MORCEAUX CHOISIS DE POÉSIE CHINOISE
Plaintes d'une épouse légitime répudiée.
Semblables à deux nuages qui se sont unis au haut des airs , et que les plus violens orages ne sauroient séparer , nous étions liés l'un à l'autre par un éternel hymen , nous ne devions plus faire qu'un cœur. La moindre pensée de colère et de dégoût eût été un crime ; et toi , ■ tel que celui qui arrache les herbes et laisse la racine , tu me bannis de ta maison , comme si , infidèle à ma gloire et à ma vertu, je n'étois plus digne d'être ton épouse, et pouvois cesser de l'être. Regarde le ciel, et juge-toi. Hélas! que je m'éloigne avec peine ! Mon coeur m'entraîne vers la maison que j'ai quittée. L'ingrat! il ne m'a accompagnée que quelques pas , il m'a laissée à la porte \ il trouvoit doux de me quitter.
Tu adores donc le nouvel objet de tes feux adultères , et vous êtes déjà comme un frère et une sœur qui se sont vus dès leur enfance ! Va ! ton infidélité souillera un jour ton nouvel hymen , et en empoisonnera les douceurs. O ciel ! cet hymen, tu le célèbres avec joie. Je suis devenue vile à tes yeux , tu ne veux plus de moi ; et moi , je ne voudrai plus de tes repentirs. Quelles ne furent pas mes peines sur le fleuve rapide où je voguois avec toi ! A quels travaux ne me suis-je pas dévouée pour les intérêts de ta maison ! Je me sacrifiois pour te rendre heureux. Tous les cœurs qui sont venus vers toi , c'est moi qui les ai attirés ; et tu ne peux plus m'aimer , tu me hais même , tu me méprises , et tu m'oublies ! Ainsi donc, c'est la fortune que tu aimois dans ton épouse , et j'ai perdu tous mes charmes dès que
je t'ai rendu heureux. Que de douceurs et de félicités je préparois à notre vieillesse ! Une autre t'en dédommagera , et je languirai dans l'opprobre et la douleur. Hélas ! que tes derniers regards étoient terribles ! ils ne respiroient que la haine et la fureur. Mes maux sont sans remède ; il s'offense de ma tendresse , et rougit de mes bienfaits.
La jeune veuve*
Une barque lancée à l'eau ne remonte plus sur le rivage. Mes cheveux, autrefois flottans sur mon front , furent coupés ou relevés sur ma tète ; j'appartiens à l'époux qui reçut ma foi; je la lui garderai jusqu'au tombeau. O ma mère ! ma mère ! pourquoi prétendre vous prévaloir de vos droits ? Mon cœur les révère, et compare vos bienfaits à ceux du Tien; mais ce cœur est incapable d'une lâche infidélité.
Une barque lancée à l'eau ne remonte plus vers le rivage. Mes sermens m'ont donnée à mon époux , j e lui serai fidèle jusqu'à ma mort. O ma mère! ma mère! pourquoi vous prévaloir de vos droits? Mon cœur en est touché, et compare vos bienfaits à ceux du Tien ; mais ce cœur ne se souillera jamais d'un parjure.
Sur une calamité publique .
Ainsi donc le roi du ciel n'écoute plus sa clémence ; il désole la terre par la famine et la peste : la pâle mort remplit tout l'empire de deuil et de larmes. O colère! ô vengeance terrible ! le ciel ne choisit plus ses victimes , il frappe partout à coups redoublés. On ne voit que des morts, on n'entend que des mourans. Il est juste, il est juste; point de miséricorde pour des coupables ; qu'ils périssent. Mais les innocens auront-ils le même sort ? Les enfans, pendus à la mamelle desséchée de leurs mères languis-
santés , expireront-ils de douleur ? Pleurons , soupirons , gémissons ; que tout retentisse des cris de notre repentir. O père ! ô père ! notre ingratitude et notre malice ont vaincu ta miséricorde et ta bonté! Mais, que vois -je! le sang coule de toutes parts ; on assassine ceux que la famine a épargnés; époux, parens, enfans, amis, tout le monde se craint et s'évite. On passe à travers les cadavres pour courir à des festins. Tremblez , impies , tremblez ! la mort entre dans votre sein avec l'air que vous respirez. Ces yeux , pleins d'adultères et d'incestes , vont se fermer pour jamais. Déjà, etc.
