‹ Choix des lettres historiques de la vénérable mère Marie de l'IncarnationChapitre 5 sur 8 · F. CAMUS · texte numérisé non relu

F. CAMUS

Celle approbation se trouve h la tète du volnmc dont on a extrait let Lettres historiques qae noas reprodaisons , et qui renferme dans la première partie les Lettres ^irituelles du même auteur.

DB LA véNifiABLB MftftE

MARIE DE LINCARNATIODi.

LETTRE PREIinËRE. — A son Directeur.

Kèeit d*an« vision du Canada. — Dieu loi commanda d'y fonder

nn monastère.

Toar>, 3aiti 1633.

Mon trés-révérend Père ,

Gomme je ne puis rien vous cacher des grâces que Noire-Seigneur a la bonté de me faire , je vous dirai ^ avec ma simplicité ordinaire , qu'il y eut un an aux fêtes de Noël que je me trouvai fortement unie à Dieu. Là-dessus , ro'étant endormie , il me sembla qu'une compagne et moi , nous tenant par la main , cheminions en un lieu très-difficile. Nous ne voyions pas les obstacles qui nous arrêtaient , nous les sentions seulement. Enfin , nous eûmes tant de courage , que nous franchîmes toutes ces difficultés, et nous arri- Y&mes en un lieu qui s'appelait la Tannerie. Il nous fallait passer par là pour arriver à notre demeure. Au bout de notre chemin , nous trouvâmes un soli-

taire (1) qui nous fit entrer dans une place grande et spacieuse qui n'avait d'autre toit que le ciel : le pavé était blanc comme de Falbàtre, sans nullQ tache, mais tout marqueté de vermeil. Il y avait là un silence admirable. Cet homme nous fit signe de la main de quel côté nous devions tourner , car il n'était pas moins silencieux que solitaire , ne nous disant que les choses qui étaient absolument nécessaires. Nous aperçûmes en un coin de ce lieu un petit hospice , ou maison , Cait de marbre blanc , travaillé à l'antique, d'une architecture admirable. Il y avait sur le toit une embrasure faite en forme de siège, sur lequel la sainte Vierge était assise tenant le petit Jésus entre ses bras. Je fus la plus agile à m'élancer à elle et à étendre les bras, qui s'étendaient jusqu'aux extrémités de la loge où elle ëtait assise ; ma compagne cependant demeura appuyée en un lieu qui était à côté , d'où néanmoins elle pouvait voir facilement la sainte Vierge et son petit Jésus. La situation de cette maison regardait l'orient. Elle était bâtie dans un lieu fort éminent , au bas duquel il y avait de grands espaces/ et dans ces espaces, une église enveloppée de brouillards si épais que l'on n'en pouvait voir que le haut du toit, qui était dans un air un peu plus épuré. Du lieu où nous étions, il y avait un chemin pour descendre

(i) Par ce soljtaire elle entei^d saint Joseph, patron da Canada. M. de Bemières, dans ses Mémoires, l'explique de lai-même.

dans ces grands^et vastes espaces , lequel était Tort hasardeux ; il avait d'un côté des rochers afTrcut , et de l'autre des précipices efTroyables sans appui : avec cela, il était si droit et si étroit, qu'il faisait peur seulement à le voir. La sainte Vierge jetait les yeux sur ce lieu si affligé , et moi cependant je brûlais du désir de voir la face de cette Mère de la belle dileci' tion , car je ne lui voyais que le dos. Comme j'étais en ces pensées, elle tourna la tète vers moi , et me montrant son visage avec un sourire ravissant , elle me donna un baiser. Elle se retourna aussi vers le petit Jésus , lui parlant en secret , comme si elle eût eu des desseins sur moi. Elle fit le même par trois lois. Ma compagne qui avait déjà fait un pas dans le xhemin qui descendait , n'eut point de part aux ca-* resses dé la sainte Vierge, elle eut seulement la con-^ tfiolation de la voir du lieu où elle était.

Le plaisir que je ressentais d'une chose si agréa* hle ne se peut expliquer : je m'éveillai là-dfessus , jouissant encore de la douceur que j'avais expertmentée , laquelle me dura encore plusieurs jours, Mais je demeurai ensuite fort pensive sur ce que signifiait une chose si extraordinaire, et dont l'exéi^tion devait être assurément fort secrète ; car dan» {'idée qui me fut représentée, tout se passa tellement dans le secret , qu'il n'y eut que le solitaire dont j'ai parlé qui en eut la connaissance et qui dit quel- 4}ues mots.

Au commencement de cette année 1633 , étant

à Toraison , tout cela me fut remis à Tesprit atec la pensée que ce lieu si affligé que j'avais vu , était la nouvelle France. Je ressentis un très-grand attrait intérieur de ce côté-là, avec un ordre d'v aller faire une maison à Jésus et à Marie. Je fus dès-lors si vivement pénétrée, que je donnai mon consentement à Notre-Seigneur, et lui promis de lui obéir s'il lui plaisait de m^en donner les moyens.

Le commandement de Notre-Seigneur et la promesse que j'ai faite de lui obéir me sont tellement imprimés dans l'esprit , outre les instincts que je vous ai témoignés, que quand j'aurais un million de vies , je n'ai nulle crainte de les exposer. Et en elfet , les lumières et la foi vive que je ressens , me condamneront au jour du jugement , si je n'agis conformément à ce que la divine Majesté demande de moi. Réflécbissez-un peu là-dessus , je vous en supplie ; les choses se sont passées dans la naïveté .qae je viens de les dire , et je me suis sentie obligée de vous les déclarer, pour les abandonner ensuite à la providence de notre divin Epoux.

LETTRE II. — Au même.

Les Pères Jésuites qui sont chez les Hurons la désirent en Canada ; et qui rallume sa ferveur et lui donne de nouvelles espérances.

Mon très-révérend Père ,

A moins de vous être importune , je ne pouvais pas vous écrire plus souvent, quoique j'en aie eu

souvent la pensée, que j'ai rejetée, à cause du respect que j'ai pour votre révérence. Mais voici une occasion qui porte avec elle quelque chose de si agréable, qne je croirais faire contre le deyoir , si je gardais le silence , et si je ne lui faisais part de la chose qu'elle aime le plus. Youlez-vous venir à ce coup en Canada ? Les Pères qui sont allés chez les Uurons,m'y appellent tant qu'ils peuvent. H fautque je vous explique Paffaire. Deux de ceux qui par* tirent l'année dernière , m'ont écrit de la résidence de la Conception y oà ils sont arrivés , après avoir souffert les fatigues de deux mois de chemin. Ils n'ont point cessé de dire tous les jours la messe, excepté douze ou treize jours que l'agitation était trop violente. Leur arrivée à cet heureux pays fut remplie d'une joie si excessive, qu'ils oublièrent tout d'un coup iessouffrancesdu voyage. Ils avaient fait un VŒU , avant de quitter la France, qu'il leur fut facile d'accomplir dès l'abord , savoir, de donner les saints noms de Marie et de Joseph aux deux premières personnes qu'ils auraient l'honneur de bap-tiser. Joseph est mort bon chrétien peu de temps après son baptême. Marie est encore en vie , et sa mère, qui est la première qui ait présentédes enfants aux Pères , a promis de la laisser entre leurs mains pour la faire instruire. Le nombre des baptisés de cette année monte bien à une centaine ; et c'est * tout de bon que Ton va faire un séminaire à Québec. Quant à ce qui me touche, le révérend père Paul

le Jeune a dessein de faire passer des religieuses en ce pays-là , pour instruire les petites filles ; et ces bons Pères , qui m'ont écrit, en ayant entendu parler, Pont prié de ne me pas laisser. Il leur a promis de faire pour moi tout ce qu'il pourra; me voilà, à présent, dans Tespérance et dans Taltente. Si vous aviez entendu parler ces saints, vous seriez ravi , et vous vous disposeriez à exécuter vos desseins.

Admirez, je vous prie^ comme ces âmes^ favori^ sées du ciel , daignent penser à moi tous le& jours, à ce qu'ils disent. C'est par une providence de Dieu toute particulière, car je ne les ai jamais vus> ce qui fait que je tiens cela pour une insigne faveur. Allons donc , au nom de Dieu , mon cher Père , goûter les délices du paradis, dans les croix qui se trouvent belles et grandes dans la nouvelle Franco; dans ce nouveau monde, dis-je, où l'on gagne des âmes au Toi des saints. Mais allons , de grâce ;. vous n'y serez pas si infirme qu'en France, car la charité y fait vivre. Et de plus, quand vous y mourriez, ne seriezvous pas bien heureux de finir une vie chétive dans Pexercîce d'un apôtre?

Pour moi , j'ai tant d'envie d'y aller , que je lanj;uirais dans mes désirs, si la vue de mes indignités ne les abattait , et ne me faisait baisser la tète devant Dieu , dans la crainte de perdre ce qu'il me donnerait volontiers, si j'avais une bonne provision de vertus. Faites-moi la grâce , mou très-cher Père , de prier Notre-Seigneur pour moi; afin qu'il lui

plaise de ne pas me rebuter. S'il m'accepte , je vous verrai en passant, et je vous tirerai si fort, vous et votre compagnon , que j'emporterai la pièce de vos habits si Vous ne venez. Je vous en dirai davantage, à la première occasion , et non quand j'aurai reçu vos réponses ; car on met une pauvre sœur comme moi, derrière la porte; c'est ma place, et je l'agrée fort volontiers, comme d'être toute ma vie et de tout mon CQBur, votre, etc.

De Tours , le 26 octobre 1636.

I^ETTRE m. — Au même.

EIlv lui fait part des nouvelles qu'elle a reçues du Canada, particulièrement du zèle des Révérends Pères Jésuites pour le salut des - &mes, et du danger où ils ont été de souffrir le martyre. ^

Mon très-révérend Père ,

Je ne puis rien apprendre que je sache vous pouvoir donner de la consolation , que je ne vous en fasse part. Nous avons reçu des nouvelles du para- 'dis terrestre des Hurons et du Canada. Le révérend père Le Jeune a écrit à notre mère et à moi. Je m'imagine qu'il la remercie de ce qu'elle a agi de concert avec lui pour me mortifier. Pour ce qui me regarde, il ne me parle en aucune manière du Canada , mais il me fait une grande lettre aussi humiliante que la première. N'est-ce pas là un bon Père? C'est un autre vous-même, à mon égards il m'oblige infini-

ment; car je vois par là qu'il mè veut du bien, et que si^ j'étais auprès de lui, il me traiterait à votre gré.

Le révérend père Adam me mande que le diable est tellement enragé du progrès de la foi dans les lieux ou il prêche, que, le jour deSaint-Barnabé, il fit trembler la terre, en sorte que l'habitation des Bévérends Pères> eux et leurs gens,, furentépouvantablement ébranlés. Ce tremblement se fit ressentir l'espace de cinq lieues; la terre- bondissant comme si elle eût couru après les sauvages, qui en furent épouvantés au possible. On leur dit que c'était un avertissement et une menace de Celui quia tout fait. C'est une merveille, dit ce Père, d'entendre en plusieurs endroits de leurs bois retentir les noms de Jésus, de Marie et de Joseph. En effet , quelle consolation I Que ce cher époux de nos cœurs soit loué en diverses langues dans une barbarie aussi invétérée qu'est celle-là? qu'il en soit éternellement béni I

Le révérend père Châtelain ne fait pas moins de fruit chez les Hurons. Il m'écrit que lui et ceux qui l'accompagnent orit été à deux doigts de la mort. Ils ontété sur la sellette en posture decriminels, dans un conseil de sauvages. Les feux étaient allumés plus près les uns des autres qu'à l'ordinaire , et ils semblaient ne l'être que pour eux , car on les estimait convaincus de sortilège, et d'avoir empoisonné l'air qui causait la peste par tout le pays. Ce qui mettait les Pères dans le dernier péril , c'e^t que les

sauvages étaieat comme persuadés que ces malheurs publics prendraient fin par leur mort. Les Pères, néanmoins, tirent paraître, en cette occasion, unç si ferme constance, que les armes tombèrent des mains de ces barbares; en sorte qu'ils furent dans rimpuissance de leur rien faire. Toute leur colère se tourna contre un de.leur parti , qu'ils massacrèrent aux pieds des Pères dont il avait conspiré la mort.

Le père Garnier m'écrit du même lieu sur une écôrce d'arbre , aussi l)lanche et poli que le vélin. Il me dît que les souhaits que je fais pour lui , savoir qu'il soit assommé pour Jésus-Christ, eussent peutêtre été accomplis , si ses malices ne les eussent em^ péchés. Si tout le monde avait autant d'envie qu« j'allasse en ces pays que lui, mes affaires seraient bien avancées; mais mes fautes sont trop grandes devant Dieu , pour mériter un si grand bonheur.

Ils ont baptisé , en cette résidence de la Conception, cent personnes, du nombre desquelles quarante avancées en âge sont mortes, aussi bien que vingt en- . fants, qui sont de petits anges qui peuplent aujourd'hui le paradis. 11 y a des chrétiens qui mènent une vie si parfaite et si sainte, que ceux qui les voient et qui les entendent ont de puissants motifs de louer h. divine bonté. Je crois que le zèle du salut des ' Ames vous fera redoubler vos vœux pour ces pauvres peuples, aussi bien que pour les Révérends Pères ^

(dont Dieu se sert pour leur conversion. Vous ne

tn^oubliereî pas, puisque j^y suis eu désir, étant très-indigne d'y être par effet.

UETTRE IV. — A Mine de la PeltHeé

Elle s'offre dePaccompagneri

Béni soit le grand Jésus , de qui les desseins et l'aimable providence sont toujours adorables, surtout dans le temps de leur exécution. LeR. P. Poncet, extrêmement, zélé pour tout ce qui regarde la gloire de Dieu, me donnant avis de votre généreux dessein, a fait dilater mon cœur par un épancbement, tout entier en bénédictions et en louanges à la divine bonté , pour les inventions admirables qu'elle a à se faire des sujets dignes d'être les instruments de sa gloire. Quoi , Madame , notre divin Mattre Jésus vous veut-il introduire dans le paradis terrestre de la nouvelleFrance? Serez-vous assez heureuse d'y aller brAler de ses flammes saintes et divines? Il est vrai qu'il y a des glaçons» des ronces, des épines; mais le feu du Saint-Esprit a un souverain pouvoir pour consumer tout cela, et même pour fendre les rochers. C'est ce feu divin qui anime et fortifie les âmes saintes , qui les fait passer par les plus grands travaux , qui fait qu'elles se méprisent elles-mêmes, qu'elles prodiguent leurs biens et leur vie pour la conquête des âmes rachetées du sang de Jésus-Christ* Ah !

ma chère Dame , chère époase de mon divin Mattre, en vous trouvant, j'ai trouvé celle qui l'aime en vérité , puisqu'il n'y a point de plus grand ni de plus véritable amour que de se donner soi-même et tout ce qu'on a pour celui qu'on aime. Et puisqu'il a plu à sa miséricorde de me donner les mêmes sentiments, il me semble que mon cœur est dans le vôtre, et que tous deux ensemble ne sont qu'un dans celui de Jésus, au milieu de ces espaces larges el infinis, où nous embrassons les petites sauvages, leur enseignant comme il faut aimer celui qui est infiniment aimable. Voulez-vous donc bien , Madame , me faire cette grâce, et à celles de mes compagnes que Dieu voudra choisir, de nous mener avec vous, et de nous lier à votre généreux dessein ? il y a cinq ans que j'attends l'occasion d'obéir aux semonces pressantes que m'en fait le Saint-Esprit : et , a n'en point mentir, je crois que vous êtes celle dont sa divine Majesté veut se servir pour me faire jouir de ce bien. Ah I si je pouvais vous posséder ici [K>ur vous ouvrir mon cœur et pour me conjouir avec vous sur cette haute entreprise, je m'assure, ma chère Dame, que notre bon Jésus l'aurait très-agréable , et qu'il vous récompenserait de la peine que vous prendriez de (aire un voyage de soixante lieues. Mais que disje? puisque vous en voulez faire plus de mille par des passages dangereux , soixante seront peu à votre amour. J'ose vous en conjurer par le même amour qui brûle votre cœur : et s'il vous platt nous donner

cette, consolation , je puis vous assurer que vous trouverez ici des âmes qui vous aiment tendrement , et qui vous recevront comme leur étant envoyée de la part de leur céleste Epoux. Moi , qui suis la plus indigne de toutes ^ j'ose encore vous demander la ' participation à vos saintes prières , et la grâce de me dire> dans la liaison de l'Esprit-Saint, insépara-* blement votre , etc.

Tours , novembre 1638.

LETTRE V. — Au P. D. Ralmond.

Elle lai apprend que Mm« de la Peltrie la demande pour aller

au Canada.

Mon très- révérend Père ,

C'est à cette heure que les paroles me manquent^ poor es;{!tiHmer les nouvelles miséricordes de la di vine Providence sur moi , sa très-indigne créature, t'on me dit tout de bon qu'il faut partir. A ces paroles, votre esprit n'est-il pas saisi d'étonnement? L'on mande qu'il faut être à Paris en peu de jours , et je suis consolée de ce qu'il me faut prendre cette route , puisque j'aurai l'occasion de vous déployer les sentiments de mon cœur , quoiqu'ils vous soient assez connus, par tout ce qui s'est passé dans la communication que j'ai eue avec votre révérence touchant cette matière. Pour moi , je vous assure que la suis tellement surprise de voir que Dieu daigne

tue regarder, que je suis toute perdue à moi-même, et que je demeure sans paroles. Elles oe me manqueront pas quand j*aurai le bonheur de vous voir à Paris ^ si tant est que j'y aille , car quelque confiance que j*aie en Dieu , je me défie toujours de moimôme. Vous connaîtrez par mes entretiens mieux que par mes lettres, comme mon cœur est confirmé dans le dessein du Canada , et dans Tinclination détre toute ma vie , votre. . • « 'De Tours, 13 février 163Ô.

LETTRE VI* — A la Supérieure des UrsuUae*

de Tours*

Elle lai mande le bon accueil qu'on loi a fait à Paris.

Ma TRÊS-CHÊRE et TnÈS-BEVÉRENDE MÈRE ,

Nous venons d'arriver à Paris , par la grâce de Notre^Seigneur , en fort bonne santé. La maison de M. de Meules, maître d'hôtel du roi , nou^ a été ouverte de la manière du monde la plusobligeante. M . de Bernières y pourra avoir un appartement; et tant pour lui que pour nous , on tapisse , on meuble les chambres. Il semble qu'il y ait presse à nous faire du bien. M™^ Poncet est venue bien loin au devant de nous, et nous a obligées à faire le reste du chemin dans son carrosse. Le B. P. de la Haie n'a pas plu-* tôt su notre arrivée, qu'il est venu nous témoigner la joie qu'il a de ce que nous sommes sur le point

de posséder le bien q'ae nous attendons depuis si longtemps. Dès qu'il eat envisagé la mère Marie de Saint-Joseph , il la jugea propre pour le Canada , et crut que le choix qu'on en a fait est de Dieu. Nous conférerons demain de nos affaires , je vous donnerai avis de tout. Les révérendes mères Ursulines de cette ville nous offrent leur maison , mais je crois que nous les remercierons de leur charité , parceque M™« de la Peltrie veut être libre, et elle ne désire pas que nous nous séparionsd'elle, afin que nous soyons toujours prêtes à répondre quand on traitera de nos affaires.

M. de Bernières est tomlié malade , ce qui nous retarde un peu, car il agissait puissamment pour nous; et je ne puis vous exprimer le soin qu'il prend de nos affaires. C'est un homme ravissant; pendant notre voyage , ii faisait avec nous tous nos exercices, en sorte que nous étions, dans le carrosse et dans les hôtelleries , comme dans notre monastère : il me semble que je ne fais que de partir de Tours , tant le temps s'est écoulé doucement et régulièrement. Que dirai-je de M°^ de La Peltrie? elle me met dans des confusions continuelles par ses bontés pour moi ; c'est une Mère admirable , qui n'épai^ne aucune dépense à notre sujet: je crains qu'elle n'y excède , et je vous prie de lui en écrire et de lui en faire des réprimandes. Votre amitié pour elle vous donne cette liberté , et la sienne pour vous les lui fera recevoir d'une manière agréable. Permettez-

moi , ma très-chère Mère , de finir étant très-pressée , et de me dire votre , etc.

Paris, 26 février 1639.

LETTRE Vn. (Fragment). — A la même.'

Son arrivée àHoue&é — iProjet de Tan ion générale des Ursulines

de France.

Ma trés-révérexde et trés-ghêre Mère >

Votre sainte bénédiction. Je ne puism'empécher de vous écrire, quelque part que je sois. Nous sommes arrivées à Rouen ; les Ursulines nous font des caresses qui ne se peuvent dire : il semble que nous ayons été élevées dans le môme esprit. Plusieurs d'entre elles ont eu à mon égard des ouvertures de cœur trçs-engageantes ; elles m'ont témoin gné le désir qu'elles ont d*une union générale de toutes les Ursulines de France. La mère supérieure m'en a fort entretenue, elle m'a dit que plusieurs prélats 5 dans la dernière conférence qu'ils ont tenue à Paris , ont fort agité cette affaire , et qu'ils étaient dans le dessein de l'exécuter, sans je ne sais quelle autre aiTaire qui interrompit celle-là. Cette bonne Mère aurait le même désir que vous pour cela. Je ne sais ce qui nous arrivera , car je vois que le diable est enragé de notre dessein , vu les traverses qu'il nous suscite. Dès que nous serops à Dieppe, je vous ferai savoir ce que Monsei-

gneur de Pari$ aura fait. Les Ursulines de Pontoise voudraient bien gagner cette place : si elle leur manque, celles de Rouen ont de l'ardeur pour la posséder, et si celles-ci ne l'emportent, celles de Dieppe ne la laisseront pas échapper. Il y a encore un monastère voisin où les religieuses sont remplies d^un semblable désir. Mais enfin, Dieu seul sait s'il veut une troisième ou s'il veut que nous passions seules. Nous le saurons bientôt , car il est notre refuge , et c'est lui qui nous fait savoir ses volontés.

De Rouen , 2 avril 1639*

LETTRE Vni. — A un de ses frères.

On 7 voit son embarquement et son désir de souffrir.

Mon três-gher Frère ,

La vie et l'amour de Jésus soient votre partage. C'est sans remise qu'il nous faut quitter la France , pour passer dans le Nouveau-Monde , où Dieu n'est quasi pointconnu, sinon^'une petite troupe de saints qui travaillent à le faire connaître. Les bontés inG-« nies du Roi du ciel ont bien voulu se répandre sur moi , et lui*même a bien voulu me choisir pour y aller habiter. C'est par sa miséricorde qu'il veut se servir du plus chétif instrument qui soit sous le ciel. Aidez-moi à bénir son aimable Providence» entre les bras de laquelle je m'abandonne pur vi-

Yre ou pour mourir , soit sur la mer , soit dans l« fort de la barbarie , car tout m'est égal dans son adorable volonté. C'est donc à ce coup que je vous dis adieu pour jamais , puisque les vaisseaux sont prêts et que nous allons nous embarquer la semaine prochaine , si la tourmente ne nous retient* Ofa ! qu'il me tarde que je n'aie déjà fait le sacrifice de ma viel Dans le désir que j'eii ai, il me semble qu'au milieu des dangers, je serai plus sûre et plus tranquille sur la mer que sur la terre.

Vous savez ies périls que nous allons courir suf cette grande mer Océane , la plus rude à passer de toutes les mers? non qu'il se perde beaucoup de vaisseaux dans la traverse que nous allons faire de douze cents lieues , mais il y a bien des incommodités à souffrir : on tombe en de grandes maladies , on craint la rencontre des Anglais , des Dunkerquois , des Turcs ; mais tout cela n'est rien , la vie et la mort me sont une même chose , et je fais le sacrifice de moi-même du meilleur cœur qu'aucune chose que j'aie faite en ma vie. Les croix et les souffrances me sont plus agréables que toutes les délices de la terre : que l'on m'envoie dans le fond de lé'plus cruelle barbarie , ce seront là mes délices , et je chérirai plus mes petites sauvages que si c'étaient des princesses. Je m'en vais donc de bon cceùr suivre mon cher Jésus, et souffrir tout ce qu'il vou* dra pour son amour. Priez*le qu'il me donne un grand courage , et remerciez-le de la grande grâce

qu'il me fait de m'avoîr appelée, à Texclusion de bnt d'autres, à une si haute vocation. On nous fait la grâce, à trois Ursulines que nous sonimes, de nous donner place dans VAmirale, où mèma le capitaine nous abandonne sa chambre , qui est belle et spacieuse, et où nous serons séparées du bruit du vais* seau. Nous faisons le voyage en la compagnie des mères Hospitalières , de M"® de La Peltrie , notre fondatrice, et de deux filles séculières; le B. P. supérieur des missions nous accompagne , il nous donnera la consolation de nous dire la sainte messe tous les^ jours et de nous administrer les saints sacrements. Adieu donc , mon très-cher frère , adieu pour jamais. Dieppe, 15 avril 1639.

LET^ttE IX. -^ A là Supérieure des UrsnUnes

de Tours*

Elle lui dit arec quelle joie elle s'expose aux périls de la mer.

Ma très-révérende et trés-ghére AIère ,

Votre sainte bénédiction. C'est tout de bon qu'il vous faut dire le dernier adieu , et s'en'aller où noire Epoux nous appelle par son infinie miséricorde. Le vaisseau va en rade aujourd'hui , après quoi nous n'avons plus de temps que pour attendre un vent propre qui nous y puisse conduire sans danger dans une chaloupe.

Vous pouvez juger si les moments ne semblent pas trop longs à une âme qui est dans le désir et dans Timpatience de donnera \ie pour son Bien-Aiméé O ma chère Mère ! que le Mattre de nos cœurs est puissaut ! Si vous saviez ce qu'il opère en notre troupe canadoise, vous en béniriez mille fois sa bonté : tout est en feu, et pourtant il semble que ce feu se réduise en cendre et en humilité , tant Ton se voit bas dans l'abtme des divines miséricordes. Je ne vous puis dire , ma très-chère Mère , ce que j'en pense. Enfin , nous n'aurons pas la mère de Saint-Jérôme (du couvent de Paris) (1); c'est une affliction sensible pour toute sa maison , mais elle la ressent plus que tout autre... Après cela, il nous . faut résoudre à prendre une religieuse de Dieppe.

M™® de la Ville-aux-CIers étrenne notre établissement d'un beau tabernacle^ d'un très-beau voile de calice et d'un grand nombre de fleurs de broderie pour orner un parement. C'est notre première bienfaitrice ^près vous ^ très-chère Mère, qui serez toujours l'incomparable , puisque , sans parler de vos autres bienfaits , vous nous avez données nousmêmes. Aussi serez- vous toujours, mon unique Mère , et je serai toujours votre très-obligée et trèsaffectionnée fille en Jésus-Christ.

Dieppe , 18 avril 1639.

(1) L^évéque de Paris nç voulut point donner son consentement

— ÎO -

IJSTTRE 1[. — A la mftino.

Elle récrit sur mer.

Ma très -révérende Mère ,

Votre sainte béDédiction. Je suis sûre qu'en recevant cette lettre , vous n'attendiez plus de noa* velles de vos filles que de Québec. Des pécheurs qui nous ont suivis jusqu'à la Manche, ont bien voula nous faire le plaisir de se charger des lettres que nous avions envie d'écrire à nos aitiis. Nous aivoos passé les côtes d'Angleterre , et nous sortons de la Manche en très-bonne disposition , gr&ces à notre bon Jésus , non sans avoir été en danger d'être pri^ ses par les Espagnols et par les Dunkerquois. A pré* sent , nous sommes hors de danger des ennemis ; mais il n'y a que Dieu qui sache si nous sommes à couvert de ceux des tempêtes et de la mer.

Depuis nôtre embarquement, nous avons t&ché tous les jours de nous disposer à mourir, tant à cause des ennemis, que des tourmentes de la mer qui ont été très-grandes. Nos cœurs , néanmoins , n'ont pas été troublés par le trouble des éléments , parce que celui à la Providence duquel nous nous sommes abandonnées , nous fait oublier nous-mêmes et toutes choses. On ne peut expliquer ni concevoir le repos qu'on ressent, lorsqu'on s'est donné une bonne fois à Dieu.

Nousavonstous ressentis le mal de mer, mais cela n'est rien ; nous sommes à cette heure dans une-

aussi bonne disposition que si nous étions dans notre monastère ; il ne se peut rien voir de mieux réglé que tout l'équipage du vaisseau ; je réserve à vous en dire les particularités , quand nous serons à Québec. Je n'ai point de paroles pour vous exprimer les charités et les soins du B. P. Vimond à notre égard : il n'y a mère si soigneuse qui en ait davantage pour ses enfants, tant pour le spirituel que pour le temporel. Notre capitaine n'est pas moins rempli de bonté pour nous ; il nous donne tout ce qu^Û a de plus commode, d'une si bonne grâce, ^''il semble qu'il ne fasse (e voyage que pour nous; BHib je vous cèle à présent ce que mon cœur a de plus seeret, aussi ce n'est pas le temps d'en parler. Nous sommes déjè aussi accoutumées à la mer que si nous y avions été nourries. Une religieuse qui fait partout son devoir est bien partout, puisque l'objet de ses affections est en tout lieu. Je vous supplie de donner de nos nouvelles à tous nos amis. Adieu , iditoy adieu.

