‹ Choix des lettres historiques de la vénérable mère Marie de l'IncarnationChapitre 6 sur 8 · UT · texte numérisé non relu

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le dos avec tout leur bagage , car en ces rencontres nul n'est exempt de porter ses paquets. Us arrivèrent en jin lieu où plusieurs Iroquois étaient à la pèche, et dans la compagnie desquels se trouva notre Thérèse Huronne. Le Père lui parla en particulier» rinterrogea, l'instruisit et l'exhorta à prendre courage , le temps de sa délivrance étant venu , parce qu'il portait sa rançon que nous envoyions à cet effet, non précisément en forme de prix, parce qu'on était obligé de nous la rendre par le traité de paix , mais pour payer sa dépense à ceux qui l'ont nourrie. Elle l'assura qu'elfe ne chancelait pas dans la foi , qu'elle priait Dieu tous les jours ^ et qu'elle serait ravie de revenir auprès de nous pour y prendre de nouvelles impressions des choses de Dieu et de piété. Elle n'avait que 13 ou 14 ans quand elle fut enlevée, et cependant elle a tenu ferme en la foi au milieu de cette barbarie pleine de superstitions diaboliques.

Le Père étant arrivé au pays des Iroquois, fut reçu comme je Tai dit plus haut. Il fît ses harangues et ses présents de la part de monsieur le gou\erneur dans toutes les circonstances et coutumes du pays. Les Iroquois répondirent à tout avec applaudissement. Le révérend Père n'avait point ordre de parler de la foi , mais seulement de s'introduire et de leur faire voir qu'il n'avait rien de mauvais dans le cœur pour tous les mauvais traitements qu'ils lui avaient faits, mais au contraire qu'il les aimait

comme ses frères et ses neveux , avec qui il voulait bien demeurer après qu'il aurait fait entendre à Onontio qu'ils consentaient à ce qu'il désirait d'eux, et qu'après ils ne feraient plus qu*un avec lui et avec ses alliés.

Il faut que je vous parle à présent de la précieuse mort des révérends pères de Noue et Masse , de la Compagnie de Jésus. Le premier mourut, selon toutes les apparences , le jour de la Purification de la sainte Vierge , étant actuellement dans l'exercice de l'obéissance et de la charité. Il s'exposa au hasard pour aller depuis les Trois-Rivières jusqu'à Richelieu , sur le grand fleuve gelé et glacé, pour confesser les soldats de la garnison qui étaient demeurés sans prêtres, il partit des Trois-Rivières le 30 janvier, accompagné d'un Huron et de deux Français. Le premier gtte fut à six lieues des Trois- Rivières, dans le lac de Saint-Pierre , du côté du nord. Après qu'il eut pris un peu de repos il partit, sur les deux heures après minuit ,- à dessein de prendre le devant, et de donner avis à ceux de l'habitation de venir chercher ce qu'on leur envoyait, et que ceux de la Compagnie du Père avaient tratné sur la glace depuis les Trois-Rivières. La charité de ce bon Père et l'ardeur de son courage , le fit plus penser aux autres qu'à lui-même. Il refusa ce qu'on voulait lui donner, savoir : un peu de vin et de laid cuit. Il laissa son fusil à faire du feu et sa couverture, dont les missionnarres se servent en guise de

maDteau , quand ils vont en mission , pendant Thiver , dans les bois et dans les neiges. Il se contenta pour toute provision d'un morceau de pain et de cinq ou six pruneaux , et pour tout habit d'une simple camisole sous une simple soutane , dans la rigueur d'un froid extrême, sur un fleuve glacé. Il marchait à la faveur de la lune , tirant du côté du nord , de cap en cap , lorsque le ciel commença à se couvrir, et la neige à tomber en telle abondance qu'elle lui ôta la vue de l'île.

Les deux soldats qu'il avait laissés ne partirent que trois heures après lui , et cheminèrent encore plus de deux heures de nuit avec autant de craintes que de difficultés, parce qu'ils étaient nouveaux dans le pays, et qu'ils ne pouvaient marcher avec des raquettes sur la neige , ou de plus ils ne voyaient point les vestiges du Père. L'un d'eux, qui avait déjà fait le chemin de Richelieu, s'avisa de se servir d'une boussole pour gagner le milieu du lac, et tirer droit aux iles avec son compagnon et le Huron. La nuit les surprenant avec la lassitude , ils couchèrent dans la neige au bout de Pile de Saint-Ignace, qui est à l'opposé de l'habitation de Richelieu. Le Huron , plus fort et plus accoutumé à la fatigue, va jusqu*au fort et demande le Père , lequel n'avait point paru; le capitaine et tous ses gens furent en grande peJne tout le reste de la nuit. Le lendemain, on va au-devant des deux soldats qu'on trouve avoir passé la nuit sans feu , et comme à demi-morts. On

les conduit au fort, où ils furent bien surpris de ne point trouver le Père. Ils crurent qu'il avait passé le lac pour être plus en assurance du côté du sud. Dans cette pensée, on dépèche plusieurs personnes, qui passèrent touLle jour et une bonne partie de la nuit à le chercher. On crie, on appelle, on tire |)Our se faire entendre , mais en vain.

Le jour d'après la fête de la Purification, un soldat prit la résolution d'aller jusqu'au lieu où le Père avait couché la première fois, et, là, reconnaître ses pas afin de les suivre. Il prit avec lui deux Hurons qui le suivirent courageusement et heureusement , car ils reconnurent les vestiges des raquettes buronnes , dont le Père se servait, et suivirent cette piste vers le nord , toujours dans le lac et dans les îles. Ils rencontrèrent , entre une tie et la terre ferme, plusieurs chemins que le Père avait faits, comme une personne égarée qui tâche de se reconnattre. Après avoir battu les mêmes pistes, ils trouvèrent le lieu où il avait couché , qui était un peu de sapin sur ta terre d'où il avait été la neige. Ils continuèrent et passèrent à la vue du fort Richelieu , sur l£s vestiges du Père, jusqu'au lieu appelé le cap de Massacre , une lieue au-dessus de Richelieu. Il est. à croire que la neige et la brume lui avaient ôté la vuede l'habitation, ou quesa grande faiblesse , causée par les fatifi^ues du voyage qu'il avait fait sur des raquettes, ne lui avait pas permis de reconnaître le lieu où il était. Quoi qu'il en soit,

on trouva encore , vers le cap de Massacre , une place où il avait reposé ; et , à trois lieues de la , tirant au haut de la rivière , son corps Tut trouvé mort à genoux sur la terre, dans une fosse entourée de neige, sur laquelle il était appuyé. Ses raquettes et son chapeau étaient proches de lui » et il avait encore dans sa poche le pain qu'il avait pris pour son viatique. Le bon soldat, après avoir prié Dieu et fait une croix à l'arbre proche duquel était le corps» Tenveloppa dans une couverture, et le mit sur une traînée, en la même posture qu'il l'avait trouvé. 11 le mena aux T rois-Rivières , où tout le monde fut rempli de tristesse et de consolation tout ensemble ; de tristesse, voyant ce bon Père qui n'avait point de plus grand soin, jour et nuit, que d'obliger tout le monde, être ainsi mort, abandonné de tout secours humain ; et de consolation , regardant ce corps en la posture où Ton dépeint ordinairement saint Françm Xavier , les bras croisés sur la poitrine , les yeux ouverts et fixés vers le ciel , qui seul avait été le témoin de son agonie , cl l'attendait pour le couronner de sestravaux.Sa face ressemblait àcelled'un homme qui est en contemplation plutôt qu'à un mort. Tous fondaient en larmes , voyant un spectacle si dévot. Nous avons ouï dire à des Pères qui étaient alors aux Trois-Rivières , qu'ayant approché sou corps du feu pour le faire dégeler, afin de le mettre dans le cercueil , il devint aussi vermeil que 8*il eût été en vie , et si beau qu'on ne pouvait se lasser de l'embrasser.

Ce tM)n Père était âgé de plus de soixante -cinq ans; il était, dès sa jeunesse , en ce pays où il a soulTert de grands travaux , en jetant les premiers fondements de cette église avec le bon père Masse , qui est aussi mort en cette même année, âgé de plus de soixante-dix ans. Malgré les famines qu'il lear a fallu endurer, les naufrages qu'ils ont soufferts sur mer, la prise des Anglais qui les ont rançonnés, ils ont jeté les fondements d'une église , où iJ se rencontre des croix au-delà de ce qui se peut imaginer , et néanmoins ni les peines , ni les travaux, ni les persécutions; n'ont jamais pu donner d'atteinte, ni d'altération à leur courage. Un seigneur de haute qualité , en France, voulait attirer près de lui le père de Noue , par les instances qui! eii faisait auprès de seis supérieurs , et lui ayant même écrit l'année dernière d'une manière si pressante, qu'il croyait le gagner tout d'un coup ; il lui (H une réponse très-sèche pour le dégoûter de ses poursuites , et il demandait tous les jours à Dieu qa'il le retirât plutôt du monde que de permettre qa^il fût ôté de sa chère mission. Et pour gagner le cœur de Dieu et le fléchir à lui accorder cette grâce, il faisait continuellement des actions héroïques qui tenaient tout le monde en admiration. On croit que Dieu a exaucé ses vœux par cette précieuse mort : mourir seul et délaissé dans l'exercice de la charité et de l'obéissance , n'est-ce pas être semblable à Jésus-Christ? Pour le père Masse, il est mort de sa

mort naturelle , mais en priant Dieu : sa vie a élé toutesainte,mèmeaccompagnée de miracles. Gomme je connaissais très-particulièrement ces grands serviteurs de Dieu , leur mort m'a beaucoup occupé l'esprit, mais d'une occupation si douce , qu'il me semblait que je ressrentais quelque chose de leur gloire , comme j'ai ressenti l'odeur de leurs vertus, lorsqu'ils étaient parmi nous en cette vie.

Je viens de dire adieu à un de nos révérends Pères qui s'eïi va commencer la mission de saint Ignace au^ Abnakii^ois, accompagné seulement des sauvages de cette nation , qui sont venus demander qu'on l'envoyât en leur pays pour leur enseigner le chemin du Ciel. C'est un grand pays où l'on n'avait pu encore avoir entrée. Ils sont venus par un mouvement de Dieu tout particulier. Un ou deux de nos bons chrétiens Jes allèrent voir ces années dernières pour leur parler de Dieu , mais ils ne les écoutaient pas seulement. Cette semaine, néanmoîos, a été bénie pour le temps du dessein de Dieu , car nous espérons qu'elle va produire son fruit. Il y a près de là , nombre d'Anglais qui occupent, en diverses habitations , plus de deux cents lieues de pays sur la côte de la mer, et qui font ce que les Français font ici pour la traite des peaux. Quand ils ont su que les sauvages venaient ici demander des Pères , ils les ont encouragés , disant qu'ils ne pouvaient mieux faire. C'est qu'il y a

parmi eux^ à ce que Ton dit , un grand nofnbre de

catholiques secrets, ce qui donne espérance d*y faire un double fruit.

Les lettres que nous avons reçues des Hurons nous ont appris qu'on a découvert un nouveau pays et que Ton en a trouvé l'entrée : c'est la nation des gens de mer, appelés en sauvage Winpegwek- Ikiniwek. Ce sera une grande mission , où l'on es* père s'étendre avec avantage, parce que ces peuples sont nombreux et sédentaires. Par leur moyen on en découvrira encore d'autres pour les donner a Jésus-Christ y car on y va travailler fortement; et même l'on va risquer de courir sur une grande mer, qui est au-delà des Hurons, par laquelle on prétend trouver le chemin de la Chine. Par le moyen de cette môme mer, qui est douce , on espère encore découvrir plusieurs pays dans les terres et sur les côtes. Si Dieu fait réussir cette entreprise cette année , et que Dieu me conserve la vie , je tous ferai part de ma joie, car mon unique souhait est le progrès et la conformation du royaume de Jésus-Christy et ensuite de vous dire ce que j'en sais , afin que vous vous joigniez à moi pour le dessein de la plus grande gloire de Dieu , qui est dans le salut des dmes rachetées du sang de son fils unique. Je vous conjure d'en poursuivre sans trêve la conversion. Ah ! que je serais contente, si l'on me disait que vous eussiez donné votre vie pour une si bonne cause ! Et moi, que je serais heureuse, si j'étais trouvée digne d'être mise en pièces à ce sujet ! Priez pour vo-

tre très-iodigne mèr<» , pour qu'elle ne mette point d'obstacles aux desseins de Dieu.

Mais il faut descendre en particulier et vous dire quelque chose de nos fonctions , tant à nos parloirs que dans le séminaire. Les Hurons qui descendent ici sont presque continuellement à notre parloir, qui est le lieu destiné à leur instruction. C'est là la mission de la mère Marie de Saint-Joseph , qui sait la langue. Aussi ces bons néophytes et catéchumènes la tiennent pour leur mère. L'an passé, un capitaine nommé Jean- Baptiste descendit , avec toute sa famille , pour assister au traité de paix avec les Iroquois. Tout l'hiver il nous a donné le moyen d'exercer les œuvres de miséricorde, tant corporelles que spirituelles ; car, bien qu'il fût capitaine et homme de considération parmi les sauvages, étant néanmoins hors à& son pays, il avait besoin de tout ; car ces gens-là ne ^ chargent de rien que de leur Irvite, à cause de la grajod/e difficulté des chemins. Je joe vous saurais dire le zèle qu'ils ont pour la foi et ppurla pratique des actions de piété. Mais ce que nous avons le plus admiré en eux, c'est la tendresse de Jeur conscience, et le soin qu'ils ont d'éviter jusqu'aux moindres fautes , ou de s'en confesser au plus tôt quand ils les ont commises. Une fois , hr simplicité du bon Jean-Baptiste nous donna de la consolation, et nous fut tout ensemble un petit sujet de divertissement. Etant sur le point d'aller à la cfaafise , quelques personnes^ qui lui avaient- promis

de lui donner ce qui lui serait nécessaire pour son voyage, qui devait être de plusieurs jours, Ini man-^ quèrent de parole, justement sur le point qu*il devait partir, ce qui lui fit bien de la peine , jusqu'à dire quelques paroles d'impatience. Etant revenu à soi , il en eut tant de douleur, qu'il s'en voulut confesser sur l'heure. Mais son confesseur étant absent, et n'y en ayant point d'autres pour l'enten-* dre, il vint trouver celle qui avait coutume de l'instruire, pour lui dire son péché et la prier de le dire à son confesseur quand il serait de retour, l'assurant que, de sa part, il était extrêmement triste d'avoir péché , qu'il avait beaucoup demandé pardon à Dteo, et qu'il tâcherait d'être mieux sur ses gardes à l'avenir. La mère de Saint-Joseph le consola et lui fit faire encore des actes de contrition, puis il partit en paix. Quand il eut fait deux lieues de chemin , il apprit que son confesseur était de retour. Il quitta la compagnie et vint à grands pas se confesser, disant qu'il n'aurait pas fait son voyage en paix si , sachant que son confesseur était à la maison, il ne s^ fût pas confessé de ses impatiences.

Un autre Huron qui n'avait point encore été instruit, mais qui avait un extrême désir de l'être , fut donné â la mère de Saint-Joseph, qu'il regarda dès lors comme sa mère, a qui il rendait une obéissance si ponctuelle , qu'il n'y avait rien qu'il ne fît de ce qu'elle lui ordonnait, et personne n'avait assez de crédit sur son esprit pour lui faire entreprendre

quelque chose qui ddt interrompre le temps et rfaeure de ses instructions, si elleneTagréait. Quelques raisons particulières Tobligèrent un jour d'aller à la chasse avec des Algonquins , mais il ne s'y voulut point engager sans la permission de sa mère. « Attendez, leur dit-il, Marie' ne m*a pas y> donné congé, je m'en vais le lui demander. » Elle lui donna la permission , et il partit aussitôt. Il ne passa pas un jour durant son absence sans dire son chapelet et faire ses prières. Il repassait continuellement dans son esprit ce qu'on lui avait appris des mystères de notre sainte foi, dans la craintequ'il avait de les oublier , et que cela ne retardât son baptême. A son retour , il n'eut pas plutôt mis le pied hors du canot ^ qu'il vint à notre grille avec des joies non-pareilles , demander celle qui le désirait enfant de Dieu. « Ah! ma mère, dit-il à sa » maîtresse , j'ai beaucoup péché depuis que je ne )) vous ai vue; car dans le désir que j'avais de vous » voir et d'être instruit pour être baptisé , j'ai sou- » vent demandé de revenir , et cela m'étant refusé, » j'étais triste , et je ne souffrais pas assez en paix » de voir l'effet de mes désirs retardé. » D'autres Ilurons le voulant mener à la chasse aux castors , l'en priaient avec instance , lui promettant qu'il ferait un grand gain en ce voyage. Il vint a son ordinaire demander congé à sa mère , qui lui dit que s'il ne désirait pas être sitôt baptisé, elle n'y voyait pas un grand inconvénient, mais que si ses désirs

pour le baptême étaient tels qu'il lui avait fait entendre, elle ne croyait' pas que ce fût une bonne disposition à cette grande grâce > d'aller ainsi se promener, sous prétexte d'un gain temporel. Alors, il lui répondit d'un courage ferme et résolu : ce II y> est conclu que je n'irai pas ; je n'ai pas d'affaires » plus pressées que celles de mon salut et de mon » baptême ; je ne désire point emporter en mon » pays d'autre richesse que celle de la foi , et Thonif> neur d'être du nombre des enfants de Dieu, ut Depuis ce temps-là, il ne manqua pas un jour de venir à l'instruction y et Notre-Seigneur , bénissaQt sa bonne volonté , lui donna une mémoire si heureuse pour retenir nos mystères, qu'il était rare qu'on lui dît deux fois la même chose , la retenant dès la première. Enfin , le jour de son baptême qu'il avait tant désiré étant venu , qui fut le lendemain de la Pentecôte , il ne se peut dire avec combien de joie il reçut cette insigne faveur: ses paroles, ses ac^ tions, tout son extérieur, rendaient témoignage du contentement de son cœur. Depuis ce temps-là, il s'est confessé deux fois la semaine , et aujourd'hui on l'instruit pour la communion , qu^on se réserve à lui faire faire pour la première fois en son pays avçc solennité.