Le fils affligé.
Semblable aux tiges brillantes qui font la gloire et la conservation de la racine qui les a produites, je serai, me disois-je, la joie et le soutien de mes parens. Vaines espérances d'un cœur sensible et reconnoissant ! je ne suis plus que comme ces rejetons stériles qui épuisent la racine qui les a nourris , et lui donnent la mort en se séchant. Mon père et ma mère sont dans le besoin , et je ne puis les aider d'aucun secours. Hélas ! leur vieillesse affligée ne recueillera donc aucun fruit des peines et des travaux que j'ai coûtés à leur amour!... Plus une urne est précieuse et sculptée avec art , plus le vase informe et grossier qui figure avec elle dépare sa beauté. La honte d'un fils est l'opprobre de ses parens. Hélas! les âmes les moins nobles préfèrent la mort à une vie sans honneur.
Comment ne succomberois-je pas, moi, à l'accablante pensée que je suis comme sans père et sans mère, puisqu'ils ne peuvent pas même penser à leur fils sans rougir ? S'il est affreux de m'abandonner à mon désespoir, il l'est encore plus de lutter contre lui.
O mon père! vous êtes le cher auteur de mes jours. O ma mère ! ce sont vos tendres soins qui me les ont consci-
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vés. Vos bras furent mon premier berceau; j'y trouvois vos mamelles pour m'allaiter, vos vêtemens pour me couvrir , votre sein pour m'échauffer , vos baisers pour me consoler, et vos caresses pour me réjouir; vous ne m'en tiriez que pour me reprendre avec plus d'empressement. O mon père ! ô ma mère ! vos bienfaits surpassent en nombre celui des étoiles; ils sont plus immenses que les cieux, et toute l'impétuosité de ma reconnoissance ne sert qu'à m'accablerdu sentiment de ma misère...
La grande montagne de Nanchcm élève jusqu'aux cieux son sommet superbe ; un zéphir continuel y porte la fraîcheur et l'abondance ; tout le monde y regorge de biens. Pourquoi suis-je le seul à être accablé d'un déluge de maux? Pourquoi suis-je le seul à me noyer dans mes larmes ? Leur source ne tarira-t-elle jamais?... O montagne àeNanchanl que ta vue irrite ma douleur et aigrit mon désespoir ! Ton élévation étonne mes regards : chaque saison te prodigue de nouveaux agrémens et te comble de richesses : tous ceux qui t'habitent jouissent à leur gré des douceurs de la vie. Pourquoi faut-il que nul espoir ne suspendent mes soupirs? Hélas! je suis le seul fils dans l'univers qui ne puisse rendre aucun soin à la vieillesse de ses parens.
Le Frère.
Aucun arbre ne peut être comparé au Tchang-Ti , que le printemps a couronné de mille fleurs. Aucun homme ne peut être comparé à un frère. Un frère pleure la mort de son frère avec les larmes d'une vraie douleur. Son corps fùt-il suspendu sur un abîme, à la pointe d'un rocher, ou enfoncé dans l'eau infectée d'un gouffre , il lui procurera un tombeau. La tourterelle gémit seule dans le silence des bois ; mais moi, dans mon affliction , j'ai un frère qui la partage ; l'ami le plus tendre ne cherche qu'à con-
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soler ma peine 5 mon frère la sent comme moi , c'est la sienne. Le frémissement de la colère peut bien se glisser dans notre demeure , et flétrir mon coeur de son souffle empoisonné 5 mais sitôt que le péril en approche , mon frère me fait un abri de son corps. Quelle joie pour lui de me voir délivré ! Quel plaisir de me voir heureux !
