THÉOLOGIE
Les missionnaires sont dans l'état où étoient les pères de l'Église dans les premiers siècles , excepté qu'ils ont de plus grands obstacles à surmonter. Les pères travailloientà établir la religion au milieu des infidèles ; mais ils étoient dans leur pays, parlant leur langue naturelle , grecque ou latine. Ils avoient affaire à des gens de même nation , dont ils savoient parfaitement les mœurs et la doctrine : eux-mêmes avoient été païens pour la plupart ; ils disputaient avec des esprits excellens philosophes pour la plupart , et exercés aux rai-* sonnemens les plus subtils et les plus suivis. Cependant ils ne s'embarrassoient point des questions vaines et inutiles. Leur théologie consistoit à savoir parfaitement l'Écriture et à l'expliquer suivant la tradition encore vivante , à répondre aux objections des infidèles et des hérétiques , à détruire les fondemens de leurs erreurs. J'estime donc que quelques ouvrages des pères les plus anciens , ou plutôt des extraits que l'on en pourroit faire , seroient la meilleure théologie pour les séminaires d'Orient. Vous y verriez le traité de l'unité de Dieu que les Grecs appeloient la monarchie , pour combattre la pluralité des dieux , ou des principes , et établir la nécessité d'un être souverain ; les preuves de la création , de la, Providence , de la résurrection , des peines et des récom--
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penses éternelles ; la réfutation tic l'éternité du monde, de la métempsycose, du culte des intelligences et des démons ; les réponses aux principales objections contre la irinité et l'incarnation ; les preuves de la corruption de la nature , de la foiblesse du libre arbitre, de la nécessité de la grâce de Jésus-Christ. Quant au catalogue des anciennes hérésies , si on ne se contente pas de celui de saint Augustin , il y en a de reste dans saint Épiphane.
Quoique l'idolâtrie des Grecs fût très-différente de celle que vous avez à combattre , les traités que les pères ont faits contre eux ne laisseront pas de vous être utiles , si vous en observez bien la méthode. Ils étoient instruits à fond des erreurs qu'ils combattoient , en sorte qu'il y a bien des particularités , des fables et des mystères profanes du paganisme que nous ne connoissons que par eux. Voyez entre autres le petit traité de saint Clément Alexandrin et la Cité de Dieu de saint Augustin. On y voit une lecture prodigieuse des poètes, des historiens et de tous les auteurs qui traitoient de la religion des païens. Pour réfuter les objections qu'ils faisoient de la nouveauté du christianisme , les chrétiens étudièrent à fond la chronologie et toute l'ancienne histoire ; et de là vint l'ouvrage d'Affricain , d'où Eusèbe a tiré sa Chronique , ce précieux trésor d'antiquités. En effet , il est impossible de combattre une doctrine qu'autant qu'on la connoît ; qui la connoîtra imparfaitement, ne la combattra qu'imparfaitement. Ce n'est pas convertir des gens que leur faire accroire qu'ils pensent comme nous , quand en effet ils pensent tout autrement. Quelques missionnaires ont prétendu avoir trouvé en la doctrine des bramines une trinité et plusieurs incarnations. Mais les voyageurs les plus exacts et les plus sensés ont avéré que ce ne sont que de légères convenances (i). Il ne faut donc rien dissimuler , mais avouer de bonne foi que les
(i) Ne pourroit-on pas dire que les voyageurs dont parle ici l'abbé de Fleury n'étoient pas aussi bons juges en cette matière que les missionnaires ?
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idolâtres à qui vous avez affaire sont plus éloignés de nos principes que les anciens idolâtres , quoique dans le culte ils semblent se rapprocher. Vous pouvez vous servir des père? , principalement en imitant leur méthode , pour réfuter les fables par elles-mêmes et par les absurdités qu'elles l'enferment, quoique les fables que vous combattez soient différentes des anciennes. Mais je désire surtout qu'on les imite fidèlement dans leur discrétion ; que l'on n'explique les mystères qu'autant que les auditeurs en sont capables ; que l'on ne les expose jamais au mépris et à la risée des infidèles , puisque le précepte de l'Évangile y est exprès ; et que l'on ne prévienne jamais les objections , mais que l'on attende , pour les réfuter, qu'elles soient effectivement proposées, et que l'on se contente d'y répondre ce qui est précisément nécessaire pour les réfuter , sans jamais aller au-delà. Si cette règle de discrétion avoit été religieusement observée dans les derniers siècles , nous n'aurions pas tant de volumes remplis de questions inutiles contre le précepte de saint Paul. Je voudrois encore que l'on fit un point de conscience d'observer la défense que fait saint Paul de s'arrêter aux fables , et que l'on ne mêlât jamais à la doctrine chrétienne rien qui fût indigne de la majesté de l'Évangile. Je le dis, parce que je vois qu'en France les missionnaires et les catéchistes ne craignent point assez de débiter des histoires tirées du Pédagogue chrétien , et de la Fleur des exemples ; que l'on met entre les mains de tous les peuples des vies des saints la plupart apocryphes , et que nos histoires ecclésiastiques les plus sérieuses, je dis même celle de Baronius , ne sont pas assez correctes sur ce point. Vous ne pouvez donc y être trop réservés. Employez autant qu'il sera possible les histoires de l'Écriture-Sainte , et ensuite celles que vous croirez de bonne foi les plus authentiques ; car je sais bien que vous n'avez ni le loisir , ni la commodité de faire des discussions de critique ; mais surtout gardez-vous d'apprêter à rire aux Anglais et aux Hollandais : ils se sont bien moqués d'une Histoire de Jésus-Christ , écrite
en persan par , qui commence par saint Joachim , sainte
Anne et la conception de la Vierge ; et, pour la faire connoître
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à tout le monde , ils l'ont imprimée en Hollande. Je voudrois user de la même précaution pour les images , et je ne souffrirois point que l'on proposât le dragon de sainte Marguerite , ni celui de saint George, ni saint Christophe comme un géant, ni saint Jacques en habit de pèlerin. Ici tout le peuple est accoutumé depuis long-temps à ces ouvrages , et il y est plus difficile de les abolir. Mais à quoi bon les porter à de nouveaux chrétiens qui n'en ont aucun besoin ? On remarque aussi que la plupart des missionnaires sont trop crédules sur le point des sorciers, ou des apparitions d'esprits , ou des miracles. Plus vous trouverez de crédulité dans les néophytes , plus vous devez être scrupuleux à n'en pas abuser.