DES SECTES RELIGIEUSES A LA CHINE
Des Bonzes et des Lamas.
Pour peu que l'on pénètre dans la Chine, on se voit presqu'à chaque pas arrêté par les contrastes les plus frap-
pans. Les écoles retentissent des leçons de la plus sublime morale, et on observe dans le culte religieux de ce peuple, si sage sous tant d'autres rapports, le délire de la plus extravagante superstition. Pour expliquer une contradiction si choquante, il faut interroger l'histoire même de la Chine , et l'expérience de tous les siècles. Elles nous apprendront que la raison laissée à elle-même est insuffisante , et que pour se diriger dans sa route et éviter les écarts , il lui faut le secours de la révélation , et une règle suprême de vérité qui soit fondée sur la parole et l'autorité de Dieu même. Considérés sous ce point de vue, les mémoires de nos missionnaires sur les bonzes et les lamas offriront un véritable intérêt.
C'est une chose digne de remarque , que l'idolâtrie , chez les nations polies et savantes, a toujours été plus absurde , plus bizarre et plus scandaleuse que celle des peuples barbares. C'est sans doute qu'elle' n'a pu s'y établir que par l'esprit de système, qui finit presque toujours par brouiller les idées les plus claires , et par le renversement même de la raison. Les Chinois nous en fournissent la preuve. L'empereur assis sur le trône de la Chine en 1780 étoit savant-, il avoit beaucoup d'esprit et de pénétration 5 cependant il est certain qu'il se prosternoit dans l'intérieur de son palais devant les idoles , en bonne femme de village. Les princes, les ministres d'état, les présidens de tribunaux , imitoient son exemple chez eux ; ils offroient des sacrifices à leurs idoles , et leur bàtissoient des temples. Tous, et l'empereur et les lettrés eux-mêmes, agissoient en insensés , après avoir parlé en sages et en vrais philosophes , dans les ouvrages et les ordonnances qu'ils publioient.
Comment concilier une conduite si stupide avec les vues sublimes de la politique et du génie ? La réponse se trouve dans l'histoire de l'esprit et du cœur de l'homme. Com-
ment concilier la délicatesse sur la réputation, avec les foiblesses des passions-, les excès de l'intempérance, avec le désir si vif de la santé et de la vie ; la passion de plaire , avec les écarts et les ridicules de l'orgueil? Les lettrés chinois , disciples ardens de Confucius , méprisent les bonzes, et ils se prosternent devant leurs idoles; les philosophes chinois ressemblent à ceux de tous les autres peuples ; aux Aristote, aux Platon, aux Démosthènes chez les Grecs 5 aux César, aux Cicéron chez les Romains. On découvre dans leurs écrits des notions sublimes de la Divinité , et dans leur conduite, le culte de la plus grossière idolâtrie.
Du moins les Phidias et les Praxitèle divinisoient en quelque sorte les idoles de la Grèce par la sublimité de leur art; au lieu qu'à la Chine, les idoles sont mimiques, effroyables, monstrueuses et gigantesques. On en voit qui ont des figures ridicules , d'autres des difformités bizarres; toutes semblent faites exprès pour se mettre au niveau de la folie de leurs adorateurs. L'imagination originale du célèbre Callot n'est jamais allée aussi loin dans ses inventions grotesques, que les sculpteurs chinois dans les figures qu'ils donnent à leurs idoles. Il y a cinquante ans , tout Paris avoit la manie des magots ; plus ils étoient bizarres et ridicules , plus ils étoient préférés. Le plus court auroit été de copier les figures d'un miao ( c'est ainsi que s'appelle un temple d'idoles à la Chine) ; on y eût trouvé de quoi choisir amplement pour la garniture des cheminées. On s'étonne de la folie des Chinois, ce peuple si vanté pour sa sagesse; mais le Chinois qui est assez abruti pour se prosterner devant un morceau de bois, ne songe guère à examiner quelle en est la figure.
La doctrine et les mœurs religieuses sont à la Chine, comme chez beaucoup d'autres peuples , deux choses bien différentes, et souvent opposées. Malgré les cris delà dé-
DE LA CHINE. itk)
cencc et de la pudeur, malgré les menaces même de la loi , on expose à la vue, dans certains miao, des idoles infâmes, dont la figure annonce la débauche , ou même la représente. Le même lettré qui jeteroit feu et flamme, si sa femme ou sa fille laissoit paroitre le bout de leur soulier , les conduit gravement dans un miao , et se prosterne à côté des bonzes ou des lamas , ministres de cette monstrueuse idolâtrie, devant des figures de divinités représentées au naturel, comme Mars et Vénus dans les fêtes païennes. Nous craindrions de blesser nous-mêmes la pudeur , et d'être accusés de calomnier la nature humaine, si nous entrions dans de plus grands détails.
La raison se perd , et l'étonnement redouble quand on pense , soit à la multitude des miao élevés dans la capitale et dans les provinces , soit à la richesse des dotations consacrées à l'entretien des bonzes , dont plusieurs cependant sont pauvres et misérables , parce que leur nombre prodigieux empêche qu'on ne fournisse aux besoins de tous.
On compte plus de six mille bonzeries dans la ville et la banlieue de Pékin. Il n'y a point de palais de l'empereur où l'on ne voie quelque oh-cheun , ou monastère , de bonzes ou de lamas; et dans les grands palais, il s'en entretient jusqu'à sept et huit. Plusieurs de ces bonzeries sont plus magnifiquement bâties et plus richement dotées que les plus grandes abbayes de notre Europe. Un incendie a détruit il y a peu d'années , à une petite distance de Pékin, un miao qui avoit coûté plus de vingt millions de France ; par une bizarrerie qui ne doit plus nous surprendre, les sectes idolàtriques à la Chine ne sont que tolérées par les lois, et les ministres des idoles, tout compensé, sont les mieux dotés. On compte plus de bonzes et de lamas à Pékin, que l'on ne comptoit de religieux et d'ecclésiastiques à Paris, avant la révolution. La même proportion se retrouve dans les provinces. Ces établissemens ont des
fonds inaliénables en terres et en maisons ; le gouvernement se charge de l'entretien et des réparations. Tous les districts ont des sommes assignées pour la dépense de ce culte idolàtrique. La Chine ne seroit aujourd'hui qu'une bonzerie , si les diverses invasions n'y avoient détruit ou laissé tomber en ruine une multitude de miao.
Les bonzeries sont d'une grande ressource pour les lettrés. Outre celles que le gouvernement choisit pour être les dépositaires des manuscrits les plus rares , et des collections très-volumineuses , il y en a plusieurs qui renferment d'immenses bibliothèques qu'on ouvre aux gens de lettres , et. où ils trouvent les livres anciens et modernes. Cependant nous ne voyons guère dans les provinces que ceux qui ont de grands emplois littéraires, ou quelques mandarins disgraciés ou dégoûtés du tumulte des affaires , qui trouvent les secours nécessaires pour s'occuper des recherches savantes et des discussions critiques. Ceux qui ont du crédit à la cour vont offrir leurs ouvrages à l'empereur , et si les lettrés du collège impérial en rendent un témoignage très- favorable, le souverain fait les frais de l'impression. Quant aux autres lettrés qui n'ont pas cette ressource, si , après bien des années d'étude et d'application , ils parviennent à composer un ouvrage sur un sujet intéressant, il faut qu'ils se chargent de le faire imprimer à leurs risques et périls.
Cependant la bibliographie est assez florissante dans quelques provinces du midi. Sou-tcheou est peuplé d'imprimeurs. Ils se chargent de publier les ouvrages qui , devant piquer la curiosité publique, leur ouvrent des spéculations lucratives. Le commerce des livres y est considérable. Mais de quels livres ? des poésies, des brochures, des romans , des feuilles faites pour amuser le peuple d'oisifs qui ne liseut que pour se soulager du poids de l'ennui . et varier ses plaisirs. A l'égard des ouvrages d'érudition et
de critique, il faut qu'ils soient réduits à quelques feuilles et écrits d'un style léger ; sinon , ils ne peuvent obtenir les honneurs de l'impression , ou ils ne sortent de dessous la presse que pour être dédaignés des lecteurs et ruiner les libraires. Pourtant les ouvrages frivoles ne sont que tolérés; car la loi défend les romans et tout ce qui tend à altérer et à corrompre le goût et les mœurs; mais dans ce pays comme ailleurs , la verge de la loi se repose souvent , et la licence profite de son inaction pour semer ses poisons.
Outre les bonzeries établies pour les hommes, il y a pour les femmes des monastères de bonzesses , qui sont sous la direction des bonzes , et dont le nombre est assez considérable. Le gouvernement ne se dissimule pas que ces institutions , si prodigieusement multipliées , sont une plaie pour l'empire 5 mais que feroit-on de cette multitude d'hommes , qui se vouent à cette espèce de sacerdoce , si on venoit à leur ôter leur emploi ? D'ailleurs, le peuple portant pour eux le respect jusqu'à la superstition la plus outrée, leur suppression pourroit être fatale à la tranquillité de l'empire, et à la sûreté même des empereurs, qui ne les tolèrent ainsi et même les traitent aussi bien que parce qu'ils les craignent.
Les lamas ne vivent pas tous en communauté ; plusieurs ont leurs biens à part, et s'assemblent seulement dans leurs pagodes pour l'exercice de leur culte. Leurs habits de cérémonie consistent en un manteau jaune ou rouge, qui leur couvre tout le corps, depuis le cou jusqu'aux pieds, et une demi-mitre de drap jaune, avec une frange de laine sur la couture. Le principal lama réside dans le temple, pour veiller sur le culte religieux, et pouvoir se présenter à tous ceux qui viennent lui demander ses conseils.
De la secte de Fo on Foé.
Pour se procurer des notions distinctes sur les bonzes ,
l~1 TABLEAU RELIGIEUX
il faut remonter jusqu'à Fo ou Foé dont ils sont les disciples , les adorateurs et les ministres.
La secte du dieu Fo ou Foé est la religion dominante du peuple. L'an 65 de l'ère chrétienne , l'empereur llli/ig-Ti eut un songe, où Confucius se présenta à son imagination , et lui rappela ce qu'il avoit consigné dans ses écrits : que le saint devoit paroitre en Occident. Ce prince envoya en conséquence des ambassadeurs aux Indes , pour découvrir quel pouvoit être ce saint. Les lamas des Indes ne manquèrent pas de le montrer dans l'idole qui représente leur dieu Fo ou Foé. Les députés l'apportèrent à la Chine, et amenèrent avec eux une colonie des prêtres attachés à son culte: on les appelle ho-chang en chinois , et lamas dans la langue des Tartares.
Fo avait dit quelque part qu'il reconnoissoit un maître plus grand que lui. Son nom est O-Mito ; de là vient que les Chinois de cette secte ont continuellement dans la bouche ce mot sacré : O-Mito. Qui le prononce avec confiance et en esprit d'adoration , se rachète de ses crimes ; il peut s'abandonner ensuite à ses passions , parce que l'assurance qu'il a d'être lavé de toutes ses taches à ce prix , lui promet l'impunité.
Cependant les bonzes enseignent qu'après la mort il y a des punitions pour le crime, et des récompenses pour la vertu. C'est au dieu Fo qu'ils doivent dans ce monde l'expiation de leurs fautes, et qu'ils devront dans l'autre vie la nouvelle naissance ou la régénération à laquelle les vrais croyans sont destinés.
Cinq préceptes fondamentaux et indispensables forment la loi des bonzes : ne jamais mentir, ne pas prendre le bien d'autrui , éviter l'impureté , ne tuer aucune créature vivante, et s'abstenir du vin.
La secte de Fo n'admet, pour principe de toute chose, que le néant et le vide. Suivant cette doctrine, les prin-
cipales vertus de l'homme sont l'amour et la piété, qui lui font épargner les animaux de toute espèce. Quand les hommes ou les animaux meurent, leur âme va animer un autre corps, suivant qu'ils ont bien ou mal usé de leur existence. Vivre conformément à sa nature est le grand secret pour parvenir à être Foé , c'est-à-dire esprit immortel et parfaitement heureux. Le système de la transmigration ou de la circulation des âmes dans le corps des animaux, doctrine aujourd'hui si universellement répandue dans la haute Asie sous le nom de métempsycose , n'avoit point encore franchi les bornes du Gange, et étoit inconnue à la Chine avant l'époque qui répond au premier siècle du christianisme. Ce fut sous le règne de Han-ming-Ti qu'on éleva la première statue à Foé.
On offre des sacrifices à Foé. Pour lui rendre ce culte, on fait peindre son image, on l'expose sur l'autel à la vénération du peuple , et on la brûle après que le sacrifice est fini. Les dévots à cette divinité prennent dans leurs mains un chapelet dont ils parcourent les grains en récitant des prières. On appelle cet acte de religion la récitation du chapelet de Foé. C'est un sûr moyen , disent ces fanatiques, de faire descendre sur soi les bénédictions du ciel.
Cette secte s'étoit prodigieusement répandue dans la Chine, au septième siècle de 1ère chrétienne. Un savant lettré présenta alors un placet à l'empereur , pour l'engager à mettre fin aux désordres dont cette secte étoit la principale cause. Ce placet est rapporté en entier dans les annales de la Chine, et il entre dans des détails bien propres à nous faire connoître la doctrine de cette secte , et les maux qui en sont le résultat nécessaire.
« Foé étoit originaire de Si-ju , dit Fou-Hi, ajiteur du placet; il est sorti d'une contrée fort éloignée de cet empire. Sa doctrine est remplie d'extravagances et d'erreurs pernicieuses. On s'est bien gardé de traduire littéralement
ses ouvrages ; ils eussent révolté les esprits les plus stupides. Avant que la dynastie des Han eut introduit en Chine la secte de Foé, tout étoit dans l'ordre ; les princes étoient éclairés , les peuples soumis , et l'harmonie régnoit dans tous les ordres de l'empire. Depuis que cette secte a fanatisé les esprits , nos voisins n'ont cessé d'insulter nos frontières 5 les souverains , protecteurs et dupes de cette secte, se sont écartés du chemin de la vertu ; leurs sujets , ne voulant plus se soumettre qu'aux volontés de Foé, de qui seul ils attendent le bonheur et une félicité chimériques, ont nourri des pensées de révolte, et par cela même l'autorité, devenue sévère , a foulé la nation. Les peuples, sans règle fixe, et livrés à la confusion de leurs idées, rejetant la doctrine et l'autorité des anciens , n'ont su à quelle opinion s'arrêter. Tant de désordres , et les maux qu'ils ont enfantés , ne peuvent être attribués qu'aux sectateurs insensés de la doctrine de Foé.
» Et que veulent-ils donc nous apprendre de si merveilleux et de si utile pour la société , par leur système extravagant des six chemins ? Quel a été le résultat de leurs rêveries sur le ciel , l'homme, les démons , l'enfer, le commerce avec les esprits, la doctrine sur les bêtes, et leurs breuvages qui donnent l'immortalité ? ils n'ont réussi qu'à égarer la multitude, et à lui inspirer du mépris pour les lois et les sages institutions de nos anciens. Cette maladie épidémique de l'esprit humain a fait des progrès qui effraient. Cette secte compte aujourd'hui plus de cent mille bonzes et autant de bonzesses ; tous vivent dans le célibat. Forcez-les de se marier \ l'état y gagnera cent mille familles, qui concourront au bien général , et les bonzes ne lui enlèveront plus des bras qui devroient être employés à sa défense. Maintenant les bonzes sont inutiles à la société-, bien plus, ils lui sont à charge et nuisibles -, ils ne songent qu'à entretenir leur oisiveté aux dépens de la société commune. Ils
DE LA CHINE. IjT)
se font de leurs rêveries et de leur système absurde autant ,. de titres pour canoniser leur vie fainéante , et se soustraire aux charges publiques. Tout , jusqu'à la singularité de leur habit, leur sert de prétexte pour refuser d'acquitter la dette du citoyen. »
Ces représentations ne produisirent aucun effet salutaire. L'empereur étoit trop foible pour attaquer une secte qui se voyoit forte du grand nombre de ses adeptes , et du fanatisme qu'elle avoit su inspirer. Deux siècles après cette époque, le fanatisme de cette secte causa de nouvelles alarmes à l'état et aux bons citoyens. Les lettrés, presque tous disciples zélés de Confucius, firent des représentations au gouvernement, et ils n'eurent besoin , pour motiver leurs remontrances , que de faire parler les faits. Dans l'année 819 de l'ère chrétienne , Han-Yu, assesseur du tribunal des crimes, ne put retenir sa plume, quelque danger qui le menaçât, lui et sa famille. Voici ce qui donna occasion au placet qu'il présenta à l'empereur. Un mandarin dévoué à cette secte avoit rappelé à ce prince que l'on conservoit dans un de ses temples un doigt de Foé ; que ce doigt s'ouvroit tous les trente ans , et que c'étoit alors un signe que le peuple alloit jouir de la paix et de l'abondance. Il avertit que l'année à laquelle on touchoit étoit la trentième , et celle où ce doigt devoit s'ouvrir. Il demandoit, par sa supplique, que l'empereur envoyât chercher cette précieuse relique pour la transporter à la cour. L'empereur, qui étoit fort adonné à cette secte , saisit cette occasion pour faire parade de son zèle. Il envoie chercher le doigt de Foé, le fait placer d'abord dans son palais , où il le garda trois jours -, il le fait porter ensuite dans tous les miao ou temples d'idoles. Le fanatisme des rois est toujours sûr d'avoir des imitateurs. Le concours des princes de tous les ordres , des grands , des mandarins et du peuple, fut prodigieux.