On partage son bonheur avec ses parens, la présence d'un frère l'augmente -, les fêtes les plus agréables sont celles où je vois le mien : le festin le plus délicieux est celui où il est assis à mes côtés -, sa présence épanouit mon âme, je la verse tout entière daus son sein. L'amitié fraternelle a toutes les tendresses de l'amour. Une épouse aimable et vertueuse vous comble des douceurs de l'hymen -, des enfans dignes de vous comblent vos désirs; voulez -vous assurer votre bonheur, que l'amitié fraternelle le cimente-, elle est dans les familles comme le kin et le ché dans les concerts , où ils soutiennent et embellissent toutes les voix. O amitié fraternelle ! heureuses les familles où tu règnes ! tes charmes y attirent toutes les vertus , et en éloignent tous les vices.
Une nation se peint dans tout. La Chine a plus de pièces de poésie sur la piété filiale , l'amour conjugal et l'amitié fraternelle, l'union des familles, les malheurs de la patrie, etc., que toutes les nations savantes d'au-delà des mers.
Vaudeville sur l appartement des femmes .
En vain l'appartement des femmes est inaccessible aux regards du public ; si le désordre y entre, le bruit s'en répand au loin avec rapidité ; c'est un incendie 5 ceux qui ne sont pas à portée devoir la flamme en aperçoivent la fumée.
Le travail est le gardien de l'innocence des femmes. Ne leur laissez pas le temps d'être oisives ; qu'elles soient toute
Tannée les premières vêtues , et les dernières à se déshabiller.
Une fille doit être aussi près de sa mère que son ombre. Les soins raffinés de la parure, le goût des nouvelles et les lectures frivoles, sont d'autant plus funestes à la jeunesse, qu'elle s'y livre avec plus d'ardeur.
La modestie et le silence , la douceur et la timidité , sont la vraie parure de la beauté d'une jeune femme-, la docilité et la patience , l'amour du travail et de la solitude , son respect pour ses parens , et son amitié pour ses frères , décident de sa réputation.
Les roses de ses lèvres et les lis de son teint ont beau effacer l'éclat de l'aurore et du printemps ; si le feu de la colère monte dans ses yeux et les allume, il n'en reste plus rien -, et ses paroles eussent-elles la douceur du miel , la jalousie aigrira jusqu'au sonde sa voix.
Que de combats et d'assauts ne livre pas l'amour-propre à une jeune femme, lorsqu'il s'agit de courber la tête sous une belle-mère , ou de céder le pas à une belle-sœur ! mais qu'il est doux , qu'il est flatteur de se voir aimée de tout le monde!
Rien n'est vil dans l'intérieur du domestique pour une femme sage -, la navette et l'aiguille n'occupent que ses loisirs -, la propreté de la maison est l'ouvrage de ses soins , et elle se fait gloire soit de servir un malade, soit de préparer le repas.
Elle ne se refuse à rien , elle se prête à tout. Autant elle aime à demander conseil , autant elle est timide à en donner. Sa bouche est toujours fermée pour tout ce qui diminue la gloire des autres , comme sur ce qui peut augmenter la sienne.
Son front sait s'épanouir , elle sourit et s'égaie à propos; mais , lors même qu'elle est le plus livrée à la joie , sa voix fait peu de bruit. Celle d'une jeune fille doit encore
en faire moins. Parler trop liant , ce seroit mal parler pour elle.
Les perles et les pierreries , la soie et l'or dont elle se pare avec tant d'étude , sont un vernis transparent qui fait mieux paroître tous ses défauts. Tous les siècles l'ont dit au nôtre : la sagesse et la vertu sont la plus touchante parure du sexe.
On devine ce que sera une fille dans la maison de son époux , en voyant ce qu'elle est dans celle de ses parens. Aimer ses belles-sœurs , et s'en faire aimer , est sa grande louange 5 si elle ne la mérite pas , on ne peut lui en donner aucune.
