‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeresChapitre 57 sur 70 · DE CONFUCIUS · texte numérisé non relu

DE CONFUCIUS

Confucius fut l'éton nement de son siècle, et depuis plus de deux mille ans , il est regardé comme le plus grand des philosophes qu'ait jamais eu l'Asie : c'est le Socrate de Ja Chine. 11 surpasse même de beaucoup le philosophe grec , par la pureté et la sublimité de sa morale.

Le vrai nom de Confucius est Kong-Tsé ou Cong-Fou- Tsc. Il est né dans la ville de Tscou-je , au royaume de Lou , vers l'an 55 1 avant J.-C. , et il a vécu soixantetreize ans. Il paroît que ses descendans n'ont pas quitté la ville de Kio-Feou , berceau de sa famille -, et depuis lui jusqu'à nos jours, leur filiation, bien prouvée et jamais interrompue , compte près de deux mille trois cent soixante ans.

Confucius eut trois mille disciples, qui appartenoient à tous les rangs de la société. Les souverains le rechcrchoient , l'appeloient près de leur trône , pour apprendra de lui l'art de régner. Mais, né sans ambition et voulant vivre simplement, il refusa les emplois et les richesses qu'on lui offrit. Cependant l'obéissance le força de prendre successivement les charges que son souverain lui conféra , et il fut élevé jusqu'au titre de ministre d'état. Les succès qui l'accompagnèrent dans les postes éminens qu'il remplit , ne servirent pas peu à faire concevoir la plus haute opinion de sa doctrine. Les rois recevoient ses leçons comme des oracles , et se glorilîoient devant toute leur cour de la

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qualité de son disciple, qu'ils ajoutaient aux titres de leur couronne.

Confucius eut des ennemis et des persécuteurs, jaloux de sa réputation et envieux de sa gloire ; il ne fut l'ennemi de personne, et il s'attacha toujours à faire valoir le mérite et les talens de ceux même dont il avoit à se plaindre.

Confucius eut à combattre les philosophes de son temps. Ennemi de l'esprit de controverse et de la manie des systèmes, qui n'aboutissent si souvent qu'à obscurcir la vérité et à diviser les cœurs , il n'eut besoin , pour les vaincre, que d'opposer à leurs sophismes et aux astucieuses subtilités de leur métaphysique, l'autorité des anciennes traditions et celle des sages qui l'avoient précédé. C'est dans cet esprit qu'animé d'un zèle ardent pour l'ancienne doctrine , il parcourut un grand nombre de royaumes et de provinces , afin de recueillir ces monumens , et d'en constater l'authenticité et la véracité. Il défia constamment les philosophes et les sectaires de montrer dans sa doctrine aucun dogme , aucun principe de morale qu'il eût avancé de lui-même 5 et dans la dispute , il se bornoit à prouver que , sur la règle des devoirs et les rapports essentiels qui unissent ensemble Dieu , l'homme et l'univers , on ne peut rien dire de nouveau , ajouter ou retrancher aux anciens monumens, une fois démontrés authentiques, sans tomber dans l'erreur et dans de vains systèmes , qui jettent des nuages sur la vérité, et corrompent les sources de la vraie morale.

Confucius était homme : il tomba dans plusieurs erreurs, dont quelques-unes, par l'abus que l'on en feroit, pourroient affaiblir les dogmes fondamentaux de la morale naturelle 5 elles sont des conséquences tirées des premiers principes qu'il avoit témérairement adoptés , d'après les anciennes traditions. Il est très-important de remarquer que ce philosophe ne se trompa guère que lorsque . se fiant

a ses propres lumières , il mit sa raison à la place de l'autorité , ou lorsqu'il se reposa sur des monumens moins authentiques , sur ceux encore dont la primitive tradition avoit été altérée. Pour éviter l'erreur, il faut avoir une règle suprême d'interprétation , et un tribunal infaillible qui prononce avec autorité sur les différends qui s'élèvent quant au véritable sens de la doctrine, et ce secours manquoit à Confucius et au siècle où il vivoit.

Toute la Chine est remplie de la gloire attachée au grand nom de Confucius ; la durée de plus de vingt-trois siècles n'a fait que l'accroître. A l'époque même de sa mort, la patrie reconnoissaute , et les souverains ses admirateurs , lui décernèrent les plus grands honneurs qu'il soit possible de rendre à un homme. On érigea un temple destiné à rappeler, d'année en année et d'âge en âge , le souvenir de sa sagesse et de ses bienfaits. Son portrait, ses livres, ses vêtemens , ses instrumens de musique , tout ce qui lui avoit appartenu y fut placé pour être un objet de vénération. L'empereur voulut être le premier qui donnât l'exemple à ses sujets de cette espèce d'adoration. Il se transporta au temple avec les grands de sa cour, les plus illustres lettrés, et le plus grand nombre des disciples de Confucius. Ce prince , environné de toute la pompe qui relève l'éclat des fêtes les plus solennelles, s'approcha de l'image du sage, le reconnut , le proclama son maître et celui de l'empire , dans la morale , les sciences et l'art de gouverner. 11 lui rendit et lui fit rendre , en cette qualité , les plus profonds hommages au nom de la nation. Les disciples du philosophe renouvelèrent l'engagement qu'ils avaient déjà pris entre eux de venir tant qu'ils vivroient, au moins une fois chaque année , s'acquitter des mêmes devoirs. Les pins célèbres lettrés qui leur survécurent ont continué cet usage que le temps a consacré , et qui fait en quelque sorte partie du culte national -, et comme on sentit bientôt combien il

seroit difficile que les lettrés répandus dans les diverses provinces de l'empire fissent annuellement un voyage au lieu de sa sépulture , on a élevé dans chaque ville un miao où ils vont faire les mêmes cérémonies que celles qui se pratiquent dans le premier temple , par les lettrés qui sont à portée de s'y rendre.

Environ trois cents ans après cette époque, Kao-Tsou, qui a mérité le surnom de grand empereur, et qui a fondé sa dynastie sur les débris de celle des Tsin, voulant gouverner en sage, réformer les mœurs, et remédier aux désordres qu'entraînent les révolutions , assembla auprès de son trône les grands de sa cour et les lettrés , pour recevoir leurs avis et leurs conseils sur les mesures les plus efficaces à prendre dans ces circonstances.

Les grands et toute l'assemblée se réunirent , et représentèrent à l'empereur que pour diriger vers ce grand objet l'esprit national, il n'y avoit rien de mieux à faire que de ranimer le zèle des lettrés , et d'exciter la vénération du peuple pour la mémoire du philosophe de Lou, qui avoit été pendant toute sa vie l'exact imitateur des anciens par sa conduite et ses moeurs, le fidèle interprète de leur doctrine dans ses discours et ses écrits. « Le tombeau de Kong-Tsé subsiste encore, lui dirent-ils; les descendans de ce grand homme et plusieurs de ses disciples ont fixé leur demeure près de ce glorieux monument ; ils cultivent en paix la sagesse, en marchant sur les traces de leur illustre maître ; daignez vous transporter sur les lieux ; et , honorés de votre visite , ils redeviendront pour l'empire ce qu'ils étoient au siècle des Tcheou -, alors l'émulation de la vertu se réchauffera dans les âmes de vos sujets, et la gloire en rejaillira sur votre majesté dans les siècles les plus reculés. »

Kao-Tsou se rendit à cet avis unanime, et fit publier dans tout l'empire le dessein qu'il avoit conçu de reconnoître «■ 7

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solennellement le philosophe de Lou pour son maître et celui de toute la nation. Il donna des ordres pour lui élever un miao plus magnifique sur l'ancien emplacement ; et , l'ouvrage achevé , l'empereur se rendit sur les lieux et s'acquitta de tous les devoirs observés par ses prédécesseurs -, ce qu'il ne manqua pas de faire avec toute la pompe et tout l'appareil de sa dignité suprême. Le temps consacra de nouveau ces honneurs offerts à Confucius , qui continuèrent, pour ne plus cesser, à faire partie du culte public, et chaque règne croit ajouter à sa gloire, en signalant sa vénération par de nouveaux monumens. On conféra à perpétuité aux descendans de ce philosophe, en ligne directe , le titre de comtes de l'empire. Dans la suite , une loi solennelle a statué qu'à l'avenir aucun gradué ne seroit admis aux grades de la littérature , et qu'aucun mandarin préposé pour l'administration de la justice et pour gouverner le peuple , n'entreroit en exercice de sa charge , qu'après avoir fait publiquement les cérémonies respectueuses, dans quelques-uns des miao érigés à Confucius.

En c)52 de Jésus-Christ , l'empereur Toi- Tsong, renchérissant encore sur les honneurs rendus au philosophe , y ajouta le cérémonial des prosternations qui se font en frappant le front contre terre. « C'est avilir la majesté impériale, dirent à cette occasion plusieurs des grands de sa cour; Kong-Tsén'é toit qu'un sujet. C'est excéder les bornes du respect qui lui est dû , que de s'abaisser jusqu'à terre devant sa représentation. » «Vous vous trompez, leur répondit Taï-Tsong : c'est au contraire relever la gloire du trône que d'honorer la vertu, en honorant la source d'où elle est venue jusqu'à nous. Kong-Tsé est le philosophe par excellence, mon maître et celui de tous les empereurs qui régneront après moi ; je me suis déclaré son disciple , et je lui dois , à lui , tous les hommages qu'il nous a appris à

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rendre aux ancêtres des empereurs , qui tous ont été les pères communs de la nation. »

Dans la suite des temps l'usage passa en loi , et il fut décidé qu'on observeroit , dans les hommages offerts à Confucius, le même cérémonial qui se pratique lorsque, le premier jour de l'an, les grands et les présidens des tribunaux viennent, au nom de tout l'empire, saluer son chef suprême et se prosterner devant lui. Enfin, en 1476, c'est-à-dire plus de dix-huit siècles après la mort de Confucius, on ajouta encore un nouvel éclat aux honneurs qui dévoient éterniser la reconnoissance de la nation chinoise. Confucius fut élevé au litre suprême de prince ; et il fut ordonné que dans les cérémonies observées à son égard , on suivroit le rit impérial , et que sa statue seroit décorée d'un bonnet et d'un habit tels que l'empereur les porte aux jours solennels.

Venons maintenant à ce qui se pratique encore aujourd'hui dans toute la nation. Chaque année, les grands lettrés dans le collège impérial de Pékin, les lettrés des provinces et les mandarins dans les villes capitales des districts , les familles particulières dans l'intérieur de leurs maisons , et dans la salle des ancêtres ; les empereurs , au nom de toute la nation , dans leur palais , ou dans le miao érigé en son honneur au collège impérial , observent dans les hommages qui sont offerts à Confucius, à des jours déterminés par la loi , toutes les cérémonies qu'elle a ordonnées, et suivent le rit impérial que l'usage immémorial et les décrets des souverains ont prescrit, d'après l'avis et les représentations des tribunaux de l'empire.

Voilà sans doute un genre d'apothéose unique dans son espèce , et il serait difficile de rien imaginer qui pût ajouter à son éclat. IS'oublions pas d'observer, ce qui est ici le plus important, que tous ces hommages multipliés à l'égard de Confucius se rapportent à la doctrine des

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anciens , que Confucius étoit censé n'avoir fait que transmettre dans toute sa pureté ; et que ce culte, rendu à l'homme ; imprimoit à la doctrine un caractère plus authentique et plus sacré. Dans les livres qui renferment cette doctrine , on retrouve tous les titres augustes donnés à Confucius : de prince de l'éloquence, de maître de la grande science, de philosophe par excellence, de précepteur des chefs de l'empire et de tous ceux qu'ils associent à leur gouvernement ; enfin de maître et de législateur de la nation chinoise j noms magnifiques et imposans , qui sont non-seulement proclamés dans ces livres sacrés de la nation, mais qui sont encore répétés par les lettrés, dans les écrits qu'ils composent sur la doctrine ancienne et perpétuelle du peuple chinois ; répétés encore par les mandarins chargés de l'instruction publique , dans les discours et les exhortations qu'ils font au peuple, une ou deux fois par mois, et surtout par le tribunal des rites dans ses représentations , et par les empereurs dans les déclarations qu'ils font publier de temps en temps dans leur empire. Ces usages subsistent dans leur intégrité ; on en trouvera beaucoup d'exemples très-récens dans les derniers mémoires arrivés de la Chine. C'est là un des plus grands ressorts de la politique chinoise, pour dominer les esprits, arrêter les innovations, et réformer les abus. En effet , un gouvernement est bien fort quand il peut dire à ttmte une nation : Nous ne vous enseignons rien que la doctrine de vos ancêtres , en remontant de siècle en siècle, jusqu'à la plus haute antiquité; nous ne vous prescrivons rien que ce que vos ancêtres ont constamment pratiqué , et que vous et vos enfans vous avez, à leur exemple, juré d'observer fidèlement.

Tous ces faits sont à l'abri de la critique, et fournissent une réponse péremptoire aux objections qu'on seroit tenté de faire contre l'exactitude et la véracité de nos mission-

naires. Leurs derniers mémoires, surtout, sont des extraits fidèles tirés des archives et des monumens publics. On comprend sans peine qu'à l'aide de ces moyens, que la politique et renseignement national renouvellent si souvent, un grand peuple a pu et dû se perpétuer dans la plupart de ses antiques usages, et qu'en ce qui concerne le fond et les points essentiels, il lui a été facile de conserver sa doctrine et sa croyance primitives.

Avant que de donner des détails sur la doctrine de Confucius , nous croyons devoir mettre sous les yeux son portrait tel qu'il a été présenté au roi Tchuo-Ouang par un disciple de Confucius, d'après le désir que ce prince lui montroit d'attirer ce philosophe à sa cour , et de le voir s'établir dans la capitale de ses états , pour se servir de ses lumières , et lui confier les emplois les plus importans. « Faites-lui savoir mes intentions, dit l'empereur 5 je lui confierai les emplois les plus honorables ; il recevra dans ma cour tout le respect et tous les avantages qu'il peut espérer-, dès ce moment, je donne mes ordres pour qu'on prépare la maison et l'équipage que je lui destine. Je veux que votre maître jouisse ici de tout ce qui pourra faire connoître à mes sujets la haute opinion que j'ai conçue de son mérite ».

« Seigneur, lui répondit Tsai-Yu, vous ne rendez pas justice à mon maître, si vous croyez l'attirer par l'appât des honneurs et des richesses. Il méprise les richesses et n'ambitionne pas les honneurs. Si quelquefois il a été dans l'abondance, s'il a exercé des emplois élevés, c'a été sans intrigues, comme sans dédain. Il ne se regardoit que comme le dépositaire des biens dont il jouissoit ; il n'envisageoit les dignités auxquelles il étoit parvenu, que comme des fardeaux qu'il étoit chargé de porter pour le soulagement des autres. Toute son ambition se borne à répandre la saine doctrine des anciens, et à faire pratiquer

les salutaires maximes qu'elle enseigne. Je n'ai pas entendu de lui une seule maxime qui ne tendit à inspirer la sagesse, l'amour des hommes, la justice et la vertu. Le nécessaire lui suffit ; et si le nécessaire vient à lui manquer , ce qui lui est arrivé plus d'une fois , il s'en dédommage, en jouissant de sa résignation, de sa patience et de sa vertu.

» Lorsqu'il a exercé des emplois honorables , il ne vouloit des revenus et des appointemens qui y étoient attachés , que ce qu'il lui en falloit pour vivre dans la décence de son état ; il a plutôt amoindri que grossi son patrimoine; mais il est très-riche, parce qu'il ne désire rien. Il partage son temps entre l'étude, l'instruction et les voyages.

» Il a mis sous le joug du devoir les passions qui asservissent la plupart des hommes ; son égalité dans les différens accidens de la vie prouve jusqu'à quel point il possède son âme, et a su régler son intérieur. Pour ce qui est de sa conduite extérieure , les témoins ordinaires de ses actions , ceux qui l'ont vu de plus près , n'en parlent qu'avec admiration. Son domestique n'est pas moins réglé que sa personne ; son épouse n'oseroit porter des habits brillans, tels qu'en ont les autres femmes de sa condition-, sa concubine n'en porte que de toile; l'une et l'autre sont toujours très-modestement vêtues. Ses équipages , ses ameublemens , tout chez lui est de la plus grande simplicité. Sa table est frugale sans parcimonie , et cette frugalité s'étend sur ceux dont l'entretien est à sa charge, et jusqu'à ses animaux domestiques. Du reste , qu'on ne se méprenne point sur le motif de cette sobriété et de cette tempérance qui président à toute sa vie ; une sordide épargne est loin de son caractère ; il ne se réduit au simple nécessaire que parce qu'il y trouve de quoi enrichir les autres , et que l'économie chez lui est la source

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de la générosité. Fidèle à faire passer dans toute sa conduite la pure doctrine et la morale des anciens , il n'enseigne rien qu'il n'ait commencé par mettre en pratique. On peut assurer que sa bouche, ses oreilles et ses yeux n'ont jamais été souillés par rien de déshonnète. »

<( Je vous ai entendu avec plaisir, répondit le roi ; je sais maintenant à quoi m'en tenir sur la conduite que je dois garder avec votre maître 5 annoncez-lui , de ma part , que je le laisserai jouir de toutes les satisfactions qui seront de son goût. »

Système de doctrine et de morale du philosophe ConJ'ucius.