C'est en ce moment que l'indignation redoubla encore
le courage de Han-Yu ; il osa s'élever contre ce culte superstitieux. « Qu'est-ce donc , dit-il dans son placet, que l'idole de Foé qui nous est arrivée des pays occidentaux de la Chine? Ses adorateurs fanatiques promettent à l'empereur, pour prix des honneurs qu'on lui rendra, une longue vie , l'affranchissement de la loi qui condamne tous les hommes à mourir ; et on promet au peuple , au même prix , un règne heureux et paisible. Qui ne sait pas que Foé n'est qu'un homme originaire d'un pays barbare , et qu'il est mort depuis long-temps ? C'est sous les Song , et à une époque voisine de notre temps , que sa secte a commencé à s'étendre dans l'empire. Que n'a pas fait Leang-Outi , un des princes de cette dynastie , pour obtenir de Foé la paix et la félicité ? 11 s'est vendu jusqu'à trois fois , et s'est fait esclave dans un de. ses temples. Quelle récompense en a-t-il reçu ? Il n'en a été que plus malheureux , et il a fini par mourir misérablement de faim , après avoir lutté vainement contre la tyrannie du rebelle Heou - King. Depuis plusieurs siècles , tous les malheurs de la patrie ont pris leur source dans la criminelle témérité qui a fait abandonner la grande science et la doctrine de Confucius. Sur la fin des Han , les sectateurs de Foé vinrent augmenter le désordre -, ils ne firent cependant que peu de prosélytes ; mais de notre temps les princes , le peuple , tout le monde donne dans leurs rêveries. Les îgnorans tremblent de se voir frappés des peines dont cette secte les menace. Ceux qui se piquent de savoir consument leurs veilles et leur esprit à pénétrer la doctrine du vide et de l'être , deux points principaux de son système extravagant et inintelligible. L'exemple de votre majesté achevèrent de faire tourner toutes les têtes. Votre majesté auroitelle dû recevoir un os desséché dans son palais , et lui faire rendre un culte dans les temples de la Chine ? J'ose lui demander de faire remettre cette relique bizarre , cet os
DK LA CillM!. I --
desséche, entre les mains des censeurs de l'empire, alin que , le faisant passer par l'eau et le feu, on abolisse ce culte pernicieux qui déshonore la raison. Si Foé est tel qu'on le dit , je consens que tous les maux qui pourroient en arriver tombent sur moi. Je me dévoue à sa vengeance, tant je suis persuadé de la nullité de son pouvoir. »
A la lecture de ce placet , le superstitieux empereur entra dans un violent accès de colère. Il ordonna sur-lechamp que l'auteur fût livré au tribunal des crimes, pour y être jugé dans toute la rigueur des lois, comme un sujet qui a manqué essentiellement au fils du ciel , à son prinee. Mais ses ministres parvinrent à lui faire entendre que si Han-Yu avait peu ménagé ses paroles , tout ce qu'il disoit ne partoit que d'un cœur iidèle à la saine doctrine. Le courageux lettré en fut quitte toutefois pour être exilé de la cour, et envoyé à Tchao-tcheou , en qualité de gouverneur.
Les Tartares , plus adonnés encore que les Chinois à la secte de Foé, donnent le nom de lamas aux prêtres idolâtres de cette religion. Par la loi de l'empire, elle n'est que tolérée; mais soit politique, soit superstition, les empereurs de la dynastie de Man-tcheou s'en déclarent ouvertement les zélés protecteurs. Les Mongous , en conquérant la Chine, y amenèrent avec eux leurs lamas dont l'orgueil, la licence et le trop grand crédit furent les principales causes de la chute de cette dynastie. Les prêtres de celte secte , connus en Chine sous le nom de ho-chang , et sous celui de lamas dans toute la Tarlarie, forment une espèce de hiérarchie qui ne reconnoit qu'un seul chef, appelé dalai - lama , auquel tous les autres obéissent. Celte dignité est suprême-, il y en a de subordonnées, telles que celles de hou-touk-tou, de ti-vong , de lailama, de schortse et de serlsi. Les lamas, pour la plupart, vivent en communauté comme les ho-chaug. Us sont
d'accord avec eux sur les principaux dogmes de la secte et sur la métempsycose \ ils en diffèrent quant à plusieurs points de doctrine , et à la manière de vivre et de s'habiller. Les vêtemens des lamas sont faits d'une étoffe de soie jaune ou rouge.
La secte des bonzes -lamas est très -nombreuse, et répandue dans tout l'empire. C'est elle qui possède les temples les plus magnifiques et les plus richement ornés. Il y en a sur de petites élévations , d'autres dans la plaine. Les plus beaux sont placés sur le sommet des plus hautes montagnes , et l'on ne peut y arriver que par des escaliers taillés dans le roc, et très -difficiles à monter. L'un de ces temples ne contient pas moins de cinq cents statues dorées, un peu plus grandes que nature , et représentant des lamas morts avec une réputation de sainteté. Quelques-uns de ces personnages étoient dans des attitudes contraintes et pénibles , celles-là même que , par une dévotion extraordinaire et par un secret désir de se faire admirer, ils affectoient de tenir pendant toute leur vie.
Le plus considérable des temples que l'empereur fit construire dans le siècle dernier, est le pou-ta-la, ou grand temple dejPoc. Il consiste dans un vaste édifice et dans un grand nombre de plus petits. Le principal est d'une forme carrée, et il a deux cents pieds sur chaque face. Il diffère de tous les autres édifices chinois , et ses dehors ressemblent beaucoup à la façade d'un édifice européen.
Ce temple est très-élevé. On y compte onze rangs de fenêtres, ce qui annonce un pareil nombre d'étages. La façade est très-belle et bien finie , mais simple et uniforme. L'édifice a dans le milieu un carré au centre duquel est la chapelle dorée, qu'on appelle ainsi d'après l'or qui y abonde , du moins en apparence. Un vaste corridor en bas , et des galeries ouvertes en haut , communiquent aux appartenions du carré. Dans le milieu de la chapelle, il y a
DE LA CHIITE. l'Ji)
une estrade entourée d'une balustrade. Là sont trois autels magnifiquement ornés, sur lesquels on voit les statues colossales deFoé, de sa femme et de son fils. Derrière l'autel , et dans un endroit obscur , est placé une sorte de sanctuaire qu'une lampe solitaire éclaire foiblement , comme si on voulait par-là inspirer une religieuse terreur. Au moment où nos voyageurs s'en approchèrent, dit le lord Macartney de qui nous tirons cette description , le rideau , qui étoit entrouvert , fut fermé , pour dérober aux regards curieux des profanes les reliques que contient ce lieu.
Les Anglais montèrent aussitôt jusqu'au haut de la chapelle , afin d'examiner le toit et l'avancement couvert de plaques, qui , comme les statues placées en bas sur les autels, sont , s'il faut en croire les Chinois, d'or massif.
L'empereur semble n'avoir rien épargné pour la construction et l'ornement de ce temple. Huit cents lamas sont attachés au service du pou-ta-la.
Sum-la-Zhin et les Anglois en trouvèrent plusieurs assis sur le pavé, par rangs, les jambes croisées, chantant lentement, et tenant à la main des papiers, où il y avoit quelques lignes d'écriture tartare très-propre. Quelquesuns de ces prêtres sont consacrés au temple depuis leur enfance. Tous sont employés à pratiquer les cérémonies extérieures de leur religion , et contribuent sans doute à sa magnificence ; mais on dit qu'il en est peu auxquels une éducation distinguée, ou des mœurs bien pures, aient acquis sur la multitude cette influence qui pourroit contribuer à maintenir la paix et le bon ordre de la société , et, par-là atteindre le but civil et temporel et le bonheur social auxquels doivent tendre les institutions vraiment
religieuses.
Il est encore un grand nombre d'autres temples qui ne prouvent pas moins l'attachement du peuple chinois à ses antiques superstitions, et qui ne manquent jamais d'exciter,
rHo TABLEAU RELIGIEUX
parleur magnificence et leurs richesses, la curiosité des voyageurs. On trouve la description des plus considérables dans la relation de l'ambassade de la compagnie des Indes orientales hollandoises , vers l'empereur de la Chine , en i^g4 et J795 '• ce voyage a été publié en françois, il y a une vingtaine d'années , par feu Moreau de Saint-Mérv.
Rien ne prouve mieux la faveur et la considération dont jouit cette secte auprès des empereurs , que l'entrevue de Tchang-Hien , en 1691 , avec le grand lama. Le père Gerbillon , qui étoit du voyage , nous en fait une relation dont il est impossible de suspecter la fidélité et l'exactitude. Elle est d'autant plus intéressante, quelle nous donne des détails très-curieux sur la pompe et la magnificence qui accompagnent toujours les souverains de la Chine dans les cérémonies publiques.
Le jour marqué pour recevoir les hommages des Kalkas , tous les mandarins et les officiers civils et militaires parurent dès le matin, en habits de cérémonie, et se rendirent chacun au poste qui lui étoit assigné. Les soldats furent rangés sous les armes, avec leurs étendards, dans l'ordre suivant.
Au dehors des trois enceintes intérieures du quartier impérial , et à dix pas de la porte la plus extérieure , on avoittendu un grand pavillon jaune d'environ quatre toises de large sur trois de longueur, et un autre plus petit derrière le grand. Sous le premier, il y avoit une estrade haute d'environ deux pieds, couverte de deux tapis de feutre, l'un de laine blanche, et l'autre à fondrougeavec des dragons jaunes; au milieu étoit placé un coussin de satin jaune, brodé en fleurs et en feuillages, avec les armoiries de l'empire en or, pour servir de siège à l'empereur-, la terre étoit couverte de feutre, et par-dessus des nattes du Tuuquin. Un peu plus loin, on dressa deux outres grands pavillons de simple toile ; sur le devant , et vis-
DE LA CHlME'. 1<Sj
à-vis de celui de l'empereur, ou eu éleva un plus pelit, sous lequel on plaça une table chargée de vases et de coupes d'or, à l'entour de laquelle on voyoit beaucoup d'autres garnies de viandes. Tout l'espace qui se trouvoit depuis l'enceinte des tentes de l'empereur jusqu'au quartier de l'avant-garde, étoit occupé par les soldats rangés en double haie, et armés de leurs arcs et de leurs carquois, avec les enseignes déployées. Les officiers paroissoient à la tête , vêtus du grand uniforme , et de leurs habits de cérémonie , qui sont les mêmes que ceux des mandarins. Entre les rangs de cette milice , on avoit mis les trompettes , les hautbois, les tambours. Toutes les marques de la dignité royale étoient portées par des hommes vêtus d'une grande robe de taffetas rouge , semé de cercles à taches blanches ; elles étoient précédées par quatre éléphans qu'on avoit amenés exprès de Pékin, et dont les harnois étoient magnifiques; on voyoit aussi plusieurs chevaux de main de l'empereur superbement équipés.
Toutes ces dispositions étant achevées , les grands de la cour, les officiers delà maison impériale et ceux des tribunaux se placèrent à leur rang ; les régules et les princes du sang, Mantchoux et Mongous , se rangèrent à gauche de l'empereur; la droite fut réservée pour les Han et les princes kalkas.
On conduisit alors à l'audience le grand lama Houtouk-tou et son frère Touch-tou-Han , le principal des trois Han-kalkas.
Le lama étoit vêtu d'une grande robe de satin jaune , avec une bordure de martre; il portoit par- dessus une écharpe couleur de sang de bœuf, relevée par- dessus l'épaule; il avoit la tète et la barbe rasées. Son bonnet étoit une espèce de mitre de satin jaune, avec quatre coins retroussés et garnis de zibeline très-noire et très-fine ; ses bottines , dont le pied alloit en pointe , étoient de satin rouge ,
l8'i TABLEAU RELIGIEUX
avec un petit galon jaune sur les coutures. Deux seuls lamas entrèrent avec lui dans l'enceinte intérieure , et il fut introduit par le président du tribunal de Mongous. Son frère, qui marchoit après lui , portoit une grande veste de brocard d'or et de soie, et il avoit la tète couverte d'un bonnet de fourrures , moins belles que celles du lama. Un des premiers officiers de la garde impériale lui servit d'introducteur.
L'empereur reçut debout les deux princes, sous le grand pavillon qui étoit immédiatement devant sa tente, et il ne souffrit pas qu'ils se missent à genoux ; il les prit par la main pour les relever, au moment qu'ils alloient s'agenouiller. Ce monarque étoit revêtu de ses babits de cérémonie, qui consistoient en une veste longue de brocard à fond jaune, ebargée de dragons en broderies d'or et de soie, et par-dessus une robe à fond de satin violet, sur laquelle paroissoient quatre grands cercles, chacun d'un pied de diamètre, remplis de deux dragons en broderie d'or 5 un des cercles étoit immédiatement sur l'estomac , un second au milieu du dos, et les deux autres sur les manches. Son bonnet étoit garni d'une grosse perle placée sur le devant. Il portoit au cou une espèce de chapelet à gros grains , d'une sorte d'agathe mêlée de corail 5 les deux princes ses fils et les régules étoient à peu près vêtus de même , mais moins richement.
Au sortir de l'audience, on conduisit les deux princes proche le grand pavillon , préparé hors du troisième parc. L'empereur s'y rendit aussi, et s'assit, à la manière des Orientaux, sur une estrade. Les princes du sang se rangèrent sur deux lignes, à sa gauche ; vis-à-vis d'eux, et à la droite de l'empereur, se mirent les trois princes kalkas, qui avoientlc titre de Han, avec le grand lama à leur tête. Il est lui-même un des principaux souverains, ou Han du Thiuet. Ce grand-prêtre occupa toujours la première place, et il reçut les honneurs avant les trois If an.
A l'arrivée de l'empereur, toute lassemblée se tint debout. Aussitôt que l'empereur se fut placé sur son siège, un officier du tribunal des cérémonies dit en tartare : Mettez-vous à genoux 5 les trois princes kalkas s'y mirent à l'instant : Battez de la tète contre terre 5 aussilôt ils battirent trois fois de la tête : Levez-vous 5 aussitôt ils se relevèrent. Ce cérémonial fut répété trois fois, et les princes, pour rendre le salut à l'empereur, firent trois génuflexions et neuf prosternations. Les lamas furent dispensés de ce cérémonial, parce qu'ils ne l'observent jamais à l'égard d'un séculier. Le grand lama et son frère, qui avoient eu leur audience particulière, ne rendirent point l'hommage; mais ils demeurèrent debout.
L'empereur fit ensuite servir un grand repas , où le grand lama reçut encore des distinctions particulières. Les princes furent appelés pour recevoir les présens qui leur étoient destinés. L'empereur donna au grand lama mille laëls en argent ; ensuite à chacun des princes quinze pièces de satin, avec quelques grands vases d'argent pour le thé. Tous reçurent des habits à la mantehou, dont ils se vêtirent à l'instant. Le grand lama lui-même ne conserva de son ancien habillement que son écharpe rouge et ses bottines.