Notre petit séminaire a eu cette année de l'emploi aussi bien que les précédentes. Notre plus grande moisson c'est l'hiver, que les sauvages allant à leurs chasses de six mois , nous laissent leurs

filles pour les instruire. Ce temps nous est précieux, car comme pendant Tété les enfants ne peuventquitter leurs mères, ni les mères leurs enfants, et qu'elles se servent d'eux dans leurs champs de blé d'Inde et à passer leurs peaux de castors, nous n'en avons pas un si grand nombre. Nous en avons néanmoins toujours assez pour nous occuper.

La doyenne , et comme la capitainessse de cette troupe de jeunes néophytes , était une petite fille du premier chrétien de cette nouvelle Eglise , que son père et sa mère vouèrent dès son enfance. Elle nous fut donnée à l'Âge de deux ans , à cause de la mort de sa mère , et nous Tavons élevée environ trois ans dans le dessein de la faire religieuse , à cause du vœu de ses parents, au cas qu'elle en eût lairolonté. C'était le meilleur et le plus joli esprit que nous eussions encore vu depuis que nous sommes en Canada. A peine savait-elle parler, qu'elle i^tisait toute seule les prières sauvages par cœur , et même celles que nous faisons faire aux filles françaises. Ce qu'elle entendait chanter en notre chœur, elle le savait quasi au même temps et elle le chantait avec nous sans hésiter. Les personnes de dehors la demandaient pour la faire chanter , et elles étaient ravies de lui entendre chanter des psaumes entiers. Elle répondait parfaitement au catéchisme , en quoi elle.était la maîtresse de ses compagnes; et quoiqu'elle ne fût âgée que de cinq ans et demi, la maîtresse l'avait établie pour déterminer des prières et

pour les commencer toute seule à haute voix , ce qu'elle faisait avec une grâce merveilleuse et avectant de ferveur , qu'il y avait de la consolation à l'entendre. Mais notre joie a été bien courte, car une fluxion qui lui est tombée sur le poumon lui a bientôt fait perdre la voix et la vie. Cette innocente a été six ou sept mois malade, durant lesquels elle a été si patiente, si obéissante et si raisonnable, que cela ne serait pas croyable à ceux qui ne l'auraient pas vue. Ayant demandé uo Père pour se confesser, on lui en fit venir un qui fut tout surpris de voir l'attention^ la dévotion et la maturité avec lesquelles elle faisait cette action. Quelque pressée et abattue qu'elle fût du mal , elle n'a jamais refusé de prier Dieu qu'une heure ou deux avant sa mort , qu'elle eut une oppression fort inquiétante ; mais quand on lui eut dit que c'était le diable qui la tentait , afin qu'elle n'obéît pas , an même temps elle joignit les mains et fit tout ce qu'on voulut* Lorsque nous la visitions, pour nous témoigner l'amour qu'elle nous portait, elle nous disait ce qu'elle demanderait à Dieu pour nous quand elle serait dans le ciel , où elle était bien aise d'aller. Etant sur le point d'expirer , on lui demanda si elle aimait Dieu , et elle répondit , avec une aussi grande présence d'esprit qu'une personne âgée : « Ouï, je » l'aime de tout mon cœur, » et ce furent là ses dernières paroles. Son père ayant été blessé en trahison par quelque étranger , mourut un fjcu

avant elle , avec de grands indices de sainteté.

Depuis la mort de son père , quand on lui parlait de ses parents , elle disait : « Je n'ai plus d'autres » parents que les filles vierges habillées de noir, y> ce sont mes mères, mon père me Ta dit avant sa » mort, et il m'a commandé que je leur obéisse, et » qu'il me donnait à elles, afin qu'elles fussent » mes mères. » Elle tirait un si grand avantage de la croyance qu'elle avait que son père était au ciel, que quand elle avait quelque petit diiïéreut avec ses compagnes , elle leur disait par reproche : a Mon » père est dans le ciel , mais le vôtre n'y est pas. » C'étaient là ses vengeances enfantines. Il faut vous avouer que la mort de cette petite fille, quoique nous la croyions au ciel , nous a touchées , ainsi que tous nos amis ; car elle était connue et aimée des Français et des sauvages, qui ne la regardaient que comme une petite Ursuline, puisqu'elle en faisait déjà les fonctions dans un corps d'enfant.

Enfin, Notre-Seigneur nous fait cette grftce , que ootre séminaire est le refuge des affligés et des oppressés; car s'il y a quelque fille qui soit en danger de perdre ou la ue, ou l'honneur, ou les jbonnes grâces de ses parents, ou enfin qui soit en quelque peine que ce soit , les capitaines , qui ont .l'c^l à ce que leurs gens vivent en vrais chrétiens , nous les amènent , afin de les garder et de les instruire. Bénissez cette bonté souveraine de tous ses bienfaits , et intéresser- vous avec moi dans la cause

(le Jésus -Christ et dans Tamplification de son royaume. Vivons et mourons pour ce sujet.

De Québec , le 10 de. septembre 1646.

LETTRE XXVU. — Av mêmis

Ruptare de la paix. — Précieuse mort da révérend père Isaac Jogaes.

— Progrès de l'Evangile.

SlON TRÈS-CHER ET BIEN-AIMÉ FiLS y

Puisque je vous mande tous les ans les gri&ces et les bénédictions que Dieu verse sur cette nouvelle église , il est bien juste aussi que je vous fasse part des afflictions qu^il permet lui arriver. Il nous console quelquefois comme un père amoureux , et quelquefois il nous châtie comme un juge sévère, et mot plus particulièrement , qui irrite sa colère plus que tout autre par mes infidélités continuelles. Il nous a fait ressentir cette année la pesanteur de sa main , par une affliction bien sensible à ceux qui ont du zèle pour le salut des âmes : c'est la rupture de la paix par les perGdes Iroquois , d'où s'est ensuivie la mort d'un grand nombre de Français et de sauvages chrétiens, et surtout du R. P. Jogues.

Ce qui a porté ces barbares à rompre une paix que nous croyions si bien établie , c'est TaversioR que quelques Hurons captifs leur ont donnée de notre foi et de la prière, disant que c'était ce qui avait attiré toutes sortes de malheurs sur leur na-

lion , qui Tavait infectée de maladies contagieuses , et qui avait rendu leurs chasses et leurs pèches plus stériles, que lorsqu'ils vivaient selon leurs anciennes coutumes. Quasi au même temps , la mortalité s'est attachée à leur nation et répandue dans leurs villages 9 où elle a moissonné beaucoup de leurs gens en peu de temps , et le mauvais air y a engendré une espèce de vers dans leurs blés, qui les a presque tous ronges. Ces accidents leur ont facilement persuadé que ce que les Hurons captifs leur avaient dit était véritable. Le R. P. Jogues étant allé les visiter , pour leur confirmer la paix de la part de M. le gouverneur et de tous les chrétiens, tant français que sauvages^ avait laissé à son hôte, pour gage de son retour, une cassette dans laquelle il y avait quelques livres et quelques meubles d'église ; ils crurent que c'étaient des démons q^r'il avait laissés, parmi eux et qui étaient la cause de leurs malheurs. Toutes ces circonstances, jointes à leur infidélité, qui ne sait ce que c'est que de garder la foi jurée , et à la peite des profits qu'ils avaient coutume de faire par les vic*toires qu'ils remportaient sur leurs enne- . mis, leur ont fait oublier toutes les promesses qu'ik nous avaient faites, et conjurer la perte de leurs anciens adversaires. En même temps, ils ont envoyé des présents aux nations iroquoises supérieures, savoir aux Onondugeronons t Swontwaronons et autres, afin de les attirer dans leur conjuration , où ils sont facilemententrés.

Cependant 9 M. le gouverneur, qui ne savait rien de ce changement y désigna des Français pour les aller visiter avec quelques Hurons. Le R. P. Jogues, qui avait déjà commencé à arroser cette terre ingrate de son sang , se joint aux uns et aux autres pour leur donner conseil , et leur rendre les assistances nécessaires dans le voyage. Ils partirent des Trots-Rivières le 24 septembre 1646 , et arrivèrent chez les Iroquois Agneronons , avec beaucoup de fatigue, le 17 octobre de la même année. A leur arrivée, ils furent traités d'une manière qu'ils ne prévoyaient pas. L'on n'attendit pas seulement qu'ils fussent entrés dans des cabanes pour les maltraiter, mais d'abord on les dépouilla tout nus , puis on les salua de coups de poing et de bâton , disant : « Ne » vous étonnez pas du traitement qu'on vous fait, )> car vous mourrez demain; mais consolez-vous, » on ne vous brûlera pas : vous serez frappés de la » hache , et vos têtes seront mises sur les palissades » qui ferment notre village, afin que vos frères vous » voient encore , quand nous les aurons pris. » Ils virent bien à la réception qu'on leur faisait, que les esprits étaient aigris à un tel point qu'il n'y avait plus de grâce à espérer ; c'est pourquoi ils se disposèrent à la mort dans le peu de temps qui leur restait. Le jour suivant néanmoins se passa doucement , ce qui fit croire que ces barbares étaient un peu adoucis. Mais sur le soir , un sauvage de la nation de Y Ours mena le père Jogues dans sa cabane

pour le faire souper ; un autre rattcndait derrière la porte y et lui déchargea en passant un coup de hache. Le Père tomba mort sur la place. Le sauvage traita de la même manière un jeune Français nommé Jean de la Lande, natif de Dieppe, qui s'était donné au Père pour le servir ; en même temps , ce barbare leur coupa la tête , qu'il érigea en trophée sur la palissade , et jeta les corps dans la rivière. C'est ainsi que ce grand serviteur de Dieu a. consommé son sacrifice. Nous l'honorons comme un martyr , et li l'est en effet , puisqu'il a été massacré en détestation de notre sainte foi et de la prière, qoe ces perfides prennent pour des sortilèges et des enchantements. Nous pouvons même dire qu'il est trois fois martyr, c'est-à-dire autant de fois qu'il est allé chez les nations iroquoises. La première fois il n'y est pas mort , mais il y a assez souffert pour mourir. La seconde fois il n'y a souffert et n'y est mort qu'en désir, son cœur brûlant continuellement du désir du martyre. Enfin , la troisième fois. Dieu lui a accordé ce que son cœur avait si longtemps désiré. Il semblait que Dieu lui eût promis cette grande faveur , car il avait écrit à un de ses amis, par un esprit prophétique : « J'irai, et je n'en reviendrai pas , » et de là vient qu'il attendait ce bienheureux moment avec une sainte impatience. Oh! qu'il est doux de mourir pour Jésus-Christs c'est pour cela que ses serviteurs désirent de souffrir avec tant d'ardeur. Comme les saints sont tou*-

jours prêts à faire du bien à leurs ennemis^ nous ne doutons point que celui-ci dans le ciel n*ait demandé h Dieu le salut de celui qui lui a donné le coup de la mort. Ce barbare ayant été pris quelque temps après par les Français , s'est converti à la foi , et , après avoir reçu le saint baptême , a été mis à mort avec les sentiments d'un véritable chrétien.

Après ce carnage, et la mort de tous ceux qui avaient accompagné ce révérend Père , ces barbares se mirent aussitôt en campagne pour surprendre leâ Français, les Algonquins et les Hurons, avant qu'ils n'en eussent appris la nouvelle et qu'ils n'eussent le loisir de se mettre en défense. Ils vinrent jusqu'à Mont-Béal , où ils prirent trois Hurons et deut Français; ils pillèrent quelques maisons françaises qui étaient un peu à l'écart , et enlevèrent tout ce qu'ils y trouvèrent , tandis que leurs habitants étaient allés à l'église faire leurs dévotions.

Deux Algonquins des Trois-Bivières étant allés, avec leurs femmes, à deux lieues de là, quérir un élan tué par un Huron, tombèrent entre leurs mains. De cette capture a suivi la désolation de tout le pays; car ces barbares ayant appris que les Algonquins étaient partis pour la grande chasse et qu'ils s'étaient divisés en deux bandes , dont l'une était allée du côté du nord , et l'autre vers le sud , ils se divisèrent pareillement en deux bandes. 11 ne leur fut pas difficile de trouver ce qu'ils cherchaient,

parce que les vestiges de tant de personnes les menèrent droit aux cabanes où ils étaient. Ils n'y trouvèrent néanmoins que les Temmes , les enfants et le l)agage. Ils se saisirent de tout et continuèrent leur chemin pour aller chercher les hommes ; ils rencontrèrent le fameux Pieskaret qui s'en retournait seul, mais bien armé ; et parce qu'ils savaient bien que c'était un homme qui vendrait sa vie bien cher et qui était capable , quoiqu'il fût seul , de leur faire du mal , ils feignirent de venir en amis pour lui rendre visite.* Il les crut facilement, ne les voyant que dix , et danscetté croyance il commença à chanter sa chanson de paix. Mais au moment où il se défiaitle moins J'un d'eux le prit parderrièreet le perça d*aD coup d'épée , dont il tomba mort sur la place. Ib enlevèrent sa chevelure comme celle d'un capitaine considérable , et allèrent chercher les autres qu'ils trouvèrent et prirent sans peine , ne s'attendant nullement à un accident si funeste. Ils les menèrent au lieu où étaient leurs femmes et leurs enfaots. Il ne se peut dire combien les uns et les autres furent saisis de douleur, se voyant tous captifs , lorsqu'ils croyaient la paix bien établie et leur liberté très-assurée.

Ceux qui étaient allés du côté du sud firent une pareille capture. Ils trouvèrent nos bons chrétiens et néofdiytes lorsqu'ils venaient de quitter leurs cabanes pour s'enfoncer davantage dans les bois , et qu'ils étaient chargés de femmes > d'enfants et de

jours prêts à faire du bien à leurs ennemis^ nous ne doutons point que celui-ci dans le ciel n*ait demandé h Dieu le salut de celui qui lui a donné le coup de la mort. Ce barbare ayant été pris quelque temps après par lés Français , s'est converti à la foi , et , après avoir reçu le saint baptême , a été mis à mort avec les sentiments d'un véritable chrétien.

Après ce carnage, et la mort de tous ceux qui avaient accompagné ce révérend Père , ces barbares se mirent aussitôt en campagne pour surprendre les Français, les Algonquins et les Hurons, avant qu'ils n'en eussent appris la nouvelle et qu'ils n'eus^ > sent le loisir de se mettre en défense. Ils vinrent jus-

^ qu'à Mont-Béal , où ils prirent trois Hurons et deut

Français; ils pillèrent quelques maisons françaises qui étaient un peu à l'écart , et enlevèrent tout ce qu'ils y trouvèrent , tandis que leurs habitants étaient allés à l'église faire leurs dévotions.

Ueux Algonquins des Trois-Bivières étant allés, avec leurs femmes, à deux lieues de là, quérir un élan tué par un Huron, tombèrent entre leurs mains. De cette capture a suivi la désolation de tout le pays; car ces barbares ayant appris que les Algon-quins étaient partis pour la grande chasse et qu'ils s'étaient divisés en deux bandes , dont l'une était allée du côté du nord , et l'autre vers le sud , ils se divisèrent pareillement en deux bandes. Il ne leur fut pas difiicile de trouver ce qu'ils cherchaient ,

parce que les vestiges de tant de personnes les menèrent droit aux cabanes où ils étaient. Ils n*y trouvèrent néanmoins que les feinmes , les enfants et le bagage. Ils se saisirent de tout et continuèrent leur chemin pour aller chercher les hommes ; ils rencontrèrent le fameux Pieskaret qui s'en retournait seul, mais bien armé ; et parce qu'ils savaient bien que c'était un homme qui vendrait sa vie bien cher et qui était capable , quoiqu'il fdt seul , de leur faire du mal y ils feignirent de venir en amis pour lui rendre visite.* Il les crut facilement, ne les voyant que dix , et danscetté croyance il commença à chanter sa chanson de paix. Mais au moment où il se défiaitle moins» Tun d'eux le prit par derrière et le perça d'un coup d'épée , dont il tomba mort sur la place. Ils enlevèrent sa chevelure comme celle d'un capitaine considérable , et allèrent chercher les autres qu'ils trouvèrent et prirent sans peine , ne s'attendant nullement à un accident si funeste. Ils les menèrent au lieu où étaient leurs femmes et leurs enfants* Il ne se peut dire combien les uns et les autres furent saisis de douleur, se voyant tous captifs , lorsqu'ils croyaient la paix bien établie et leur liberté très-assurée.