Amirale-de-Saint''Joseph'Sur'Mer, 20 mai 1639.

LETTRE XI. — A son firère.

Elle lui apprend son arrivée au Canada.

Qaëbec , l** septembre 1639.

Mon très-cher Frère ,

La vie de Jésus soit la conduite et la règle de la * vôtre. Je m'assure que l'aflection ^que vous avez

-^ 22 — pour moi , vous fait désirer d'apprendre le succès de notre voyage et de mon arrivée en Canada. En vous satisfaisant, je veux aussi me satisfaire , et vous as^ fiurer que nous sommes au lieu où nous aspirions^ dans une i^nté aussi parfaite que si nous n'étions point sorties de Tours : non que nous n'ayons souf* fert de grands travaux durant trois mois de navigation parmi les oragesetles tempêtes, qui» pour treize cents lieues que nous avions à faire, nous en ont fait faire plus de deux mille. Nous nous sommes vues à deux doigts du naufrage; mais celui qui commande aux vents et à la mer , nous a préservées par sou doigt tout puissant ; qu'il en soit loué et béni éternellement des anges et des hommes. Ce que nous avons vu en arrivant dans ce nouveau monde , nous a fait oublier tous nos travaux : car entendre louer la Ma-^ jesté divine en quatre langues différentes ; voir baptiser quantité de sauvages ; entendre les sauvages mêmes prêcher la loi de Jésus-Christ à leurs compatriotes , leur apprendre à bénir et à aimer notre Dieu , les voir rendre grâces au Ciel de nous avoir envoyées dans leur pays barbare pour instruire leurs filles et leur apprendre le chemin du Ciel ; tout cela y dis-je , n'est-il pas capable de nous faire ou« blier nos croix et nos fatigues , fussent-elles mille fois plus grandes qu'elles n'ont été ? Il en a été baptisé cette annéer, tant chez les Hurons que chez les Montagnes, plus de cinq cents.

Je vous supplie de prier pour la conversion dei

autres ; il y a des nations pcesqu'iniinies qui ne connaissent point Jésus-Christ : nous sommes venues avec les ouvriers de l'Evangile, qui vont tâcher de les attirer à la connaissance de son nom et de sa sainte loi. Nous sommes tous ici pour un même dessein. Dieu veuille nous remplir de sou esprit , afin que nous y puissions réussir pour la plus grande gloire du maître de la vigne qui esf Jésus j dans lequel je serai toute ma vie votre. » »

LETTRE lau -- A une Dame de quaUté.

Belles dispositions des filles sauvages à la piété.

Madame ,

Votre lettre m'a apporté une consolation que je ne puis exprimer ni assez reconnaître. Si vous ne m'aviez pas écrit, je n'eusse pas laissé de vous man* der des nouvelles de ce cher pays , en attendant que la relation vous en donne de plus amples. Nous avons. Madame, tout sujet de louer le Père des miséricordes , de ce qu'il en répand de si grandes sur nos pauvres sauvages : car non contents de se (aire baptiser, ils commencent à se rendre sédentaires et à défricher la terre pour s'établir ; il semble que la ferveur de la primitive Eglise soit passée dans la nouvelle France et qu'elle embrase les cœurs de nos bons néophytes , de sorte que , si la France leur pionne un peu de secours pour se bÀtir

— aide petites loges dans la bourgade qu'on a commencée à Silléry, l'on verra , en peu de temps, un bien autre progrès. C'est une chose admirable de Yoir la ferveur et le zèle des Pères Jésuites: le R. P.Vimondy supérieur ,Jes mène lui-même au travail , et il travaille à la terre avec eux. Il fait ensuite prier Dieu aux enfants et leur apprend à lire, ne trouvant rien de bas en ce qui concerne la gloire de Dieu et le bien de ce pauvre peuple. Le B. P. Le Jeune , qui est le principal ouvrier qui a cultivé cette vigne, continue à y faire des merveilles. Il prêche le peuple tous les jours et lui fait faire tout ce qu'il veut, car il est connu qe toutes ces nations, et il passe en leur esprit pour un homme miraculeux. Et, en effet, il est infatigable, au delà de ce qui se peut dire, dans l'exercice de son ministère ,. dans lelquel il est secondé par les autres révérends Pères, qui n'épargnent ni vie ni santé pour chercher ces pauvres &mes rachetées du sang de Jésus-Christ.

Il y a eu une grande persécution chez lesHurons, où un des Pères a manqué être martyrisé d'un coup de hache. On a rompu un bâton sur lui en détestation de la foi qu'il prêchait ; il y a eu une pareille conspiration contre les autres , qui sont ravis d'aise de souffrir.

Malgré tout cela, l'on y a baptisé mille personnes. Le diable a beau faire, Jésus-Christ sera toujours le maître : qu'il soit béni éternellement.

On parle de nous donner deux filles de cette na-

tioiiy ainsi que deux Algonquines, outre dix-fauil dont notre séminaire a été renipli , sans parler des itltes externes qui y viennent; je vous dirai. Madame, que Ton ne croira que difficilement, en France , les bénédictions que Dieu verse continuelleâient sur ce petit séminaire. Je vous en rapporterai quelques particularités , afin de vous faire part de notre consolation. 1> première séminariste sauvage qu'on nous donna $ appelée Sfarie Negabmat » était si accoutumée à courir dans les bois , qu'on perdait toute espérance de la retenir dans le séminaire. Le ïtrP. Le Jeune, qui avait porté son père à nous la donner, envoya avec elle deux grandes filles «siùvages cl^rétiennes , qui demeurèrent quelque temps avec elle pour la fixer; mais ce fut en vain , car elle s-enfuit quatre jours après dans les bois , ayant mis en pièces une robe que nous lui avions donnée. Son père , qui est un excellent chrétien , et qui vit comme un saint, lui commanda de revenir au séminaire « ce qu'elle fit. Elle n'y fut pas deux jours , qu'il y eut un étrangement adnnirable : elle ne semr bbit plus être elle-même, tant elle était portée à la prièriB et aux pratiques de la piété chrétienne ; ep tùtiie qu'aujourd'hui elle est l'exemple des filles de Québec, quoiqu'elles soient toutes très-bieu élevées. 9M% qu'elle 9 fait une faute, elle vient en demander pardon h genoux, et elle fait les pénitences avec une douceur et une affabilité incroyables. En un mot , ôti ue peut la regarder sans être touché de déyotioq,

tant son visage marque d'innocence et de grâce intérieure.

En ce même temps , on nous donna une grande fîlle, âgée de dix-sept ans,appelé Marie Amiskviam. Il ne se peut rien voir de plus souple ni de plus in-

. nocent , ni encore de plus candide,, car nous ne l'avons pa^ surprise une seule fois dans le mensonge, ce qui est une grande vertu dans les sauvages. Si ses compagnes l'accusent, elle ne s'excuse jamais. Elle est si ardente à prier Dieu , qu'il ne faut jamais l'avertir de le faire; elle y porte même les autres, et il semble qu'elle est leur mère , tant elle a de charité pour elles. Elle a un grand esprit pour retenir ce qu'on lui enseigne, particulièrement des mystères de notte sainte foi ; ce qui nous fait espérer qu'elle fera .un grand bien, quand elle sera retournée avec les sauvages. Elle est recherchée eu mariage par un Français , mais on a dessein de la don-

' ner à un de sa nation , à cause de l'exemple qu'on espère qu'elle donnera aux sauvages. Oh ! si Dieu donnait la dévotion à quelques personnes de Erance d'aider à lui faire une petite maison ! Elle ferait , sans doute, une oeuvre d'un très-grand mérite. Cette fille nousa beaucoupaidées dansl'étude de la langue, parce qu'elle parle bien français. Enfin , elle gagne le cœur de tout le monde par sa grande douceur et par ses belles qualités.

Votre filleule, Marie-Magdeleine Âbatenau, nous fut donnée toute couverte de petite vérole et n'ayant

encore que six ans. À cet âge» elle seule avait servi, dans la maladie dont ils moururent , son père et sa mère avec tant d'adresse, qu'elle était l'admiration de ccuxqui la voyaient. Il ne se peut voir un enfant plus obéissant: elle prévient même l'obéissance , car elle a l'adresse de se placer dans les lieux où elle prévoit qu'on pourra l'employer, et elle fait si bien ce qu'on lui commande, et de si bonne grâce, qu'on la prendrait pour une fille de qualité ; aussi est-elle votre filleule , je dirais volontiers votre fille en Jésus» Chris^. J'ajouterai , pour votre consolation , qu'elle sait par cœur son catéchisme et les prières chrétiennes , qu'elle récite avec une dévotion capable d'en donnera ceux qui la voient.

Marîe-Ursule Gamitien, filleule de M'^^ de Ghevreuse , n'est âgée que de cinq à six ans ; toute petite qu'elle est, elle ne nous donne pasdepeineà lui faire iaire son devoir de chrétienne, car elle n'est pas plutôt éveillée , qu'elle se met d'elle-même en devoir de prier Dieu; elle dit son chapelet pendant la juesse, et chante des cantiques en sa langue sauvage.

Agnès Ghabdikuchich nous fût donnée en même temps. Le nom d'Agnès lui convient très-bien , car c'est un agneau en douceur et en simplicité. Quelque temps avant que d'entrer au séminaire , elle rencontra le B. P. deQuen dans le bois où elle isoupait sa provision ; elle ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'elle jeta sa hache à l'écart , et lui dit : « Ensei-

gDe-tiioi. » Elle fit cette action de si bonne grftce, qu'il en fut sensiblement touché^ et, pour satisfaire ^ ferveur , il la mena au séminaire avec une de ses compagnes , où elles se rendirent en peu de temps capables du saint baptémo. lillleafait de trèsgrands progrès auprès de nous, tant dans la connaissance des mystères quç dans les bonnes mœurs, dans les ouvrages manuels, k lire , à jouer de la viole, et en mille atitres petites adresses. Elle n^a que douze anis , et a fait sa première communion k Pâques , avec trois de ses compagnes.

Nicole Assepanse nous fut donnée le même jour, Âgée de sept uns. Ses parents , qui sont les plus considérables d'entre les sauvages, nous prièrent de la recevoir pour un temps , parce qu^elle ne pouvait les suivre à la chasse^ Cette fille a l'esprit si ouvert^ qu'elle est capable d'instruction comme une fille de vingt ans. Elle n^avait été qUe cinq mois au séminaire, et déjà elle savait rendre compte des principaux points de notre foi> sachant parfaitement Me catéchisme et les exercices du chrétien. Lorsque sa mère vint la chercher, au retour de la chasse, la petite fille lui faisait faire les prières; j'admirais la simplicité de la mère, qui n'était pas encore baptisée, de recevoir l'instruction de sa fille avec tant d^ardeur et de docilité. Ravie d^aisé dé l'entendre prier Dieu, elle lui disait: « Ma fille, )) tu nbus instruiras , ton père et moi ; si tu voulais » demeurer encore au séminaire ^ où tu es tant ai-

» mée y tu deviendrais encore bien plus capable de le » faire. » Cette fille > néanmoins, ne put quitter sa mère , qui n'a pas d'autre enfant , mais elle lui disait : « Encore que je m'en veuille aller , ce n'est » pas que je manque d'aucunecbose; je mange tant » queje veux, les vierges me donnent de beaux habits >) et elles m'aiment beaucoup ; mais je ne vous puis » quitter.» Ainsion la retira pour remmener dans les cabanes, oùelleesta'dmiréede tous les sauvageSé Je serais trop longue de vous parler séparément de toutes , mais je vous dirai, en général, que ces enfants nous aiment plus que leurs parents, ne témoignant aucun désir de les suivre, ce qui est fort ex-^ traordînaire chez les sauvages. Elles se forment sur nous autantque leur âge et leur condition le peuvent permettre. Lorsque nous faisions nos exercices spi-^ rituels, elles gardaient un continuel silence; elles n'osaient pas même lever les yeux ni nous regarder, pensant que cela nous interrompait. Mais aussi, quand nous les eûmes finis, on ne peut exprimer les caresses qu'elles nous firent , ce qu'elles ne font jamais à leurs mères naturelles. Quatre communièrent à Pâques ; elles firent cette action avec tant de pureté, que la moindre ombre de péché leur faisait pfeur, et avec tant d'ardeur et de désir de s'unir à Motre-rSeigneur ,- que, dans l'attente de le recevoir, elles s'écriaient : « Oh ! quand sera-ce que Jésus nous viendra baiser au cœur? x» Le R. P. Pijart, qui les avait baptisées et instruites pour la commu-

hion , les voyant se comporter avec une modestie tout angélique , ne put retenir ses larmes. Nous en avons dix-huit, sans parler des femmes sauva* ges , qui ont permission d'entrer au lieu destiné à l'instruction des Françaises et des sauvages, où elles ne manquent pas de se trouver. Après l'instruction et les prières , nous leur faisons un festin à leur mode. La faim qu'elles ont est l'horloge qui leur fait juger de rheure du repas; de sorte que, préparante manger pour nos séminaristes, il faut aussi prévoir pour celles qui doivent survenir, surtout l'hiver, que les vieilles gens ne peuvent suivre les sauvages à la chasse; car, si Ton n'avait soin d'eux en ce temps-là, ils mourraient de faim dans les cabanes. Dieu nous a fait la gr&ce de pouvoir les assister jusqu'au prin-* temps, qu'ils nous ont tenu bonne compagnie > et ce nous sera une singulière consolation de pou* voir continuer à le faire, avec le secours des personnes charitables de la France, sans lesquelles cela nous serait absolument impossible, notre petit séminaire ne pouvant suffire de lui-même aux grandes dépenses qu'il faut faire pour l'entretien des séminaristes et pour le secours des autres sauvages. Je vous assure , Madame , que cette dépense n'est pas croyable. Nous avions apporté des habits pour deux ans ; tout a été employé dès cette année, de sorte même, que, n'ayant plus de quoi les vêtir, nous avons été obligées de leur donner une partie des nôtres. Tout le linge que M™* de la Peltrie nous

avait donné pour notre usage, et une partie de celui que nos Mères de France nous avaient envoyé , a pareillement été cx)nsumé à les nettoyer et à les couvrir. Ce nous est une singulière consolation de nous priver de tout ce qui est le plus nécessaire , pour gagner des âmes à Jésus-Christ » et nous aimerions mieux manquer de tout, que de laisser nos filles dans la saleté insupportable qu'elles apportent de leurs cabanes. Quand on nous les donne ^ elles sont nues comme un ver ; il les faut laver depuis les pieds jusqu'à la tète, à cause de la graisse dont leurs parents les oignent par tout le corps ; et, quelque diligence qu'on fasse , quoiqu'on les change souvent de linge et d'habits , on ne peut de longtemps épuiser la vermine. Une sœur emploie une , partie du jour à cela. C'est un office que chacune ambitionne avec empressement : celle qui l'emporte s'estime riche d'un si heureux sort; celles qui en sont privées s'en estiment indignes et démeurent dans l'humilité. Madame notre fondatrice Ta exercé presque toute l'année ; c'est aujourd'hui la 'mère Marie de Saint-Joseph qui jouit de ce bonheur.

Outre les filles et les femmes sauvages que nous

recevons dans la maison , les hommes nous visitent

.90 .parloir ,' où nous tâchons de leur faire la même

charité qu'à leurs femmes ; ce nous est une vraie

.consolation de nous ôter le pain de la4)ouche pour

i le donner à ces pauvres gens, afin de leur inspirer

r JVmour de Notre-Seigneur et de sa sainte foi.

Mais , après toiit, c'est une providence particulière de ce grand Dieu que nous ayons pu avoir des lilles^ après le grand nombre dé celles qui moururent Tannée dernière, La petite-vérole, se mit dans notre séminaire, qui, en peu de jours, ressembla à un hôpital. Toutes nos filles eurent cette maladie par trois fois; quatre en môuru<rent. Nous nous attendions toutes à tomber malades, tant parce que c'était une véritable contagion , qu'à cause que nous étions joiir et nuit à les assister, et que le peu dé logement que nous avions nous obligeait à être continuellement les unes avec les autres. Mais Notre-Seigneur nous assista si puissamment, qu'aucune ne fut incommodée. Les sauvages qui ne sont pas chrétiens sont dans cette erreur, que c'est le baptême , l'instruction et la demeure parmi les Français qui étaient la cause de cette mortalité , ce qui nous faisait croire qu'on no nous donnerait plus de filles^ et qu'on retirerait celles que nous avions déjà. La Providence de Dieu y pourvut avec tant de bonté , que les sauvages mé« mes vinrent pour nous prier de prendre leurs filles; de sorte que , si nous avions dés vivres et des habits y nous en pourrions recevoir un très-^grand nombre^ quoique nous soyons extrêmement pressées dans nos bâtiments. Si Dieu touche le cœur de quelques âmes saintes, pour nous aider à bâtir proche des sauvages, comme nous en avons le dessein , nous en aurons une grande quantité. 11 nous tarde

que cette heare soit venue ^ pour pouvoir faire plus parfaifement les choses pour lesquelles Noire-Seigneur nous a envoyées dans ce bienheureux pays^ Pour tout logement y nous n^a vous que deux petites chambres j qui nous servent de cuisine y de réfectoire, de retraite y de classe , de parloir et de chœur. Nous avons fait bâtir une petite église de bois qui est agréable pour sa pauvreté. Il y a au bout une petite sacristie où couche un jeune homme , domestique de M>^® de la Peltrie; il nous sert de touriét et a nous fournir toutes nos né<^ cessités.

On ne croirait pas les dépenses qu^il nous a. fallu faire dans cette petite maison , quoiqu'elle soit si * pauvre , que nous voyons , à travers le plancher, reluire les étoiles durant la nuit , et qu^à peine y peuton tenir une chandelle allumée à cause du vent. Je vous- dirai de quelle manière nous pouvons tenir tant de personnes dans un si petit lieu : ^extrémité des chambres est divisée en cabanes faites d'ais de pin ; un lit est proche de la terre , et l'autre est au^ dessus, en sorte qu^il y faut monter avec une échelle* Avec tout cela , nous nous estimons plus heureuses que si nous étions dans le monastère le plus accommodé de la t'rance. Il nous semble que nous sommes trop bien pour le Canada', où^ pour mon partie cutier, je m^attendais de n^avoir pqpr tout logement qa^une cabane d'écorce. Mes Soeurs me disent quelquefois : « Si nous avons quelque peine dans le

» Canada , c'est de n'en avoir pas, et de ne pas as* » sez souffrir. »

Après cela. Madame, ne sommes nous pas les plus heureuses et les plus avantagées sur la terre? Je ne puisvousexprimer la joie que j'en ai dans mon âme. Bénissez pour moi l'auteur de tant de niiséricordes sur une créature si indigne. Il semble que notre bon maître Jésus prenne plaisir k notre pacbvreté. Nous avions, demandé des ouvriers de France pour bâtir au lieu que nous avons désigné près des sauvages. On ne nous en a pas envoyé un seul , nos ressources ne le permettant pas, et même on nous a nyindé que nous ne pouvions vivre , entretenir les séminaristes et faire bâtir. Ainsi, nous voilà pour longtemps dans nos cabanes , si la divine bonté ne nous assiste par des voies qu'elle seule connaît. Les ' parents de notre fondatrice ne lui permettent pas d'agir selon l'étendue de son zèle.

Yoilà , Madame , un petit récit de l'état présent de notre séminaire, qui, comme vous voyez, est dans la pure providence de Dieu. Gomme vous êtes visitée de plusieurs personnes puissantes , je vous supplie de le leur recommander; et si la divine Majesté touche le cœur de quelques-unes, M. de Bernièrcs, qui Vest chargé de nos affaires , est celui à qui il faudrait s'adresser. Pour l'amour de Jésus-Christ que vous aimez, renriez-vous la médiatrice des pauvres filles sauvages. Un grand nombre va se perdre, si nous ne les retirons de ce malheur ; et nous ne le pouvons

faire k caose de notre impuissance,taDt du fifre que ' du It^ment. Nous en avons fait baptiser une , depuis quelques jours , qui était sur le point de se perdre. Elle était abandonnée de toute sa nation: on n'osait nous la donner, dans la crainte qu'elle ne gâtât nos séminaristes. On a vu en elle un changement miraculeux , car tout d'un coup elle est devenue docile et souple comme un enfant; il ne se peut rien voir de plus ardent pour les exercices de notre sainte foi. Elle a demandé le baptême avec importunîté , et, le recevant, elle a répondu comme fl'elle eût été toute sa vie cathécumène. Le révérend père ButeuXy qui nous l'avait envoyée des TjTois-Bîvières, et qui l'avait connue dans son dérèglement, Tétant venu visiter , avait les larmes aux yeux, la voyant dans une si grande modestie et en de si belles dispositions pour le bien. Il me dit avec une yive émotion : « Quand vous n'auriez fait que D ce bien-là depuis que vous êtes en ce pays, vous » avez beaucoup fait , et vous êtes plus que récom- » pensées de vos peines par la conversion de cette » êJDfi. » Â Dieu seul en soit la gloire, car c'est lui qoi.iatt tout. Je vous fais ce récit, Madame, pour vous donner sujet de louer de nouveau l'auteur de tant de biens; car je ne saurais vous exprimer tous œnx qu'il fait en ce pays. La relation vous en dira quelque chose ; mais , en vérité ,'elle ne saurait dire tput ce qui en est , et , quand elle le pourrait dire ^ 00 ne le croirait pas.

Si nous sommes dignes de souffrir quelques travaux , soyez persuadée , Madame y que vous y aurez grande part., paites-mo] aussi la grâce de me faire part de vos mérites, et de me tenir, dans le coeur de l'aimable Jésus. Votre. • »

Québfsc , 3 septembre 1640.

LETTRE 1(111. » A an 4e fte» frèifes,

7è1.e des sauvages pour la foi, — Persécution contre les Révérends

Pères.

SION TBèS-CHER FrÈR^,

La paix et V amour de Jésus, C'est avec un ex^ trême contentement que j'ai reçu votre lettre, en ce bout du monde , où Ton est sauvage toute Tannée, sinon , lorsque les vaisseaut sont arrivés , que nous reprenons notre langue française. Nous avons passé rhiver en Canada sans aucune indisposition , contre l'attente de tout le monde , qui~ croyait qu'après les longues maladies dont notre séminaire a été rempli , nous succomberions à notre tour^ Nous avons passé notre été de même, quoiqu'il soit aussi chaud ici qu'en Italie. C'est pourquoi nous avons eu toute l'année des séminaristes en bon nombre, lesquelles donnent des çoniBolations très-sensibles, par les vertus que nous leur voyons pratiquer. On ne les prendrait pas pour des sauvages, tant elles ont de grâce et d'adresse en ce qu'elles font, et elles sont si

dévotes et si ferventes , qu'on ne dirait pas qu'elles sont nées dans la barbarie. Depuis qu'elles ont été lavées dans le sang de Jésus-Christ , elles conservent une pureté d'àme qui n'est pas croyable. Les hommes et les femmes (ont de même. Ils font encore beaucoup plus y parce que, poussés de zèle de communiquera grâce que Dieu leur a faite , ils vont dans les autres nations porter des présents pour les attirer ici , afin qu'elles entendent la loi de Dieu, et qu'elles s'y soumettent. L'on a baptisé plus de douze cents personnes , dont la plupart ont servi plutôt à faire une église triomphante qu'une militante, par une grande mortalité survenue entre les sauvages. Ainsi , Dieu tire sa gloire de nos petits travaux, nonobstant la persécution que le diable a suscitée chez les Hurons contre les «ervit^urs de Dieu , dont plusieurs ont pensé être martyrisés. Le révérend père Ragueneau et plusieursde sa compagnie, ont été outrageusement battus et grièvement blessés. Un sauvage ayant levé le bras pour lui fendre la tète, la hache s'attacha à sescheveux sans pouvoir passer outre ; mais un bâton loi fut rompu sur le bras. Il eût bien voulu qu'on lui eût ôlé la vie pour la foi qu'il annonce , mais Dieu qui se veut servir de lui, le réserve. à autre chose. Ceux de nos quartiers ne sont pas tant persécutés, mais ils sont infatigables à cultiver nos bons chrétiens, qui vivent dans la perfection où vivaient * ceux de la primitive Eglise. Ils se disposent à aller

prêcher aux Nipisiriniens et aux nations de la mer

du Nord , 300 lieues au delà des Hurons. Il sembk que Dieu veuille qu'on porte l'Evangile partout, et que l'empire que les démons s'étaient érigé , depuis tant de siècles, pour combattre celui de Jésus-Christ, soit entièrement détruit. Ils partent avec une allégresse non pareille, dans le seul appui de la Providence et à l'apostolique.

Cependant nous entendons les sauvages qui sont auprès de nous chanter les louanges de Dieaen leur langue. Leurs (illes chantent au chœur avec nous, et nous leur apprenons tout ce que nous voulons , à quoi elles sont si souples, que je n'ai jamais vu dans des filles françaises, les dispositions que je remarque en celles-là. C'est le Saint-Esprit qui fait tout cela, car nous sommes trop faibles pour nous en attribuer quelque chose. Béni^soit donc l'auteur des merveilles que nous voyons. Ceux qui ne viennent en Canada que pour le tempoYel n'y trouveront jamais leur compte si bien que ceux qui y viennent pour donner leur vie pour Jésus-Christ. Si ceux-ci y souffrent , c'est de ne pas assez souffrir. Pour moi, j'y suis si inutile que j'ai peur d'en rendre un grand compte devant Dieu.

Québec , 4 septembre 1640.

LETTRE XIV. — A une Supérieare de la Visitation.

Ferveur des femmes sauvages. — Désir du martyre.

Ma trés-révérende et très-cïière Mère, Enfin nous avons reçu vos lettres un mois et

demi après Tarrivée des premiers vaisseaux , parce qu'on les a envoyées par la Rochelle, d'où Ton part plus tard que de Dieppe. Ce qui fait qu'à peine avons-nous du loisir pour faire nos réponses. Je réponds pourtant à votre lettre , ma très-chère Mère, dans laquelle vous dites la vérité, qu'il n'y a personne au monde qui ait des obligations à notre bon Dieu comme moi. Qui eût jamais pensé qu'il m'eût voulu regarder pour un dessein comme celui auquel il m'occupe. Je me perds quand j'y pense. J'en ai pourtant toujours fait les fonctions depuis que nous sommes en cette bienheureuse terre, tant à l'ér gard desfilles françaisesque des sauvages. Je ne puis exprimer le contentement que nous en recevons , particulièrement de la part de nos chères néophytes, car elles se laissent conduire comme de petits agneaux , celles de dix-sept ans , aussi bien que celles de sept ans. Cette xlocilité est commune à tous : aux hommes et aux femmes, aux grands et aux petits, car il est très- vrai que depuis que nos sauvages sont régénérés par les eaux du saint baptême , ils entrent dans une simplicité d'enfant, en sorte que nous voyons la vérité de ces paroles de notre Seigneur : Ils seront dociles à l'esprit de Dieu. Joignez à cet esprit de simplicité celui de la ferveur, car nous voyons dans notre primitive Eglise, le zèle et l'ardeur de la primitive Eglise, convertie par les apôtres. Je ne vous en dirai rien de bien particulier, le temps ne me le permettant pas, mais bien ce qui se pré-

sentora à mon esprit en gén<^ral. La persécution a été grande chez les Uurons , où nos révérends pères se sont vus à la veille de souffrir le martyre. Le révérend père Bagueneau étant entré dans une cabane pour baptiser une femme qui le désirait, son mari qui ne le voulait pas hurlait comme une bète réroce , et prenant une bâche il la déchargea sur le père afin-de lui fendre la tète; mais la hache demeura attachée à ses cheveux sans pouvoir passer outre. Ce bon père m'a dit lui-même : je pensais avoir la tète fendue , cependant je n'ai eu aucun mal et je ne sais comment cela s'est fait. Le barbare en demeura si épouvanté , qu'il sortit de sa cabane , et le lendemain , le Père eut le courage d'y rentrer et de donner le baptême à celle qui le désirait avec tant d'ardeur, après lequel elle mourut le même jour. Cette femme avait été excitée à demander ce sacrement, par une fervente chrétienne qui lui disait avec une grande candeur et simplicité : « Vous né savez pas ce que c'est que d'être chrétien ; on est si bon quand on est baptisé , que sans peine on souffre tout; hier, on me dérobait, devant moi^ et à ma vue, et je n'en dis mot. » Voilà un échantillon de la vertu de nos nouveaux chrétiens. Notre bon Joseph a fait TofRce d'apôtre , cette année, après s'y êtr«^ disposé par les exercices spirituels. Vous seriez ravie d'entendre ce qu'il a fait ; car il a été hardiment , et sans craindre la mort , de bourg en bourg, prêcher l'Evangile , avec une élégance du paradis ,

n'omettant rien de ce qu'il jugeait nécessaire pour mettre notre foi en crédit. Ses compatriotes , qui savaient qu'il ne pouvait avoir cette science naturellement /étaient ravis et comme en extase en l'entendant parier. Il leur disait : (( Ah I si vous saviez la charité qui est parmi ceux qui croient en Dieu , vous ne demeureriez jamais comme vous êtes. » Encore qu'ils ne se soient jamais vus , ce n'est qu'un cœur et une âme : je fus ravie4'an passé, étant à Québec, à l'arrivée d'un vaisseau où il y avait de grandes filles vêtues de noir, qui, pour l'amour de nous, sont venues en ce pays: les unes prirent avec elles des filles montagnéses qu'elles faisaient manger avec elles, et à qui elles donnaient de beaux habits; les autres, qui étaient habillées; d'une autre couleur, prirent les malades, qu'elles soulageaient et veillaient jour et nuit, avec de grands soins et de grandes fatigues. A leur arrivée, on lit tant de fête , que vous eussiez dit que tout le monde de Québec n'était qu'un. Oh I que nous sommes bien éloignés de cela ! nous vivons comme des bêtes , et ne savons ce que c'est que parfaite amitié, laquelle ne se trouve qu'avec ceux qui croient en Dieu. » Yoilà les sentiments d'un homme sauvage ; mais que la grâce a poli au delà de tout ce que je vous en pourrais dire. Quoique la persécution ait été grande chez les Hurons , on n'a pas laissé d'y baptiser plus de douzacents personnes.

