondais, m Et il prescrivit aux ministres d'état d'envoyer ses ordres au gouverneur général et au vice-roi.
Lis mandarins da Canton, les ayant reçus, envoyèrent un plaça encore plus violent que les autres et une carte du portdeALuao, qu ils avoient fait dresser selon leurs vues, afin de détruire ce que nous avions avancé à l'empereur. A la lecture qu'on en fit, par ordre de l'empereur, nous fûmes saisis d'horreur, tant il étoit rempli de fausses accusations et de calomnies grossières. iNous demandâmes qu'il nous fut permis d'en tirer une copie , afin d'y pouvoir répondre d'une manière dont sa majesté put être satisfaite : ee qui nous fut accordé. Nous nous empressâmes de composer un mémoire où nous réfutâmes victorieusement toutes les imputations de nos ennemis. Nous nous y résumions ainsi : «. Du reste, dans tout ce que nous venons de dire, nous ne prétendons point manquer au respect
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qui est du aux deux grandes dignités dont le tsong-tou et le vice-roi de Canton sont revêtus. Mais quand nous nous voyons accusés des crimes les plus noirs , de trahison , de révolte, du renversement des bonnes mœurs, et cela dans un placet dressé avec artifice et une modération apparente, qui pourroit en imposer à ceux qui ne nous connoissent point, notre réputation nous est trop chère pour demeurer dans le silence, et c'est ce qui nous oblige de justifier notre innocence par la réponse que nous faisons au placet, et que nous vous remettons , grands de l'empire et ministres de Fétat. »
Ces premiers ministres, à qui nous donnâmes cette réponse, la reçurent 5 mais on éloit alors sur la fin de l'année chinoise : c'est un temps où les affaires du gouvernement sont comme suspendues. Cependant l'empereur nous envoya les présens ordinaires de la nouvelle année, qui consistent en des cerfs, des faisans, des poissons gelés, des fruits, etc., et le premier jour de l'an, nous nous rendîmes au palais pour nous acquitter des cérémonies ordinaires en ce jour-là. L'empereur, par une distinction singulière, voulut que nous les fissions en sa présence 5 après quoi il fit donner à chacun de nous deux de ces bourses qu'on porte aux deux côtés de la ceinture , dans chacune desquelles il y avoit une demi-once d'argent. 11 nous fit servir ensuite une table garnie de viande, de poissons et de laitage. Un accueil si gracieux de la part de ce prince fit juger qu'il avoit lu notre réponse , et qu'il vouloit, par ces marques d'honneur , adoucir le chagrin que nous avoient causé les fausses et injustes accusalions des mandarins de Canton. Ce ne fut pourtant qu'au commencement de mars qu'il nous fit donner ordre d'aller au palais pour être admis en sa présence. Nous nous y rendîmes plusieurs jours de suite, mais toujours inutilement, et il partit pour aller faire les cérémonies du
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printemps à la sépulture de l'empereur Cang-hi son père, sans nous avoir reçus.
A son retour , quelques-uns des missionnaires allèrent au palais , pour s'informer de l'état de sa santé. L'empereur leur fit dire qu'il se portoil bien, et qu'il ordonnoità ceux des Européens les plus instruits de la langue et des coutumes de l'empire, de se rendre au palais. Nous y allâmes, ne doutant point qu'après les bons traitemens que nous avions reçus au commencement de l'année chinoise , il n'accordât à quelques-uns des exilés à Macao la permission de revenir à Canton. Nous étions dans l'erreur, et nous ne fûmes pas long-temps sans eu être désabusés.
En arrivant près de la salle où étoit l'empereur, nous y vîmes entrer deux des principaux ministres d'état. Jusque-là ce prince ne nous avoit jamais donné audience en présence de ses ministres, ce qui nous fit juger qu'il avoit à leur donner des ordres qui pourroient ue nous être pas favorables. En effet, à peine fûmes-nous entrés, que nous aperçûmes qu'il ne s'agissoit de rien moins que de nous chasser absolument de la Chine. Tout ce que dit l'empereur roula principalement sur ce que la religion chrétienne défendoit à ceux qui l'embrassent d'honorer leurs ancêtres après leur mort.
Nous fûmes tous d'avis qu'il falloit dresser un acte de ce qui s'étoit passé dans cette audience, et que, pour le rendre authentique , il seroit signé de tous ceux qui y assistèrent; qu'on l'enverroit ensuite à Rome, et à monseigneur notre évêque , afin, qu'il jugeât si , dans ce danger extrême ou étoit la mission, il n étoit pas à propos d'or-* donner aux missionnaires de se conformer aux permissions accordées par le saint siège , et que son légat apostolique, M. Mezzabarba, patriarche d'Alexandrie , leur avoit laissées avant son départ de la Chine pour l'Europe C'est ce que le prélat jugea absolument nécessaire, ei\
publiant une lettre pastorale par laquelle; il enjoignent à tous les missionnaires de se conduire selon ces permissions, sous peine de suspense, ipso facto , de tout exercice de leurs fonctions.
