‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeres (volume 3)Chapitre 16 sur 19 · L PERE · texte numérisé non relu

L PERE

Au mois de février de Tannée i^3o.

Mon révérend père , dans le triste état où se trou vent tant de chrétientés chinoises , désolées par l'absence de leurs pasteurs , nous cherchons les moyens de leur procurer les secours spirituels qui leur manquent. C'est dans cette vue que je partis de Canton en avril 1727pour pénétrer secrètement dans la grande province de Hou-kuang. J'ai fait le vovage sur différentes barques

d'infidèles, sans être reconnu pour Européen, ni des bateliers, ni de ceux qui présidoient aux douanes; grâce singulière de la protection de Dieu dans les conjonctures où nous sommes.

A mon arrivée à Han-keou , où notre église venoit cl être destinée à servir de magasin pour le riz, je chereliai à m'y procurer une barque qui fût propre à mon usage. Mais, les chrétiens m'avant assuré qu'à Siang-yarig ]e trouverais plus aisément à en acheter une, je me déterminai à m'y transporter , et ils m'en prêtèrent une fort grande qui se trouvoit vide, et où il n'y avoit que moi et mes catéchistes. Dans la route, je n'osois porter mes regards hors de ma barque-, les eaux débordées avoient surmonté les digues , et les avoient même rompues en plusieurs endroits ; les terres éloient inondées, les maisons ou renversées ou abandonnées-, on voyoit quantité de petites barques remplies d'hommes, de femmes, d'enfans à demi nus, avec des visages pâles et défigurés par la faim qu'ils souffraient, ou par les maladies. Ils s'eflbrçoient de monter la rivière, pour chercher dans une autre contrée quelque soulagement à leur misèie. Vers le soir, grand nombre de chrétiens, parmi ces malheureux, vinrent passer une partie de la nuit près dé moi et faire l« urs dévotions. Mon batelier, qui les connoissoit , avoit soin de les avertir secrètement. Ces bons néophytes ne savoient en quels termes me marquer leur reeonnoissance, de ce que je m'exposois à tant de dangers pour leur salut.

Quand je fus arrivé à Siang-yang, dans la petite rivière nommée Pe-ho, les chrétiens m'achetèrent une barque. Elle étoit solide ; mais elle ne me eonvenoit guère ; outre qu'elle étoit d'une forme singulière, qui pouvoit attirer l'attention desinfidèles, et la faire reconiioître plus aisément , elle devenoit inutile dans les petites ri-

vières, où souvent les eaux sont basses. Je fus cependant forcé de la prendre , parce qu'on n'en trouvoit pas d'autre. Je la montai et me rendis dans les chrétientés des districts de Tang-hien et de Nau-yaiig. Les principaux chrétiens étoient venus m 'inviter. J'eus la consolation d'y trouver grand nombre de fidèles parfaitement instruits , et remplis des plus grands sentimens de religion. Je ranimai la tiédeur de quelques autres , dont la piété commençoit à se ralentir, et à différens jours je remplis paisiblement toutes les fonctions de mon ministère. Mon dessein étoit d'aller jusque vers jNan-yang; mais comme dans cet endroit il n'y avoit pas assez d'eau pour mon bâtiment , je fus obligé de retourner dans la rivière Pe-ho, où le temps du radoub avoit rassemblé une multitude incroyable de barque. Celles des chrétiens se rendoient les unes après les autres auprès de la mienne , et l'environnoient. Je fus occupé plusieurs nuits de suite à entendre leurs confessions, à dire la messe, et à les communier. Tout fînissoit avant le point du jour. Cette continuité de travail aiïbiblit beaucoup ma santé, surtout dans les temps des grandes chaleurs : d'ailleurs , quelque grande que fût ma barque , la multitude des femmes avec leurs enfans, et certaines odeurs qu'elles répandent sur leurs cheveux , affadissent le cœur ; et, sans un mouchoir trempé dans du vinaigre que je portois de temps en temps au nez, je serois tombé plusieurs fois en défaillance. Le corps souffre dans ces occasions, il est vrai; mais l'esprit est content, et la piété de ces néophvtes dédommage au centuple de toutes ces fatigues. De Pe-ho j'allai à l^ong-Lsing-oucin , où plusieurs chrétiens m'attendoient aussi dans leurs barques. Mais comme les iniidèles de ce quartier-là sont d'un caractère dangereux , je crus devoir prendre plus de précautions que je n'avois fait a Pe-ho. Je consultai sur cela les principaux chrétiens, el il fut conclu qpic < eux qui étoient