Ceux qui étaient allés du côté du sud firent une pareille capture. Ils trouvèrent nos bons chrétiens et néo]4iytes lorsqu'ils venaient de quitter leurs cabanes pour s'enfoncer davantage dans les bois , et qu'ils étaient chargés de femmes > d'enfants et de

hngagfs, ce qui ne leur donna pas le loisir de se mettre en défense. Marie , femme de Jean-Baptiste, qui marchait des dernières avec son fils , les ayant vus comme ils se jetaient sur un Huron qui faisait l'arrière -garde , cria h son mari de bâter le pas pour avertir ceux qui marchaient les premiers de se mettre en état de se défendre. Lui qui était vaillant, et qui ne savait ce que c*était que de fuir, prit ses armes et tua le premier Iroquois qui marchait en tête; mais il fut aussitôt renversé par ceux qui le suivaient. Ces barbares enveloppèrent toute la 'troupe, afin qu'aucun n'échappât. Le bon Bernard, homme vaillant et généreux , tue le premier qu'il rencoutre ; mais comme il n'est pas secondé , il est massacré , et tous les autres pris et menés aux lieux où leurs ennemis s'étaient donné rendez-vous avant de se séparer.

Le lendemain, ceux de l'autre bande arrivent au même lieu avec leur proie, faisant les cris et les huées qu'ils ont coutume de faire quand ils ramènent en triomphe leurs prisonniers. Tous nos bons chrétiens , se voyant réunis dans un même malheur, liés, meurtris, couverts de plaies, ne purent se parler que par des regards d'une mutuelle compassion ; puis , ils baissèrent la vue , ayant le cœur plongé dans la douleur et dans l'amertume. Jean Tawichkaron , qui était un excellent chrétien , ne perdit point courage dans une désolation si universelle ; il se leva du milieu de ses frères captifir, et.

d'un maintien assufé, d'un regard constant > d'une voix ferme y il leur dit ces paroles : k Courage, mes y» frères, ne quittons point la foi ni la prière; » Forgueil de nos ennemis passera bientôt ; nos » tourments , pour grands qu'ils puissent être , ne 1» seront pas de durée , et après les avoir supportés » avec patience , nous aurons ua repos éternel dans » le ciel. Que personne donc ue branle dans sa » croyance; pour ^tre misérables, nous ne sommes n point délaissés de Dieu. Jetons-nous à genoux , . » et le prions de nous donner courage et patience 3» dans nos travaux. » A ces paroles , non-seulement les chrétiens et les catbécumènes, mais encore leurs parents, se jetèreut à terre, et Tun d'eux, disant les prières à haute voij^ , les autres le suivaient à leur ordinaire. Ils chantèrent ensuite des cantiques spirituels pour se consoler avec Dieu dans l'affliction profonde où sa Providence les ayait réduits. Les Iroquois mêmes , tout fiers qu'ils étaient, les regardaient avec étonpement. L'un d'çui; néanmoins s'étant mis à rire, ])larie, femme de Jean- Baptiste, dit avec uqe gravité chrétienne, à un renégat qu'elle reconnut : « Dis s^ tes gens qu'ils )» ne se moquent point d'une chose si sainte. C'est ]» notre coutume de prier Celui qui a tout fait » dans les afflictions qu*il nous envoie : il cbâtiera » ceux qui le méprisent , et toi particulièrement , y> qui a été si lèche que de lui tourner le dos. » Les autres se moquèrent de ce qu'elle disait ; mais celui-

ci reçut un reproche secret de sa conscience /qui lui fit baisser la tète sans dire mot, et respecter les prières qu'il avait autrcrois proférées. Les aatre» chrétiennes ne furent pas moins constantes parmi les railleries et les brocards de ces infidèles; elle» faisaient faire le signe de la croix à leurs enfant»^ à la face de leurs ennemis , et leur faisaient dire leur chapelet avec les doigts^ ces barbares leur ayaut pris toutes les marques et tous les instruments de leur dévotion. Avant que de passer plus avant, ils brûlèrent tout vif un chrétien qui avait été blessé d'un coup dangereux , de crainte qu'il ne mourût en chemin d'une mort trop douce. Nous avons appris que ces barbares , plus cruels que des bètes féroces, crucifièrent, avant de partir de ce lieu, un petit enfant de trois ans qui avait été baptisé. Ils lui étendirent le corps sur une grosse écorce, et lui percèrent les pieds et les mains avec des bâtons pointus en forme de clous. Oh ! que cet enfant est heureux d'avoir mérité , en son état d'innocence , l'honneur de mourir d'une mort semblable à celle de Jésus-Christ ! Qui ne porterait envie à ce saint innocent , plus heureux , à mon avis , que ceux dont la mort honora la naissance de notre divin Sauveur? Cette troupe affligée fut conduite au pays des Iroquois, où elle fut reçue à la manière des prison* niers de guerre, c'est-à-dire^ avec une salve de coups de b&ton et des tisons ardents dont on leur perçait les côtés. On éleva deux grands échafauds :

J'un pour les hommes, Tautre pour les Temmes , où les uns et les autres furent exposés tout nus à la risée et aux brocards de tout le monde. Ils demandèrent le père Jogues, les chrétiens pour se confesser et les cathécumènes pour se faire baptiser. On ne répondit à leurs prières que par des railleries; mais quelques anciennes captives algonquines, s'approchant doucement de ces théâtres d'ignominie, leur dirent qu'on l'avait tué d'un coup de hache , et que sa tète était sur les palissades. A ces paroles , ils virent bien qu'ils ne pouvaient attendre un plus doux traitement , et que , n'ayant aucun prêtre pour se confesser, c'était de Dieu seul qu'ils devaient attendre du secours et de la consolation dans leurs souffrances.

En effet, après qu'ils eurent été le jouet des grands et des petits, on les fit descendre pour les mener dans les trois bourgs des Iroquois Agneronons : dans l'un , on leur arrache les ongles , dans Taatre, on leur coupe les doigts; dans l'autre , on les brûle , et partout on les charge de coups de bâton , ajoutant toujours de nouvelles plaies aux premières. On donna la vie aux femmes, aux filles et aux enfants ; mais les hommes et les jeunes gens , qui étaient capables de porter les armes , furent distribués dans tous les villages pour y être brûlés , bouillis et rôtis. Le chrétien dont j'ai parlé , qui faisait les prières publiques » fut grillé et tourmenté avec une cruauté des plus barbares. On commença

à le tyranniser avant le Qoucher du soleil , et on le brûla toute la nuit, depuis les pieds jusqu'à la ceinture; le lendemain, on le brûla depuis la ceinture jusqu'au cou ; on réservait à lui brûler la tète la nuitsuivante ; mais ces tyrans , voyant que les forces lui manquaient, jetèrent son corps dans le feu, où il fut consumé. Jamais on ne lui entendit proférer une parole de plainte, ni donner aucune marque d'un cœur abattu. La foi lui donnait de la force intérieurement, et lui faisait faire au dehors des actes de résignation à la volonté de Dieu. Il levait sans cesse les yeux au ciel , comme au lieu où son âme aspirait, et où elle devait bientôt aller. Vous l'appellerez martyr, ou de quelque autre nom qu'il vous plaira; mais il est certain que la prière est la cause de SCS souffrances, et que la raison pour laquelle il a été plus cruellement tourmenté que les autres, est qu'il Ja faisait tout haut à la tète des captifs.

Nous avons appris toutes les particularités que je viens de rapporter de quelques femmes qui se sont sauvées , et particulièrement de la bonne Marie , femme de Jean-Baptiste, dont j'ai déjà parlé. L'histoire de sa fuite est assez intéressante pour vous être écrite. Elle avait déjà été une fois prisonnièrechez les IroquoisOnon(/o^erononjr,en sorte qu'elle fut reconnue par quelques-uns de ceux A*On<mdagne\qm la prièrent de sortir de la bourgade où elle était , fei gnant de lui vouloir dire quelque bonne parole.

Etant sortie, ils l'enlevèrent partie de force^ partie de ^ré, lui faisant voir qu'étant sortie de leur village, elle y devait retourner. Après qu'elle eut consenti à leur volonté, ils la cachèrent dans le bois, avec promesse de la venir prendre le lendemain , comme ils firent. Ils devaient passer par Ononto^^, d'où était celui qui l'avait faite prisonnière, et à qui elle appartenait par le droit de la guerre. Ceux qui l'avaient enlevée craignant qu'elle n'y fût reconnue et arrè^ fée , la cachèrent dans le bois, la couvrant d'un sac •pour la déguiser, et lui donnant quelques livres pour manger durant la nuit. Après s'être un peu reposée , elle s'approcha du village à la faveur des ténèbres. Elle entendit les huées et les clameurs des Iroquois, qui faisaient brûler un homme de sa nation. Il lui vint dans l'esprit qu'on lui en ferait autant dans la bourgade, où on la menait, et d'où elle s'était sauvée , parce que les sauvages pardonnent rarement aux fugitifs. Sa pensée lui semblait d'autant mieux fondée, que quelques jeunes gens Tayant •bien considérée , s'étaient demandé les uns aux autres quelle partie de son corps serait le plus à leur f|OÛt. L'un d'eux avait répondu <{ue ses pieds cuits mus la cendre seraient fort bons. Gomme elle entendait la langue , ayant été captive en leur pays , «Ile fut tellement effrayée , sans pourtant le faire paraître, qu'elle crut qu'il n'y avait que la fuite qui pût la garantir de la mort. Elle prend donc la résolution de fuir, et, à l'heure même, elle prit sa

course vers son pays, tirant du càié ii'Onondagrie\ et prenant le chemin frayé, dans la crainte de donner connaissance de sa route par ses vestiges, si elle eût piis des chemins écartés. Elle se cacha dans le bois , tout proche du village , dans une tanière fort épaisse, où elle demeura dix jours et dix nuits, n*osant passer outre , car elle voyait souvent les froqaois passer tout près d'elle; elle vit même ceux qui l'avaient enlevée. Elle en sortait néanmoins la nôit pour aller chercher, dans les champs voisins, quelques épis de blé dinde qui étaient restés de la moisson, aGn de faire upef provision de vivres. Quelque recherche qu'elle pût faire , elle n*en put ramasser plus de deux petits plats, qui lui devaient servir pour plus de deux mois que devait durer son voyage. Cette grande nécessité lui fit perdre cœur, et ce qui mit le comble à ses ennuis fut qu'un grand Iroquois vint un jour droit à elle, la hache sur l'épaule; alors, croyant quil n'y avait plus de vie pour elle, elle se disposa à la mort par la prière. Mais Dieu permit que cet homme , étant proche d'elle , se détourna tout court pour entrer dans le bois. Cette protection de Dieu ne lui releva pas néanmoins le cœur ; car elle voyait que si elle s'en fut retournée en son pays, elle fût morte de faim dansles forêts et dans les neiges. Retournant à Agnié, d'où on l'avait enlevée, elle ne pouvait éviter le feu comme une fugitive à qui on venait de donner la vie ; si elle eût pris le chemin d'Onondagné , où on voulait la me-

ner, elle avait déjà entendu prononcer sa sentence. Si , enfin , elle fût lestée dans sa tanière , ou elle y fût morte de faim, ou elle n'eût pas tardé d'y être découverte. Voyant donc que la mort lui était inévitable, elle crut, par une erreur desauvagè, qu'elle ferait une bonne action de se la donner elle-même « et de s'en procurer une plus douce. Après donc avoir fait sa prière et s'être recommandée à Dieu , elle prit sa ceinture, et, se l'étant mise au cou avec un lacet coulant , elle se pendit k un arbre. Mais Dieu , qui excuse facilement les erreurs des innocents , permit que celle-ci , qui pensait continuellement à lui, ne reçût aucun mal , le poids du corps ayant rompu la corde. Elle ne laissa pas de remon«- 'fer sur l'arbre et de se pendre une seconde fois ; mais la corde rompit comme à la première. Alors elleouvrit les yeux pour voir la protection de Dieu sur elle, « Assurément, dit-elle. Dieu ne veut pas T» que je meure; il me veut sauver la vie, il faut » donc que je me sauve par la fuite ; il est vrai que » je n'ai pas de vivres; mais n'est-il pas assez pùis- » sant pour m'en donner? C'est lui qui nourrit les X» oiseaux de l'air , c'est lui qui donne à manger )> aux bêles des forêts ; sa bonté n'est-elle pas assez » grande pour s'étendre jusqu'à moi , qui crois et » qui espère en lui. » Là-dessus elle fait sa prière, suppliant Notrc-Seigneur de la conduire, et, sans tarder plus longtemps, elle s'enfonce danç ces grandes forêts , sans autre provision que le peu de blé

qu'elle avait glané. Elle se conduisait à la vue du soleil, qui lui servait de boussole dans ces solitudes où il n'y avait point de routes ni de chemins. Après qu'elle eut mangé sa provision , elle gratta la terre pour trouver quelques racines tendres. Quand la terre était trop durcie par la gelée , elle mordait les arbres pour en sucer le suc et en manger la seconde écorce, qui est plus tendre que la première. Il ne se peut dire combien elle souffrit du froid et de la faim. Dieu, néanmoins, qui n^abandonne jamais dans la nécessité ceux qui ont confiance en lui , permit qu'elle trouvât une hache dans un iieu où iesiroquois avaient cabane. Cet instrumentiui sauva la vie. Premièrement, elle trouva l'invention de faire un fusil de bois^ avec lequel elle faisait du feu pendant la nuit et elle Téteignait à la pointe du jour , de crainte que la fumée ne la découvrtt. Elle trouva ensuite de petites tortues , dont elle fit proviiûon. Avec ce petit ravitaillement, elle subsista quelques jours ; car le soir, ayant fait ses prières, elle passait la nuit à manger, à se chauffer et à dormir , et le jour elle cheminait et priait Uieu. Elle rencontra iles Iroquois qui allaient à la chasse , mais ils ne la virent pas. Ils avaient laissé un canot sur le bord de la rivière , à dessein de le reprendre à leur retour ; elle se jette dedans et l'emmène, et depuis ce tempslà elle n'eutplusquedudivertissement, si ce n'est l'inquiétude d'être rencontrée de ses ennemis et l'incertitude du lieu où elle était. Elle se trouva enfin

dans le grand fleuve de Saint-Laurent , dont elle suivit le cours pour se rendre an pays des Français. Elle allait d'Ile en tie , où elle trouvait quantité tl^œufs d'oiseaux dont elle mangeait dans la nécessité. Elle fit une longue épée de bois , dont elle brAla le liouty aGn de la durcir, et se servait de cet instrument pour prendre 4es esturgeons de cinq ou six pieds de long. Elle tua quantité de cerfs et de castors ; elle les faisait lancer dans l'eau , puis elle entrait dans son canot pour les poursui/re; les ayant atteints , elle les tuait avec sa hache ; et , quand ils étaient aux abois , elle les tirait à bord et prenait des chairs autant qu'elle en avait besoin , en sorte qu'arrivant à Mont-Réal , elle en avait encore une assez bonne provision. Lorsqu'elle approcha de l'habitation, on fut au-devant d'elle pour reconnaître qui c'était. On reconnut aussitôt que c'était Marie Kamakatéwingwetch , femme du bon Jean-Baptiste Manitwnagouch. On ne savait si Ton devait se réjouir on pleurer en la voyant, et elle-ynème , lequel prendre de ces deux partis ; car elle était si interdite qu'elle ne pouvait ni rien faire ni rien dire. On la mena à madame d'Ailleboust, gouvernante , à qui les sauvages ont donné le nom de Ghawerindama ^ gnetch , et qui l'avait toujours beaucoup aimée. Cette dame lui fit beaucoup de caresses , et elle et ses demoiselles firent ce qu'elles purent pour la consoler, lui disant qu'elle pouvait bien essuyer ses larmes, puisqu'elle était avec ses parents et ses amis.

« Eh ! c'est, dit-elle, ce qui me fait pleurer, de me » voir avec les personnes et dans les lieux où mort » mari , mon enfant et moi avons été tant aimés. » Mes larmes étaient taries il y a longtemps, mais » \e souvenir de notre amitié m'a ouvert les veux » pour les faire sortir en abondance.» Après qu'elle se fut un peu reposée et qu'elle eut payé à la nature les premiers sentiments de son afCection , elle raconta la prise de nos bons néophytes et tout ce qui leur est arrivé depuis en la manière que je viens d'écrire. Plusieurs femmes, à qui les Iroquois avaient donné la liberté, se sont encore sauvées de leurs mains, et nous ont confirmé les mêmes cho^s et avec les mêmes circonstances.

