‹ Choix des lettres edifiantes ecrites des missions etrangeresChapitre 60 sur 70 · DE L HISTOIRE EN PARTICULIER · texte numérisé non relu

DE L HISTOIRE EN PARTICULIER

Parmi les différentes parties des arts et des sciences qui ont été cultivées à la Chine , l'étude de l'histoire a toujours occupé le premier rang. Cette sage monarchie est peutêtre la seule où le soin de transmettre à la postérité le souvenir des événemens publics ait été regardé comme une fonction de l'état. Ce zèle pour la conservation des monumens historiques a produit chez ce peuple un nombre prodigieux d'écrivains 5 mais, dans cette multitude d'ouvrages qu'ils ont publiés , les Chinois distinguent leurs «rondes Annales , dépôt général où sont consignés, par ordre des temps, tous les faits qui intéressent la monarchie; histoire authentique, rédigée de siècle en siècle, et dont l'autorité est irréfragable à la Chine. Les lettrés de cet empire témoignent pour cette collection précieuse une estime qui tient de la vénération. Instruits des mesures scrupuleuses qui ont été prises sous chaque dynastie pour la confection de cette grande histoire, comme du mérite des savans les plus célèbres qui l'ont successivement continuée-, à portée d'ailleurs de connoitre la critique sévère qui dirige le tribunal de l'histoire dans l'examen de tout ce qu'il approuve, ces lettrés croiroient insulter à la raison, et se voir forcés de rejeter tout principe de certitude historique , s'ils formoient quelques doutes sur la véracité de ces Annales. {Voyez M. l'abbé Grosier, discours préliminaire, pag. 22. )

Pour donner à ces historiographes de l'empire les moyens de remplir avec fidélité les obligations de leur emploi , on les a divisés en deux classes. L'une est chargée décrire ce qui concerne les événemens publics -, l'autre a soin de recueillir ce qui se dit dans l'intérieur du palais , les actions et les discours de l'empereur , de ses ministres et de ses officiers. Ces historiographes écrivent sur une feuille volante qu'ils jettent dans un bureau r par une ouverture faite exprès ; et , afin que la crainte et l'espérance n'y influent en rien , ce bureau ne s'ouvre que quand la famille régnante perd le trône , et qu'une autre famille lui succède. Jusque-là le secret est inviolable , et on ne pourroit y manquer sans s'exposer au danger de perdre la vie.

Un empereur de la dynastie des Tang demanda au président du tribunal de Fhistoire s'il lui étoit permis de voir ce qu'il avoit écrit de lui dans ses mémoires.

« Prince, répondit le président, on écrit les bonnes et les mauvaises actions des princes , jusqu'à leurs paroles louables ou répréhensibles. Cette sévérité eourageuse est Fattribut essentiel de l'histoire. C'est par-là qu'elle peut servir de frein aux passions des princes et des grands. Aucun empereur, jusqu'ici, n'a jamais vu ce qu'on écrivoit de lui. »

« Eh quoi ! dit l'empereur , si je venois à commettre quelque mauvaise action, est-ce que vous l'écririez aussi? » «tPrince, répond le président, j'en serois pénétré de douleur, mais jamais je n'oseroi s y manquer. »

« Si Tchou-Soui-Léang , tout président qu'il est du tribunal, étoit capable de dissimuler la vérité, dit alors un des membres qui étoit présent, ses collègues s'éleveroient avec l'intrépidité du courage contre sa prévarication. » «Bien plus, ajouta le président lui-même , la question que m'a faite votre majesté, et la conversation que je viens

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d'avoir avec elle , seront infailliblement consignées dans nos mémoires. »

Pourroit-on, sans une sévérité de critique ridicule , refuser aux mémoires des écrivains de cette trempe le plus haut degré d'authenticité ? (Voyez M. Deshauterayes , préface, pag. 6.)

Des divers genres de littérature.