Le festin fut entremêlé de divertissemens , exécutés pardes danseurs de corde qui firent divers tours de souplesse. Il y eut aussi des marionnettes, qui jouèrent à peu prè* comme en Europe. Ce spectacle étoit accompagné d'une musique , où l'on fit entendre les divers instrumens en usage à la Chine. Le grand lama parut insensible à ces frivolités ; il fut le seul qui conserva un air grave , et il demeura , tout le temps , les yeux baissés avec une contenance sérieuse. La fête fut terminée par la visite que l'empereur reçut des femmes et des filles des princes kalkas. 11 leur fit servir une collation, et les régala de musique et
du jeu des marionnettes. Ces princesses avoient à leur suite des filles qui ne se marient point, et qui sont sous la direction des lamas.
L'empereur visita lui-même le grand lama •, et le jour marqué pour le départ, il lui donna une audience, après laquelle il fit lever le camp . et reprit, en chassant, la route de Pékin. Le prince héritier, en habits de cérémonie, vint au devant de lui à deux lieues de cette capitale, où l'empereur entra , suivant Gerbillon, qui avoit été de ce voyage, à cinq heures et demie du matin , pour éviter la chaleur.
Cet exemple, auquel on pourroit ajouter beaucoup d'autres faits tous semblables, prouve assez jusqu'à quel point les empereurs tartares honorent et favorisent la secte des lamas. La doctrine de cette secte diffère peu de celle des Iw-cltaiig et de tous les autres disciples de Foé : seulement elle porte encore plus loin l'esprit de fanatisme et les idées superstitieuses qui en forment le principal caractère. Le grand lama est honoré par tous les sectaires comme un être extraordinaire, presque divin. Comme ses connoissances, par le moyen de sa correspondance avec ses lamas , sont très-étendues , il y trouve un moyen facile d'en imposer au vulgaire ; on lui donne dans ses titres celui de houtouch-tou, qui signifie homme inspiré , qui connoît les choses passées, présentes et à venir.
On le regarde encore comme un homme immortel. S'il meurt en apparence, il ne fait que changer de corps ; il ne fait que quitter sa dépouille mortelle , pour passer immédiatement dans un corps plus jeune, que le conseil des lamas reconnoit à certaines marques, pour être animé par l'âme du kou-touch-tou. D'après cette reconnoissance, il n'est plus permis de douter que cet individu ne soit le grand prêtre.
L'affaire des lamas est de découvrir, aussitôt après sa mort, dans quelle partie du monde il lui plaira de renai-
Dli L\ CHINE. l85
tre. La découverte exigepeu d'embarras etde voyages, parce que tout est arrangé d'avance entre les principaux d'entre eux; il ne s'agit que de faire choix d'un jeune garçon, qui ait de l'ambition, de l'esprit et des talens. On le soumet à plusieurs épreuves, et on lui fait grand nombre de questions relatives aux événemens arrivés pendant le cours de sa première vie , et surtout aux sciences religieuses , dont un grand prêtre doit être instruit 5 et il ne manque pas de répondre à tout avec une supériorité qui jette les spectateurs dans l'admiration et l'enthousiasme. Sur cela, on se prosterne, on le proclame, et il est conduit avec pompe dans le palais du grand prêtre.
Malgré la certitude que l'empereur Kang-Hi avoit de la mort du dalaï-lama, le Tipa , partisan du Kaldan avec lequel cet empereur étoit en guerre ouverte, prenoit toutes les mesures possibles pour la tenir cachée à ce monarque. Kang-Hi lui en avoit déjà fait faire les plus vifs reproches. Le Tipa intimidé fit parler Nimatang, un des principaux hou-touk-tous dupou-ta-la, pour justifier sa conduite.
Cet envoyé fut reçu par Kang-Hi avec plus d'honneur qu'on n'en avoit jamais fait aux princes étrangers, selon ce qu'en écrit le père Gerbillon, qui en fut témoin. Le monarque alla au devant de lui jusqu'à la porte de la seconde cour du palais. Pressé de répondre, il avoua que le vieux dalaï-lama étoit mort en effet depuis seize ans-, mais qu'avant de mourir, il avoit assuré les lamas de sa cour qu'il ressusciteroit l'année suivante, et qu'il leur avoit marqué le lieu ou il devroit renaître 5 que, pour dernier ordre, il leur avoit remis entre les mains un petit paquet contenant une lettre pour l'empereur, avec un portrait de Foc, ou plutôt sa propre personne , car il se qualifie de Foc vivant en leur imposant la loi d'envoyer cette lettre à sa destination , dans la dixième lune de la seizième année après sa mort. L'envoyé ajouta que, conformément aux
l86 TABLEAU RELIGIEUX
instructions de dalaï-lama , il supplioit sa majesté de garder le secret jusqu'à celte lune, et de n'ouvrir qu'alors le paquet qu'il lui remettoit. L'empereur s'y engagea ; mais deux jours après cette entrevue , l'empereur , ayant été averti par une autre voie de la mort du grand lama et de sa prétendue renaissance, surpris de ce qu'on lui faisoit un grand mystère de ce qu'on publioit ailleurs , fit rappeler Nimatang, et ouvrit ce paquet mystérieux en présence de tous les princes mongous qui étoient à sa suite. En l'ouvrant, la tête de la statue de Foé tomba par terre, et le reste du corps demeura dans les mains de celui qui tenoit le paquet. La confusion du lama fut extrême ; mais il ne paroit pas que l'empereur ait cherché à tirer aucune vengeance de l'imposture.
On voit par les instructions sublimes données à ses fils , ouvrage en vénération et comblé d'éloges par les Chinois , que Kang-Hi savoit à quoi s'en tenir sur le charlatanisme des lamas 5 mais , sachant que les Tartares étoient adonnés jusqu'au fanatisme à la secte de Foé, et se voyant dans l'impossibilité de substituer un autre système religieux , il crut qu'il valoit mieux leur laisser leurs absurdes opinions , et qu'il étoit même d'une sage politique de continuer à s'en déclarer le protecteur, plutôt que de punir les impostures de ses prêtres, et livrer par-là au mépris public la seule religion pour laquelle les Tartares montrent du zèle et de rattachement.
De la secte de Tao-Tsèe.
De toutes les sectes , la plus enthousiaste, et celle qui a le plus défiguré les anciennes traditions et obscurci la religion primitive des Chinois , est la secte des bonzes Tao- Tsèe. Chez un peuple naturellement superstitieux, elle a dû être la plus accréditée et la plus nombreuse , et elle
l'est en effet. Cette secte doit sa naissance à Tao-Kiuu , qui vivoit encore lorsque Confucius forma des disciples et publia sa doctrine, plus de cinq cents ans avant Jésus- Christ. Les disciples de Tao-Kiun ou Tao-Tsèe racontent quantité d'extravagances \ par exemple , qu'il resta, avant que de naître, quatre-vingts ans dans le ventre de sa mère , et qu'il s'ouvrit un passage par le coté gauche. On a encore ses livres , mais fort défigurés par ses disciples. On y trouve cependant, à travers mille absurdités, des maximes dignes d'un philosophe , sur les vertus , sur la fuite des honneurs , sur le mépris des richesses , et sur la grandeur d'une âme qui s'élève au-dessus d'elle-même pour s'unir à la raison suprême. Le Tao, qui signifie la raison, a produit un, puis un a produit deux , puis deux ont produit trois, et trois ont produit toutes choses. Voilà bien qui ressemble fort au martinisme , et aux chiffres symboliques du livre des erreurs et de la vérité. La morale de ce chef de secte est assez approchante de celle d'Epicui^e. Elle consiste à écarter les passions capables de troubler la paix et la tranquillité de l'àme, à éviter tous les soins elles désirs violons, et à s'affranchir des terreurs de la mort.
Tao-Tsée , nommé autrement Tao-Kiun ou Tao-Jan, est né dans le royaume de Tcheou , six cent quarante ans avant Jésus-Christ, sous le règne de Ting-Ouang, vingtunième empereur de la dynastie des Tcheou. Cet homme jouit d'une grande réputation parmi les savans et les lettrés du premier rang. Pour s'en former une juste idée, il faut remonter à la doctrine du Tao ou de la grande science , dont il fut le disciple le plus ardent.
Selon les principes de cette doctrine, l'àme humaine n'est pas un être purement spirituel, de la manière dont nous l'entendons-, elle est un composé de ce qu'il y a de plus subtil dans la matière. On distingue deux parties dans ce composé, le liiig , qui est la partie la plus noble ;
l88 TABLEAU UEHG1EUX
elle est supérieure à la seconde partie qu'où nomme houen, parce que le ling est plus épuré, et plus propre par-là aux opérations intellectuelles. De ce ling et de ce houeu réunis dans un corps organisé, se forme un être mixte, également capable des actes intellectuels, et des fonctions qui n'ont que la matière pour objet. C'est l'homme, le chef-d'œuvre de la nature. H y a donc trois élémens dans l'homme, le corps , le Unis et le houen.
À la mort de l'homme , le corps perd ses formes organiques , sans cependant cesser d'exister ; le ling et le houen restent unis, et font alors un être à part, qui prend différentes dénominations, suivant le rang que le Tien ( Dieu ) lui assigne dans la classe générale des êtres , et cela en récompense ou en punition de l'usage que l'homme a fait de ses facultés pendant le temps qu'il vivoit.
Si l'homme a été juste et bon, et s'est conduit suivant les lumières de la raison , il est élevé au rang des hien , monte au ciel, et jouit auprès de Dieu d'une glorieuse immortalité et d'un bonheur sans fin.
Si l'homme meurt avec des fautes qui n'ont pas été expiées, il est mis au nombre des chen ; et s'il est mort souillé de crimes , il est relégué parmi les kouei.
Les hien , dans l'opinion de ces sectaires, sont heureux par la contemplation et la société de Dieu. Ils s'intéressent auprès de lui en faveur de ceux qui les invoquent , et ils versent sur eux les bienfaits du ciel.
Les chen , qui sont inférieurs aux hien , tiennent le milieu entre les hommes qui sont encore dans la voie , sur la terre, et les hommes qui ont mérité d'être élevés au rang des hien, et placés dans le ciel. Ces chen sont sujets aux passions ; ils peuvent mériter ou démériter, et par conséquent espérer d'être élevés un jour à la classe des hien. et craindre d'être rabaissés daus celle des kouei.
Toutes les espèces d'êtres qui sont inférieurs à la classe
des êtres clans l'ordre de la nature, sont soumises à l'ordre des cheji. Ceux-ci veillent sur les hommes et sur le monde entier. Ainsi le soleil, la lune, les étoiles, les jours, les nuits, les heures mêmes, tout cela est présidé par les chen , et doit être dirigé par eux en faveur des hommes. Ces clien forment entre eux un peuple, un empire organisé, qui a ses lois, sa constitution, ses magistrats. Si ceux-ci s'acquittent mal de leurs devoirs, ils sont cassés, dégradés, et leurs emplois passent à d'autres qui doivent s'en montrer plus dignes.
L'empereur de la Chine a pour principal titre celui de souvej'ain des souverains. Son empire, disent les Chinois, n'a de bornes que les quatre mers ; c'est l'empire de tout ce qui est sous le ciel visible. 11 a donc le droit d'étendre son autorité absolue sur toute la terre. Il tient ce pouvoir sans bornes de son auguste titre de fils du ciel, et delà lui vient le droit de casser , de dégrader et de punir les chen. réfractaires et négligens; il exerce cette souveraine juridiction, soit par lui-même, en sa qualité de fils du ciel (Dieu) , et de père et mère de son peuple, soit par les mandarins et les présidons des tribunaux, comme représentant l'empereur dans la partie du gouvernement. C'est le Tien (Dieu), premier et suprême empereur de la Chine et de l'univers, qui lui a confié cet immense pouvoir.
Les kouei sont des êtres naturellement méchans ; ils font tout le mal qu'ils peuvent. On peut les envisager comme tenant un milieu entre l'homme et la brute -, ils participent aux facultés de l'un et de l'autre; ils ont tous les vices des hommes sans en avoir les vertus. Notre globe leur est assigné pour demeure. Condamnés à ne pouvoir s'élever au-dessus de notre atmosphère , ils voltigent autour des tombeaux , sur la surface des marais et des lieux infects, pour s'abreuver des vapeurs qui s'en exhalent, et s'en nourrir.
lCjO TABLE A. U RELIGIEUX
Los kouei aiment de préférence tout ce qui sort des cadavres humains ; ils en font leurs délices, et lâchent surtout de se revêtir des débris de ces mêmes cadavres, pour se former des corps fantastiques, au moyen desquels ils puissent reparoître parmi les hommes. Trop souvent ils réussissent, et alors se montrent à la terre pour la punir et la déshonorer. Ainsi les enfans voluptueux , les hommes perdus d'honneur et chargés de crimes, les scélérats; les empereurs qui écrasent le peuple en foulant aux pieds les devoirs attachés à la qualité de père de la nation et de fils du ciel , les tyrans féroces qui souillent le trône par leurs monstrueux excès , sont des kouei transformés en hommes par une sorte de métempsycose.
L'occupation des kouei et le but de leurs efforts sont d'abrutir les hommes pour les empêcher d'être , après leur mort, mis au rang des chen} d'où ces êtres malfaisans savent bien qu'ils sont exclus pour toujours. Ils croient que le moyen le plus sûr est d'inspirer à l'homme le dégoût pour l'élude et la science , et de les replonger dans l'état d'ignorance et d'aveuglement dont l'étude de la grande science et les instructions des sages les auroient tirés. Voilà bien le caractère des démons dont parle le christianisme. On reconnoit partout dans l'histoire ancienne de la Chine, comme dans celle de l'Inde et de l'Egypte, les traditions altérées et défigurées de la religion primitive -, et il est une multitude de termes de comparaison avec la doctrine de nos livres sacrés , sur lesquels il n'est pas temps encore d'appeler l'attention du lecteur. On les trouvera exposés dans le cours de cet abrégé.
Cette doctrine des cheji et des kouei est précisément celle qu'enseignent à leurs disciples les sectateurs de Tao. Sans doute elle est à un point d'extravagance qui rend presque invraisemblables les faits qu'on en raconte. Mais les témoignages qui altestent que ces absurdités formeiit
T)E LA CHINE. IÇ)I
renseignement de leurs écoles, sont à l'abri de toute critique. On peut s'en assurer encore par l'inspection de la partie d'astrologie judiciaire du calendrier chinois , qui se publie chaque année. On y voit d'abord le nom du chen, dominateur général de l'année , et ensuite les noms des chen , dominateurs particuliers de chaque mois , de chaque jour, et des heures du jour qui leur sont assignées , pour remplir leurs fonctions respectives. On y met de plus les noms des chen , qui, durant le cours de cette année , auront l'inspection générale des parties du monde situées aux huit rumbs de vent. L'art de cette grande science est de bien connoître les jours et les temps où les chen , qui président à l'entreprise que vous méditez , à la nature des demandes et des grâces que vous devez solliciter , ou des projets que vous f< . niez , seront disposés à venir au secours de ceux qui les invoquent ; il faut savoir en même temps les jours où ces mêmes chen seront occupés à des fonctions au loin , et qui ne leur permettent pas de veiller sur vous et de vous protéger. C'est ce discernement des jours que l'on voit noté dans cette partie du calendrier chinois.
Les chen sont en général amis des hommes , et ils se plaisent à les servir ; quelquefois même ils se rendent à leurs ordres , quand ils en sont requis. C'est en quoi consiste la science des évocations. Elle a ses formules , ses cérémonies, sans lesquelles on les appeleroit en vain. Ce sont surtout les Tao - Tsée qui ont la grande vogue dans cet art magique. Voilà ce qui les met si fort en crédit pai'mi le peuple; et, à cet égard, les lettrés, les savans, les grands de la cour , presque tous sont peuple à la Chine.