Un regard fier et impérieux décèle un grand orgueil dans une jeune personne. Plus elle veut montrer d'esprit, en relevant les défauts et les torts des autres , plus elle révèle le secret de son mauvais coeur.
Le bel espoir pour une famille , qu'une jeune fille qui a des lèvres de carmin et des joues de fard ! Plus elle ressemble à une idole , moins elle aura d'adorateurs.
Si elle rit avant de parler, si elle marche mollement, si elle se donne des airs étudiés , qu'elle se destine au théâtre 5 qui en voudroit pour servir la vieillesse d'un père et d'une mère ? etc.
Les plus belles fleurs sont dans les parterres, et les plantes les plus utiles dans les champs. On a la pompe et le cérémonial de la piété filiale à la cour 5 mais c'est chez les particuliers qu'on en trouve les soins et les sentimens. Les joies de la piété filiale sont les seules qui ne s'usent pas ; on ne jouit bien de son cœur que par le plaisir que l'on sent à en remplir les devoirs.
Le laboureur.
Ce n'est point chez le laboureur qu'on entend les sou-
pirs et les larmes de la douleur. L'aimable innocence , le travail et la modération assurent la tranquillité de sa vie ; les songes mêmes n'oscroient inquiéter son sommeil par des images lugubres. Sa maison rustique n'est bâtie que de briques cuites au soleil ; des branches d'arbre et le chaume en forment le toit ; les portes en ferment mal , mais la douce paix n'en sort jamais et lui prodigue ses biens. Favori delà nature, il jouit, d'un solstice à l'autre, du spectacle de toutes ses beautés.
C'est pour lui que le printemps se couronne de fleurs et pare les campagnes. Les oiseaux des bois lui donnent des concerts , et l'aurore récrée sa vue par des tableaux que le courtisan n'a jamais vus. L'été mûrit ses moissons et ses fruits ; l'automne remplit ses greniers ; et l'hiver, avec ses frimas et ses neiges , n'a ni rhumes ni catarrhes pour lui. Que ses plaisirs sont aimables et tranquilles !
A table avec ses enfans et leurs épouses , il s'amuse de leurs disputes folâtres , et chante avec eux à pleine voix. On ne voit point sur sa table de vin parfumé des rives du Kians, mais celui qu'il boit flatte son palais. C'est son épouse qui a cuit les mets qui sont devant lui ; son appétit et sa santé les assaisonnent. Le fumet du gibier de Tartarie vaut-il la joie de manger en père au milieu de ses enfans , et d'encourager leur jeunesse au travail , en vantant les succès de leurs soins ? L'un a péché les poissons à la ligne ; l'autre a pris les oiseaux dans les filets. C'est sa fille qui a conservé les prunes qu'on lui présente , et qu'il partage à ses petits-fils. Heureux époux ! heureux père ! son univers est dans sa maison ; il est aimé , il aime 5 on lui fait des caresses , et il les rend.
Tous ses regards trouvent des yeux contens. Son cœur, toujours épanoui, croit en sensibilité et en tendresse, avec le nombre des enfans dont ses brus l'environnent. Les plaisirs de la paternité renaissent pour lui. Il s'égaie avec
ses petits-fils , il les porte entre ses bras ; il essuie leurs larmes avec ses baisers , et les premiers fruits qu'il cueille sont pour eux.
Qui se contente de peu est riche -, le champ qu'il cultive lui suffit. Tandis qu'il laboure et sème avec ses fils , sa femme et ses brus filent le chanvre , le coton , la soie , et lui préparent des habits. Le dos de son boeuf lui sert de bateau pour passer la rivière , et sa solitude le délivre des importuns.