La Chine , n'ayant pu profiter des chefs-d'oeuvre des autres nations , ne s'est point asservie à leurs méthodes, et elle a conservé dans sa littérature un ton et un goût qui lui sont propres. Avant qu'il y eût des Pindare et des Horace, on avoit déjà dans le Chi-King des élégies, des odes , des satires , assez bien faits pour plaire aux Européens les plus délicats.

L'Europe nomma les siècles d'Alexandre , d'Auguste , de Léon X et de Louis XIV , comme les plus glorieux aux lettres ; la Chine nomme les dynasties des Tcheou , des H an , des Tang , des Song et des Ming ; celle des Tcheou lui a donné les plus célèbres écrivains, et la brillante école de Confucius. Les Han ont recueilli et commenté tout ce qui avoit échappé à la persécution des Tsing-chihoang. La dynastie des Tang a ouvert la carrière des beaux-arts , et porté la poésie au plus haut degré où elle puisse parvenir. Celle des Song a répandu sur tout un goût de système , qui a substitué la physique spéculative à celle des faits et des observations , obscurci l'histoire , maniéré l'éloquence , fondé le style ; mais elle a appris à approfondir les choses , à les analyser , à les apprécier , à voir les conséquences dans leurs principes , et à demander plus de raisons que de raisonnemens. Les Ming , plus sages , ont pris les anciens pour modèles et les ont presque égalés ; ils ont profité des fautes des Song pour les éviter , et de

leur méthode pour perfectionner les sciences et la littérature. L'érudition la plus exquise, la critique, le bon goût et la pureté du style, caractérisent la plupart des grands ouvrages qu'ils ont laissé. Les Tsing , qui sont aujourd'hui sur le trône , ont eu la politique de faire faire de magnifiques éditions des ouvrages les plus estimés , et la sagesse d'y insérer à propos des additions et des corrections , sans toucher au texte original.

Il suffit à la Chine que le plan d'un ouvrage soit intéressant et bien entendu , pour assurer la réputation de son auteur. Chaque génération se fait gloire d'en perfectionner l'exécution. On ne compte pas les années pour ces sortes d'entreprises littéraires , et tous les savans s'empressent d'y contribuer. Peut-être n'avons-nous en Europe aucun ouvrage d'érudition , de science et de critique , aussi complet en son genre , et où il règne tant de modestie et d'impartialité que dans la plupart de ceux qui ont paru sous cette dynastie. Il est facile d'en trouver la vraie cause. Tous ceux qui travaillent à ces sortes d'ouvrages , le font par ordre de l'empereur. Les auteurs sont caution les uns pour les autres; il seroit honteux et dangereux même de se tromper en travaillant sous de tels auspices. Ajoutez que, pour l'ordinaire , les écrivains qui sont choisis par la cour sont les premiers lettrés de l'empire , qu'ils sont en assez grand nombre pour faire des recherches, et à portée de donner à leur travail la perfection dont il est susceptible, puisque toutes les bibliothèques de la cour leur sont ouvertes, et qu'en ne les gênant pas pour le temps, il leur est aisé de ne laisser rien passer que la balance de la critique à la main.

Dès la dynastie des Leang, on comptoit trois cent soixante et dix mille volumes dans la bibliothèque impériale. Il s'est perdu bien des livres depuis 5 mais combien d'autres ont été faits ! Ceux de la dynastie des Song formeroienl seuls

une bibliothèque immense. Une seule collection, imprimée en planches de cuivre sous le règne précédent , contient plus de six mille volumes. Comme dans les grandes révolutions, la capitale et les palais des empereurs sont les plus exposés à la licence des guerres , on a eu de tout temps la sage politique de déposer des exemplaires des livres les plus rares, dans les monastères des bonzes, bâtis dans la solitude des montagnes.