Les bonzes les plus renommés sont ceux qui se retirent dans les montagnes , et y mènent une vie qui étonne , par les tours de force qu'ils font, l'austérité des jeûnes qu'ils s'imposent , la cruauté des mortifications qu'ils semblent exercer sur eux. De temps en temps ils descendent
de leur retraite dans les villages et les villes , pour y faire preuve du talent dont ils se vantent, de pouvoir évoquer les chen et chasser les kouei. Ils trouvent des hommes crédules qui s'extasient à la vue de leurs prestiges , et des curieux qui leur donnent un accès facile ; de temps en temps ils initient à leurs mystères quelques personnes en place , qui leur gagnent des prosélytes parmi les personnes du plus haut rang, et ils en ont eu parmi plusieurs empereurs.
Tao-Tsée , considéré comme un des premiers fondateurs de cette secte, avoit persuadé à ses disciples les plus affidés qu'il avoit été du nombre des chen , il y avoit quelques milliers d'années; et que, dans le dessein de remonter au ciel et d'être placé au rang des kien, il avoit parcouru plusieurs échelons de l'échelle des êtres, et le cercle de la vie humaine. Ses disciples ne doutèrent pas qu'après sa mort , la dernière de celles qu'il éprouva , il n'ait été élevé au rang sublime des hien. L'admiration allant toujours croissant, ils finirent par le mettre à leur tète. Ils n'en firent pas un dieu , mais un génie toutpuissant de qui les dévots de sa religion pouvoient tout attendre. Le degré transcendant de la grande scienceconsiste h se mettre en pouvoir de l'évoquer, et d'entrer dans un commerce intime avec ce chef auguste des esprits célestes.
Les disciples de Tao-Tsée s'adonnèrent à la chimie , et se vantèrent d'avoir trouvé un breuvage qui rend immortel. Plusieurs empereurs en ont fait l'essai, et ils en sont morts, Cette fatale expérience bien constatée n'a pu, malgré ses funestes effets, guérir de cet extravagant fanatisme. Ce que les Tao - Tsée n'ont pu découvrir dans l'étude de la physique , ils se sont mis à le chercher dans l'élude de l'astrologie et de la magie 5 aussi ont-ils eu recours aux prestiges , aux évocations , et à des pratiques bizarres , qui , par leurs bizarreries mêmes, et étant, variées en mille manié-
DE LA CHINE. ICj3
res , réussirent à en imposer aux peuples. Par ces moyens , et surtout par la promesse d'une immortalité chimérique, ils gagnèrent les mandarins , les personnes illustres , quelquefois même les empereurs et leurs femmes , qui se firent leui^s disciples dans l'art de la magie. La secte des tireurs d'horoscope, des Cagliostro, et de nos' illuminés européens , n'en est encore qu'a l'alphabet de la science , en comparaison des progrès dont se vante la secte des bonzes Tao-Tsée. Pour parvenir à se mettre en communication avec les esprits , les soumettre à leurs évocations et à leur volonté , ils commencent par leur sacrifier trois sortes de victimes, un cochon , un poisson, et une volaille, etc.
Si l'on étoit curieux en Europe de se procurer de nouveaux mémoires sur la foiblesse de l'esprit humain , l'empressement des sectaires , les fureurs de l'esprit de parti , les délires de la crédulité, les ridicules de la prévention, l'alliage inconcevable de la sagesse et de la folie, de la vertu et du vice , on trouveroit un répertoire très-abondant en ce genre , dans l'histoire d'une secte qui se soutient depuis près de deux mille ans dans un empire aussi vaste que celui de la Chine. Les Tao-Tsée sont les quakers de l'idolâtrie; ils ne sont devenus idolâtres que peu à peu. Leur doctrine et leurs mœurs touchent à la fois au sublime et à la démence , à l'héroïsme des vertus et aux vices les plus abjects.
On a voulu nous persuader qu'il n'est point de science et point d'art utiles à la société , qui n'aient été inventés à la Chine plusieurs siècles avant que les Européens y eussent seulement pensé. Ce qui est du moins facile à prouver, c'est que la découverte du magnétisme animal leur appartient, que cet art remonte chez eux à une assez haute antiquité, et qu'aujourd'hui encore les bonzes Tao-Tsée s'y montrent bien supérieurs aux mesméristes et à tous nos magnétiseurs et somnambulistes , soit dans la théorie , soit i. i5
iqj TABLEAU RELIGIEUX
dans la pratique. Là, comme ici, on distingue le magnétisme en deux classes principales , le physique et l'intellectuel , le magnétisme fondé sur les lois de la nature , et le magnétisme surnaturel. La, comme ici, le magnétisme a ses saltimbanques, ses somnambules, ses prophètes et ses thaumaturges. C'est principalement par les prestiges de cet art, tantôt naturel, tantôt magique, que les bonzes soutiennent leur empire sur la multitude, toujours avide de l'extraordinaire et du merveilleux. Les derniers mémoires arrivés de la Chine quelques années avant notre révolution, et publiés sous le ministère de M. Bertin, à qui ils étoient adressés , peuvent fournir amplement de quoi perfectionner la science des baquets mesmériens.
Ce que l'on appelle magnétisme en France se nomme cong-fou à la Chine. La médecine du cong-fou, ainsi que celle du magnétisme, s'étend à toutes les maladies. Elle est nu remède qui ne manque son effet que quand le congfou est mal administré , ou n'exerce son pouvoir que sur des incrédules. La foi du malade doit aider la puissance de l'opérateur. Appliqué sur un vrai croyant, il sert à entretenir la santé, à dissiper les vertiges et les éblouissemens, à égayer l'humeur mélancolique , à rendre la chaleur naturelle et le mouvement aux membres paralysés , à dégager la poitrine, tempérer l'ardeur du sang, assouplir les organes, resserrer ou relâcher les entrailles. Il n'est pas moins efficace contre les maladies de l'esprit , pour rendre la gaîté de l'àme par les idées agréables qu'il y fait naître , pour chasser les fantômes et les illusions de la nuit, y substituer des songes qui reposent l'àme dans le sommeil, la délassent et la préparent à exercer avec facilité, à son réveil, et à mettre en activité ses facultés intellectuelles et morales. Je ne pousserai pas plus loin cette énumération ; on la trouvera divisée en un grand nombre de enapitres dans les mémoires que nous avons cités.
DE LA CHINE. ig5
L'art du cong-fou , qui tient tout à la fois de la religion et de la médecine, consiste à soumettre à sa volonté la volonté, l'esprit et les facultés de l'âme du malade, pour agir ensuite sur ses organes et ses facultés physiques. Il y a trois parties essentielles dans le cong-fou, la posture qu'on donne au corps, l'art d'en varier les attitudes, etla manière dont on s'y prend pour accélérer, retarder et modifier la respiration et la circulation des esprits vitaux.
ÎSe croyez-vous pas assister à une représentation du magnétisme , quand vous voyez le bonze du cong-fou opérer sur ses malades, ou leur ordonner les altitudes propres au genre de maladie qu'il veut guérir ? coucher son malade sur l'échiné, sur le ventre, sur le côté; le courber sur le devant ou le replier comme en boule ? prendre ensuite un autre malade, et essayer les différentes manières de roidir, de plier, d'élever et d'abaisser, d'éloigner et de rapprocher les bras , de les tirer en avant ou en arrière, d'appliquer enfin, suivant les besoins du malade et les progrès de la maladie , tous les procédés des maîtres de l'art ? Au commandement des magnétiseurs chinois, la transpiration est excitée ou arrêtée; le froid succède au chaud ; le pouls prend tous les caractères dont il est susceptible; les yeux se ferment, s'ouvrent, tournent, se fixent ou clignotent. Il seroit injuste de demander une ressemblance parfaite entre les magnétiseurs de la Chine et ceux de la France. Doit-on exiger que des bonzes qui opèrent à une distance si prodigieuse de nous, s'y prennent en tout de la même manière que nos magnétiseurs d'Europe ? C'est assez qu'au fond on trouve entre le congfou et le magnétisme des traits de rapprochemens qui nous autorisent à les assimiler entre eux. Les bonzes se sont fait un langage à eux dans l'exercice de leur art, et en cela nos magnétiseurs se rapprochent beaucoup d'eux.
Le grand art est de se mettre en rapport avec l'âme du
Io6 TABLEAU RELIGIEUX
magnétisé, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi , de la surnaturaliser. Les bonzes Tao-Tsée prétendent que , quand le maître du cong-fou place ses magnétisés de manière qu'ils soient tournés l'un vers l'autre, alors si le bonze regarde , eu récitant certaines paroles , la racine du nez de son magnétisé, ce procédé suspend le torrent des pensées , met Fàme dans un calme profond , et la prépare à cet état d'aliénation qui est le prélude et l'exorde delà communication avec les esprits ; le somnambulisme , qui semble vouloir succéder au mesmérisme , dont il est effectivement le fils , ressemble en ceci plus particulièrement au cong-fou.
Comme le cong-fou a réellement opéré des guérisons et soulagé bien des infirmités , le peuple se laisse prendre à Ces apparences, et écoute comme des oracles les bonzes, qui saisissent ces momens d'admiration stupide pour lui enseigner leur doctrine , et le faire croire à toutes les rêveries qu'ils débitent; c'est par-là qu'ils l'entretiennent dans le fanatisme de leur religion. Voilà encore un trait de ressemblance avec nos visionnaires, dont il est inutile ici d'apporter des preuves -, on sait assez que l'illuniinisme de nos jours a su tirer parti de l'art magnétique, pour augmenter le nombre de ses prosélytes.
On composeroit des volumes , disent les auteurs des mémoires sur. la Cliine , si on vouloit faire un recueil des fables, des rêveries et des tours de charlatanerie dont les bonzes repaissent la crédulité du peuple. La majesté du trône n'a pas toujours préservé les empereurs de la stupidité d'y croire. Les lettrés ont beau s'égayer à montrer le ridicule des grands mots dont les bonzes ont composé leur langage magique, on s'amuse des plaisanteries dont on les accable, on applaudit à la solidité desraisonnemens qu'on leur oppose, mais on continue à fréquenter leurs écoles, et à donner, par sa conduite, tout sujet de faire croire au peuple qu'on ajoute foi aux chimères qu'ils débitent.
DE LA CHINE. ïVj'j
Le nombre des miao est prodigieux. Dans chacun de ces temples il y a des bonzes des deux sectes , celle de. Fo et celle de Tao-Tsèe. Ces sectaires sont assez d'accord entre eux sur les principaux dogmes de la religion naturelle. Pour ne pas se rendre odieux aux lçjttrés, ils se rapprochentde la doctrine deConfucius,'mais en la défigurant par les opinions et les superstitions les pins absurdes. Pour s'en convaincre, il ne faut crue parcourir un -ouvrage célèbre qui a pour titre : Instructions sublimes et familières , adressées à ses enfans ,par l empereur Kang-lfi. Ce prince vivoit dans le dernier siècle, et a régné soixante ans. Il fut un des plus grands et des plus vertueux monarques , et peut-être le plus savant des lettrés de son temps. On a de lui plusieurs ouvrages sur la religion, la morale, la piété filiale, l'art de régner, et beaucoup de dissertations et d'observations sur les calculs , la physique et l'histoire naturelle. Ses Instructions sublimes et familières , juste sujet d'admiration pour les savans lettrés, par la sagesse qui les a dictées, la simplicité jointe à la beauté du style et à l'élévation des pensées , ont été publiées comme un des plus beaux monumens érigés à sa gloire par l'empereur Kien-Long, son fils et son successeur, qui vivoit encore en 1^83. C'est là que Ion trouvera des notions exactes sur les opinions chinoises, relativement aux esprits, au culte qu'on leur rend, au pouvoir qu'on leur attribue, et sur la divination , la magie et l'astrologie.
« L'école du Tze-ping, du Lu-gen , du Tzi-men, et autres semblables, dit cet empereur, sont des écoles que leur établissement assez moderne doit déjà rendre suspectes. Selon ces écoles, les cinq élémens se produisent et se vainquent réciproquement. Les adeptes joignent élément à élément; ils raisonnent , font des observations, tirent des conséquences qui se réduisent à de vraies chailataneries. On nomme les esprits qui président aux élémens*, les uns
sont bons , les autres mauvais ; ils sont établis pour les hommes , et on raconte mille autres choses sans fondement ni preuve ! Qu'il est difficile , pour peu qu'on interroge la droite raison , d'ajouter foi à ce qu'on enseigne dans ces écoles ! Les gens du monde , qui pensent rarement d'après eux-mêmes , n'en sont que plus attachés à leurs préjugés. S'ils prennent parti pour une science, ils y mettent ordinairement de la passion; et s'ils la disent profonde et difficile à comprendre, c*est afin de donner plus de prix à leur savoir. J'ai examiné le principe et le fondement de cette doctrine, et, après l'avoir étudiée à fond, jeme suis convaincu de sa fausseté. Combien n'est-il pas plus raisonnable de s'en tenir à la sublime doctrine qui nous a été transmise par les sages de l'antiquité !
» En tournant le Ho-tou (le carré magique) dans le sens naturel, les élémens se forment l'un de l'autre. En le tournant dans le sens contraire, les élémens se vainquent l'un et l'autre. Ces maitres enseignent comment on doit régler , pour l'usage de l'homme , l'eau, le feu , la terre, le métal, le bois, et l'ordre selon lequel ces cinq élémens se vainquent réciproquement par leur nature. Si par hasard les élémens sont disposés de manière que l'un soit vaincu naturellement par l'autre , les devins prédisent de grandes richesses, et aux lettrés, les grandes charges du mandarinat. S'il s'entremet un élément qui empêche les autres de vaincre réciproquement , les devins emploient leur industrie à chasser cet élément contraire, qui rendoit stérile le précédent. Voilà à peu près à quoi se réduit la science de cette école. .
» Quoique la vie et les actions des hommes aient été précédemment déterminées par le ciel , la destinée cependant a sa source dans le cœur; c'est où l'on doit chercher le bonheur. Ces prédictions, que plusieurs prétendent pouvoir faire moyennant les huit lettres des Tchi-kan, ou
DE LA CHINE* iVfl)
moyennant les cinq planètes, par rapport au bonheur ou au malheur , aux richesses , aux femmes , aux cnfans , sont presque toujours démenties par l'expérience. Si le devin vous disoit que dans l'avenir vous serez puissant et considéré, feriez- vous bien d'abandonner l'étude des livres, persuadé que , sans vous donner de peine , vous obtiendrez ces avantages? S'il vous prédisoit des richesses, feriez-vous sagement de rester oisif, de quitter votre commerce ou votre métier ? S'il vous annonçoit que vous serez exempt de toutes maladies dans le cours c*3 votre vie, seriez-vous assez fou pour vous livrer à des passions effrénées, sur le dire de l'astrologue qui vous assureroit votre vie et votre santé? Quant à moi, je pense que l'homme qui fera constamment le bien sera heureux , quand même son étoile seroit maligne ; et qu'au contraire il arrivera malheur à celui qui fera constamment le mal , quel que soit le bonheur que lui promette sa destinée. C'est par cette raison que Confucius a fort peu parlé de la destinée, et qu'il s'est rarement servi de ce terme.
» Nous autres vieillards pouvons être difficilement trompés , parce que notre expérience nous sert de préservatif. On voit des Tao-Tsée se vanter avec effronterie d'avoir un secret pour jouir d'une vie longue et heureuse 5 attendez quelque temps, et vous les verrez subir le sort des autres hommes 5 leurs dents tombent , leurs cheveux blanchissent , leurs forces diminuent de jour en jour. Concluez de là que ceux qui se vantent de pareils secrets n'ont que le projet de tromper. En quel lieu les vrais esprits, les vrais immortels , daignent-ils descendre sur la terre ? Il y a d'autres imposteurs (les bonzes) qui se tiennent debout plusieurs années de suite ; d'autres qui , dans des chambres basses , peuvent demeurer toujours assis. Leur prétendu talent n'est que pure forfanterie -, j'en ai souvent fait l'épreuve , et je connois toutes leurs impostures.
■» Lorsqu'on me rapporte des faits qui paroisscnt surprenans, je me dis : Dans quelques jours je les verrai, je les examinerai. Pendant plus de cinquante ans que j'ai traité les affaires de l'empire , il m'en a passé sous les yeux de toute espèce. Beaucoup de charlatans ont paru d'abord faire des choses extraordinaires ; mais leurs honteux artifices ont été ensuite reconnus. Je ne publie point leurs impostures, avec le temps elles se découvrent d'elles-mêmes. En vérité, il n'y a aucun avantage à tromper pour un moment.