Depuis ce temps- là, les Algonquins se sont toujours tenus sur leurs gardes, et il y a toujours quelque acte d'hostilité entre eux et les Iroquois. Un Algonquin de la petite nation s'étant embarqué avec sa femme dans un canot pour aller dire à ses compatriotes^e se tenir sur leurs gardes, et que les Iroquois avaient pris et massacré leurs parents près des Trois-Rivières , n'était pas encore bien avancé clans le fleuve, qu'il, découvrit un canot où il y avait sept ou huit Iroquois. Il dit à sa femme qu'il avaitenvie del'attaquer, pourvuqu'elle voulût bien le seconder. Sa femme lui ayant répondu qu'elle le suivrait volontiers et qu'elle voulait vivre et mourir aveclui,ilss'animent l'un et l'autre, età force de bras,

avancent le plus qu'ils peuvent vers le canot des en-

nemis. Mais avant d'être découverts, ils remarquèrent que ce canot était accompagné de quatre autres remplis d'hommes, qui faisaient des acclamations comme des gens victorieux. Cette rencontre lui fit changer de résolution. Il prend terre de l'autre côté du fleuve , d'où, comme s'il Tdt venu du côté des Iroquois, il tira un coup de fusil comme pour donner avis de son arrivée et s'informer de l'état de leur chasse. Ceux-ci, croyant qufrce fût quelque troupe de leurs gens, Récrièrent quarante fois avec effoft : a Héé» , tirant à chaque fois un coup de fusil. Il connut par là qu'ils avaient quarante prisonniers de sa nation et, sans perdre de temps, il alla prendre sa femme qu'il avait laissée à l'autre bord , et tous deux vont en diligence donner avis de ce qu'ils avaient vu à queli|ues personnes qu'ils avaient quittées depuis peu , les exhortant de ne pas perdre l'occasion de se venger de leurs en^ nemis et de délivrer leurs frères ciaptifs. Sept jeunes hommes de la compagnie s'offrent de l'accompagner , et sans différer, ils voguent après les canots iroquois. Afin de ne rien faire témérairement, ils se glissent à la brune pour découvrir l'état des ennemis. Ils remarquèrent qu'ils avaient cinq canots, dans chacun desquels il y avait plus d'hommes capables de se défendre qu'ils n'étaient pour les attaquer. C'est pourquoi ils crurent qu'il fallait les prendre pendant la nuit, lorsqu'ils seraient dans leur premier sommeil. L'ordre qu'ils résolurent de garder dans

leur attaque, fut que deux se jetteraient dans chacun des trois vaisseaux qui étaient les plus grands et les plus remplis , et deux dans les deux autres. Les choses étant ainsi conclues, les chrétiens firent leurs prières, et tous, vers minuit, se jetèrent sur les Iroquois, tuant et frappant tous ceux qu'ils rencontraient. Les ennemis s'éveillant aux coups, et n'entendant et ne voyant rien, s'écriaient : « Qui ètes-vous? » Mais les autres ne répondaient qu*à coups de haches et d'épées. Un grand Iroquois se sentant percé d'un coup d'épée ^ courut sur celui qui l'avait frappé , et le colletant, rompit son épée; l'autre se débarrasse de ses mains et , se voyant sans armes , eut recours aux pierres. L'Iroquois le poursuit encore et Fallait pecdre , si son second, qui vint au secours, ne lu\eûtdonnéuh coup dont il mourut sur la place. Le carnage fut grand , et l'obscurité de la nuit le rendait encore plus horrible. Il y eut dix Iroquois morts sur h lieu , un grand nombre de blessés, les captifs délivréSji et tout le bagage pris. Ceux qui avaient été mis en liberté, dirent à leurs libérateurs : « Fuyez, mes frères, » car il y a près d'ici un grand nombre d'Iro- » quois cachés , et si te jour vous trouve là » ils vous » traiteront pour le moins aussi mal que vous avez » traité leurs frères. » A ces parole^ , ils enlevèrent la chevelure aux morts, et jetèrent dans le fleuve toutes les peaux et les marchandises, qui étaient en grande quantité, parce qu'ils avaient pillé

plu»eurs nations qui s'étaient jointes aux Hurons pour venir en traite chez les Français.

Les Iroquois qui étaient cachés avaient encore d'autres prisonniers , entre lesquels il y avait une femine qui fit un coup bien hardi. 11 y avait plusieurs jours que ces barbares la traînaient -après eux avec leur inhumanité ordinaire. Durant la nuit , ils rattachaient à quatre pieux fichés en terre en forme de croix de saint Andréa de crainte qu'elle ne leur échapi^t. Une certaine nuit elle sentit que le lien d'un de ses brasse relâchait, elle remua tant qu'elle se dégagea. Ce bras étant libre, délia l'autre, et tous deux détachèrent les pieds. Tous les Iroquois donnaient d'un profond sommeil , et la femme ^ <jdi avait envie de se sauver, marchait par-dessus sans qu'aucun ne s'éveill&t; étant près de sortir, elle trouva une hache à la porte de la cabane : elle la prend, et, transportée d'une fureur de sauvage, elle en décharge un grand coup sur la tète de TlroquoÎF qui était proche. Cet homme , qui ne mourut pas sur l'heure , remua et fit du bruit qui éveilla les antres. On alluma un flambeau pour voir ce que c'était. Trouvant cet homme noyé dans son sang , on diércha l'auteur de ce meurtre , mais quand on eut vu que la femme s'était échappée , on crut qu'il n'en fiillait pas chercher un autre. Les jeunes gens coururent après elle, mais en vain , car elle s'était tachée dans une souche creuse qu'elle avait remarquée la veille proche de la cabane. Elle entendait

de là tout le bruit que faisaient ces barbares sur la nfiort de leur camarade. Mais le tumulte étant apaisé, et les gens qui la cherchaient étant allés d'un côté , elle courut de l'autre. Le jour étant venu , ris aHè-^ rent tous dé côté et d'autre pour tâcher de détou* vrir ses vestiges , ils les trouvèrent , et quelques-uns d'eux la poursuivirent deux jours entiers avec tant de diligence, qu'ils vinrent jusqu'au lieu où elle était. Elle se croyait déjà morte , ne sachant plus où se cacher. Elle rencontre un étang pu les castors fai^ saietit leur fort. Elle se jette dedans > y demeurant presque toujours plongée, et né levant la tète que de fois à autre pour respirer , en sorte que , ne pa-* raissant point , les Iroquois désespérèrent de ia troU" ver et s'en retournèrent au lieu d'où tis étaient par^ tis. Se voyant en liberté^ elle marcha trente-cinq jours dans les bois , sans autre habit qu'un morceau d'écorce dont elle se servait pour se cacher à ellemême , et sans antre nourriture que quelques racines avec des groseilles et des Truits sauvages qu'elle trouvait de temps en temps. EHe passait les petites rivières à 4a nage > mais pour traverser le grand fleuve elle assembla des bois qu'elle arracha ,. et les lia ensemble avec des écorces dont lœ sauvages se servent pour faire des cordes. Etant plus en asso*" rance de l'autre côté du fleuve , elle marcha sur ses bords sans savoir où elle allait, jusqu'à ce qu'ayant trouvé une vieille hache> elle se fit un canot d^écorce pour suivre le fil de l'eau. Elle rencontra des' Hiirons qui allaient à la pèche, mais ne sachant s'ils

étaient amis ou ennemis , elle se jeta aussitôt dans le bois, outre qu'étant toute nue, elle avait bonté de paraître à la vue des hommes; car il faut remarquer que les femmes de cette Amérique , quoique sauvages , sont fort pudiques et honnêtes. Voyant qu'elleapprocbait des habitations, ellene marcha plus que la nuit, afin de ne pas parattre nue. Sur les dix heures du soir, elle découvrit l'habitation française des Troia-Rivières , et en même temps elle fut aperçue de quelques Hurons qui coururent après elle pour savoir qui elle était. Elle s^enfuildans le bois; U& la suivent ; elle crie qu'ils n'approchent pas parce qu'elle était nue, et qu'elle s'était ainsi sauvée des mains des Iroquois. Un Hurpn loi jette son capot l^yec une espèce de robe dont elle se couvrit , et ensuite elle se fit connaître et leur raconta toutes ses aventures. Ils la menèrent aux Trois*Rivières où les Français lui firent mille bons traitements , dont elle était si surprise, qu'elle ue pouvait presque croire 4|ue les biens qu'on lui faisait fussent véritables, •n'ayant jamais vu dans les nations sauvages qu'on ;trait&t de la ^rte une .personne inconnue. Elle n'a* ^vaît jamais vu de Français , elle avait seulement ouï dirq qu'ils ne faisaient de mal à personne , et qu'ils faisaient du bien à tout le monde.

Voilà la confusion que les perfides Iroquois jettent dans toutes 1^ nations, en sorte qu'elles sont contraintes ou de demeqrer captives dans leur pays sans en pouvoir sortir, ou de s'exposer à la liage de

ces barbares , si elles en sortent pour venir se faire instruire ou pour aller en traile avec leurs alliés. Mais en même temps que Dieu afflige son Eglise d'un c6té , il la console de Tautre. Les révérends Pères qui demeurent chez les Hurons ont écrit ici que les sauvages d'Anastohé^ qui sont des peuples voisins de la Virginie et amis des Hurons , leur ont fait isâvoir qu'ils avaient appris les mauvais traite* ments qu'ails reçoivent de la part des Iroqiiois , et que s'ils avaient besoin d'eux , ils n'avaient qu'à le leur faire savoir, et qu'ils aiguiseraient leurs bacbes pour venir à leur secours. Les Hurons, bien joyeux d'une offre si avantageuse, leur ont envoyé des députés pour renouveler l'alliance et les confirmer dans leur bonne volonté. Le cbef de cette légation est un excellent chrétien qui est accompagné de huit personnes , entre lesquelles il y en a quatre de chrétiennes et les quatre autres ne le sont pas encore. Cette rencontre est favorable , non-seulement aux Hurons pour leur donner moyen de se défendre de leurs ennemis , mais encore à notre sainte foi , pour la grande moisson qu'il y aura à faire , si les ouvriers de l'Evangile y peuvent avoir entrée. Mais il faut du temps pour une si grande entreprise, et il est nécessaire que les chemins soient plus libres qu'ils ne le sont.

Un autre sujet de consolation , c'est la ferveur de nos néophytes qui , en vérité . surpasse tout ce qui s'en peut dire, ils sont quelquefois si transportés de

zèle qa'IIs éclatent pendant la prédication , interrompant le Père qui la fait 9 afin de dire publiquement les sentiments dont leurs cœurs sont intérieurement pressés. Un jour, le Père qui a soin de la mission de Silleri , invectivant fortement contre l'ivrognerie où tombent souvent les sauvages quand ils boivent du vin ou de Teau-de-vie, un sauvage , touché de ce qu'il avait dit» l'interrompit disant : « Arrête là , mon père, ce que tu dis est vrai, je » me suis enivré , et par là je montre que je n'ai » point d'esprit ; prie Dieu qu'il me fasse miséri- ]» corde, souffre que je dise trois mots : je ne par- )» lerai qu'à ceux dé mon pays , car étant étran- » ger, ce n'est pointa nK)i à haranguer en cette » bourgade. Sus donc , jeunesse ; c'est à vous que » j'adresse mon discours ; prenez exemple , non sur )) mon péché , mais sur ma douleur , et souvenez- » Vous que , si moi qui suis âgé , je reconnais et » confesse mon crime , vous qui êtes jeunes » vous » ne devez point dissimuler les vôtres. Je condamne » l'action que j'ai faite , c'est un précipice où je me » suis jeté, donnez-vous de garde d'y tomber. » Ce pauvre hommeavait un complice qui , entendant ce discours, l'interrompit : « Non, c'est moi qui n'ai » point d'esprit , c'est moi qui suis un méchant ; j*ai » fâché Celui qui a tout fait ; jeunesse soyez pi us sage, » et ne suivez pas le chemin où je me suis égaré : » marchez tout droit et priez le Père de prier Celui ^' ytit a/ow^ /atV d'avoir de bonnespcnsécs pour moi.»

Le joarde la purification de la très-sainte Vierge, le même Père ayant distribué des cierges et donné Texplication de la cérémonie que TEglise pratique en ce jour , un capitaine l'interrompit et lit sa petite prédication ou phitôt ta petite harangue en ces termes : ce Âfa I mes frères^ que notts avons d'obli-* y> gation au Père de nous enseigner de si belles vérités. Concerez-vous bien ce que veut dire ce feu que vous portez en vos mains? Il vous apprend que Jésus-Christ e^ notre jour et notra lumière ; que c'est lui qui nous a donné dç l'esprit en nous donnant la (oi et la connaissance des vérités du Giel ; que c'est lui qui nous dé^ couvre par sa lumière le chemin de la félicité ; que ces flambeaux nous enseignent que Jésus- Christ s'est consumé sur la terre pour notre sa^ lut ; que ces mêmes flambeaux se consument dans notre main pour nous apprendre que nous de* vons aussi brûler pour son amour et nous consumer pour son service. Il y a parmi nous des jeunes gens , il y A aussi des vieillards , tous se se consument, tous tendent à la mort Mais pourquoi se consument-ils? Pour satisfaire à leur chair. Oh ! que nous serions bien plus heureux , si nous nous consumions pour Jésus ! )> Ce même capitaine , assistant une autre fois à un sermon où le Père parlait de sainte Catherine et de sa foi et constance dans les tourments, s'écria inopinément : « Voilà ce que c'est que d'être chrétien,

» e'est faire état de sa foi et non de sa vie : faut-il y> qu'âne fille nous couvre de confusion. L'on n'en v> voit que trop parmi nous qui deviennent sourds » et aveugles ; ils ferment les oreilles aux instruc* » tions qu'on leur donne, et les yeux aux choses » saintes qu'on leur présente. Prenons courage , 1» mes frères, demeurons fermes et constants dans » la foi f que la foim , la soif , la maladie et la mort )) même n'ébranlent point la résolution que nous » avons faite de croire en Dieu, et de lui obéir ju&< ¥> qu'au dernier soupir de notre vie. » Je vous laisse a penser si cette ferveur n'est pas capable de gagner le cœur de ceux qui oot du zèle pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes. Un capitaine allant , avec ses gens , à la découverte des IrgqooiSy afin de leur faire la guerre, passa paç Mont'Béal , où on lui fit un grand festin. Après avoir été bien traité , il fit ce compliment à sesbôtes: a Autrefois, quand on nous avait bit grande chère^ » nous disions à ceux qui nous avaient donné à X) manger : Ce festin va porter votre nom par toute )» la terre , et toutes les nations vous regarderont - » comme des gens libéraux qui savez conserver la » vie aux hommes ; mais j'ai quitté ces anciennes » coutumes, c'est maintenant à Dieu que je m'ax> dresse quand on me fait du bien , et je lui dis : » toi l qui as tout fait , tu es bon , secours ceux » qui nous assistent , fais qu'ils t'aiment toujours , >» empêche le démon de leur nuire, et donne-leur

« Eh ! c'est, dit-elle, ce qui me fait pleurer, de me » voir avec les personnes et dans les lieux où mort » mari , mon enfant et moi avons été tant aimés. » Mes larmes étaient taries il y a longtemps^ , mais ï> le souvenir de notre amitié m'a ouvert les veux » pour les faire sortir en abondance.» Après qu'elle se fut un peu reposée et qu'elle eut payé à la nature les premiers sentiments de son affection , elle raconta la prise de nos bons néophytes et tout ce qui leur est arrivé depuis en la manière que je viens d'écrire. Pli^sieurs femmes, à qui les Iroquois avaient donné la liberté , se sont encore sauvées de leurs mains, et nous ont confirmé les mêmes choses et avec les mêmes circonstances.

Depuis ce temps-là, les Algonquins se sont toujours tenus sur leurs gardes , et il y a toujours quelque acte d'hostilité entre eux et les Iroquois. Un Algonquin de la petite nation s'étant embarqué avec sa femme dans un canot pour aller dire à ses compatriotesjde se tenir sur leurs gardes , et que les Iroquois avaient pris et massacré leurs parents près des Trois-Rivières, n'était pas encore bien avancé dans le fleuve, qu'il découvrit un canot où il y avait sept ou huit Iroquois. Il dit à sa femme qu'il avaitenvie del'attaquer, pourvu qu'elle voulût bien le seconder. Sa femme lui ayant répondu qu'elle le suivrait volontiers et qu'elle voulait vivre et mourir aveclui,ilss'animent l'un etraulre,età force de bras,

avancent le plus qu'ils peuvent vers le canot des en-

nemis. Mais avant d'être découverts, ils remarquèrent que ce canot était accompagné de quatre autres remplis d'hommes, qui faisaient des acclamations comme des gens victorieux. Cette rencontre lui fit changer de résolution. Il prend terre de l'autre côté du fleuve, d'où, comme s'il fût venu du côté des Iroquois, il tira un coup de fusil comme pour donner avis de son arrivée et s'infor^ mer de l'état de leur chasse. Ceux-ci, croyant qu^ce fût quelque troupe de leurs gens, /écrièrent quarante fois avec effoft : c( Héé» , tirant à chaque fois un coup de fusil. Il connut parla qu'ils avaient quarante prisonniers de sa nation et, sans perdre de temps, il alla prendre sa femme qu'il avait laissée à l'autre bord , et tous deux vont en diligence donner avis de ce qu'ils avaient vu à quelt|ues personnes qu'ils avaient quittées depuis peu , les exhortant de , ne pas perdre l'occasion de se venger de leurs en- Demis et de délivrer leurs frères captifs. Sept jeunes hommes de là compagnie s'offrent de l'accompagner , et sans différer, ils voguent après les canots iroquois. Afin de ne rien faire témérairement, ils se glissent à la brune pour découvrir l'état des ennemis* Ils remarquèrent qu'ils avaient cinq canots, dans chacun desquels il y avait plus d'hommes capables de se défendre qu'ils n'étaient pour les attaquer. C'est pourquoi ils crurent qu'il fallait les prendre pendant la nuit, lorsqu'ils seraient dans leur premier sommeil. L'ordre qu'ils résolurent de garder dans

leur attaque, fut que deux se jetteraient dans chacun des trois vaisseaux qui étaient les plus grands et les plus remplis , et deux dans les deux autres. Les choses étant ainsi conclues, les chrétiens firent leurs prières, et tous, vers minuit^ se jetèrent sur les Iroquois, tuant et frappant tous ceux qu'ils rencontraient. Les ennemis s'éveillant aux coups, et n'entendant et ne voyant rien, s'écriaient : c( Qui ètes-YOus? » Mais les autres ne répondaient qu'à coups de haches et d'épées. Un grand Iroquois se sentant percé d'un coup d'épée, courut sur celui qui l'avait frappé , et le colletant, rompit son épée; l'autre se débarrasse de ses mains et, se voyant sans armes , eut recours aux pierres. L'Iroquois le poursuit encore et l'allait perdre , si son second, qui vint au secours, ne luieûtdonnéuii coup dont il mourut sur la place. Le carnage fut grand , et l'obscurité de la nuit le rendait encore plus horrible. II y eut dix Iroquois morts sur h lieu , un grand nombre de blessés, les captifs délivrés, et tout le bagage pris. Ceux qui avaient été niis en liberté, dirent à leurs libérateurs : a Fuyez, mes frères, » car il y a près d'ici un grand nombre d'Iro- » quois cachés , et si le jour vous trouve là » ils vous » traiteront pour le moins aussi mal que yous avez » traité leurs frères. » A ces paroles , ils enlevèrent la chevelure aux morts, et jetèrent dans le fleuve toutes les peaux et les marchandises, qui étaient en grande quantité, parce qu'ils avaient pillé

plusieurs nations qui s'étaient jointes aux Hurons pour venir en iiraite chez les Français.