sur les barques n'iroient point aux assemblées que je tiendrois dans les terres, et que ceux qui sont dans les terres n 'iroient point sur les barques ; que les hommes et les femmes auroient leur jour marqué, et qu'on m'en donneroit la liste. Je pris mon logement dans la maison d'un chrétien , où il y avoit un quartier fort retiré : j'y demeurai quelques jours , et, moyennant ces précautions, je procurai tous les secours spirituels à ces bons néophytes sans la moindre alarme.

A peine avois-je fini ces assemblées, que des chrétiens de Lou-hou vinrent me prendre pour aller par terre chez eux. En route , le chrétien qui me conduisoit me proposa de me détourner pour aller visiter une famille chrétienne qui seroit infiniment consolée de me voir; ce à quoi je"consentis. Quand je fus proche delà maison, j'envoyai un catéchiste pour voir s'il n'y avoit point quelque infidèle du voisinage. 11 revint peu après , en s'écriant : « Grâce singulière de Dieu! "Vous êtes venu à temps pour procurer une sainte mort à un bon vieillard qui est sur le point d'expirer : il a encore l'esprit sain, et est plein de connoissance. » Mon catéchiste retourne aussitôt chez le malade, et lui apprend qu'un père spirituel arrive. J'entrai dans ce moment-là même. Dès qu'il m'aperçut : « Un père spirituel ! s'écria-t-il , versant des larmes en abondance , quelle bonté ! quelle providence de Dieu sur moi dans l'état où je me trouve ! » Il se confessa avec une présence d'esprit admirable , et répondit à toutes les prières de l'Eglise , lorsque je lui donnai l'extrème-onction. Enfin, un peu avant minuit, après avoir produit tous les actes que la religion inspire dans ces derniers momens , il expira tranquillement entre mes bras. Je comptois aller prendre un peu de repos dans la salle où l'on reçoit les gens de dehors , lorsqu'il entra un vieillard vénérable par sa longue barbe

blanche : me doutant bien qu'il m'adresseroit d'abord la parole, et que si je liois entretien avec lui, il reconnoitroit que j'étois étranger, je me contentai de lui faire les complimens ordinaires , et sous quelque prétexte je sortis de la maison. Ce vieillard étoit parent du malade qui vcnoit d'expirer. A l'âge de plus de quatie-vingts ans, il ne laissoit pas d'avoir encore de la vigueur. 11 étoit chef d'une secte fort décriée dans l'empire , qui se nomme Pelien-Kiao. La jeunesse de mon catéchiste lui persuada que, par ses invectives contre la religion chrétienne, il le réduiroit bientôt au silence. Il commença par attaquer les mystères de la trinité et de l'incarnation. Heureusement il y avoit peu de jours que j'avois instruit ce catéchiste de la manière dont il devoit s'y prendre pour confondre les partisans de cette secte impie. Il ue s'amusa point à répondre aux objections du sectaire, mais il le pria de l'éclaircir sur les principes de sa secte-, il lui en fit voiries absurdités et les contradictions -, il lui prouva ensuite la vérité de notre sainte religion , réfutant par occasion les frivoles objections qu'il avoit faites. J'entendois cet entretien du lieu où j'étois, et je priois le Seigneur d'éclairer cet aveugle volontaire; mais il ferma les yeux à la lumière, et pour toute réponse il se retira , en avouant au catéchiste que la loi chrétienne étoit pareillement bonne. J'admirai alors la profondeur des jugemens de Dieu, qui avoit ménagé le passage d'un missionnaire pour mettre le sceau à la prédestination de l'humble néophyte , et à la réprobation du vieillard endurci dans ses erreurs.