Le premier conseil que nous donnent le simple bon sens et le sentiment de notre propre foiblesse , est de ne pas raisonner, sur quelque matière que ce soit, sans avoir une règle de vérité fixe et assurée. Le bon sens et l'expérience nous apprennent encore qu'il n'est que deux moyens d'arriver à la vérité : par l'évidence de la raison , ou par l'autorité d'un témoignage infaillible ; |Sar la voie d'examen et de discussion , ou par la voie d'acquiescement à une autorité qui ait le droit de soumettre notre raison, et de citer notre conscience à son tribunal suprême •, qu'enfin ce second moyen est le seul qu'il convienne d'employer, le seul praticable quand il s'agit de faire adopter une règle de devoirs , de jeter les fondemens d'un système de morale , d'arrêter ou de déterminer un symbole de croyance commune, et d'organiser l'ordre social et politique.

C'est ici un principe universel de décision pour tous les siècles, et reconnu de tous les peuples. Nos philosophes modernes, à qui tout ce qui a été croyance devient suspect , et tout ce qui a été fait semble un abus, ont tenté de l'ébranler -, mais à quoi ont abouti leurs eAorts impuis-

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sans , qu'à décréditer la philosophie elle-même ? Leur oui et leur non, leurs louanges et leurs blâmes, leurs approbations et leurs censures, qui se heurtent, se croisent, se renversent les uns par les autres, ont révélé aux moins pénétrans ce que pouvoit la raison laissée à ses seules ressources. Les plus célèbres rentrent à cet égard dans la foule des plus minces écrivains. Cela devoit être ainsi -, quand on fonde ses jugemens et qu'on veut élever un système sur les foibles avances de quelques lectures , ou qu'on discute sans principes et sans règles , on ne tient bientôt plus dans sa main qu'un fil qui se casse et se rompt à chaque pas que l'on fait dans la ténébreuse carrière des paradoxes. Les écrits d'un seul de ces messieurs eussent été dangereux pour le peuple des lecteurs ; l'ensemble de leurs écrits porte son contre-poison dans les contradictions innombrables dont ils fourmillent.

L'épidémie du philosophisme commençoit à faire beaucoup de ravages à la Chine , du temps de Confucius. Il opposa aux sophistes de son siècle sa vie , ses vertus , les charmes de son éloquence , et son respect pour les monumens et la doctrine de l'antiquité ; et bientôt il attira à lui un grand nombre de disciples dont il se servit pour répandre les lumières de la vérité , et remettre en honneur les anciennes traditions partout où les sectaires cherchoient à séduire les esprits et à corrompre les cœurs.

« La doctrine que j'annonce, disoit notre philosophe , est celle que nos anciens ont enseignée et qu'ils nous ont transmise ; je n'y ai rien ajouté, et je n'en ôte rien. Je la transmets à mon tour, autant que je puis, dans sa pureté primitive. C'est le ciel, c'est Dieu lui-même qui en est l'auteur \ elle est immuable comme lui. Je ne suis, par rapport à elle , que ce qu'est un agriculteur par rapport à la semence qu'il confie à la terre. Il ne dépend pas de lui de donner à la semence une forme différente de celle qu'elle a

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reçue de son premier principe, de la faire germer, croître et fructifier ; il la met en terre telle qu'elle est ; il lui donne ses soins, il l'arrose 5 le reste n'est pas en son pouvoir.

» Depuis Yao et Chun, la saine doctrine a coulé sans interruption jusqu'à nous*, faisons-la couler à notre tour, pour la transmettre à ceux qui viendront après nous. Eux , à notre exemple, la transmettront à leurs descendans , et de générations en générations , elle répandra sa lumière et ses influences sur la terre, jusqu'à ce qu'elle remonte au ciel où elle a pris sa source. Attachons-nous au tronc ; plutôt mourir que de nous en séparer. »

Rien n'est si intéressant que le tableau de l'état des sciences et des mœurs a l'époque de la naissance de Confucius. Alors la Chine étoit menacée de retomber dans la barbarie d'où la dynastie des Tcheou l'a voit fait sortir. L'amour de la nouveauté , le faux éclat des systèmes , le goût du merveilleux , de la frivolité et du raffinement , avoient changé le caractère national , séduit la multitude et égaré les sages eux-mêmes. Les grands principes devinrent problématiques ; la morale perdit son autorité; les mœurs se corrompirent 5 la vérité , à demi éclipsée , ne répandit plus que de fausses lueurs.

Lao-Tsê, qui vivoit dans ce temps-là, s'étoit fait un grand nom par sa sagesse et ses vastes connoissances •, mais , désespérant de rétablir la doctrine de l'antiquité , il avoit quitté sa patrie , et s'étoit retiré chez les peuples d'Occident. C'est alors que parut Confucius. Il étoit aussi savant, et il se montra plus courageux. Les erreurs et les dérégi emens de son siècle enflammèrent son zèle. Il commença à les combattre par ses exemples , pour se donner le droit de les attaquer par ses discours. Son génie méditatif et sublime vit les charmes de la vérité à travers les nuages , dont la corruption des mœurs et la doctrine des faux sages l'obscurcissoient. Le fil des traditions anciennes le conduisit

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vers scs sources primitives. Il fit une étude assidue des livres sacrés , tombés alors dans l'oubli ou rejetés avec dédain , et il y puisa des armes victorieuses contre les illusions du mensonge et les paradoxes du philosopliisme. En vain la jalousie, la malice et la fureur se liguèrent contre lui; il brava leurs menaces , jeta les fondemens de son immortelle doctrine de la piété filiale ou de la grande science; et il ne se déroba ensuite à la rage insensée des ennemis de sa doctrine que pour méditer plus à son aise les moyens de la faire triompher. Exilé volontaire de sa patrie , il vit des disciples de tous les états accourir en foule à lui , changer sa fuite en triomphe, consacrer sa doctrine par leur conduite , entrer avec intrépidité dans les vues de son zèle, et propager ses enseignemens jusque dans les campagnes.

L'esprit du philosophisme est essentiellement un esprit de révolution. En révolution , on va toujours plus loin qu'on ne veut 5 consultons notre propre histoire. JNos prétendus sages s'étoient annoncés pour n'en vouloir qu'aux religions révélées, et, ne sachant plus où s'arrêter, ils ont fini par ébranler les fondemens de la religion naturelle. (Qu'ils nous produisent un symbole de morale naturelle dont ils soient convenus entre eux ; qu'ils nous prouvent que ce symbole a force de loi dans leur république 5 que seulement ils nous montrent deux philosophes qui soient d'accord sur les points capitaux, et alors nous commencerons à croire qu'il est possible de constituer un peuple de philosophes, et d'organiser l'ordre moral sans le secours d'une religion crue révélée. Nous leur portons avec confiance ce défi formel \ mais nous sommes assurés d'avance qu'il ne se trouvera parmi eux aucun philosophe qui ose jamais l'accepter.

Tel étoit l'état du philosophisme à la Chine , lorsque Ccnfucius parut pour le combattre. Les nouveaux docteurs , voulant mettre leur raison à la place de l'autorité des an-

demies traditions , et substituer un système bizarre cTopinions superstitieuses à la pureté de la religion primitive , en étoient venus j usqu'à renverser les principes , et corrompre les vraies sources de la morale. Leur doctrine étendit jusqu'au peuple la liberté de penser, et bientôt la licence d'agir. L'anarchie de principes enfanta la discorde, et rompit les liens de la subordination. De là , ce qui arrive toujours, la paix intérieure fut troublée; sous le prétexte de réformer les abus introduits dans le gouvernement politique , on détruisit toutes les institutions conservatrices de l'état ; comme après s'être affranchi du frein salutaire de la religion de ses ancêtres, on porta la hache révolutionnaire sur les trônes des légitimes souverains, regardés jusque-là comme sacrés.

L'excès du mal montra à Confucius le seul remède qu'il falloit y apporter. Il se servit des dissensions intestines qui régnoient entre les sectaires , pour lés combattre les uns par les autres. Il montra l'insuffisance de la raison privée, pour contenir la multitude , et la soumettre à l'obéissance. Il opposa aux innovations et à l'esprit de système l'autorité des livres réputés sacrés , et qui remontaient à une haute antiquité. En rétablissant les autels de la religion primitive , Confucius parvint à pacifier les troubles , et à rasseoir la morale naturelle et politique sur ses véritables bases.

Aucun philosophe ne connut mieux que Confucius de quels élémens doit nécessairement se composer l'ordre politique et social. Il lui faut un symbole de croyance commune, qui renferme les dogmes fondamentaux de la morale ; l'existence d'un Dieu et de sa providence ; la responsabilité de l'homme envers cet Etre suprême, reconnu pour rémunérateur de la fidélité à la loi , et vengeur de tous les crimes qui y portent atteinte ; la croyance aux récompenses et aux punitions de la vie à venir ; la nécessité d'un culte, soit intérieur, soit extérieur et public ,

dont les rîtes soient l'expression fidèle des dogmes que contiennent le symbole et la profession de la doctrine religieuse. Il faut en outre à toute nation civilisée un corps d'interprètes de la loi , et un tribunal suprême qui commande à la conscience de l'homme moral, et qui ait le droit de prononcer définitivement dans les controverses qui s'élèvent entre les citoyens sur la doctrine du symbole de croyance commune.

Une nation civilisée ne peut pas se passer davantage d'un plan d'éducation morale , et d'un corps d'instituteurs chargés de l'enseignement du peuple , et de former le cœur des jeunes citoyens. Enfin, et par-dessus tout, il lui faut un gouvernement suprême et protecteur , qui reconnoisse la nécessité de faire reposer la règle des devoirs et sa propre autorité , sur l'union et l'harmonie qui doivent toujours subsister entre la religion , la morale et la politique.

Remontez si haut que vous voudrez , et, partant ensuite du premier anneau de la chaîne, pour redescendre d'âge en âge jusqu'à nous, nommez dans la durée des siècles un seul peuple qui n'ait pas adopté ces vérités fondamentales, et qui ne puisse attribuer la prospérité dont il a joui à sa fidélité à s'y tenir fermement attaché; et ses malheurs, à l'imprudence et à la témérité qu'il a eu de s'y soustraire : tel est le plan d'attaque et de défense que Confucius a suivi toute sa vie, contre les sectaires et les philosophes de son siècle.

Venons à la preuve, en rapportant un certain nombre de maximes et de sentences tirées de ce philosophe, ou des livres dans lesquels il les a puisées. Les monumens de l'histoire chinoise , d'où elles sont tirées, ne permettent pas de jeter aucun doute sur l'authenticité de cette doctrine.

Commençons par celte définition si claire, et en même

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temps si sublime, que les livres les plus respectés parmi les Chinois nous donnent de l'Etre suprême.

« Dieu est la vérité par essence , la souveraine sagesse , la raison éternelle et immuable qui est en tout et par tout, qui subsiste en elle-même et par elle-même, qui donne à tous les êtres intelligens et l'excellence de leur nature et la sublimité de leurs connoissances.

» Dieu est le premier principe par lequel existe tout ce qui existe, le principe nécessaire qui fait que toutes les choses sont ce qu'elles sont. Il a donné au ciel, à l'homme , à la terre , et l'existence et leur manière propre d'exister ; il leur donne encore et la puissance dont ils sont doués , et le pouvoir de réduire cette même puissance en actes, en les soumettant à des lois générales.

)) Dieu, principe de tout ce qui est, voit tout, sait tout, récompense les bons, punit les médians ; il associe à son bonheur suprême les bons esprits des différens ordres, et les hommes vertueux après qu'ils ont quitté leurs dépouilles mortelles.

» Les hommes vertueux sont les favoris du suprême empereur (Dieu), avec lequel et dans lequel ils jouissent de la glorieuse immortalité, pour prix de leurs mérites et de leurs vertus.

» Comme suprême empereur et père commun de tous les hommes, Dieu donne l'empire à certaines races pour le bonheur des peuples , et il les fait ensuite descendre du trône , quand elles ne sauroient plus l'occuper dignement , ou quand elles ont comblé la mesure de leurs crimes, ou quand elles cessent de concourir à l'exécution du dessein qu'il a eu en leur mettant le sceptre en main, ou enfin pour punir les peuples , quand ils ne sont plus dignes de les avoir pour maîtres et pour arbitres de leurs destinées.

» Toutes les fois que le ciel s'offrira à vos regards,

élevez votre esprit jusqu'à ce ciel suprême dont celui que nous voyons n'est qu'un foible symbole. Le ciel dont je parle ne peut être vu que par les yeux de l'esprit. Que dis-je! notre foible intelligence ne sauroit le concevoir tel qu'il est. Nous ne le connoissons bien clairement que par ses oeuvres. Il existe nécessairement et par lui-même; il n'a ni commencement ni fin ; et c'est par lui que tout commence , s'accroît et se perfectionne.

» Par ce foible et très-imparfait symbole (le ciel matériel ) tâchez de vous former l'idée de l'Etre suprême : contemplez-le Tien ( Dieu ) dans son unité et son identité d'essence , de substance et de nature \ il est indivisible, infini, spirituel et tout-puissant.

)> La religion est l'âme de la vertu du sage ; ses leçons sont sa lumière ; de dix mille paroles que prononce le vrai philosoplie, il n'en est pas une qui ne se rapporte à la religion, ou qui ne soit inspirée par elle. La religion est comme la racine et la source de tout bien. Parler de la religion de Yao, c'est peindre toutes ses vertus d'un seul trait.

» Le but de la religion est de mettre l'homme en union intime et en société continuelle avec Dieu ; société de pensées , de désirs , d'affections , de volonté ; ne voir que Dieu, et le voir en toutes choses, c'est être dans l'unité avec l'Être suprême. Les instructions du prince Yao à sa fille commençoient et finissoient toutes par ce peu de mots : « Pensez et vivez sous l'inspection de la religion et de votre conscience. Que la religion guide vos pas, dit-il à sa fille en la donnant en mariage au prince Chun, et votre union bénie du ciel fera le bonheur de l'époux et de l'épouse. » Chun lui-même, en nommant aux difïérens emplois de l'empire, et traçant le tableau des devoirs qu'imposent l'honneur et la conscience , le finissoit ordinairement par ces paroles : a Ecoutez sans cesse la voix de la

religion; qu'elle dirige en tout votre zèle, et que chaque moment augmente vos mérites dans tout ce que vous faites pour l'Etre suprême. »

Les anciens , voulant faire l'éloge de la musique , l'appeloient l'écho de la sagesse, la maîtresse et la mère de la vertu , le héraut des volontés du Tien , la voix du Tien dans les douces émotions de lame. C'est que la musique étoit destinée à chanter les louanges du Chang-Ti ( Dieu ) dans les fêtes religieuses et dans les sacrifices. On choisissoit, pour composer les choeurs et pour les exécuter, les musiciens qu'on savoit être les plus vertueux. Mettre les louanges du Tien sur des lèvres profanes, eût semblé une sorte de sacrilège. C'est pour cela que de tout temps à la Chine, et encore aujourd'hui , le premier livre qu'on met entre les mains des enfans est un recueil de petits vers techniaues qu'ils apprennent en les chantant, et qui sont comme le précis de l'histoire, de la religion et de la morale.

L'empereur , comme le représentant et l'image sensible du Tien, et son grand sacrificateur, en qualité de père commun de tous ses sujets, doit être à la tête du culte que l'on rend au Seigneur du ciel et de la terre -, il faut donc que son coeur soit pur et serein , qu'aucun désir terrestre ne le souille, qu'il puisse se mettre, par sa sagesse, en communication avec l'esprit suprême; autrement, il ne serait pas digne de présider aux cérémonies religieuses.

Voici comme le Chou-king , un des livres réputés sacrés par les Chinois, fait parler le grand Yao au prince Cliun. «Que de vertus exige le rang suprême, et quelle étendue de devoirs il impose ! 11 faut veiller sans cesse sur soimême, pour conserver la paix du coeur, pour se tenir toujours dans les bornes de la loi, pour ne s'égarer jamais dans les sentiers perdus de l'oisiveté, pour ne pas se laisser souiller par des plaisirs coupables, pour nommer aux

emplois sans acception des personnes, pour frapper sur les abus sans hésitation et sans délais, suspendre ses résolutions dans les affaires douteuses, préférer le Lien de l'état aux vains applaudissemens de la multitude-, pour éviter le double écueil de l'indolence qui laisse tout perdre, et de la précipitation qui perd tout. Mais comment atteindre à tant de vertus , et où puiser les lumières et la force de s'élever à tant de perfection ? Dans la religion , ajoute ce grand prince. Si votre cœur en est pénétré, elle vous élèvera au-dessus de la foiblesse humaine 5 si elle vous manque, vous resterez toujours au-dessous de vos devoirs. »

Le grand Yu avoit fait autrefois de semblables questions à Kao-Yao; et voici la réponse de se philosophe.