Les Iroquois qui étaient cachés avaient encore d'autres prisonniers, entre lesquels il y avait une femme qui fit un coup bien hardi, il y avait plusieurs jours que ces barbares la traînaient -après eux avec leur inhumanité ordinaire. Durant la nuit , ils rattachaient à quatre pieux fichés en terre en forme de croix de saint Andréa de crainte qu'elle ne leur échappât. Une certaine nuit elle sentit que le lien d^un de ses brasse relâchait, elle remua tant qu'elle se dégagea. Ce bras étant libre , délia l'autre , et tous deux détachèrent les pieds. Tous les iroquois dormaient d'un profond sommeil , et la femme , q^i avait envie de se sauver, marchait par-dessus sans qu'aucun ne s'éveillât; étant près de sortir, elle trouva une hache à la porte de la cabane : elle la prend, et, transportée d'une fureur de sauvage, elle en décharge un grand coup sur la tète de Tlroqiuoif> qui était proche. Cet homme , qui ne mourut pas sur rheure , remua et fit du bruit qui éveilla les antres. On alluma un flambeau pour voir ce que c'était. Trouvant cet homme noyé dans son sang , on cèercha l'auteur de ce meurtre , mais quand on eut vu que la femme s'était échappée , on crut qu'il n'en fioillait pas chercher un autre. Les jeunes gens coururent après elle, mais en vain, car elle s'était -cachée dans une souche cireuse qu'elle avait remarquée la veille proche de la cabane. Elle entendait

de là tout le bruit que faisaient ces barbares sur la lïiort de leur camarade. Mais le tumulte étant apaisé, et les gens qui la cherchaient étant allés d'un côté , elle courut de l'autre. Le jour étant venu , Hs allè-^ rent tous dé côté et d'autre pour tâcher de découvrir ses vestiges , ils les trouvèrent , et quelques-uns d'eux la poursuivirent deux jours entiers avec tant de diligence, qu'ils vinrent jusqu^au lieu où elle était. Elle se croyait déjà morte , ne sachant plus où se cacher. Elle rencontre un étang pu les castors faî^ saienl leur fort. Elle se jette dedans > y demeurant presque toujours plongée , et né levant la tète que de fois à autre pour respirer, en sorte que , ne paraissant p(»nt , lesboquois désespérèrent de i« trod'ver et s'en retournèrent au Ken d'où ils étaient par^ lis. Se voyant en liberté^ elle marcha trente-cinq jours dans les bois , sans autre habit qu'un morceau d'écorce dont elle se servait pour se cacher à ellemême , et sans antre nourriture que quelques raci* nés avec des groseilles et des fruits sauvages qu'elle trouvait dé temps en temps. EHe passait les petites rivières à i& nage, mais pour traverser le grand fleuve elle assembla des bois qu'elle arracha ,. et les lia ensemble avec des écorees dont 1^ sauvages se servent pour faire des cordes. Etant plus en assa*" rance de l'autre côté du fleuve , elle marcha sur ses bords sans savoir où elle allait^ jusqu'à ce qu'ayant trouvé une vieille hache> elle se fit un canot d'écorce pour suivre le fil de l'eau. Elle rencontra de& Hurons qui allaient à la pèche, mais ne sachant s'ils

étaienl; amis ou ennemis , elle se jeta aussitôt dans )e bois, outre qu'étant toute nue» elle avait bonté de paraître à la vue des hoonnes ; car il faut remarquer que les fçmmes de cette Amérique , quoique sauvages « sont fort pudiques et bonnétes. Voyant qu'elle approchait des habitations, el le ne marcha plus que la nuit, afin de ne pas paraître nue. Sur les dix heures du soir, elle découvrit rhabitation française des Troift-Bivières , et en même temps elle fut aperçue de quelques Hurons qui coururent après elle pour savoir qui elle était. Elle s'enfuit dans le bois; ^ la suivent ; elle crie qu'ils n'approchent pas parce qu'elle était nue, et qu'elle s'était ainsi sauvée des mains des Iroquois. Un Hurpo lui jette son capot avec une espèce de robe dont elle se couvrit , et ensuite elle se fit eonnaUre et leur raconta toutes ses aventures. Ils la menèrent aux Trois-Rivières où les Français lui Gr(^t mille bons traitements , dont elle âait si surprise, qu'elle ue pouvait presque croire que les biens qu'on lui faisait fussent véritables, -n'ayant jamais vu dans les nations sauvages qu'on .tndt&t de la sorte une personne inconnue. Elle n'a* *vaft jamais vu de Français , elle avait seulement ouï dirq qu'ils ne faisaient de mal à personne , et qu'ils iaîsaiefit du bien à tout le monde.

Voilà la confusion que les perfides Iroquois jettent dans toutes les nations , en sorte qu'elles sont contraintes ou de demeurer captives dans leur pays sans en pouvoir sortir, ou de s'expo&er à la cage de

et de Tautre notre tranquillité. Un honnête faomme ne pouvant comprendre comment on pouvait porter un tel icoup sans en faire paraître de la douleur par quelque démonstration extérieure , dit tout haut : « U faut que ces filles-là soient folles ou qu'elles » aient un grand amOur de Dieu. » Celui qui nous a touchées de sa main sait ce qui en est , et ce que sa bonté opéra pour lors dans nos cœurs : ce sera dans un cahier particulier que je vous le dirai , car je ne parle ici que de l'extérieur et du sensible.

Le révérend Père supérieur avec nos révérends Pères , car toute sa famille était venue au secours , nous voyant toutes ralliées , fît porter nos enfants, partie dans la cabane de nos domestiques , et partie dans la maison d'un de nos voisins , car n'ayant que hBurs chemises elles étaient transies de froid , en sorte quequelques-unes en ont été fort malades.Poor fiotts, il nous mena en l'équipage où nous étions dans sa moisofi , et nous mit dans la salle où Ton parle eux Béculiers. On nous donna > en cbemiii y par aumône, deux ou trois paires de chaussures pour quelques-unes de celles qui étaient nU'-pieds. Ma'dame notre fondatrice était du nombre , car elle s'était sauvée avec une simple tunique fort vieille et tout usée f et> pour le reste , elle a perdu , aussi bien que nous , tout ce qu'elle avait en Canada. Le révérend Père donna des chaussures à toutes let autres qui n'en avaient point , car de nous toutes il n'y en avait que trois qui en avaient , parce

qa^elles s'étaient ainsi couchées le soir pour mieux résister au froid. Les révérendes Mères de Tbôpital ayant appris que nous étions chez les révérends Pères y et que Ton voulait nous meper au fort » nous envoyèrent chercher pour nous loger en leur maison, et le révérend Père supérieur, jugeant que cette retraite serait plus convenable aui personnes de notre condition, nous y mena lui-même. Ces bonnes Mères, avec qui nous avons toujours été unies tràs-étroitement, étaient plus sensiblement touchées de Fétatoù nous étions que nous-mêmes. Elles nous revêtirent de leurs habits gris et nous fournirent de linge et de toutes nos autres nécessités , à quinze que nous étions , avec une cordialité admirable, car n*ayant rien , nous avions besoin de tout. Gomme nous vivions comme elles et mangions à la mêmd table , nous gardions les mêmes exercices ; en uh mot , nous étions en leur maison comme si nous eussions été leurs sœurs.

Le lendemain de notre incendie, le révérend Père supériçur , accompagné de M. le gouverneur , nous mena voif cette pitoyable masure, ou plutôt cette effroyable fournaise^ de laquelle on n'osail encore ap» procher. Toutes les cheminées étaient tombées, les murs de refend abattus et les principales murailles tontes crevassées et calcinées jusque dans les fondements. De rebâtir sur ces ruines , il n'y s^^^ TkvWxi apparence ; d^aillcurs tout le fonds de notre fondation n'y aurait pas suffi , et enRn nous étions bien

éloignées de penser à réparer nos édiGces, puisque nous n'avions f)as même de quoi subsister jusqu'à l'arrivée des vaisseaux. Tdut cela faisait croire que nous ne penserions plus qu'à retourner en France. Mais chacune de nous se sentait si fortifiée dans sa vocation , avec un si grand concours de grâces , qui nous faisaient acquiescer avec amour, à toutes les volontés de Dieu sur nous , qu'aucune ne témoigna de l'inclination à retourner dans son ancienne patrie. Le pays, d'ailleurs, qui nous donne abondammentde l'emploi pour l'instruction defilles françaises et sauvages, nous voyant dans la résolution de demeurer, témoigna puissamment l'agréer. -Après donc trois semaines de séjour chez nos bonnes ^ charitables hôtesses, on nous conduisit dans un ^etit bAtiment que madame notre fondatrice fit fiiira, il y à quelque temps , mais qu'elle nous avait donné depuis. Ce nous fut une consolation sensible , dans ce petit appartement , de voir l'amour et l'aflection des habitants à notre égard. Nos chères hôtesses , outre la dépense que nous avons faite chez elles , nous ont encore prêté pour plus de 500 livres de toutes sortes dé commodités , tant pour nous que pour nos domestiques. Je ne dis rîen de nos révérends Pères qui nous ont secourues de toute l'étendue de leur pouvoir, jusqu'à nous envoyer les étoffes qu'ils avaient en réserve pour sd faire des habits, afin de tious revêtir. Ils nous ont encore donné des vivres, du linge, des couvertures, des journées de leurs'

frères et de leurs domestiques ; eofki , sans leur ex* trème charité , nous serioos mortes de faim et de misère. M. le gouverneur d'Ailieboust et sa femme nous ont aussi beaucoup assistées. Enfin , nous avons été l'objet de la compassion et de la cbarilé de tous nos amis. La compassion est passée même jusqu'aux pauvres : Tun nous offrait une serviette » l'autre une chemise, l'autre un manteau* Uo autre nous donnait une poule» un autre quelques œuls , et un autre d'autres choses. Parmi tant de témoignages de compassion » nos cœurs étaient attendris au dernier point. Vous savez la pauvreté du pajs , mais la charité y est encore plus grande. Cependant U m'y a que la divine Providence qui nous puisse relever de la perte de nos biens , qui monte à plus de âO.mîlle livres que valaient notre monastère et nos meubles. Nous. étions donc toutes dans notre petite maison souffrant les incommodités de la disette et de la petitesse du lieu. Cependant rien n'avançait* M. le gouverneur, avec le révérend Père supérieur, et fualques-uns de nos amis , se consultèrent sur ce que nous aurions à faiire. La résolution fut que sans différer davantage, il nous jEallait rebâtir sur les premiers fondements, puisque nos courages n'étaient point abattus du poids de cette disgrâce , que nos Yocatîons étaient autant ou plus fortes qu'auparavant , et que les filles du pays , tant françaises que sauvages, avaient besoin de notre secours. Cette conclusion nous fut proposée,^ et nous l'embrassâmes

avec d'autant plus de joie, qu'on nous promettait de nous prêter de l'argent pour subvenir aux frais.

Nous entreprîmes donc un second édifice , et , pour commencer, nos révérends Pères nous ont prêté huit mille francs ; mais, à l'heure que j'écris, nous en devons bien quinze, et, avant que notre b&timent soit* achevé, nous en devrons plus de vingt, sans perler des accommodements du dedans et des meubles. C'est de la divine Providence que nous attendons l'acquit de nos dettes et toutes nos autres nécessités. C'était elle qui nous avait mises en l'état où nous étions; ce sera elle aussi qui nous y remettra par le moyen de la très^sainte Vierge, du secours de laquelle nous sommes tellement assurées, que nous vivons en paix de ce côté là. Ce qu'elle ne fera pas par elle-même , elle nous suscitera des amis qui le feront; et de la sorte elle fera tout. Elle y a déjà mis la main si puissamment , que, le b&timent est élevé jusqu'au carré, en sorte que nous y pourrons loger dans quelque temps. Tous ceux qui voient cela en sont dans l'admiration et disent qu'il semble que ce logis se fasse de lui-même , et que le doigt de Dieu y travaille. Tout le pays est dans la joie de nous voir à la veille de faire, comme auparavant, les fonctions de l'instruction > que nous ne faisions que petitement dans une cabane d'écoroe.

Notre monastère , qu'il a fallu reprendre dès les fondements, a 108 pieds de long et 28 de large. Les parloirs ont 30 pieds de long et 24 de large. Je

vous laisse à juger si nous n'a\'ODS pas eu un Fud« coup.

La résolution de nous relever étant pris» , on nie chargea de la conduite el de Téconomie de^ce bAtiment^ où j'ai eu bien des peines et des fatigues dans les difficultés qui.se rencontrent dans ce pays, couvert de neige jusqu'au mois de mai , et dans la di^ position des matériaux et des autres choses niéoessaires à un édifice comme le n^tre. Nos élections ont été faitts ensuite, et Notre-^igneur m'a cbar"gée de cette petite communauté ; voyez combien de fardeaux à des épaules si faibles , dans an pays si pauvre et parmi les incommodités d'un accident comme lé nôtre. Ne pensez pas pourtant, mon très^ ^fkier fils, que tout cela m'abatte le coeur ; non , lorsque j'ai commencé ici notre établissement , c'a été sur Tappui de la divine Providence. Noirt fondation nous donnait seulement de quoi vivre ; le reste , pour bAUr et pour aider nos pauvres sauvages, cette aimable Providence nou^l'avaH dotohé; sa main n^est pas raccourcie , et si elle l'a retirée pour un temps, elle peut encore l'étendre pour nous combler de ses bienfaits. J'espère qu'eHe me fortifiera dans les travaux qu'elle voudra que j'entreprenne pour sa gloire.

Notre bâtiment , ainsi que je Tai dit , est déjà au carré de la muraille; on monte les cheminées, et dans huit jours on lèvera la charpente. Si les vaisseaux étaient arrivés de France , nous pourrions

faire ud effort , empruntant des ouvriers de nos amis, qui en amènent de France, et nous pourrions y loger.dans quatre ou six mois ; mais , sans ce secours, nous n'y pourrons loger que Tannée proehaine dans cette saison. C'est une chose étonnante combien les artisans et les manœuvres sont chers ici; nous en avons à quarante*cinq et dnquante-einq sous par jour. Les manoeuvres ont trente sous par JQur^ avec leur nourriture* Notre accident étant arrivé inopinéo^ent , nous étions dépourvues de tous ces gens^là; c'est ce qui fait qu'ils nous coûtent cher. Dana la nécessité , nous en faisons venir de France à un prix plus raisonnable ; on les loue pour trois ans, et de la sorte ils trouvent leur compte et nous aussi. Maintenant, il y a des jours où nous avons pour trente livres de journées d'hommes, sans parler de ceux qui travaillent à la toise ou à la tâche. Quatre boBufs, qiû font notre labour, traînent les matériaux de bois et de sable; nous tirons la pierre sur le lieu* Voilà comme les affaires se manient dans ce pays.

La petite maison où nous logeons , qui a trente pieds de longueur et vingt de largeur % nous sert d'église, de parloir, de logement t de réfectoire, d'office et de toute autre commodité, excepté la classe , que nous faisons dans une cabane d'éeorçe. Avant notre incendie, nous la louions» mais aujour-' d'hui nous sommes trop heureuses d'y loger.. Elle nous est commode en ce que nous pouvons veiller

à DOS bàliments sans sortir de notre clôture. Priez Diea pour moi» mon très-cher fils ; qu'il me fortifie et me rende digne de le sf^rrir aux dépens de ma vie et de mon honneur. C'est de là que je tire ma gloire^ de laquelle même je lui fats de tout mon cœur un nouveau sacrifice.

Groirie2-vous que , pour quarante ou cinquante personnes que nous sommes, y compris les ouvriers» nous n'avons plus que pour trois fournées de pain , et nous n'avons nulle nouvelle des vaisseaux qui apportent les rafraîchissements à ce pays, le ne puis faire autrement que de me réjouir dans tout ce qu'il plaira à cette bonté paternelle de faire ; qu'elle en soit bénie éternellement.

De Québec , le 30 septembre 1651.

IXTTHE %XXL — An même.

Fragment de deux lettres sur le même sujet. — Dispositions inlérienres do la Mère de rincamation au moment de l'embrasement.

Mon très-cher Fils »

L'amour et la vie de Jésus soient notre vie et notre amour pour Téternité. Vous m'obligez infiniment des bons avis que vous me donnez et des souhaits que vous faites pour moi. Vous avez vu> par mes autres lettres, que je n'ai pas été assez heureuse que de mourir par le feu des Iroquois, mais qu'il s'en est peu fallu que mes soeurs et moi n'ayons été consumées par celui de la Providence.