Quand je fus arrivé à près Chu-Kia, de Lou-teou , je trouvai une chrétienté nombreuse et bien ramassée. On me donna un logement commode et éloigné des maisons des infidèles, dans lequel les chrétiens des environs s'assemblèrent pour participer aux sacremens. Je passai huit joui s avec eux , et je retournai à Tong-tsiiig-ouan, où i<- trou-

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vai des chrétiens de Kouang-hoa qui m'attendoient. Il y avoit au port un grand nombre de barques nouvellement arrivées , toutes remplies de néophytes. On ne put trouver qu'une seule barque propre à les y rassembler, et à exercer les fonctions de mon ministère; mais elle étoitsi mal équipée et si mal couverte, que je fus très-incommodé d'un vent froid et violent qui soumoit toutes les nuits. C'est à quoi j'attribue la maladie que je fis 5 elle dura dix-huit jours , et me mit aux portes de la mort.

Aussitôt que je fus en état de sortir , j'allai achever la visite des chrétientés de Tong-tsing-ouan. J'y trouvai plusieurs barques de chrétiens qui m'attendoient , et qui en avoient préparé une grande, très-commode pour y tenir nos assemblées. Jenepouvois aller dans les terres que pendant la nuit ; je m'y rendis plusieurs jours de suite ; les instructions, les confessions et les baptêmes duroienl jusque au-delà de minuit ; après quoi je disois la messe pour me retirer avant le point du jour. Il fit pendant tout ce temps-là un vent très-froid et très-sec , auquel mon état de convalescent me rendoit bien sensible.

Je descendis ensuite la rivière pour me rendre sur les terres dépendantes de Ngan-lo. J'y trouvai des chrétientés nombreuses , qui se sont maintenues dans une grande ferveur •, puis je passai par Tching-Kiang-tsi , où je m'arrêtai quelque temps en faveur des chrétiens qui vouloient faire leurs dévotions , et pour baptiser quelques catéchumènes bien instruits , qui vinrent de l'autre côté de la rivière pour recevoir la grâce du baptême , à laquelle ils aspiroient depuis long-temps. De là j'allai vers Ngan-lo , où je me rendois tous les soirs pour retourner de grand matin à ma barque. Je ne m'aperçus point qu'on fit attention à moi , ni sur le chemin , ni dans les rues , qui sont assez désertes. Mais de quelle douleur ne fus-je pas pénétré à la vue de nos églises possédées aujourd'hui par les infidèles ,

et réduites à des usages souvent idolàtriques , après avoir été , durant tant d années , sanctifiées par la présence de Jésus-Christ !

Quand j'eus fini dans ce quartier-là les exercices de ma mission , je fis avertir de mon arrivée les chrétiens qui sont vis-à-vis Che-pai, grosse bourgade , où je me rendis aussitôt : j'y laissai mon bateau et j'entrai dans les terres pour aller à Yc-Kia-tsi. Cette chrétienté donne de grandes espérances 5 elle s'est formée insensiblement par les bons exemples et par la patience de quelques dames chrétiennes , et d'une entre autres qui a été mariée à un infidèle d'une riche et nombreuse famille, nommé Yê , lequel a donné son nom à cette contrée. Cet homme , plein d'estime pour sa femme , ne la troubloit point dans les exercices de la religion qu'elle avoit embrassée à son insu, mais il ne pouvoit souffrir qu'elle allât aux assemblées que faisoit le missionnaire. Un jour qu'elle profita de l'absence de son mari pour s'y rendre avec son fils qu'elle avoit converti à la foi , le mari vint la chercher , et l'emmena brusquement, sans cependant lui faire le moindre reproche, tant il respectoit sa vertu. Peu après, Dieu accorda aux prières de cette vertueuse damela conversion de son mari , qui n'étoit retenu dans l'infidélité que par des considérations humaines. Il eut la force de mépriser les railleries de ses amis; il reçut le baptême, et, au bout d'une année passée dans la pratique des vertus chrétiennes, il mourut dans de grands sentimens de piété. Je logeai dans sa maison, où je confessai et donnai le baptême.