Ceux qui ne sont pas baptisés ont honte de parattre. C'est une chose ravissante de voir tous nos ré-

vérerids pères proJiguer leur vie pour attirer tous ces peuples au troupeau de Jésus-Christ; c'est à qui ira aux lieux les plus éloignés et les plus dangereux , et où il n'y a aucun secours humain. Les souhaits qu'on fait ici les uns pour les autres , sont : « Allez , nous sommes ravis que vous alliez dans un lieu d'abandonnement: Oh! plût à Dieu qu'on vous fende la tête d'une hache! ils répondent: Ce n'est pas assez, il faut être écorché et brûlé ; souffrir tout ce que la férocité des plus barbares peut inventer de plus cruel. Nous souffrirons tout cela, de bon cœur , pour l'amour de Dieu et pour le salut des sauvages. Si cela arrive, leur dit-on, nous en chanterons le Te Deum. » Je disais au révérend père Ragueneau, à qui on avait rompu un gros bâton sur les bras : « Eh bien ! mon Père , cela n'est-il pas bon , et n'ètes-vous pas bien aise d'avoir été si bien traité? » — « Hélas I me dit-il , j'eusse bien voulu qu'on en fût venu plus avant. » Yoilà ses sentiments, qui sont des sentiments d'apôtre, et tout le monde ici envie le bonheur qui lui est arrivé. Il en est de même du révérend père Chaumonot, qui, voyant qu'on levait la hache sur son compagnon , s'écria : « Il faut que je sois de la partie. » Pour cet effet , il entra hardiment; mais Dieu les sauva tous deux , pour cette fois. Tous les autres travaillent de même, chacun à sa manière. Mais comme c'est le propre de la conduite amoureuse de notre bon Dieu d'éprouver ses enfants et ses meilleurs amis , il a per-

mis que leur maison et leur église de Québec aient été entièrement brûlées^ avec tous leurs meubles, et ceux qui devaient être envoyés dans leurs autres maisons y en sorte qu'il ne leur est resté que ce qu'ils avaient sur eux , c'est-à-dire des habits d'été fort simples et usés ; ils regardaient ce désastre sans s'émouvoir, disant qu'ils en ressemblaient mieux à Jésus-Christ d'être ainsi dépourvus de tout. Ne sont-ce pas là, en eiïet , les vrais imitateurs de ce divin Maître? Je ne puis vous exprimer leur charité à notre iégard tant au spirituel qu'au temporel , non plus qu'au regard de tout le Canada^ où il n'y a personne qui ne se ressente de leurs bienfaits.

11 faut finir, ma chère Mère , vous suppliant de remercier pour nous nos révérendes Mères de Pa*ris, 'qui nous ont fait cette année une grande charité dqnt nous leur sommes très-obligées. Je vous remercie encore de votre amitié et de vos prières, dont je.vous demande la continuation pour l'amour de Jésus, en qui je suis, ma très-révérende Mère, votre très-humble fille.

Québec, le 4 septembre 1640.

. IfETTBE XV.— A une Religieuse de la Visitation.

Salât en langue saurage. — Foi héroïque d'un nouveau converti, etc.

Ma trés-cuère et trés-aimée Mère , . J'ai reçu une singulière consolation à la lecture

de votre lettre. Ni-mùens eriwek {\)U)a8awap%cha entaien aiegaeapitch khisadkihir ariwi khiwaparmir swuga wiechimtr. Ni-misens y miwitch kasoBodkihatch Dieu^ ftiAt«a(2/:tAtr.Yoilà qui m'est échappé. C'est-à-dire en notre langue : « Ma Sœur encore que vous soyez bien loin , néanmoins je vous aime toujours plus que si je vous voyais. Je vous embrasse fortement y ma sœur , et parce que vous aimez Dieu ^ c'est pour cela que je vous aime. Il me fallait faire cette petite saillie avec ma chère sœur Gillette , et lui dire à peu près ce que nous disons ordinairement à nos chères néophytes. Il faut queje vous avoue qu'en France je ne me fusse jamais donné la peiné de lire une histoire ; et maintenant , il faut que je lise et médite toute sorte de choses en langue barbare. Nous faisons nos études en cette langue comme font ces jeunes enfants qui vont au collège pour spprén* dre le latin. Nos révérends pères» quoique grands docteurs» en viennent là, aussi-bien que nous» et ils le font avec une affection et une docilité incroyables. O nâa chère sœur! quel plaisir de s6 voir avec une grande troupe de femmes et de filles sauvages» dont les pauvres habits , qui ne sont qu'un bout de peau ou de vieille couverture» n'ont pas si bonne odeur que ceux des damés de France ! Mais la candeur de leur esprit est si ravissante qu'elle ne se peut dire. Celle des hommes n'est pas moindre.

(i) Ce douille w se prononce ou et ne fait qu'une syllabe avec la l«;ttre suivante.

Je vofs de généreux et vaillants capitaines se mettre à genoux à mes pieds , me priant de leur faire prier Dieu avant que de manger : ils joignent les mains comme des enfants et je leur fais dire tout ce que je veux. Il en est arrivé plusieurs d'une nation fort éloignée, qui, nous voyant, étaient en peine de notre façon do vie ; ils me demandèrent pourquoi nous avions la tète enveloppée , et pourquoi Ton ne nous voyait que par des trous (c'est ainsi qu'ils appelaient notre grille). Je leur dis que les vierges de notre pays étaient ainsi > et qu'on ne les voyait point autrement. Ils étaient ravis de ce que pour l'amour de leur nation nous avions quitté notre pays, et que par une pure charité, nous Tétions et nourrissions leurs filles , comme si elles nous eussent appartenu. L'un d'eux me dit : « Ta sauras bientôt parler comme nous ; pour nous , nous n'avons point encore d'esprit , mais nous eu aurons^ quand nous serons instruits et baptisés. j> ^ Le bon Etienne Pigarwich , qui , avant son baptême 9 était un fameux sorcier, est maintenant un homme tout de feu ; aussi sa foi a mérité que Dieu ftt un miracle en sa faveur. A son retour de la chasse, il dit auB. P. Le Jeune : « Celui qui a tout fait y m'a beaucoup aidé; j'étais tout languissant et près de mourir. En cet état , je dis à ma femme : a Prie celui qui a tout fait , afin qu'il me guérisse; il est bon , néanmoins, s'il veut que je meure , je

veux bien mourir. «Alors ma femme fit cette prière:

« Toi qui as tout fait^ tu pe\x\ m'aider : guéris mon mari , car nous croyons en toi , et quoique tu voulusses qu'il mourût, nous ne cesserions pas de croire en toi. » Aussitôt que ma. femme eut fait cette prière , je me trouvai guéri. Dieu me fit la grâce entière , car , en même temps , je me trouvai plein de force ; et » comme nous n'avions point de canota je fis ma prière, disant : a Toi qui as tout fait y tu peux m'aider , et je t'en prie^ car je n'ai jamais fait de canot. » Je me mis donc à faire ce canot, et nonseulement j'en vins à bout, mais encore je le fis parfaitement. Hé bien, père Le Jeune I Celui qui a tout fait, ne m'a-t-il pas aidé? Je serais mort sans lui, et me voici en parfaite santé. Mais j'ai une question à te faire : Lorsque nous sommes éloignés et que nous ne pouvons entendre la messe , ne serait-il pas bon que j'eusse une chandelle en priait Dieu ? Tu me défends de penser à autre chose qu'à lui ; néanmoins, lorsque je le prie, l'envie me vient de regarder si tous mes gens sont en prières ; alors, tout doucement et de peur de. leur donner mauvais exemple , je tourne les yeux , et aussitôt je les referme de même. Dans la résolution que j'ai faite de châtier les désobéissants , il y en eut un sur la tète duquel je mis de la cendre rouge : est-ce mal fait do faire tout cela? » On ne peut voir ce bon chrétien sans avoir de la dévotion. )v II y a encore deux capitaines à Sillery qui vivent saintement , et ces trois tiennent tout dans le devoir.

Quant à ce qui nous toucho particulièrement , nous ressentons tous les jours les eflets de Tamoureuse Providence de Dieu. Je pensais que , cette année y nous manquerions de tout à cause de notre extrême pauvreté. M. Marchand (riche bourgeois de Tours) nous a donné de quoi vêtir nos séminaristes, un ciboire et des outils pour le travail. Vos bonnes Mères de Paris nous ont envoyé un présent de 250 livres; nos chères Mères de Tours et^e Loches et nos amis nous ont fait une bonne aumône , et tout eela nous a sorties de la.nécessité où nous étions d'employer nos tours de lit à faire des habits à nos fiJIes /selon la résolution que nous en avions prise. Voilà ce que la divineProvidencefaitpourses enfants, et je vous assure qu'elle a pour nous un soin tout particulier. Les habitants, de Québec nous donnent des légumes et d'autres semblables rafraîchissements, en sorte que nous sommes trop à notre aise. Nous avons passé cet hiver aussi doucement qu'en France; et quoique nous soyons pressées dans un petit trou où il n'y a point d'air ; nous n'y avons point été malades; jamais je ne me sentis si fôrfe. Si, en France, on ne mangeait que du lard et du poisson salé , comme nous faisons ici , on serait malade et l'on n'aurait point de voix : nous nous portons fort bien , et nous chantons mieux qu'on ne fait en \ France. L'air est excellent; aussi est-ce un paradis ;^ terrestre où les croix et les épines naissent si amour- reusemcnt, que plus on en est piqué, plus le cœurest f. rempli de douceur. Priez Nolre-Seigncur qu'il me

fasse la gr&ce de les aimer toujours. Adieu ^ ma chère sœur.

Québec \ 4 septembre t640.

LETTRE XVI (précis).— A la Supérieure des Vrstolfaies

de Tours.

Persécution chez les Hurons. — Zèle des Pères Jésuites.

Ma révérende et trés-chére Mère ,

Je me suis engagée de vous parler des actions héroïques de nos révérends Pères ; c'est ce que je vais faire.

Les démons ont conspiré de détruire , s'ils peu^ vent y la mission des Hurons , et font en sorte que toutes les calomnies que l'on produit contre eux paraissent comme des vérités« On a fait de grandes atôemblées afin de les exterminer ; et eux , bien loin de s'effrayer, attendent la mort avec une cons^ tance merveilleuse ; ils vont même au devant dans les lieux où la conspiration est la plus échauffée* Une femme des plus anciennes et des plus considé-» râbles de cette nation harangua une assemblée de cette sorte : a Ce sont les robes noires qui nous » font mourir par leurs sorts ; écoutez-moi , je le » prouve par les raisons que vous allez connaître » véritables. Ils se sont logés dans un tel village i )> où tout le monde se portait bien ; aussitôt quils » s'y sont établis , tout y est mort,, à la réserve de

y> trois ou quatre personnes. Ils ont changé de lieu^ » et il en est arrivé de même. Ils sont allés visiter y> les cabanes des autres bourgs, et il n'y a que » celles où ils ne sont point entrés , qui aient été » exemptes de la mortalité et de la maladie. Ne » voyez-vous pas bien que , quand ils remuent les » lèvres , ce qu'ils apféïleni prière j ce sont autant » de sorts qui sortent de leurs bouches T II en est » de même quand ils lisent dans leurs livreid. De » plus y dans leurs cabanes , ils ont de grands bois » (ce sont des fusils) , par le moyen desquels ils » font du bruit , et envoient leur magie partout. » Si on ue les met promptement à mort , ils achè^ » veront de ruiner le pays^ en sorte qu'il n'y de- » meurera ni petits ni grands» »

Quand cette femme eut 6ni de parler, tous conclurent que cela était véritable , et qu'il fallait ap- (porter du remède à un si grand mal. Ce qui a encore aigri les affaires , c'est qu'un sauvage se profnenant , rencontra une personne inconnue qui lut donna bien de la frayeur. Ce spectre lui dit : Ecoute* moi^ je suis Jésus , que les robes noires invoquent nnil à propos , mais je ne suis point le mattre do leur imposture. Ce démon , qui feignait être Jésus, 8|0ttta mille imprécations contre la prière et contre la doctrine que tes Pères prêchaient , ce qui augmenta étrangement la haine qu^on leur portait déjà. On en vient aux effets : les uns sont battus , les autres blesses, tes autres chassés dis cabanes et des

bourgs* Cependant^ quoique la mort causât partout des ravages étranges , ils ne laissaieut pas de se jeter sans crainte dans les périls, afin de baptiser les enfants et ceux qu'ils trouveraient en état de recevoir le baptême. Le bon Joseph , qui les suit partout , faisant l'office d'apôtre, se rend l'opprobre de sa nation pour le nom de Jé£us-Ghrist. Plus on leur fait de mal , plus ils sont hardis.

Le R. P. Pijar est descendu cette année à Québec pour les affaires de la mission ; on Ta fait ramer tout le long du voyage avec tant d'inhumamanité, que, quand il est arrivé^ il ne pouvait se soutenir, et à peine put-il dire la messe. Il m'a fait le récit des peines que les Pères souffrent en cette mission ; elles sont inconcevables ; et , néanmoins , son cœur était rempli d'une telle ardeur d'y retourner, qu'il oublia tous les travaux du voyage pour aller chercher ses amoureuses croix , qu'il proteste qu'il ne changerait pas , hors la volonté de Dieu , pour le paradis. On ne put jamais gagner sur lui de lui faire prendre quelques petits rafraîchissements pour le chemin. Je ne sais ce qui arrivera de lui ni des Pères qui l'accompagnent, parce que les accusations que l'on porte contre eux sont produites dans un certain jour qui les fait paraître véritables. On les regarde effectivement comme des sorciers , d'autant que partout où ils allaient , Dieu permettait que la mortalité les ac<rompagnc\t pour lendro plus pure la foi de ceux qui se convertis-

— Disaient. Ils furent réduits à cette extrémité d*ètre obligés de cacher leurs bréviaires et de ne plus faire d'oraisons vocales.

Je vous conjure, ma très-chère Mère, de renouveler vos prières pour ces grands serviteurs de Dieu. Je vous envoie, comme à ma plus chère amie , les lettres qu'ils m'écrivent , aGn que vous les voyiez et que vous les gardiez par respect, comme venant de la part de ces admirables ouvriers de TE* vangile. '

On renvoie ici le R. P. Poncet , pour se remettre d'une indisposition qui lui est survenue; nous en sommes en peine , parée qu'on nous a dit que trois canots ont été pris des Iroquois. Si cela se trouve véritable, il est pris infailliblement et peut-étfe déjà mangé. Nous aurons peut-être un martyr en sa personne , ce qui sera une grande jalouste aux autres qui soupirent incessamment après cette haute grâce. Nous sommes convenus mutuellement que, ^ ce bonheur leur arrive , nous eh chanterons le Te Deum , et qu'en échange ils nous feront part du mérite de leur sacrifice. Je ne crois pas que la terre porte des hommes plus dégagés de la créature que les Pères de cette mission. On n'y remarque aucun sentiment de la nature ; ils ne cherchent qu'à souffrir pour Jésus-Christ et à lui gagner des âmes. L'hiver dernier^ une vieille femme qui nous avait amené une séminariste , demeura , dans la rigueur t d'un grand froid, dans la neige, à quatre lieues

d'ici. Le R. P. Le Jeune le sut, et, prenant avec lui un bon frère et un sauvage , Talla chercher pour l'aider à bien mourir ou pour l'amener à l'Hôtel- Dieu. Ils passèrent la nuit dehors » ensevelis dans la neige, durant un froid si terrible , que le serviteur de M. de Fiscaux, qui traversait un chemin ^ en mourut. Ils trouvèrent cette femme avec encore assez de force pour être -transportée jusqu'à Québec. Us la traînèrent sur une écorce avec des peines incroyables. Le lendemain elle mourut , recevant la récompense de sa foi et de sa patience, et le Père conservant le mérite de sa charitél Nous voyons tous les jours de semblables actions de vertu , qui montrent combien ces hommes apostoliques sont ennemis d'eux-mêmes et de leur repos pour le ser« vice de leur Maître.

Quant aux sauvages sédentaires , ils sont dans la ferveur des premiers chrétiens de TEglise. Il ne se peut voir des âmes plus pures ni plus zélées pour observer la loi de Dieu. Je les admire, quand je les vois soumis comme des enfants à ceux qui les ins^ truisent. Aimez tout notre petit séminaire y qui loge des âmes très-innocenteset nouvellement lavées dans le sang de l'Agneau. Elles prient beaucoup pour vous et pour leurs autres bienfaiteurs , et je ne doute point que vous n'en ressentiez les effets, puisque Dieu se plait d'exaucer les prières des âmes pures. . ^

Adieu , ma très-chère Mère , je ne suis pas tant

éloignée de vous d'esprit que de corps. Nous aimons un objet immense dans lequel nous \i\ons , et dans lequel aussi je vous vois et vous embrasse par l'union qui nous lie en lui> et qui nous y liera, comme je l'espère » éternellement.

De Québec y le 13 septembre 1640.

USTTRE XVn. — A une Sapérleure.

Elle témoigne sa joie d'être dans un pays où elle peut devenir sainte.

Ha révérende et trés-cuêee Mère^

Je salue votre cœuren celui qui est le lien de nos affections. La distance de tant de mers ne peut refroidir ce que mon cœur conserve pour le vôtre. O ma très-chère Mère, que les miséricordes de notre aimable Époux sont grandes à mon égard, vous me consolez plus que je ne puis vous dire d'y prendre tant de part; vous les appelez grandes, mais en vérité vous ne sauriez les exagérer. Savez-vous bien que les cœurs ici ont de tout autres sentiments qu'en France? non des sentiments sensibles, car il n'y a point d'objets qui puissent flatter les sens ; mais des • sentiments tout spirituels et tout divins : car Dieu y veut le cœur si dénué de toutes choses, que la moindre occasion lui serait un tourment s'il y voulait d'autres dispositions que celles que la divine Providence fait naître à chaque moment. O mon Dieu, que l'âme^ serait riche en peu de temps, si clic voulait

€t si elle était iidèle ! Nous nous voyons ici dans une espèce de nécessité de devenir saintes : ou il faut mourir y ou y donner consentement. Je ne pensais pas faire cette saillie, nia très-aimée mère; mais mou cœur s'est épanché insensiblement et n'a pu s'empèclier de vous parler par -ma plume. Nous habitons un quartier où les Montagnes, les Algonquins, les Abnaquiwois et ceux du Sagenay vont s'arrêter, parce que tous veulent croire et obéir à Dieu: N'est-ce pas là pour mourir de joie? Un homme de leurs côtes , qui a été baptisé depuis peu , a plus fait par ses sermons que cent prédicateurs n'auraient fait en plusieurs années. Cest le bon chrétien Charles de Tadoussac. Il n'y a que deux jours que je prenais un singulier plaisir à lui faire raconter ses harangues et de quelle manière il s'est comporté au dernier voyage qu'il a fait à Tadoussac, où il emporta tous les cœurs pour les faire acquiescer à la doctrine que le père Le Jeune leur prêchait. Enfin l'on voyait prêcher deux apôtres en même temps: l'un jésuite, et Tautre 3auvage chrétien, seulement depuis six mois. Dans l'entretien que j'eus avec ce bon néophyte, je demeurai vivement touchée lorsqu'il me disait si fermement ce qu'il avait fait pour gagner ses compatriotes. Je lui dis pour l'encourager encore davantage : n Je veux te donnerde la bougie et. des images, afin que tu puisses prier le matin et le soir, lorsque tu seras à la chasse. » ce Cela va bien , me dit-il , je vais te montrer comment je dresserai

mon autel et de quelle manière je prierai Dieu. » Il plaça ses images , puis il se mit à genoux , et ayant fait le signe de la croix , il pria quelque temps avec tant d'ardeur y et entra dans un si profond recueillement, qu'il semblait qu"il fût ra\i. Ce fut lui qui dressa une cabane au père Le Jeune à Tadoussac, et qui lui fit une petite chapelle ; c'était encore lui qui le gardait de crainte que quelque ennemi de la foi ne l'abordât: « Mon père, lui disait-il, je porte mon pistolet pour te garder, et je ferai autant de pas -que toi , car il y a des méchants qui ne té veulent pas de bien. » Ce généreux chrétien a une femme païenne des plus méchantes et des plus insupportables, qui lui fait mille peines: il souffre ses malices etses emportements avec patience , et n'a point voulu la quitter pour tâcher de la convertir et pour sauver l'âme d'une petite fille qu'elle perdrait : parce que c'est la coutume du pays que lorsque les personnes mariées se séparent , la femme emmène les enfants. Nous avons un grand nombre de semblables dévots et dévotes sauvages qui s'entendent très-bien à ia recollection intérieure ; ils nous visitent fort souvent, et avec tant de grâce que cela nous ravit. Les capitaines règlent leurs visites comme les personnes de qualités font en France : il y a cette différence, qu'on ne fait point de festins à nos parloirs de France, mais l'on en fait en celui-ci. On leur sert de bons plats de sagamite de farine d'Inde et de pob qui passent entr'cux pour un grand régal :

car ce serait anc chose honteuse de renvoyer un sauvage sans lui présenter à manger. Nous sommes heureuses d'avoir des écuelles de bois ou d'écorce, même pour les capitaines; faute de petites cuillères, ils se servent souvent de celle de notre pot, ou bien ils prennent des écuelles k oreilles afin de manger plus à Taise : voilà la simplicité de ces bonnes gens. Nos séminaristes sont plus polies , car lïiabitude d'être avec nous les rend tout autres.

Une femme sauvage voulant coucher chez uous , assista aux prières et à Texamen de conscience qu'on fait faire aux séminaristes. Cette femme ayant para triste, on lui en demanda la cause : « Hélas! dit-* elle, je n'avais point encore su qu'il faut fair^ l'examen à la fin de la journée^ voilà pourquoi je suis triste ^ mais désormais je le ferai toujours. » C'est là un point que nous inculquons fort à nos séminaristes et que nous reconnaissons leur être fort utile, car, d'elles-mêmes elles disent leurs fautes tout haut, et par cette déclaration nous connaissons la pureté de leurs cœurs.

Nos révérendes mère.s de Paris ont marié cette année une de nos filles. Je leur envoie un billet pour une autre. . . Notre-Seigneur leur rendra abondada • ment cette charité. Vous m'obligez infiniment de celle que vous nous voulez faire, etc.,

Je vous prie de donner à notre révérende mère supérieure de notre maison de Tours l'aumône qu*il vous plaira de nous faire. Je fais la même prière à

tous nos bienfaiteurs de Paris. L'on jette les fonde* inents de notre monastère près le fort de Québec , qui est le lieu le plus sûr.

Il faut que je Gnisse après vous avoir dit que tous les révérends Pères de la Compagnie de Jésus se rendent admirables par leurs actions héroïques : ils ne craignent ni vie ni mort^ se jetant par un saint aveuglement dans la barbarie la plus féroce : on les baffoue , on les frappe , on les tient pour sorciers , et ils font gloire de tout cela ; aussi Dieu bénit leur travail par le grand nombre de peuples qu'il couver^ lit par leur moyen.

Adieu , ma très-chère mère , je vous embrasse OD million de fois. C'est sans feinte que je suis toute v/^tre en celui qui est notre tout.

Québec, 24 août 1641.

IJETTRE XVm. — A la Supérieure de Tour!«.

Attaque des Iroquois. — Ils sont chassés par les Français.

Ma trés-révérende et trés-iionorée Mère ,

Si vous voyez les révérends Pères

Le Jeune, Adam et Quentin qui passent en France pour la nécessité de leur mission, ils vous diront que les afiaires de la foi vont très-bien à Silleri^ Québec, Tadoussac et Sagenay. Mais elles sont traversées aux trois rivières où les Iroquois font une guerre mortdleànos bons sauvages. S'ils osaient ils viendraient jusqu'ici; mais il n'y ferait pas bon pour eux. C'est

pourquoi ils s*en éloignent. Dans un combat qu'ils ont livré » proche des Trôis-Rivières , M. notre gouverneur et nos Français, ont donné dessus , les ont défaits et chassés. Dans cette déroute néanmoins ils ont pris quantité de Hurons , d'Algonquins et d'Algonquines. Ces derniers, voulant se venger, sont allés^ furtivement dans leur pays , sont entrés dans leurs cabanes , ont tué plusieurs femmes et enfants , et ont pris la fuite , mais les autres s'en étant aperçus, les ont poursuivis et en ont pris cinq, qui sont peut-être mangés , car on ne sait ce qu'ils sont devenus. Enfin tous les sauvages des Trois-Rivières ont quitté ce lieu; plusieurs sont allés en leur pajs, et les autres se sont réfugiés ici. Voilà comme le diable fait paraître sa rage, tanJt il a de dépit de ce qu'on le dépouille sans cesse de ses sujets pour augmenter le royaume de Jésus-Christ.

L'on a découvert quantité dé peuples du côté du nord , lesquels. parlent Algonquins et Montagnes. Tous se font instruire avec une telle bénédiction que les révérends pères Pijar et Rimbault qui y sont employés n'y peuvent suffire^ et demandent du secours. Les Pères qui travaillent chez les Hurons y ont souffert, cette année, de grands travaux ; les révérends Pères Brebeuf et Chaumonnot ont jeté lespre^ mières semences de l'Evangile dans la nation neutre , où ils ont pâti presque jusqu'à mourir. Le révérend Père Chaumonnot a pensé avoir la tète fendue d'un coup de caillou.

Comme ces peuples s'imaginent qiie la prière est une espèce de sortilège , les Pères n'osent presque pas remuer les lèvres pour réciter leur office. Cela n'a pas empêché qu'un des plus grands sorciers des Hurons n'ait été baptisé à Silleri , où notre séminariste Thérèse le prêcha deux heures et demie, la veille de son baptême.

Nosséminaristesfontun grand progrès dans la foi et dans la piété. Toutes sont baptisées, et nous en avons eu cette année quarante-huit, et plus de huit ceqts visites de sauvages que nous avons assistés selon notre possible. Nous nous établissons à Québec , c'est le lieu le plus avantageux pour Tinstructionr^

Nous avons reçu vos libéralités et celles de nos amies ; nous en avons fait des robes à nos sauvages qui en ont été ravies, n'étant pas accoutumées à se voir si belles. Nous leur avons fait un festin général-, où nos révérends Pères se sont trouvés, et ont pris occasion de nos largesses , pour leur faire Voir l'affection qu'on leur porte en France. Nous avons encore reçu touslesarticles d'union qu'on nous a aussi envoyés, je vous fais un million de remerctnâents de les avoir approuvés. Adieu, ma chère mère , mais sans adieu , car cette lettre doit être suivie de 'quelques autres, mon cœur ne peut laisser passer d'occasion sans vous donner des marques de son amour. Cependant je vous vois tous les jours devant la di-

vino Majesté, que je supplie de vouloir être la récompense de vos bieufaiis.

Québec y 16 septembre 1641«

LETTRE XIX. — A une Relisiease.