Les Chinois ont leur Pline , leur Linnée , leur Lacépède, leur Jussieu , leur Buffon. Le grand Herbier attribué à Chùi- Nou g , et surtout le Chan-Hai-King , qui traite de l'histoire naturelle , va presque de pair avec les King pour le style ; ses descriptions sont d'un vrai , d'un naturel et d'un pittoresque qui enchante. Quel dommage qu'un grand nombre de ces descriptions roulent sur des singularités, et quelques-unes sur des monstres faits presque d'imagination , et qui n'offrent aucune utilité pour l'histoire de la véritable nature ! Ce qu'on ne verroit pas sans un grand intérêt en Europe , ce seroit la suite historique des phénomènes, comètes, tremblemens de terre, sécheresses , grandes pluies , chaleurs extrêmes , froids excessifs, maladies épidémiques , etc. , que l'on trouve dans lei grandes annales, pour plus de deux mille ans.

Combien d'observations curieuses et utiles ne pourroiton pas faire sur les vertus qu'on attribue, à la Chine, aux plantes qui lui sont communes avec l'Europe ! Le grand Herbier, en deux cent soixante volumes, est rempli de détails et d'observations sur les trois règnes de la nature , qui appelleroient l'attention des physiciens et des médecins. On y découvriroit les moyens de faire usage des remèdes simples et d'une pi'éparalion facile que le Créateur a placés autour de nous, et d'aider la nature d'une manière plus salutaire et moins dispendieuse.

Les Chinois étendent les règles de l'éloquence à tous les

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genres d'écrire. Les préceptes de leur rhétorique sur tous les ouvrages qui tiennent à la littérature et au gouvernement, sont clairs, précis, naturels, assortis et de fort bon goût. Ils enseignent le ton, le style et la diction qui conviennent à un commentaire, à un dialogue , à des pensées détachées , à un mémoire , à une préface , à des raisonnemens philosophiques, à une dissertation, etc. ; les préceptes sont toujours accompagnés de remarques critiques et d'exemples tirés des chefs-d'œuvre et des grands maîtres de l'art.

Tout ce qui a trait à la diction , les cinq parties du discours , les lieux oratoires , y sont traités d'après des idées qui pourroient au moins étendre les nôtres. Le laconisme, ou l'art de dire beaucoup de choses en peu de mois, est le caractère particulier des écrivains chinois. L'esprit d'analyse s'y fait sentir dans toute sa force , et il s'y montre en tout sans sécheresse , et sans nuire à l'élévation des pensées et au pathétique du sentiment. C'est l'art de l'analyse , disent les philosophes chinois , qui prépare les conceptions du génie , lui ouvre la carrière de l'éloquence , lui découvre des vues nouvelles, lui fait pressentir les grandes idées ; et lorsqu'il s'agit de les mettre en oeuvre , c'est l'analyse qui , sans cesse à ses côtés , le guide , le dirige , arrête sa fougue trop impétueuse , le ramène au vrai et au ton de la nature , qui n'est jamais plus sublime dans ses pensées que quand elle est plus réservée et plus simple dans ses expressions.

C'est dans l'art d'analyser ses idées que consiste la philosophie de l'éloquence. Celui qui le possède saura comment il faut s'y prendre pour entamer un sujet , en saisir le vrai point de vue, y assortir les raisonnemens et les preuves , manier avec avantage les citations et les autorités , les exemples, les comparaisons, les figures de l'éloquence, et la vivacité, la netteté, la précision du dialogue ; il ap-

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prend à établir dans l'ensemble du discours des centres d'unité , à y ramener souvent les idées principales et accessoires, à les rapprocher, les lier, les serrer, les étendre et les développer, selon la fin que l'orateur doit se proposer.