Je me rendis à Yio-Kia-Keou , et fus d'abord affligé de ce qu'il n'y avoit point de lieu propre pour assembler les fidèles ; mais la Providence me secourut. Il se trouva dans la rivière une grande barque qui étoit vide, où j'eus toute la liberté de ^n'acquitter de mes fonctions ; les chrétiens s y rendirent de toute la campagne. Mon dessein étoit d'aller

pendant lejour dans les terres , visiter les diverses chrétientés, etm'instruire par moi-même de l'état où elles se trouvaient-, mais les chrétiens s'y opposèrent. La disette, qui duroit depuis trois ans dans cette contrée , avoit attiré une multitude surprenante de voleurs -, les barques n'y demeuroient pendant la nuit qu'avec les plus grandes précautions 5 les maîtres de ces barques les joignoient ensemble, les serroient le plus qu'ils pouvoient, et leslioientles unes aux aurtes avec des chaînes , de crainte que les voleurs ne coupassent pendant la nuit les amarres, et ne les tirassent à l'écart pour les piller avec plus de liberté. Les chrétiens , qui en avoient deux grandes , placèrent la mienne au milieu des leurs, auxquelles ils l'attachoient tous les soirs avec des chaînes. Moyennant cette précaution , je passois la nuit dans ma barque , et je pouvois aller lejour dans les terres. Je proposai à quelques-uns d'aller chez eux pour entendre les confessions de leurs femmes , et baptiser leurs enfans qu'ils ne pouvoient pas apporter de si loin. Leur zèle pour ma conservation leur fit naître des difficultés quej'eus bientôt aplanies : «Les canaux, disoient les uns, ont été gâtés par les inondations, et sont remplis de sable. — Eh bien , leur répondois-je, j irai à pied. » D'autres m'objectoient que depuis long-temps le riz manquoit dans leur maison , et qu'ils n'avoient pas de quoi en acheter , qu'ils ne vivoient que de petits poissons et de racines qu'il leur falloit chercher assez avant en terre. « Cela me suffira , leur disois-je : je visiterai donc toutes les familles chrétiennes de cette contrée. » Je fus surpris de trouver en vie une petite naine que j'avois vue les années précédentes ; elle avoit plus de quatre-vingts ans , et étoit encore saine de corps et d'esprit : elle paroissoit transportée de joie de voir encore un missionnaire avant sa mort , qu'elle regardoit comme peu éloignée.

Mais je m'aperçois qu'en continuant de vous rendre

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un compte si exact de tous les endroits que j'ai parcourus, pour procurer aux chrétiens les secours spirituels qui leur manquent par l'éloignement de leurs pasteurs , je m'expose à vous fatiguer par des redites. Le détail que j'ai fait jusqu'ici de la manière dont j'assemble secrètement les iidèles , vous fait assez connoitre les moyens qui se prennent, en ce temps de persécution , pour établir et maintenir la foi dans ces chrétientés isolées; ainsi, sans entrer davantage dans les mêmes détails , je vous parlerai de mes dangers et de quelques singularités du pays.

Grâce à la protection particulière de Dieu , j'ai rempli assez paisiblement les fonctions de mon ministère ; il n'y a eu que deux ou trois occasions où j'ai couru risque d'être découvert. Une fois il échappa imprudemment à un jeune homme quelques paroles en présence de plusieurs infidèles qui pouvoient les rapporter aux soldats de la garde , et ceux-ci seroient venus aussitôt me chercher dans la maison où je logeois. J'en fus averti à temps , et je partis sur l'heure pour aller à vingt-quatre lieues de là. Une autre alarme m'empêcha de passer la rivière du côté de Kou-tchin. Deux ou trois chrétiens, un peu chicaneurs, au lieu de terminer une affaire d'intérêt par un accommodement à l'amiable , s'avisèrent d'aller jusqu'à trois fois porter leurs plaintes aux mandarins, et attaquèrent dans leurs accusations un riche lettré du pays. Celui-ci accusa à son tour les chrétiens de tenir des assemblées où ils concertoient ensemble des projets de révolte. Des officiers du tribunal parcoururent les maisons des chrétiens , et en arrêtèrent huit ou dix. Sur les représentations qu'ils firent que c'étoit le temps de la récolte , ils furent renvoyés sous caution. Peu de temps après, un vieux néophyte me causa une nouvelle inquiétude. Il vint à moi d'un air effaré , mécontent de son fils , pour des raisons qui faisoient honneur au fils ,