Progrès de la foi. — Remercîments , etc. ^

Ma chère et TRÉS-AIMÉE SœuR,

Je ne reçois vos lettres qa*avec des sentiments de joie très-intimes. Je ne mets point en doute que votre-cœurne soit souvent ici; car serait-il possible que ma chère Sœur ne vînt point participer à nos satisfactions et à nos joies , lorsque nous voyons nos chers sauvages lâvés dans le bain de la régénération des enfants de Dieu; elle aime trop le divin Mattre pour ne pas fondre en larmes de dévotion en voyant Tamplification de son royaume. 11 s^est beaucoup accru cette année , et il y a espérance d*un progrès encore beaucoup plus grand. C'est merveille de voir la ferveur de ces nouveaux convertis, entre lesquels j'en vis baptiser un qui, sortant des fonts sacrés, s'en alla à la chasse. L'on eut quelque crainte que cette plante encore tendre , étant en la compagnie de plusieurs païens avec qui il devait hiverner, ne reprît leurs maximes et leur façon de vivre. A son retour je l'interrogeai fort sur tout ce qu'il avait fait pendant son absence ; il me rendit compte de tout avec unesimplicité admirable. Je lui demandai entre au*

très choses s'il n'avait point été tenté ? » Je l'ai été » beaucoup, me dit-il^ mais aussitôt je prenais en » main le chapelet que tu m^as donné , je faisais lo » signe de la croix et je disais : Aie pitié de moi , » Jésus y j'espère en toi, en toi qui détermines de » tout; chasse le diable , aie pitié de moi. » J'étais ravie d'entendre le bon néophjte , et je voyais bien à ses dispositions qu'il était sorti plus fervent des dangers qu'il n'y était entré. Je ne vous dis rien qui approche de ce que nous voyons ; mais , ma chère sœur, que Jésus vous apprenne lui-même ce qu'il fait dans les cœurs de ses enfants , où il écrit la loi de simplicité et d'amour. Je vous rends gr&ce de l'amour que vous avez pour le Canada ; je vous rends grâce de vos bienfaits. Vous m'avez infiniment obligée de me dire de ai bonnes nouvelles de vos révérendes mères et de vos chères sœurs : je les conjure de m'obtenir du ciel une grande et fidèle correspondance à toutes les grâces que je reçois de Notre-Seigneur. La précieuse mort de notre révérende mère de Chantai a été le fruit de sa sainte vie; Dieu soit éternellement béni en ses saints.

' Je vous salue et suis en lui , votre . . • Québec , 30 août 1642.

LETTRE XX. «- A. la S«périe«re des Vmiliiies.

Zèle des samrages à prêcher la foi. — > Anecdotes iatéressaiites.

Ma bévérende Hère,

Si j'ai cherché de la joie à l'arrivée des vaisseaux , c'a été en ce qui pouvait me donner de vos nouvelles et de toutes mes chères Hères. J'en ai reçu à ma grande consolation , tant ^r la lettre dont il vous a plu de m'honorer, que par le révérend père Le Jeune , que Noire-Seigneur nous a rendu , au grand contentement de tout le pays. Il ne peut se lasser de parler de votre chère communauté , ni de Testime qu'il fait de votre vertu en particulier; mais ce n'est pas le lieu de vous parler des nouvelles de France , il faut vous entretenir de celles du Canada. Tous les sujets du séminaire vous sont acquis en la manière que Dieu les connaît. Nos cœurs, nos prières et nos vœux sont à vous sans excepter nos petits travaux. Nos petites séminaristes ne vous aiment pas moins que nous; ce sont vos enfants que vous aimez; pourquoi n'auraicnt-elles pas pour vous» un retour d'affection et de reconnaissance? Nous en avons eu cette année au-dessus de nos forces ; mais notre bon Maître nous a fait la grâce de subsister , sans parier du secours que nous avons donné aux sauvages sédentaires qui ont passé l'hiver proche de nous; nous avons eu encore un grand nombre de <)j)assagers qui étaient presque continuellement à notre grille pour demander tant la nourriture spiri-

tuelle que celle du corps. La Providence du Père céleste a pourvu à tout , «n sorte que la chaudière était toujours sur le feu ; pendant que l'une se vidait , l'autre s'apprêtait

On a baptisé cinq filles sauvages à la fois en notre petite chapelle; comme elles étaient assez grandes et capables de comprendre le grand bien que Dieu leur faisait par la grâce de sa régénération, elles faisaient paraître sur leurs visages et encore plus à leurs paroles que le Saint-Esprit avait pris possession de leurs cœurs , qui jusque-là avaient été la retraite des démons. Nous avons vu baptiser un grand nombre d'hommes et de femmes, qui faisaient paraHre des sentiments si chrétiens que nos cœurs fondaient de tendresse et de dévotion. Une jeune femme fut tellement transportée dans cette action , qu'aussitôt qu'on lui eut versé sur la tète les eaux sacrées, elle se tourna vers les assistants en s'écriant: « Ah! c'en est fait, je suis lavée. )> Il y avait plus de dix-huit mois qu'elle pressait pour être admise au nombre des enfants de Dieu , c'est ce qui la fit crier si haut avec des tressaillements de joie nonpareils. Un jeune homme de ceux que nous vîmes baptiser ne voulut jamais partir, quoique tous ses gens le quittassent^ qu'il ne fût lavé des eaux du baptême; je l'interrogeai assez longtemps sur les mystères de notre sainte religion , et j'étais ravie de l'entendre et de voir qu'il en avait plus de connaissances que des milliers de chrétiens qui font les sa-

vaiits : ce fut pour cela qu*on le nomma Augustin. Durant son séjour à la chasse , il fut contraint de demeurer avec des païens de sa nation^ qui est une des plus corrompues. Us lui donnèrent de graves sujets d'exercer sa foi et sa patience; mais quoiqu'ils lui pussent dire , ils ne Tébranlèrent jamais , et il ne quitta point sa prière, qui est le point sur lequel on le combattait. Etant de retour pour la fête de Pâques, je lui demandai comment il s'était comporté : « Ah ! » me dit-il , le diable m'a grandement tenté. — Et » que faisais-tu pour le chasser? — Je tenais , répon- » dit-il, en la main le chapelet que tu m'as donné, » et je faisais le signe de Jésus ( c'est le signe de la » croix] ; puis je disais : aie pitié de moi, Jésus, car » j'espère en toi, c'est toi qui me détermines , chasse » le diable , afin qu'il ne me trompe point. » Ainsi ce bon néophyte demeura victorieux de ses ennemis visibles et invisibles.

Gomme le grand fleuve de Saint-Laurent a été cette année tout plein de glace, il a servi de pont à nos sauvages , et ils y marchaient comme sur une belle plaine. Nous eûmes toute la satisfaction possible, la veille et le matin du saint jour de Pâques , de les voir accourir à perte d'haleine pour se confesser et communier. Gomme nous sommes logéessur le bord de Teau , ils aperçurent quelques-unes de nous , et s'écrièrent :. « Dites-nous si c'est aujour- » d'hui le jour de Pâques , auquel Jésus est ressus- » cité? Avons- nous bien compris notre massinaht"

» gan ? » G^eSt uù papier où on lear marque les jours et les lunes, a — Oui, dîmes-nous, mais il est, » tard , et vous êtes en danger de ne point entendre » la messe. » A ces mots , ils commencèrent à courir au haut de la montagne , et arrivèrent à Téglise , où ils eurent encore le temps de faire leurs dévotions. Ils étaient altérés comme des cerfs du désir d'entendre la messe et de recevoir le saint Sacrement, après en avoir été privés près de quatre mois. On les voyait venir par troupes à notre église pour faire leurs prières , et rendre leur première visite au saint Sacrement , et nous prier de leur aider à rendre grâces à Dieu de ce qu'il les avait gardés durant leur chasse , qu'il leur avait donnée très-bonne.

Un excellent chrétien , nommé Charles , dont les relations parlent avantageusenient ; fut un des premiers qui arriva la veille de Pâques, avec une grande troupe de femmes et de filles pour se disposer à la fête. Après son action de grâces , je lui demandai : c( Que veux-tu faire de toutes ces femmes » et de ces filles? — Ho, mngiie,me dit-il, c'est-à- » drre, ma mère , je les ai toujours gardées durant » la chasse , et je n'avais garde de les laisser seules, » de crainte qu'il ne leur arrivât quelque accident; » nous avons toujours prié ensemble; et elles n'ont » point eu d'autre cabane que la mienne. » Ce bon homme, qui mène une vie de saint, n'avait presque rien rapporté de sa chasse, parce qu'il lui avait

toujours fallu nourrir ses hôtesses durant les trois

mois de son absence, par un pur zèle de rendre service à Dieu, et pour la conservation de leur pureté. Il eut un zèle apostolique pour aller au Sagenay, afin d'inviter de nouveau sa nation à croire en Dieu; à cet effet, il vint me trouver, et me dit : « Je te y> prie de me prêter un crucifix , assez grand , je te » le rapporterai , je ferai un coffre exprès pour le » conserver. » Je lui demandai : « Qu'en veux-tu » faire? — Je veux, dit-il, aller aider au père de » Quen à convertir ma nation. D'ailleurs il y a des » lieux très-dangei eux où il ne saurait aller ; ce » sont des sauts dans l'eau, où il faut toujours aller ^ à genoux; moi, j'irai pour convertir mes gens, » et je ferai ce voyage que le Père ne saurait faire sans mourir. » Je le louai de son dessein et lui donnai mon crucifix qu'il baisa et caressa avec une très-grande dévotion ; puis il sortit aussitôt pour aller trouver sa compagnie qui était venue ici pour se fair& instruire et baptiser. Ce sauvage , devenu apôtre, a enseigné tous ceux de sa nation , en sorte qu'ils sont capables d'être mis au nombre des enfants de Dieu. Le père de Quen , qui l'avait attendu à Tadoussac , n'ayant pu passer outre , fut ravi du zèle apostolique de ce bon sauvage, et de voir un si heureux succès de sa prédication , de sorte qu'en peu de temps il en baptisa un ^rand nombre, réservant à une autre occasion les autres qui ne sont pas sédentaires, pour ne point hasarder le saint baptême, qu'après les avoir bien éprouvés.

Le bon Victor , qui est un de nos meilleurs chrér tiens, 9yant peu de ménooiro, oublie facilement ses prières; il n'en est pas de méme^de son intérieur, car il est dans une attention continuelle à Dieu et dans un entretien familier et très-intime avec sa divine Majesté; mais il croit ne rien faire, s'il ne faitcommelesautrescbretiens.il vient donc à la grille , et à la première de nous qu'il rencontre il dît : 'X Hélas I je n'ai point d'esprit , fais-moi prier j> Dieu. » Il a la patience de se faire répéter dix ou douze foi^ une prière , et la croyant bien savoir , il s'en retourne à sa cabane, où il n'est pas plutôt arrivé qu'il l'oublie. Il revient à mains Jointes, il confesse comme un enfant qu'il n'a point d'esprit, et prie qu'on récommence à Tinstruire. Combien pensez-vous que cette ferveur est agréable à des personnes qui désirent la gloire de Dieu et le salut des âmes? Le bon Charles , dont j'ai parlé ci-dessus, s'accorde très-bien avec celui-ci; car quand il le visite il lui dit : a Prions Dieu , mon frère. » Ils se mettent à genoux , et récitent le chapelet trois ou quatre fois, sans se lever. Je n'avais dessein que de vous parler de nos séminaristes; mais comme ceux-ci sont passagers, et la plupart du temps à notre grille, il ne m'est pas facile de m'empècber de parler de leur ferveur, la charité me liant à nos néophytes d'une étrange manière.

Nous avons eu trois grandes séminaristes , qui ont été cet hiver à lâchasse avec leur parents pour leur

aider dans le OK^oage, et à apprêter leur pelleterie. Elles s'appellent Anne-Marie Uthirdcbich, Agnès Gbabvekvcbey Louise Aretevir; elles eurentbien de la peine à se résoudre à ce voyage , parce qu'elles devaient être trois mois privées de la sainte messe et de l'usage des sacrements; mais leurs parents étant de nos principaux cbrétiens , on ne put les refuser. Nous les garnîmes autant que la pauvreté du Canada nous le put permettre , après quoi , elles nous quittèrent avec bien dçs larmes. Leur principal ofBce était de régler les prières et les exercices de chrétien, ce qui passe pour un grand bonneur parmi les sauvages. L'une réglait les prières et les faisait faire jàsec une singulière dévotion; la seconde déterminait les cantiques spirituels sur les mystères de notre foi ; et la troisième présidait à l'examen de conscience, et faisait concevoir à l'assemblée l'importance de cet exercice. Mais quoiqu'elles passassent ainsi le temps dans des pratiques de dévotion , elles ne laissèrent pas d^écrire deux fois au révérend Père supérieur de la mission et à moi , en des termes si religieux et si judicieux , que tout le monde admirait leur esprit ; monsieur notre gouverneur m'en parla surtout avec une consolation toute particulière de voir en des tilles sauvages, nourries dans les bois et dans les neiges , des sentiments de dévotion et une politesse d'esprit qui ne se trouvent pas bien souvent dans des filles bien élevées de la France. Le sujet de leurs lettres était que, se voyant si long-

temps privées des sacrements , elles demandaient qu'on leur envoyât du secours pour les retirer de cet ennui. Â leur retour, la preniière visite qu'elles firent fut au très-saint Sacrement , et la seconde à Fimage de la très-sainte Vierge. Anne-Marie avait cherché les premières fleurs du printemps pour couronner cette image et celle du petit Jésus. Ensuite elles nous rendirent compte de toutes leurs actions. « Ah ! disaient-elles , que la privation de la sainte » messe et des sacrements nous a été pénible I » Noël Teckvermatch , à qui les deux premières appartiennent , ayant dessein de les retirer auprès de lui , parce qu'elles étaient suffisamment instruites ; elles en apprirent la nouvelle , et podr rompre ce dessein , elles prirent la résolution de lui écrire , elles vinrent me déclarer leur sentiment , et me demandèrent la permission d'envoyer leurs lettres ^ dont la première était conçue en ces termes : ^ Mon ^ frère, je suis résolue de ne pas m'en aller, c'est » une conclusion prise que je veux être vierge, et » que je désire aimer et sojrvir en cette maison où » je suis Celui qui a tout fait. Je désire y demeu- » rer toute ma vie, pour instruire des filles de ma » nation. Si je puis une fois savoir lire et écrire je n les enseignerai plus efficacement à aimer Dieu. » Apaise-toi, mon frère, apaise ma sœur, car je ne » veux plus aller chez loi; adieu donc, mon frère, » je serai ta servante tant que je vivrai, et je prie- » rai Dieu pour toi dans la maison de prières. ))

Voici la seconde lettre : « Mon frère , agréerais- » ti| que je demeurasse pour toujours avec les Glles » vierges en cette maison? car de tout mon cœur je » souhaite d'être vierge comme elles , et c'est une » aflaire d'importance pour moi , que je sois tou- » jours vierge. Quand je serai plus grande, j*ins- » truirai les filles de ma nation et je leur enseigne* » rai le droit chemin du ciel , afi:n qu'elles puissent » un jour après leur mort voir celui qui a tout fait, » Yoilà pourquoi j'ai résolu de ne pas m-'en retourner )) chez toi, si tu l'agrées^ et de demeurer pour tou- » jours dans la maison de prières. Prie pour moi, je » prierai pour toi tant que je vivrai, et je serai ta » servante ,* moi qui suis ta fille. Anne Marie. »

Yoilà le style dans lequel elles expriment leurs sentiments.

Le révérend Père de Quen voyant ces lettres fut surpris d'une si grande ferveur^ les loua et leur donna de belles instructions : il leur conseilla néanmoins de suivre leurs parents, ce qui n'empêcherait pas leurs bons desseins, si Dieu en voulait Texécution. •

Nous avons dans notre séminaire des personnes grandes et petites , des filles et des femmes qu'on nous donne pour plusieurs causes déterminées dans le conseil des sauvages. Nous en avons eu deux cet hiver , dont Tune fut ôtée à un païen qui l'avait prise pour femme à l'insu de ses parents qui sont chrétiens, quoiqu'elle fût aussi païenne^ Ces bons

néophytes qui voulaient qu'elle fût instruite d^ns la foi afin de la donner à un chrétien, ne pouvant souffrir cette injure , signifièrent à cet homme qu'il eût à quitter une autre femme qui) avait , s'il voulait épouser leur parente, et de plusqull sefitchrétien. H promit de le faire ; mais comme il n'y a pas de foi dans les infidèles , il manqua à sa parole , ce qui obligea ses parents de lui ôter cette femme et de nous la donner. Le révérend Père de Quen nous dit qu'elle ^nous ferait bien de la peine et qu'il croyait qu'en peu de temps elle romprait la clôture , et qu'elle ferait son possible pour retourner avec ce païen qu'elle aimait. Nous la reçûmes néanmoinsavec affection; elle fut triste deux ou trois jours, puistout d'un coup elle devint douce comme un enfant ; elle désirait ardemment d'être instruite et de recevoir le saint baptême. Ses parents ne pouvaient croire à un si grand et à un si subit changement , car elle ne voulait plus voir son mari qu'à condition qu'il se fit chrétien, et que ses parents l'agréassent. Néanmoins, comme les sauvages sont changeants et qu'ils ne se fient pas volontiers les uns aux autres, qu'après une longue épreuve de fidélité, ils la retirèrent dans leur cabane. Quelque temps après , cette pauvre femme étant allée en quelque lieu, elle fit la rencontre dé son mari. Elle commença à fuir; il court après , clic entre dans la maison d'un Français ; il y entre avec elle; elle se cachede craintedelui parler; il proteste qu'il ne sortira point s'il ne lui parle. Il lui parle enfin

— Tact n'oublie aucune sorte de flatterie pour lui persuader de retourner avec lui , mais en vain. Il se met en colère , il crie , il menace de tuer tout le monde si Ton ne lui rend sa femme; mais pendant qu'il s'emporte de la sorte, elle fit un petit détour sans qu'il s'en aperçût , et prit sa course vers la cabane de ses parents, et de la sorte, elle se délivra des mains de cet importun. Pendant qu'elle était ainsi sollicitée, elle disait en son cœur: « C'est tout de » bon que je veux croire , je veux être baptisée , » j'aime l'obéissance. »

Elle dit qu'elle aime l'obéissance parce qu'on lui avait défendu de parler à ce païen ; et ne pas obéir en ces rencontres c'est un crime parmi nos nouveaux chrétiens. Elle raconte tout ce qui lui est arrivé ; mais on ne veut pas lat;roire, et on dit constamment qu'elle a volontairement suivi ce païen , et qu'elle a désobéi au commandement qui lui a été fait. Elle dit qu'elle veut être baptisée , mais quelque protestation qu'elle fasse , on tient conseil comment on punira cette faute; quelques-uns disent que pour un exemple perpétuel , il la faut condamner à la mort, et que si cette faute demeurait impunie , les femmes et les filles imiteraient sa désobéissance. D'autres, qui n'étaient pas si ferventes, répartirent que pour la première fois il y fallait procéder plus doucement et qu'il suffisait de la condamner au fouet en public. La conclusion en fut prise et il ne restait plus qu'à trouver un exécuteur.

Le plus zélé de la compagaie se leva, disant : « C'est Hioi qui le ferai.» Cependant la pauvre innocente ne dit mot; mais elle pense en son cœur que cette confasiou seira une disposition pour son baptême. Voilà toutes les femmes et les filles bien honteuses, car par la sentence elles devaient toutes assister à Texé* cution, qui se devait faire à la porte de Féglise.

On ne voulut pas néanmoins exécuter la sentence sans l'avoir communiquée au révérend père deQuen, qui était alors dans le confessionnal , fort occupé. Quand il fut en état d'écouter, on lui dit le mal qu'on croyait que cette femme avait fait, et la résolution qui avait été prise de la punir. Lui, saps savoir ce qui s'était passé, ni jusqu'où la chose devait aller, repartit que ce serait bien fait , puis il se re* tira. Voilà donc Texécuteur qui mène la criminelle à la porte de l'église , fui commandant de poser les mains sur la balustrade du pont , et lui découvre les épaules. Elle , sans se plaindre et avec une douceur et une aflabilité sans pareille , obéit à tout ce que l'on veut. Alors le fervent sauvage élève sa voix , disant ; «Ecoutez, écoutez, Français, sachez » que nous aimons l'obiéissance. Voici une de nos » filles qui a désobéi , c'est pour cela que nous al* » Ions la punir, ainsi que vous punissez vos en- » fants. Et vous, filles et femmes sauvages , autant » vous en arrivera si vous désobéissez. » Après ces paroles , il décharge un grand coup de fouet :

u Compte, dit^il à la patiente, et retiens bien. »

Il disait cela parce qu'il devait donûer cinq coups. Quand ce fut au troisième , le père de Quen entendant qu'on ne cessait point et qu'on y allait fort rudement , sortit et (it cesser le zélé exécuteur. La patiente se revêtit avec beaucoup de douceur et de tranquillité, et alla trouver le Père pour le prier de la baptiser. Mais, comme il ignorait son innocence, . il la rebuta fort rudement , en lui disant : ce Si tu veux queje te croie , va-t-en aux Ursulines demain, après le soleil levé , et je té baptiserai avec tes compagnes si ta persévères* )) Nous ne savions rien de tout ce qui s'était passé ; mais le révérend Père, nous venant voir, nous (it le détail de toute rbistoire.

Il faut vous avouer , ma très-cbère Mère , que je pensais me fâcher contre lui d'avoir laissé fouetter cette femme innocente , sans arrêter la ferveur inconsidérée des sauvages; mats enfin, comme le tout s'était passé fort innocemment de part et d'autre, il fallut se rire de la simplicité des sauvages et demeurer édifié de la patience de la femme. Elle devança le temps , et me vint trouver dès la pointe du jour avec une troupe de filles , me disant qu^elle venait attendre le Père pour être baptisée. Je lut demandai si tout de bon elle voulait être du nombre des enfants de Dieu; elle me répondit qu'elle n'est venue que pour cela : <( Mais, lui dis-je, que dis-tu » de ce qu'on t'a donné le fouet? En es-tu bien » contente? — Oui, repart-elle, j'ai voulu souffrir » cet affront pour me disposer au baptême, et j'ai

» enduré en paix^ puisque Jésus a endure et payé r> pour moi. y> Je vous confesse, ma très-bonne mère, que j'étais ravie de l'entendre et de voir de si belles dispositions à la grâce. Je Tinstruis , j'envoie chercher le Père; il la baptise , et, durant la cérémonie, elle fit parattre une modestie qui témoignait assez que c'était sans feinte qu'elle poursuivait si courageusement. Je lui fis donner le nom de notre première mère, sainte Angèie, estimant que cela lui était dû, puisque Dieu l'avait convertie dans une maison de ses filles. Xe lui demandai ensuite ses pensées sur la grande grèce qu'elle venait de recevoir : (( Je pensais, dit-elle , au commencement : » bientôt je serai lavée , mon âme sera embellie, et » Celui qui a tout fait m'aura pour fille. Lorsque » je fus lavée , je dis en moi-même : ah ! c'en est y> fait , je suis fille de Dieu ; et durant tout le temps » de la cérémonie j'avais dans le cœur un extrême » plaisir. »

Jugez de là , ma chère Mère , du contentement qae nous avons de voir tous ces miracles de la bonté dé Dieu : comme l'on baptise souvent des hommes et des femmes dans notre chapelle, nous voyons des sentiments si chrétiens dans nos bons néophytes, c|ue notre extérieur fait connaître la joie de nos ccBurs; ce sont jdes biens du paradis qui adoucis- ^nt les épines du Canada , et les rendent plus aimables que tous les plaisirs de la terre.

Je vous disais l'an passé combien nos séminaristes

sont ponctuelles à faire leur examen de conseience, et à s'accuser charitablement les unes les autres, sans qu'aucune s'oiTense. Elles continuent ce saint exercice , par le moyen duquet elles vivent dans une pureté de cœur qui n'est pas croyable. Elles ont encore une inclination très-grande à fréquenter les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, s'y disposant par les jeûnes et les pénitences. U y a peu de jours , qu'une veille de communion, je fus contrainte de quitter l'office pour leur foire cesser une rude discipline, qui dura si longtemps que j'en avais horreur. Quand on l^ur accorde cett€ sorte de pénitence y ce qu'on ne fait pas aussi souvent qu'elles voudraient, elles tressaillent de joie, croyant que c'est une grâce singulière qu'on leur fait; alors elles se disciplinent tout de bon. J'admire , entre les autres, la petite Marie-Madeleine Abatenau, qui, âgée seulement de neuf ans, est aussi ardente à ces exercices de pénitence que les plus âgées et les plus robustes.

Notre bonne Huronne, pour laquelle nous souf- . frons maintenant de très-sensibles croix , ainsi que je vous dirai , est celle qui a le plus aidé cette aunée ses compatriotes , tant par son exemple que par sa grande ferveur. On ne peut voir un plus grand zèle pour le salut des âmes que le sien. Deux Murons ayant demeuré cet ,hiver en ces quartiers pour S6 faire instruire et baptiser, venaient souvent chez nous pour être enseignés, et pour entendre les bons

discoars , tant de notre néophyte que de la mère Marie de Saint-Josepfi, qui sait la langue huronne. Ils étaient ravis d'entendre Tune et Tautre, ne pou-* v^nt comprendre ciomment une personne qui n'a jamais été en leur pays pût parler leur langue , et comment leur parente pût avoir tantd'esprit, et dire des choses si grandes do Dieu et dé notre religion. Ils écoutaient èette jeune fille avec une attention non pareille, et un jour, comme Tun d'eux était sur le point d'être baptisé, il feignit de ne vouloir plus croire en Dieu , et dit par conséquent qu'il ne lui fallait plus parler de la foi ni du baptême. Alors notre fervente Thérèse (<^est ainsi qu'elle se nomme) commença à s'émouvoir et à lui dire :

4C Gommetit parles-tu ? je vois bien que le diable a i> renversé et troublé toutes tes pensées pour te Y) perdre. Sai&-tù bien si tu ,ne mourras pas aujour- )» d'hui, et qu'à rheure même tu irais en enfer, où m th brûlerais avec les démons qui te feraient souffrir x> d'horribles tourments. » Ce bon homme riait de tout ce qu'elle disait; ce qui lui faisait croire que c'était par un esprit de mépris qu'il parlait. Gela lui fit 'redoubler son exhortation pour le combattre ; mais ; n'en pouvant plus , elle nous vint raconter sa peâne arec larmes : « Ah I disait-elle, il est perdu , » il a quitté la foi , il ne sera pas baptisé ; il m'a fait » tant de peine de le voir parler contre Dieu, que s'il 1» n'jf eût eu une grille entre lui et moi , je me serais T» jetée sur lui pour le battre. » Nous al lames aussitôt

vers le sauvage poar savoir la vérité , et si c'était tout de bon qu'il parlait, mais nous reconnûmes sa feinte, et il nous témoigna que ce qu'il avait Tait^ n'était que pour éprouver la foi et le zèle de notre bonne néophyte.

Nous fîmes nos exercices spirituel? après la ftte de Pâques; quand nous les eûmes finis, notre Thérèse eut aussi le désir de les faire. A cet effet , elle se retira sur une montagne qui borne notre clôture, et en partant elle dit à une de ses compagnes: c( Je vais me cacher comme les filles vierges; là, » je prierai Dieu pour tous les sauvages et les » Français, et pour vous toutes, afin qu'il vous » fasse miséricorde , et pendant tout ce temps je ne y> parlerai à aucune créature , seulement à Dieu. >» L'autre, bien étonnée de cette entreprise et tout ensemble bien édifiée , en vint donner avis à ses. compagnes, qui, toutes ensemble, furent trouver notre ermite , et lui dirent qu'elles voulaient être de la partie. Elles la ramenèrent au logis , s'y firent chacune une petite cellule, où elles s'enfermèrent et gardèrent un silence très-exact. Elles firent des prières et des oraisons continuelles durant tout le temps de leur retraite , ce <jui nous donna bien de la consolation ; car c'est une chose rare que des filles sauvages , nées dans une liberté étrange, se captivent de la sorte et gardent une solitude volontaire. Cependant, elles passèrent tout ce temps dans une si grande ferveur, qu'il les en fallut reti-

rer de force, y allant avec trop de zèle et de sévérité. Nous avons eu cette année les vaisseaux plu^ tôt qu'à l'ordinaire^ n'ayant été que deux mois à faire leur voyage. A leur arrivée, nous avons trouvé des rafratchissements pour nous et pour nos séminaristes, qui en sont si reconnaissantes, qu'elles chantent tous les jours à Dieu des cantiques de louange et de gratitude envers vous, devant le très-saint. Sacrement. Etcela n'est-il pas bien raisonnable, ma chère mère, puisqu'elles ne sont à Dieu que par le secours de leurs bienfaiteurs? Les sauvages sont naturel- •lenient ingrats, comme nous l'expérimentons en ceux qui ne sont pas encore baptisés ; mais pour <ïeux qui le sont> la grâce dont leurs âmes sont embellies , les rend très-reconnaissants , et presque toutes leurs prières et leurs communions se font pour la conservation des personnes de France qui leur font du bien , et qui par leur charité les ont retirés de l'inadélité.