« Veillez sur vous , veillez sur vos mandarins 5 ils sont plus les officiers du Tien que les vôtres. C'est le Tien qui a chargé les hommes du joug des lois , et c'est le Tien qui a établi des distinctions de rang et de conditions. Les lois sont un trésor sans prix , et les distinctions sont utiles à la société ; mais ce n'est qu'autant que l'amour de la religion pousse tout le monde vers le bien. Le Tien est sagesse et vérité , mais pour ceux qui se rendent dignes d'entendre sa voix au fond de leur cœur. Le Tien a le crime en horreur. Il est terrible dans ses vengeances, et c'est souvent par les mains du peuple qu'il punit les princes : que la religion vous guide , et votre trône sera inébranlable. Montrez-vous digne du choix de Chang-Ti 5 et le Tien, à son tour, soutiendra son choix par ses faveurs. » ( Chou-king , et Kao-you. )

C'est surtout dans deux ouvrages qui ont pour titres : la Grande Science et le Juste Milieu, que l'on trouve les principes et les maximes de la doctrine de Confucius , son esprit et sa profonde sagesse. Nous devons ces deux livres au petit-fils de ce philosophe , qui les a composés sur les

DE LA CHIAE. Il3

mémoires et les renseignemens de ses premiers disciples. Après plus de vingt siècles, la Chine continue à les étudier et à les admirer. C'est dans la morale qu'ils enseignent, dans les vertus qu'ils commandent , et dans les sages règles de politique qu'ils tracent , que nos philosophes européens auroient du chercher la solution du problème de la durée de l'empire chinois, plutôt que dans la force des préjugés et dans la différence des climats , causes également fantastiques aux yeux de l'expérience et de la raison. Malgré les changemens de dynasties, les révolutions du goiit, le bouleversement arrivé dans l'empire par la conquête des nations étrangères qui l'ont asservi à leur domination, la doctrine de Confucius n'a pas cessé d'être la doctrine nationale. Les Tartares mantchoux, qui ont fait la conquête de la Chine vers le milieu du dix-septième siècle, n'ont cru pouvoir rien faire de mieux pour affermir leur domination , et se concilier le respect et l'amour des peuples vaincus, que de s'associer à leur enthousiasme et à leur admiration pour notre philosophe: ce trait de sage politique leur réussit merveilleusement. Les empereurs mantchoux proclamèrent de nouveau Confucius législateur et maître de tout l'empire -, et, en se déclarant hautement ses disciples , ils se servirent de sa doctrine pour réformer les abus, et réparer les désordres qui leur a voient ouvert le chemin au trône.

Ces deux petits ouvrages se lisent avec le plus grand intérêt à la fin du premier volume des mémoires de la Chine. Nous nous bornons à en extraire un certain nombre de passages qui ont un rapport plus direct à l'objet que nous nous sommes proposé. Pour abréger, nous saisissons l'esprit sans nous astreindre toujours servilement à la lettre. Le Tien (Dieu) a gravé sa loi dans nos cœurs ; c'est dans le sanctuaire de la conscience qu'il faut l'étudier. La nature nous la révèle; les règles des mœurs sont fondées sur i. S

Il4 TABLEAU RELIGIEUX

les enseignemens de cette loi céleste. La règle des devoirs est immuable; elle ne seroit plus elle-même , si elle pouvoit changer. Eclairez votre esprit de sa lumière-, purifiez votre cœur en méditant ses leçons ; aimez les hommes, et, pour en être aimé, faites-leur goûter les charmes de la vertu. Dominez vos passions ; ne vous attachez qu'au souverain bien; surmontez, franchissez avec courage tous les obstacles qui vous empêchent de vous unir au Tien suprême. C'est en cela que consiste la vraie sagesse ; c'est la grande science.

Nulle différence à cet égard entre un empereur et le moindre de ses sujets. La sagesse est la racine de tout bien ; la cultiver est le premier devoir de l'homme. Si on la néglige, les désordres du cœur passent dans la conduite, la raison s'obscurcit, et l'on ne bâtit que sur des ruines.

O sagesse, divine sagesse! tu étois la lumière éclatante de la haute antiquité. Un prince qui vouloit conquérir tout l'empire a l'innocence et à la vérité , commençoit par méditer profondément sur l'origine et la lin de toutes les créatures. Celte vue claire et distincte fixoit ses pensées, affermissent ses résolutions, l'aidoità rectifier ses inclinations, le soulenoit dans sa conduite personnelle, dans le gouvernement de sa maison et l'administration de ses états; l'amour constant de l'ordre lui ouvroit toutes les sources de la sagesse ; et par sa bienfaisance , maître de tous les cœurs , il donnoitle ton à tout l'empire, et y faisoit fleurir la vertu. C'est l'exemple des princes qui nous apprend ce que nous devons à la dignité de notre àme , et où il faut puiser les rayons de la sagesse et de la vraie gloire.

Le sage a toujours les yeux ouverts sur sa conscience; il écoute sans cesse la voix du Tien qui lui parle au fond de son àme. Le Tien a donné la vie aux peuples, et il les gouverne : c'est lui qui préside à l'harmonie du inonde. Tremblez , soyez pénétré de crainte , les pensées du Tien

DE LA CHIJNE. 1 l5

sont profondes. Il faut être sûr de sa vertu pour être certain de conserver toujours ses faveurs. Gardez-vous de dire : Le Tien ne me voit pas; il est trop élevé au-dessus de nos têtes : ses yeux sont toujours ouverts sur vous; il observe et voit tout ce que vous faites. Aucune bonne action, aucune faute n'échappe à ses regards. Il punira les médians quand le temps de sa patience sera passé. S'il ne les punit pas encore, ne l'attribuez pas à une molle indulgence qui arrête son bras ; c'est que le jour marqué par sa sagesse à sa justice n'est pas encore venu; que le coupable tremble, il viendra au moment peut-être où il s'y attendra le moins.

Le Tien est comme le soleil, il arrive partout avec toute sa lumière. On séduit les hommes par ses brillans défauts, mais on ne les gagne que par ses vertus. Qui a la doctrine des anciens pour boussole, et sa conscience pour gouvernail, ne trouve point de tempêtes, ou il n'arrive pas moine au port. Les sages sont les étoiles du monde moral ; la régularité de leurs mouvemens dirige tous les calculs. Le corbeau peut faire taire le rossignol , mais personne ne l'écoute.... Avec des talens, on a encore besoin de preneurs; avec delà vertu, on perdroit à en avoir. (Kou-yu.)

O bienfaisance ! ô vertu des grands cœurs ! qui pourroit troubler tes joies ? l'ingratitude même en aiguise le sentiment. (Ma-lin.)

Qui a offensé le Tien, n'a plus de protecteur.... La doctrine que j'enseigne n'est pas de moi ; je ne suis que l'écho de l'antiquité que j'aime et que je révère

Les richesses et les honneurs dont la probité rougit sont , pour le sage, comme ces nuages sans eau que les vents

promènent tour à tour dans les airs Il n'y a pas de

royaume trop vaste pour un roi vigilant , loyal , et ennemi du luxe corrupteur, mais qui se fait aimer du soldat, et qui aime le peuple — Qui choisit mal ses amis, ne sera

Il6 TABLEAU RELIGIEUX

pas long-temps sage. Qui gémit de ses fautes , et ne se corrige pas, ne le sera jamais. Un homme faux est un char sans timon 5 comment l'atteler? De quoi servent le baume et le parfum auprès d'un cadavre? il ne les sent pas. C'est ainsi qu'il en est des cérémonies religieuses et de la musique sacrée pour qui n'a pas de piété. Les poisons deviennent des antidotes entre les mains d'un habile médecin ; il en est de même des mauvais exemples pour le sage.... Qui que ce soit que j'outrage, j'offense le Tien, et il se charge de venger celui que je crois offenser impunément.

Étudiez l'homme dans l'homme , si vous voulez le corriger de ses défauts. Le bûcheron prend sur l'arbre même de quoi armer le fer dont il se servira pour l'abattre. Le sage fait de même-, il trouve dans les hommes la manière de les conduire. S'ils l'écoutent et se corrigent , il a frappé au but.

Corriger ses défauts , c'est remplir un abîme -, acquérir des vertus, c'est se faire une montagne pour s'élever vers le Tien. Que de pas à faire dans les voies les plus communes de la vertu , avant que d'arriver à la perfection de la sagesse ! C'est d'effort en effort , de vertu en vertu , et sans jamais se décourager de ses fautes, que l'on y peut parvenir. Heureux qui porte une vigilance continuelle dans ses actions de tous les jours , et sur ses paroles de tous les momens ! Commençons par ce qui est plus près de nous. L'attention aux petites choses est l'économie de la vertu. Qui cueille des fleurs , en respire le parfum ; qui amasse des épines , en sent les pointes.

La sage sait être ce qu'il est , et n'ambitionne rien audelà. Riche et en place, il dépense avec noblesse, et représente avec dignité} dans l'indigence et l'obscurité, il vit en pauvre , et ne cherche point à se donner en spectacle. Est-il éprouvé par l'affliction et le malheur, il sait être affligé et malheureux. En quelque situation qu'il se trouve,

il est lui-même, et toujours content de son sort. Placé au plus haut rang, il en soutient l'éclat par sa bienfaisance et sa bonté; dans le plus bas, il ne s'avilit jamais jusqu'à ramper devant les titres ni encenser la stupidité. Toutes ses vues, ses désirs et ses efforts ne tendent qu'à perfectionner sa vertu. S'il échoue dans ses plus louables projets, il ne s'en prend qu'à lui-même. Aussi jamais l'indignation n'aigrit son cœur, jamais le murmure ne souille ses lèvres. Quoi qu'il arrive, les décrets du Tien sont justes à ses yeux, et même il ne se plaint jamais des hommes. Tous les obstacles s'aplanissent devant le sage 5 les voies où il marche sont droites et faciles, parce que, toujours luimême , il ne cherche qu'à remplir sa destinée. L'aigle prend son vol , et s'élève au-dessus des nues -, le dauphin plonge avec rapidité, et va au fond de la mer : voilà le sage. Soit qu'il s'élève ou qu'il s'abaisse , sa vertu le suit et brille de toute sa lumière-, il touchera au terme de ses désirs. Que le sort de l'insensé est différent! Tel qui se vante avec le plus d'assurance d'être sage , ne voit pas le piège qui est tendu devant lui 5 il y tombe et ne peut s'en tirer. Il veut jouir des charmes de la vertu sans en avoir acheté la possession par les sacrifices dont elle est le prix. Les épines croissent sous les pas de l'insensé, et il se jette dans mille périls pour moissonner ce qu'il n'a pas semé.

Un homme opulent orne et embellit sa demeure 5 tout y annonce ses richesses -, il en est de même de la vertu. Le corps où elle habite en reçoit une impression de grandeur et de sérénité qui annonce aux yeux qu'elle déploie toute l'àme, et qu'elle y répand la joie et les délices de la paix. Tel est, selon le Lim-ju , le portrait de notre philosophe. Confucius étoit toujours gracieux et affable, mais sans rien perdre de sa modestie ni de sa gravité. Sa politesse ne dégénéroit jamais en bassesse , ni en fadeur ; et l'air d'autorité qu'il savoit se donner n'avoit rien qui

put blesser l'orgueil le plus délicat , parce que la sérénité de son front, qui découloit de celle de son àme, enchaînoit ses passions et révéloit ses vertus.

Ce n'est que par la droiture du cœur qu'on se corrige de ses défauts, et qu'on acquiert les qualités contraires. Mais, pour acquérir cette précieuse perfection de l'àme , il faut savoir résister au choc impétueux des passions. Les éclats fougueux de la colère la renversent , les frissons glacans de la crainte la font plier, les tressaillemens subits de la joie l'ébranlent, et la pâle tristesse l'éteint dans les larmes.

C'est en vain qu'on espère mettre le bon ordre dans sa maison , si on n'a pas eu soin de régler sa propre conduite. Comment exiger des autres ce qu'on n'a pu obtenir de soi ? On suit comme nécessairement la pente oblique de ses défauts. Au lieu d'amollir les cœurs par la tendresse , de les retenir par la crainte, de les gagner par la bonté, de les charmer par les égards , on se prodigue et on s'oublie , on se compromet et on s'expose , on va trop loin et on recule, on s'aveugle et on se hasarde, on se rapetisse et on s'avilit : cela doit être 5 le cœur mène où il va. Oh ! qu'il en est peu qui voient les défauts de ceux qu'ils aiment , et les bonnes qualités de ceux qu'ils haïssent! Un père, dit le proverbe, ne connoit ni les défauts de son fils , ni la bonté de son champ. Que la vertu règne donc dans votre àme, si vous voulez la faire régner dans votre maison.

Il n'y a ni vide ni repos dans la vie de l'homme vertueux. L'action est le soutien et l'aliment de sa vertu 5 et sa vertu, toujours en haleine, va se couronnant sans cesse de nouveaux rayons. De là, son crédit, son autorité et sa réputation. Sa bienfaisance est aussi inépuisable que la fécondité de la terre 5 et toutes ses œuvres, marquées au sceau de l'éternité , désignent déjà sa place près de celui qui fait les destinées de l'univers.

La véritable vertu n'a pas ce brillant qui attire les re-

gards, cet éclat qui éblouit; elle est si naturelle quelle semble négligée ; mais on lui découvre sans cesse mille nouveaux attraits; elle paroît ne devoir inspirer que de l'indifférence, et les cœurs les plus froids ne peuvent résister à ses amabilités. Le sage n'est environné d'aucun éclat ; il n'a que sa vertu , et les princes mettent leur gloire à l'imiter.

Les montagnes épaississent les vapeurs , assemblent les nuages , irritent les vents et allument la foudre ; qui les voit de loin croit qu'elles sont d'azur et qu'elles touchent au ciel ; de près, ce ne sont que des rochers entassés et couverts de forets peuplées de tigres et de bêtes voraces ; c'est l'image de la cour lorsque la jalousie entre dans le cœur des ministres. On a vu quelquefois les hommes d'état se piquer dune noble émulation , pour procurer la gloire de leur maitre et faire réussir tous ses projets; mais on ne les a vus qu'au temps de Yao et de Chim, repousser les honneurs, reculer devant les distinctions, et parler les uns des autres devant le prince , comme des frères qui s'aiment et qui parlent devant leur père. Aussi n'a-t-on vu que sous Yao etChun, l'empire tout entier ne faire qu'une famille. Si un ministre est jaloux du mérite des autres, plus il a de génie, de pénétration et d'expérience, plus il ôte de ressources à son maître , et creuse de précipices autour de lui.

O vous! que le ciel a placés sur nos tètes, rois et monarques qui gouvernez le monde , que pourront espérer les peuples de votre sagesse, si vous n'en avez pas assez pour la faire régner dans votre cœur, et en faire germer la noble émulation dans le cœur de ceux qui doivent faire réfléchir voire image sur tout l'empire par les vertus dont ils doivent être les modèles? La vertu est le soleil du gouvernement. Un grand prince donne le ton à tout son royaume, du fond de son palais. Les vertus qu'il fait

éclore et fleurir autour de lui attirent tous les regards, et portent au loin la persuasion du devoir et l'estime des bonnes mœurs. Les grands sont les créateurs des vertus du peuple , par l'influence de leurs bons ou de leurs mauvais exemples. La paix la moins glorieuse est quelquefois préférable aux plus éclatans succès de la guerre : la victoire la plus brillante n'est que la lueur d'un incendie •, qui se pare avec ostentation de ses lauriers, aime le sang et le carnage-, il mérite d'être effacé du nombre des hommes. Les ancêtres disoient : Ne rendez aux ambitieux conquérans que des honneurs funèbres ; accueillez-les avec des pleurs et des cris , en mémoire des homicides qu'ils ont faits , et que les monumens de leurs victoires soient environnés de tombeaux. Un bon prince porte tous les hommes dans son cœur, et il se dit : Ceux que j'ai laissés morts sur le champ de bataille étoientmes frères. (Too-le-King. )

Les plaisirs du sage , dit Confucius , sont de donner l'essor à son âme, de s'élever jusqu'à la sphère des esprits, et de contempler la sublimité de leurs opérations. Les esprits sont invisibles, et pourtant le sage les voit } ils ne parlent pas , et pourtant il les entend. Les liens qui l'unissent à eux n'ont rien de terrestre -, union céleste qui épure les lumières de l'esprit , embellit l'innocence du cœur, tient le corps dans une posture d'adoration, et consacre les sacrifices que l'on offre au Chaug-2ï ! O chœurs innombrables d'esprits ! vous êtes sans cesse au pied de son trône éternel } votre amour pour nous vous en fait sans cesse descendre ; par la protection puissante dont vous nous environnez , obtenez-nous vos vertus , afin de nous

rendre dignes de vos bienfaits.

L'homme n'est élevé à la dignité d'être pensant que par l'union de la substance intellectuelle dont le Tien le gratifie , pour le rendre capable de comprendre , de réfléchir, d'associer ses idées, de les comparer, déjuger. La mort

n'est pas pour l'homme une destruction proprement dite*, ce n'est qu'une décomposition qui remet chaque substance dans son état naturel. Alors la substance intellectuelle remonte au ciel d'où elle étoit sortie.

L'homme , disent nos anciens sages , est un être favorisé du ciel , qui réunit en lui les qualités de tous les autres êtres. Il est doué d'intelligence , de liberté, de perfectibilité , de sociabilité :, il est capable de discerner, d'agir pour une fin , et de prendre les moyens nécessaires pour y parvenir. Il se perfectionne ou se déprave, selon le bon ou le mauvais usage qu'il fait de sa liberté j il connoît la différence essentielle entre la vertu ou le vice , et il sent qu'il a des devoirs à remplir envers le Tien, envers soi-même, et envers ses semblables. S'acquitte-t-il de ces différens devoirs, il est vertueux et il sera récompensé -, les néglige-t-il , il est coupable et il recevra le châtiment?