ÉCKITES DE LA CHINE. /\QJ

et qui auroient dû couvrir le père de confusion. Il étoit surtout courroucé contre les chrétiens de ce que , sans avoir égard à ses plaintes, ils avoient choisi ce jeune homme pour présider aux assemblées et y réciter les prières accoutumées. Je tâchai de le calmer ; mais il se retira brusquement , et dit qu'il alloit me déférer aux officiers du tribunal. Je me retirai àKouang-hoa, priant Dieu avec larmes de changer le cœur de cet infortuné vieillard. Quelques mois après , repassant par le même endroit, j'appris qu'il s'étoit réconcilié avec son fils; je le réconciliai également avec Dieu. Ceux qui connoissoient le naturel de ce vieillard regardèrent son changement comme un vrai miracle de la grâce.

Permettez-moi de vous communiquer une observation que j'ai faite sur cette rivière, vers Che-pai , grosse bourgade, à six lieues au-dessous de Ngan-lo. Quelques lieues au-dessus et au-dessous de ce bourg , la rivière se trouve considérablement diminuée, sans qu'il se fasse aucun partage de ses eaux 5 et à huit ou neuf lieues au-dessous , elle reprend sa première grandeur sans recevoir de nouvelles eaux. Dans l'endroit où la rivière diminue presque tout à coup, elle coule avec une extrême rapidité ; et dans le lieu où elle reprend sa grandeur , elle est également rapide. A la 6e lune , que les eaux étoient grandes et le vent assez fort , une barque , arrivant au-dessus de Che-pai, fut jetée sur un banc de sable. Aussitôt un bouillonnement de sable mouvant , qui vint de dessous l'eau , jeta cette barque sur le côté ; un second bouillonnement lui succéda, puis un troisième et un quatrième , qui mirent la barque en pièces. Quand j'arrivai à l'endroit du naufrage , le temps étoit doux et serein : j'y aperçus de tous côtés des tournoiemens d'eau , dont le centre entraînait au fond les ordures de la rivière, avec des bouillonuemens de sable. Au-dessous de ces bouillonnemens , l'eau étoit rapide ,

mais sans aucune chute deau. Dans l'autre endroit qui est plus bas , et où la rivière reprend sa grandeur naturelle , on n'y aperçoit point de tournoiement, mais des bouillonnemens de sable , et la rapidité de la rivière est accompagnée de chute d'eau. On y voit des espèces de petites ilcs à quelque distance les unes des autres. Ce n'est point de la terre qui paroit sur la surface de l'eau , ce sont des branches d'arbres , des racines , des roseaux , des herbes liées ensemble. On me dit que ces branchages sortoient de dessous l'eau , sans qu'on put savoir d'où ils venoient , et que ces masses, qui avoient sept à huit toises de face du côté que nous les dépassâmes , étoient immobiles , et tenoient au fond de 1 eau sans Ilot— ter ; qu il éloit dangereux d'en approcher de trop près , parce que leau bouillcnnoit tout autour; que cependant , quand les eaux étoient fort basses , les pécheurs se hasardoient à aller prendre ce qui surnageoit, pour s'en servir en guise de bois de chauffage. D après ces diverses circonstances, je juge qu'à l'endroit de la rivière qui est au-dessus, l'eau entre dans des gouffres de sable qu'elle fait bouillonner, et qu'elle coule sous terre jusqu'à l'endroit qui esta huit ou neuf lieues au-dessous , d'où elle sort en poussant avec force les ordures qu'elle a précipitées avec elle dans le premier endroit , et forme ainsi ces ilôts d'herbes et de branchages qu'on v aperçoit. On connoit des rivières qui se perdent entièrement ou en partie dans la terre , et vont sortir ailleurs. Mais je ne crois pas qu'on ait guère entendu parler de rivière dont une partie se perd sous son propre lit , pour aller s'y rendre à quelques lieues de là.