» Voyez cependant jusqu'où s'étend, selon Confucius, la puissance des esprits sur les hommes ! Ils les soumettent, pour en être honorés d'un culte pur et méritoire, à se purifier, à jeûner, à se revêtir d'ornemens, à leur offrir des dons et des sacrifices. Ceux qui honorent ainsi les esprits les supposent tantôt au-dessus d'eux , tantôt à leur droite ou à leur gauche. Voilà ce que dit ce philosophe : « Si je ne me trompe, le culte et la musique étant des choses visibles, et les âmes de nos ancêtres étant invisibles, l'intention de ceux qui les révèrent ne doit pas être d'obtenir des prospérités ou d'éviter des malheurs, mais seulement de conformer leur vie aux exemples qu'ils nous ont laissés de leur justice et de leur droiture. Ouen- Ouang, ayant servi avec respect et soumission l'Eternel, a mérité par-là de jouir dans le ciel d'une félicité parfaite.
)> Le jeûne, de quelque façon qu'on entende ce mot, est véritablement une bonne œuvre ; mais je ne sais si les jeûneurs de nos jours y joignent l'intention sérieuse de réformer leur cœur , comme faisoient les anciens. Celui dont l'intention est droite peut être assuré d'être protégé par le ciel. Nous qui, chaque jour, prenons en nos mains le chapelet de Fo , et en parcourons les grains en priant, nous joignons à cette action l'intention de bien faire ; si
nous n'avions cette résolution , à quoi nous serviroit-il de prendre le chapelet de Fo ?
» Il est indispensable de choisir un temps et un jour propices pour faire le cérémonial dans les cinq occasions que voici : lorsqu'il s'agit d'annoncer quelque sujet de joie, quelque sujet de peine , de faire prendre les armes aux soldats, de recevoir des hôtes, et de donner un festin. Il est dit dans le Chou-king : le bonjour est le jaune -, a présent, c'est celui qui porte le signe du cheval blanc. Le Liki dit : S'agit-il des affaires du dehors, choisissez les jours dominés par l'Yang : et pour les affaires domestiques, les jours qui appartiennent à l'In. H y a quatre espèces de jours 5 cou, sou, ouaug, chang. En se servant de la méthode par laquelle les élémens se produisent et se détruisent réciproquement entre eux , on détermine le contraste et l'opposition, l'union et l'accord des tchi et eau entre eux. La tradition de toutes les écoles apprend que le livre Y-king est le seul fondement sur lequel on doit s'appuyer pour trouver l'heureux ou le malheureux. Puisque, comme empereur, je suis la première personne de l'état, il est nécessaire que toutes les fois qu'il me faut changer de demeure , faire un voyage, ou autre chose semblable, on fasse les observations préalables, et que l'on choisisse le jour et l'heure propices-, il convient même de choisir l'heure avec plus de soin encore. Un bon jour, dit l'école, n'équivaut pas au mérite du bon moment. »
Voici quelques éclaircissemens donnés par un Chinois très-instruit et pourtant très-superstitieux sur le livre Y-king.
Ce qu'il faut entendre par malheureux est la mort d'un père, d'une mère, ou de quelque proche parent. Les Chinois désignent les années, les mois, les jours et les heures par les caractères tchi et eau. De la combinaison de ces signes, il résulte quatre jours qui dénotent que dans
tel jour, on ne doit entreprendre aueune affaire, quelque juste ou facile qu'elle soit ; si on l'entreprenoit, on ne trouveroit personne qui voulût y donner appui ou protection. Le second caractère signifie vide, ce qui annonce que rien ne réussira de ce qu'on entreprendra dans ce jour ; le troisième caractère veut dire élévation , ou d"un empereur sur le trône , ou d'une nouvelle dynastie , ou de quelque personne aux grandes charges •, le quatrième caractère désigne le jour où plusieurs personnes se réuniront pour se soutenir et s'élever.
Rien sans doute de plus ridicule, de plus absurde que ces idées superstitieuses-, l'expérience d'être toujours trompé dans les pronostics devroit en guérir. Cependant l'empereur Kang-Hi , qui a composé les Instructions sublimes , s'est laissé abuser comme tant d'autres, et tout le monde croit : la cour et le peuple, les lettrés comme les ignorans. Dans la seconde partie de l'almanach que Ton publie chaque année à Pékin, les quatre bons jours sont marqués en jaune, les mauvais le sont en noir. Les deux supérieurement bons se nomment Tcheng-cae ; les supérieurement mauvais s'appellent po-pi.
Il y a aussi nombre de choses qui sont de mauvais augure pour les Tartares 5 et Kang-Hi donne sur cela , pour avis aux enfans, qu'ils doivent s'abstenir d'en parler devant leurs parens , si ces augures les concernent.
Ces trois écoles dont parle Kang-Hi sont des écoles de divination et de superstition. Dans Tze-ping, les devins demandent à celui qui les consulte l'année, le mois, le jour, l'heure de sa naissance. Ces époques se désignent en Chine par deux caractères , avec un tchi et un can , de sorte qu'il en résulte huit caractères , quatre tchi et quatre can, qui sont appelés pa- tzu. Les devins observent auquel des cinq élémens chacun correspond ; mais comme il n'y a que cinq élémens , et qu'il y a huit caractères , ils
PB LA CUISE. 2o3
reprennent de nouveau les trois qui restent. Les confrontant de rechef avec les élémens , ils connoissent l'élément qui est le plus dominant dans l'homme. Si les élémens suivent leur ordre naturel, c'est-à-dire, que l'un naisse de l'autre, ils prédisent un grand bonheur et de grandes richesses. Lorsqu'il arrive (et cela arrive très-souvent) qu'un élément, se mettant entre ceux qui doivent se suivre, les empêche par-là de produire leur effet, les devins disent que l'esprit qui préside à tel ou tel élément , est méchant ou puissant , et qu'il y a d'autres moyens de trouver un autre ordre, un autre caractère, on houa correspondant à un autre élément opposé , et qui puisse le vaincre et le chasser.
Par exemple , si l'élément qui s'oppose à la bonne fortune est le feu , on se servira de l'eau pour détruire le feu, et l'esprit du feu sera vaincu par l'esprit de l'eau.
Dans l'école de Lu-gen , ils prennent un tuyau de bambou , et mettent dedans trois monnoies de cuivre sur lesquelles sont gravées d'un côté quelques lettres chinoises, et de l'autre, des lettres tartares. Les devins les remuent beaucoup, et, les jetant sur une table, répètent six fois de suite cette opération. Ils observent si les lettres des monnoies qui paroissent sont en nombre pair ou impair ; si elles sont toutes chinoises ou toutes tartares ; combien il y en a de chinoises , et combien de tartares ; ils cherchent après cela, à quel koua , pair ou impair, elles correspondent 5 et si , dans l'Y-kin , ce koua est d'heureux ou de mauvais augure, ils assignent, sans autre fondement que leur caprice, le bonheur ou le malheur à la longueur ou à la brièveté du koua , et ils prononcent sentence définitive.
Dans l'école dite Tzi-men , c'est-à-dire , doctrine admirable , on enseigne le moyen de se rendre invisible -, de pénétrer dans les corps les plus durs , les pierres , les métaux ; les secrets de la pierre philosophale , l'art de changer
les pierres en or, et semblables autres extravagances. On consulte principalement cette troisième école , lorsqu'on envoie des troupes à quelque expédition. La doctrine secrète de cette école n'est révélée qu'à un petit nombre d'adeptes , et avec des précautions inouïes, pour les forcer au secret. Si ce qu'on en dit est vrai , toute cette science se réduit aux moyens d'entrer en commerce avec les esprits invisibles, et à recourir, pour se mettre en rapport avec eux , à des prestiges et à des pactes d'abandon à leur puissance.
Le Chinois par qui tous ces détails ont été donnés , interrogé sur ce qu'entendaient les anciens livres chinois paF le mot de destinée , répondit que pour en savoir le vrai sens, il falloit s'en rapporter aux lettrés qui croient qu'à la naissance de l'homme , le ciel détermine ses actions futures , bonnes ou mauvaises ; c'est ce qu'on appelle ming ou la destinée. Quand on leur objecte que d'après cette doctrine , il seroit inutile de persuader aux médians de préférer en tout la vertu , ils répondent que l'homme , en se roidissant contre le vice , et en réunissant toutes ses forces, peut parvenir à vaincre la destinée, et à la transformer de mauvaise qu'elle étoit en une bonne. Ainsi , tantôt ils vous disent que la destinée de l'homme est irrésistible 5 tantôt qu'avec le secours et aidé de la puissance des esprits , avec lesquels ils vous enseignent l'art de communiquer , on peut la vaincre et la soumettre aux efforts de l'homme uni à ces esprits invisibles.
Tout est ici absurdité et contradiction. Ce qui doit le plus étonner, c'est que ce système extravagant et superstitieux sur les prestiges , les augures , la divination des jours heureux et malheureux , ait été cru, adopté, professé par un génie de la profondeur et de la trempe de l'empereur Kang-Hi ; tant il est vrai que les connoissances les plus^ étendues , et l'esprit le plus subtil et le plus exercé , sont
DE LA CHINE. 2o5
de peu de ressource pour nous préserver de l'erreur, quand on manque du secours d'une règle suprême de vérité, et qu'on en est réduit aux seules lumières de sa raison , ou à des traditions confuses, altérées et équivoques. Ces détails sont précieux; ils nous donnent la vraie clef de la doctrine la plus répandue à la Chine. Avec cette clef, on peut presque tout expliquer.
Premièrement , la croyance des Chinois aux esprits invisibles , à leur pouvoir sur l'homme et sur les élémens de l'univers physique , intellectuel , moral et politique , la distinction essentielle de ces esprits en bons et mauvais, mène tout droit au manichéisme , et de là au scepticisme sur la nature de Dieu et de ses perfections.
En second lieu, cette doctrine, fondée sur la croyance d'une destinée éternelle et irrésistible , qui prédestine les uns à être vertueux , les autres à être vicieux , est le pur fatalisme. Si l'on ne peut éviter sa destinée, si elle est le principe du bien et du mal , il n'y a plus de liberté ni de distinction essentielle entre le vice et la vertu. On nous dit bien que l'homme , aidé de la puissance des esprits célestes , peut changer sa destinée mauvaise ; par-là on cherche à jeter un voile sur les conséquences perverses et odieuses de ce système qui favorise le libertinage et absout de tous les crimes ; mais ce palliatif est insuffisant et absurde. La contradiction est ici sensible et palpable ; il faut admettre les conséquences , ou renoncer au principe fondamental de cette doctrine.
Troisièmement, autant Confucius, ce grand maître de la vraie science chez les Chinois, se montre sublime dans sa morale et dans les idées qu'il nous donne de l'éternité de Dieu, de sa providence , de son pouvoir invincible, de son immensité , de sa justice et de la responsabilité de l'homme envers lui ; autant ce philosophe est-il obscur et même inintelligible dans tout ce qu'il nous dit de la nature
5o6 TABLEAU RELIGIEUX
de l'Etre suprême et de l'homme, des peines réservées au méchant après celle vie, et de l'immortalité glorieuse dont l'homme vertueux doit jouir dans le sein de Dieu. Il est facile d'ahuser des expressions de Confucius , et même de s'en appuyer pour se jeter dans l'illuminisme et dans tous les rêves chimériques qui composent le fond de la doctrine des sectes chinoises.
Que l'on y regarde de près , on verra que toute la théologie de Confucius se réduit à ce peu de principes : i° Dieu est l'être des êtres , le principe universel , la source et la tige de tout ce qui existe , c'est la grande «âme de l'univers , il préside à l'harmonie du monde. Les esprits invisibles sont les ministres de son gouvernement, de sa providence, les dépositaires de sa puissance ; c'est par eux qu'il influe, agit sur l'homme, et régit le ciel et la terre. 2° L'àme humaine et ses facultés intellectuelles sont un écoulement , une portion de la grande âme ou àme universelle ; elle est la raison par essence , la souveraine sagesse , la puissance radicale , immense et infinie. 3° La mort est une séparation, une décomposition des deux substances que Dieu a unies dans l'homme. La substance matérielle retombe dans la masse des êtres physiques ; la substance spirituelle, l'àme, remonte au ciel d'où elle étoit descendue du sein de Dieu , et se réunit au grand Etre , à la grande àme d'où elle étoit sortie pour animer , vivifier le corps humain. C'est dans cette réunion que consiste le souverain bonheur, la glorieuse immortalité dont jouit le juste, pour prix de ses vertus et du bon usage qu'il a fait de son existence sur la terre.
Mais que devient l'àme du méchant , de l'homme qui a abusé des dons du ciel, de son existence, l'àme du scélérat et de l'impie? Sur ce point essentiel, Confucius se tait ou se jette dans le vague, et n'enseigne rien qui donne la ?olution de celte question si essentielle à la morale. Seule-
ment il nous dit qu'aucun crime ne restera sans être puni, ni aucune vertu sans récompense. L éternité des récompenses est clairement énoncée ; mais pas un mot sur la nature et l'éternité des peines. Si l'on prend même à la lettre et dans son universalité l'expression de Confucius, qui veut qu'à la mort la substance intellectuelle remonte au ciel, et qu'elle se réunit à Dieu, source de toutes les intelligences, il n'est point d'homme vicieux qui ne puisse croire que la vie est le terme des maux et des punitions réservés aux médians et aux plus grands crimes. Cette observation est péremptoire; elle suffit pour renverser la doctrine de tous les illuminés tant anciens que modernes.
Pour se tirer de cet embarras, et établir les principes delà justice distributive dans l'Etre suprême, les philosophes, les fondateurs d'écoles, dans presque toutes les nations , en remontant à la plus haute antiquité , ont inventé la métempsycose , et la doctrine de la grande àme de l'univers , dont toutes les intelligences limitées ne sont que l'écoulement, et une portion plus ou moins considérable. Suivant l'opinion qui admet la métempsycose , cette transmigration successive des âmes dans dilFérens corps, est destinée à purifier les âmes qui ne peuvent pas , à cause des souillures qu'elles ont contractées ici-bas, remonter au ciel d'où elles sont descendues, ni se réunir à la substance universelle , dont elles ont été séparées ; aussi , dans cette opinion, les âmes qui sont entièrement purifiées ne subissent plus la métempsycose. L'état de l'anie est ainsi fixé pour toute l'éternité, lorsqu'elle est devenue assez forte, assez parfaite pour pénétrer dans les hautes régions. Selon cette doctrine, les différentes régions de la terre ont été confiées à la conduite et au gouvernement de certains génies qui tiennent le milieu entre l'Etre suprême et Jes hommes ; mais lorsque l'àme humaine est dégagée du
ao8 TABLEAU RELIGIEUX
corps et pleinement purifiée, elle cesse d'être soumise à l'influence des démons.
Pour peu que l'on soit initié dans les mystères de l'ancienne philosophie , on s'aperçoit bientôt que celte doctrine, plus ou moins obscure , ou développée et présentée sous des formes plus ou moins variées, étoit une doctrine commune à la plupart des écoles qui ont joui de la plus grande célébrité. L'Inde , la Perse , l'Egypte , toute la haute Asie l'ont transmise aux Grecs et aux Romains. Les sentimens des quatre grandes sectes des philosophes sont à peu près uniformes sur les dogmes capitaux de cette doctrine. Platon appelle souvent l'àme sans aucun détour, Dieu, une partie de Dieu. Sextus Empiricus, Plutarque et Epictète , Pythagore , Empédocle , Platon , et après eux toute l'école italique, croyoient que nos âmes sont de la même nature que celles des dieux-, qu'il n'y a qu'un seul esprit, infus dans l'univers ; que c'est de cet esprit universel que dérivent les âmes , et qu'à la mort , ces âmes particulières , s'élançant dans l'àme universelle , retournoient à leur première origine.