Faites le bien , mais pour lui-même , et sans aucun motif d'intérêt propre -, alors vous vivrez en unité avec Dieu; c'est par-là qu'on parvient à la sagesse. Le titre d'homme vertueux n'appartient qu'au sage, qui se conduit par ce motif noble et désintéressé.

(Éloge de Confucius dans le Lun-yu.) O Kong-Tsé ! c'est dans la vaste sphère des cieux , où le Tien habite , qu'il faut chercher l'image de ta haute sagesse et de tes sublimes vertus. Les cieux, quoique entraînés par un mouvement uniforme, ramènent sans cesse la succession continuelle des saisons ; et les astres qui nagent dans leur sein , s'entresuccèdent pour nous éclairer de leurs rayons. Ainsi ce sage par excellence , sans sortir jamais des rayon; élevés de la vérité, savoit varier ses enseignemens, et proportionner ses leçons aux besoins des peuples. Evitant de traiter des sujets qui surpassent les forces de l'homme , et de se perdre en raisonnemens sur la nature et les opérations des esprits célestes, il enseignoit la doctrine de l'antiquité, la prati-

que des devoirs, la pureté d'intention et la droiture du cœur. Sa grande âme, aussi vaste que le ciel, aussi riche que la terre, portoit tous les peuples dans son sein, les cclairoit de ses lumières , et les enrichissait de ses bienfaits.

De la religion nationale des Chinois.

Fidèles à la loi de l'empire et à un usage qui remonte à la plus haute antiquité, tous les ordres de l'état, les lettrés, les mandarins, les présidens des tribunaux, le peuple, et l'empereur lui-même environné de toute sa gloire , et dans la pompe la plus solennelle, proclament et reconnoissent Confucius pour le philosophe par excellence , le législateur de la Chine , et le maître de la grande science , par où l'on entend la science de la religion et des mœurs. Cette cérémonie se renouvelle plusieurs fois chaque année, aux fêtes nationales.

La religion de Confucius doit donc être réputée la religion de l'empire chinois. C'est un fait notoire, et sur lequel on tenteroit en vain de jeter les nuages du doute ; il esta l'abri de toute critique raisonnable.

Pour embrasser tout l'ensemble de ce système religieux , il faut examiner ses dogmes et son symbole de croyance , son culte et ses sacrifices, les devoirs de ses ministres et leurs fonctions , leur tribunal et ses attributions ; le culte et les honneurs rendus , soit aux esprits , soit aux ancêtres ; les rapports de la religion avec l'éducation publique , avec la constitution de l'empire, et l'accord de sa morale avec la politique : accord nécessaire, et sans lequel il ne peut exister de vertus publiques , parce que sans cette harmonie , il n'y a ni règle suprême de vérité , ni règle de devoirs qui réunisse toutes les volontés et les dirige vers la gloire de Dieu et le bien de l'état.

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Exposition du système religieux de V empire chinois; ses dogmes fondamentaux .

Il existe, et de toute éternité il a existé un Etre suprême, de qui tout ce qui existe a tiré son existence et sa vie \ principe nécessaire, fin dernière de tous les êtres, racine de tout Lien, et source de toutes les jouissances qui font le bonheur de l'homme. Dieu (le Tien) , par qui tout commence, s'accroît et se perfectionne, existe donc nécessairement et par lui-môme. Un dans son essence, spirituel, indivisible, tout-puissant, infini, et par-là au-dessus de toute intelligence humaine, il est incompréhensible , et ne se manifeste que par ses oeuvres et sa providence qui embrasse l'univers , et s'étend sur tous les êtres et sur chacun des êtres dont se compose cet univers qui nage dans son immensité.

Vérité par essence , souveraine sagesse, raison éternelle et immuable, premier principe de qui le ciel , l'homme et le terre reçoivent leur existence et leur manière propre d'exister, de qui les êtres intelligcns reçoivent toutes leurs facultés , et le pouvoir d'agir, Dieu , présent à tout , voit tout et sait tout-, il est l'empereur de tous les empires, l'arbitre de toutes les destinées , le père commun de tous les hommes; il pèse toutes les actions et jusqu'à nos pensées dans la balance de sa justice. Magnifique dans ses récompenses, bon envers les bons, il est terrible dans ses vengeances contre les prévaricateurs de sa loi.

L'homme , doué d'intelligence et de liberté , se perfectionne ou se déprave suivant le bon ou le mauvais usage qu'il en fait. C'est Dieu qui élève l'homme à la dignité d'être pensant , par l'union de la substance spirituelle qui le rend capable de comprendre, de réfléchir, d'associer ses idées, de les comparer, de former des jugemens, et de les enchainer par l'art du raisonnement.

•ia4 TAULEAU RELIGIEUX

Ainsi que nous venons de le rapporter d'après Confucius , la mort n'est pas pour l'homme une destruction proprement dite; ce n'est qu'une décomposition qui remet chaque substance dans son état naturel -, alors la substance intellectuelle remonte au ciel d'où elle étoit sortie. Pour prix de ses mérites et de ses vertus , l'homme vertueux se réunit au père commun des esprits et des hommes, et il jouit avec lui, et dans son sein, de sa glorieuse immortalité.

Parler de la religion et de la fidélité à ses devoirs , c'est peindre toutes les vertus d'un seul trait. Le but de la religion est de mettre l'homme en union intime et en société continuelle avec Dieu qui a gravé sa loi dans nos cœurs. C'est dans notre conscience qu'il a placé son sanctuaire \ aussi la voix de notre conscience est-elle celle de Dieu , qui parle ainsi à l'homme du fond le plus intime de son âme. La loi fondamentale des devoirs de l'homme envers l'auteur suprême de son être, est sa responsabilité dans l'exercice libre et volontaire de ses organes et de ses facultés. Nulle différence, à cet égard, entre l'empereur et le dernier de ses sujets. La responsabilité de l'homme s'étend à tout, jusqu'aux pensées et aux actions les plus secrètes. Dieu, père commun de tous les hommes, est l'empereur suprême de tous les rois ; toute autorité vient de lui et doit se rapporter à lui. L'empereur est l'image et le représentant de Dieu, à qui seul le pouvoir appartient en propre. Les magistrats sont les officiers de Dieu , par cela même qu'ils sont les officiers de l'empereur. C'est Dieu qui , le premier , a établi les distinctions de rang et de conditions. Premier auteur de la société, il est le lien, l'appui , le protecteur et le vengeur de l'ordre moral et social. Dieu a donné la vie aux peuples, et du haut de son trône, il les gouverne par ses lois-, il préside à l'harmonie du monde ; il élève et abaisse les trônes. Aucune

bonne action, aucune faute n'échappe à ses regards. N'attribuez point son silence à l'indulgence molle qui arrête son bras. S'il se tait sur nos prévarications, c'est que le jour marqué par sa sagesse à sa justice n'est pas encore venu : il viendra infailliblement.

Chaque père dans sa famille , les souverains et les rois dans leur empire, sont les images et les représentans de Dieu, comme père commun de tous les hommes, et leur maître suprême. Il faut donc rendre au chef de la famille et au chef suprême de l'empire les hommages, la fidélité, l'obéissance que commande l'ordre de Dieu, dont ils sont les représentans et les images. C'est sous ces rapports sublimes que tout ce qui a autorité dans l'empire, mandarins, censeurs publics, magistrats, doivent considérer leur dignité et les devoirs qu'elle leur impose.

11 ne peut y avoir de volonté générale sans une règle suprême de vérité, sans une règle de devoirs qui soit commune et à tout ce qui commande et à tout ce qui obéit : loi éternelle, immuable, universelle, elle ne peut donc venir que de Dieu. Elle étoit la lumière éclatante de l'antiquité; c'est de là que, d'âge en âge, elle est descendue jusqu'à nous. Voilà ce qui faisoit répéter sans cesse à Confucius : <c Je ne suis que l'écho de l'antiquité; ma doctrine est la doctrine primitive ; c'est Dieu qui en est l'auteur-, nos premiers ancêtres nous l'ont transmise. Il faut donc faire remonter notre symbole de croyance jusqu'à la haute antiquité, pour que nous soyons sûrs qu'elle nous vient de Dieu. »

Tels sont les dogmes capitaux de la religion chinoise. Nous allons les retrouver dans le culte public et dans toutes les institutions nationales.

Le Tien suprême , disent les livres sacrés , a droit à nos adorations et à nos hommages. Toute religion doit prescrire un culte, et les sacrifices en sont une partie

IoJG TABLEAU RELIGIEUX

essentielle. Le sacrifice a été , dès la plus haute antiquité, un devoir de religion, et toujours pratiqué par les empereurs avant que d'entreprendre rien d'important 5 ils ne manquoient jamais de commencer par cet acte solennel la visite de leur empire. Outre les sacrifices de chaque semaine, qui s'olfroient le septième jour, il y en avoit pour chaque saison-, les uns au premier jour de Tannée , pour la commencer sous les regards propices de Dieu; les autres, pour la prospérité des saisons, pour rendre grâces de la récolte , et en offrir les prémices. Les victimes immolées étoient ordinairement le taureau, l'agneau et le cochon.

L'empereur Hoang-Ti, en déterminant le cérémonial religieux, avoit assigné pour les sacrifices solennels quatre principales montagnes aux quatre côtés de ses états : il n'y avoit point alors de temples consacrés à ces actes religieux. Quelque part que se trouvât la cour , il fallait qu'aux quatre saisons , le souverain se transportât sur la montagne désignée pour chacune d'elles. La fatigue, les embarras, les inconvéniens qui résultoient de ces voyages, firent prendre , dans la suite , le parti de consacrer des lieux assignés aux environs du palais, et on finit par élever des temples pour offrir les sacrifices. On leur donna diiférens noms, suivant les cérémonies qui s'y pratiquoient , L'objet auquel ils se rapportoient, et le lieu où on les ofïroit.

La succession des temps y a apporté des modifications et quelques changement -, mais on n'a rien invové qui soit contraire «à l'esprit et aux parties essentielles du culte. On en peut juger par ce qui s'observe encore aujourd'hui.

L'empereur est le grand - prêtre et le sacrificateur par excellence, vu sa qualité de lils du ciel, de père commun de la nation, et de chef de la grande famille de l'empire.

Dans l'intérieur de sa maison , le père , ou , en cas de mort ou d'absence, Faîne de la famille peut rendre ses

adorations et ses hommages , et même offrir des sacrifices particuliers , mais seulement en son nom et au nom de ses parens. La prérogative auguste de sacrifier au nom de l'empire ne peut être exercée que par l'empereur 5 elle lui est exclusivement réservée. L'empereur, les mandarins, et ceux qui y remplissent quelque fonction, ainsi que toute la cour qui y assiste, s'y préparent par le jeûne, par la continence et la retraite. Ce jour-là, les tribunaux sont fermés , et l'empereur ne donne point d'audience. Tout homme qui auroit été noté, et môme les mandarins du tribunal des crimes , ne peuvent paroître dans aucune fonction qui appartienne à ces grandes cérémonies. Les mariages , les funérailles, les réjouissances , les festins , et toutes les fêtes, sont défendus. Tout ce qui sert aux sacrifices est d'une richesse et d'une beauté où rien n'a été épargné. La' musique y est nombreuse , et on ne fait choix que des musiciens réputés les plus vertueux. Jamais l'empereur ne paroit environné d'autant de grandeur, d'éclat, de pompe, de magnificence et de gloire, que lorsqu'il va remplir la fonction auguste de grand sacrificateur; et il n'est jamais si abaissé, et pour ainsi dire aussi éclipsé pour ce qui le regarde personnellement, que quand, prosterné au pied des autels , et battant la terre de son front, il offre le sacrifiée national.

On voit que chez les Chinois , pour tout ce qui regarde le culte national, il n'y a point d'ordre de ministres consacrés spécialement à l'exercice de la religion et à l'offrande des sacrifices. Ce sont les chefs de famille dans l'intérieur de leurs maisons, les mandarins, chacun dans leur district, et toujours l'empereur à la tête de la nation, représentée par les grands officiers et toute sa cour, qui remplissent l'office de px'èlres et de sacrificateurs.

Nous ne pouvons mieux faire connaître l'état actuel du cérémonial des sacrifices , qu'en rapportant l'extrait d'un

placet présenté à ce sujet par le tribunal des rites à l'empereur Kien-Long, qui étoit encore sur le trône en 1780 :

« Pendant que votre majesté s'avancera vers l'autel sur lequel est placée la tablette qui représente l'auguste ciel ( l'empereur suprême ) , il paroît convenable que les deux princes ses fils , ou tels autres princes qu'il lui plaira de nommer pour partager avec elle les fonctions du sacrifice , se tiennent modestement debout , l'un à l'orient et l'autre à l'occident. Dans cette posture , ils attendront que votre majesté ait fait les prosternations prescrites , et qu'elle ait brûlé les parfums.

» Après cette première cérémonie , elle prendra \eyu-pé ( mémoire ) sur lequel elle aura écrit le détail de ce dont elle doit rendre compte à l'Etre suprême; elle le déposera au bas de la tablette qui représente ce ciel auguste , et après l'avoir déposé , elle placera à côté le vase qui contient le vin pour la libation : dans le même temps, les princes ses fils doivent déposer au bas de la tablette qui représente les ancêtres un autre yu-pé tout semblable au premier , et sur lequel sera écrit, comme sur le premier, le détail de tout ce dont sa majesté doit rendre compte au Tien. Ils doivent aussi placer tout à côté un autre vase dans lequel sera contenu le vin pour la libation. »

Le yu-pè est une pièce de satin sur laquelle l'empereur a écrit, avec les principaux événemens de l'année qui vient de s'écouler, le détail de ses actions, bonnes ou mauvaises. Il lit cet écrit à voix basse, ou des yeux seulement ; il fait des actes de repentir sur ce qu'il reconnoît avoir été mal , se propose de mieux faire à l'avenir, et prie le ciel, juge suprême des actions humaines , de lui accorder son secours et sa protection pour y réussir. Il le remercie de tout le bien qu'il croit en avoir reçu dans tout le cours de cette année; des victoires, s'il en a remportées; des récoltes abondantes; delà tranquillité qui règne parmi ses vassaux,

dans sa propre famille , et dans la grande famille du peuple. Il le supplie de continuer à le favoriser, et il lui fait les demandes particulières qui concernent sa personne.

« Lorsque votre majesté, continue le placet, faisoit ellemême toutes ces cérémonies , après ces premiers actes de religion , elle se mettoit à deux genoux , faisoit sa prière , après laquelle elle se relevoit pour aller placer un autre yu-pé et un autre vase de vin au bas de la tablette qui représente les ancêtres , et elle faisoit les autres cérémonies accoutumées. Désormais, comme les princes vos fils la suppléeront dans celle-ci , il paroît à propos qu'ils reviennent ensuite sur les côlés, et s'y tiennent dans la même posture qu'auparava nt , pendant qu'après la prière faite à deux genoux, votre majesté, étant relevée, versera le vin dans la cuvette, lira à Dieu le compte de ses actions, déposera le yu-pé dans une cuvette particulière , y mettra le feu pour le consumer et le réduire en cendres ; et elle fera ensuite tout le reste comme à l'ordinaire. »

Réponse de Tempereur. « Tout ce que vous proposez est bien : que tout se fasse en conformité. Les princes me suppléeront pour les autres cérémonies que je ne pourrois, malgré tout mon zèle , remplir par moi-même qu'avec une; fatigue à laquelle la prudence ne permet pas que je m'expose, n

Pour se faire une juste idée de tout ce que cet acte solennel de religion a d'auguste tout à la fois et d'imposant , que l'on se figure qu'il se fait par le chef de l'empire, en présence des grands de sa cour, de ses mandarins et des censeurs publics, qui, pour la plupart, y ont un intérêt personnel , à cause du droit de représentations et de remontrances dont ils ont pu et dû user pendant le cours de l'année à l'égard de l'empereur même. Ils sont les conservateurs des lois religieuses et politiques de l'empire ; ils jettent leurs regards sur la vie publique du souverain, et i- 9

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jusque dans l'intérieur de son palais. SU lui ctoit échappé quelques fautes, ou s'il avoit porté atteinte à quelquesunes de ces lois , c'est à eux à en avertir sa conscience. C'est en partie des mémoires qu'ils lui ont adressés quil compose cette confession secrète de ses fautes , qu'il vient déposer au pied de l'autel du sacrifice. Cette institution est unique dans l'univers. Si le premier des biens pour un prince est de se voir environné d'hommes courageux qui soient forcés de lui dire la vérité, on conçoit que de tous les rois de la terre l'empereur de la Chine est le plus heureux.