Au talent de l'analyse joignez le sentiment du beau et du vrai ; c'est le tact du génie , la source du goût dans tous les genres de littérature ; on l'acquiert et on le perfectionne par l'étude et l'imitation de la belle nature. Il vous apprendra à éviter, à rejeter, à haïr tout ce qui est populaire et trivial , grossier et négligé, foible et lâche, vide et mal digéré, décousu et détaché, disparate et mal assorti, mignard et affecté, insipide et froid, obscur, équivoque, embrouillé, trop tiré enfin et trop alambiqué. Le. goût, puisé dans ses véritables sources , vous apprendra pardessus tout à connoitre et à observer scrupuleusement les égards et les convenances qu'on ne blesse jamais sans faire tort à la vérité et à soi-même.

Craignez presque autant de plaire à la multitude que de déplaire à un petit nombre de savans honnêtes et vertueux, les seuls dont vous deviez rechercher les suffrages , si vous entendez bien les intérêts de votre propre gloire. Rarement la réputation d'un ouvrage qui attaque les mœurs, les gouvernemens, la religion nationale, les opinions anciennes et respectées, survit à son auteur. Presque toujours le ton de la satire et de la causticité prouve autant un esprit faux qu'un mauvais cœur. Voulez-vous faire impression et persuader , cherchez à revêtir la vérité de tout ce qui peut la rendre attrayante ; pour qu'elle soit goûtée , il faut se faire estimer et aimer de ceux à qui on la dit. Ce n'en est pas le moyen que de la proposer sous une forme choquante et odieuse ; on passe aisément de la haine contre le censeur à l'aversion et au dégoût contre la vérité même. C'est surtout à la Chine que la réputation d'homme honnête , délicat 1. 16

et vertueux , est regardée comme la première qualité d'un écrivain, et la preuve qu'il a le goût de la belle littérature. Il seroit trop long d'entrer dans les détails sur les règles de l'art oratoire. C'est assez pour notre objet que de présenter une légère notice des principales espèces de la vraie et de la fausse éloquence , dont parlent les auteurs chinois qui ont écrit sur la rhétorique. Voici d'abord la peinture des vices que l'on n'a pas moins à reprocher à une certaine classe de nos écrivains d'Europe qu'aux rhéteurs chinois.

Eloquence foible et languissante , qui succombe sous le poids de son sujet, et ne fait que de vains efforts pour en soutenir la majesté. Éloquence creuse et vide , qui supplée aux choses par les saillies de l'esprit et les éclairs éblouissans de la diction ; squelette magnifiquement paré, que des ressorts étrangers font mouvoir. Eloquence d'illusion et d'artifice , qui donne le change , en détournant l'attention et en séduisant le cœur par un pathétique attendrissant. Eloquence de singularité et d'étonnement , qui contredit les idées reçues , et séduit par l'appât de découvertes inattendues. Eloquence de métaphysique et de subtilité, qui se tient toujours dans les nues, et en impose aux simples à force de leur dire des choses inintelligibles. Eloquence superficielle et éblouissante ; elle paroît revêtue de lumière et n'éclaire pas -, c'est une vaine perspective qui trompe les premiers regards , et n'est faite que pour l'illusion de la surprise -, ou bien volage et folâtre , elle erre négligemment sur la surface des objets, et cherche plus à amuser l'imagination qu'à convaincre l'esprit ; ou bien encore ingénieuse et pétillante , elle fatigue l'attention à force de saillies amusantes, de jolies réflexions, de pensées fines, de raisonnemens subtils, de maximes épigrammatiques et de phrases perlées 5 quelquefois aussi , éloquence mystérieuse et raffinée, qui s'enveloppe d'une gaze légère, ne se laisse voir qu'à demi, attire et plait à force de piquer la curiosité, et

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d'exercer agréablement la sagacité de l'esprit ; enfin, éloquence molle et délicate, légère et badine; on reconnoît à ces traits celle des lettrés oisifs , qui s'égaient à traiter des sujets frivoles , et à les embellir de tout ce que les pensées , la diction et l'harmonie ont de plus brillant, de plus spirituel et de plus délicat-, c'est l'onde claire d'un ruisseau qui serpente au milieu des Heurs ; c'est un bijou de peu d'importance , mais d'un travail exquis.