Je ne vous ai pas voulu dire ouvertement ce qui se passa en mon intérieur dans les moments de cette affliction ; je l'ai réservé à celle-ci. Il faut donc que vous sachiez qu'après qu'humainement j'eus fait tout ce qui se pouvait faire pour obvier à la perte totale de nôtre monastère > soit pour appeler du secours , soit pour travailler avec les autres , je retournai en notre chambre, pour sauver ce qui était de plus important touchant les affaires de la communauté, voyant qu'il n'y avait point de remède au reste. Dans toutes les courses que je fis, j'avais une si grande liberté d'esprit et une vue aussi présente à ce que je faisais que s'il ne nous fût rien arrivé. Il me semblait que j'avais une voix en moi-même qui me disait ce que je devais jeter par notre fenêtre et ce que je devais laisser périr par le feu. Je vis en un moment le néant de toutes les choses de la terre , et Dieu me donna une grâce de dénuement si grand que je ne puis en exprimer Teffet ni de parole ni par écrit. Je voulus jeter notre crucifix, qui était sur notre table, maisje me sentis retenue comme si l'on me suggérait que cela était contre le respect, et qu'il importait peu qu'il fût brûlé. Il en fut de même de tout le reste, car je laissai mes papiei^ et tout ce qui servait à mon usage particulier. Ces papiers étaient ceux que vous m'aviez démandés, et que j'avais écrits depuis peu par obéissance. Sans cet accident, mon dessein était de vous les envoyer , parce que je m'étais engagée de vous donner cette satisfaction ,

mais à condition que vous les eussiez fait bràler après eu avoir fait la lecture. La pensée me vint de les jeter par la fenêtre^ mais la crainte que j'eus qu'ils ne tombassent entre les mains de quelqu'un me les fit abandonner volontairement au feu. Et en effet» cela se fit par une providence particulière de DieUy parce que ie peu que j'avais jeté fut serré par une honnête dame qui a des enfants , et qui n'eussent pas manqué d'y jeter la .vue.

Après toutes ces réflexions, je mis encore la main dessus, comme par hasard , et je me sentis portée intérieurement à. les laisser. Jeles laissai donc, pour obéira l'esprit de Dieu qui me conduisait» car je vous assure que je ne voudrais pas pour quoi que ce fût qu'on leseut vus; car c'était toute la conduite de Dieu sur moi depuist|ue je me connais. J'avais difTété plus de cinq ans à rendre cette obéissance ; j'y avais tant de répugnance, qu'il a fallu qu'on réitérât par trois fois le commandement. J'y obéis enfin; mais à pré* sent c'en est fait, mon très-cher fils, il n'y faut plus penser.

Lorsque Je me fus rangée avec mes sœurs , que je trouvai sur la neige , ma paix intérieure et mon adhésion aux desseins de Dieu sur nous firent de grandes opérations dans mon cœur. C'était un con^ cours de plaisirs correspondant au bon plaisir de Dieu dans un excès que je ne puis exprimer.

Je voyais que tous les tracas et les suites de cet accident allaient tomber sur mes épaules , et qu'il

me fallait disposer au travail plus que jamais. Tout moi-même était dansTagrémeut de tou& les travaux qui me pourraiont arriver, et Dieu me doima une si Tortô vocation pour cela » que le» petuo& qui se sont reocoDtrées depiiia daas lea occaaiaiui coiitinuelles m'ont été doucea et léger ea. Il me aemlilait voler, lorsque le travail était le plus pénible^ par la concoura de la grâce qui me possédaiiL J'ai été mise dans la charge de supérieure le 12 de juin dernier, ce qui a encore augoseuté mea soioa. Voilà lejgros de mes dispositions iatérieures. Si le temps me le permettait, je voua en parlerais plus en détaila, et je répondrais de point en point à votre lettre ; mais les vaisseaux vont partir quasi au même teéapa qu'ils sont arrivés.

Je crois que noua ne pourrons «habiter notre nouveau bâtiment qu*À la fin du mois de mars de Tannée prochaine.^ Nous avons toutes les peines du monde à l'achever , à cause du froid qui est déjà assez grand. Recommandez à, IXteu cette nouvelle habitation, aGn que mes péchés n'attirent point un second incendie pire que le premier. Consoles nos amis dans les appréhensions qu'ils ont à notre sujet. Âssurez-les que la pauvreté où nos pertes noua ont réduites ne nous foit point perdre co^ur, quoiqu'elle attire beaucoup d'incommodités après elle. Ilsis quoi , ne sommes-*nou8 pas heureuse^ de nous ¥oir dans une véritable occasion d'expérimenter ce que c'est que la pauvreté , qui est une vertu si essen-

tielle à notre profession. Jamais mon cœur n'a éprouvé une paix intérieure plus profonde ni plus solide que celle qu*il goûte maintenant. Mon Dieu I que le dénûment intérieur et extérieur de toutes choses est une chose aimable ! Qu'un cœur débarrassé est heureux ! Je vous assure que je ne chan* gérais pas ma condition prérante pour celles qu*on estime les plus avantageuses en Europe* Quant aux Iroquois » je n'ai point du tout peur d'eux , et je ne vois pas que nous devions les craindre , quoiqu'ils aient encore défait cette année la nation neutre • beaucoup plus nombreuse que n-était celle des Murons. Leurs victoires leur enflent le cœur; la confiance en DhvL, en humiliant les nôtres, les fortifie et les met en assurance , et c'est là le fondement de notre paix.

Québec, 1651.

Fras^ent d*une autre lettre h son FUs.

Nous sommes dans notre nouveau bâtiment depuis là veille delà Pentecôte. La paroisse , avec tout ie clergé et un grand concours de peuple , y vint transporter le très-saint Sacrement du lieu où nous étions logées. On y commença l'oraison des Quarante-Heures , qui dura jusqu'au mardi de la Pen* tecMe. Tout le monde était dans laf joie de nous voir logées où nous étions auparavant et délivrées des grandes incommodités que nous avions souffer-

tes depuis l'embrasement de Doire monastère. Pendant ces trois jours , la paroisse y vint proeessioonellement avec le peuple chanter en musique ; car on fait ici comme dans une cathédrale , soit pour le chanta soit pour les cérémonies, que les plus entendus disent y être observés avec autant de majesté que dans les églises de France les mieux réglées.

Priez pour nous toutes , et particulièrement pour moi , alio que je puisse être un parfait holocauste k la divine Majesté , en la manière qu'elle jugera la plus convenable pour sa plus grande gloire.

Québec , !«' septembre 1652.

LETTBE XXXn. — A la Supérieure des Urauliaes

de Dijon.

Les Iroqaoi5 feignent de chereher la paix» etc.

Ma révérende et trés-chère Mère ,

La paix el Tamour de notre divin Jéisus pour mon très-humble et très-affectionné salut. J'ai reçu les lettres qu'il vous a plu de nous écrire. U faut avouer que votre diarité est des plus cordiales et des plus obligeantes y aussi est-ce notre bon Jésus qui en est Tauteur » et rien ne peut sortir de cette source sainte qu'il ne la fasse connaître. Si votre charité est grande, nous avons de nouveaux besoins pour vous la faire exercer ; car les Agoerognons , qui sont une nation iroquoise , sont venus en ri

grand nombre que nous eussions tous été enveloppés dans un même carnage, si la bonté divine ne nous eût préservés par une voie toute miraculeuse. L'on avait fait courir ici une fausse nouvelle* qu'ils avaient la guerre avec d'autres nations de cette Amérique. En même temps , une compagnie des OnoDtagérognons , qui sont une autre nation des Iroquois^ se présenta pour demander la paix , disant qu'ils ne voulaient plus faire qu^un peuple avec les Français , les Algonquins et les Hurons. Cette rencontre nous fit facilement croire que la première nouvelle était véritable et que le bruit qui courait y que six cents hommes des Agnerognons avaient dessein d'assiéger les Trois-Bivières , était faux. On s'était ainsi laissé aveugler par les apparences , ne se défiant de rien ; mais le révérend Père supérieur des missions , homme très-^zélé pour le bien public, estimant qu'il fallait toujours se tenir éur la défiance , travailla puissamment à faire fortifier cette habitation des Trois-Rivtères, contre le sentiment même des habitants du lieu, qui^ attachés h leurs affaires particulières, n'avaient point d'envie de les quitter pour travailler à la forteresse. Cejiendènt quelques contradictions que le Père trouvât à son entreprise ) les fortifications furent achevées «t tous les habitants mis à couvert des surprises de l'ennemi» A peine trois semaines furent écoù lées, que six cents Iroquois, dont on nous avait menacés , parurent à dessein de mettre tout à feu et à

sang, sans exception d'âge ni de sexe ; ce qu'ils eussent fait assurément, si le lieu eût été dans Pétat où ils croyaient le trouver. Tous les habitants da village des Hurons ayant eu avis de leurs approches , se retirèrent aussitôt dans le fort^ et, de la sorte, ilsont évité le carnage aussi bien que les Français. Il est si vrai qu'ils voulaient tout exterminer et se rendre les âattres de la place, qu'ils avaient amené leurs femmes , leurs enfants et tout leur bagage, afin de s'y établir.

Dans le même temps , Ip révérend père Poncet , très -digne missionnaire et qui demeurait à Québec, c'est-à-dire à 35 lieues des Trois-Bivières , étant sorti pour aller rendre quelque devoir de charité à une pauvre veuve , fut pris par un parti de cette troupe. La nouvelle en étant venue à Québec , les habitants , qui l'aiment comme leur père , prirent aussitôt les armes et coururent après ces barbares pour l'enlever de leurs mains. Ils les poursuivirent de si près , qu'il ne s'en fallut pas trois heures de temps qu'ils ne les attrapassent , car ils trouvèrent encore le feu allumé dans un lieu d'où ils venaient de sortir. Ayant visité ce poste, ils virent écrit avee du charbon sur un arbre que le Père avait pelé i fère Poncei ; et sur un autre : Franeheteau. Ik trouvèrent encore le livre du Père qu'il avait laissé à dessein, et, l'ayant ouvert, ils y lurent ces !»»>•les : « Nous sommes pris par les Âgnerognons ; ils nous ont traités jusqu'à cette heure avec toute civi«

Hté. » Nos gens , ayant la ces paroles , prirent df / / S ; nouvelles forces et ramèrent avec courage jusqu'à un fort habité par les Français , où ils furent con^ traints de rester pour passer la nuit. On leur dit là qu'ils étaient morts s'ils passaient outre, et qu'assurément il y avait du malheur , parce que les canons et les fusils des Trois-Bivières avaient tiré sans cesse toute la journée. Trois de la bande , nonot»stant le danger , se détachèrent pour aller porter la nouvelle de la prise du Père aux Trois-Rivières » qui était à deux lieues de là. Ils passèrent au travers de l'ennemi à la faveur de la nuit, et entrèrent heureusement dans le fort. La nouvelle qu'ils portaient obligea à parlementer avec Pennemi, dès le lendemain , afin d'échanger quelques prisonniers pour le Père. Ils acquiescèrent à cette propontîon. Mais comme il n'y a nulle foi dans les infidèles , ils trouvèrent moyen de gagner un sauvage de l'habitation , qui leur promit de leur donner entrée et de les faire maîtres de la place. L'espérance qu'ils avaient que ce dessein leur réussirait , fit qu'ils ne se pressaient pas de rien conclure sur les im>position8 qui leur avaient été faites et qu'ils avaient acceptées. Mais la trahison ayant été découverte , et les Français qui étaient allés après le Père étant venus au secours , ils perdirent cœur et demandèrent la paix. Quoiqu'on ne se fi&t pas tout à fait à eux , on les prit au mot , à condition qu'ils rendraient le Père incessamment. iMais il se trouva

par malheur que ceux qui l'avaient enlevé, l-avaienl déjà fait embarquer pour le meoer en leur pays. Ils ont envoyé, à ce qu*ils ont dit, deux canots avec, un capitaine pour l'amener , et ensuite ils se sont retirés à la faveur des propositions de paix , après avoir ravagé les moissons, et tué les bœufs et les vaches des habitants, qu'ils ont trouvés dans la campagne. Avant de venir aux Trois-Rivîères , ils avaient attaqué Mont-Réal d'où ils avaient été repoussés , et où ils n'avaient eu d'autre avantage que de prendre quelques sauvages et quelques Français qui étaient à l'écart.

A présent , deux ou trois de leurs nations recfaer'chent la paix , et ont fait des présents pour cela. Le rendez-vous est donné aux Trois-Rivières, où les Français, les Algonquins, les Hurons et autres alliés doivent se trouver. Si nos ennemis disent vrai , et que la paix qu'ils témoignent désirer soit conatante , la porte sera ouverte à l'Evangile dans toutes les nations de cette Amérique ; mais dans toutes les règles de la prudence , on ne s'y peut fier, car jusqu'ici on n'a remarqué que trahison et perfidie dans leur conduite. Biais enfin, nous voyons sur nousdes protections de Dieu à leur égard qui sont toutes miraculeuses. Il les aveugle pour ne pas .voir leur force et notre faiblesse , car s'ils voyaient les choses comme elles sont , ils nous auraient bientôt égorgés; mais cette bonté infinie les retient par sa nmin toute-puissante, afin qu'ils ne nous nuisent point.

Uaffoire de la paix oa de la guerre sera coQcIde dans aD mois de terme qu'ils ont demandé , pour aller consulter les anciens de leur pays. Dieu , par sa providence , nous donne ce temps-là pour faire nos moissons , car s'ils eussent continué à les brûler f comme ils avaient commencé , nous eussions été réduits à une famine mortelle. On remarque trois ou quatre miracles de Dieu sur nous, en tout ce qui s'est passé en ces dernières attaques* Je dis des miracles évidents, qui nous fortifient beaucoup, nous faisant voir que ce ne sera pas l'industrie humaine qui nous tirera de la persécution des Iroquois, mais la seule bonté divine qui , pouvant changer les cœurs de pierre en des cœurs de chair , peut faire de ces barbares des enfants d'Abraham. Ceux qui ont fait des présents pour la paix ont invité nos révérends Pères à aller dans leur pays, mais la prudence ne permet pas de se presser : si la paix se fait , la foi s'y introduira infailliblement. C'est une chose digne de votre piété, ma très-bonne et très-chère mère, de t&cher, avec votre sainte communauté, de gagner le cœur de Dieu, afin qu'il plaise à sa bonté de gagner ceux de ces barbares. Il est temps qu'il soit loué et béni de ceux qui l'ont méprisé jus* qu'ici, et qui ont mis tant d'obstacles à sa gloire»

Je vous rends mes très-humbles remerciements pour la grande charité qu'il vous a plu de nous faire.. Nous fâchons de reconnaître auprès de Notre- Seigneur vos continuels bienfaits^^ que vous avez

d'un si grand cœur augmentés encore celte année. Permettez- moi, s'il tous platt, de saluer voire sainte communauté et de la prier d'agréer le trèshumble salut de la nôtre.

Québec y le 6 septembre 1653.

IXTTRE XJLXni. — A «on Ftlii.

Toutes les nations îroquoises concoarent à demander la paix , ttr.

Mon très-ch£B Fas ,

Jésus soit notre vie et notre tout pour ^éternité. Je ne puis laisser partir les vaisseaux sans vous dire quelque chose de ce qni s'est paasé en celte nouvelle église depuis Tannée dernière. Je vous mandais ce qui s'était passé dans la captivité du B. P. Poncet , et comment il fut ramené , après plusieurs tourments que les Iroquois lui avaient fait souffrir. Depuis ce temps-lè y il nous a paru que Dieu ii'est contenté de l'offre que ce bon Père lui a faîte de mourir comme victime , afin de l'apaiser , et de donner par sa mort la pait à tout le pays : car, depuis ee temps-là , les Iroquois n'ont fait que des allées et des venues pour la demander; et, ce qui est le plus merveilleux , ceux des nations voisines qui ne savaient pas ce qui se passait chez les autres ^ aont venus en même temps pour traiter avec nous. Pour marque qu'ils demandent la paix avec sincérité , ayant appris qu'une nation barbare avait pris un

jeuoe bomme de l'habitaUoa de Mont-Réal » et qui était le chirurgien de la colonie française, iU Font racheté à leurs dépens , et l'ont rendu à son habi* tation. Us ont fait des présents considérables, afin qu'on leur donnât des Français pour hiverner avec eux et être les témoins de leur fidélité. On leur en a donné deux qui se sont volontairement offerts. Durant tout le temps qu'ils ont demeuré parmi eux, ils les ont chéris et aimés extraordinairement, et enfin ils les ont ramenés au printemps , portant avec eux des lettres dos Hollandais, qui assurent que c'est tout de bon que les Iroquois demandent la paix.

Durant toute l'année, les Français, les Hurons, les Algonquins et les IMontagnez ont vécu ensemble comme frères. On a fait les semences , les récoltes et le trafic avec une entière liberté ; et cependant lei pauvres sauvages, en général , n'osent se fier aux Iroquois, après tant d'expériences qu'ils ont de leur infidélité. Ils disent sans cesse à nos Français que les Iroquois sont fourbes, et que toutes les propoaitioDS de paix qu'ils font ne sont que des déguisements qui tendent à nous perdre. Us le disent encore aux Iroquois mêmes , ce qui a failli tout gâter et rompre plus que jamais. Mais enfin les Iroquois ont poursuivi avec tant d'instance, qu'on s'est rendu k leur prière. C'est une chose admirable de les entendre haranguer sur les affaires de paix ; car ils n'ont voulu se servir que des personnes les plus con-

sidérables d'entre eux pour être les ambassadeurs de ce traité, et ceux qui les ont entendus avouent qu'ils ont beaucoup d'esprit.