Je viens d'avoir la consolation d'opérer la conversion d un chef de famille , qui depuis plusieurs années étoit de la secte de Pclien , secte fort décriée dans l'empire et dé-

fondue par les lois. Ceux qui suivent cette secte attendait un grand conquérant, qui subjuguera tout l'univers. Ce sectaire fut d'abord détrompé de la métempsycose en lisant avec attention le livre du père Ricci , sur ia véritable idée du premier être ; la lecture qu'il fit ensuite d'un livre du père Verbiest , qui explique les dix commandemcns de Dieu et l'incarnation du Verbe, acheva tout-à-fait sa conversion. Ce fut de ces deux livres que Dieu se servit pour toucher son cœur , et le faire entrer dans la voie du salut. Il y avoit déjà long - temps qu'il avoit renoncé à toutes les pratiques de sa secte, et ce ne fut qu'après bien des épreuves que je l'admis au saint baptême. Je trouvai toute sa famille , composée de vingt personnes, très-bien instruite des vérités de la religion ; il n'y avoit pas jusqu'aux enfans de cinq à six ■ins, qui ne me récitassent par cœur les prières et le catéchisme. Cette conversion fera grand bruit , et sera d'un grand exemple dans tout ce canton , où il s'est ac quis beaucoup de réputation.

Quelques chrétiens m'ont conduit à Lao -ho-Keou. Lorsque nous arrivâmes à la rivière, nous trouvâmes les • aux fort baissées : on la passoit à gué. Mes compagnons avancèrent les premiers pour le sonder , lorsque tout à coup une de leurs bètes enfonça jusqu'au ventre dans les sables mouvans. Je les suivois de près , et les deux pieds de devant de mon cheval, trouvant aussi du sable mouvant , v enfoncèrent. Il fit un effort pour se tirer-, mais, avant les pieds de derrière élevés sur du sable ferme, il enfonça encore davantage, et se trouva la tète à demi dans l'eau. Je n'eus point d'autre parti à prendre que de me jeter dans l'eau moi-même, où heureusement je trouvai du sable ferme, et je gagnai le bord. Le cheval se dégagea peu à peu et vint nous joindre.

Je me disposois à entrer dans la province de Ho-nan ,

^g8 lettres édifiantes

lorsqu'on vint me dire que les gouverneurs faisoient faire des recherches dans toutes les maisons des chrétiens, ?>ù ils soupçonnoient qu'il y avoit quelque Européen caché. Us visitèrent entre autres la maison d'un nommé Ting , où j'avois logé quatre jours auparavant , et si j'y fusse resté tout le temps qu'il vouloit me retenir, j'aurois été infailliblement découvert. Ceux de qui je tenois cet avis en avoient été secrètement informés par des infidèles leurs amis, qui avoient accès dans les tribunaux. Après avoir prié Dieu dem'éclairer sur le parti que j'avois à prendre, je crus que, pour ne point effrayer les chrétiens par ma retraite précipitée, ni les exposer eux et moi par une hardiesse déplacée , jedevois me retirer à un port qui est à six lieues au-dessous, et de la dépendance d'un autre mandarin, jusqu'à ce que ces bruits fussent éclaircis. Il me revint de tous côtés que ces recherches se faisoient par ordre de l'empereur, qui avoit été informé que plusieurs missionnaires ne paroissoient plus à Canton , et qu'ils étoient entrés dans les provinces où ils se cachoient dans les maisons des chrétiens. Cependant , pour m'assurer davantage , j'envoyai un exprès à Pékin , et, en attendant son retour, je résolus de ne point entrer dans les terres, et de me tenir caché sur ma barque , n'assistant que les familles qui sont sur la rivière, et les chrétiens que je trouverois sur les différons ports où je m'arrèterois pendant quelques jours. Je ne fus pas long-temps sans recevoir des nouvelles qui m'accablèrent. Je vis arriver plusieurs barques de Han-Keou, toutes remplies de chrétiens qui vinrent faire leurs dévotions. Ils me confirmèrent ce qui m'avoit été dit de l'ordre de l'empereur pour la recherche des Européens cachés. Us ne me dirent rien de plus-, mais apparemment, selon le génie chinois, ils s'ouvrirent sur bien des circonstances à mes catéchistes. Je m'aperçus que ceux-ci changèrent de visage , qu'ils parurent tout à