Ce portrait rappelle à l'esprit celui que nous a tracé de la comédie du Méchant l'auteur des cinq Années littéraires. « Je ne me rappelle pas , dit le critique, avoir jamais vu ni lu de pièce plus élégamment, plus continuement mieux écrite, plus ornée de jolis portraits , d'épigrammes, de saillies, d'éclairs d'imagination, et de toute l'artillerie légère de l'esprit de détail ; et quels vers! quelle aisance ! quelle douceur ! quelle précision ! quelle tournure et quelle abondance d'heureux tours ! Ovide ne me paroît point plus riche ni plus varié. Mais, en bonue foi, est-ce là une comédie? » Question qui, sous le rapport de l'éloquence, s'applique d'elle-même au sujet des caractères que l'auteur chinois donne aux diverses sortes d'éloquence que nous venons de décrire d'après lui . On s'attend bien qu'il ne sera pas moins fécond et moins précis, pour nous tracer la peinture de la vraie et solide éloquence. Laissons -le parler lui-même :

« Pleine de grandeur et de majesté, et rivale des King, nos livres sacrés, nous dit cet habile critique, la vraie éloquence s'élève jusqu'à leur sublime par la force du génie, et les égale sans les copier. Eloquence de profondeur et d'énergie, qui commande et appelle les réflexions, par l'étendue, l'intérêt, la force et la majesté des vérités qu'elle montre moins qu'elle ne les fait découvrir ; vivacité et coloris des images , douceur des sentimens , brillant des figures, délicatesse des termes, formes simples et toujours

naturelles, elle met tout à profit pour se parer avec goût , et gagner tous les suffrages «à la vérité.

» Abondante et rapide dans son cours , cette éloquence étale ses raisons, multiplie ses autorités, accumule ses preuves, prodigue les sentimens avec une espèce de luxe et de profusion qui subjugue le coeur : c'est l'éloquence consacrée au culte de la religion -, c'est encore celle des hommes d'état. Sérieuse, grave, décente, naturelle et modeste, elle ne court point après le vain appareil de l'art ; elle emploie des raisons lumineuses, des argumens pressans qu'elle tire des sentimens patriotiques. Les réflexions des sages, les lois de l'état, les prévoyances fondées sur les causes et la liaison des événemens , le zèle du bien public , le désir de la vraie gloire, la fidélité aux souverains, la beauté de la morale, les rapports de l'homme avec l'Etre suprême, l'amour et l'héroïsme de la vertu ; voilà les grands ressorts qu'elle fait mouvoir : elle les manie avec tant d'habileté qu'elle calme, assoupit et enchaîne les passions , qu'elle dissipe les préjugés qui obscurcissent la raison , réveille l'indolence , décide la timidité , entraîne les suffrages , dicte les résolutions ; c'est la véhémence et la rapidité d'un torrent qui pousse ses flots contre tout ce qui lui fait obstacle, jusqu'à ce qu'il l'ait franchi ou renversé. »

De la rhétorique passons à l'art poétique. La poésie chinoise , sans le secours de la mythologie quelle ignore , n'en arrive pas moins au grand et au sublime , au tendre et au pathétique , au gracieux et au délicat , selon que le sujet l'y appelle-, elle supplée aux machines et aux décorations de la fable, par l'élévation des pensées, l'impétuosité de l'enthousiasme, la pompe des expressions, l'harmonie de la cadence , la régularité des rimes , l'éclat et la continuité des images. Les poètes chinois trouvent dans le génie de leur langue un fonds de beauté et de richesses qu'on chercheroit en vain dans nos langues d'Europe.