Au mois de juillet dernier, ils sont venus trouver M. le gouverneur de la Nouvelle-France et tes révérends Pères. Après plusieurs conseils et présents, auxquels on a répondu de part et d'autre^on leur a accordé qu'un Père irait les visiter , et qu'il ferait le tour de leurs cinq nations , pour connaître s'ils conspiraient tons dans le désir de la paix. Le R. P. Le Moine, qu'ils appellent en leur langue Ondeson , fut nommé pour cela , avec un honnête jeune homme français , qui s'offrit pour l'accompagner. Ils partirent avec les ambassadeurs , qui promirent de les ramener dans cinquante jours. Ils ne furent pas à mi-chemin , que des messagers courorent comme des cerfs par tous les villages des cinq nations, criant à haute voix : « Ondeson vient, On- » deson vient. » A cebruit^ il se fit un concours de peuple pour venir au-devant de lui, afin de lui faire tonneur. L'on n'a jamais rien va de semblable parmi ces barbares : ce n'était que fêtes et fesUns. Chez les Hurons et parmi les autres nations , les révérends Pères n'osaient quasi parler dans les commencements; il leur fallait souffrir des gênes extrêmes , jusqu'à ce qu'ils les eussent apprivoisés, mais ceux-ci ont honoré le Père dès l'abord , lui donnant partout la première place et le priant de présider en tous leurs conseils.

Ils lui dîsaieDt : a Prie le tnattre de nos vies, fais ^ ce que tu sais qu'il faut faire, car nous autres » nous ne sommes que des bétes. Nous te déclarons » que nous voulons embrasser la foi et croire en » celui qui est le mattre de nos vies* Nous aimons » les robes noires , parce qu'ils aiment la pureté , » et qu'ils ont la véracité , et qu'ils s'intéressent » dans les affaires de leur troupeau. x> Ils disaient cela parce qu'ils avaient vu comme ils s'étaient exposés à la mort chez les Uurons» afin de les secourir. Ceux-là même qui avaient fait mourir les pères de Brebeuf et Garnier lui donnèrent les livres qu'ils leur avaient ôtés au temps de leur martyre , et qu'ils avaient gardés depuis comme de$ choses dont ils faisaient estime. On apporta ensuite plusieurs enfants au Père , afin qu'il les baptisât. Une esclave huronne, fort bonne chrétienne, ayant insctniit une grande fille durant le temps de sa captivité^ la présenta aussi pour être baptisée. Le Père lui dit : « Pourquoi , ma sœur, ne l'asrtu pas bapti- » sée? Ne t'ai-je pas autrefois instruite sur ces im^ » tières? »

Elle répartit : cr Je ne croyais pas, mon. Père, n que mon pouvoir pût s'étendre sur de grandes ï> personnes, mai» seulement sur des enfants may^ lades. » Alors le Père , la trouvant suffisamment instruite, la baptisa.

Dans ce bourg , qui était celui des Onontagero" nohs , et la capitale de la nation , le Père :trouva ,

parmi les ciciaTes» les Horons qui composaient autrefois son troupeau au bourg de Saînt-AliclieL Ces pauvres eaptifs> voyant leur bon Père, furent comme ressnseités de la mort ii la vie, et, pour leur donner la joie entière , il les confessa et leur administra les sacrements. Considères, je vous prie, les ressorts admirablesde la divine Providence. Dieu a permis que ces pauvres chrétiens aient été pris par ces barbares pour le salut de leur nation ; car ce sont eux qui leur ont donné la connaissance de Dieu» ot qui ont jeté parmi eux. les premières semences de la foi. C'est par eux qu'ils ont connu et les Pères et nous , qu'ils appellent les filles saintes* Aussi leurs ambassadeurs n'ont pas manqué de nous rendre visite. Ils ont admiré nos séminaristes sauvages , les entendant chanter les louanges de Dieu en trois langues différentes. Ils étaient ravis de les voir si bien dressées à la française. Mais ce qui les toocba le plus fat de voir que , ne nous étant rien , nous en faisons estime , les aimant et caressant comme les mères aiment et caressent 'Jears enfhnts. Hais je retourne au Père que j'ai laissé parmi les Iroquois^ Ces peuples donc firent de beaux présents et en grande quantité ; mais le plus précieux fut celui qui signifiait qu'ils voulaient croire en Dieu , et un autre pour être présenté à ilcAtetidas' , c'est ainsi qu'ils appelleni les révérends Pères supérieurs des missions, afin qu'il envoyât des Pères en leur pays pour y feire une maison fixe. Dès lors ils désigné--

refit uo« trèi-belle pitee sur l« bord d^une grande rivière où abordent toutes let nations. Lorsqu'ils commençaient cette habitation , il arriva une chose remarquable. Il y a , proche de ce lieu , une grosse fontaine qui se décharge dans un grand bassin que la nature a formé pour recevoir ses eaux. Nos Français en ayant goûté , ont trouvé qu'elle était salée. Ils en ont (ait bouillir de Teau et ont trouvé que c'est une saline qui fait de très*beau et très-bon sel« Les sauvages, qui fuyaient cette eau et la prenaient pour un poison 9 trouvèrent admirable cette façon de faire du sel d'une chose si méchante , et tiennent cela pour un miracle des Français* Ce n'est pas un miracle , mais ce sera un trésor pour les Français qui doivent y aller habiter.

Lorsque le Père était là, on levait une compagnie de deux mille hommes pour aller en guerre contre la nation du Chat. Le capitaine qui la devait commander était l'un des ambassadeurs qui étaient venus demander la paix. Lorsqu'il fut prêt de partir > il vint prier le père qui l'avait instruit en chemin , de le vouloir baptiser , mais il y trouva de la difficulté et lui dit qu'il lui conférerait ce sacrement à son retour de la guerre. « Mais mon frère, re- » partit le sauvage , tu sais que je vais en guerre et y> que je puis y être tué : si je meurs^ me promets- » tu que je n'irai point daàs les feuk? ^ A ees paroles le Père le baptisa.

Le. Père étant à Onontagé , il arriva un accident

qui pensa tout rompre; le feu prit dans le boorg, sans qu'on sût comment , où il brûla vingt cabanes, chacune de cinquante ou soixante pieds dé long. C'était capable de faire croire à ces barbares que le Père était sorcier, et qu'il atait fait venir le diable pour les brûler. Il commençait déjà de se disposer à la mort, connaissant l'humeur de ces païens. Il s'avisa néanmoins d'un moyen qui lui réussit, savoir de les aller consoler par le moyen de son hAte , et de leur offrir un présent pour essuyer leurs larmes. Ils se sentirent si obligés de cette compassion que le Père leur témoignait que , bien loin de s'irriter contre lui , ils demeurèrent pleinement confirmés que les Français et les Pères étaient leurs amis.

Les Iroquois ont ramené le Père, selon leur pronoesse, dans le temps marqué. Il n'est pas croyable combien les Français et nos nouveaux chrétiens ont été ravis de son retour et de Thenreux succès de son voyage. Il restait seulement une difficulté qui empécbaitque la joie nefûtentière, c'est que les Agnenerognons n'avaient point paru dans tons les conseils qui furent tenus àOnontagé, ce qui faisait craindre qu'ils ne couvassent quelque mauvais dessein. Mais les Uurons qui y avaient été envoyés et qui sont de retour depuis hier, ont rapporté qu'ils sont du parti de la paix , et qu'il n'y a nul sujet de craindre de leur part ; que s'ils ne se sont fias trouvés aux assemblées, ils en ont fait des excuses, disant qu'ils en ont été empêchés par la guerre qu'ils

avaient contre les sauvages de la Nouvelle- Angleterre.

Toutes les. parties conspirant donc dans le même dessein, il a été conclu que les révérends Pères iront au printemps de Tannée prochaine avec trente Français. Dès à présent il y a des dispositions pour cinq missions, qui trouveront abondamment à y exercer leur emploi ; et ce qui leur sera avantageux, c'est que les Iroquois savent la langue buronne.Les Pères qui y doivent aller la savent aussi , et par ce moyen , Ton^peut dire que tout est prêt; dès à présent le père Le Moine y retourne pour hiverner et pour disposer toutes choses.

Si cette paix dure comme il y a lieu de Tespérer, ce pays sera très-bon et très-commode pour l'établissement des Français, qui se multiplient beaucoup et font assez bien leurs affaires par la culture des terres qui deviennent bonnes à présent que Ton abat ces grandes forêts qui la rendaient si froide. Après trois ou quatre années de labour , elle est aussi bonne, et, dans certains endroits, meilleure qu'en France. On y nourrit des bestiaux pour vivre et pour avoir du laitage. Cette paix augmente le commerce, particulièrement des castors , dont il y a un grand nombre cette année, parce qu'on a eu Ja liberté d'aller partout à la chasse sans crainte. Mais le trafic des âmes est le contentement de ceux qui ont passé les mers pour les venir chercher afin de les gagner à Jésus-Christ. On en espère une grande

moisson par Touverture dei Iroquois. Des sauvages fort éloignés disent qu'il y a au-dessus de leur pays une rivière fort spacieuse qui aboutit à une grande mer que Ton tient être celle de la Chine. Si avec le temps cela se trouve véritable , le chemin sera fort abrégé , et il y aura facilité aux ouvriers de i'Evan* gile d'aller dans ces royaumes vastes et peuplés. Le temps nous rendra certains de tout.

Voilà un petit abrégé des affaires générales du pays. Quant à ce qui regarde notre communauté et notre séminaire , tout y est en assez bonne disposttion , gr&ce à Notre-Seigneur. Nous avons de fort bonnes séminaristes, que les ambassadeurs iroquois ont vues chaque fois qu'ils sont venus en ambas* sades. Gomme les sauvages aiment le chant, ils étaient ravis, comme j'ai déjà dit, de les entendre si bien chanter à la française ; et pour marque de leur affection , ils leur rendaient la pareille par un autre chant à leur mode, mais qui n'était pas d'une mesure si réglée. Nous avons des Huronnes que les révérends Pères ont jugé à propos que nous élevassions à la française ; car, comme les Hurons sont à présent convertis et qu'ils habitent proche des Français, on croit qu'avec le temps ils pourront s'allier ensemble , ce qui ne se pourra faire que les filles ne soient francisées tant de langage que de mœurs. Dans le traité de paix on a proposé aux Iroquois de nous amener de leurs filles, et le révérend père Le Moine , à son retour , devait nous amener cinq

fiilef des capitainet$e$ , mais l'occasion ne lui en fut pas favorable. Ces capiiamesies sont des femmes de qualité parmi les sauvages qui ont toix délibérative dans les conseils , et qui en tirent des conclusions comme les hommes » et même ce furent elles qui déléguèrent les premiers ambassadeurs pour traiter de la paix.

Enfin, la moisson va être grande, et j'estime qu'il nous faudra chercher des ouvriers. On nous propose et on nous presse de nous établir à Mont-» Béai , mais nous n'y pouvons consentir si nous ne voyons une Condation , car on ne trouve rien de feit en ce pays , et l'on n'y peut rien faire qu'avec des frais immenses ; ainsi , quelque bonne volonté que nous ayons de suivre l'inclinatbn de ceux qui nous y appellent, la prudence ne nous permet pas de feire autrement. Aidez-nous à bénir la bonté de Dieu de ses grandes miséricordes sur nous, et de ce que non-seulement il nous donne la paix , mais encore de ce que de nos plus grands ennemis, il en veut feire ses enfants, afin qu'ils partagent avec nous les biens d'un si bon père.

Québec , 24 septembre 1654*

LETTRE XiaXV. ^ Ah même.

La paix devient anivtrselle*

Mon très-cher Fils, Je ne serais pas satisfaite^ si voyant un vent

nord-est, qui arrête le navire à notre fx>rt9 je ne prenais un moment de loisir pour tons dire un mot des bontés de Dieu sur nous et sur ce pays, qui ne subsiste que sur Tappui de sa divine Providence. Je vous en ai dit quelque chose par le premier vaisseau , mais nous ne savions pas encore tout ce que notre bon Jésus faisait pour nous. Nous l'avons su et expérimenté depuis. Ce que vous apprîtes Tan passé est donc véritable, que les Iroqnois avaient fait la paix avec nous, excepté une nation qui , piquée de jalousie de ce qu'un Père en avait visité une autre plutôt qu'elle , leva les armes pour se venger sur les Français et sur les sauvages leurs alliés. Les autres ont toujours été fidèles dans les paroles de paix qu'ils avaient données. Gelie*d a continué son hostilité jusqu'au commencement de juillet avec tant d'opiniâtreté; qu'il peine poovatton trouver un lieu où l'on pût être en assurance. Après la fonte des neiges , ils ont fait plusieurs massacres tant des Français que des sauvages qu'ils ont trouvés à l'écart, lis ont pénétré jusque dans les lienx où on ne les attendait pas , dans la pensée qu'ils leur étaient inconnus et inabordables ; mais ils y ont été conduits par des renégats qui en savaient le secret. Ils n'ont pu rien faire au gros des Français , parce que pendant l'hiver on a fait diverses courses sur les neiges , dont les chetnins battus leur ont fait peur et les ont obligés de se retirer, car ils sont plus traîtres que vaillant5i. U'ailleurs, les Algonquins

voyant les Français prendre cœur, se sont aussi aniinëSy et, dans les courses qu'ils ont faites, ils ont pris plusieurs barbares de considération. Ils en ont bf ûlé ici quatre tous vifs avec des tourments horribles, et cependant ce ne sont que des roses en compaiaison de ce qu'ils font souffrir aux Français et à nos sauvages quand ils en peuvent attraper. Ces quatre patients , dont je viens de parler , se sont convertis à la foi et ont été baptisés avant leur mort. Leur conversion a été facile , parce qu'ils avaient déjà entendu parler de la foi à des chrétiens qui avaient été captifs en leur pays; de sorte qu'ils se ressouvenaient facilement de nos mystères , et des choses nécessaires au salut, lorsque le révérend père Ghaumonnot les assistait au supplice.

Une femme algonquine ayant été enlevée par les Iroquois avec toute sa famille , son mari , qui était étroitement lié de toutes parts , lui dit que si elle voulait elle pouvait les sauver tous. Elle comprit bien ce que cela voulait dire, c'est pourquoi elle prit son temps pour se saisir d'une hache , et , avec nu courage non pareil , elle fend la tète au capitaine , coupe le cou à un autre , et fit tellement la furieuse qu'elle mit tous les autres en fuite. Elle délia son mari et ses enfants , et ils se retirent tous sans aucun mal dans un lieu d'assurance.

Les Algonquins ont fait plusieurs bons coups semblables , étant envenimés au dernier point contre les Iroquois, et. avec raison, parce qu'ils ont

quasi anéanti toute leur nation par leur féroaté. Les Hurons , de leur cAté , les ont aussi attaqués et se sont furieusement battus. Ces barbares sont encore venus aux prises avec les Français de Mont- Béai et des Trois-Rivières, où ils ont été si mal menés qu'ils disent : « N'allons plus là , parce que » ce sont des démons. » Le grand nombre de gens qu'ils ont perdus dans tous ces démêlés ne leur a pas permis d'attaquer les habitations, mais seulement quelques familles écartées. Le coup le plus funeste qu'ils aient fait» a été à l'tle des Oies, où un konnète bourgeois de Paris^ nommé M. Moyen, qui avait acheté cette place, s'était établi avec toute sa famille. Il fut surpris le jour du Saint-Saerement , tous ses gensétant à l'écart. Lui etsa femme furent massacrés, et leurs enfonts, avec ceux d'un honnête habitant, emmenés prisonniers. Dans un autre lieu, quatre serviteurs de M. Denis, bourgeois de Tours, établis en ce pays, ont aussi été sur* pris et massacrés. Plusieurs autres l'ont encore été, entre lesquels s'est trouvé un frère de la Compagnie de Jésus qui était en chemin : tout cela s'est fait par trahison ; de sorte qu'on a eu toutes les peines imaginables à faire les semences pour cette année* dmcun étant si effrayé, surtout de ce qui est arrivé à M. Moyen , que l'on n'avait ni vigueur, ni courage. De plus , il était venu un bruit que les Anglais étaient à TAcadie avec quatre vaisseaux de guerre , H qu'ils avaient encore quelques navires qui eroi-

saient rentrée du fleuve de Sainl-Laurent , pour arrêter les vaisseaux que nous attendions y et venir ensuite se rendre maîtres de Québec. N'eût-on pas dit qu'étant ainsi entre deux écueils , nous étions tous perdus? On le disait y et pour mon particulier^ quoique je ne veuille que ce que notre bon Dieu voudra , je vous confesse que , voyant le christianisme à deux doigts de sa ruine , mon cœur souffrait une agonie que je ne puis exprimer/ et il faut avouer qu'il n'y a point de croix pareilles k celles qui viennent de la gloire de Dieu^ intéressée au sujet du salut des âmes.

En juillet y un vaisseau nantois parut ici sans nous apporter aucunes lettres ; mais il nous donna bien de la joie, nous apprenant que les Anglais n'étaient pas si proche de nous , mais seulement qu'ils étaient à l'Acadie pour des affaires de marchands, lisse sont néanmoins saisis de ce pays-là , pour se récompenser de ce qui leur est dû , et ils ont emmené M. de La Tour, à qui ce pays appartenait, prisonnier en Angleterre. Ainsi , une de nos peines fut levée , et le peuple commença à respirer. Il arriva en même temps que plusieurs Iroquois» entre les<quels il y avait de leurs capitaines , furent pris par les Français, tant dé Mont-Béal que des Trois-Bivières, ce qui humilia ces barbares au dernier point On ne fit point de mal néanmoins aux captifs, sinon de les enfermer en prison les fers aux pieds , ce qui leur semblait doux en comparaison du feu«

Eux , de leur c6té , sachant que nous avions de leurs principaux capitaines > traitèrent les nôtres douce* ment, et même les ramenèrent d'eux-mèroes, deman* dant de renouer la paix. Ils étaient si empressés en cette demande , qu'ils mirent nos prisonniers en liberté sur la grève, sans demander les leurs y afin de témoigner par cette confiance que c'était avec sincérité qu'ils recherchaient Talliance des Français. On leur rendit néanmoins tous leurs gens^ afin de les gagner encore davantage.