. Les vaisseaux étant arrivés , les Hurons se rendirent aux Trois - Rivières ,, sans avoir fait aucune rencontre dlroquois. Le révérend Père Isaac Jogues , qui avait fait le voyage avec eux , vint jusqu'à Québec avec cinq Hurons, tant chrétiens ^ue catéchumènes, dont trois ^ qui étaient les plus jconsidérables , étaient parents de notre Thérèse, et yenaient dans le but de la retirer afin de la marier. iDuranttoutlçur séjour à Québec, ils étaient presque toujours ou dans la chapelle ou derrière notre grille ;

l*on eût dit, à voir la grande modestie de ces boDS néophytes, qa'iis eussent été élevés dès leur enfance parmi des religieux. Ils nous firent des harangues si chrétiennes» que nous étions ravies de les entendre parler ; on ne peut voir des rcmerctments plus humbles que ceux qu'ils nous Taisaient y pour les soins; que nous avions eus de leur parente > depuis deut ans qu'elle demeurait au séminaire. Ils regardaient comme un miracle de la voir lire et écrire, ce qu'ils n'avaient encore jamais vu parmi eux ; ils la voyaient adroite comme une Française ; ils l'entendaient parler de deux ou trois sortes de langues , et ils croyaient déjà qu'elle serait l'exemple de leur nation et la maîtresse des filleset des femmes huronnes.Nous la pourvûmes de tout ce qui était nécessaire à son mariage, après quoi il fallut la rendre. Je ne sais qui a eu le plus de répugnance et de douleur, elle de nous quitter , oU nous de la perdre ; mais enfin l'exhortation que lui fit le père Jogues, touchant l'obéissance qu'elle devait à ses parents , la fit résoudre à ce départ. La peine que nous avions à la laisser aller était fondée sur la crainte de ce qui loi est arrivé ; mais enfin il fallut se vaincre de jMirt et d'autre; on l'embarque, et le R. P. Jogues « qui accompagnait la flotte des Hurons, la mit , pour une plus grande sûreté , dans ua dé ses canots , où il y avait trois de ses domestiques. Ils ne furent pas quinze lieues dans le fleuve, qu'ils firent la rencontre des Iroquois qui les attendaient au passage , tous

très-bien armés. Ces barbares attaquent nos pauvres Hurons, qui conviennent de se battre sur terre. Les voilà aux mains; mais enfin les Iroquois mettent les Hurons en fuite. Le R. P. Jogues fut pris avec deux braves Français , et quatre de nos principaux chrétiens, parents de notre Thérèse, qui fut liée avec un de ses cousins, Agé seulement de quinze ans. Ils furent emmenés avec plusieurs, tant catéchumènes que païens , au nombre de vingt-huit , qui expéri* menteront, s'ils ne l'ont déjà fait, la tyrannie de ces barbares , si la bonté de Dieu ne les retient. Jugez de gr&ce, ma très-chère mère, quelle douleur nous a causée cette triste nouvelle. Le Capada n'avait point eu un pareil accident, depuis qu'on y prêche le saint Evangile ; on dit pourtant qu'ils ne tueront point notre captive, mais qu'ils la marieront à quelqu'un des leurs. Si Dieu conservait le R. P. et nos chrétiens , on croit que ce serait une ouverture à la lumière de l'Evangile dans ce pays infidèle ; mais , selon les apparences humaines , ils sont à présent tous massacrés, et nous avons prié pour les Ârétienscomme s'ils étaient morts. En même temps, ua autre parti d'Iroquois attaquait une compagnie de Hurons , qui venait faire leur traite , proche de Mont-RéaU car ces barbares dominent la rivière de taotes parts.

Lorsque les Hurons furent défaits , monsieur notre gouverneur était aux Trois- Rivières , attendant

un vent favorable pour aller construire un fort sur

la rivière des Iroquois, par la libéralité de monsei* gneur le cardinal de Richelieu. Il avait voulu faire attendre les Hurons, afin de leur faire escorte; mais ces bonnes gens , qui ne craignent les dangers que quand ils voient Tennemi^ le remercièrent, et justement ils furent pris proche du lieu destiné à la construction du fort. Monsieur le gouverneur apprit ces tristes nouvelles lorsqu'il allait partir; mais le mal était sans remède , car ces barbares s'enfuirent et furent chei*cher de nouvelles forces , emportant ]eurbutin,qui était de la valeur de huit mille livres. Ces barbares ne sachant pas qu'on voulait bornar leur rivière, firent un fort à une lieue de là, afin d'avoir le chemin libre; Une troupe de trois cents hommes se débanda pour fondre sur les Français et sur les sauvages qu'ils pourraient rencontrer, dépendant monsieur le gouverneur faisait puissamnaent travailler à son fort» de sorte que les Iroquois, trouvant dans leur chemin ce qu'ils n'attendaient pas y et ce qu'ils n'avaient pas vu quelques jours auparavant, furent extrêmement surpris. Néanmoins, comme ils sont vaillants et que le souvenir de leur victoire encore toute récente leur enflait le cœur, ils attaquèrent le fort, jusqu'à vouloir mettre le pied dedans. La mêlée fut grande , et il y eut bien des coups de part et d'autre. Les ennemis étaient dans leurs barques , d'où ils voulaient tout ravager, se servant des meurtrières du fort pôUr tirer sur les Français. Ces gens, qui pensaient rencontrer des

fuyards comme les Hurons et les Algonquins, firent les vaillants au commencement ; mais , par la conduite de monsieur notre gouverneur^ ils furent mis «n déroute avec une telle épouvante, qu'on a trouvé •une partie de leurs armes, qu'ils avaient jetées çà et Jà , atin de fuir plus légèrement. Il y a eu beaucoup •de leurs gens tués et blessés , comme on a remarqué dans la poursuite qu'on en a faite^ les chemins étant pleins de sang et des écorces où ils portent leurs morts et leurs blessés. Du côté des Français , il y a -eu seulement un homme de tué et quatre de blessés. Les armes de ces barbares sont des flèches^ des masques et des fusils. Ils avaient justement trouvé dans la 4»ipture qu'ils firent sur les Hurons tout ce qui leur fallait pour nous faire la guerre, outrece qu'ils avaient «u des traîtres Hollandais. Jamais ils n'avaient osé at- 'taquer les Français dans leurs forts, et sans la rencontre de celui-ci , on dit qu'ils se seraient jetés sur celui de Mont-Béal et sur les Trois* Rivières. Si monsieur le gouverneur n'edt été sur le lieu , tout était perdu, car il n'y fût resté que trente ou qualante hommes , qui n'eussent peut-être pas été* des plus soigneux. Sa présence a tout mis à couvert. Il avait trois barques bien équipées avec son briganlin , et environ cent hommes d'airmes. L'on a trouvé {NToche de ce fort , à qui Ton a donné le nom de Rixbelieu , une place où ces barbares ont fait brûler des homihes ; mais on ne sait si ce sont de nos captifs ou d'autres. On a trouvé au même lieu douze

têtes pef dtes ea rouge , qui est une marque i\m // / ceux-ld sout brûlés ; six autres peintes en noir, qui est un indice que ceux-ci ne sont pas encore condamnés, et une seule élevée au-dessus des autres, qu'on croit être celle du bon Eustache, grand capitaine Huron f qui avait été baptisé depuis peu de temps , et qui avait fait des merveilles pour soutenir notre sainte foi. C'était le plus grand ennemi des Iro* quois ; il remportait souvent des victoires sur eux« Lorsqu'il fut pris, ils poussèrent un cri de j<tte épouvantable , quoiqu'il se laissât prendre volontairement, afin de mourir avec le R. P. Jogues, el avec las Français qui l'accompagnaient. Gomme on lui disait : a Tu te peux sauver. — ^ Non , dit-il , je » n'en ai garde; je veux mourir avec les Français. >» La haine de ces barbare est trop 'grande contre lui pour l'épargner, et il ne faut pas douter qu'ils ne le fassent mourir d'une mort horrible.

Notre Thérèse ni son cousin n'était pas peinte comme les autres ; c'est une marque qu'ils ne sont plus liés et qu'ils la garderont libre parmi eux. Pour le reste des vingt^8q)t, on croit qu'ils ont été brû^ lés; l'on n'en recevra des nouvelles certaines que par quelques fugitifs ; car tout ce que je viens de dire nous a été rapporté par quatre femmes , qui se sont sauvées d'un grand nombre d^Algonquins, pris l'hiver dernier par les Iroquois. Ils tuèrent tous les hommes et réservèrent environ vingt femmes , pour remplacer un pareil nombre des leurs , que les Al-

gonguîns avaient fait mourir peu de temps auparavant. Celles-ci s'étant sauvées , celles qui restent peuvent bien trembler, car on croit qu'ils les Teront brûler, coihme ils firent brûler leurs maris et leurs enfants en leur présence.

Vous verrez par la relation combien les diables sont enragés de voir le progrès du christianisme ici et chez les Hurons. C'est pour cela qu'ils font révolter ceux qui ne sont pas chrétiens C(mtre ceux qui le sont. Ces bons néophytes présentent généren* sèment leurs tètes et celles de leurs enfants sous la hache pour le soutien de la foi. Dieu leur donne tant de courage, qu'ils ne font point d'état de la vie quand il faut soutenir le parti de Jésus-Christ , pour lequel ils sont outrageusement persécutés. Il y a peu de temps , que les démons déclaraient leur rage tout haut par la bouche des païens qu'ils pos* sèdent, et ils avaient en quelque façon prédit le niassacre qu'ils viennent de faire des Hurons, par la main des Iroquois. Mais, quoi qu'ils fassent , ils sont contraints de céder la place au roi légitime des nations . dont le royaume croît d'une telle manière, que nous en sommes consolées. Bemerciez-le des grâces qu'il nous fait. Priez-le pour nos bons néophytes, et particulièrement pour nos captifs et pour moi , qui vous suis en lui une servante toute acquise.

Québec, 29 septembre 16i2.

UETTRE %XI. — A une Religieuse Ursaline.

Récit du zèle héroïque d*un homme et d'une -femme sauvages.

Ma tbés-chére et trés-aimée Soeur y

Mon cœur sent tant d'affection pour vous, que lorsque je dois vous écrire , je suis en peine pour trou- ^ ver des paroles qui puissent exprimer mes sentiments. Mais comme Tamour que j'ai pour vous est enfermé dans celui de notre divin Mattre , demeurons en cette sainte union , où la vraie amitié se trouve et s'exerce avec autant de pureté que de vérité. Sans en sortir, sortons néanmoins pour dire ses miséricordes, car elles sont grandes et infiniment grandes dans notre Amérique , dans laquelle les ftmes avaient été comme gelées, cédant au froid qui y domine presque continuellement, jusqu'à nos jours que Notre-Seigneur témoigne vouloir en faire fondre par sa bonté toutes les glaces , car nous voyons que son esprit veut tout gagner et mettre l'embrasement partout, comme il Ta promis dans TEvangile; nous le voyons |)artiGulièrement dans nos sauvages de Tadoussac etdes Attikamek qui vivent comme des saints. Une femme fort âgée, nommée Angélique, a fait cette année l'office d'apôtre aux Attikamek , tant pour les , fortifier en la foi, qiie pour apprendre les prières à ceux qui ne les savaient pas , et empêcher que ceux qui les savaient ne les oubliassent. Je vous laisse à penser quelle peine a eue cette femme, âgée de près

de soixante ans, d'aller en un pays aussi éloigné, au fort du froid et des neiges, traversant des bois immenses et rampant par des rochers affreux ; ne fautil pas , pour cela , avoir un excellent amour de Dieu dans le cœur, et un désir ardent du salut de son prochain? Elle n'est pas encore de retour; Dieu sait de quelle affection je l'embrasserai quand je la verrai.

Un autre excellent chrétien , nommé Ghai:les , ayant été choisi pour ramener un sauvage en son pays , a prêché notre sainte foi par tous les villages qui se sont rencontrés sur sa route. Sitôt qu'il fut de retour il vint me voir , et en s!écriant , me dit : « Sais-tu ce que j'ai fait? j'ai enseigné les grands » et les petits, les hommes et les femmes, les jeunes » et les vieux partout où j'ai passé ; je leur ai dit : » Quittez vos folies; cela serait tolérable si vous vous » étiez faits vous-mêmes ; cela serait bon si vous de- » viez toujours vivre sur la terre; mais il y a un » Dieu , un boh esprit qui a fait le ciel et la terre, » et tout ce que l'un et l'autre contiennent. Or, » choisissez, voilà deux chemins : Tun conduit dans y> le feu avec les diables, l'autre conduit au ciel où » est Celui qui a tout fait. Si vous croyez en lui , » vous irez à lui après la mort; si vous n'y croyez » pas , vous irez dans un feu d^où vous ne sortirez » jamais. Pour moi , disait-il , ce ne sont pas les y> richesses de ca monde que j'aime. Il ne m'im- )> porte que je sois riche ou pauvre , que j'aie faim

» ou que je sois rassasié , que je vive ou que je » meure : cela serait boa si c'était pour longtemps; » eh! nous mourrons bientôt etlout cela sera dissipé. » Puis 9 se tournant vers moi, il me dit : J'ai » coupé par morceaux toute la bougie que tu m'as » donnée, et je m'en servais comme (m fait à la » messe; aussi je déterminais les prières , je faisais -» faire le signe de la croix y et je disais à chacun ce » qu'il devait faire. Mais il faut que tu saches que » ceux que j'ai enseignés n'ont point encore d'es- » prit, mais attends un peu, ils vont croire , et ils » en auront. »

Vous voyez , ma chère mère , que le royaume de notre divin Époux s'étend malgré l'opposition des démons. N'oubliez pas notre séminaire sur lequel le mattre de la mission verse continuellement ses bénédictions. Adieu.

Québec , le 24 août 1843.

LETTRE XXn. — A son Pils.

Progrès de la foi. — Persécution des Iroquols.

Mon très-cher et bien-aimé Fils,

L'amour et la vie du Roi des nations consument votre cœur de l'ardeur avec laquelle \ï ravit le cœur de nos néophytes.

Vous devez avoir reçu les lettres que je vous ai écrites au mois de juillet dernier , dans lesquelles

je vous faisais un petit récit de ce qui s'est passé cette année dans notre nouvelle France et dans la nouvelle Eglise de Jésus-Christ. Je n'avais point encore reçu de vos lettres » mais ma mère'de Saint- Bernard m'avait envoyé celle par laquelle vous lui faisiez des plaintes de ce que vous n'en avez reçu aucune.de moi l'année dernière. Je vous avais écrit amplement ; mais ce que l'on confie à la mer est sujet au hasard. C'est pourquoi il se faut attendre à cela y mon très-cher fils ; mais , pour y apporter quelque remède , j'ai pris la résolution^ de vous écrire , tant que je vivrai, par deux vaisseaux diiïérenls, afinque si l'un se perd ou e$t pris par les pirates , l'autre vous porte de mes nouvelles, jPaites ^ de même si l'obéissance vous le permet , car vous pouvez juger que nos contentements seront en cela réciproques.

Mais il ne faut point perdre de temps, commençons à parler de nos néophytes. Les premiers fondements de l'église ont été jetés cette année à Miscou , qui est une habitation de Français y seulement pour la traite de Pelletterie. A dix lieues au delà ou a bâti une chapelle et établi une grande mission pour les sauvages du côté du nord , qui ont été attirés à la foi par la conversion de nos sauvages Montagnes de Tadoussac. Cette mission promet de grands fruits , car la matière est disposée^ Ce lieu esta cent cinquante lieues d'ici, approchant devons. Cent lieues en deçà e.st la mission de Tadoussac , où

l'on a vu cette année des merveilles : un grand nombre de sauvages, avancés de plus de vingt journées dans les terres > y sont venus pour se faire instruire et ensuite pour se faire baptiser. Us ont des sentiments si religieux et font des actions si ebrétiennes, qu'ils nous font honte et nous surpassent en piété. Ce sont les fruits du zèle de nos bons chrétiens-sédentaires ; car ils vont exprès de cAté et d'autre pour gagner des âmes à Jésus-Christ. Toutes ces nations-là sont du côté du nord , et Tadoussac, où ils s'assemblent , est à quarante lieues d'ici ou environ , tirant vers Miscou.

Sillery est à une lieue au-dessus de Quct^ec » et nous tenons le milieu. Nos sauvages sédentaires sont là en partie^ et en partie à Québec où se fait la traite.

L'an passé , la nation des Attikaniek se rendit ici pour se faire instruire^ et plus de la moitié fut baptisée. Le premier baptême se fit en notre église, comme aussi le premier mariage ; car , lorsque l'homme et la femme sont baptisés , on bénit leur mariage au pied des autels.. 11 faut que je vous avoue que la joie que mon cœur ressent , quand je vois une âme lavée du sang de Jésus-Christ, est inexplicable. Ces bonnes gens étaient tous les jours instruits dans notre chapelle ; après la messe , nous leur faisions un festin de pois ou de sagamite de blé d'Inde avec des pruneaux; après quoi, ils étaient quasi tout le jour à notre grille pour recevoir quelque instruction ou apprendre la prière. C'était un

prodige de voir avec combien de promptilude et de facilité ils apprenaient tout ce qu'on leur enseignait. Une pauvre femme qui avait Tesprit un peu plus dur que les autres, se fâchant contre elle-même , dit en se prosternant : <( Je ne me relèverai d'aujourd'hui que je ne sache mes prières. » Elle eut tout le jour la bouche contre terre, et Dieu bénit tellement sa ferveur, qu'en se relevant elle sut tout ^

ce qu'elle voulait apprendre ; la ferveur est univer- i ^^ t^ ^^ selle, et nous sommes ravies de voir de grands hommes nous venir trouver avec empressement, /iXt/^"'"^'^^ afin que nous leur apprenions à faire des actes intérieurs et des oraisons jaculatoires, dont ils se serirent dans les rencontres.

Le capitaine de cette nation était un grand sorbier et Thomme du monde le plus superstitieux. Je lui écoutais soutenir la vertu de ses sorts et de ses superstitions, et peu après il vint trouver le Père contre qui il avait disputé , lui apporta ses sorts et le tambour dont il se servait dans ses enchantements, et protesta de ne s'en vouloir jamais servir. Je vous envoie ce tambour, afin que vous voyiez comment le diable amuse et séduit ce pauvre peuple avec un instrument d'enfant; car vous saurez que cela sert h guérir les maladies , à deviner les choses à venir et à faire de semblables choses extraordinaires. A la ' iBuite de ce changement , nous eûmes la consolation ' de voir faire en un seul jour un sacrifice à Dieu de r,^

tous les tambours de cette nation. Ils s'en retour-

nèrent tousdaas leur pays en chassant, afin d'y arri* .ver au printemps ; et parce qu'ils étaient nouvellement instruits , une de nos nouvelles chrétiennes de Sillery s'en alla avec eux » par un froid de neigç des plus horribles , pour leur faire répéter tous les jours leurs prières, de crainte qu'ils ne les oublias-isent* Nous avons appris qu'ils mènent une vie ad^ mirable.

G^est une merveille de voir la ferveur de nos bons néophytes : ils ne se contentent pas de croire en Jésus*Christ ; mais le zèle les emporte d'une telle manière, qu'ils ne sont pas contente^ et pensent ne croire qu'à demi , si tous ne croient comme eux. Le capitaine des Abnakiwois a quitté son pays et sctf» gens pour se rendre ici sédentaire, afin île se faire instruire et de pouvoir ensuite attirer ses gens à la foi de Jésus-Clhrist« Il fut hier baptisé et marié à une de nos séminaristes , nommée Angèle, dont la relation parlait l'an passé avec éloge. Son zèle le portera bien plus avant , car il est résolu de porter l'ËvangiJe chez beaucoup d'autres nations : <( Je » ne me contenterai pas , me dit-ii , de porter oies » gens et ma jeunesse à la foi et à la prière; maiS| » comme j'ai été dans plusieurs nations dont je sais » la langue, je. me servirai de cet avantage pou^ » les aller visiter et les porter à croire en Dieu. »

Les hommes ne sont pas seuls embrasés de ce zèle : une femme chrétienne a passé exprès daiis une nation fort éloignée pour y catéchiser ceux qui

y habitent, en quoi elle a si bien réussi, qu'elle les a tous amenés ici , où ils ont été baptisés ; il lui a fallu un courage apostolique pour courir les dangers auxquels elle s'est exposée ^ afin de rendre ce service à Notre*Seigneur. Nous voyons souvent de semblables ferveurs dans nos bons néophytes , qui , sans mentir, font honte à ceux qui sont nés de parents chrétiens.

Il n'y a personne de considérable chez les Hurons qui ne veuille^étre chrétien ; l'on y a b&ti cette année quatre chapelles, et avant. on avait peine d'eu souffrir une. Les Iroquois néanmoins persécutent étrangement cette pauvre nation. Ils en ont pris et tué un grand nombre depuis deux ans, et depuis quinze jours ils ont encore défait leur flotte. Vous savez qu'ils prirent Tan passé le révérend père Jo* gués, des Français et des Hurons, avec une de nos séminaristes. Ils tuèrent les anciens et emmenèrent les autres captifs. Le révérend Père fut moulu de coups et mis à nu en arrivant ~en leur pays; on lui coupa le pouce et il eut l'index mordu jusqu'à la jointure ; les bouts des autres doigts furent brûlés , et ensuite on lui fit souffrir mille ignominies. On en fit autant à un Français, son domestiqué, et un autre qui lui appartenait eut aussi la tête fendue d'un coup de hache. Le pauvre Père, croyant qu'on loi en allait faire autant, se mit à genoux pour recevoir le coup et offrit son sacrifice , mais on ne lui fit rien de plus. On fit à la plupart des captifs comme

on lui avait fait , puis on leur donna à tous la vie. On ne fit rien à notre séminariste Thérèse , laquelle a toujours généreusement professé le saint Evan* gile , et fait les prières publiquement. Le révérend Père y prêche présentement TEvangile : c'est le premier qui ait eu cet honneur , et Dieu bénit tellement son travail > qu'il a déjà baptisé plus de soixante personnes dans sa captivité.

Il faut un peu parier de nos séminaristes sédentaires qui nous donnent tout le contentement possible. Une me disait , il y a quelque temps : <( Je parle »jK)uvent à Dieu dans mon cœur; je prends grandi » plaisir à nommer Jésus et Marie. Âh ! que ce sont » de beaux noms ! » On les entend quelquefois s^en« tretenir de Dieu et faire des colloques spirituels. Un jour entre autres , elles se demandaient les unes aux autres de quoi elles {>ensaient avoir plus d'obligation à Dieu; l'une dit : « C'est de ce qu'il s'est » fait homme pour moi , et qu'il a enduré la mort » pour me délivrer de l'enfer. » L'autre repartit : « C'est de ce qu'il m'a faite chrétienne, et de ce » qu'il m'a mise, par le baptême , au nombre de ses ^) enfants. » Une petite, qui n'a pas plus de neuf ans et qui communie depuis'un an et demi , haussa la voix et dit : « C'est de ce que Jésus se donne à nous » en viande au saint Sacrement de l'autel. » Cela n'est-il pas ravissant en des filles nées dans la barbarie?

Elles ne manquent point à leurs examens de

conscience^ ni à s*acciiser les unes les autres, ce qu'elles font avec une ingénuité non pareille. Elles demandent quielquefois qu'on les châtie , afin de payer à Dieu dès ce monde la peine de leurs péchés. Une ayant été corrigée, on lui demanda ce qu'elle avait pensé de son châtiment ; « J'ai pensée dit- » elle^ que Ton m'aime, puisque Ton me châtie » pour me faire venir de l'esprit, car je n'en ai x> point : moi qui ai été instruite , je suis beaucoup » plus coupable que ma compagne qui a failli, et ï> qui ne Ta point été. »

Vous voye% nos emplois; je vous prie de prendre un grand soin du royaume de 3ésus-Ghrist. Obtenez par vos prières la conversion des Iroquois qui lui nuisent beaucoup, et qui ferment les p«assages, de crainte que les nations plus éloignées ne viennent se faire instruire. La nation d'Hyroquet n'a pas laissé de traverser les terres de ces barbares , qui ont fait sur eux une décharge de plus de cent coups de fusil ; mais Dieu les a si bien protégés qu'il n'y en a pas eu un seul de blessé. Je vous écris la nuit, parce que je suis pressée : les vaisseaux vont partir. J'ai la main si lasse, qu'à peine puis-je la conduire, c'est ce qui me fait finir, en vous priant de m'excuser si je ne relis pas ma lettre. '

' Québec, 30 septembre 1643.

LETTRE XXni. — A la sœur Marie ftoland.

Zèle des sauvages conyertis à punir les coupables.

Ma TAÉs-AiMÉE Soeur,

Jésus, notre très-doux et très-aimâble Époux, soit à jamais la consolation de votre cœqr I Vous êtes toujours ma chère sœur , et en cette qualité, vous m'êtes toujours présente auprès de notre très-bon Maître. Je suis consolée de ce que vous avez vu le révérend père Le Jeune^ et nous ne l'avons paâ moins été de le revoir en notre Canada avec nos deux chères sœurs , qui sont arrivées heureusement avec lui , ayant fait une traversée fort courte. Elles nous ont apporté de vos nouvelles de vive voix, ce qui nous a donné une particulière consolation.

Vous désirez savoir des nouvelles de nos bons néor phytes; ils sont plus que jamais dans la ferveur, et inexorables à ceux qui s'éloignent de leur devoir, et qui dégénèrent de la pureté de la foi. L'un d'entre eux ayant commis une faute considérable contre les bonnes mœurs , les chefs le voulaient tout à fait chasser de leur bourgade ; ils firent leur possible auprès de M. le gouverneur et des révérends Pères pour empêcher qu'il n'y demeurât, quoiqu'il eût fait une confession publique de sa faute ^ « car, disaientils, il attirera le diable parmi nous ; il est cause , par sa jeunesse déréglée, que Dieu nous quitte» et qu'il nous punit par nos ennemis. » D'autres avaient été excités à boire par des Français , et avaient acheté

d'eux des boissons enivrantes , en sorte que quelques jeunes gens en furent pris^ et privés trois jours entiers de l'entrée de Téglise. Les innocents ont aidé les coupables à faire cette pénitence ; ils allaient deux fois le jour ensemble à la porte de la chapelle, faire leurs prières avec une grande humilité , mais ils n'y entraient pas. Les anciens , non contents de cela , condamnèrent les coupables à l'amende, qui était un certain nombre de peaux de castor destinées à acheter de quoi parer l'autel de Celui qui a tout fait , afin de Tapaiser. Cette pénitence est ordinaire et sert beaucoup k retenir dans le devoir ceux qui n'ont pas des intentions tout-à-fait pure?. Ils donnent à Dieu les prémices de leurs champs, au temps delà récolte.£nfîn,quoiqu'ilssoientcontinueltement persécutés par leurs ennemis , leur foi n'en est que plus forte. Je vous supplie de continuer vos prières pour cette nouvelle église, et d'engager votre communauté à y joindre les siennes.

Québec, le 12 août 1644-

USTTRE XXIV. — A son FUs.

Délifrance du révérend père Jogues. — Forme des habits et des maisons. — Foi des nouveaux convertis.

Yotre lettre m'a apporté une consolation que je

ne puis exprimer. Je l'ai reçue dès le mois de juillet*

les vaisseaux étant arrivés plus tôt qu'à l'ordinaire ,

et ce qui a mis le comble à notre joie , c^est que nous avons reçu. en même temps les révérends pères Le Jeune, Qoentin et Jc^ues. Ce dernier, par une providence de Dieu bien particulière , a été enlevé des mains des Iroquois , par les Hollandais qui habitent leurs côtes. De là , ils l'emmenèrenjk en France, d'où il est revenu ici comme un vrai martyr vivant qui porte en son corps les livrées de Jésus-Christ. Il devait être brûlé à son retour dans le village des Iroquois^ si les Hollandais, qui en furent avertis , ne l'eussent enlevé secrètement. Il m^a raconté les conduites de Dieu sur lui pendant sa captivijié. 11 y a des milliers de martyrs qui sont morts à moindres frais. Imaginez-vous les chgses les plus ignominieuses qu'on puisse faire souffrira une personne chaste, il les a souffertes. Après une salve de coups de bâtons épouvantable qui le firent ressembler à un monstre^ on le laissa pour mort. Etant néanmoins revenu à lui , on lui coupa deux doigts et l'on brûla et mordit les autres. On le promena ensuite tout nu de village en village, et de théâtre eja théâtre. Après quoi, on le suspendit en l'air par le gros des deux bras , à deux grands, pieux fort élevés , avec des cordes d'osier aussi serrées que possible. On le laissa fort longtemps en ce tourment, quil m'a dit être le plus grand et le plus sensible qu'il eût enduré , à cause du poid$ de son corps qui rendait ces liens très-douloureux; sesboi^rreaux s'apercevautque ce supplice lui était sensible le lièrent et le serrèrent

— sodé nouveau , afin de le faire souffrir encore davantage. Mais vous allez voir un coup admirable de la providence de Dieu. Un sauvage d'un autre village fort éloigné y ne. pouvant souffrir un spectacle si ia* humain ^ le délia par une compassion naturelle lor^ qu'il était sur le point de rendre i'ésprtt, et le mit en liberté. Les Iroquois, le voyant en liberté, le donnèrentà une famille quren eût soin et te prit en affection, c'est-à-dire, qu'ils ne lui faisaient point de mal et ils soufTraient qu'il fit ses prières, ce qu'ils appellent magie. Ces gens-là menaient le Père partout où ils allaient , et , par ce moyen, il baptisait tous les enfants moribonds et tons les adultes malades, dont il envoya un grand nombre dans le ciel. Dans ses voyages, il passa par le village de cet homme qui Favait délié, et, sans penser à lui, il entra dans sa cabane pour voir à son ordinaire s'il n'y aurait point quelque bien à faire» Lorsqu'il en sortait , le pauvre homme qui ^tait dans un coin où il n'avait pu le voir, l'appelle et lui dit : «Ehquoi ! mon frère , n'auras-tu point pitié » de moi? n^sais-tu pas que c'est moi qui t'ai sauvé la » vieen te retirant de ton tourment? voilà que je m'en ^ vais mourir, aide-moi, je te prie.» Le Père futégalement joyeux et étonné : il instruit ce pauvre homme, il le baptise, et aussitôt il le voit mourir dans l'assurance de son salut, que Dieu lui avait préparé comme récompense , je crois , de la bonne action qu'il avait faîte envers le Père. Cet homme apostolique a trouvé quantité d'occasionis imprévues de cette nature , où

il a envoyé un grand nombre d'âmes dans le ciel. A présent qa'il est de retour , on voit bien qu'après son martvre, c'est un homme de l'autre monde. On voit en lui une humilité si admirable ^ qu'il ne faut point d'autre marque de sa sainteté. Lors même qu'il était parmi les Iroquois, sa grande modestie tenait ces barbares dans l'admiration et ils le croient plus qu'un homme.