Tout peut être chez eux métaphore , image et allégorie : citons quelques exemples. L'aigle se nomme l'hôte des nues ; la tête , le sanctuaire de la raison ; l'envie , l'ivresse du coeur ; l'estomac , le laboratoire des alimens -, les yeux , les perles brillantes et animées ; un époux et une épouse , l'unité dame dans deux corps différens } le peuple de Dieu , pour dire les veuves , les orphelins , les pauvres, etc.

La langue chinoise a des mots caractéristiques pour chaque chose , et pour exprimer les diverses modifications et les manières d'être sous lesquelles elle peut s'offrir à l'esprit. Elle donne à tout ce qu'elle énonce un nom approprié, qui en présente l'image et le caractère distinctif. Quand la pensée veut s'élever aux objets intellectuels, par exemple, aux modifications de notre àme , telles que les gradations des sentimens , les crises des passions , leur caractère moral, les impressions de la haine, de l'envie, de l'amour, celles que produit la beauté de la vertu , la tendre compassion , la bienfaisante pitié, l'humanité généreuse, ou les vices opposés , le Chinois étonne par la variété de ses expressions 5 la métaphysique du cœur la plus déliée n'a ni précisions , ni restrictions , ni distractions , qu'il ne rende par un monosyllabe , avec clarté et sans effort.

Comme les mots chinois sont tous monosyllabiques, les phrases sont plus courtes , proportion gardée , que celles du français et du latin -, cependant il faut ménager des repos et des transitions. C'est un grand art pour les Chinois que d'arranger les mots de manière que l'harmonie ne prenne rien sur la clarté-, harmonie si nécessaire , que sans elle on ne peut rien dire ni entendre qu'avec le plus grand dégoût. Dans la poésie , on pousse la délicatesse encore plus loin ; il faut que tous les mots donnent des sons cadencés , pleins et harmonieux. Quand le sujet le permet , il faut viser à l'harmonie imitative. Les vers n'admettent

que les mots dont les caractères sont plus énergiques , plus pittoresques et plus sonores. Chaque vers ne peut avoir qu'un certain nombre de mots , qui tous doivent être rangés selon les règles de la quantité , et terminés par une rime. Les strophes sont composées de plus ou moins de vers ; mais elles doivent se correspondre dans l'arrangement des rimes , et dans le développement du sujet.

Quant à ce qui fait l'essence et la beauté de la poésie , il seroit facile de rapprocher la poétique chinoise de celles d'Horace et de Boileau. Pour qu'un poëme atteigne le point de beauté dont il est susceptible , dit le livre Miiig-tehoiig, il faut que le sujet en soit intéressant, que le ton du génie y domine , et s'y soutienne par les grâces . le brillant et le sublime de la diction. Le poète doit parcourir d'un vol rapide la plus haute sphère de la philosophie , sans s'écarter jamais des sentiers étroits de la vérité, ni s'y arrêter pesamment. Il faut débuter avec noblesse , peindre tout ce qu'on dit , laisser entrevoir ce qu'on néglige , ramener tout au but, et y arriver en volant.

La poésie parle le langage des passions , du sentiment , de la raison 5 mais , en prêtant sa voix aux hommes , elle doit prendre le ton de l'âge , du rang , du sexe , et toujours se transformer , s'identifier dans son sujet, à condition toutefois qu'en devenant l'organe des personnages qu'elle met en scène , elle ne représentera jamais la vertu que sous les couleurs qui peuvent lui gagner les cœurs , et le vice sous les traits qui le rendent haïssable et odieux. Un prince, grand oncle de l'empereur régnant , avoit écrit des vers un peu trop libres sur un éventail ; l'empereur son neveu le sut , vit les vers , et ordonna qu'on en fit lecture aux princes de son sang , toutes les fois qu'ils seroient assemblés au palais , et qu'on leur dît qu'ils avoient été faits par son oncle. Ce ne fut qu'après bien des lectures qu'il fit grâce au prince de cette humiliante leçon.

Venons aux citations -, c'est le moyen le plus sûr de faire concevoir une juste idée de la littérature des Chinois.

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