Lui vient-il un ami, il l'embrasse, cause avec lui, et l'invite à un frugal repas ; son marché est dans sa cour , quelques volailles font le régal ; toute la famille en est. Celui qui arrive le dernier trouve encore du vin et augmente la joie ; on se sépare, en se promettant de se revoir. « Jusqu'où ètes-vous allés, dit le père à ses fils , qui l'ont reconduit par honneur? vous ne sauriez trop lui témoigner votre respect et votre estime -, c'est un bon ami. 11 pouvoit se pousser par les lettres , et entrer dans les emplois; il a mieux aimé vivre en sage au village ; écoutez ses conseils , après ma mort , et honorez-le comme moi. » Le reste de la soirée se passe à parler de cet hôte. La nuit arrive , on brûle des odeurs pour honorer le Tien : chacun se retire, et va dormir tranquillement sous la sauvegarde des chiens. Chaque jour se ressemble et ne prend rien sur le suivant.
Le piété filiale et l'amour paternel sont en Chine le contre-poids de l'inégalité des conditions. Elle naît dans l'homme avec l'homme , le couronne de fleurs dans son berceau, et le conduit à l'héroïsme avant qu'il puisse le connoitre ou même le nommer. Sa lumière est si vive, et son impulsion si forte , qu'on a vu des enfans faire des actions comparables à celles des plus grands hommes. Un bon fils aspire aux premiers emplois pour illustrer la
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vieillesse de ses parens , et il les quitte pour ne s'occuper plus que du soin de les servir.
La tranquillité.
Un jour amène un jour, une année suit l'autre 5 prenons le temps comme il vient ; cent ans de plaisirs bruyans ne valent pas un jour de tranquillité. La source des plaisirs est dans le cœur ; qui les cherche ailleurs outrage le Tien .
Mes projets, mes désirs, mes espérances ne sortent pas de moi. Les rivières arrivent, en courant, à la mer, et y entrent sans la troubler ; mon cœur est de même ; tous les événemens du monde ne me coûtent pas un souci ; la vérité est ma boussole, et la modération, mon gouvernail.
Les nuages s'élèvent , les nuages tombent en pluie , sans que je m'en inquiète. L'hirondelle qui est dans son nid voit d'un œil tranquille les batailles des vautours ; quel que soit le vainqueur, il ne viendra pas à elle, et les moucherons ni les vermisseaux ne lui manqueront pas. Mes habits sont de toile, et mes alimens grossiers ; mais que me serviroit demain d'avoir été vêtu de soie aujourd'hui, et d'avoir digéré des mets exquis?
Les toits dorés ne chassent ni les insomnies, ni les soucis. Mon patrimoine est au bout de mes bras , et chaque jour me donne sa moisson. Quand il fait chaud , je prends le frais à l'ombre d'un saule 5 et quand il fait froid, mon travail me réchauffe. La vieillesse vient ; mais mes eiifans sont jeunes, ils me rendront ce que je leur ai prêté; ils auront soin de moi. Le ciel et les campagnes sont les seuls livres où je leur ai appris à lire ; ils seront toujours assez savans, s'ils savent être heureux.
Quelque tempête qui s'élève, la tranquillité est un port
DE LA CHINE. %5j
toujours ouvert pour un cœur innocent. O tranquillité de lame ! ô école de la sagesse et doux charme de la vie ! les rois vendroient leur couronne pour t'acheter, s'ils connoissoient ton prix. Mets le comble à tes bienfaits ; tu m'as aidé à bien vivre , aide-moi à bien mourir !
On attribue cette petite pièce au célèbre docteur Lean.
A dieu aux livres.
Adieu aux livres, adieu pour jamais. L'état n'a pas besoin de ma science , et la paix de mon coeur a besoin du travail de mes bras. Je rougis d'être entretenu plus long- temps par le travail d'un père déjà vieux et cassé. Qu'aurois-je gagné à mes études, si je n'étois qu'un fils ingrat et dénaturé ?