/ Pour réponse à ce que vous désirez savoir touchant ; le pays , je vous dirai qu'il y a des maisons de pierre, de bois et d'écorce. La nôtre, qui est toute de pierres, a quatre-vingt-douze pieds de* longueur et vingts huit de largeur. C'est là plus belle et la plus grande qui soit au Canada. En cela est comprise l'église qui a sa longueur dans la largeur de la maison et dixsept pieds de largeur. Vous penserez que cela est petit, mais le trop grand froid ne permet pas qu'on fasse des lieux plus vastes. Il y a des temps auxquels les prêtres sont en danger d'avoir les doigts et les oreilles gelés. Le fort est de pierres comme les maisons qui en dépendent. Celles des révérends Pères » de madame notre fondatrice , des mères Hospitalières et des sauvages sédentaires sont aussi de pierres. Celles ) des habitants, excepté deux ou trois , sont de colombage pierroté. '{]tie partie des sauvages ont des maisons portatives d'écorce de bouleaux qu'ils dressent avec des perches. Nous en avions une semblable au commencement pour nous servir de classe. Quand je dis que nos maisons sont de pierre, je ne veux pas

dire qu'elles soient en pierre de taille ; non , il n*y a que les encognures, qui sont d'une espèce de marbre presque noir, qui se tire par coupeaux assez bien faits. Ces encognures sont très-belles, mais elles coûtent à tailler , à cause de la dureté de ce marbre. Un homme coûte trente sous par jour; encore faut- il le nourrir les fêtes, les dimanches , et dans le mauvais temps. Nous faisons venir de France nos artisans, qu'on loue pour trois ans ou plus. Nous en avons dix qui font toutes nos affaires, excepté que les habitants nous fournissent la chaux, le sable et la brique. Notre b&timent a trois étages , dans le milieu desquels nous avons nos cellules faites comme celles de France. Notre cheminée- est au bout pour échauffer le dortoir et les cellules ^ dont les séparations ne sont que deboisdepin, car autrement on ne pourrait pas les chaufler. Encore ne croyez pas qu'on y puisse demeurer longtemps en hiver sans s'approcher du feu. €e serait un excès d'y demeurer une heure , encore fout-il avoir lés mains cachées et être bien couvert. Hors les observances, le lieu ordinaire pour lire, écrire, étudier, est de nécessité auprès du feu, ce qui est un assujettissement fort incommode , particulièrement pour moi qui ne me chauffais jamais en France. Nos couches sont de bois et se ferment comme des armoires; quoiqu'elles soient doublées de oonvertiires ou de serge , à peine peut- on s'y réchauffer. L'hiver , nos sauvages quittent leurs maisons de pierres, et vont cabaner dans les bois, où il ^ 6. •

ne fait pas si froid. A quatre cfaemtDées que nous avons nous brûlons par an 175 cordes de gros bois. Et après tout^ quoique le froid soit si rigoureux, nous faisons nos exercices au chœur tout Thiv^r , mais l'on y souffre peu. Notre clôture n'est que de gros pieux d'arbres entiers de dix pieds de haut et accom- \ modes avec de la charpente. Les couvertures des maisons sont de planches doubles où de bardeaux contre-garnis de planches par-dessous.

Les sauvages sont habilléà Tété et l'hiver. L'été , j ils ont une peau d'orignac , grande comme celle i d'un bœuf, carrée comme une couyerture, qu^ils mettent sur leurs épaules. Ils l'attachent avec une courroie , en sorte que leurs bras sortent tout nus; ils n'ont que cela avec le brayer, ayant les pieds et la tète nus. Chez eux , à la campagne et quand ils se battent avec leurs ennemis, ils sont nus comme la main et n'ont que le brayer qdi les couvre assez modestement. Ils ont la peau minime à cause tlu soleil et des graisses dont ik s'oignent par tout le corps. Us ont pour la plupart le visage tatoué avec des raies rouges et bleues. L'hiver, ils ont pour robes des couvertures de lits accommodées comme celles dont je viens de parler, excepté qu'elles ont des manches de même. Ils ont des chausses de cuir on do couvertures usées qui leur vont jusqu'à la ceinture. Ils ont là-dessus une veste de castor avec son poil en guise de manteau. Ceux qui se couvrent la tète traitent pour des bonnets de nuit rouges, an magasin.

lis ont aussi des capotes ou des tapaborts. Voilà pour ceux qui sont bien habillés. Mais il y en a qui sont presque nus en tout tenips, par pauvreté. Les femmes sont fort modestement vêtues , ayant toujours des ceintures qui les serrent (car les hommes n'en ont presque jamais , leurs robes allant au gré du vent). Leurs robes vont en tas jusqu'à mi-jambes, et en haut jusqu'au haut du cou , ayant presque ton* jours les bras couverts* Elles se couvrent aussi la tête d'un bonnet de nuit d'homme , ou d'un castor ou d'un tapaborl. Leurs cheveux sont abattus sur le visage et liés par derrière et communément; el!e& sont fort modestes et pudiques. Nous faisons de petityg ^îiqflrg p à nos sémi naristeset les coiffons à lafrançaise. On aurait de la peine TSislTâ^erTinfedlmtie d'une femme, sans cette différence d'ajustement dont je viens de parler^ car leurs visages sont tous semblables. Leurs souliers sont de peau d'orignac^ préparée leomme celle de buffle. Ils en fi'oncent un morceau par. le bout> mettent une pièce carrée au talon, fassent une petite courroie comme à une bourse, et voilà leurs souliers faits. Les Français n'en portent point d^autres l'hiver, parce qu'on ne peut sortir pour marcher sur la neige qu'avec des raquettes, et pour cela on ne peut se servir de souliers français. Yrnlà ce que vous désiriez savoir touchant la façon des maisons et des habits de notre Canada.

Nous voyons dans les campagnes des lis sauvages et des martagnons^ On y voit aussi quantitéde cèdres

dont les branches nous servent à faire des balais. Il y a encore beaucoup de pins , de sapins et d'épinettes qui demeurent verts pendant tbut l'hiver malgré les grands froids.

, Vous demandez de plus si nos sauvages sont aussi parfaits que je le dis dans mes lettres. Je vous dirai qu'en matière de mœurs > je veux dire en leurs façons d'agir, de faire un compliment, on n^y^^î^ pas la politesse française. On ne s'est pas étudié à leur apprendre cela, mais bien à leur enseigner solidement les commandements de Dieu et de l'Eglise , les points et les mystères de notre foi , les prières et les pratiques de notre religion, comme sont : le signe de la croix , l'eiamen de conscience et autres semblables actions de piété. Un sauvage se confesse aussi bien qu'un religieux ; il est naïf au possible et fait état des plus petites choses. Lorsqu'ils sont tentés, ils font des pénitences publiques avec une admirable humilité* En voici un exemple. Les sauvages n'ont pas d'autres boissons que le bouillon de leur chaudière , soit de chair ou de blé d^Inde^ ou d'os bouillis, ou d'eau pure. Les Français leur ayant fait goûter du vin et de l'eau-de-vie , ils ont trouvé' cela tellement à leur goût qu'ils le préfèrent à tout , mais le mal est que quand ils en peuvent avoir , il ne leur en faut hoira qu'une seule fois pour devenir comme fous et furieux. On en attribue la cause à ce qu'ils ne mangent que des choses douces , n'ayant aucun usage ni connais* sance du sel. Cette boisson les tue d'ordinaire^ ce

qui a porté M, notre gouvernieur à défendre sous peine de grosses amendes de leur en donner ou échanger. Néanmoins , à Tarrivée des vaisseaux , il n'est pas possible d'empêcher les matelots de leur en céder en cachette. Les anciens sauvages chrétiens ne tombent pas dans ces excès , ce sont les inOdèles avec quelques jeunes gens libertins. Il est néanmoins arrivé , cette année , que quelques-uns sont tombés dans cette faute, et, pour la punir, les anciens avec le Père supérieur de cette mission , les ont condamnés à payer un grand nombre de peaux pour ta décoration de la chapelle,et de plus, à demeurer trois jours sans entrer da Ds l 'église, et à aller seulement deu^ fois le jour faire leur prière à la porte , accompagnés des innocents, aGnde les aider à obtenir miséricorde, et d'apaiser Celui qui a tout fait; d'autres (ont une déclaration publique de leurs péchés dans l'église des français ; d'autres jeûnent au pain et à l'eau. Gomme ils ne commettent pas souvent ces sortes d'excès, aussi ces pénitences sont fort rares. Au reste , il en est des sauvages comme des Français , il y en a de plus et de moins dévots , mais , parlant généralement , les sauvages le sont plus que les Français, et c'est pour celaqu'on ne les mêle pas et qu'on les met dans une bourgade séparée, de peur qu'ils n'imitent les mœurs de quelques-uns. Ce n'est pas que ceux-ci ne soient assez sages en ce pays, mais les sauvages ne sont capables de la liberté française quoique honnête.

Je De saurais vous dire toutce quejesaîsde la ferveur de ces nouvelles plantes; quoique nouseD soyons sensiblement touchées, nous commençons par ne plus nous en étonner, parce que nous sommes déjà accoutumées à les voir. Mais les Français qui arrivent ici et qiii n'ont rien vu de semblable en ^Trance , pieu-rent de joie , voyant les loups devenus agneaux et des bêtes changées en enfants de Dieu. Le capitaine des sauvages de Silleri , avant que de partir pour aller en guerre contre les Iroquois, me vint trouver et n^e dit : (( Ma mère, voilà ce que je pense, je viens te voir TD pour te dire que nous allons chercher nos enne- » mis ; s'ils nous tuent, n'importe ; aussi bien, il y » longtemps qu'ils commencent, et même de pren- » dre et de tuer les Flrançais, nos amis, avecceux qui )) nous instruisent. Nous n'allons pas en guerre » parce qu'ils nous tuent, mais parce qu'ils tuent nos » amis. Prie pour nous, car nous avonsoïfenséDieu, » et c'est pour cela qu'il nous châtie ; surtout la jeu- )) nesse n'est pas sage , je leur dis : Vous (ftchn^z Dieu, » et il nous punit; corrigez-vous et il s'apaisera. Un » tel , qu'il me nomma , a encore fait une lourde » faute , pour laquelle je l'ai voulu chasser d'avec » nous ; mais le Père supérieur m'a dit : Attends » jusqu'au printemps et il se corrigera. Le Père est » trop bon d'avoir tant attendu; le printemps est » passé et il ne s'est pas corrigé. Il attire le diable » parmi nous , et c'est de là que viennent nos mal- » heurs. Priez donc toutes pour nous , car nous ne

« savons ce que nous deviendrons à cause de nos » oflenses. x>

Cet excellent chrétien est le second baptisé du Canada , aussi est-il irrépréhensible dans sa vie et dans ses mœurs. Dans une harangue publique qu'il fit dans l'église où le révérend père dé Quen avait fait une correction à la jeunesse > il éleva la voix et fit une confession publique et générale de toutes les fautes qu'il avait commises depuis sept ou huit ans qu'il était chrétien, ajoutant : « C'est moi, mes frèï> res, qui attire tous les malheurs qui nous arrivent, T» car vous voyez par ce que je viens de dire^ mes 1» infidélités aux grâces de Dieu depuis que je suis » son enfant. Mais il est bon , prenez courage , ne D vous désespérez pas^ si nous le servons , il nous )> fera miséricorde.

Voici ce que disait une femme sauvage à notre grille : <c Dieu m'a fait beaucoup de grâces; autre- » fois la mort de mes enfants m'affligeait de telle » sorte, que rien au monde ne me pouvait consolej;. » Maintenant mon esprit est si convaincu de la sa-* » gesse et dé la bonté de Dieu^ que quand il me les » ôtejrait tous., je n'en serais pas triste , car je pense' )> en moiTmême : si une plus longue vie était nécesy> saire àmon en faut pour mieux faireson salut,Ce/ut y> qui a tout fait ne la lui refuserait pas^ puisqu'il » est si bon et que rien ne lui est impossible ; aujour - » d'hui , puisqu'il l'appelle à soi^ il faut bien dire , » puisqu'il sait tout 9 qu'il voit tout^ qu'il cesserait

)) peut-être de croire en lui , et commettrait de[S pé- )) chésqui le précipiteraient dans l'enfer. Dans cette )> pensée , je lui dis : Dispose de moi , toi qui as )> tout fait , et de tous mes enfants aussi. Quand tu y> m'éprouverais en toutes les manières possibles^ je » ne cesserais jamais de croire en toi, ni de t'aimer , » ni de t'obéir , car je veux tout ce que tu veux. )> Puis je dis à mes enfants que je vois mourir : Va, » mon enfant, va voir au ciel Celui qui a tout fait : » quand tu y seras, prie-le pour moi aGn que j'y T» aille aussi: après ta mort je ferai des prières pour » ton ftme afin que tu sortes bientôt du purgatoire. » Cette même femme , qui se nommait Louise , vint un jour me faire le récit d'une longue oraison^ qu'elle avait composée pour les guerriers. Elle était conçue en des termes si touchants , que mon cœur en était attendri. II semble que Dieu se plaise à éprouver sa foi^'lui ôtant tous ses enfants l'un après l'autre depuis son baptême.

Vous voyez par ce peu que je viens de vous dire, les sentiments de nos bons chrétiens. Us ont une A grandedélicatessedeconscience, qu'un jeune homme «t sa femme ayant porté cet hiver leur filsà la chasse, etcet enfant étant 6)ort dans les boisentre leurs bras, ils eurent une si grande peur de mécontenter Dieu en l'enterrant dans une terre qui n'était pas bénite que, durant l'espace de trois à quatre mois, sa mère le porta. ' toujours au cou par des précipices , des rochers, . des bois, des neiges^ des glaces, avec des peines in-

croyables. Ils furent ici pour la fête de Pâques , où ils firent enterrer leur fils, qu'ils présentèrent empaqueté dans une peau.

Je vous ai mandée dans ma lettre précédente, que la foi prend de profondes racines dans les nations du Nord^ surtout chez les Uurons d'où je viens de recevoir une lettre du révérend père Ghaumonot. Voici ce qu'il mande : a On a bâti de nouvelles chapelles dans x> cinq principaux bourgs des Hurons , où il y a tou- » jours de nos pères. Si les deux hivers prochains » les conversions continuent, comme aux deux p précédents, nous espérons que les chrétiens de- » viendront les plus forts , dans ces cinq bourgs, et » qu'en peu de temps ils attireront après eux, non- » seulement leurs concitoyens, mais encore le reste » du pays , et même toute la nation des Hurons. »

Ce grand progrès n'a pas empêché que leslroquois aient encore pris un de nos pères avec six Français, dont trois on tété tués, deux desquels ont été brûlés tout vifs et hachés en pièces; et ces barbares^ non contents démanger leur chair à mesure qu'elle brûlait, en prenaient des morceaux et contraignaient les patients à en manger eux-mêmes. Ils ont encore pris et tué plusieurs chrétiens, tant Hurons qu'Algonquins; on a aussi pris trois de leurs gens, par le moyen desquels on tâche de retirer le père , au cas qu'il soit encore en vie, car on dit qu'il était destiné au feu. C'est peu de chose que la vie ; mais la cruauté que ces barbares exercent sur les patients

est horrible. C'est pour cela que je vous demande vos prières, car comme Tesprit s'afTaiblit quelquefois dans les tourments , on craint pour nos pauvres chrétiens quelque espèce de désespoir.

Me vous lassez donc point de vous tenir aux piedis du roi des nations : il est mort pour tous , et tous ne vivent pas encore. Ah I si j'étais digne de courir partout pour tâcher de lui gagner quelque âme , mon cœur serait satisfait. N'est-ce pas une chose sensible de voir les démons tenir un empire si absolu sur tant de peuples? Allons ^ allons ensemble en esprit) par toutes ces contrées infidèles, pour tâcher d'en rendre quelqu'une à notre bon Maître. Vous pouvez autant faire dans votre solitude que si vous y étiez actuellement employé par l'exercice du ministère. Le Père éternel a fait voir à une personne que si elle lui demandait quelque chose par le cœur de son Fils, il la lui accorderait. Demandons-lui donc des âmes par ce divin cœur , pour l'amplification de son royaume. Soyons jaloux de ce que son ennemi les possède si injustement , car c'est lui qui aniine leslroquoisqui, pour le moment, senties plusgrands ennemis de sa gloire en ce pays , après mes malices, et pour ce point, trouvez-moi des amis, je vous en supplie^ auprès de Dieu. Pour moi, je ne vous quitte point auprès de sa divine Majesté : demeurons en ce vaste Océan , et vivons-y en attendant l'éternité^ où nous nous verrons réellement.

Québec, 26 août 1644.

LETTRE XXV. — An même.

La paix entre les Français, les Iroquois et les antres nations du y 1 Canada. — Vision remarquable d^un sauvage.

\JL^ f^ Mon TRÈS-CHER Fils ,

r/ Gomme je sais que vous ne verrez pas sitôt la relation , j'ai cru devoir vous faire part des faveurs signaléesque Notre-Seigneurnousa faites cette année, en ce qui toucbe sa nouvelle égfise, à laquelle enfin il a donné la paix universelle*

Au mois d^avril dernier, quelques Algonquins des Trois-Rivières se lièrent pour aller de compagnie à la chasse , mais plutôt à celle des Iroquois qu*à celle des botes sauvages. Un nommé Pieskaret, Sauvage, mais aussi chrétien que Tétait celui qui, Tan passé , amena les deux prisonniers iroquois , dont il a été parlé dans la relation , commandait cette petite ironpe qui n'était que de six ou sept. Ils ne furent guère avant dans leur chasse sans rencontrer des Iroquois. Ils en trouvèrent quatorze , contre lesquels ils se battirent avec tant de générosité , qu'ils en tuèrent neuf sur la place ; un autre, qui était blessé, voulant fuir à la nage se noya ; deux se sauvèrent par la fuite ; ainsi il n'en resta que deux qui continuaient à se battre avec plus de témérité que de #leur. Parmiles Algonquins, il y avait un excellent chrétien, nommé Bernard, qui désirait surtout avoir quelque prisonnier en vie. Uans ce désir^ il dit à ses ennemis : « Mes frères , que faites-

» vous? ne voyez-vous pas bien qu'il nous est facile » de vous ôler la vie ? Ne vous faites pas tuer , rendez- » vous et ne craignez pas qu'on vous fasse mourir; » prenez courage, nous vous mettrons entre les mains » de personnes qui ne vous feront point de mal. » Â ces paroles, ces deux hommes , qui se croyaient à deux doigts de la mort , commencèrent à respirer , et se rendirent , sur la bonne foi de celui qui leur parlait avec tant d'affection. Nos AlgoTiquins enlevèrent ensuite la chevelure des neuf autres qui étaient étendus morts sur la place; puis, selon leur usage ordinaire ^ ils voulurent servir leurs deux prisonniers de guerre de coups de bâton, qui ne sont que des careSses, disent-ils^ et la bienvenue de leurs captifs : une oreille coupée, des doigts rompus, la peau du corps brûlée^ les ongles arrachés sont des divertis* sements; ils se rient de cela quand ^on s'en plaint, et il faut qu'un prisonnier chante en endurant , autrement on le tient pour un lâche et pour un homme indigne de vivre. Ces deux prisonniers néanmoins appréhendaient beaucoup ces choses , et Pieskaret , comme ennemi mortel des Iroquois, n'en avait point de pitié. Mais le bon Bernard, qui était plus éclairé des lumières de notre sainte foi , lui dit : « Je suis » chrétien, et partantje ne veux point faire de mal à » ceshommes qui se sont rendus ; celont mes frères, » et il me. semble que c'est un trait d'une trop » grande lâcheté de vouloir maltraiter des personnes » qui, sur notre parole, se sont mises entre nos mains

» et sous notre protection : noua aurons bien plus D d'honneur de présenter aux Français ces prisonx> niers sains et entiers, que si nousies leur donnions » estropiés.» Pieskaretgoûtaces raisons et résolut de ne pas permettre qu'on leur fit aucun mal. Gela fut fait , car ils furent reçus avec aflabilité des sauvages, tant des Trois-Rivières que de Silleri , qui leur firent fête comme à leurs frères. Ils furent amenés à la résidence de Saint-Joseph , où Pieskaret en voulait'faire présent à monsieur le gouverneur de la Nouvelle-France. A leur arrivée, nos chrétiens leur firent une belle salve d'arquebusades, et Pieskaret, ayant mis pied à terre, déclara son intention qui était de parlera monsieur le gouverneur, lequel, en ayant eu avis, s'y transporta quelques jours après pour savoir ses intentions. L'assemblée se fit dans la maison des révérends Pères, où monsieur le gouverneur leur fit un grand' festin , car c'est par là que se commencent et se terminent toutes les bonnes affaires parmi les sauvages. Tous étant assemblés, on demeura asbéz longtemps en silence , puis Pieskaret harangua fort éloquemment, faisant entendre à monsieur le gouverneur qu'il n'avait été à la guerre que pour lui amener des prisonniers , selon la promesse qu'il lui en avait faite depuis longtemps, qu'il lui présentait ces deux-là , espérant que par leur moyen on pourrait traiter de la paix, et faire que toutes les nations de ces contrées ne fussent plus qu'un seul peuple; qu'au reste , c'était tout son souhait.

quoique les Iroquois ne pensassent pas cela de lui ni desautres Algonquins, et néanmoins qu'il était trèsyrai qu'ils la désiraient sincèrement. Monsieur le gouverneur accepta les deux prisonniers , et loua le procédé de Pieskaret et dé Bernard. Ce dernier qui sait la langue iroquoise , parce que autrefois il a été prisonnier en ce pays-là , adressa la parole aux deux prisonniers, qui n'attendaient que la mort, à cause du mal qu'ils avaient fait par le passé aux Français, aux Algonquins et auxHurons,et surtout aux révérends Pères ; il leur dit qu'ils n'avaient nul sujet de craindre, mais plutôt de se réjouir^ puisqu'ils n'étaient pluscaptifs mais libres; qu'ils étaient à un grand capitaine qui ne souffrirait pas qu'on leur fit aucun mal. L'un des deux, ayant ouï ce discours, témoigna une joie qui ne se peut dire, et , prenant une arquebuse y il la jeta par-dessus son épaule , disant que la paix était faite , et qu'il ne fallait plus parler de guerre. Il ajouta que si l'on voulait renvoyer en leur pays le prisonnier iroquois que l'on gardait aux Trois-Bivières dès Tan passé, et qui passait parmi ceux de sa nation pour un homme de marque et de considération^ il ne doutait point qu'il ne rapportât des nouvelles capables de faire quitter les armes. Ce captif avait été acheté bien cher par monsieur le gouverneur des Algonguins d*en haut, qui le traitaient si tyranniquement, qu'il en était presque mort, en sorte qu'on eut bien de la peine a guérir ses plaies. Il était libre parmi les Français , de qui

il dit tant de bien à ces deux nouveaux venus , qu'ils s'estimaient heureux d'être toml>és en de si bonnes mains, et d'être sortis de celles de Pieskaret et des autres Algonquins. Monsieur le gouverneur en tomba d'accord et donna ordre qu'on renvoyât le prisdhnier en son pays, chargé de présents, et qu'on iuidonnâttoutcequi était néc>essairepourson voyage. Il partit seul dans un canot, parce qu'on n'osa pas hasarder delui donner desFrançais pour l'accompagner, dans l'expérience que l'on a de la barbarie des Iroquois. Monsieur le gouverneur renvoya les deux autresaux Trois- Rivières, et témoigna à Pieskaret qu'il faisait état de sa valeur^ qu'ri l'estimait plus que jamais son ami , et que , comme il s'était comporté honnêtement à son endroit, il voulait aussi lui témoigner par les effets combien sa conduite lui avait été agréable. Il lui fit quantité de beaux présents, comme d'arquebuses, poudre, plomb, chaudières, haches ^ couvertures , capots et autres semblables , que les sauvages estiment plus que les Français n'estiment l'or, les perles et les pierres précieuses. Ces vainqueurs de leur part furent très-contents de monsieur le gouverneur , qui fait tout cela pour le bien de la foi et du pays.

Ce fut le 21 mai que Tancien prisonnier partit pour retourner en son pays , promettant d'être de retour dans deux mois , et qu'il dirait tant de bieu des Français, qu'assurément ses gens les recher-* cheraient d'amitié. Il fut fîdèle à sa parole, parce

qu'il ne fut que quarante jours dans son voyage. Au commencement de juillet , on vit paraître auprès du fort Richelieu trois Iroquois et un Français, vêtu en sauvage, qu'on reconnut aussitôt pour le sieur Couture , qui avait été pris avec le R. P. Jogues, et que les Iroquois tenaient parmi eux en estime et réputation comme un des premiers de leur nation. Aussi tranchait-il parmi eux du capitaine , s'étant acquis ce crédit par sa prudenée et sa sagesse, tant la vertu est aimable même parmi les plus^ barbares. Sitôt que cet Iroquois dont j'ai parlé fut arrivé dans son pays^ il fut trouver Couture, lui donna les lettres dont on l'avait chargé, et tous les deux ensemble furent trouver les principaux de la nation et leur firent le rapport des commissions qu'ils ayatent , tant de bouche que par écrit. On fit aussitôt assembler les plus considérables des villages pour délibérer sur les propositions de la paix , tant avec les Français qu'avec les nations qui leur sont alliées. Tous conclurent d'envoyer deux de leurs principaux capitaines avec Couture et le messager Iroquois. Tous les sauvages eurent bien de la peine à laisser aller leurs principaux chefs ; mais ils dirent qu'ils ne craignaient point de hasarder leurs tètes, pour tâcher d^être amis des Français et des nations qui leur sont alliées. Surtout, ils faisaient fonds sur Couture qui , ayant assisté à tous leurs conseils et étant Français , pourrait pUis facilement que tout autre traiter de la paix avec ceux de sa nation.

Ces quatre députés étant donc arrivés à Richelieu 9 on fut ravi de voir Couture. On le baise , on Tembrasse , surtout quand il eut déclaré que les Iroquois demandaient la paix^ sans feinte.Cette nouvelle donna de la joie à tout le pays^ car on ne pouvait sortir non. plus que d'une prison de tous les forts qui sont au-dessus de nous , sans être à la merci de ces peuples. Sitôt qu'ils furent descendus, M. de Santerre, qui commande au fort Richelieu, les fit embarquer dans une chaloupe pour les conduire aux Trois-Rivières, leur donnant des Français pour escorte.

Le cinquième de juillet , le sieur Guillaume Couture parut dans un canot aux Trois-Rivières. Sitôt qu'il fut reconnu, chacun l'embrasse et le regarde comme un homme ressuscité , qui donne de la joie à ceux qui le pensaient mort , ou en danger de passer le reste de ses jours dans une captivité toute pleine de barbarie. Après cet accueil , il montré une chaloupe qui amenait trois Iroquois , délégués de tout le pays pour venir traiter de la paix avec les Français, et, par leur entremise, avec les nations qui nous sont confédérées. L'un des trois Iroquds était ce prisonnier que M. le gouverneur avait renvoyé en son pays , pour dire à ses compatriotes combien il se sentait obligé de la courtoisie qu'ils lui avaient faite, lui renvoyant deux prisonniers français; et que, n'en demeurant pas là , il avait encore deux prisonniers iroquois qu'il avait dessein

de leur rendre , quand il aurait appris leur volonté sur les propositions de paix. Les deux autres étaient députés à cet effet. Le prenoier, et le plus intelligent, se nommait Kiotsaton, c*est-à-dire le Crochet, et Tautre, Âniwgan. La cbaloupc qui les portait, et qu'ils avaient prise à Richelieu, étant proche du bord , et les Français et les sauvages approchant pour les recevoir, Riotsaton fit signe de la maia qu'on récoutât , et , pour cet effet , il se mit sur le devant de la chaloupe , où il était tout couvert de porcelaine. «Mes frères, dit-il, j'ai quitté mon » pays pour vous venir voir , et enfin me voilà dans » vos terres. On m'a dit à mon départ que je venais » chercher la mort et que je ne rêver rais pi us ma pa- » trie ; mais je me suis volontairement exposé pour » le bien de la paix, voyant de si belles dispositions » pour rendre la terre égale et faire que toutes les » nations n'en soient plus qu'une. Je viens donc » pour entrer dans le desseiû des Français, des » Hurons et des Algonquins , et pour vous commu- » niquer les pensées de tout mon pays.» Cela dit» la chaloupe tire un coup de pierrier, et le fort répond d'un coup de canon pour marque de réjouissance.