Marc-Antonin, et, avant lui, Cicéron lui-même, se servent de ces principes pour combattre la crainte de la mort. Les premiers auteurs chrétiens, Arnobe, saint Justin, saint Irénée , saint Augustin , sentirent bien que ce principe philosophique, qui faisoit l'immortalité de l'àme de la même nature que l'immortalité de Dieu, attaquoit directement le dogme des peines et des châtimens d'une autre vie. Aussi ont-ils réuni toutes leurs forces pour guérir cette maladie de l'esprit. Il ne fallut pour cela que donner, d'un côté, des notions claires et distinctes de la nature même de l'infini en tous sens -, la seule idée que l'on puisse se faire raisonnablement d'un Etre suprême qui existe nécessairement par lui-même , efpar sa propre essence ; et de l'autre côté, démontrer qu'il n'est point de doctrine plus absurde , plus
contradictoire que de diviser l'infini , de le morceler en petites particules, et de faire sortir d'une substance infinie des êtres finis et susceptibles d'affections, de passions qui sont incompatibles avec l'idée qu'on doit se former de Dieu, et de tout ce qui peut, de près ou de loin, appartenir à Dieu. Dire que ces êtres finis ne sont point précisément des êtres substantiels , mais de simples modifications, c'est un nouvel abîme où la raison se perd, c'est ne combattre une absurdité que par une idée tout au moins arssi extravagante.
Les philosophes qui croyoient comme les Indiens , les Perses, les Egyptiens, qu'il y avoit deux principes, l'un bon, et l'autre mauvais, enseignoient que l'âme étoit tirée, partie de l'un et partie de l'autre 5 ce n'étoit guère qu'en cela qu'ils différoient des autres écoles.
Il n'est qu'un moyen d'expliquer comment des philosophes anciens, dont on admire le génie et l'étendue des connoissances, ont pu donner tète baissée dans des écarts aussi humilians pour l'esprit humain; c'est que, privés du bienfait de la révélation, et ne pouvant s'appuyer que sur des traditions confuses et défigurées en mille et mille manières, ils manquoient de la règle suprême de vérité, sans laquelle plus on a l'esprit méditatif et subtil , plus on fait souvent de chemin dans les routes de l'erreur. Mais qu'après une expérience de trois mille ans , et en Europe, où le flambeau de la révélation brille de tout son éclat pour ceux que les passions n'ont point aveuglés , on voie ces mêmes opinions fantastiques , ces mêmes rêves de bonnes vieilles ressuscites parmi nous, ces mêmes opinions devenues épidémiques , enseignées à l'oreille de gens qui se flattent d'avoir secoué le joug des préjugés , et de s'être élevés au grade d'esprits forts ; qu'ils aient des écoles fréquentées et des adeptes qui les croient , les répandent et portent la crédulité jusqu'au fanatisme , voilà, ce me semr, i4
ÏIO TABLEAU RELIGIEUX
ble, un phénomène inexplicable, à moins qu'on n'en cherche la vraie cause dans ce que saint Paul a dit des anciens philosophes : qu'en punition de leur obstination à fermer leur âme à la vérité qui leur parloit au fond de leur conscience, Dieu leur a ôté la raison dont ils abusoient, et les a livrés à leurs sens réprouvés.
Faites, si vous en avez le temps et la curiosité, un nouveau cours d'histoire; presque à chaque grande époque , vous rencontrerez quelque secte d'astrologues , de devins, d'illuminés, qui vous vantera ses visions extatiques, ses prophéties, ses guérisons, ses prodiges. Le temps même des apôtres ne fut pas exempt de ce fléau. Vous trouverez la secte des gnomiens , puissante en tout genre de séductions, se faisant une multitude d'admirateurs, et les tenant sous le joug du fanatisme et de la superstition. Les illuminés de nos jours, qui se donnent pour les inventeurs d'une science sublime et merveilleuse , savent-ils qu'ils ont été précédés dans cette abominable carrière , par les Simon , les Ménandre , les Ebion , les Cérynthe-, qu'ils ne font que se traîner à la suite, et à une grande distance de ces imposteurs , dont les noms obscurs et détestés sont à peine parvenus jusqu'à nous.
Parmi ces illuminés, nos contemporains, citons plus particulièrement Gasner , né àBras dans la Suisse en 1727, prêtre catholique en i^5o, et huit ans après curé de Klorstern , qui compta long- temps dans toute l'Allemagne des princes souverains , des évêques pour protecteurs, et parmi ses admirateurs , des hommes de toutes les classes. Son presbytère devint bientôt une piscine de Bethsaïde , où se rendaient en foule , dans le cours de chaque année, souvent quatre à cinq cents malades de tous les pays et de toutes les espèces. Sa réputation ne fît que s'accroîtix? par la multitude des faits merveilleux qui se succédaient avec rapidité les uns aux autres.
DE LA CHÏNE. 211
A cette époque il quitta sa paroisse , se mit à parcourir diflerens pays, se fixa ensuite à Etrange, et après un long séjour, il alla se montrer à Ratisbonne même, où. il fut appelé par le prince évêque de cette capitale. Ce prince électeur usa de toute sa sagesse pour ne point se compromettre par une indiscrète protection. Il nomma une commission ; des hommes de confiance assistoient aux séances du thaumaturge , et dressoient des procès-verbaux de tout ce qui s'y passoit. Plusieurs de ces mémoires sont revêtus de la signature et du sceau des personnes les plus marquantes dans l'Eglise et dans l'Etat. Rien ne se faisoit en secret. Gasner n'excluoit de ses séances aucun spectateur; il opéroit sous les yeux des médecins qui s'y présentoient, se soumettoit à toutes les épreuves de la critique, et recevoit indistinctement les malades qu'on lui amenoit 5 presque tous lui étoient inconnus, et il ne songeoitpas à faire un choix de ceux qui lui auroient paru les plus disposés , par leur constitution physique , ou par le genre de leurs maladies, à faciliter les succès de ses opéra lions.
Gasner eut des ennemis et des contradicteurs 5 les opinions se partagèrent sur son compte. Il en résulta des disputes et des querelles assez vives , et nombre d'écrits furent publiés pour et contre : mais on ne songea guère à lui contester les faits merveilleux. Toute la controverse se réduisoità savoir si on devoitles admettre pour de simples prestiges, ou les reconnoitre pour de vrais miracles.
La secte des illuminés commençoit à troubler le Nord. Des imposteurs se répandoient dans l'Allemagne , et faisoient chaque jour des prosélytes ; ils gagnèrent des gens du peuple qui jouèrent le rôle de possédés du démon. Des ecclésiastiques se laissèrent trop facilement abuser , et recoururent aux exorcismes. L'impératrice Marie-Thérèse ordonna que la faculté de médecine de Vienne seroit con-
% l-i TABLEAU RELIGIEUX
sultéc. Le docteur Haen , qui jouissoit d'un grand nom dans sa compagnie, en étoit alors le président. Pour répondre à la confiance de sa souveraine -, il se mit à composer sur la magie , matière délicate et difficile à bien traiter, un ouvrage qui lui a acquis beaucoup de réputation parmi les savans et les théologiens. On y trouve réuni , avec cet heureux tact du génie, les principes de la plus sage optique, puisés pour la plupart dans l'immortel ouvrage de Benoît XIV.
La controverse au sujet de Gasner mulliplioit les écrits à proportion de l'impression que produisaient les faits extraordinaires qu'on racontoit de lui. Le docteur Haen avoit posé d'avance sur cette matière les vrais principes dans son savant ouvrage sur la magie. Il se décida à un examen sérieux du gasnérisme. De son côté, le prince électeur s'empressa de lui envoyer des copies authentiques des procès-verbaux , qui se montoient alors à plus de cinquante. Le docteur Haen ne se borna point à ces matériaux déjà si précieux \ il ne négligea rien pour se procurer des renseignemens par plusieurs personnes instruites, que la curiosité avoit attirées de plusieurs endroits à Ratisbonne , et qui avoient suivi pendant des semaines entières , avec une assiduité non interrompue , les procédés et les opérations de Gasner. L'ouvrage du docteur Haen a été imprimé à Paris , et il est entre les mains de beaucoup de savans en état de le juger.
Gasner, étendant le pouvoir des démons, au gré de son imagination, se mit à distinguer, en trois classes , toutes les maladies qui peuvent affliger l'humanité ; celles qui viennent du dérangement de l'économie animale , et qu'on ne doit attribuer qu'à des causes purement naturelles -, les maladies qu'il nomme surnaturelles et diaboliques, parce qu'elles sont l'effet du pouvoir que le démon exerce sur le9 corps 5 et enfin les maladies mixtes, produites en partie
OE LA CHINE. 2l3
par des causes naturelles , et; en partie par l'intervention malfaisante du démon.
Les ministres de la religion, dit Gasner , reçoivent dans l'ordre d'exorciste une puissance illimitée sur les démons ; au nom de Jésus, tout doit fléchir le genou, au ciel, sur la terre et dans les enfers.. L'exorciste qui prononce , avec les dispositions requises, ce nom adorable, a le pouvoir non-seulement de chasser les démons des corps qu'il possède, mais encore de le soumettre à toutes les volontés, et de le forcer de répoudre à ses interrogations, d'obéir à tous ses commandcmens.
De son côté, le démon a un pouvoir très-réel sur la matière et sur les organes de l'homme. Soumis aux volontés de l'exorciste , le démon deviendra l'instrument , l'agent invisible de toutes les opérations qu'il causera sur les malades. Mais l'efficacité des moyens qu'emploie l'exorciste dépend de sa foi , de sa confiance pleine et entière dans l'invocation du nom de Jésus- Sans cette foi vive, il ne réussit à rien ; avec elle tout lui est possible, ILest encore nécessaire que cette confiance soit réciproque de la part du malade ; son incrédulité met obstacle à l'activité du pouvoir de l'exorciste. L'adroit Gasner se ménageoit ainsi un moyen de sauver l'honneur de son art, pour toutes les occasions où il se trouvoit en défaut 5 il en rejetoit le peu de succès sur le manque de confiance et de foi dans son malade.
Gasner paroissoit devant les malades qu'on lui amenoit , revêtu d'une étole, assis ou debout, et toujours à côté d'un crucifix. Le premier objet de son exorcisme étoit d'obliger le démon de lui faire connoitre , par des signes sensibles , la cause des souffrances , et l'espèce de la maladie dont le malade, sans qu'on s'en aperçût au dehors, renfermoit en lui le germe et le principe. Pour mieux s'en assurer , il ordonnoit au démon d'agir sur les organes et les
2l4 TABLEAU RELIGIEUX
viscères du malade, de produire les symptômes et les divers accidens qui caractérisèrent la nature de la maladie. Il en résultent quelquefois des phénomènes portés à une telle violence, qu'ils faisoient craindre pour la vie du malade. C'est alors qu'il commandoit au démon de faire cesser ces symptômes , de détruire la cause du mal, de ramener l'état de santé, et il en étoit obéi.
Quelquefois Gasner opéroit, dans la même séance, et presque en même temps , sur plusieurs des personnes qu'on lui présentait, de quelque sexe et de quelque cage qu'elles fussent ; et alors il donnoit à la fois le spectacle de plusieurs maladies. Il commandoit au démon de produire sur chacun des malades les symptômes et les accidens qui étoient propres à chaque maladie ; quelquefois aussi ces scènes effrayantes se répétoient sur la même personne , et il la faisoit passer successivement par ces différens états. On avoit fini par n'en être plus effrayé , parce que l'expérience avoit appris qu'au premier ordre de Gasner ces accidens cesseroient, et que la santé seroit rétablie, après que le malade auroit passé par les diverses crises auxquelles il devoit être soumis.
Rarement Gasner obtenoit la guérison dans la même séance. Il lui falloit souvent répéter à diverses reprises le même traitement \ il duroit des heures entières , et quelquefois pendant plusieurs jours. Il est important de remarquer qu'entre les guérisons qui ont été publiées , il s'en est trouvé qui n'ont été ni constantes ni durables , et plusieurs évidemment imparfaites. Ce sont là autant de préjugés légitimes contre l'opinion qui s'étoit d'abord répandue dans l'Allemagne , que ces faits merveilleux et extraordinaires présentoient les caractères de vrais miracles , et de prodiges dont Dieu seroit l'auteur.
Il est un autre genre de merveilleux qu'il n'est pas plus facile d'expliquer par la force des moyens naturels , mais
qui" étoit toujours accompagné de circonstances capables de ■déterminer une juste opinion sur le caractère de ces sortes •de prodiges.
C'étoient souvent des crises effrayantes et hideuses, et tout à la fois ridicules et bizarres. D'après les ordres que Gasner intimoit au démon , on voyoit des hommes , des femmes , et surtout de jeunes personnes entrer dans des convulsions et des agitations de tous leurs membres, ou donner des scènes les pins extravagantes. On remarquoit dans tous l'aliénation des sens et de la raison.
Les uns , dans leurs accès de folie, s'agitoient et se tourmentoient en tous sens , faisoient des sauts , et s'élevoient en l'air, de manière à effrayer les spectateurs du danger qu'ils sembloient courir. Les autres entroient tout à coup <lans des rires convulsifs , jouant toutes les scènes de bouffonneries et d'extravagances que l'on ne voit que dans des maniaques et des insensés; tandis que l'on apercevoit, à côté de ces énergumènes , d'autres malheureux tomber dans des accès d'une noire mélancolie , tantôt versant des pleurs abondans , tantôt poussant des gémissemens et des cris de désespoir, donnant tous les signes d'une douleur profonde.
Les phénomènes de l'aliénation de l'esprit n'étoient pas moins variés. Pour prouver l'influence du démon sur les facultés intellectuelles et morales de l'homme, Gasner ordonnoit à cet esprit infernal d'exciter tour à tour dans l'âme de ses malades les différentes passions dont l'homme n'est que trop souvent tourmenté, la colère, la haine, la jalousie , l'ambition , l'envie , el même cette funeste passion qui a tant versé de maux sur l'univers , et dont le nom seul blesse la pudeur délicate. Le malade, privé de l'usage de sa liberté et de sa raison , et purement passif sous l'empire de l'esprit qui l'agitoit, manifestoitpar des mouvemens extraordinaires, par ses gestes et ses discours, chacune des passions dont il se trouvoit obsédé.
2l6 TABLEAU RELIGIEUX
D'abord on étoit indigné, révolté contre ces phénomènes diaboliques ; mais bientôt une sorte d'admiration et de stupeur succédoità ces sentimens d'horreur , lorsqu'on voyoit un autre phénomène , peut-être le plus étonnant de tous , les malades passer subitement , et au premier commandement de Gasner, de ces accès frénétiques à un état de calme et de tranquillité parfaite-, ces malheureux recouvraient, avec la raison et leur caractère naturel, un état de santé qui faisoit espérer leur guérison.
Le duc de Wirtemberg , oncle du roi régnant , voulut vérifier par lui-même ces faits merveilleux , qui agitoient les esprits et partageoient l'opinion publique dans toute l'Allemagne. Il fît prévenir Gasner qu'il se rendroit à une de ses séances 5 le thaumaturge répondit, dans les termes les plus soumis et les plus respectueux, qu'il le supplioit d'exécuter son projet , et , pour bannir jusqu'à Fombre du soupçon de charlatanisme, de nommer les médecins qui dévoient l'accompagner , et de produire lui-même les malades sur lesquels il auroit à opérer, ainsi que les témoins qu'il jugeroit à propos d'admettre au nombre des spectateurs. Toutes ces précautions furent observées 5 Gasner fît en présence du duc et de l'assemblée , composée des personnes dont il avoit fait choix, les diverses expériences qu'on lui demanda.
Gasner ouvrit la séance par inviter les médecins à se partager entre eux les malades, afin de suivre plus exactement, sur chacun d'eux, le traitement dont ils alloient être les témoins et les juges. Un des médecins prend le bras de son malade 5 Gasner annonce qu'il va faire passer successivement au pouls du malade tous les caractères et les espèces de pulsations qui différencient l'état de santé d'avec l'état de maladie , et ensuite chacune des maladies entre elles. L'expérience fut complète : suivant les demandes successives du médecin, et à la parole de Gasner, le pouls passa par toutes
les variations dont il peut être susceptible 5 tantôt calme, tantôt agité, tantôt développé ou concentré, continu ou intermittent , battant avec vitesse et violence, ou à peine sensible et annonçant l'état de la défaillance du malade. C'étoit alternativement le pouls qui annonce les mouvemens fébriles du frisson , ou l'état du pouls vers la fin de l'accès de la fièvre ; le pouls d'un épileptique ou d'une maladie inflammatoire 5 celui d'un homme travaillé par la pierre et la goutte , ou celui d'un malade dans l'état d'apoplexie ou d'une fluxion de poitrine ; celui d'un homme dans le calme du sang-froid , ou celui de l'agitation d'une passion violente.