Cette belle doctrine sur l'union de la politique avec la religion n'étonnera en Europe, dit le savant missionnaire Amyot, que ceux qui n'ont que des idées confuses des livres sacrés de la Chine. Le Tien (Dieu) est appelé, dans le Chi- Mng, le roi , le père et la mère des peuples. Il les gouverne, les protège et les favorise, ajoute le Chou-king; les soins de sa sagesse embrassent tout ce qui se trouve entre les quatre mers (l'empire chinois). C'est sur le secours de sa bonté que s'appuie la confiance de l'empereur. C'est au Tien que les empereurs demandent la fertilité des campagnes ; c'est au Tien qu'ils s'adressent dans les calamités publiques , pour apaiser sa colère •, c'est le Tien qu'ils consultent dans toutes les choses douteuses pour découvrir sa volonté.

Les fondateurs des deux dynasties, celle de Chang et celle de Tcheou, se dirent suscités par le Tien , pour délivrer les peuples de l'oppression tyrannique des souverains qui les opprimoient , et les punir de leurs crimes.

Selon les king , la vie et la mort , les richesses et la pauvreté , les succès et les revers viennent du Tien. Pour nous convaincre que cette doctrine n'a point varié à la Chine , consultons celle des docteurs du collège impérial dans leur explication et leurs commentaires sur les livres sacrés,

<( Le Tien , ont dit ces docteurs à une époque très-moderne, en fixant ses regards sur les peuples, pour régler leur bonheur ou leur malheur, n'a égard qu'à l'état de leurs mœurs , à la justice ou à l'injustice de leur conduite. S'ils pratiquent la justice, les années que le Tien leur accorde se multiplient; mais si le peuple devient injuste et impie, la justice immuable abrège sa durée. Le Tien envoie des fléaux et des calamités pour réveiller les médians de leur assoupissement. Il se laisse apaiser par les larmes du repentir, mais il foudroie sans pitié ceux qui bravent sa colère.

» Il faut recourir au Tien, et même on ne peut recourir qu'à lui, pour expliquer comment les projets les plus sagement combinés échouent au moment du succès , tandis que ceux qui sont comme des pièces assemblées par le hasard , réussissent par les moyens qui paroissent les plus opposés. Quand Dieu veut punir, il frappe d'aveuglement. Lorsqu'une dynastie tombe en décadence , tout semble s'accorder pour précipiter sa chute ; la valeur des héros , la politique des sages , les événemens qui font le plus de bruit sur la scène du monde, n'ont aucune suite et se dissipent en fumée , tandis que des événemens à peine apparens entraînent rapidement à leur suite des révolutions générales dans les moeurs , dans les lois , dans les sciences , dans les finances , et dans toutes les parties de l'administration publique. »

On reconnoît à cette doctrine les principes delà religion chrétienne , présentée avec tant d'éloquence par le sublime Bossuet : « Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance , est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois , et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse, soit qu'il communique sa puis-

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sauce aux princes, soit qu'il la retire à lui-même, et ne leur laisse que leur propre foiblesse , il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui. Car, en leur donnant sa puissance, il leur commande d'en user comme il le fait lui-même pour le bien du monde ; et il leur fait voir, en la leur retirant, que toute leur majesté est empruntée, et que pour être assis sur le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main , et sous son autorité suprême. C'est ainsi qu'il instruit les princes , non-seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples. » (Bossuet , Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.)

Du culte rendu aux esprits et aux ancêtres.

L'espèce de culte rendu aux esprits et aux ancêtres fait une partie considérable de la religion chinoise.

Les esprits , suivant la doctrine commune, président aux villes , aux rivières , aux montagnes , à l'ordre militaire , aux armées. On leur fait des offrandes et des sacrifices; mais on croit que les esprits sont en tout inférieurs à la divinité; que leur puissance est un écoulement de celle de Dieu ; qu'ils ne sont que les protecteurs de l'homme et les exécuteurs des ordres de l'Etre suprême. Le culte des esprits est donc un culte subordonné et qui se rapporte à Dieu ; donc les esprits ne sont que les médiateurs entre Dieu et l'homme.

Il faut , pour être parfait , dit le livre de la grande science, vivre en unité avec Dieu , et pour cela ne voir en tout que son pouvoir radical. C'est Dieu qu'on honore dans les hommages rendus aux esprits célestes , comme c'est l'empereur lui-même qui est honoré dans les officiers qu'il associe à son gouvernement et à sa gloire : telle est la doctrine chinoise.

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Confucius semble placé sous l'impression d'un saint enthousiasme, lorsqu'il nous trace le tableau des devoirs de la piété filiale , et des honneurs que le respect , la reconnoissance et l'amour doivent rendre à la mémoire des ancêtres d'où dérive le culte des esprits.

La piété filiale , dit-il , est la loi éternelle du ciel , la justice suprême delà terre, le préservatif contre les vices, la racine de toutes les vertus , la mesure invariable de tout mérite. Ce qui lui est essentiel fait la loi du prince comme celle du peuple qui lui est soumis; elle forme la constitution sacrée de toute organisation sociale et politique. Donnez au chef de l'état le cœur d'un père , à tous les sujets de l'empire la piété filiale pour le chef de la grande famille de l'empire ; tout sera dans l'ordre , et de l'ordre naîtront la prospérité et le bonheur. Que tout ce qui commande ne voie dans ses subordonnés que les enfans du père commun de l'univers, et qu'il aime ses subordonnés comme ses propres enfans. Que tout ce qui obéit voie, aime et honore dans ses chefs les images et les représentans de Dieu , père commun de tous les hommes; c'est la vraie religion , c'est le lien de la société, la garantie de la fidélité aux lois , de la liberté du peuple et de la stabilité des trônes. Qui dit piété filiale , dit un sentiment puisé dans le coeur de Dieu même. Sans religion il ne peut exister d'organisation sociale : c'est la doctrine de tous les siècles et de tous les peuples.

Remontons à l'antiquité : toute la politique des anciens princes sembloit se réduire à la piété filiale mise en action , et à exceller sur leurs sujets en tendresse, en respect pour leurs parens.

Les grands imitoient le prince dans le secret de leur intérieur. Nos parens nous ont donné la vie ; voilà le titre imprescriptible de l'autorité que Dieu leur a transmise sur tout notre être, et voilà le fondement inébranlable desseniimens et des devoirs réciproques qui unissent ensemble

les pères et les enfans , et par eux tous les membres de la société. Qui aime ses parens et les honore comme il le doit, ne sait ni haïr ni mépriser personne ; l'univers n'est plus pour lui qu'une seule famille, un peuple de frères. « Pénétré de respect et d'amour pour les auteurs de votre vie , dit le Chi-king, vous prendrez les mêmes sentimens pour le prince \ vous le servirez par piété filiale et vous serez un sujet fidèle ; plein de déférence pour ceux qui sont au-dessus de vous , par respect filial, vous serez un citoyen soumis. Etes- vous placé au-dessus des autres , vous verrez dans vos subordonnés les enfans de votre père commun, et vous aurez pour eux le zèle et la tendresse d'un frère : c'est la loi des empereurs eux-mêmes. Le plus auguste de leurs titres est celui de fils du ciel ; ce titre leur rappelle sans cesse que , tous les hommes étant sortis de la même tige , ils ne doivent voir que des frères dans les sujets de leur empire. Le second titre qu'ils portent est celui de père de l'empire, pour leur apprendre à aimer leurs sujets comme leurs enfans. »

Celui qui peut sans attendrissement jeter ses regards sur le tableau des moeurs du monde primitif, a cessé d'être homme. Chez les anciens Chinois, au premier chant du coq , tous les enfans et toutes les brus entroient respectueusement dans la chambre du père et de la mère pour les aider à s'habiller et les servir. Chacun avoit son emploi ; les plus petits étoient admis à leur rendre les services enfantins et aimables qui étoient de leur âge. Les livres sacrés , qui nous ont conservé ces détails précieux , avertissent les brus de composer leur maintien , d'adoucir le ton de leur voix , et d'ajouter à leurs empressemens un air gai , respectueux, modeste, attentif, qui les rendent agréables. Ils prescrivent aux fils déjà en dignités de venir saluer leurs parens avec respect , et de donner les ordres afin que l'on préparc le dîner selon leur goût. Toute la famille doit en-

vironner le père et la mère pendant leurs repas , et le soin de les servir de plus près forme , pour les cufans , une distinction honorable. Dans le cours de la journée, les cadets doivent céder à leur frère aîné la touchante satisfaction de leur offrir ce qu'ils demandent. Le grand privilège des brus est d'être toujours préférées en cela à leurs propres filles. Le soir, chacun avoit aussi son emploi lorsque les parcns alloient se coucher. Un lettré, un mandarin, un grand de l'empire, mettoit sa gloire à donner à toute sa famille l'exemple de la fidélité et du plaisir à remplir tous les devoirs de la piété filiale; c'étoit leur satisfaction la plus douce; elle jetoit dans leur âme la noble émulation de la vertu. Chacun, dans la carrière des honneurs, s'efïbrçoit d'immortaliser son nom , afin d'assurer une gloire durable à l'auteur de ses jours.

Ce détail étoit nécessaire , pour mieux saisir l'esprit des lois politiques qui ont institué à la Chine le cérémonial qui prescrit les honneurs et l'espèce de culte qui sont consacrés aux esprits ou plutôt à la mémoire des ancêtres.

Comme la piété filiale étoit l'âme du gouvernement de l'antiquité, on avoit pris le parti de graduer les honneurs qu'on rendoit aux morts dans les familles, pour en faire une distinction qui allât toujours en montant depuis le simple citoyen jusqu'à l'empereur. On faisoit refluer sur le père, le grand-père et l'aïeul, la gloire et l'élévation d'un grand, en leur permettant de leur élever une salle sacrée, dite des ancêtres, dans leur maison, et d'y faire les cérémonies proportionnées à leur rang. S'il mouroit dans le lit d'honneur, cette salle restoit à la famille , et étoit pour elle un monument de gloire ; s'il étoit déposé honteusement, il étoit rare qu'on ne l'obligeât pas à abattre la salle de ses ancêtres ; ce qui devenoit une flétrissure et une désolation encore plus accablante que la perte de ses dignités.

Nous n'entrerons pas dans les détails des cérémonies qui

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s'observent à la Chine dans le culte des esprits ou des ancêtres 5 ils ne seroient que la répétition de celles qui se pratiquent à l'égard de l'empereur lui-même , et cette remarque suffit pour en faire comprendre l'intention et le but. Les Chinois regardent comme leurs parens vertueux des protecteurs auprès du Dieu du ciel et de la terre, qui les fait jouir du bonheur d'une glorieuse immortalité. Ces honneurs rendus aux ancêtres , cette espèce de culte des esprits n'a donc rien en lui-même qui ne soit louable , et ne puisse élever l'homme jusqu'à Dieu même , et s'accorder avec les principes et les dogmes religieux.

Mais des idées superstitieuses qui se sont mêlées à ce culte dans la succession des temps en ont souillé la pureté ; en sorte que ce mélange de superstitions n'est tout au plus que toléré. Les lettrés et les mandarins chargés de l'instruction publique , et le tribunal des rites , l'ont toujours condamné ouvertement. On ne peut donc pas le considérer, sous aucun rapport essentiel , comme faisant partie de la religion du gouvernement chinois.

L'éducation morale et religieuse est le premier besoin de l'homme , et la première dette du gouvernement envers le peuple. Aussi l'empereur, en vertu de son titre de père commun, est-il chargé par la loi de présider à l'éducation de la jeunesse , par lui-même et par ses officiers ; il le fait par lui-même dans la famille impériale. Aucun père ne suit d'aussi près l'éducation et les éludes de ses enfans, que l'empereur celles des princes, ses fils et petits-fils.

L'empereur étend sa surveillance sur les écoles de l'empire et sur les mandarins auxquels il confie cette partie capitale de l'administration. Il leur impose , comme un des premiers devoirs de leur charge , de défendre et de propager la doctrine des livres sacrés , en rendant hommage à l'excellence de leur enseignement, et en n'en confiant l'explication qu'à des maîtres éclairés et vertueux. Une rcs-

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ponsabilité sévère les tient sans cesse en haleine , et les oblige de veiller à ce que les principes religieux, les règles de la morale et les traditions de l'antiquité , soient garantis contre toute altération qui porteroit atteinte à leur pureté et à leur intégrité : le tribunal des rites en est spécialement chargé. Pour assurer le succès de ces mesures politiques , les mandarins de l'instruction publique regardent comme le premier de leurs devoirs l'obligation de faire passer dans leurs exhortations au peuple la doctrine du philosophe chinois , et d'empêcher qu'on n'introduise dans les écoles aucune innovation qui y soit contraire. C'est le principal but de ces fêtes nationales si souvent renouvelées, et où l'on ne manque jamais , dans ces hommages rendus à Confucius, de le reconnoître et de le proclamer le maître de la grande science , le législateur, le philosophe et le théologien de la nation. On ne peut douter, d'après ces faits incontestables , que le système religieux de Confucius ne soit la base essentielle de l'éducation morale chez les Chinois.

Du tribunal des rites.

La fidélité à observer scrupuleusement les anciens rites est regardée à la Chine comme un devoir des plus sacrés. L'empire a pour cet objet un tribunal établi presque depuis son origine. Il se nomme tribunal du Lipou ; l'ancienne doctrine des Chinois y a trouvé dans tous les temps et y compte encore de nos jours un grand nombre de défenseurs zélés. Par une inconséquence qui n'est que trop ordinaire à la foiblesse humaine, on voit les mandarins qui composent ce tribunal se mêler avec le peuple à de certaines cérémonies religieuses , et pratiquer en leur particulier de certaines superstitions qui tiennent de l'idolâtrie ; mais sont-elles dénoncées et portées à leur jugement, ils ne manquent jamais de les condamner.

L'article des cérémonies ou des rites est immense dans la législation chinoise. Les lois humaines ne pouvant atteindre l'intérieur, et, comme le remarque Montesquieu, expirant sur le seuil de la porte du citoyen, les législateurs ont cherché a atteindre les passions , et à trouver des moyens de les réprimer, en réglant l'extérieur , les démarches, le langage et tout ce qui tient aux formes sociales.

Les lois qui fixent le cérémonial forment seules un code volumineux. Ce code embrasse tout ce qui doit s'observer dans les cérémonies religieuses, politiques, civiles et domestiques, jusqu'au plus petit détail. Chacune de ces quatre grandes branches se divise et se subdivise en une infinité de petits rameaux : tout ce qui a trait aux cérémonies religieuses de l'empire , les sacrifices au Chang-Ty , les prières pour les biens de la terre, la cérémonie du labourage, les vœux pour la pluie, les actions de grâces pour les moissons , tout le culte rendu à l'Etre suprême ; la musique de ces solennités, les fêtes de la cour, les réjouissances du palais , les honneurs et l'espèce de culte rendus aux ancêtres ; les cérémonies qui s'observent dans les salles consacrées aux empereurs de toutes les dynasties , dans celles de Confucius, et aux sépultures de la race régnante. Observons en passant que la famille régnante a , comme Tartare, des cérémonies sacrées particulières, et qui sont étrangères à celles de l'empire. Dans celles-ci , il n'y a rien pour Fo ; sa religion est étrangère à la religion nationale. Tout, en ce genre, est soumis au ressort de ce tribunal des rites. La cour même, son étiquette, ses usages, son cérémonial intérieur et public, tout ce qui a trait à l'empereur, à l'impératrice, aux princes, aux enfans de la famille impériale ; les meubles, habits, chars, chaises; les honneurs qui sont dus au chef de l'empire , aux grands , aux princes des différens ordres, aux mandarins, vicerois, gouverneurs et magistrats; les divers ornemens de

DE LA CHINE. 1 3f)

leurs habits , de ceux de leurs épouses -, le nombre des personnes qu'ils doivent avoir à leur suite ; le cérémonial que chacun doit observer lorsqu'il est admis à paroître en présence de l'empereur et de l'impératrice; ce que leurs inférieurs doivent leur rendre , et ce qu'ils se doivent respectivement les uns aux autres, tout cela fait partie des attributions de ce tribunal. Il connoît encore de tout ce qui regarde la police, l'administration, les examens, les réglemens des collèges et des écoles de l'empire , ce qui se pratique quand les lettrés sont admis aux grades , les repas des villes à leur réception , et à celle des mandarins qui entrent en charge, et de plus l'exécution des lois sur la manière de fournir à la subsistance des vieillards et des infirmes, de venir au secours des veuves et des orphelins, de pourvoir à la sépulture des pauvres.

On s'attend bien qu'on n'aura pas oublié d'y comprendre ce qui concerne la réception et les audiences accordées aux ambassadeurs des princes étrangers, qui viennent rendre hommage ou apporter les tributs-, les festins qu'on leur donne à la cour, ce qui est assigné à chacun d'eux selon leur rang , ou les diverses circonstances qui les amènent, pour les frais de leur voyage.

C'est encore à ce tribunal à maintenir et à faire exécuter les lois de l'empire sur la manière de recevoir les édits , déclarations et ordonnances de l'empereur ; sur les formalités des sceaux et des patentes , et celles à observer dans les occasions où l'on présente des mémoires , des requêtes , des remercîmeus , ou lorsqu'on adresse des avis , des remontrances , que l'on porte des plaintes , et que l'on intente des accusations.