Cet ambassadeur sauvage ayant mis pied à terre, fut conduit au logis de M. de Champflour, commandant des Trois-Bivières , qui lui fit un fort bon accueil. Après avoir pétuné à la façon des sauvages et mangé quelques pruneaux , il dit : a Je trouve » bien de la douceur dans les maisons des Français ;

» depuisque j'y ai mis le pied ^ je n'y trouve que de » la réjouissance. Je vois bien que Celui qui est au » ciel veut conclure une affaire bien favorable. Les )> hommes ont des pensées et des esprits trop diffo- ^ rents pour tomber d'accord : c'est le ciel qui réu- » nira tout. » Dès le même jour, on dépêcha un canot à M. le gouverneur , pour lui donner avis de l'arrivée de ces ambassadeurs , et c*ependant eux et les prisonniers avaient toute liberté , et c'était à qui leur ferait festin. Un des Pères s'étant trouvé dans une c>abane où il avait été invité , Tlroquois dit à Couture qui l'accompagnait : a Ces gens me sem- » blent paisibleset d'une humeur assez douce , fais- » leur dire parce Père que je les vois volontiers, et » que bientôt nous nous entre-visiterons sans crainte, » et que nous changerons de maisons , c'est-à-dire » que leurs maisons seront nôtres et que les nôtres » seront à eux. » Noël Négabamat , notre excellent chrétien , répondit : a Ce discours est bien agréable ; » vous savez bien qjue nous ne coupons point la i> gorge à ceux qui sont, délégués pour porter de si » bonnes nouvelles : vous n'êtes point des enfants , » parlez-nous à cœur ouvert et ne nous cachez point » les sentiments que vous avez de nous : pour les » nôtres , ils sont tels que sont ceux d'Onontio , » (c'est le nom qu'ils donnent à M. le gouverneur); » tout ce que vous ferez avec lui, nous le tiendrons » pour fait, car nous ne sommes qu'un avec lui. » Une autre fois, M. de Champflour, après (es

avoir bien régalés, leur fit dire qu^ils étaient parmi nous comme en leur pays, qu*il n'y avait rien à craindre pour eux , et qu'ils pouvaient croire qu'ils étaient dans leurs maisons étant dans les nôtres. Kiotsaton se tourna vers l'interprète^ et lui dit : «Ce » capitaine est un grand menteur ; » puis se tournant vers l'interprète , il ajouta : « Il dit que je suis ici » comme «dans ma maison , et comme dans mon » pays ; c'est une menterie y car je suis maltraité » en ma maison et je fais ici grande chère : je » mourrais de faim en mon pays , et je suis ici tous » les jours dans les festins. » Ce sauvage fit d'autres reparties semblables dans les rencontres qui témoignaient qu'il avait de Tesprit.

Enfin , M. le gouverneur étant arrivé de Québec aux Trois-Rivières , donna audience aux ambassadeurs , le mercredi^ douze de juillet. Gela se fit dans la cour du fort, où l'on fit étendre degrandes voiles contre l'ardeur du soleil qui était fort grande. Voici comme le Heu était disposé. D'un côté était M. le gouverneur^ accompagné de ses gens, et du révérend père Yimon , supérieur de la mission , assez proche de lui. A ses pieds étaient assis, sur une longue écorce , les cinq Iroquois , qui vouluriînt avoir cette place , pour témoigner Tamour et le respect qu'ils avaient pour M. le gouverneur. A l'opposite , étaient les Algonquins, lesMontagn€z,etiesÂttikamek. Les deux côtés étaient fermés par des Français et quelques Hurons. Aumtlieu, il y avait une grande place,

où les Iroquois avaient fait planter deux perches j et tendre une corde de Tune à l'autre pour ^ pendre et attacher, ainsi qu'ils disaient, les paroles qu'ils nous devaient porter, c'est-à-dire, les présents qu'ils nous devaient faire, car tout parle parmi eux , et leurs actions sont significatives aussi bien que leurs paroles.

Ces présents consistaient en , trente mille grains de porcelaine^ qu'ils avaient réduits à dix-sept colliers , qu'ils portaient, partie sur eux , et partie dans un petit sac , placé tout auprès d'eux. Tous étant assemblés, et chacun ayant pris sa place, le grand Iroquois (je le nomme ainsi , parce qu'il était d'une grande et haute taille), se leva et regarda premièrement le soleil ; puis, ctyant jeté les yeux sur toute la compagnie , il prit un collier de porcelaine à sa main, et commença sa harangue d'une voix forte en ces termes : <(Onontio, prête l'oreille à mes paroles ; » je suis la bouche de tout mon pays : tu entends ï> tous les Iroquois quand tu m'entends parTer. Mon ■x> cœur n'a rien de mauvais, je n'ai que de bonnes » intentions. Nous avons en notre pays des chansons x> de guerre, en grand nombre, mais nous les avons » toutes jetées par terre , et nous n'avons plus D aujourd'hui que des chants de réjouissance. » Là dessus, il se mit à chanter, et ses compatriotes lui répondaient. 11 se promenait en cette grande place , comme un acteur sur un théâtre, en faisant mille gestes. Il regardait le ciel , envisageait le soleil , et il se frottait les bras, comme s'il en eût voulu faire

sortir la viguear qui les anime dans les combats.

Après qu'il eut bien chanté , il dit que le présent qu'il tenait en main remerciait M. le gouverneur, de ce qu'il avait sauvé la vie à . Tokhiabencbiaron, le retirant , l'automne dernier, de la mort et de la dent des Algonquins : mais il se plaignait adroitement de ce qu'on Tavait renvoyé tout seul : <( Car , disait-il , si son canot se fàt renversé , si les » vents et les tempêtes Teus^^ent submerjgé , en un » mot^ s'ilfûtmortyvous eussiez longtemps attendu » ce pauvre bomme, aussi bien que les nouvelles » de la paix , et vous nous auriez ensuite accusés » d'une faute que vous-mêmes auriez faite. » Gela dit , il attacba son collier au lieu destiné.

Il en tira un autre qu'il attacba au sieur Couture, en disant tout baut : a C'est ce collierqui vousamène » ce prisonnier. Je ne lui ai pas voulu dire, lorsque » nous étions encore dans notre pays: Va-t-en,mon » neveu, prends un canot, ctt'en retourneàQuébec; » mon esprrt n'aurait pas été en repos : j'aurais tou- » jours pensé et repensé, à part moi : ne s'est-il point » perdu? En vérité , je n'aurais point eu d'esprit si » j'eusse procédé de cette sorte. Celui que vous nous » avez renvoyé a eu toutes les peines du monde en » son voyage. » Alors il commença à exprimer ces peines , mais d'une manière si naturelle, qu'il n'y a point de comédien en France qui exprime si naïvement les choses , que ce sauvage exprimait celles qu'il voulait dire. Il avait un bâton à la main qu'il mettait sur sa tête, pour représenter comment ce

prisonnier portait son paquet. Il le portait ensuite d'un bout de la place à Taulre, pour exprimer ce qu'il avait fait dans les sauts et dans les courants d'eau, où étant arrivé, il lui avait fallu transporter son bagage pièce h pièce. II allait et venait, représentant les tours et retours de cet homme. 11 feignait heurter contre une pierre, puis il chancelait comme dans un chemin boueux et glissant. Gomme s'il eût été seul dans un canot, il ramait d'un côté, et comme si son petit bateau eût voulu tourner , il ramait de Tautre pour le redresser. Prenant un peu de repos , il reculait autant qu'il avait avancé : il perdait courage , puis il reprenait ses forces. En un mot^ il ne se peut rien voir de mieux exprimé que cette action, dont les mouvements étaient accompagnés de paroles qui disaient ce qu'il Jeprësentait. <c Encore, disait-il, si vous Teussiezaidé à passer les » sauts et les mauvais chemins , le reste aurait été » supportable. Si au moins , en vous arrêtant, vous » l'eussiez regardé de loin et conduit de la vue , cela }> nous aurait consolés ; mais je ne sais où étaient » vos pensées , de renvoyer un homme seul , parmi ^ tant de dangers. Je n'en ai pas fait de même à ï> l'égard de Couture ; je lui ai dit : Allons, mon » neveu, suis-moi; je veux te ramener en ton » |>ays au péril de ma vie. » Voilà ce que signiGait le second collier;

Le troisième témoignait que les présents que M. le gouverneur avait donnés à l'iroquois qu'il avait renvoyé , avaient été distribués aux nations qui

leur sont alliées, pour arrêter leur colère^ et qu*ils y avaient ajouté quelque chose du. leur, pour les obliger d'envoyer des présents partout , de mettre bas les haches^ et de retirer les avirons des mains de ceux qui s'embarquaient pour venir en guerre. Il nommait toutes ces nations et même les Hollandais, à qui ils en firent part , comme à leurs alliés^ quoiqu'ils ne répondissent rien à ce qu'il disait. ^ Le quatrième collier, était pour nous assurer que la pensée de leurs gens tués en guerre ne les touchait plus, et qu'ils mettaient leurs armes sous les pieds. <t J'ai passé, disait -il, près du lieu où les Algonquins » nous ont maltraités et massacrés , au printemps » dernier, dans le combat où ces deux prisonniers » ont été pris. J'ai, dis-je, ])dssé vite, ne voulant -» pas voirie sang répandu de mes gens, ni leurs » corps qui sont encore sur la place , mais j'ai dé* >> tourné ma vue de peur d'irriter ma colère, y^ Puis, frappant la terre, et prêtant l'oreille , il poursuivit dismt : ce J'ai ouï la voix de mes ancêtres massacrés » par les Algonquins, lesquels , voyant que mon » cœur était encore capable de se venger , m'ont » crié d'une voix amoureuse : Mon petit-fils , as- » seyoz-vous et n'entrez point en fureur ; ne pensez » plus à nous, pujsqu^il n'y a plus moyen de nous j> retirer de la mort; pensez seulement aux vivants, » cela est d'importance , et retirez-les du glaive et » du feu qui les peuvent faire venir où nous som- » mes : un homme vivant vaut mieux que plusieurs » morts. Ayant entendu cette voix, j'ai passé ou-

» tre, et suis venu jusqu'à vous, pour délivrer » ceux que vous tenez encore. v>

Le cinquième présent fut- donné pour nettoyer la rivière et en ûter les canots ennemis qui la pourrait troubler et empêcher la navigation. Il faisait mille gestes comme s'il eût voulu arrêter les vagues , et donner un calme à la rivière, depuis Québec jusqu'aux Iroquois.

Le sixième pour aplanir les sauts et chutes d'eau, et retenir les courants qui se rencontrent dans les rivières où il faut naviguer pour aller en leur pays: c< J'ai vu périr, dit-il, dans les bouillons d'eau, voilà n pour les apaiser, » et avec ses mains et ses bras il arrêtait ces torrents et les mettait à Tunisson.

Prenant le septième : «Voilà pour donner la bonace » au grand lac de Saint-Louis , pour le rendre uni » comme une glace , et pour apaiser la colère des » vents , des tempêtes et des e^ux. » Et rendant par ses mouvements le chemin favorable , il attacha ce présent au bras d'un Français , le tirant tout droit au milieu de la place pour marquer que nos canots iraient sans peine dans leurs ports.

Le huitième frayait tout le chemin qu'il faut faire par terre. Vous eussiez dit qu'il abattait les arbres , qu'il coupait les branches , qu'il repoussait les forêts , qu'il remplissait de terre les lieux profonds : « Voilà , disait-il , tout le chemin net et poli. » Il se baissait contre terre pour niveler les campagnes de sa vue et voir s'il n'y avait plus de pierres ni de bois

où l'on pût heurter en marchant : « C'en est fait^ » on verra la fumée de nos bouigades depuis » Québec , tous les obstacles sont ôtés. »

Le neuvième était pour témoigner que nous trouverions du feu tout prêt dans leurs maisons , que ce feu ne s'éteindrait ni jour ni nuit, et que nous en verrions la clarté de nos foyers.

Le dixième fut donné pour nous lier tous ensemble très-étroitement. II prit un Français d'un côté, enlaçant son bras dans le sien , et un Algonquin de l'autre. S'étant ainsi liés , et montrant ce collier qui était extraordinairement beau, il s'écria : « Voilà » le nœud qui nous attache inséparablement , rien y> ne nous pourra désunir , quand même la foudre » tomijerait du ciel , car si elle coupe ce bras qui y> nous attache à vous^ nous vous saisirons incon- » tinent de l'autre. »

Le onzième nous invitait à ipanger avec eux en disant : « Notre pays est rempli de poissons et de^ » venaison; on ne voit que cerfs, élans, castors; » quittezces puants pourceaux qui courent ici parmi » vos habitants et qui ne mangent que des saletés, » et venez manger de bonnes viandes avec nous ; le » chemin est frayé , il n'y a plus de dangers. »

« Le douzième , dit-il en élevant sa voix , est pour » dissiper tous les nuages de l'air, afin qu'on puisse » voir à découvert que vos cœurs et les nôtres ne » sont point cachés, et que le soleil et la vérité » donnent du jour partout. »

Le treizième faisait ressouvenir les Hurons de leur bonne volonté. « Il y a trois jours , disait-il , » c'est-à-dire trois ans , que vous aviez un sac plein » de porcelaine avec d'autres présents tout préis » pour venir chercher la paix , qui vous a détournés » de cette pensée? »

Le quatorzième était pour presser les Hurons qu'ils se hâtassent de parler , qu'ils ne fussent point honteux comme des femmes^ et que, prenant résolution d'aller chez les Iroquois^ ils passassent par le pays des Algonquins et des Français.

Le quinzième pour témoigner qu'ils avaient toujours eu dessein de ramener le père Jogues et le père Bfissani , mais que le premier leur avait été dérobé, et qu'ils avaient volontairement donné le second aux Hollandais, qui le leur avaient demandé.

Le seizième pour les recevoir quand ils reviendraient, afin de les mettre à couvert et d'arrêter les haches des Algonquins et les canons des Français, a 11 y a six ans , disait-il , que nous ramenions )) vos prisonniers et que nous venions vous dire que » nous voulions être de vos amis > mais nousenten- » dtmes des arquebuses et des canons siffler de tous » côtés , cela nous fit retirer , et comme nous avons )» du courage pour la guerre , nousftmes résolution ^ de vous en donner des preuves dès le printemps » suivanté^En effet , nous parûmes en vos terres, et » primes d'abord le père Jogues avec les Hurons.»

Le dix-septième collier était celui qui était pro-

pre h Hoùàtkeniale , et qu'il portait ordinairement en son pays. Ce jeune homme était l'un des deux prisonniers , et sa mère, qui était tante du père Jo« gués au pays des Iroquois , envoya ce collier, qui était très-beau, afin qu'il fdt donné à celui qui avait sauvé la vie à son fils.

Après que ce grand Iroquois eut expliqué tout ce que ses présents voulaient signifier > il ajouta : « Je » m'en vais passer le reste de l'été dans mon paysen » jeux , en danses et en réjouissances pour le biea » delà paix ; mais j'ai peur que , pendant que nous » danserons, les Hurons ne nous viennent pincer, i»

Voilà ce qui se passa en cette assemblée , où l'on n'a pu recueillir que quelques pièces détachées de la harangue de l'Iroquois, par la bouche de Tinter* prête qui n'avait que par intervalles la liberté de parler ; mais tous conviennent que ce sauvage était très-éloquent et fort bon acteur pour un homme qui n'a d'autre étude que ce que la nature lui a ap« pris sans règles et sans préceptes. La conclusion fut que les Iroquois, les Algonquins, les Montaguez, les Hurons et les Français danseraient tous ensemble, et qu'ils passeraient la journée dans l'allégresse.

Le 13 de juillet , M. le gouverneur traita toutes les nations sauvages que je viens de nommer, qui se trouvèrent aux Trois-Rivières, afin de les réunir toutes et de bannir toute la défiance qui pourrait ^tre entre elles. L^ambassadeur iroquois en témoigna bien de la satisfaction. Il chanta et dansa selon

la coutume de son pays, et recommanda fort aux Algonquins et aux Hurons d'obéir à Onontio et de suivre les intentions des Français.

Le jour suivant , M. le gouverneur répondit aux présents des Iroquois par quatorze présents qu*il leur fit , et qui furent acceptés avec des marques de satisfaction qu'ils faisaient paraître à chaque présent qui leur était offert. Ainsi , après que le truchement eut donné à entendre les intentions de H. le gouverneur, la paix fut conclue , à condition cpe les Iroquois ne feraient aucun acte d'hostilité «ivers les Hurons, et qu'ils mettraient la hache bas [ JQsqu'à ce que les anciens Hurons , qui n'étaient [ ps présents aux Trois-Rivjères, eussent parlé. Voici fordre qui fut gardé dans les présents de M. le (^uverneur présentés par Couture, qui harangua en Iroquois , et. qui fit de sa part les gestes et les fiçons de cette nation pour correspondre à celles de rambassadeur.

f Le premier présent : a Voilà pour remercier Celui [ » qui a fait le ciel et la terre , de ce qu'il est partout » et de ce qu'il nous voit jusque dans nos cœurs, » et de ce que , à présent , il unit les esprits de tous » les peuples. »

Leiecond : ce Voilà pour reconduire vos trois pri-

» aouniers , et pour les revêtir à leur retour , afin

i qolls n'aient pas froid par le chemin et qu'ils ne

unentpashonteuxderentrernusdansleurvillage.»

Le troisième : « Voilà pour remercier le pays de

» ce qu'il a donné la vie à Couture, de ce qu'ils Tonl » bien traité et de ce qu'ils t'ont ramené. »

Le quatrième : <( Ce présent efface la pensée des y> morts et la mémoire de tous les maux passés. »

Le cinquième : « Pour' rendre la rivière facile, » pour affermir le lacet pour faire un chemin aisé , » afin qu'on puisse voir la fumée des feux des » Français et des Algonquins. »

Le sixième : « Pour attirer lescanotsdes Iroquois, » Âgnirognons à nous venir voir , pour manger avec » nous , pour pécher en nos rivières des barbues , » esturgeons et castors , et chasser dans nos forêts » des orignaux. »

Le septième : « Pour témoigner que quand ils » viendront ici nous leur ferons du feu pour leurs » chaudières , et que ce feu sera toujours prêt et » qu'il durera toujours. »

Le huitième : « Pour marque du contentement » que nous recevons de leur alliance, tant avec nous » qu'avec les Algonquins > et que nous mangerons )) ensemble en paix. »

Le neuvième : « Afin qu^ils attendent que les » Hurons et ceux d'Iroquet parlent , comme aussi » nos Algonquins supérieurs. »

Le dixième : « Pour assurer que les Français » procureront que les Hurons viennent au plus tôt , » afin qu'ils mettent bas les armes, comme les » Agnirognons, pour témoigner que nous voulons )> être amis d'Ognoté et qu'ils seront les enfants

» d'Onontio. GetOgnoté est une petite nation que » Tes Iroquois ont peuplée et qu*ils appellent pour » ce sujet leurs enfants.»

' Le onzième : « Pour les remercier de ce que » nous voyons le père Jdgues et que nous espérons » revoir le père Bressani. »

Le douzième : « Voilà pour servir de collier à » Onatkmater de Totranchoroo. )>

Le treizième : « C'est pour demander la petite » Thérèse Huronnc et un jeune Français captifs » chez les Iroquois. »

Le quatorzième : « Pour assurer que nous regar- » dons les Santoneronous ( ce sont de» nations » iroquoises) et les autres nations qui leur sont )) alliées , comme leurs parents et les nôtres. »

Après que l'interprète de M. le gouverneur eut cessé de parler, Pieskaret se leva et Ot un présent , en disant, à haute voix, que c'était une pierre qu'il mettait sur la fosse des trépassés , afin qu'on ne reconnût plus leurs os , c'est-à-dire afin qu'on en perdit la mémoire , et qu'on n'en tirât point vengeance.

Noël Négabamat se leva ensuite et dit qu'il présentait quelques peaux d'orignal ; puis il continua son discours, disant qu'il désirait ensevelir et couvrir les morts et les retirer du cœur et de la pensée de leurs parents , afin de leur en ôter la douleur. Il conclut , disant que son cœur n'étant qu'un avec celui de son frère aîné Onontio , il ne faisait aussi

qu'un présent avec le sien. Pour conclusion, on tira trois coups de canon pour chasser le mauvais air de la guerre et pour se réjouir du bonheur de la paix.

Après cette cérémonie « un Huron d'un esprit mal tourné abordant l'ambassadeur iroquois , lui voulut jeter quelque défiance des Français. Mais il lui repartit : « J'ai le visage peint et barbouillé » d'un côté , mais de l'autre il est net; je ne vois )) pas bien clair du côté où je suis barbouillé , de » l'autre j'ai bonne vue. Le côté barbouillé est du )) côté des Hurons , je n'y vois goutte ; le côté net » est le côté des Français » j'y vois bien clair. » Ayant dit ces paroles, il se tut et imposa silence à cet esprit mal fait.

Le soir, avant le départ des Iroquois , le R. P. supérieur des Jésuites les fit venir en leur maison, où il leur fit des présents conformes à leor inclination, savoir : chacun un cbalumet avecdu pétun. Le grand Iroquois ayant reçu le sien , parla en ces termes : c( Quand je suis parti de mon pays, j*ai abandonné » ma vie et me suis volontairement exposé à la mort, » si bien que je vous suis redevable de ce que je suis » encore en vie. Je vous remercie de ce que je vois )) encore le soleil , je vous remercie de ce que vous » nous avez si bien traités , je vous remercie de vos » bons discours , je vous remercie de ce que vous » nous avez couverts depuis les pieds jusqu'à la » tête , je vous remercie enfin de vos beaux pré-

» sents. Il ne nous restait plus de vide que la l>ou-

» che , voilà que vous la remplissez d'une chose que

» nous aimons fort. Je vous dis donc adieu; quand

» nous mourrions en chemin et que nous serions

D noyés dans le lac , les arbres porteraient de vos

}> nouvelles en notre pays, et quelque élément

» donnerait avis du bon traitement que vous nous

» avez fait; je crois même que quelque génie nous

T» a déjà devancés, et que Ton ressent déjà de la

D joie, dans le pays des Iroquois, pour le bon

j» accueil que vous nous avez fait. »

■ Le lendemain , qui était le 15 de juillet , sur les

dix heures du malin, le grand Iroquois, voyant tous

tes gens embarqués et les sauvages aussi bien que

les Français sur le bord de Teau, s*écria : a Adieu,

1» mes frères , je suis de vos parents, je vais porter

» de bonnes nouvelles en mon pays. » Puis, s'a-

df^sant à M. le gouverneur, il lui dit : « Onontio,

» ton nom est grand par toute la terre ; je ne pen-

1» sais pas remporter ma tète que j'avais hasardée,

» ni qu'elle dût sortir de vos portes ; mais , bien

9 loin 'de l'avoir perdue, je m'en retourne chargé

» d'honneurs et de bienveillance. Mes frères, dit-

% il aux sauvages , obéissez bien à Onontio et aux

» Français; leurs intentions sont bonnes, et vous

» ne [juriez mieux faire que de suivre leurs avis.

» Au reste , vous aurez bientôt de nos nouvelles ;

» attendez-moi. » Là-dessus, les sauvages firent une

lalve d'arquebusades et le fort tira le canon, et ainsi

se termina Tambassade. Dieu veuille, par sa bonté, en tirer sa gloire.

Je me remets à écrire , ce 27 septembre , pour vous dire la suite de cette aiTaire. Les Iroquoîs partant d'ici furent accompagnés de deux Français , qu'Qn leur donna pour marque qu'ob ne se défiait pa|jtt'eux. Avec cette esco.rte , ils furent reçus dans leur pays, où la paix fut ratifiée de tous avec une satisfaction non-pareille. Ils ont été de retour (selon leur promesse) vers le 18 de septembre , et ont fait un nouvel accord avec lesHurons et lesAlgonquins deTile, et, ce qui nous a été plus agréable que toute autre chose , ils ont demandé des Pères pour les instruire en leur pays. Il se pourra faire que ceux qui y ont déjà répandu leur sang seront chargés de cette mission ; mais cela n'est pas encore bien assuré. La paix avec ces barbares peut passer pour un mi-racle du ^ciel , car, humainement parlant , on ne la pouvait espérer vu les grands obstacles qui se rencontrent en leur façon d'agir. Nous en avons donc toute l'obligation à Dieu, qui, par ee moyen, ouvre la porte à l'Evangile dans toutes les nations. Vous pouvez juger de là si nous n'avons pas des joies indicibles de cette haute grAce et de ce que nous sommes à la veille de voir le royaume de Dieu s'éten* dre sur tous les peuples infidèles de notre Amérique. Nous, qui avons vu et expérimenté les persécutions des infidèles , ressentons doublement la douceur qu'il y a de se voir délivré d'un joug aussi pesant et

aussi contraire à la loi de Dieu que Tétait celui-là. Demandez à Dieu la solidité de celte paix , car le diable, qui va être chassé de son empire^ jouera de son reste pour la troubler, ce qui serait pire qu'auparavant.

Au reste , nos néophytes ressentent vivement cette faveur du ciel , d*où Notre-Seigneur fai^ découler sur eux des grâces si extraordinaires , qu'on en voit déjà des effets continuels de vertu. L'un d'eux , à la suite d'une vision que Notre-Seigneur lui a donnée, a causé de grandes conversions ^ jusqu'à faire des pénitences publiques , que les sauvages faisaient d'eux-mêmes pour l'horreur qu'ils avaient de leurs péchés passés. Cela continue encore à présent/et celui qui a eu la vision ne se peut empêcher de prêcher à ses compatriotes ce qu'il a vu. Dans cette vision , Notre-Seigneur lui est apparu , et, après lui avoir montré ses plaies sacrées, il lui a fait voir la gloire des bienheureux et les peines des damnés , avec la juste rai{K>n qu'il a de châtier les 'hommes qui ne font pas un *bon usage de la Rédemption. Il lui a encore révélé plusieurs secrets, touchant l'état des sauvages décédés et la disposition de quelques-uns qui étaient encore en vie. Or, cet homme parle de tout cela avec un zèle merveilleux. Il reprend les sauvages et leur dit ce qu'il a vu écrit, dans un livre que Notre-Seigneur lui a fait voir , et, comme ils ne peuvent démentir leur conscience, ils se condamnent eux-mêmes à la pénitence. Tout

ceci arriva dans un lieu où plusieurs nations étaient assemblées , lesquelles , apprenant ce qui s'était passé , en demeurèrent si épouvantées et si touchées, que plusieurs se convertirent et pleuraient sans relâche.

Les RR. PP. Poncet et Rrissani , deux excellents missionnaires , sont allés chez les Hurons. Ce dernier, qui a tant souffert des Iroquois , a mendié de TétofTe pour faire des robes à ses tyrans; nous les avons faites , et il les leur a envoyées. Il les aime ardemment et soupire que le sort tombe sur lui pour leur aller porter la parole de la vie éternelle , pour la temporelle qu'ils ont voulu lui ôter, car il a souffert mille morts en douleurs et en angoisses tant intérieures qu'extérieures. Ah! qu'il fait bon appartenir à Jésus-Christ et imiter les exemples de ce divin prototype ! On doit rendre le bien pour le mal^ et quand on a le pouvoir on le rend au centuple. Nous espérons avoir des filles iroquôises avec notre captive , qu'on nous doit rendre. Si ce bon Père nous amène ces petites harpies, qui ont aidé à le tyranniser^ noiis les chérirons beaucoup , parce qu'elles ont aidé à ce grand serviteur de Dieu à gagner de si précieuses couronnes; car nous voulons entrer dans ses sentiments et faire voir à nos ennemis que nous ne savons nous venger qu'en rendant des biens pour des maux.

Québec, 14 septembre 1645.

LETTBE XXVI. — An m«me.

Progrès de la foi dans le Canada* — Confirmation du traité de paix.— La précieuse mort des pères Dénoue et Masse, jésuites, etc.

Mon tbës-cher et bien-aimé Fils,

Je prie le Roi des saints d*ètre l'unique objet de votre amour pour le temps et pour l'éternité. Le désir que j'ai que vous priiez et que vous e^i^citiez les gens de bien à prier pour cette nouvelle Eglise, me porte à vous Taire un petit récit des bénédictions que Dieu continue de verser sur nos sauvages. Gela vous excitera sans doute de nouveau à louer leur bienfaiteur, et à lui demander, pour les uns la persévérance , et pour les autres la grâce d'une parfaite conversion. Il y a apparence que cela n'est pas bien éloigné, puisque nous voyons ici tous les jours, à notre grande consolation , de nouvelles nations attirées par les nouvelles de la paix , qui leur rend les passages libres. Le désir qu'ils ont de se faire instruire et de se sauver fait qu'ils demandent des Pères , pour les emmener en leurs pays , afin qu'ils y portent les riches trésors de la foi et de l'Evangile, et qu'ils les mettent au nombre des enfants de Dieu par le mojen du baptême.