Encore un an , et le chemin de la fortune s'ouvroit pour moi 5 mais un arbre ébranlé tombe au premier choc. La moindre maladie peut m'enlever mon père du soir au matin , ou du moins le clouer sur un lit par la défaillance et de vives douleurs j quels remords j'éprouverois, et que devenir alors, moi qui lui achèterais un jour de santé aux dépens de toute ma vie?
O mensonge ! ô illusion! ô erreur de ma jeunesse ! quand je serois en charge, qu'y gagneroit ma piété filiale? Ne faudroit-il pas, pour veiller sur mon district et exercer mon emploi , quitter mon bon père ? mon épouse et mes enfans ne sauroient m'y suivre, et je cesserois d'être homme, en commençant à être mandarin.
Assez d'autres fourniront à Fenvi cette éblouissante carrière 5 la province regorge de lettrés , et mon vieux père n'a que moi. La piété filiale commande, le soc de ma charrue m'attend; adieu mes livres, adieu pour jamais.
Le silence du cabinet éclaire l'esprit, mais il amollit le i. 17
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corps ; la méditation refroidit 1 ame , et engourdit son énergie. C'est dans un champ que les Yu, les Chun devinrent de grands hommes. La sueur qui tant de fois avoit mouillé leur front les rendit plus sensibles aux peines du colon , et plus zélés pour les soulager. Il faut avoir été soldat pour commander à la guerre , et colon pour bien gouverner le peuple. Les collèges ne donnent que des docteurs ; c'est la solitude du village qui mûrit les hommes d'état.
Quoi qu'il en soit , j'aurai vécu en homme qui doit mourir, et qui craint le Tien. Qui quitte les livres, pour ôter la charrue des mains tremblantes d'un père vieux et épuisé, a fait de bonnes études; il est bon fils et bon citoyen. Adieu mes livres, adieu pour jamais.
je vin.
Le vin porte la joie dans l'âme et l'épanouit; il est aussi bon dans une tasse de verre que dans la coupe de Yu. L'empereur , pour être sur son trône , ne trouve pas le vin meilleur que moi ; si l'innocence a quitté son cœur , il a beau boire le vin le plus exquis, cent rasades ne lui ôteront pas un remords.
Les riches boivent pour charmer leurs ennuis ; moi , pour étancher ma soif. Buvons, chers amis; la joie de nos festins innocens n'a jamais coûté un soupir à la vertu. L'amitié et la sagesse sont assises à nos côtés; la tasse à la main , écoutons leurs leçons.
Buvons comme le fils du ciel (.l'empereur); l'amitié et la sagesse nous couronneront comme lui. Les vains projets d'aujourd'hui seront des songes demain. Les rêves de l'ambitieux tourmentent toutes ses pensées , flétrissent son cœur , glacent ses sens, et il meurt sans avoir vécu.
Soyons chaque jour ce que nous aurons voulu être quand le Tien nous redemandera notre vie. Soyons aujour-
DE LA CHINE. l5g
d'hui ce qu'il nous faut être toujours ; différer de le devenir , c'est s'exposer à ne l'être jamais. Un instant fait évanouir tous les rêves de la vie.
Je cherche des yeux ceux qui marchoient devant moi avec le plus de fracas; ils ont disparu-, un peu de terre élevée indique leur tombeau, et des herbes sauvages, que personne ne se met en peine d'arracher, le dérobent déjà à nos regards. Mais ces idées attristent l'âme 5 revenons à la sagesse et à la modération ; continuons les fêtes de l'amitié. Buvons , mes chers amis ; l'amitié et la sagesse sont assises à nos côtés. Buvons comme le fils du ciel ; elles nous couronneront comme lui.
IL' ancien ministre.
Voyez-vous cette feuille qui nage sur la surface de l'eau, qui va où le vent la pousse , monte sur les flots qui s'élèvent, s'abaisse avec eux, et, toujours errante, vogue çà et 3à, jusqu'à ce qu'elle soit submergée ? c'est l'image de ma vie. Que gagnerois-je aujourd'hui à rêver de nouveaux projets ? Puisque le Tien me veut pauvre, je courrois en vain après des richesses qu'il éloigne de moi.