Nous n'avons pas craint d'exposer cette multiplicité d'attributions , parce qu'elle sert à faire connoitre et la prodigieuse influence que doit avoir ce tribunal, et surtout le génie, les mœurs, l'esprit de la nation chinoise.

l4o TABLEAU RELIGIEUX

On nous saura certainement gré de faire remarquer que, dans cette législation du cérémonial chinois, la plus grande partie est employée à consacrer les devoirs de la piété filiale. C'est elle que ces lois ont eu principalement en vue } elle en est comme le tronc et la racine commune. Pour dédommager de la sécheresse des détails où nous sommes entrés , nous citerons des exemples qui ne peuvent manquer d'intéresser les cœurs honnêtes et sensibles.

Voyons d'abord ce que prescrivent l'étiquette et le cérémonial pour les mariages des particuliers. Les plus grands seigneurs y sont soumis ; la loi n'admet aucune exception. Le jour des fiançailles, le gendre est d'abord reçu comme un hôte chez son beau-père. On le conduit ensuite en cérémonie dans une salle où, arrivé en présence de son beau-père et de sa belle-mère qui sont assis sur une estrade, il s'approche et se prosterne à plusieurs reprises devant eux } relevé et présenté aux oncles, aux tantes et aux autres proches parens de sa future épouse, il leur rend le même hommage.

Après cette première cérémonie , il retourne chez lui ; il remercie son père et sa mère en faisant également trois prosternations, qu'il répète devant les autres proches parens qui ont été invités à cette touchante cérémonie. De chez lui , le jeune époux se rend chez tous ces mêmes parens qu'il avoit trouvés près de ses père et mère et chez les amis de sa famille ; il donne à chacun des marques de respect et s'acquite de tous les devoirs sur lesquels il ne peut pas se tromper, parce qu'ils sont tous indiqués par la loi , qui règle le cérémonial à observer dans ces sortes de circonstances.

Le jour du mariage, l'époux va chercher son épouse avec un grand appareil : mêmes prosternations et mêmes hommages rendus de nouveau aux parens. L épouse , en faisant ses adieux à son père et à sa mère , fait aussi les

DE LA CHINE. l4 I

trois prosternations. L'un et l'autre se mettent en marche vers la maison paternelle ; l'époux se place à côté de la chaise sur laquelle la mariée est portée. Arrivé près de la maison , il devance son épouse pour l'attendre à la porte, et la conduire à son père et à sa mère ; les deux époux se réunissent alors pour se prosterner à trois reprises devant eux, et un instant après devant les plus proches parens.

Tous les Chinois d'un certain rang ont dans leurs maisons, ainsi que nous l'avons déjà dit, une salle destinée à rendre , à certains jours de l'année , des honneurs aux ancêtres de la famille. Cette salle, qui s'appelle pour cela la salle des ancêtres , est regardée comme un lieu sacré ; on la visite souvent. C'est pour les Chinois un temple où ils n'entrent jamais qu'avec un respect et un frémissement religieux. Le jour du mariage , les deux époux y sont introduits avec les cérémonies prescrites 5 en rendant le respect et les honneurs dus à la mémoire des ancêtres , ils font les trois prosternations ordinaires : c'est tout à la fois un tribut d'amour, de reconnoissance et de religion.

Un mois après la célébration des noces , la nouvelle mariée revient chez ses parens , conduite par son époux, qui l'y laisse quatre ou cinq semaines. Pendant tout ce temps , elle est traitée en fille de la maison 5 elle sert ses parens, et reprend les mêmes occupations dont elle étoit phargée dans le ménage lorsqu'elle étoit encore fille.

Un autre exemple va prouver jusqu'à quel point les droits de la piété filiale sont sacrés. Quoique les fils de l'empereur ne puissent épouser que des filles tartares , qui sont leurs esclaves, ils observent un cérémonial de respect envers leur beau-père et leur belle-mère. Ils vont les visiter avant la cérémonie des fiançailles ; le jour du mariage ils s'y rendent de nouveau 5 ils conduisent ensuite la mariée au palais impérial ; près d'y arriver, ils s'en séparent pour aller la recevoir à la porte et l'introduire. Le père, les oncles,

les proches parens de la jeune épouse , qui l'accompagnent , sont admis à boire du vin et à prendre du thé en présence de l'empereur, qui assiste à la cérémonie des fiançailles , et admet tous les membres de cette nouvelle famille à litre d'alliés. La mère , la tante et les proches parens reçoivent, au même titre , les mêmes honneurs chez l'impératrice. Le même cérémonial s'observe au mariage des princesses , filles de l'empereur , lorsqu'il leur fait épouser les fils de quelque grand de l'empire.

Le premier jour de l'an est une des fêtes du premier ordre à la Chine. Ce jour est un de ceux où l'empereur ne manque jamais d'aller rendre ses devoirs à l'impératrice sa mère ; et rien n'est si solennel et si magnifique que cette cérémonie.

Au moment où le soleil commence à paroître sur l'horizon , les mandarins de tous les tribunaux , en grands habits de cérémonies , se rangent , selon leur dignité , dans la cour extérieure qui est entre la salle du trône et la porte intérieure du palais ; les princes de tous les ordres , les comtes de la famille impériale , tous en grand costume , sont placés selon leur rang, dans la cour de l'intérieur du palais, et également sur deux lignes.

Alors l'empereur sort de son appartement, porté dans sa chaise de cérémonie , pour se rendre chez sa mère. La cloche du palais sonne pour annoncer la sortie de l'empereur , et doit se faire entendre pendant tout le temps que dure la cérémonie. La marche de l'empereur est accompagnée de tous ceux qui portent les insignes ou attributs de la dignité impériale , les masses , les piques , les drapeaux , les étendards , etc. Arrivés dans la première cour de l'impératrice mère, ces officiers se rangent sur deux lignes 5 les mandarins se placent aussi sur deux lignes dans la seconde cour ; les princes et les comtes de l'empire son t rangés de même dans la troisième cour , qui

est vis-à-vis la salle du trône de l'impératrice mère. L'empereur , parvenu au vestibule de cette cour , descend de sa chaise et traverse la cour à pied. Le président du tribunal des rites s'avance vers l'empereur, se met à genoux , reçoit un placet de sa main , le remet à l'eunuque mandarin , qui va le présenter, à genoux , à l'impératrice mère. L'objet de ce placet est de la prier de monter sur son trône , pour y recevoir les humbles prosternations de son fils.

L'impératrice mère , en habit de cérémonie , sort de son appartement, suivie de toute sa cour, avec un appareil qu'il seroit trop long de décrire , et elle monte sur son trône. L'eunuque mandarin en avertit le mandarin du tribunal des rites ; c'est ordinairement le président. Il s'avance vers l'empereur, se prosterne, et lui adresse, étant à genoux , un court discours où il lui rappelle la loi de l'empire, et prie sa majesté, sur laquelle le ciel et la terre et toute la nation chinoise ont leurs regards fixés, de donner un grand exemple de religion et de vertu à tous les sujets de l'empire, en rendant à sa très-auguste mère les devoirs que commandent à tous les enfans la religion et les droits sacrés de la nature.

L'empereur s'avance sous la galerie vis-a-vis le trône de sa mère ; il se tient debout , les manches abattues et les bras pendans. Les princes, les grands de l'empire, les mandarins sont au fond de la cour 5 et, les regards tournés vers le trône, ils prennent la même attitude que l'empereur, les manches abattues et les bras pendans , avec tous les signes du plus profond respect. Pendant ce préparatif , les musiciens de l'empereur et ceux de l'impératrice, réunis, exécutent l'air ping, composé pour eette cérémonie ; cet air national porte les plus tendres émotions dans les cames, déjà préparées par la solennité aux impressions de la sensibilité.

Un mandarin crie à haute voix : Mettez-vous a genoux;

dans l'instant, l'empereur, les mandarins, les princes tombent à genoux -, un moment après : Prosternez-vous ; tout le monde se prosterne la face contre terre -, Redressez-vous ; tout le monde se redresse à sa voix , et k la fin de la troisième prosternation , le mandarin crie : Relevez-vous ; l'empereur, les mandarins, les princes et les grands se remettent dans la posture où ils étoient d'abord , puis tombent à genoux , font trois prosternations nouvelles , se relèvent encore , retombent à genoux et en font trois autres , exécutant tous ces mouvemens au cri du mandarin , grand maître des cérémonies.

Les neuf prosternations faites, le président du tribunal des rites se met à genoux, et présente un second placet de l'empereur, dont l'objet est d'inviter l'impératrice mère à retourner dans son appartement. Le placet est porté par l'eunuque mandarin. La musique de l'impératrice annonce son départ -, la musique de l'empereur lui répond \ puis la musique se tait. Le mandarin du tribunal des rites, prosterné devant l'empereur , annonce que la cérémonie est finie, et il invite a genoux sa majesté à retourner dans son palais. La musique de l'empereur recommence et joue une fanfare. L'empereur redescend par l'escalier de l'orient, traverse la cour à pied, arrive au vestibule ; il se met dans sa chaise , et retourne dans son appartement dans le même ordre qu'il en étoit venu. Alors la musique , la cloche qui avoit sonné pendant toute la cérémonie, cessent de se faire entendre.

Au même jour et peu de temps après, l'impératrice épouse, suivie de toutes les reines et princesses delà famille impériale, et de toutes les dames du palais et de la cour, vont rendre leur hommage a l'impératrice mère , et lui font les prosternations prescrites par un cérémonial qui n'est guère moins pompeux que celui qui est prescrit pour les hommages rendus à l'empereur.

DE L.V CHINE. I^j

Ce même hommage filial se répète à plusieurs autres fêtes de l'année, et dans toutes les circonstances importantes.

Dès que l'empereur a été reconnu et proclamé , son premier devoir est d'aller se prosterner devant sa mère , et il ne reçoit les honneurs et les hommages des grands de sa cour et de l'empire qu'après avoir rempli ce devoir sacré. S'agit-il de nommer une impératrice épouse , de donner une principauté à un des fils de l'empereur, d'accorder au peuple quelque soulagement, de rendre un édit favorable, l'usage est de faire intervenir un ordre de l'impératrice mère. L'empereur proteste, dans la déclaration qu'il y joint, que son édit n'est qu'uu acte de l'obéissance qu'il doit à son auguste mère. La loi de l'empire veut qu'elle soit regardée comme la source de toutes les grâces, la protectrice du peuple et de l'empire ; et les termes dans lesquels s'explique l'empereur à la tète de ses édits, feroient croire que sa mère est la première en autorité dans tout l'empire , et que son fils ne se réserve que la gloire d'être fidèle à exécuter ses intentions et ses volontés , qu'il respecte comme celles du ciel.

C'est ici surtout que l'exemple du souverain donne la loi à tous les sujets de l'empire. Le môme jour, dans toute la Chine, dans les provinces comme à la capitale, dans les villages comme dans les villes , les mômes cérémonies s'exécutent. Les classes inférieures, selon la manière que la loi le prescrit , imitent les classes supérieures. Les grands, les mandarins , les chefs de l'empire et des tribunaux , chacun, sans exception, s'y conforme dans l'intérieur de sa famille-, les enfans se prosternent devant leurs parens, les cadets devant leurs aînés, les gendres devant leur beaupère , les inférieurs devant leurs supérieurs , les disciples , fussent-ils même fils de l'empereur, devant leurs maîtres. Les femmes s'acquittent des mêmes devoirs à l'égard de leurs parentes et des femmes qui sont au-dessus d'elles.

l4^ TABLEAU HELIGIEUX

Ces hommages, ces prosternations, dont il vaut mieux interpréter l'esprit que de critiquer les formes et la multiplicité, sont d'étiquette et de devoir dans toutes les fêtes civiles et domestiques du premier ordre ; mais l'empereur est le seul qui fasse et reçoive les neuf prosternations. Le nombre est limité pour chaque particulier, suivant le rang qu'il occupe dans la société.

Les Tar tares, en soumettant la Chine à leur domination, et en s'en rendant maîtres par droit de conquête , en i644ont eu le bon esprit d'adopter les usages et presque toutes les maximes touchant la piété filiale des Chinois ; et ils poussent encore plus loin qu'eux le respect pour leurs ancêtres, et pour les chefs de leur famille. L'empereur ne leur en donne pas simplement l'exemple ; il regarde comme un de ses premiers devoirs de veiller de près à cet égard sur tous les princes du sang } il se montre inexorable pour toutes les fautes qui se commettent contre le respect et l'obéissance filiale que la nature et la loi prescrivent à tous les hommes.

La doctrine de la Chine sur la piété filiale est plus pure et plus lumineuse, à mesure qu'on remonte vers sa première source. Les livres sacrés des Kùig et leurs plus anciens commentaires nous en fournissent la preuve. Les livres qui ont été faits en Chine depuis deux mille ans sur la piété filiale, suthroient seuls pour former une grande bibliothèque. On en sera moins surpris, quand on voudra entrer dans les détails sur l'étendue des devoirs qui sont autant de conséquences des maximes que les Chinois ont adoptées, et dont quelques-unes vont jusqu'à la superstition. Elles sont la base de l'éducation morale de la jeunesse dans toutes les écoles. Confucius , depuis plus de deux mille ans, resté l'objet d'une vénération outrée et souvent superstitieuse, est regardé comme l'apôtre et le conservateur de celte doctrine ancienne et primitive ; il n'en parle jamais,

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ainsi qu'on l'a vu, que comme du premier enseignement de la morale, soit politique, soit particulière 5 partout il la présente comme la racine de toutes les vertus et la première source de la prospérité publique. C'est moins, au reste , à ce grand philosophe qu'à ses commentateurs fanatiques, qu'il faut imputer les abus et les excès qui ont déshonoré la pratique d'une vertu si pure et si sublime dans ses véritables principes. Confucius distingue , dans la pratique de cette vertu, l'ouvrage de la nature, l'ouvrage de la raison, l'ouvrage des institutions sociales et de l'éducation.

Le père Amyot, aussi célèbre par ses connoissances que par ses travaux apostoliques, nous a fait connoître par ses savans extraits les meilleurs ouvrages des auteurs chinois sur la piété filiale. Contentons-nous des maximes que renferme le chapitre Tien-li du livre intitulé Li-hi, ouvrage qui jouit de la plus grande réputation à la Chine.

« Enfans chéris du ciel et qui voulez suivre les lois saintes de la nature , dit cet auteur aux enfans , quels que soit votre rang , votre âge et votre sexe , honorez vos père et mère ; et, s'il le faut , jetez-vous urt voile sur les yeux , plutôt que de leur manquer à cause des défauts et des vices qu'ils pourroient avoir; allez au devant de tout ce qui pourroit leur faire plaisir, même dans les plus petites choses ; ne parlez point de vieillesse ni d'âge avancé devant eux; sont- ils malades, renoncez à la musique et à toute parure ; sont-ils morts, observez de point en point les lois sur les funérailles et le deuil ; toute votre vie , le jour anniversaire de leur mort, abstenez-vous de toute espèce d'amusement. A la mort de vos père et mère , ayez soin de vous démettre de tous vos emplois , pour ne les reprendre que quand l'obéissance due à ceux qui les remplacent dans leur autorité, vous en imposera la loi.

» Quant aux devoirs et au respect à leur rendre dans

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l'intérieur de la famille, venez chaque jour, au chant du coq , présenter aux auteurs de votre vie de l'eau pour laver leurs mains: venez leur donner leurs habits et prendre leurs ordres. Toutes les fois qu'ils vous feront quelque commandement, écoutez -les respectueusement, et qu'à tout votre unique réponse soit toujours : j'obéis. Marchez-vous en la compagnie de votre père, souvenezvous qu'un fils bien respectueux marche à une distance de quelques pas, derrière son père. Jouer des instrumens ou participer à des réjouissances et à des fêtes, vous amuser pendant que votre père porte le deuil, ce seroit une marque d'insensibilité et une indécence coupable. Ne vous écartez en rien des usages auxquels votre pèreparoit attaché ; marquez votre respect et votre déférence en vous y conformant ; même après sa mort , soyez au moins trois ans sans apporter aucun changement à ce qu'il avoit fait ou réglé.

La loi vous donne le droit de faire des remontrances à votre père $ s'il s'écarte en quelque chose d'une conduite sage , il vous donne en cela des exemples que la loi ou la raison vous défendent d'imiter -, mais votre père est homme, il peut devenir fautif; dans ces circonstances délicates, embarrassantes et pénibles pour votre cœur , ayez soin de ne rien dire ni de rien faire qui puisse blesser la piété filiale ; que dans les avis et les remontrances auxquels votre devoir, et l'intérêt que vous portez à votre père, vous obligent, tout paroisse prendre sa source dans l'amour que vous lui devez, et soit accompagné des égards et du respect dont aucune considération ne vous autorise à vous écarter en quoi que ce soit. Faites-vous un point de religion de célébrer les fêtes instituées pour honorer les ancêtres. Votre fidélité à vous acquitter de ce devoir sacré consolera la vieillesse de votre père et de votre mère. Ils se diront avec attendrissement : Si la mort vient trancher

DE LA CHINE. 1 4t>

la trame de nos jours , nous ne mourrons pas tout entiers ; nous survivrons à nous-mêmes dans le coeur de nos enfans. »

Confucius est surtout admirable dans les peintures qu'il nous fait des devoirs de la piété filiale. Il n'en parle qu'avec une sorte d'enthousiasme sacré. « Un fils, nous dit-il , est la chair de la chair , les os des os de ses parens ; il est une portion de leur substance ; c'est leur sang qui coule dans ses veines. Les droits d'un père sur ses enfans dérivent de leur existence même , et , tenant à tout leur être, ne peuvent jamais ni cesser, ni s'affoiblir. Un père est le souverain naturel de son fils, et le fils le sujet naturel de son père.