Ceux qui paraissent les plus zélés > sont les sauvages du côté du nord , dont la mission est à Tadoussac. Je vous en parlai l'an passé ; et comme les nations de cette côte , qui résident avant dans les

terres, entre des montagnes affreuses et des rochers

inaccessibles, se rendent chaque année au printemps en ce lieu-là , les Pères sont aussi exacts à s'y trouver, pour les instruire Tespace de trois ou quatre mois, que le temps est plus tempéré; car, le reste de Tannée, il y fait un froid non-pareil , y ayant encore des neiges et des glaces au mois de juin. Il y a quelques jours que j'en demandais des nouvelles au Père qui a le soin de cette mission , ayant une association spirituelle avec lui pour la conversion de ces peuples : car encore que nous embrassions toutes les nations en celui qui les a créées , nous en tirons néanmoins tous les ans chacune une au sort, afin d'exciter plus particulièrement nos dévotions pour leur conversion. Or , comme cette mission m'est tombée en partage, j'ai voulu savoir du Père les bénédictions que Dieu y verse , afin de lui en rendre grâce. Voici la réponse qu'il ma faite : « Je ne puis rien mander de ces » quartiers de meilleur, que. l'amplification du » royaume de Jésus-Christ. En un jour , j'ai bap- )) tisé trente Betsàmites et confessé soixante chré- » tiens. Je suis sur le point de faire six mariages à » la face de l'Eglise. Je pris , avant-hier y tous les » diables des sorciers, leurs pierres, leurs tam- » bours et semblables badineries, que j'ai fait bouil- » lir , pour leur faire voir combien c'est peu de » chose , et afin que ce malin esprit ne paraisse plus » dans le pays de ces pauvres gens. Les sauvages » de Tadoussac font des harangues qui n'ont point

» de prix , tant à leurs gens qu'aux nations étran* » gères, pour les encourager à croire et à Imbras* » ser la foi. Vous les concevriez mieux par les » oreilles que par les yeux. Remerciez le grand )» Maître de ce qu'il illumine toutes les nations du )) Nord^ car il y en a ici de plus de dix sortes qui sont y> de plus de douze journées de Tadoussac. Je ne » sais si la fin du monde est proche , mais la foi » s'étend beaucoup. Je n'ai qu'un regret, de voir » un si mauvais instrument que moi entre les » mains de Dieu ; mais priez sa bonté , je vous en » supplie 9 de me rendre plus digne en me faisant » miséricordec Les dévotions de nos paroissiens » sont fort réglées. Il y en a environ soixante qui » se sont confessés deux ou trois fois , et comme ils » se disposent à communier , ils jeûnent le samedi » à ce dessein. Il y en a trente qui ont communié » pour la première fois , et le reste communiera en D son temps. Ce m'a été une consolation bien sen- T» sible de leur voir recevoir ce saint sacrement avec » tant de dévotion et de ferveur , que les Français )> des deux barques qui sont arrivés , ayant assisté » à la messe , à l'eau bénite et à l'instruction qu'on » leur a faite , les ont admirés. Leur police conti- » nue dans une obéissance exacte. Ils ont première^ » seconde et troisième table. Les personnes de con- )» sidération mangent à la première ; les officiers y> qui ont servi mangent à la seconde , et les fem« y> mes et les enfants à la dernière. Ils ont fait une

» allée pour se promener après le repas , pour trai- )) ter de leurs aflaires , et pour prier en so prome- » nant.

» Ils souhaitent passionnément une petite maison )) à la française pour ; loger Tété et serrer leurs » bardes l'hiver, pendant qu'ils sont à lâchasse. »

Jusqu'ici sont les paroles de la lettre du père.

C'est une chose ravissante de voir nos bons sauvages de Silleriy et le grand soin quils apportent à ce que Uieu soit servi comme il faut dans leur bourgade , que les lois de l'Eglise soient gardées inviolablement , et que les fautes y soient châtiées pour apaiser Dieu : l'une des principales attentions des capitaines , est à éloigner tout ce qui peut être occasion de péché , ou en général ou en particulier. L'on ne va point à la chapelle que l'on n'y trouve quelque sauvage en prière avec tant de dévotion ^ que c'est une chose ravissante. S'il s'en trouve quelqu'un qui se démente de la foi ou des mœurs de chrétien , il s'éloigne et se bannit de lui -même , sachant bien que , bon gré mal gré , il lui faudrait faire pénitence ou être honteusement chassé de la bourgade. Il y a quelques jours qu'un jeune homme eut un différent avec sa femme. Ils furent menés devant les capitaines , qui condamnèrent l'hommeà être mis à la chaîne dans une cave du fort , et là , à jeûner trois jours au pain et à l'eau ; et la femme fut condamnée à la même peine , qui fut exécutée en notre monastère. Ces pauvres gens firent leur pé-

niteDce avec tant de dévotion y que je crois que leur faute leur fut remise dès ie moment que la sentence leur fut prononcée. La femme ne voulut pas seulement une poignée de paille sous elle ; « car, disaitelle , je veux payer Dieu que j*ai fâché. »

Les Attikamek , qui sont aussi du côté du nord , sont convertis et vivent d'une vie extraordinairement innocente. Il y a quatre ans qu'une trentaine descendirent ici, oùils furent instruits et baptisés; après quoi ils s'en retournèrent en leur pays, annonçant , avec une ferveur apostolique k ceux de leur nation , le bien qu'ils avaient rencontré. Ils leur expliquèrent les points de la foi comme ils les avaient appris , en sorte qu'ils en convertirent un grand nombre qu'ils amenèrent aux Trois-Bivières pour y être baptisés » ce qui leur fut accordé. Depuis ce temps-là , ils sont réglés comme s'ils avaient toujours des Pères parmi eux : aussi viennent-ils de temps en temps, quoique fort éloignés, pour rendre compte de leur îoi et recevoir de nouvelles lumières. On ne peut rien voir de plus zélé, même jusqu'aux enfants. La paix ^ qui fut faite l'an passé , a ouvert la porte aux nations éloignées qui , sans crainte, viennent en ces quartiers, ravies d'avoir la liberté du commerce et de se faire instruire. Elles demandent toutes des Pères pour les mener en leur pays ; et déjà en voilà qui partent pour aller aux Abnakiwois , qui étaient cidevant inaccessibles. D'autres vont chez les Iroquois , et c'est la chère mission du B. P. Jogucs , laquelle

a commencé par Teffusion de son sang , dont il a arrosé cette terre; mais il Ta bien plus sanctifiée par ces vertues héroïques , qui ne seront bien connues qu'au jour du jugement, car ce grand serviteur de Dieules cache dans un humble silence. Gepeunéan* moins, qui eu a parua ravi en admiration ceux mêmes qui l'ont tyrannisé , lesquels , le revoyant de retour de France et aller en leur pays, Tont reçu comme un ange du ciel et le regardent comme leur père.

Mais il nous Taut dire quelque chose de ces ambassadeurs, qui avaient promis, lorsqu'ils s'en allèrent, de revenir au printemps. Dès qu'ils furent arrivés en leur pays , ils firent leur légation à leurs capitaines , de la part de M. de Montmagni , notre gouverneur, des Français , des Hurons, des Algonquins et des autres nations , qui étaient jointes à ce traité de paix. Voici comment la chose se passa :

Trois jours après leur arrivée dans le premier village^ le peuple s'assembla pour écouter la voix d'Onontio , qui est M. le gouverneur , par la bouche du sieur Couture; mais avant qu'ils parlassent, on leur fit un présent pour leur graisser le gosier, et ôter la poussière qu'ils avaient contractée dans le voyage , afin de donner une plus libre sortie à leurs paroles. Après que le sieur Couture et les autres eurent fait leurs harangues , et offert leurs présents, les Iroquois firent les leurs , au nombre de six :

Le i^^ était pour guérir les pieds des ambassadeurs , que les ronces , les épines et les lautres

difGcultés des chemins avaient ensanglantés ; Le 2^y pour dire que les haches , autrefois levées contre les Français , les Algonquins, les Uurons et alliés y étaient jetées bien loii\, afin qu'elles ne fissent plus de mal ;

Le 3® témoignait la douleur qu'on avait eue^de la mauvaise fille , qui n'avait pas été obéissalTte à sa mère , qui l'exhortait d'écouter la voix de son père Onontio , et de considérer sa bonté. Cette effrontée avdiit bien eu la hardiesse de venir encore cet automne vers Mont-Réal , pour lever la hache : c'està-dire que sept hommes de guerre de la nation des Onionteheronons, qui est une petite nation dépendante des Iroquois , se mirent en campagne à leur ifisu, contre leur volonté , et tuèrent quelques Algonquins , n'ayant pas voulu consentir à la paix ;

Le 4® y pour faire voir la réjouissance de tout le pays de ce qu'Onontrio avait uni tous les peuples et aplani toute la terre ;

Le 5^^ en actions de gr&ces au père commun, Onontrio l'incomparable, qui avait donné de l'esprit aux Algonquins, ce que nul n'avait pu iaire avant lui;

Le 6" était pour avoir place dans les maisons et y allumer du feu, c'est-à-dire, pour y être bien venus et pour y converser en assurance avec les Français.

Les présents étant faits et toutes choses conclues , le sieur Couture s'en retourna avec les Hurons, dix jours après leur arrivée. Etant déjà fort avancés

dans le chemin , ils furent contraints de retourner sur leurs pas, parce qu'ils ne trouvèrent pas leurs canots au lieu où ils les avaient laissés pour chemî-' ner à pied ; Dieu l'ayant ainsi permis pour donner assurance de la sincérité des Iroquois » car quelque temps après leur retour au village d'où ils étaient partis, ceux que je- viens de dire, qui avaient été en guerre proche de Mont-Rcal , et qui avaient tué des Algonquins, arrivèrent et demandèrent audience dans le bourg principal, ce qui leur fut accordé. Ils exposèrent le sujet de leur ambassade, qui était de rompre avec les Algonquins. L'un d'eux prit la parole , en montrant les chevelures de ceux qu'ils avaient tués : « Voilà, dit-il , un de ceux que vous » haïssez. Je vous ai entendu dire autrefois que vous » aviez si peu de volonté de vous réconcilier avec » eux, que si vos âmes se rencontraient dans l'autre » monde , dans un même lieu , vous les persécute- )> riez encore. J'en dis de nfème , et afin de vous >> encourager à tenir ferme , voilà leurs tètes et des » cordes pour les lier )> (c'était un grand collier de porcelaine de cinquante palmes). Gcslétes étaient de plusieurs de nos bons chrétiens de Silleri, qui , étant cabanes proche de Mont-Réal , furent tués en trahison par ces misérables.

A ce discours, les Iroquois répondirent qu'ils s'étonnaient comment ils avaient eu la hardiesse de leur apporter ces tètes, et que sans doute c'était leur jeter la honte sur le front : a Eh ! quoi , di-

» saienl-ils, Onontio est-il un enfant? Que dira» » t-il , entendant cette nouvelle? Ne dira-t-il pas )» voilà un trait dlroquois? Ils n'ont pas fait lo )» coup, mais ils ont donné la bacbe à ceux-là pour » la faire tomber sur la tète de nos amis. Mais ce » n*est pas tout , il n'y va pas seulement de notre » bonneur , mais encore de nos vies. Nos parent» » sont avec les Algonquins comme en leur propre » terre > ne seront-ils pas en danger d'y perdre la y> vie ? Ne les accusera-t-on pas comme auteurs de » ces meurtres , quand on en apprendra les nou- » velles? Allez, retirez^vous avec vos cbevehires » et vos présents , nul de nous ne les toucbera. »

Ce. procédé nous a fait voir que les Iroquois^ quoique barbares, ont recbercbé lapaii avec sincérité. Et de plus, pendant tout Tbiver, à ce qu'a rapporté le sieur Couture, nul n^a parlé de guerre , au contraire cbacun était bien aise de se voir en li-^ berté , et de pouvoir cbasser en assurance. Ils ont bit un tel massacre de cerfs , qu'ils en ont tué plus de deux mille. Ils ont donné cbarge au sieur Couture de dire aux Algonquins et aux Hurons qu'ils allassent quérir leurs filles et leurs parentes qui étaient captives parmi eux depuis longtemps.

Couture étant de retour au printemps avec les

ambassadeurs iroquois , apporta quantité de présents

pour diverses raisons » mais qui se terminaient tou-^

tes à une seule qui était la confirmation de la paix.

Monsieur le gouverneur leur en lit aussi de son côté,

ceci arriva dans un lieu où plusieurs nations étaient assemblées , lesquelles , apprenant ce qui s'était passé , en demeurèrent si épouvantées et si touchées, que plusieurs se convertirent et pleuraient sans relâche.

Les RB. PP. Poncet et Brissani , deux excellents missionnaires , sont allés chez les Hurons. Ce dernier, qui a tant souffert des Iroquois , a mendié de Tétoffe pour faire des robes k ses tyrans; nous les avons faites , et il les leur a envoyées. Il les aime ardemment et soupire que le sort tombe sur lui pour leur aller porter la parole de la vie éternelle, pour la temporelle qu'ils ont voulu lui ôter, car il a souffert mille morts en douleurs et en angoisses tant intérieures qu'extérieures. Ah! qu'il fait bon appartenir à Jésus-Christ et imiter les exemples de ce divin prototype ! On doit rendre le bien pour le mal^ et quand on a le pouvoir on le rend au centuple. Nous espérons avoir des filles iroquôises avec notre captive , qu'on nous doit rendre. Si ce bon Père nous amène ces petites harpies, qui ont aidé à le tyranniser^ noiis les chérirons beaucoup , parce qu'elles ont aidé à ce grand serviteur de Dieu à gagner de si précieuses couronnes; car nous voulons entrer dans ses sentiments et faire voir à nos ennemis que nous ne savons nous venger qu'en rendant des biens pour des maux.

Québec, 14 septembre 1645.

LETTBE XXVI. — Aa m«me.

Progrès de la foi dans le Canada* — Confirmation du traité de paix.— La précieuse mort des pères Denouë et Masse, jésuites, etc.

Mon tbês-cher et bien-aimé Fils,

Je prie le Roi des saints d*ètre l'unique objet de votre amour pour le temps et pour l'éteruité. Le désir que j'ai que vous priiez et que vous e^i^citiez les gens de bien à prier pour cette nouvelle Eglise, me porte à vous faire un petit récit des bénédictions que Dieu continue de verser sur nos sauvages. Gela TOUS excitera sans doute de nouveau à louer leur bienfaiteur, et à lui demander, pour les uns la persévérance , et pour les autres la grâce d'une parfaite conversion. Il y a apparence que cela n^est pas bien éloigné , puisque nous voyons ici tous les jours , à notre grande consolation , de nouvelles nations attirées par les nouvelles de la paix , qui leur rend les passages libres. Le désir qu'ils ont de se faire instruire et de se sauver fait qu'ils demandent des Pères , pour les emmener en leurs pays , afin qu'ils y portent les riches trésors de la foi et de l'Evangile, et qu'ils les mettent au nombre des enfants de Dieu par le mojen du baptême.

Ceux qui paraissent les plus zélés > sont les sauvages du côté du nord , dont la mission est à Tadoussac. Je vous en parlai l'an passé ; et comme les nations de cette côte , qui résident avant dans les

terres, entre des montagnes affreuses et des rochers

inaccessibles, se rendent chaque année au printemps en ce lieu-là , les Pères sont aussi exacts à s'y trouver, pour les instruire Tespace de trois ou quatre mois, que le temps est plus tempéré; car, le reste de l'année , il y fait un froid non-pareil , y ayant encore des neiges et des glaces au mois de juin. Il y a quelques jours que j'en demandais des nouvelles au Père qui a le soin de cette mission , ayant une association spirituelle avec lui pour la conversion de ces peuples : car encore que nous embrassions toutes les nations en celui qui les a créées , nous en tirons néanmoins tous les ans chacune une au sort, afin d'exciter plus particulièrement nos dévotions pour leur conversion. Or, comme cette mission m'est tombée en partage, j'ai voulu savoir du Père les bénédictions que Dieu y verse , afin de lui en rendre grâce. Voici la réponse qu'il ma faite : « Je ne puis rien mander de ces » quartiers de meilleur, que. l'amplification du » royaume de Jésus-Christ. En un jour , j'ai bap- )) tisé trente Betsàmites et confessé soixante chré- » tiens. Je suis sur le point de faire six mariages à y> la face de l'Eglise. Je pris , avant-hier , tous les » diables des sorciers, leurs pierres, leurs tam- )) bours et semblables badineries, que j'ai fait bouil- » lir , pour leur faire voir combien c'est peu de » chose , et afin que ce malin esprit ne paraisse plus » dans le pays de ces pauvres gens. Les sauvages » de Tadoussac font des harangues qui n'ont point

» de prix , tant a leurs gens qu'aux nations étran* » gères, pour les encourager à croire et à Irobras* » ser la foi. Vous les concevriez mieux par les » oreilles que par les yeux. Remerciez le grand 1» Maître de ce qu'il illumine toutes les nations du )) Nord^ car il y en a ici de plus de dix sortes qui sont » de plus de douze journées de Tadoussac. Je ne » sais si la fin du monde est proche , mais la foi » s'étend beaucoup. Je n'ai qu'un regret , de voir » un si mauvais instrument que moi entre les » mains de Dieu ; mais priez sa bonté , je vous en » supplie 9 de me rendre plus digne en me faisant » iDiséricordCc Les dévotions de nos paroissiens » sont fort réglées. Il y en a environ soixante qui » se sont confessés deux ou trois fois , et comme ils » se disposent à communier , ils jeûnent le samedi » à ce dessein. Il y en a trente qui ont communié » pour la première fois , et le reste communiera en » son temps. Ce m'a été une consolation bien sen- » sible de leur voir recevoir ce saint sacrement avec » tant de dévotion et de ferveur, que les Français y> des deux barques qui sont arrivés , ayant assisté » à la messe , à l'eau bénite et à l'instruction qu'on » leur a faite , les ont admirés. Leur police conti- » nue dans une obéissance exacte. Ils ont première^ » seconde et troisième table. Les personnes de con- )» sidération mangent à la première ; les officiers » qui ont servi mangent à la seconde , et les fem« » mes et les enfants à la dernière. Us ont fait une

» allée pour se promener après le repas , pour traî- » ter de leurs aflaires , et pour prier en so prome- » nant.

» Ils souhaitent passionnément une petite maison » à la française pour y loger l'été et serrer leurs » bardes Thiver, pendant qu'ils sont à lâchasse. »

Jusqu'ici sont les paroles de la lettre du père.

C'est une chose ravissante de voir nos bons sauvages de Silleri, et le grand soin qu'ils apportent à ce que Uieu soit servi comme il faut dans leur bourgade , que les lois de l'Eglise soient gardées inviolableroent , et que les fautes y soient châtiées pour apaiser Dieu : l'une des principales attentions des capitaines , est à éloigner tout ce qui peut être occasion de péché , ou en général ou en particulier. L'on ne va point à la chapelle que l'on n'y trouve quelque sauvage en prière avec tant de dévotion » que c'est une chose ravissante. S'il s'en trouve quelqu'un qui se démente de la foi ou des mœurs de chrétien , il s'éloigne et se bannit de lui -même , sachant bien que , bon gré mal gré , il lui faudrait faire pénitence ou être honteusement chassé de la bourgade. Il y a quelques jours qu'un jeune homme eut un différent avec sa femme. Ils furent menés devant les capitaines , qui condamnèrent l'homme à être mis à la chaîne dans une cave du fort , et là , à jeûner trois jours au pain et à l'eau ; et la femme fut condamnée à la même peine, qui fut exécutée en notre monastère. Ces pauvres gens firent leur pé*

QÎtence avec tant de dévotion , que je crois que leur faute leur fut remise dès le moment que la sentence leur fut prononcée. La femme ne voulut pas seulement une poignée de paille sous elle; « car, disaitelle , je veux payer Dieu que j*ai fâché. »

Les Attikamek , qui sont aussi du côté du nord ^ sont convertis et vivent d'une vie extraordinairement innocente. Il y a quatre ans qu'une trentaine descendirent ici, oùils furent instruits et baptisés; après quoi ils s'en retournèrent en leur pays, annonçant , avec une ferveur apostolique k ceux de leur nation , le bien qu'ils avaient rencontré. Ils leur expliquèrent les points de la foi comme ils les avaient appris , en sorte qu'ils en convertirent un grand nombre qu'ils amenèrent aux Trois-Bivières pour y être baptisés» ce qui leur fut accordé. Depuis ce temps-là , ils sont réglés comme s'ils avaient toujours des Pères parmi eux : aussi viennent-ils de temps en temps, quoique fort éloignés, pour rendre compte de leur foi et recevoir de nouvelles lumières. On ne peut'rien voir de plus zélé, même jusqu'aux enfants. La paix ^ qui fut faite l'an passé , a ouvert la porte aux nations él<Hgnées qui , sans crainte, viennent en ces quartiers, ravies d'avoir la liberté du commerce et de se faire instruire. Elles demandent toutes des Pères pour les mener en leur pays ; et déjà en voilà qui partent pour aller aux Abnakiwois , qui étaient cidevant inaccessibles. D'autres vont chez les Iroquois , et c'est la chère mijssion du B. P. Jogucs , laquelle

a commencé par reffusîon de son sang , dont il a arrosé cette terre; mais il Ta bien plus sanctifiée par ces vertues héroïques, qui ne seront bien connues qu'au jour du jugement, car ce grand serviteur de Dieu les cache dans un humble silence. Ce peu néanmoins, qui eu a parua ravi en admiration ceux mêmes qui Font tyrannisé, lesquels, le revoyant de retour de France et aller en leur pays , l'ont reçu comme un ange du ciel et le regardent comme leur père.

Mais il nous faut dire quelque chose de ces am* bassadeurs, qui avaient promis, lorsqu'ils s'en allèrent, de revenir au printemps. Dès qu'ils furent arrivés en leur pays, ils firent leur légation à leurs capitaines, de la part de M. de Montmagni, notre gouverneur, des Français , des Hurons, des Algonquins et des autres nations , qui étaient jointes à ce traité de paix. Voici comment la chose se passa :

Trois jours après leur arrivée dans le premier village, le peuple s'assembla pour écouter la voix d*Onontio , qui est M. le gouverneur , par la bouche du sieur Couture; mais avant qu'ils parlassent, on leur fit un présent pour leur graisser le gosier, et ôter la poussière qu'ils avaient contractée dans le voyage , afin de donner ukie plus libre sortie à leurs paroles. Après que le sieur Couture et les autres eurent fait leurs harangues , et offert leurs présents, les Iroquois firent les leurs, au nombre de six :

Le l^'' était pour guérir les pieds des ambassadeurs, que les ronces, les épines et les lautres

difficultés des chemins avaient ensanglantés ;

Le 2®, pour dire que les haches , autrefois levées contre les Français , les Algonquins, les Uurons et alliés , étaient jetées bien loii^,, afin qu'elles ne fissent plus de mal ;

Le 3® témoignait la douleur qu'on avait eue^de la mauvaise fille , qui n'avait pas été obéissante à sa mère, qui l'exhortait d'écouter la voix de son père Onontio , et de considérer sa bonté. Cette effrontée avdit bien eu la hardiesse de venir encore cet automne vers Mont-Réal , pour lever la hache : c'està-dire que sept hommes de guerre de la nation des Onionteheronons, qui est une petite nation dépendante des Iroquois , se mirent en campagne à leur i&su, contre leur volonté , et tuèrent quelques Algonquins , n'ayant pas voulu consentir à la paix ;

Le 4® , pour faire voir la réjouissance de tout le pays de ce qu'Onontrio avait uni tous les peuples et aplani toute la terre ;

Le 5^ > en actions de grâces au père commun, Onontrio l'incomparable, qui avait donné de l'esprit aux Algonquins , ce que nul n'avait pu (aire avant lui ;

Le 6^ était pour avoir place dans les maisons et y allumer du feu, c'est-à-dire, pour y être bien venus et pour y converser en assurance avec les Français.

Les présents étant faits et toutes choses conclues , le sieur Couture s'en retourna avec les Hurons, dix jours après leur arrivée. Etant déjà fort avancés

dans le chemin , ils furent contraints de retourner sur leurs pas, parce qu'ils ne trouvèrent pas leurs canots au lieu où ils les avaient laissés pour chemi-' ner à pied ; Dieu l'ayant ainsi permis pour donner assurance de la sincérité des Iroquois , car quelque temps après leur retour au village d'où ils étaient partis, ceux que je- viens de dire, qui avaient été en guerre proche de Mont-Réal , et qui avaient tué des Algonquins, arrivèrent et demandèrent audience dans le bourg principal, ce qui leur fut accordé. Us exposèrent le sujet de leur ambassade, qui était de rompre avec les Algonquins. L'un d'eux prit la parole , en montrant les chevelures de ceux qu'ils avaient tués : <( Voilà, dit-il , un de ceux que vous » haïssez. Je vous ai entendu dire autrefois que vous y> aviez si peu de volonté de vous réconcilier avec » eux, que si vos âmes se rencontraient dans l'autre » monde , dans un même lieu , vous les persécute- » riez encore. J'en dis de nféme , et afin de vous » encourager à tenir ferme , voilà leurs tètes et des )) cordes pour les lier )> (c'était un grand collier de porcelaine de cinquante palmes). Ces tètes étaient de plusieurs de nos bons chrétiens de Silleri, qui , étant cabanes proche de Mont-Réal , furent tués en trahison par ces misérables.

A ce discours, les Iroquois répondirent qu'ils s'étonnaient comment ils avaient eu la hardiesse de leur apporter ces tètes, et que sans doute c'était leur jeter la honte sur le front : a Eh ! quoi , di-

— lij —

» saienf-ils, Onontîo est-ii un enfant? Ouc dira-' » t-il 9 entendant celte nouvelle? Ne dira-t-il pas » ¥oilà un trait dlroquois? Ils n*ont pas fait le » coup, mais ils ont donné la hache à ceux-là pour » la faire tomber sur la tête de nos amis. Mais ce » n'est pas tout , il n'y va pas seulement de notre )» honneur , mais encore de nos vies. Nos parents » sont avec les Algonquins comme en leur propre » terre , ne seront-ils pas en danger d'y perdre la y> vie ? Ne les accusera-t-on pas comme auteurs de )» ces meurtres , quand on en apprendra les nou- » velles? Allez, retirez^vous avec vos chevehires » et vos présents , nul de nous ne les touchera, d

Ce. procédé nous a fait voir que les Iroquois^ quoique barbares, ont recherché la paix avec sincérité. Et de plus , pendant tout Phiver , à ce qu'a rapporté le sieur Couture, nul n'a parlé de guerre , au contraire chacun était bien aise de se voir en li^ berté , et de pouvoir chasser en assurance. Ils ont bit un tel massacre de cerfs , qu'ils en ont tué plus de deux mille. Ils ont donné charge au sieur Couture de dire aux Algonquins et aux Hurons qu'ils allassent quérir leurs tilles et leurs parentes qui étaient captives parmi eux depuis longtemps.

Couture étant de retour au printemps avec les

ambassadeurs iroquois , apporta quantité de présents

pour diverses raisons , mais qui se terminaient tou-^

tes à une seule qui était la confirmation de la paix.

Monsieur le gojiverneur leur en fit aussi de son côté,

pour leur témoigner qu'il agréerait leurs propositions, et que de sa part il la maintiendrait de tout son pouvoir, et qu'après il les aimerait et protégerait comme ses enfants , qu'ils seraient les très-bienvenus dans les maisons françaises , qu'ils y trouveraient toujours le feu et la chaudière prête pour leur témoigner le contentement qu'on a de les voir en notre alliance , et que pour leur donner une preuve sincère de tout cela , comme aussi dé son affection , il désirait non-seulement leur faire entendre cette vérité par lui-même dans le présent conseil , mais de plus qu'il voulait envoyer un des Pères et un Français des plus considérables pour porter sa parole à tout leur pays > et confirmer tous les Iroquois dans les assurances qu'il leur avait données de sa bienveillance ; qu'à, cet effet il avait choisi le père Jogues qu'il aimait comme lui-même , et honorait comme son père ; et que toutes les assistances et le bon accueil qu'ils lui feraient , il s'en tiendrait obligé comme s'ils l'avaient fait à lui-même. Les Iroquois furent fort contents de ces offres, et témoignèrent à monsieur le gouverneur toute sorte de satisfaction ^ et de reconnaissance.

^ , ^/^ Le R. P. Jogues partit donc avec les Iroquois le

16 mai dernier , et M. Bourdon , un de nos princi-

\ paux habitants, partit avec lui selon la promesse de

^ \ monsieur le gouverneur. Ils souffrirent de grandes \j \ fatigues en ce voyage , à cause des sauts d'eau qui obligent de décharger lei? canots et de les porter sur

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