Le Tien est mon roi , il est mon père. Qu'il règle ma destinée à son gré 5 je reconnois sa bonté dans les biens que m'a procurés ma disgrâce. S'il afflige ma vieillesse par de nouveaux revers , je ne lui demande que du courage et de la patience.
L'univers est dans sa main; elle renverse les trônes d'un souffle. La famine, la guerre et la peste accourent aux ordres de sa justice vengeresse ; la terre tremble, la mer mugit, le tonnerre gronde sous ses pas , et l'affreuse mort, qui marche devant elle , change les villes en déserts.
J'ai vu les faux sages confondus , et leur artificieuse politique écrasée sous les plus affreux revers. Les fondemens
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de la monarchie s'ébranlent, disoient-ils -, soutenons-les par nos conseils, opprimons les riches par la fraude, et que la multitude des soldats fasse trembler les grands. Insensés ! un moucheron vous harcèle impunément , et vous prétendez fixer les destinées de l'état !
J'ai perdu mon rang et ma fortune , mais j'ai recouvré ma liberté. La foule qui m'environnoit a fui ; mais mon épouse et mes enfans m'ont suivi ; une cabane de roseaux est notre demeure commune -, et , plus heureux que dans notre ancien palais , où nous lioit la contrainte , nous pouvons sans cesse nous voir, nous aimer, nous le dire, et jouir de tous nossentimens. Hélas ! dans les grandes places, a-t-on le temps d'être époux et d'être père? O Tien, je te bénis ; tu ne m'as été que mes illusions et mes peines , et tu mas donné le repos et la sagesse.
Placé ici sur le rivage , je contemple sans crainte la mer orageuse où j'ai vogué tant d'années } ses flots encore émus, et les débris dont elle est couverte, m'apprennent d'où est venu le vent qui a causé une si affreuse tempête, et les naufrages innombrables dont elle a été suivie.
Hélas! quoique éclairée de la doctrine de nos livres sacrés, toute la Chine étoit plongée dans les stupides ténèbres de mille sectes étrangères ; l'herbe croissoit sur l'autel de Chang-Ti , oublié du peuple et outragé par nos lettrés 5 les mœurs publiques étoient corrompues dans leur source ; il falloit que des hommes sans frein et sans lois vinssent nous punir, et nous guérir, par leurs excès mêmes , de notre aveuglement et de notre impiété.
A quoi a-t-il tenu qu'ils n'aient massacré toute la nation , et fait de nos différentes provinces le théâtre de la plus atroce barbarie ? Mais les fleuves de sang et de larmes qu'ils avoient fait couler avoient lavé nos crimes 5 le Tien nous a rendu la paix ; puissent l'innocence et la vertu la rendre durable !
O vous ! mes chers enfans , la consolation de mes douleurs, et le refuge de ma vieillesse, apprenez* à craindre celui qui ne considère que les -vices ouïes vertus dans les souverains. Le tombeau va s'ouvrir pour votre père ; que vos vertus lui obtiennent la seule gloire qu'il désire ; mes fautes seules me coûtent encore quelquefois des larmes et des soupirs.
Tous les hommes sont dans mon cœur comme des frères, et toutes leurs affaires sont loin de moi. Les uns boivent du poison pour abréger leur vie -, d'autres (les Tao-Tsèe) cherchent le breuvage de l'immortalité pour l'alonger sans fin. Pour moi, je ne songe plus qu'à bien user du peu de vie qui me reste ; sî j'y réussis aujourd'hui , je mourrai content demain.
Mes chers enfans , honorez à l'envi votre mère , et aimez-moi les uns dans les autres. Je vous charge de ma reconnoissance pour les paysans de ces campagnes : puissiezvous en aimer la solitude pour ne la quitter jamais !
L'ancienne tradition des lettrés attribue cette pièce au docteur Lean-Ting, qui vivoit sous la dynastie des Ming,