» La piété filiale est une vertu du cœur, mais elle ne s'y borne pas. Semblable au feu qui répand sa chaleur et sa lumière sur tout ce qui l'environne , la piété filiale se manifeste au -dehors et sur tous les actes extérieurs, dans le maintien, dans les paroles, dans les actions et dans toute la conduite. Plus un enfant bien né aime, et plus il fait éclater son respect. Un fils respectueux est encore plus attentif sur soi-même que ne l'est un courtisan honoré de la familiarité de son prince. Quelque amitié qu'un père et une mère lui témoignent, quelque confiance et quelque liberté qu'ils lui accordent, il ne se permettra pas un geste , une posture , une façon de se tenir et de s'asseoir en leur présence , dont il pût rougir devant un étranger. Nos ancêtres , que nous ne pouvons bien honorer qu'en nous les proposant pour modèles, étoient bien éloignés de s'émanciper et de se donner des libertés dans le secret de la maison domestique. Lors même qu'ils n'étoient pas vus , ils respectoient jusqu'aux meubles de leurs parens, et ils n'auroient pas osé, étant seuls dans la cour , passer par le chemin du milieu , honneur qui étoit réservé au chef de la famille.

» Devoir de reconnoissanec et d'amour : la nature

l5o TABLEAU RELIGIEUX

même apprend la piété filiale aux enfans, avant que la raison leur parle. Ils s'observent, ils se contraignent, ils se gênent pour écarter ce qui déplaît à leurs père et mère, et pourroit les chagriner, leur causer quelque inquiétude. Mais l'amour d'un enfant ira-t-il jamais aussi loin que la tendresse des parens? Que peut faire le fils le plus tendre , qui soit comparable à ce qu'ont fait pour lui les auteurs de sa vie ? Que de peines et de sacrifices n'a-t-il pas coûté à sa mère, même avant que de naitre ! C'étoit pour lui qu'elle avoit soin d'elle-même. L'espérance de le conserver anime son courage au milieu des douleurs de l'enfantement ; il lui déchire les entrailles , il l'environne des horreurs de la mort-, elle s'oublie pour ne s'occuper que de son péril. Les soins qu'exige l'enfance continuent de l'assujettir à des devoirs pénibles et de tous les momens 5 l'amour maternel les change en jouissances. Les cris de son enfant ne blessent point son oreille -, ses importunités sollicitent son cœur, et jamais ne lassent sa patience. S'il pleure, sa main caressante essuie ses larmes , ses baisers le consolent. S'il a faim , elle le nourrit de son lait , sa substance la plus pure. A-t-il froid, elle l'échauffé dans son sein. Le besoin du sommeil se fait-il sentir, elle le berce et l'endort. Estil éveillé, elle l'amuse 5 elle quitte tout, jour et nuit, pour voler auprès de lui. Quelque pauvres que soient un père et une mère, ils vont jusqu'à se priver du nécessaire, à endurer la rigueur des saisons pour procurer des vêtemens commodes à leurs enfans. Ils se nourrissent, eux, d'aliniens grossiers, quelquefois ils sont réduits à souffrir la faim ; et leur amour est ingénieux à trouver des ressources pour leur fournir une nourriture saine et agréable. Combien de fruits et de douceurs n'arrivent dans la maison que pour eux !

.» Un père qui arrive le soir , fatigué du travail de la journée, songe d'abord à son enfant. Ses caresses le délas-

DE LA CHINE. l5l

sent de ses fatigues } il le porte dans, ses bras, et il ne le quitte. que pour le remettre dans les bras de sa mère, qui souffre de s'en voir séparée. Est-il malade , que d'inquiétudes il cause à l'un et à l'autre! Ils soulfrent plus que lui } ils ne sont jamais assez pauvres pour qu'ils ne trouvent pas dans leurs privations de quoi lui procurer les remèdes dont il a besoin. Ils achèteront, s'il le faut, sa guérison aux dépens de leur propre vie. Ajoutez encore les peines que coûte la première éducation de l'homme. Il faut lui apprendre tout : à marcher, à parler, à se soigner luimême. Il faut se saisir des premiers rayons de son intelligence, former son esprit, développer, diriger sa raison, jeter dans son cœur les principes de la vertu, les semences de la sagesse , le préparer au rang qu'il doit occuper dans la société; et, pour en faire un homme, un vrai citoyen, il faut être son premier instituteur. Pour y réussir, les pères et les mères prennent sur leur tranquillité, sur leur fortune, sur leurs habitudes , sur leur santé , sur leurs autres affections , sur leur vie même ; ils se sacrifient de mille manières pour rendre leurs enfans heureux.

» Un ancien l'a dit, dans un excellent ouvrage que les pères eux-mêmes mettent entre les mains de leurs enfans, pour former leur esprit et leur cœur : Les vertus des parens ne sont pour la plupart que l'expression et l'effet du désir qu'ils montrent de donner à la société des enfans dignes d'eux , et qui les fassent honorer par leurs qualités sociales et vertueuses. Que de modestie , de douceur, d'affabilité et de générosité n'inspire pas à un père l'envie de faire des px^oteetcurs , des amis à ses enfans, et de leur gagner la bienveillance du public! Les passions même les plus ardentes, les plus impérieuses, ne tiennent pas à cet égard contre les sollicitations de l'amour paternel. L'empereur Chang-Y avait la bonne foi dele confesser : La crainte de

nuire à mon fils m'a corrige du jeu et du vin, et m'a sauvé mille fois des susceptibilités de ma vanité et des vivacités de ma colère ; je lui dois ma réputation et mes amis , et bien plus encore, je lui dois ma vertu.

» Or, un fils bien né, un fils pour qui le crime et la honte de l'ingratitude seroient l'opprobre et le tourment de sa vie , a toutes les vertus filiales en lui ; la nature les a gravées dans son cœur en caractères ineffaçables. En lisant les saintes maximes du Tien-li au fond de sa conscience , il y lit sans cesse les devoirs de la piété filiale 5 il met sa gloire et son bonheur à s'en acquitter envers ses parens. Sa reconnoissance a toute la sensibilité , toute la délicatesse , tous les empressemens de l'amour. Plus la vieillesse les approche des misères, des besoins, des infirmités, des caprices, des humeurs, des oublis, des absences d'esprit, plus son cœur en est touché et attendri •, il les sert , les soulage, les soigne , les console, les égaie et les amuse, les supporte sans jamais se dégoûter ni se lasser ; toujours plein du souvenir de ce qu'ils ont été pour lui , il s'applique à leur rendre tout ce qu'il a reçu d'eux. Sa fortune, ses soins, sa vie sont leur inaliénable propriété. Le bienfait de la naissance, fut-il leur seul bienfait , ce serait encore un titre suffisant pour leur accorder des droits auxquels l'ingratitude seule pourroit mettre des bornes. C'est par eux qu'il existe , c'est pour eux qu'il doit vivre. La mort elle-même, qui bientôt viendra trancher leurs jours , ne leur fera rien perdre de leurs droits sur sa reconnoissance. Il rendra à leur mémoire les honneurs et le respect qu'il ne peut plus rendre à leur personne. »

La religion, chez les Chinois, vient encore au secours delà nature ; elle en resserre les liens , elle en consacre les droits. Dans la doctrine des livres sacrés, Dieu, qu'ils désignent sous des images symboliques, et les dénominations de Tien ou Chang-Ty, est le principe , le milieu et la fin

de toutes les choses , l'oeil de l'univers , le soleil de l'éternité. Les Chinois , dans leurs prières et leurs sacrifices particuliers , ou dans les cérémonies publiques , et les ministres de la religion dans les discours qu'ils adressent au peuple, le nomment ordinairement le père et la mère de tous les hommes , l'arbitre suprême des destinées , l'Etre éternel d'où tout ce qui existe est sorti , la source de toutes les faveurs que la vertu peut attirer sur les justes, le vengeur sévère de l'infraction des lois , et dont la colère contre les médians n'est jamais plus terrible après leur mort, que parce que sa justice a été plus patiente à leur égard pendant leur vie.

Dieu, principe et source de tout ce qui a vie , est en même temps l'auteur , le chef suprême , le législateur , le premier souverain de la société civile et politique. Ces titres augustes dérivent tous, dans la créance des Chinois , de sa qualité de père et de mère de tous les hommes. Il est sur la terre, par sa puissance infinie, tout ce qu'il est dans le ciel , où il a placé son trône et le siège de son empire sur tout l'univers.

L'action de Dieu dans le gouvernement du monde ne se repose jamais 5 mais la main qui imprime le mouvement et distribue la vie à toute la nature , est cachée aux yeux de l'homme. Pour rendre en quelque sorte son action et sa puissance visibles , Dieu a créé l'autorité paternelle ; il a confié ses droits, l'exercice de son autorité suprême et tous ses pouvoirs à chaque chef de famille. Lisez les livres sacrés des Chinois : chaque famille est une petite monarchie •, le père règne sur tous les membres qui la composent \ il est roi dans l'enceinte de la maison domestique. Son autorité est sacrée 5 elle vient de Dieu, ou plutôt c'est l'autorité de Dieu même qui commande. L'autorité du père est le pouvoir suprême 5 l'obéissance qu'on lui rend est un acte de religion ; elle se rapporte à Dieu qui, à proprement par-

l54 TABLEAU RELIGIEUX

1er, est le seul maître, le seul souverain de l'univers. De cette doctrine dérivent les titres augustes que les livres sacrés donnent au chef de famille. Il est l'image et le représentant de la Divinité, l'œil de sa providence, le ministre de sa justice et de sa bonté , l'interprète de ses volontés , le canal par où arrivent aux siens les faveurs du ciel. À la qualité de maître et de supérieur sur ses enfans , Dieu a voulu ajouter la qualité de pontife. C'est en effet au chef de la famille, au père, et après sa mort au fils aîné qu'appartient exclusivement le droit de présenter à Dieu les vœux de la famille réunie, et d'offrir des sacrifices dans l'intérieur de la maison domestique. Toutes les conséquences de cette doctrine ancienne et primitive des Chinois s'offrent d'elles-mêmes à l'esprit.

Résister aux volontés d'un père c'est résister à Dieu même ; lui manquer de respect , est un outrage fait à la Divinité. Toutes les fautes contre les devoirs de la piété filiale sont une espèce de sacrilège. Les faveurs et les bénédictions du ciel sont le prix de l'obéissance et de la fidélité ; et la malédiction ne manque jamais d'atteindre l'enfant ingrat ou rebelle, et de venger les droits sacrés de l'autorité paternelle , quelquefois même pendant une longue suite de générations.

Il n'est point de peuple qui soit plus attaché à sa religion , plus fidèle à ses traditions anciennes , en général plus superstitieux que le peuple chinois-, mais dans cet empire, les idées superstitieuses , les opinions du fanatisme religieux, tout semble fait de manière a tourner au profit de l'autorité que le père exerce sur les enfans, les serviteurs , les esclaves et sur tous les membres de la famille. Tout encore dans l'éducation, soit privée, soit publique, se rapporte à ce grand objet. C'est la première leçon que donne la mère à ses enfans , et qu'elle enseigne plus efficacement encore, par ses exemples. Les maîtres dans l'enseignement des éco-

DE LA CHINE. l55

1rs, les docteurs delà loi dans leurs livres , les mandarins chargés de l'instruction du peuple, dans les discours qu'ils lui font aux jours que le tribunal des rites a fixés , prennent toujours pour leur texte principal les droits de la paternité et les devoirs de piété filiale. Ils répètent sans cesse que toutes les vertus sont en péril, quand la piété filiale s'affoihlit dans le cœur d'un enfant ; et que tout ce qui porte atteinte à la piété filiale est une calamité publique 5 ils vont jusqu'à dire qu'il vaut mieux faire pleurer cent fois sa femme que de faire soupirer une seule fois sa mère ; et enfin qu'on ne jouit complètement de son coeur que par la piété filiale.

Cette doctrine est la seule qui puisse fixer les vrais principes du gouvernement d'un empire. Si on l'abandonne, les lois portent à faux , l'autorité chancelle , l'état est près de sa ruine. « Le Tien (Dieu) ne verse ses bienfaits que sur les fils reconnoissans et dociles. Un fils tendre et vertueux n'a ni goût ni sentiment à lui. Ce qui plaît à ses parens lui plaît-, ce qui les afflige l'afflige. Son cœur n'est que l'écho du cœur de ses parens. Un souverain n'est grand et ne se couvre de gloire qu'autant qu'il surpasse ses sujets en piété filiale. C'est elle qui le fait aimer de ses sujets, et qui lui donne le sceptre de tous les cœurs. Qui n'aime pas ses parens, haïra l'empereur. L'amour de la patrie expire des plaies qu'a reçues la piété filiale. Elle est le point d'appui de toutes les lois sociales et politiques. Malédiction sur la tête du fils ingrat ou indocile ! Les menaces d'un père sont le tonnerre des familles, elles effraient l'innocence même-, l'indocilité qui les brave est si abominable, qu'elle en inspire encore une plus grande frayeur. »

Nous nous bornons à ce petit nombre de sentences. On en pourroit composer un volume , si on vouloit copier les auteurs des livres sacrés et leurs commentateurs. Le recueil qui les renferme a été publié par l'empereur Kang-

l56 TABLEAU RELIGIEUX

Hi, contemporain de Louis XIV, pour les assemblées du peuple, de chaque mois, soit dans les villes, soit dans les campagnes , assemblées auxquelles président les mandarins ou les anciens , et qui sont instituées depuis une époque très-ancienne , pour servir à l'instruction publique. Ces leçons ne manquent jamais d'être accompagnées du récit des faits miraculeux , des prodiges merveilleux et surnaturels opérés par la Divinité , ou pour exciter la fidélité aux devoirs de la piété filiale, ou pour jeter la terreur dans les âmes de ceux qui seroient tentés dp secouer le joug du pouvoir paternel, ou de violer quelques-uns de ses droits sacrés. « Si vous échappez , dit l'empereur Kang-Hi, à la justice des lois , sachez que vous n'échapperez pas à la vengeance du Tien. » Cet empereur rapporte des exemples de punitions les plus épouvantables, « C'est ainsi , poursuit-il , que seront punis les ingrats qui manquent h la piété filiale : la sévérité de la justice du Tien s'étend aussi loin que son pouvoir. La promptitude de ses chàtimens est effrayante. Oserez -vous désormais nourrir dans votre cœur une seule pensée contre les devoirs que sa loi vous prescrit envers vos pères et vos mères ? Ici le peuple assemblé doit répondre tout d'une voix : Pou-kan, qui veut dire , nous ne l'oserons pas. Oserez- vous désormais faire rien qui lui soit contraire ? Même réponse de l'assemblée : Poukan, nous ne l'oserons pas. »

Le recueil des édits , ordonnances et instructions publiées par Kang-Hi , est divisé en soixante livres. Il y traite de vertu, de science, de politique, d'adoration du Tien, de limitation des ancêtres , des belles-lettres , des moyens de soulager le peuple , de faire un choix parmi les mandarins destinés aux emplois de l'empire , etc. \ et tous ces sujets longuement discutés sont tous rangés sous le titre général : de l'autorité des chefs de famille et de la piété filiale. Partout l'empereur ne se considère que sous les rapports qu'il

DE LA CHINE. 1 5y

a comme père de son empire, et il en déduit tous les devoirs de la royauté.

L'impératrice, sa mère, tomba malade. Nous regrettons que les limites dans lesquelles nous devons nous renfermer nous interdisent de transcrire la longue relation de sa conduite envers elle, des soins qu'il lui rendit, jusqu'à descendre «à toutes les fonctions de garde-malade-, des vœux qu'il fit offrir dans toutes les provinces , pendant sa maladie-, des actes de religion, et des sacrifices solennels qui les accompagnèrent à sa convalescence. Nous ne citerons que ces paroles attendrissantes : « Les inquiétudes de mon amour ne me quittent ni jour ni nuit; le sommeil et la nourriture ne sont plus rien pour moi •, toute ma consolalion est de tourner humblement mes pensées vers le Tien suprême ; les yeux noyés dans mes larmes , je me suis prosterné la face contre terre, et j'ai profondément médité sur tout ce qui pourroit me mériter son assistance divine ; j'ai songé que le plus sûr moyen de fléchir sa colère et d'obtenir les effets de sa clémence et de sa bonté , seroit de me montrer moi-même clément et miséricordieux ; que c'étoit à ce seul prix que le Tien se laisseroit toucher à la vue de mon extrême douleur, et qu'il m'accorderoit la prolongation d'une vie que je n'acheterois pas trop cher aux dépens de ma propre vie. » En conséquence , Kang-Hi se détermina à faire grâce à tous les criminels qui ne sont pas exceptés par la loi des grands pardons. L'empereur finit par dire : Je prie le Tien de bénir mes vœux.