Tel est l'acte que nous dressâmes : « Le 18 mars i~3J , nous parûmes devant l'empereur. Après nous avoir parlé de la loi chrétienne, qu'il disoit n'avoir encore ni défendue ni permise, il en vint à un autre article, sur lequel il insista principalement : « Vous ne rendez aucun honneur à vos païens et à vos ancêtres défunts, nous dit-il; vous n'allez jamais à leur sépulture , ce qui est une impiété très-grande ; vous ne faites pas plus de cas de vos païens que d'une tuile qui se trouve à vos pieds : témoin cet Ourtcheii , qui est de la famille impériale ( le prince Joseph, confesseur de Jésus-Christ ). Il n'eut pas plus tôt embrassé votre loi , qu'il perdit tout respect pour ses ancêtres', sans qu'on ait jamais pu vaincre son opiniâtreté; c'est ce qui ne peut se souffrir. Ainsi je suis obligé de proscrire votre loi et de la défendre dans tout mon empire ; après cette défense , y aura-t-il quelqu'un qui ose l'embrasser? Vous serez donc ici sans occupation , et par conséquent sans honneur. C'est pourquoi il faut vous retirer. » L'empereur ajouta plusieurs autres choses peu importantes ; mais il revenoit toujours à dire que nous étions des impies, qui refusions d'honorer nos parens, et qui inspirions le même mépris à nos disciples. Il parloit fort rapidement , et d'un ton d'assurance qui ne prouvoit que trop qu'il étoit convaincu de la vérité des reproches qu il nous faisoit, et que nous n'aurions rien à répliquer.
» Lorsque ce prince nous eut laissé la liberté de parler , nous lui répondîmes d'un air modeste, mais avec toute la force que l'innocence et la vérité inspirent , qu'on l'avoil mal informé-, que tout ce qu'on lui avoit rapporté étoit de pures calomnies, et de malignes inventions d'en-
ncmis secrets , qui ebereboient à nous rendre odieux et à nous perdre dans l'esprit de sa majesté; que l'obligation d'honorer ses parens nous est prescrite par la loi chrétienne, et qu'elle en est le quatrième commandement , que nous ne pouvons pas prêcher une loi si sainte, sans apprendre à nos disciples à s'acquitter de ce devoir indispensable de piété. «Quoi! nous dit l'empereur, vous visitez la sépulture de vos ancêtres? — Oui , sans doute , répondîmes-nous, mais nous ne leur demandons rien, et nous n'attendons rien d'eux. —Vous avez donc des tablettes ? reprit le prince. — Aon -seulement des tablettes, dîmes-nous, mais encore leurs portraits, qui nous rappellent bien mieux leur souvenir. »
» L'empcreiir parut fort étonné de ce que nous lui disions. Après nous avoir fait deux ou trois fois les mêmes questions, qui furent suivies des mêmes réponses, il nous dit: « Je neconnoispas votre loi, je n'ai jamais lu vos livres • s'il est vrai , comme vous le dites , que vous n'êtes point contraires aux honneurs que la piété filiale prescrit à l'égard des parens , vous pouvez demeurer ici. » Puis se tournant vers ses ministres : « V oil.'i des faits que je croyois constans, leur dit-il , et cependant ils les nient fortement. Examinez avec soin cette affaire, informez-vous exactement de la vérité; vous me ferez ensuite votre rapport, et je donnerai mes ordres. »
Alors les ministres se retirèrent : nous les suivîmes jusqu'au vestibule, et là ils voulurent nous interroger tout debout et à la hâte. Nous leur représentâmes que cette affaire ne pouvoit pas s'éclaircir en si peu de temps; que nous leur donnerions des livres qui contiennent les articles de la loi chrétienne, et qu'on y trouveroit de quoi contenter pleinement l'empereur sur tous les doutes qu'il avoii exposés. Us y consentirent , et nous les leur Lames le lendemain >- ■ ■ . joint un pi.
par lequel nous rendions de très-humbles grâces à l'empereur d'avoir eu la bonté de nous admettre en sa présence et de nous communiquer les accusations calomnieuses dont on s'étoit efforcé de nous noircir, et quil verroit détruites par la simple lecture des livres qui expliquoient les devoirs de la religion chrétienne. Nous finissions le placet par une très-humble prière que nous faisions à sa majesté de nous continuer une semblable faveur, au cas que nos ennemis portassent contre nous jusqu'à son trône de nouvelles calomnies, afin que nous pussions les détruire de la même manière , et prouver notre innocence. Les ministres reçurent nos livres, en nous disant qu'il falloit du temps pour les lire , et ils nous congédièrent.
Après plus de cinq mois d'attente , ils nous les renvoyèrent, sans nous faire dire un seul mot de ce qu'ils en pensoient, ni des dispositions où étoit l'empereur à notre égard. Ainsi nous sommes toujours dans le même état d'incertitude sur le sort d'une mission autrefois si florissante , qui se trouve maintenant sur le penchant de sa ruine et près de périr. Notre unique ressource est dans la miséricorde du grand maître que nous servons. Il seroit inutile de vous demander le secours de vos prières j il suffit de vous avoir fait connoitre le besoin que nous en avons. Je suis, etc.
LETTRE (extrait) DU PÈRE PARENNIN A M. DE M AIR AN >