coup interdits , rêveurs, parlant peu ensemble et à voix basse. Ils viurent ensuite l'un après l'autre me demander le reste de leurs gages, à quoi ils ne pensoient pas auparavant. Mon exprès , qui arriva, m'apporta des lettres de Pékin. Le père Parennin me mandoit qu'un officier tartarc avoit présenté à l'empereur une accusation contre les chrétiens; qu'elle contenoit, entre autres choses, que des Européens étoient entrés secrètement dans les provinces , et s'v étoient cachés chez leurs disciples; qu'il étoit certain que l'empereur faisoit faire des recherches par les mandarins des lieux; que si j'étois découvert, les suites en seroient funestes à la religion , et qu'il me conseilloit de me retirer k Cauton ou à Macao, jusqu'à ce que cet orage fût dissipé : qu'alors je pourrois retourner comme à l'ordinaire dans ma mission.

A ces nouvelles , je vous laisse à penser quels furent mes sentimens. Après avoir adoré le Dieu des nations avec une humilité profonde, et avoir imploré son secours dans de si tristes conjonctures, j'appelai mes catéchistes, et je leur dis qu'il étoit du bien de la religion et des chrétiens que je me retirasse pour un temps-, que cet orage sapaiseroit peu à peu, surtout si les recherches qui se faisoient avec tant d'ardeur devenoient inutiles; qu'alors je viendrois les retrouver et travailler plus sûrement à leur sanctification Ils me répondirent en pleurant que j 'a vois raison; que les chrétiens auroient de la peine à me recevoir chez eux , et à permettre qu'on y tînt les assemblées ; qu'ils ne mauqueroient pas de prétexte pour s'en excuser, et que pendant tout ce mouvement, non-seulement je ne pourrois faire aucun fruit , mais que j'exposerois les chrétiens à la plus rude persécution.

Grâce à la divine Providence, je trouvai à Han-Kcon la barque d un chrétien , où j'entrai avec deux catéchi-i. Je fis venir quelques-uns des principaux chrétiens, aux-

5ûO LETTRES ÉBIFIÀHTES

quels je communiquai les raisons Je mon départ, en leur faisant, espérer mon prochain retour 5 je les instruisis de la manière dont ils dévoient se comporter avec les autres fidèles ; je réglai 1 impression et la distribution du calendrier pour l'année suivante ; car vous savez, je crois, que tous les ans nous distribuons aux chrétiens un calendrier, où, suivant les lunes qui partagent Tannée chinoise , sont marqués les dimanches, les fêtes et les jeûnes. Mon batelier , qui me connoissoit, me conduisit à cinquante lieues audelà de Siang-tang, jusquà une petite rivière, où il faut louer de petites barques. Il versa bien des larmes en nu disant adieu ; mais il lui échappa une civilité indiscrète , qui me mit en danger d'être reconnu pour Européen. Outre qu'en déchargeant mes paquets, il fit paroitre un zèle qui n'est pas ordinaire aux bateliers infidèles, il se mit à genoux en prenant congé de moi; je le relevai au plus vite, sentant bien L'impression que de semblables démonstrations ne manqueroient pas de faire sur les témoins. En effet , lorsqu'il fallut nous arrêter le soir à un bourg , selon la coutume , pour y passer la nuit sous un corps-dcgarde , mon domestique eut à essuyer diverses questions que lui fit mon nouveau batelier, qui insistoit principalement sur les marques de respect qu'on m avoit données . quoique je fusse vêtu d'une toile assez grossière , et qui en concluoit que j'étois quelque chose de plus que je ne voulois paroitre. Le domestique se tira habilement d'affaire, en conduisant le batelier à un petit cabaret voisin, où toutes les questions finirent. Il y a peu d eau dans cette rivière ; les rochers et les courans en rendent la navigation difiicile en quelques endroits : aussi les barques sont-elles fort petites et très-étroites ; à peine pouvoit-on y étendre mon lit et celui de mon domestique , et y placer deux petits coffres. Le toit de nattes qui la couvroit étoit si bas, quec est tout ce que je pouvois faire de m'y tenir à genoux