Le procès-verbal, dressé par les ordres du duc deWirtemberg , fut muni de la signature des médecins , ainsi que de la signature et du sceau des témoins les plus considérables par leur état , qui formoient la séance. Le prince le signa et y fit également apposer son sceau. Vers 1777, le prince fit un voyage à Paris , parla à plusieurs personnes des phénomènes du gasnérisme , et leur en fit lire le procèsverbal authentique, avec les principaux écrits qui avoient été publiés en Allemagne sur la matière. Nous avons eu communication de ces ouvrages et du procès -verbal, par la personne même à qui le duc de Wirtemberg les remit quelques jours avant son retour dans ses états. Ces pièces justificatives, dont l'autorité est imposante, viennent à l'appui de l'ouvrage du docteur Haen, qui fut imprimé en 1777 à Paris.
Cette ville renfermoit, à cette époque, plus de quatre mille disciples de la grande science de l'illuminisme, et en France on comptoit plusieurs écoles, parmi lesquelles celles de Lyon et d'Avignon tenoient les premiers rangs. Que de honte pour l'esprit humain ! Que de mystères affreux révélés dans les mémoires qui, depuis peu d'années, ont été publiés successivement sur les diverses sectes d'illuminés, qui, trompeurs ou trompés, fanatiques ou im-*
2l8 TABLEAU RELIGIEUX
posteurs , copistes plus ou moins maladroits les uns des autres , sont parvenus à réduire en système leurs fascinationsetleurs impostures ! Le nombre etl'espèce des hommes qui sont tombés dans le piège de la séduction , sont une nouvelle preuve que la raison laissée à elle-même , et sans l'appui d'une autorité divine, est trop foible pour résister au penchant invincible de notre esprit pour l'extraordinaire et le merveilleux. Les ouvrages qui ont dénoncé l'illuminisme comme une véritable conjuration contre la religion et les souverains, sont entre les mains de tout le monde ; il y auroit plus de scandale que d'utilité à entrer dans des détails sur la doctrine et l'organisation de ces effrayantes associations , différentes entre elles par leurs opinions, et leurs sectes plus ou moins pernicieuses et absurdes , mais qui toutes se rallient aux mêmes bases essentielles, et tendent à peu près à des résultats tout semblables.
Le magnétisme appelé intellectuel et transcendant est un pur charlatanisme. L'histoire de l'illuminisme , et en particulier celle du thaumaturge Gasner, dont on vient d'esquisser quelques traits, offrent des phénomènes et des résultats bien capables de fixer notre attention sur les dangers de laisser échauffer les imaginations , et de favoriser tout ce qui tend à les monter au ton du merveilleux et de l'extraordinaire. Il n'y a qu'un pas du fanatisme à l'incrédulité. Après avoir trop cru aux merveilles fantastiques, la honte qu'on a de son extravagante crédulité mène à ne rien croire, et à jeter des nuages sur l'évidence même. C'est un fait trop bien connu que plusieurs illuminés désabusés ont fini par être impies ou athées-pratiques , ou que ceux qui continuent de s'entêter de leurs doctrines sont agités , iremblans, crédules et superstitieux à l'excès.
Sous le rapport non de la doctrine, mais des prestiges et des faits du genre merveilleux , que de termes de corn-
DE LA CHINE. 2 If)
paraison vous découvrirez dans ces derniers temps et presque sous vos yeux ! En Angleterre et en Pensylvanie, vous rencontrerez , dans la secte des quakers outre tableurs, les aînés de nos illuminés ; en Suède , S-wedevhorç, ses visions , son commerce prétendu habituel avec les anges , ses prédictions , son art de pénétrer les pensées les plus secrètes et sa divination; dans l'Allemagne, outre Gasner, \esSchrcepJffer, les Lavater, les Massons , dont les systèmes monstrueux et les visions imaginaires ont fait tourner la tète à tant d'adeptes 5 en France , Cagliostro , ses évocations , ses guérisons vantées comme des prodiges , ses assemblées secrètes , celles surtout du conseil appelé le comité des dix-neuf grands adeptes, où tant de fois cet illuminé a, par ses prestiges, fasciné les yeux d'un grand nombre de mystifiés , que leur rang , leur caractère et leurs connoissances sembloient devoir mettre à l'abri de l'imposture et des illusions : tous fanatiques qui troublèrent la société chrétienne par les idées bizarres qu'ils enfantaient , par le mélange impie qu'ils faisoient de leur doctrine avec la vérité de la foi , par l'esprit de vertige dont ils étoient agités, et qu'ils communiquoient à leurs disciples ; tous supposant une foule d'êtres imaginaires entre Dieu et l'homme. C'est à ces êtres fantastiques qu'ils attribuoient le gouvernement du monde , les phénomènes de la nature et les faits miraculeux.
Toutes ces sectes se vantent aussi de l'art de se mettre en rapport et en commerce avec des puissances invisibles, d'en recevoir le don de prédire et d'opérer des guérisons , et le pouvoir de transmettre ce don à leurs initiés. Voilà bien nos Tao-Tsée de la Chine, qui, par les prestiges dont ils appuyoient leur doctrine, frappoient vivement les imaginations échauffées, et ne manquoient pas de se faire passer dans l'opinion de leurs prosélytes pour des hommes extraordinaires et presque divins.
Mais, avant que de revenir à l'histoire du fanatisme des, Chinois, parcourons un moment l'histoire des anabaptistes; celle des visionnaires , celle des camisarts des Cévennes , et enfin les annales du convul sionisme , dont le principal et le plus dégoûtant théâtre, le cimetière deSaint- Médard, étoit sous nos yeux , nous y trouverons d'ailleurs bien des traits de ressemblance avec les superstitions de la Chine.
Tous ces enthousiastes ouvroient au peuple , qui s'extàsioit de surprise, le spectacle des convulsions. On voyoit tout à coup les adeptes changer de visage , trembler de tout le corps , comme si leurs os eussent été disloqués; tomber ensuite avec violence par terre, y demeurer comme morts, roides et insensibles : c'étoit le moment de l'inspiration ; et alors , ravis en extase , ils racontoient leurs visions, et jouoient le rôle de prophètes. Dans leurs rêves apocalyptiques, ils prêchoient un règne intermédiaire de Jésus-Christ sur la terre, le renversement de la puissance du pape , le renouvellement de l'Eglise chrétienne , de nouveaux cieux et une nouvelle terre , la glorieuse destinée des disciples de leur secte, la proximité des temps où Jésus- Christ devoit venir briser les sceptres, et régner visiblement sur tous les peuples de l'unive rs.
Phénomènes d'épreuves meurtrières. On a vu plusieurs de ces inspirés tomber de la hauteur de dix à douze pieds sur des rochers, sans se blesser ; d'autres se frapper avec violence d'un couteau très-affilé, sans que le couteau pénétrât dans les chairs ; d'autres être à l'épreuve des armes à feu , ou demeurer dans les flammes sans s'y brûler.
Phénomènes d'esprit prophétique. On cite des prédictions dont l'accomplissement, impossible à prévoir, a été constaté. Les uns annonçoient ce qui se passoit dans des pays étrangers, à une distance et dans des momens qui mettoient hors de doute que ces annonces n'auroient pu
être transmises par des moyens naturels. Quelquefois ils prédisoient à leurs confrères les inspirations qu'ils éprouveroient à une époque qu'ils déterminoient ; à d'autres, le jour, l'espèce et les circonstances de leur mort 5 à d'autres, ils découvroient leurs dispositions, leurs peines intérieures , leurs pensées , et leurs péchés les plus secrets.
Phénomènes de science et de sagesse. Grand nombre de ces inspirés , sans aucune instruction , sans lumières , sans éducation; de jeunes paysannes, des enfans de l'âge le plus tendre , sitôt qu'ils entroient dans leur état extatique , disoient des choses sublimes , s'énonçoient en termes éloquens, citoient à propos les saintes Ecritures, en donnoient des interprétations qui étonnoient les plus savans commentateurs. Leur came paroissoit, dans le temps de cette crise d'inspiration , absorbée et au pouvoir d'une force invisible. Ils ne connoïssoient rien de ce qui se passoit en eux, soit qu'ils parlassent diverses langues, soit qu'ils fissent des prédictions.
Dans cette oeuvre de délire, la profanation sacrilège de ce qu'il y a de plus sacré et de plus auguste dans la religion , étoit portée souvent jusqu'à souffrir que des femmes, de jeunes filles, suspectes dans leurs moeurs, avilies par leur état ou leur conduite , représentassent les souffrances des martyrs, le crucifiement de Jésus-Christ, les cérémonies, les mystères adorables de la religion, prononçassent les paroles sacrées du sacrifice redoutable de nos autels , et imposassent les mains pour communiquer le Saint-Esprit, et manquant aux égards de la bienséance , elles tutoyoient des prêtres , et, les tenant à leurs pieds, leur adressoient des avis et des reproches, les instruisoient, les bénissoient, etc. , etc.
Lisez sur ces abominations l'ouvrage qui a pour titre : Mjstère d'iniquité dévoilé par V exposition fidèle de ce (lui se passe dans l'œuvre du convulsionisme , depuis son
origine jusque aujourd'hui (17&8), le tout tiré des manuscrits multipliés des convulsionistes , et refuté par les principes de la foi catholique. L'auteur est appelant, disciple zélé du P. Quesnel , et il invoque le témoignage des écrivains les plus célèbres dans le parti : les Duguet , d'Alsfeld, Petitpié, de Bonnaire, de la Tour, la Boissière, etc., etc. C'est sur des pièces probantes, dont on n'oseroit attaquer l'authenticité , que ces écrivains nous font une peinture hideuse du convulsionisuw dans lequel ils voient eux-mêmes abus sacrilège des oracles divins, prophéties et visions mensongères , propos scandaleux , la pudeur violée par des indécences révoltantes , discours mêlés de blasphèmes , et exhalant la révolte , le schisme , l'hérésie } enfin une école de visionnaires , de séditieux , de fanatiques et d'imposteurs. Ce sont des appelans , des témoins non suspects, qui traitent ainsi les scènes si souvent reproduites sur les différens théâtres des convulsionnaires et des autres sectaires de la môme espèce (1).
A cet humiliant tableau des foiblesses de l'esprit humain , que sera-ce encore si nous ajoutons les rêves délirans du philosophisme moderne? A-t-on droit de vanter si fort ses triomphes sur la superstition , quand on ne cherche , en voulant renverser les autels de la religion , qu'à élever sur ses ruines des systèmes mille fois plus funestes à la société ,
(1) Voyez aussi l'ouvrage qui a pour titre : De la règle suprême de vérité. On y trouve le tableau abrégé , mais suffisant , de la doctrine du convulsionisme ; et l'auteur ne laisse rien à désirer pour faire connoître complètement celle de Gasner ; son histoire est peu connue en France. On ne peut rien ajouter à son authenticité, et elle offre un grand intérêt par la nature des faits qui y sont rapportés. On trouvera cet ouvrage chez Grimbert, libraire-éditeur du Choix de lettres édifiantes , brochure in-8° de 1 1 feuilles. Prix , •1 francs 5o centimes.
des systèmes qui tendent à ruiner de fond en comble tout ledifice delà morale? Que devons-nous penser de la sagesse et du patriotisme des nouveaux Lucrèces , qui ne voient dans l'univers que le jeu du hasard, que des combinaisons nécessaires; dans la morale révélée , qu'un amas confus de règles gênantes et inutiles ; dans la loi naturelle même, que les préjugés de l'enfance, ou le résultat des conventions humaines ; dans les souverains , que des usurpateurs placés sur le trône par la ruse ou la violence , et que la force a droit aussi d'en faire descendre-, dans les sujets, que des esclaves opprimés, qui doivent s'affranchir et secouer le joug, dès qu'ils le peuvent impunément ?
Système odieux, qui brise d'un seul coup tous les liens de l'ordre social ; qui ne laisse à l'autorité la plus légitime que la force et le pouvoir de nuire; qui n'offre à l'obéissance des peuples d'autre motif que l'intérêt et la terreur; qui , après avoir rompu la plus forte des barrières contre les caprices et les fureurs du pouvoir arbitraire, contre l'audace et les attentats de l'anarchie , ouvre la porte aux troubles et aux dissensions , et prépare les voies à tous les crimes du fanatisme de la liberté de penser et d'agir.
La morale publique n'a point d'ennemis plus dangereux que les nouveaux apôtres de la raison , qui ont secoué le joug de la foi et déclaré la guerre au christianisme. Qu'on lève le voile dont ils couvrent leurs vrais sentimens, on verra clairement que sous des dehors simulés , et de vaines protestations de respect pour la religion nationale et le gouvernement politique, l'incrédulité cherche à faire prévaloir les monstrueux systèmes du matérialisme , la morale honteuse des épicuriens , le dogme abject de l'égoïsme ; on verra que l'hommage qu'elle rend au droit naturel n'est pour elle qu'un mot vague et variable , dont elle se sert pour couvrir ses desseins et tromper les simples.
Sans doute c'est la raison qui nous sert de guide pour découvrir la source de nos devoirs et la règle des mœurs. Mais gardons-nous bien d'en conclure que la raison se suffit à elle-même, pour former un système moral qui soumette les consciences , et oppose une digue salutaire à l'impétuosité de nos passions. Ce n'est que lorsqu'elle est éclairée par la lumière supérieure de la révélation, et rassurée par son autorité , que la raison est capable de s'élever jusqu'aux premiers principes de la législation naturelle et politique, de saisir les divers rapports de l'homme, de développer les obligations qui en résultent.
Mais que peut la raison laissée à elle-même, et sans l'appui d'une doctrine révélée? Elle ne forme que des doutes qui la tourmentent, par l'impuissance où elle est de les résoudre. La manie de raisonner sur tout n'enfante le plus souvent que des opinions fausses , contradictoires, quelquefois honteuses et impies, toujours incertaines et inutiles; l'histoire du genre humain ne nous en fournit que trop de preuves. A mesure que les nations se multiplièrent , elles perdirent de vue leur première origine ; elles laissèrent corrompre le dépôt commun des traditions générales. L'idée d'un premier Etre, et des rapports entre Dieu et l'homme ; le dogme de la Providence , de la création du monde , de la corruption du genre humain , s'altérèrent peu à peu dans la mémoire des hommes. C'étoient des ruisseaux qui, en s' éloignant de la source commune, se remplissoient d'eaux étrangères et corrompues. Des erreurs de toute espèce, enfantées par les passions ou par la manie des systèmes, inondèrent la terre-, tout fut couvert de nuages et d'incertitudes par le mélange des superstitions et des fables.
Enfin , au milieu des ténèbres qui couvrent presque le monde entier, la philosophie paroît. Elle s'annonce avec pompe, elle se vante d'ouvrir une voie sûre et aisée pour
arriver à la sagesse et à la félicité : mais que l'effet a mal répondu à ses fastueuses promesses! Elle ne nous offre que des hypothèses sans nombre , des disputes interminables, des écoles rivales et jalouses, plus touchées de leur propre gloire que des intérêts de la vérité, détruisant sans cesse, et n'édifiant jamais rien. Au milieu de ces combats insensés, dont l'orgueil est le principe et la fin , les dogmes les plus importans, ceux mêmes qui servent de fondement au droit naturel et à l'ordre politique, ne sont plus que des opinions indifférentes et arbitraires. Les vices , profitant de cette anarchie , se débordent sans obstacles et sans mesure ; et les passions, affranchies, viennent à leur tour ébranler la règle des devoirs et répandre des doutes sur tous les principes. Il est au moins constaté, par l'expérience de tous les siècles et de tous les peuples, que la philosophie, avec toute son ostentation, ne put dans aucun siècle former ni un symbole de croyance , ni un corps complet de morale. Tous ses efforts pour y réussir n'ont servi qu'à mettre en évidence la foiblesse et l'impuissance de la raison , et le besoin qu'elle a d'une lumière supérieure et d'un secours plus puissant, pour instruire l'homme, fixer ses incertitudes, éclairer sa conscience, et mettre vin frein à ses passions. La nécessité de la révélation est donc démontrée contre le philosophisme ancien et moderne.