Aux sentimens et aux droits de la nature , à l'empire sacré de la religion, ajoutons les lois de l'empire et les édits de ses souverains. On diroit que la législation chinoise n'est , à proprement parler, qu'un code de famille. Les lois de la Chine ne reconnoissent presque point de bornes à l'étendue de l'autorité des pères sur la famille. Hors le droit de vie et de mort, il n'en est point, de tous ceux qu'un

l58 TABLEAU ItELIGIEl X.

homme peut avoir sur un autre homme, que la loi ne reconnoisse dans l'autorité naturelle d'un chef de famille. Un père peut engager et vendre son fils. Maître absolu de ses biens propres , soit de ceux qu'il a acquis , soit de ceux qu'il a hérités de ses ancêtres, un père a également le droit d'engager , de vendre , de dissiper les biens que son fils a acquis-, bien plus , quelque dette qu'ait contractée le père , à moins que ce ne soit au jeu, parce que dans les mœurs chinoises le jeu lucratif est défendu et ne peut donner aucun droit , un fils est la caution nécessaire de son père-, il est tenu d'acquitter toutes les créances tirées sur lui.

Une bru n'a rien en propre , n'a aucun meuble qui lui soit personnellement affecté ; elle ne peut rien donner , rien prêter de son chef. Lui fait-on un présent en habits, en soieries , en sachets d'odeurs , ou de quelque nature que ce soit, elle peut le recevoir 5 mais elle va aussitôt le présenter à son beau -père et à sa belle-mère ; s'ils l'acceptent, elle s'en réjouit, comme si on lui en faisoit présent une seconde fois ; s'ils le lui rendent , d'abord elle doit s'excuser d'accepter ; s'ils lui en donnent l'ordre, elle les en remercie, et le garde pour le temps où ils pourroient en avoir besoin. Un fîls, du vivant de son père ou de sa mère , n'oseroit disposer de lui-même , ni du char , ni des chevaux dont auroit pu le gratifier le prince.

Tout mariage est nul sans le consentement du père, à quelque âge que soit parvenu le fils. Tout mariage contracté pendant le temps du deuil de la mort d'un père, est nul de plein droit } ou même, lorsque les parens au premier degré sont condamnés à mort , quoique la sentence ne doive pas être exécutée de long -temps. Quelque tendresse et quelque alfeclion qu'ait un fîls pour son épouse , il doit la répudier , la chasser de la maison paternelle et de la sienne , si elle a le malheur de déplaire à son père et à sa mère. JN eût-il au contraire que de la froideur et

de l'antipathie pour elle , si son père et sa mère lui disent : Votre épouse nous sert bien , nous en sommes contens, il doit la traiter en épouse chérie et la garder jusqu'à la mort.

Les testamens des pères sont sacrés ; aucun défaut de formalités n'est admis pour les faire casser, pourvu qu'ils soient authentiques et qu'ils n'aient pas été rétractés.

Les lois criminelles en Chine sont d'une rigueur extrême contre les enfans qui violent les devoirs de la piété filiale. Après le crime de rébellion et de lèse-majesté, il n'en est point qui soit réputé plus atroce que celui de manquer à ses parens. S'il arrive, ce qui est presque sans exemple ou très-rare, qu'un enfant outrage son père, lui dise des injures, lève la main sur lui pour le frapper, si surtout il lui ôte la vie, alors tout l'empire est en mouvement; l'empereur devient juge du coupable. On dépose tous les mandarins de la province, et surtout ceux de la ville où un enfant dénaturé et parricide a été si mal instruit et si mal surveillé. On châtie sévèrement ses proches pour avoir négligé de le corriger, et pour n'avoir pas averti les magistrats de ses mauvaises inclinations. Le coupable est mis en pièces ; on le brûle ; on détruit sa maison jusqu'aux fondemens; celle de ses voisins est rasée; on dresse partout des monumens pour transmettre la mémoire de cet horrible attentat.

H ne peut entrer dans l'esprit d'un Chinois qu'un père puisse étouffer le cri de la nature et soit cruel envers ses enfans, au point de les maltraiter, de les punir grièvement sans qu'ils l'aient mérité ; un père qui accuse son fils, au tribunal d'un mandarin, de manque de respect ou de désobéissance, n'est point obligé d'en apporter de preuves ; le fils passe nécessairement pour coupable -, l'accusation du père suffit pour faire prononcer contre lui les peines de la loi. Au contraire, la loi va jusqu'à défendre aux mandarins de recevoir les accusations d'un fils contre son père.

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Si le fils se plaint de son père , il est regardé comme un monstre. Il est cependant quelques genres de plaintes qui peuvent être écoutées lorsqu'elles sont signées par le grandpère *, mais s'il se trouve quelque fausseté dans le moindre article, le fils est puni de mort. C'est le devoir d'un fils , disent les Chinois, d'obéir et de prendre patience. Eh! de qui soufïVira-t-il , s'il ne peut souffrir de son père ?

Un mandarin sacrifie sa vie pour la défense du peuple, un lettré pour celle des lois , et un fils pour venger son père. Comment doit se comporter un fils vis-à-vis l'ennemi de son père ? « Un fils qui connoît la nature et ses devoirs, répond Confucius , se couche en habits de deuil -, il n'a d'autre chevet que ses armes ; il n'accepte aucun emploi; il ne souffre point que cet homme , ennemi de son père , i'este sur la terre. S'il le rencontre, soit dans le marché, soit au palais , il ne retourne point chez lui pour prendre ses armes , il l'attaque sur-le-champ ; l'ennemi de votre père ne doit pas rester sous le même ciel avec vous ; mettrezvous bas les armes sans avoir vengé sa mort, et pouvez-vous habiter un même royaume avec le meurtrier de l'auteur de votre vie ? »

Quel conseil atroce ! quel devoir barbare! dites-vous : Parmi les maximes et les lois qui viennent d'être rapportées, il en est quelques-unes qui sont contraires à la nature , à la saine morale , et au repos de la société ! Aussi n'avons nous point la pensée de nous faire en tout les apologistes de la législation et des mœurs chinoises, et nous ne nous occupons dans ce moment que d'en tracer le tableau. Il nous semble d'ailleurs qu'il est sage de différer de les soumettre à l'examen et à la censure jusqu'à ce que nous en ayons assez développé les différentes branches , pour mettre chacun en état d'apprécier sainement la véritable cause des abus et des excès qui nous doivent surprendre et choquer à la première vue.

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La piété filiale a toujours été regardée à la Chine comme le point d'appui des lois sociales , et la source de la félicité publique. Parcourez la ebaine des siècles, remontez à la plus haute antiquité ; examinez l'état actuel de la morale publique et de la législation ; lisez le recueil volumineux des lois et des déclarations émanées du trône ; vous verrez que les empereurs de toutes les dynasties , que celle des Tartares, qui depuis un siècle et demi règne sur la Chine, ont toujours mis à la tête des devoirs du souverain l'obligation de maintenir les principes et la doctrine de la piété filiale , soit par des faveurs et des récompenses accordées ta ceux qui s'y sont montrés fidèles , soit par la sévérité des chàtimens contre la violation de ses lois. Les gouverneurs et les chefs des tribunaux , les censeurs de l'empire , les présidens du tribunal des rites , les mandarins préposés à l'instruction publique sont obligés , dans les visites qu'ils font tous les ans dans les provinces ou districts soumis à leur surveillance et à leur juridiction, de prendre, sur ce point capital de leur mission , des informations précises , d'en tenir registre et de les transmettre au tribunal des rites, qui en fait son rapport à l'empereur, en y joignant des instructions particulières et des projets de loi, soit pour réformer les abus qui se seroient introduits, soit pour ranimer le zèle et l'émulation dans le cœur de tous les sujets. Toute la nation sait que le souverain est instruit de tout , et dans les plus grands détails 5 que le compte fidèle qui lui est rendu lui sert de règle dans les diverses promotions aux emplois et aux grandes places de l'empire.

Les empereurs ne manquent jamais de profiter de ce concours de lumières pour publier de nouvelles ordonnances ou rappeler les anciennes , toutes les fois qu'ils le jugent nécessaire. Le vice, qui scandalise par ses excès, reste rarement impuni ; et les exemples éclatans de vertu cl de piété filiale , en fixant les regards du chef de l'em-

pire, éprouvent presque toujours les effets de sa satisfaction. Souvent il publie des déclarations ou adresses des instructions aux provinces , dans lesquels il expose avec force et dignité les principes et les devoirs de l'homme moral, du magistrat et du citoyen. S'il paroit quelque ouvrage excellent sur des points importans de la morale publique , l'empereur a soin de le faire imprimer, et d'en faire distribuer des exemplaires en grand nombre dans les provinces de son empire. La piété filiale est à la Chine , depuis près de trentecinq siècles , ce que fut à Lacédémone l'amour de la liberté, et à Rome l'amour de la patrie. C'est la piété filiale qui a perpétué, de génération en génération, dans ce grand empire, ce respect universel pour l'antiquité, cette beauté de morale , cet ascendant irrésistible de l'autorité légitime, cet esprit public , cette noblesse dans l'administration , enfin ces vertus sociales qui l'ont conservé au milieu des ruines de tous les autres empires. Voilà sans doute, ajoute un de nos savans missionnaires , ce que l'on n'avoit pas soupçonné au-delà des mers. Peut-être même nous accusera-t-on d'exagération , si nous avançons que la piété filiale est encore aujourd'hui à la Chine la vertu de tous les rangs et de tous les états, de tous les sexes et de tous les âges , de l'empereur comme du dernier citoyen ; qu'elle voit le trône à ses pieds, qu'elle préside au conseil et dirige les tribunaux, qu'elle règne dans le temple des sciences, qu'elle triomphe dans les cérémonies religieuses et civiles ; qu'elle donne le ton à la cour , tient le sceptre dans les familles , fait plier toutes les idées , subjugue toutes les passions à la ville comme à la campagne, parce qu'elle tient à tout, qu'elle influe et prévaut sur tout. Un mot qui l'attaqueroit seroit un cri de guerre , souleveroit tous les murmures , seroit un signal d'insurrection : tout l'empire s'éleveroit pour la venger ; le sexe même le plus foible et les enfans affronteroient la mort pour sa querelle.

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Les Tartares , vainqueurs et conquérans de la Chine , pour asseoir leur domination et s'assurer leur conquête , ont été forcés de changer leurs mœurs , de se soumettre aux lois de la piété filiale, d'en adopter les maximes, d'en sanctionner l'autorité et la législation , de la prendre pour règle suprême de leur conduite civile et politique. En un mot, la piété filiale est la vertu nationale des Chinois ; elle est cette force entraînante de l'opinion publique , à laquelle rien ne peut résister ; c'est par elle que la nouvelle dynastie des Tartares manlchoux règne depuis plus d'un siècle, en paix et avec gloire , sur les vastes provinces de leur empire.

Après Confucius, celui des philosophes qui jouit à la Chine de la plus grande réputation , est le célèbre Té-Sieou. Il a eu la modestie de ne se donner que comme le commentateur du Tahio, mais il s'est frayé une route toute nouvelle ; il n'a rien dit que d'après les King , mais il a si bien choisi les textes dont il s'appuie, et les a rangés avec tant d'ordre, il les a assortis si naturellement, développés , liés les uns aux autres avec tant d'art, de clarté et d'énergie , qu'il entraine partout le lecteur et le persuade.

Partout il fonde l'art de régner sur des règles prises dans la nature de l'homme, dans la fin de son être, dans ses devoirs, ses besoins et ses passions. Philosophe profond, il entre dans le cœur de l'homme pour y trouver sa conscience et cette lumière inextinguible qui lui montre le bien et le mal. Il la lui fait voir dans ces instans calmes , où elle parle dans le silence des passions , et répète les mêmes choses à tous les hommes ; il la lui fait entendre encore' dans les remords et la confusion qui suivent le crime, et dans le respect et l'amour qu'inspire la vraie vertu ; partout il la voit comme la règle suprême de l'homme. Ce philosophe discute, examine, compare, arrange les enseignemens instinctifs de la conscience, les pèse au poids de la raison , et les réduit à la piété filiale, à la fidélité au sou-

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verain, à l'amour fraternel, à l'union conjugale et à la tendre amitié. Puis il développe les devoirs respectifs des pères et des enfans , du prince et des sujets , des frères , des époux, des amis. Il dit des choses admirables sur la nature, les qualités, l'excellence de la vertu, et il prouve qu'elle ne peut subsister que dans les principes de la religion , ni reposer que sur un symbole de croyance qui présente une règle de vérité fondée sur les témoignages de la haute antiquité •, d'où il prend occasion d'attaquer l'idolâtrie et le philosophisme , en faisant voir qu'ils sont également fatals à la tranquillité publique , à l'innocence des mœurs et aux progrès des sciences.

Rien n'est si beau , si intéressant que tout ce que Té- Sieou dit , d'après l'antiquité , sur la religion du cœur , le culte qu'il faut rendre au souverain maître , les vœux que le prince doit lui offrir dans les calamités publiques. Tout ce qu'il enseigne à l'empereur sur la fuite des plaisirs , le sommeil de l'indolence , 1 ivresse de la volupté , les profusions du luxe, n'est pas moins admirable. Il montre la nécessité pour le souverain d'étendre ses soins paternels à tous ses sujets , de leur donner une attention continuelle, mais surtout aux grands de son empire et à ses officiers , pour veiller sur eux et les tenir incessamment occupés de leurs devoirs. Jamais les Socrate , les Platon, les Sénèque n'ont parlé si éloquemment sur ces grands sujets.

Pour peu qu'on ait le cœur sensible aux douces émotions de l'amour filial , on ne pourra refuser un juste tribut d'éloges et d'admiration au gouvernement politique d'un peuple immense , qui , sous toutes les dynasties , et depuis plus de trois mille ans , n'a cessé d'attribuer à la pratique de cette vertu les grandes destinées de ses empereurs , le succès de leur administration , la gloire de leur règne et la prospérité publique.

« Les premiers empereurs de la dynastie des Han, dit

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Lu-Chi, avoicnt tout à la fois à consoler les peuples de la perte de l'ancien droit public qu'il étoit impossible de rétablir, à cicatriser les plaies douloureuses et sanglantes d'une longue anarchie , à faire adopter un nouveau corps de lois qui conciliât tous les intérêts , ceux de la nation et ceux de leur trône -, à faire revivre les principes de politique , de morale , de discipline , de probité, d'économie et d'administration ; à ranimer l'agriculture, le commerce, les arts, les ressources pour la guerre -, à élever enfin un nouvel empire sur les ruines dispersées et fumantes de l'ancien ; et tout cela avec une autorité disputée , chancelante , qui , de tous côtés , avoit une foule d'obstacles à surmonter. Quelle position plus délicate, plus critique, plus périlleuse! L'ascendant de la piété filiale , prise pour point d'appui , pour moyen de régénérer les mœurs publiques , d'étouffer les discordes , d'anéantir tous les obstacles, affermit tellement l'autorité des empereurs , qu'ils exécutèrent avec succès tout ce qu'ils entreprirent. »

De tout temps les Chinois ont adoré le Tien (Dieu) sous le nom , si cher à toutes les âmes sensibles , de père et de mère de tous les hommes 5 et les empereurs prenoient à la tête de leurs titres les noms de fils du ciel et de père commun de l'empire. Ou-Tj, un des premiers fondateurs de l'illustre dynastie des Han , fit graver ces deux noms augustes sur son sceptre, et publier dans ses vastes états que, n'ayant d'autre vue et d'autre ambition , en montant sur le trône, que de faire respecter les lois sacrées du ciel et de remplir les devoirs d'un père affectionné pour ses enfans, il rendoit à tous les censeurs de l'empire la plénitude de leurs droits et l'exercice entier de leurs fonctions, avec le pouvoir illimité de seconder ses intentions paternelles par le concours de leurs avis , de leurs lumières et de leur patriotisme -, comme aussi de lui adresser tous les avis qu'ils jugeroient nécessaires à sa gloire et au bien de l'état.

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Sa conduite répondit en tout à l'engagement solennel qu'il prenoit avec le ciel, les censeurs et les peuples de son empire. Il commença par donner à ses sujets l'exemple si touchant et si beau de la piété filiale, par le respect et l'amour qu'il montra pour ses parens , et par les honneurs qu'il décerna à la mémoire de ses ancêtres. Forte de ses propres vertus , sa puissance ne rencontra plus d'obstacles ; les lois de la religion furent remises en vigueur-, l'autorité des parens sur leurs enfans fit de chaque famille particulière une petite monarchie 5 l'éducation nationale prit la législation paternelle pour base principale-de toutes ses instructions -, des distinctions honorables furent accordées aux vieillards ; des secours furent assurés aux pauvres , aux malades, aux orphelins et aux veuves; l'agriculture fut honorée et proclamée le premier des arts , celui qui méritoit le plus la protection de l'empire , et elle fut presque mise au premier rang des vertus nationales. Bientôt l'empire offrit le beau spectacle d'une grande famille qui sembloit n'obéir qu'au sceptre paternel, et la Chine devint plus florissante et plus redoutable aux étrangers qu'elle ne l'avoit jamais été.

Ou-Ty eut, dans la suite des siècles, pour imitateurs tous les grands princes qui illustrèrent le trône de ce vaste empire. La piété filiale est encore aujourd'hui la vertu par excellence des Chinois , le principe et la source des moeurs publiques , de la stabilité du trône , de la grandeur et de la prospérité nationales.

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