ÉCRITES DE LA CUIXE. 5o I

Ce ne fut qu'après douze jours d'une navigation si incommode que j'arrivai à Tching-tcheou. Là on quitte sa l>arque, et l'on a deux jours de marche à faire pour traverser une montagne. Le maître de l'hôtellerie où je logeai me fournit des porteurs pour mon bagage , après lui en avoir donné la liste, qu'il adressa à son correspondant à \-tchang; puis il transcrivit cette liste, la signa, et me la mit en main. Tout me fut rendu à mon arrivée. Ces porteurs sont très-fidèles, et s'ils ne l'étoient pas, le correspondant répond de tout ce qui leur a été confié. Mais à peine fus-je entré dans 1 hôtellerie d'Y-tchang, que je donnai des soupçons à un marchand de Canton. Il tira mon domestique à part : « Ou je suis bien trompé , lui ditil , ou ce vieillard est Européen. Bien qu il soit accoutumé à dos manières, il y a je ne sais quoi dans sa physionomie , surtout dans ses yeux , qui me le persuade. » Mon domestique ne iépondit que par un éclat de rire, en lui remettant devant les yeux plusieurs Chinois qui avoient ces marques extérieures, auxquelles il me prenoit pour un Européen. Le marchand se retira, mais en homme qui ii étoitpas tout-à-fait détrompé.

Comme d'Y-tchang on va par eau jusqu'à Canton, je louai une barque pour deux jours, laquelle étoit d'une structure particulière. Les Chinois, à ce quils prétendent, ne peuvent pas en avoir d'autres , à cause des roches et des (luîtes d'eau presque continuelles. Le fond de cale de la barque est toujours plein d'eau. On met par-dessus une espèce de claie en forme de gril, faite de cannes de roseaux , sur laquelle on étend des peaux ou autre chose semblable, afin de pouvoir s'asseoir et se coucher. Il n'y a rien qui ferme ces barques, même aux deux bouts, où doivent être les passagers, parce que le milieu se réserve pour les coffres, afin de garder l'équilibre dans les courans. S il vient du vent, de la pluie, dp la neige, c'est aux passagers

d'y pourvoir. Ces bateliers descendent comme un trait à travers les roches , qu'ils frisent de si près qu'on peut Tes toucher de la main. Il est étonnant de voir avec quelle adresse ils manient leurs perches et leurs petites rames, pour éviter et pour suivre les détours de ces pierres qui occupent tout le canal. S ils manquoient leur coup, la barque se briseroit en mille pièces , et c'est ce qui n'arrive presque jamais. A Lo-tchang, où l'on se sert de grandes barques de toutes les façons , j'en louai une pour me conduire «à la capitale. Je passai heureusement la douane à Chao-tcheou, où l'on ne me fît aucune question , et j'arrivai à Canton le 21 janvier de l'année i^3o. J'espère retourner l'année prochaine dans la province de Hou-quang, lorsque tout y sera plus tranquille ; j'y aurai besoin plus que jamais dune protection toute particulière de Dieu ; aidez-moi à l'obtenir par vos saints sacrifices, en l'union desquels je suis, etc.

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LETTRE (extrait) DU PERE PARENNIN A M. DE MAIRAN,

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