L'impossibilité de faire arriver les peuples à la vérité, par la voie de l'examen et de la discussion en matière de doctrine, la multiplicité des sectes opposées entre elles, et avec l'Eglise romaine dont elles se sont séparées , l'histoire affligeante des dissensions et des guerres religieuses, ne démontrent pas moins rigoureusement la nécessité d'une règle d'interprétation pour fixer le vrai sens de la doctrine révélée , et la nécessité d'un tribunal suprême qui tienne de Dieu même, auteur de la révélation, l'autorité et l'ini. t5
■Z"Z(i TABLEAU RELIGIEUX
faillibilité nécessaires pour prononcer en dernier ressort sur le caractère des vrais miracles , ainsi que sur tous les différends et sur toutes les questions dogmatiques qui peuvent s'élever au sein de la véritable religion. Dépourvus de ce tribunal suprême, les chrétiens dissidens, du moment où ils en secouèrent l'autorité, n'ont plus aperçu dans le sacré dépôt de la révélation que des desseins proportionnés à leurs foibles vues , que des idées conformes à leurs passions 5 on mit des bornes à l'obéissance , des barrières à la puissance , des conditions à la royauté \ le livre de vie fut cliangé en un tableau de proscription. La liberté d'interpréter enfanta la licence de penser et d'agir. Le droit accordé à chacun déjuger du sens des Ecritures avoit ouvert la porte au fanatisme} ce monstre l'ouvrit à son tour à tous les excès; les mains s'armèrent, les trônes tremblèrent, les lois plièrent, et l'hérésie s'établit sur la ruine des souverains et des constitutions politiques qu'elle étoit parvenue à renverser. Voilà des faits sur lesquels on ne s'avisera pas de disputer. Le premier ne peut souffrir de contradiction , puisqu'il est avoué ; ni d'altération, parce qu'il est la base fondamentale de l'hérésie ; ni s'excuser, parce qu'il est le germe de tous les maux que nous déplorons.
De son côté, le philosophisme a érigé la raison privée de chacun de ses disciples en tribunal suprême. Il se met par-là dans l'impuissance d'offrir aux peuples , pour le soutien de l'ordre social, ni symbole commun de croyance, ni règle commune des devoirs 5 le philosophisme n'est donc qu'une école de scepticisme , et l'inépuisable variété de ses systèmes doit avoir pour résultat nécessaire d'obscurcir les vérités les plus capitales, d'enhardir les passion s qui tendent toujours à l'indépendance, de réduire la morale publique en problème, et l'anarchie en principes. Ce n'est point là qu'il faut chercher la vérité.
D'un autre côté , toute loi a besoin d'être interprétée. IJ Ecriture sainte est une loi; donc il lui Jàut un corps d'interprètes pour en fixer le vrai sens , et un corps de magistrats pour la faire exécuter : mille volumes de controverse se réduisent à ce peu de lignes. Ouvrons les annales du christianisme , parcourons l'histoire des sociétés chrétiennes qui se sont séparées de l'Eglise catholique , et encore celle des chrétiens réfractai res aux décisions de son autorité suprême, et que ses anathêmes ont retranchés de la communion intérieure avec le vicaire de Jésus-Christ et de l'épiscopat; partout, et dans tous les siècles, vous verrez les sectaires nier l'existence d'un tribunal suprême et infaillible dans l'Église ; ou appeler de l'enseignement des pasteurs à leur jugement privé sur le vrai sens de la doctrine ; ou enfin , se vantant d'une inspiration particulière, et la mettant à la place de l'autorité, tomber dans l'aveuglement et les excès du fanatisme.
Le moyen le plus sur de convaincre d'obstination, d'ignorance ou de mauvaise foi, l'hérétique et le schismatique qui a rompu de communion avec l'Eglise enseignante, ou même tout réfractaire qui appelle de ses décisions et de ses anathêmes , c'est de les prier , avant toute dispute sur le fond de la doctrine, de s'expliquer nettement, et de vous déclarer quelle est leur règle de croyance, à quel tribunal visible et suprême ils appellent des censures et des anathêmes dont ils sont frappés ? Par cette seule question, ou vous les réduirez au silence , ou vous n'aurez besoin que de leurs réponses pour vous convaincre qu'il n'existe parmi eux ni centre d'unité, ni règle commune de vérité, ni tribunal visible qui ait le droit de soumettre les consciences, ni règle suprême d'interprétation, pour fixer le vrai sens de l'Ecriture et des oracles de la tradition.
Depuis les novateurs de notre siècle jusqu'aux hérétiques des temps apostoliques, le premier pas que les sec-
taires ont fait dans la carrière du schisme et de l'hérésie , lorsqu'ils ont voulu se maintenir dans leur révolte , les a toujours conduits à innover dans la règle catholique; c'est le crime de tous , sans exception d'aucun , crime en quelque sorte nécessaire , et dont on ne peut effacer la flétrissure qu'en rentrant sous le joug de l'autorité. Toujours l'hérétique attaquera la règle de croyance commune } et toujours le catholique , en opposant la méthode facile et péremptoire de l'autorité à la méthode de l'examen impraticable pour l'immense majorité des enfans de l'Eglise , pourra confondre l'orgueil du sectaire , et arracher à l'erreur le masque dont elle cherche à se couvrir pour séduire la multitude ou s'aveugler elle-même. C'est la méthode des apôtres et de toute l'antiquité catholique. C'est à elle que , dans ces derniers temps , les Arnaud , les Nicole , les Papin, Fénélon et le grand Bossuet , ont dû. leurs triomphes sur l'erreur et l'incrédulité.
Revenons maintenant à la Chine dont nous pourrions être accusés de nous être trop écartés, si les sujets que nous avons traités étoient moins graves et d'un intérêt social moins grand. Là, ce sont, ainsi que nous l'avons déjà dit , les sectaires de Foé, et surtout ceux de Tao-Tsée, qui ont corrompu la religion enseignée par Confucius. Les disciples de ce sage s'élèvent sans cesse contre ces sectaires , mais toujours avec assez peu de succès.
Pour détruire une fausse doctrine , il faut pouvoir mettre à sa place une doctrine appuyée sur des motifs de crédibilité d'une évidence à laquelle une saine raison ne puisse résister, et il s'en faut bien que la doctrine de Confucius puisse prétendre à cet avantage.
Les disciples les plus ardens de ce philosophe fondent toutes leurs opinions , soit théologiques , soit philosophiques , sur l'autorité des livres classiques ou des cinq Smg. Mais comment parvenir à en constater l'authenticité , la
véracité, et surtout l'intégrité? Ces livres sacrés desChinois sont d'ailleurs d'une obscurité qui les rend inintelligibles à la plupart des savans •, à plus forte raison sont-ils au-dessus de la portée du peuple. Comment donc pourroient-ils servir de symbole de croyance et de règle commune ? La prodigieuse quantité de commentaires qui ont paru , et qui les expliquent, dans les points même les plus essentiels, d'une manière tout opposée, ontproduitpresque autant d'opinions différentes que de commentateurs qui se sont appliqués à en deviner le vrai sens. Les sectateurs de Tao-Tsée se réunissent avec ceux de Confucius pour en faire un pompeux éloge 5 tantôt ils s'appuient de leur témoignage , et tantôt ils leur opposent des livres qui remontent encore à une plus haute antiquité. Jamais ils ne manquent, quand on les tourne enpreuves contre leur doctrine, de rejeter l'interprétation que leur donnent les disciples de Confucius, pour y substituer un sens qu'ils appuient de raisonnemens ou de sophismes, auxquels leurs adversaires ne peuvent répondre, et qui suffisent du moins pour faire illusion à la multitude. Que faire encore une fois d'un symbole de croyance, sans une règle suprême d'interprétation ; et d'un code de préceptes et de lois proposé à une nation entière , sans un tribunal toujours subsistant, qui ait droit de soumettre les esprits, de parler à la conscience, et de prononcer définitivement sur les controverses qui lèvent sur la doctrine ?
Les disciples de Confucius combattent la secte de Fo par l'antiquité ; mais les sectateurs de Fo se prétendent les aînés. Ils citent les monumens et les traditions de l'Inde , d'où leur doctrine est sortie, et qui remontent encore plus haut. Il est difficile aux Chinois de leur disputer la priorité, et ils se vantent, avec assez de fondement, que cette vénérable antiquité , ses dogmes, sa religion et sa morale, ont leur source primitive dans l'Inde ; que c'est de là que la
23o TABLEAU RELIGIEUX
doctrine sur les rapports de l'homme avec Dieu a été portée à la Chine. C'est ainsi qu'il fut , dans tous les temps , facile à nos missionnaires de détruire les sectes chinoises les unes par les autres, et de préparer le chemin à la vérité dans les coeurs que le préjugé , l'intérêt ou les passions n'ont point fermés à la lumière.
Le désir inquiet de connoître sa destinée estdes plus dangereux; il a ses racines naturelles dans la corruption de l'esprit humain. L'homme , voyant cette nuit profonde de l'avenir , dans laquelle son esprit ne voit qu'obscurité , fait tous ses efforts pour en percer les ténèbres impénétrables -, il n'y a point de folie qu'il n'entasse , plutôt que de demeurer dans cette humble ignorance à laquelle Dieu l'a voulu assujettir. Les imaginations exaltées sont contagieuses. Le fanatisme s'accroît de l'absurdité même de la doctrine •, c'est souvent le moyen le plus sûr d'attirer à soi les esprits de la multitude. C'est aussi celui qui réussit le mieux à Hoang-Ty, qui fit monter la secte de Tao-Tsée au faite de la gloire et des honneurs , et qui la plaça sur le trône à ses côtés. Voulant ôter à la postérité jusqu'au souvenir des lettrés , des anciens , et de la doctrine qu'ils professoient , ce prince substitua les maîtres du Tao aux savans , le merveilleux des chen aux vérités de l'histoire , et les absurdités des sciences occultes à la noble simplicité de l'ancienne doctrine.
La dynastie des Han rétablit l'honneur des lettres , et la doctrine ancienne et primitive reprit ses droits dans les écoles nationales. Dans cette époque, qui dura environ deux siècles, les sciences occultes du Tao furent méprisées, et on ne les enseignoit plus qu'en secret et avec de grandes précautions. Alors parut la secte de Fo qui acheva de ruiner les sectateurs de Tao-Tsée. Fo , mis en parallèle avec son concurrent, l'emporta dans l'esprit du peuple qui le regarda comme un dieu , tandis que Tao-Tsée n'étoit qu'un hien ,
DE LA CHINE. loi
c'est-à-dire, un immortel bien au-dessous de cette nouvelle divinité.
Cependant ces deux sectes ont sur la nature du Dieu suprême et sur l'autorité divine une doctrine qui s'accorde avec celle de Confucius. C'est sur cette ressemblance que les lamas et les Tao-Tsée se fondent, pour faire croire à la multitude que leur système religieux est substantiellement le même que celui de la primitive antiquité , et que celui de Confucius , qui l'a pris pour guide et pour règle de sa croyance. Ils s'efforcent d'accréditer ce paradoxe , en érigeant en axiome , et en répétant sans cesse dans leurs écoles, comme vérité incontestable, ce prétendu adage : trois religions sont une religion. Les lettrés sont bien éloignés de vouloir s'unir à ces sectaires; ils sont convenus de n'admettre aux grades littéraires aucun de ceux qui se déclareroient pour la doctrine de Tao ou de Fo , ou qui soutiendroient quelques-uns des points contraires à la doctrine des anciens, telle qu'elle a été transmise par Confucius à la postérité 5 ainsi, par cette exclusion, les lettrés ôtent aux sectaires tout espoir de monter aux grands emplois. De leur côté , les censeurs de l'empire, les mandarins, et nommément le tribunal des rites, se réunissent pour empêcher que les pratiques religieuses en usage chez ces sectaires ne s'introduisent, sous aucun prétexte, dans les cérémonies des fêtes nationales , ni dans aucun acte solennel, où le souverain figure en sa qualité de fils du ciel et de grand sacrificateur. Aussi ces sectes ne sont-elles que tolérées. Mais ces oppositions, toujours subsistantes, n'empêchent pas que l'empereur, comme simple particulier , ne se prosterne devant la représentation de Fo, ne brûle des parfums, et ne fasse des libations en son honneur. Comme prince tartare , il est adorateur de Fo, et il en pratique le culte ; comme fils du ciel et chef suprême de l'empire, il proclame la doctrine de Confucius , se déclare solennellement son dis-
eiple, et c'est au Tien seul qu'il adresse ses vœux et ses adorations publiques-, comme si un souverain jouissoit du privilège de concilier les extrêmes opposés , d'avoir deux sortes de religion et deux consciences....
Il faut convenir cependant que cet absurde axiome ; trois religions ne sont qu'une religion, ne se vérifie que trop dans la Chine moderne. La religion de la plupart des Chinois d'aujourd'hui n'est , à bien prendre , qu'un monstre à trois têtes , dont le corps et les membres , formés de l'alliage bizarre du bien et du mal , d'une doctrine raisonnable et d'un mélange d'erreurs grossières et extravagantes , se meuvent indifféremment par l'impulsion de l'une ou de l'autre de ces trois têtes. La raison et les plus sages lettrés réclament ouvertement dans toutes les occasions } mais que peuvent la raison et les sages contre le pouvoir de l'exemple donné par un souverain et les grands de sa cour?
Outre les deux sectes de Fo et de Tao-Tsée tolérées à la Chine , on y trouve encore un certain nombre de niahométans et de juifs. Le mahométisme s'y introduisit par les Tartares, qui professoient cette religion. La première époque de son établissement est sous le règne de Gengis- Kan } et celle de sa destruction , lorsque la dynastie chi noise des Ming remonta sur le trône et chassa les Tartares occidentaux de cet empire. Les mahométans sont aujourd'hui tolérés à la Chine , parce qu'ils sont tranquilles et qu'ils ne se donnent aucun mouvement pour répandre leur doctrine. On n'en compte que cinq à six familles , gens sans considération , et que la politique du gouvernement n'a aucun intérêt de surveiller.
On voit dans la province de Houan , au centre de l'empire, des familles juives. Elles ont une synagogue assez considérable , la seule qu'il y ait à la Chine. On y conserve précieusement des rouleaux , écrits en hébreu , d'un ca-
ractère très-net et très-distinct , avec quelques prophètes et les livres de Josué , des Juges , de Samuel et des Rois.
Les juifs donnent à Dieu, comme les Chinois , le nom de Tien > et ils l'adorent comme eux sous le nom de Chang- Tien ou Chang-Ti. Ds ont aussi parmi eux des lettrés , des gradués , et ils rendent à Confucius et aux ancêtres les mêmes honneurs que les autres lettrés.
C'est chez eux une ancienne tradition , que leur établissement en Chine remonte à l'an 206 avant Jésus - Christ. Bossuet, ainsi que plusieurs autres écrivains, ont observé que les dix tribus emmenées captives à Ninive par Salmanasar , l'an 721 avant l'ère chrétienne, furent dispersées parmi les gentils. Si ceux de la Chine n'y ont pénétré que cinq cents ans après cette dispersion , c'est qu'ayant formé sur la route plusieurs autres établissemens , de proche en proche , il leur a fallu plusieurs siècles pour en fonder un qui fût solide , dans un aussi grand éloignement que celui de la Chaldée à cet empire.
Ajoutons en passant une réflexion , qui ne sera pas sans un grand intérêt pour ceux qui aiment à étudier la marche de la Providence , dans l'établissement et la propagation du christianisme. « Dieu , dit Bossuet , a trouvé un moyen dont il n'y a dans le monde que ce seul exemple , de conserver les Juifs hors de leur pays, et dans leur ruine , plus long-temps même que les peuples qui les ont vaincus. On ne voit plus aucun reste ni des anciens Assyriens , ni des anciens Mèdes , ni des anciens Grecs , ni même des Romains ; la trace s'en est perdue , et ils se sont confondus avec d'autres peuples. Les Juifs, qui ont été la proie de ces anciennes nations si célèbres dans les histoires , leur ont survécu ; errans et fugitifs , disséminés sur toute la surface de la terre, toujours courbés sous un joug étranger , se mêlant avec tous les peuples , sans s'unir à aucun. A quoi attribuer ce phénomène inexplicable dans le