Au même temps , les autres nations iroqooisps qui avaient toujours été fidèles, parurent par leurs ambassadeurs , disant qu'elles avaient toujours vécu en amis sans exercer aucun acte d'hostilité depuis ii9 traité de l'automne. De plus, les Agnerognons apportèrent des lettres des Hollandais, qui témoi* gnaient que c'était sans feinte qu'ils recherchaient la paix. Et enfin, un Français, natif des Trois-Ri-^ vières, mais qui s'était établi parmi eux, les accompagnait et assurait qu'ils parlaient avec sincérité.

Les Agnerognons déclarent donc qu'ils veulent la paix , mais ^ avec cette restriction ^ qu'ils ne la veulent qu'avec les Français , et non avec les Hu-^ rons et les Algonquins. Gela ne leur a pas été entiè^ rement accordé, mais seulement jusqu'à de certaines limites, hors lesquelles il leur sera permis d'exercer toutes sortes d'hostilité, en sorte, néanmoins, qiiih ne les pourront attaquer dans nos habitations fran-^ çaises. Cela a été accordé , ot il s^observe. Mais je

n'y vois guère d'assurance , parce que ces nations se haïssent au dernier point ^ à cause des massacres qu'ils ont faits les uns sur les autres. C'est là la cause du mal que souffrent nos Français , car , comme ils sont obligés de soutenir nos nouveaux chrétiens , ils sont souvent enveloppés dans leurs querelles et dans leurs différends.

Ces sauvages, néanmoins, ont persisté de deman-* der un missionnaire. On leur a donné*le révérend père Le Moine , qui est parti avee eux, accompagné de deux Français. Depuis leur départ , l'on a tonjours été en paix , et les Français se sont retirés dans leurs habitations qu'ils avaient presque tous abandonnées pour se réfugier ici. On a fait avec liberté la récolte des grains , on a fauché les prés et on a foit la pèche de l'anguille , ce qui a causé une joie universelle à tout le pays. De plus , un second vaisseau est arrivé, et nous a apporté nos autres nécessités. En tout cela , nous voyons une Providence admirable sur nous tous , qui nous iait revivre lors* que nous pensions être au tombeau.

Ceux-ci étant partis , les ambassadeurs des Onontageronons et des autres nations iroquoises sont arrivés ici , et nous ont dit qu'ils avaient rencontré le révérend père Le Moine , qui , en eflet , a écrit, et qocf les Aguerognons leur ont raconté tout ce qu'ils avaient fait, mais qu'ils leur ont reparti qu'ils ne voulaient pas de paix avec restriction , mais entièrement et avec tout le monde , ce que le révérend

Père nous coûiirmQ par sa lettre. Or, ceux-ci sont bien avec nos chrétiens » ce qui nous console à un point que je ne vous puis dire. Il s'est fait de part et d'autre un grand nombre de présents pour affermir cette paix » dont je n'ai pas le loisir de vous faire le détail. Le tout s'est passé à Québec avec beaucoup de magnificence » en présence de cinq à six cents Français, et de tous les sauvages de ces contrées* L'une des principales circonstances de cette paix iMDSt que ces peuples ont déclaré qu'ils voulaient se faire chrétiens et que les Français allassent s'établir dans leur pays, c'est-à-dire qu'on y fit des missions , et que l'on y bâtit une maison fixe pour les révérends Pères , comme oo leur en avait fait faire une chez les Hurons , et enfin qu'on leur donnât, dès à présent, cinquante Français pour jeter les fondements d'une bonne alliance. Tout cela leur a été accordé , excepté ce dernier point dont on a remis l'exécution au printemps. On leur a seulement donné deux Pères avec un Français pour les instruire dans la foi ; les révérends pèmi d'Ablon et Ghaumonnot sont ceux sur qui le sort est tombé : ils s'estiment heureux d'avoir été choisis pour« cette entreprise , et il ne se peut dire avec combien de zèle et de ferveur , ils s'abandonnent aux hasards qui en peuvent arriver ; car, sans par-- 1er des dangers de mort où la férocité de ces peuples peut les jeter, ils vont endurer des travaux qui ne sont pas imaginables aux personnes qui ne sa*

yen! pas ce qae c^est que d'être dans un pays barbare, dénués de tons les secours dont les Européens semblent ne pouvoir se passer. Cependant ces braves ouvriers de l'Evangile y volent comme s'ils allaient en paradis , et quand i\ s'agit de gagner des âmes il Jésus-Christ, c'est en cela qu'ils mettent leur boubeur, s'oubliant eux-mêmes et tous les intérêt» de la nature.

Pendant le séjour de tou($ ces ambassadeurs à Qqébec, ils nous ont visités plusieurs fois , comme aussi une capitainesse avec sa compagnie. Nous les avons régalés deux fois splendidement à leur mode, car c'est ainsi quil faut les attirer. Ils ont pris un singulier plaisir à voir et à entendre nos sémîna-* ristes, et entr'antres une petite Baronne de dix a douze ans que nous francisons. Elle sait lird , écrire et cbanter en trois langues , savoir : en latin , en français et en buron. Après qu'elle eut fait (e caté-^ léchtsme à ses compagnes en leur présence , elle fut fiiire une petite harangue au chef de la troupe , lui témoignant le plaisir qu'elle avait de la paix , et de ce qu'il emmenait des Pères , qu'elle le priait de nouft envoyer des filles iroquoises pour être instruites parmi celles du séminaire, et qu'elle les tiendriH comme ses soeurs. Il agréa sa proposition , recevant un petit présent qu'elle lui fit , et admirant l'esprit et l'adresse de cette jeune fille. Elle en lit autant à la eapitainesse, qui lui promit sa fille en lui faisant des caresses tout à fait extraordinaires à

des sauvages. Le révérend père Chauroonnot en ayant catéchisé trois durant quelque temps , deux ont été baptisés dans notre église. Ce sont les premiers du christianisme des Sonnontwaeronnons et des Onnontageronnons. Je vous laisse à juger si nous avons chanté de bon cœur le Te Deum dans cette cérémonie : nous l'avons fait les larmes ëux yeux et la jubilation dans le cœur, voyant ceux qui, ci*devant 9 détruisaient le christianisme , l'embrasser avec tant de dévotion et devenir enfants de Dieu.

Le révérend père Chaumonnot m'a écrit de Mont- Réal 9 d'où il va partir pour Oonontagé , et me mande qu'il a déjà six càtbécùmènes et une petite église volante, ce sont ceux qui ont été baptisés ici ; il me dit que la cap%taines$e que nous avons vue ici , lui a donné charge de me mander qu'elle prie Dieu et même qu'elle y invite les autres ; que je prenne courage , et qu'elle m'enverra sa sœur, sa fille, qu'elle nous avait promise ici, étant encore trop petite : elle le répète deux fois » tant elle a le cœur à cela. Il est vrai que je lui ai envoyé une robe pour sa tille avec d'autres présents pour les femmes de sa suite.

Ils ont fait le récit , a une troupe de leur compagnie qu'ils avaient laissée à Mont*-Réal , du bon accueil qu'on leur avait fait ici : ils en ont été si touchés , qu'ils sont venus exprès pour nous voir. Les femmes sont entrées dans le séminaire^ où nous

leur avons fait festio et donné des présents selon leur génie. Vous seriez surpris des adresses qu'il faut avoir pour attirer les âmes égarées h la foi. Ab ! qu'il nous tarde de voir une troupe d'Iroquoises en notre séminaire I Oh ! combien nous les chéririons pour Tamour de Celui qui a répandu son sang pour elles aussi bien ^ue pour nous I II est important que \ nous en ayons pour servir d'otage ^ à cause des ré* vérends Pères qui sont en leur pays. Entre les présents publics, il y en a un pour ce sujet, sans avoir néanmoins témoigné que ce soit pour servir d'otage , mais seulement que c'est pour la foi ; aussi est-ce le principal motif. Nous avons, avec nos nouveaux chrétiens hnrons, une troupe d'iroquois qui n*ont pas voulu s'en retourner avec leurs ambassadeurs , afin de se faire instruire dans la foi , ravis du bon exemple que nos chrétiens leur ont donné;

Le révérend père Qiaumonnot a mandé que la N^ capiiainêsse j dont j'ai perlé , sait déjà chanter à la | floesse» comme le font nos chrétiennes huronnes, et < qu'elle est si zélée , qu'elle va convoquer les autres pour venir à la prière. Le révérend père d'Ablon ne faisant que d'arriver de France, et, par conséquent, ne sachant pas bien la langue , elle est continuellement auprès de lui afin de la lui enseigner et de lui apprendre des mots.

Je ne puis vous parler plus en détail de ces affaires , non plus que des ferveurs de nos bons chrétiens et des vertus héroïques qu'ils pratiquent , lesh

quelles donnent de la confusion à ceux qui sont nés dans le christianisme. Priez pour eux, priez pour la conversion des Iroquois , priez pour les ouvriers de ITvangile ; enGn , priez pour 0101 , afin qu'il plaise à la bonté divine de me faire iniséricorde j en me pardonnant mes péchés , et qu'elle me donne la grâce de la persévérance dans ma vocation ^ que j'estime plus que toutes les choses de la terre. Je la prie de vous faire saint.

Québec, 12 octobre 1655,

LflTTBE XXXV. — Xn même.

Conjuration des Iroquois contre les révérends pères Jésuites et les Français, qui, en étant avertis, se retirent secrètement à Vont- Real. — Projet des mêmes pères de retourner vers les Iroquois.

Mon tb^s-cheb Fils,

L'amour et la vie de Jésus soient notre vi« et notre amour pour le temps et pour Téternité. Dans les lettres que je vous ai écrites de ce qui s'est passé, je ne vous ai point parlé de cette nouvelle église. Je ne veux pas laisser- partir ce vaisseau sans vous en dire un mot , en attendant la relation qui vous en parlera plus au long. Celle de l'année dernière vous apprit l'espérance qu'il y avait d'un grand progrès de notre sainte foi; mais h la fin, vous vîtes une lettre qui donnait sujet de craindre ce qui est arrivé. Lorsque les affaires de Dieu étaient dans la plus bellks disposition du monde , une troupe d'(ra-

qtioî^ forma une conspiration de massacrer tous les révérends Pères et tous les Français de leur maison et de la garnison. C'était un ouvrage des démons , ^ enragés de ce qu'on leur arrachait tant d'àmes. Ce dessein barbare eût réussi, sans doute, si un Iroqupis chrétien n'en eût averti les Pères en secret , et de mettre ordre an plus tôt à leurs aiïaires. Gomme l'on connatt le génie des sauvages, l'on vit bien que le dessein allait plus loin , et que la réso* iution était, après avoir défait les Français qui étaient sur le lieu, de venir ici, sous une amitié déguisée , pour mettre tout à feu et à sang. C'est pourquoi les Pères donnèrent aussitôt avis en ces quartiers de ce qui se passait, pendant qu'ils cherchaient les moyens de se sauver. Cela leur était assez difficile , ne le pouvant faire sans canots; mais parce qu'ils n'en avaient point et qu'ils n'en pouvaient faire sans le secours des sauvages , ils prirent la résolution de faire de petits bateaux semblables à ceux de notre Loire. L'on y travaillait sans cesse dans le grenier , et cependant l'on donna avis aux ^ Pères, qui étaient dispersés en mission, de se trouver à jour nommé. Il est à remarquer que , depuis le matin jusqu'au soir, la maison des Pères était continaellement pleine de monde, à cause de la grande aflluence des nations iroquoises. C'était là que se tenait le conseil des anciens, et, le jour désigné ' pour partir , il s'y devait faire une assemblée générale extraordinaire des sauvages. Afin de les sur-

prendre, on s'avisa de leur faire un festin. A cet eflét , un jeune Français , qui avait été adopté par un fameux Iroquois et qui avait appris leur langue , dit à son père qu'il avait songé qu'il fallait qu'il Ht un festin à tout manger , et que , s'il en restait un seul morceau 9 infailliblement il mourrait, ce Ah! » répond cet homme , tu es mon fils , je ne veux » pas que tu meures : fais-^nous oe festin ^ nous » mangerons tout. x> i.es Pères donnèrent les pon» qu'ils faisaient nourrir pour en conserver l'espèce dans le pays et afin de vivre en partie à la française ; ils donnèrent encore les provisions qu'ils avaient d'outardes ^ de poissons et autres , et tout cda , jmnt avec ce que le jeune Français avait pu avoir d'ail* leurs y fut mis dans de grandes chaudières pour préparer le banquet à la mode des sauvages. Tout étant prêt» ils commencèrent à manger pendant la nuit. Ils se remplirent de telle sorte qu'ils n'en pouvaient plus ; ils disaient au jeune homme qui faisait le festin : ce Aie pitié de nous , envoie-nous reposer. » L'autre répondait : « Je mourrai donc ?» A ce mot mourir , ils se crevaient de manger afin de Tobliger. Il faisait en même temps jouer les dates , trompettes et tambours^ afin de les faire danser et de charmer l'ennui d'un si long repas. Cependant les Français se préparaient à sortir, lis faisaient descendre les bateaux et embarquer tout ce que Pon avait dessein d'emporter ; et tout cela se fit si secrè*tcment, qu'aucun sauvage ne s'en aperçut Tout

étaot disposé , Ton dît au jeune Français qu'il fallait adroitement terminer le festin . Alors il dit à son père : « G*en est fait , j'ai pitié de vous , cessez de D manger, je ne mourrai pas; je m'en vais faire x> jouer d'un doux instrument pour vous faire dor- )) mir; mais ne vous levez que demain bien tard : x> dormez jusqu'à ce qu'on vous vienne éveiller » pour faire les prières. » A ces paroles , on joua de la guitare , et aussitôt les voilà endormis du plus profond sommeil. Alors les Français qui étaient présents se séparèrent et vinrent s'embarquer avec les autres qui les attendaient Remarquez, s'il vous platt , que jamais ce grand lac ou fleuve n'avait porté de bateau à cause des sauts et rapides d'eau qui s'y rencontrent , et même pour le traverser il fallait porter les canots et le bagage avec beaucoup de peine. U survint encore un nouvel accident , savoir que le lac commençait à se glacer. Cependant les bateaux de nos fugitifs voguaient avec une vitesse non pareille parmi tous ces périls et entre des baucs de glace qu'ils avaient des deux côtés. Ils se ^Yai^nt toui^eu queue, parce que la rivière étant prise, il fallait suivre celui qui ouvrait le chemin. Enfin t par un secours de Dieu, que Ton estime miracoleus , ils se sont rendus en dix jours de temps à Mont-Réal , ce qui est une très-grande diligence, sans qu'il leur soit arrivé aucun accident, soit de la part des Iroquois, soit du càté des glaces et des autres dangers de la navigation.

Les barbares étant éveillés , et voyant qaê le joar se passait/conire l'ordinaire^ sans qu'ils entendissent parler de la prière, ni faire aucon bruit dans la maison des Pères , furent bien surpris. Ils le furent encore davantage , lorsque étant entrés dans la maison y ils ne trouvèrent ni personnes , ni meubles , ni bagages. Ils crurent alors que les Français s'é* taient retirés , ce qui les étonna fort, car ils avaient si bien caché leur conspiratbn , qu'ils ne croyaient pas que personne au s monde en eAt la connaissance. Mais la manière dé leur retraite les étonna plus que tout le reste , car sachant que les Français n'avaient point de canots , et d'ailleurs le fleuve se trouvant glacé , ils ne savaient que penser. Il survint encore un accident qui porta leur éton« pement à l'extrémité , car il neigea toute la nuit , et ne voyant point de vestiges diiommes sur la neige , ils ne purent s'imaginer autre chose, sinon que les Français et les Pères s'étaient envolés.

Les sauvages voyant leur conjuration découverte, et se doutant bien quci les Français iraient à main forte leur foire la guerre , envoyèrent au plus loi des présents aux nations voisines qui leur étaient alliées, afin d'en tirer du secours au temps de la nécessité. Les Français, de leur côté, étaient ici dans )a crainte que les cinq nations iroquoises ne s'unissent ensemble pour venir ravager le piiys; et avant même que les Pères ne fussent arrivés , ils faisaient garde continuelle , de crainte de surprise >

surtout ayant appris que trois Français avaient été tués proche de Mont -Real par les Iroquoîs oq«neiwsteronons. Voilà donc la guerre déclarée de part et d'autre. Chacun est dans la crainte, chacun néanmoins attaque et se défend. L'on a pris plusieurs de ces barbares et plusieurs ont été tués. Eux, de leur part, ont tu& une femme algonquine et en ont pris deux autres avec leurs enfants. L'une des deux fut si courageuse, qu'elle perça de son couteau le ventre de son Iroquois. Ses compagnons en furent si effrayés, qu'ils laissèrent armes, bagages, les femmes et les enfants qu'ils tenaient, et s'enfuirent. Ces captives étant ainsi délivrées , apportèrent leur butin aux pieds de M. le gouverneur, qui tient en ses prisons vingt et un des plus fameux de toutes les nations iroquoises ^ qui sont bien étonnés de se voir si à l'étroit ^ quoiqu'on ait soin de les bien traiter. Ils ont prié M. le gouverneur d'envoyer un d'entre eux en leur pays pour renouer la paix et y faire retourner les Pères. Gela leur a été accordé, et Ton en espère un bon succès.

Le (dief de ces prisonniers faisait ses plaintes , il y a peu de jours, au R. P. Chaumonnot, lui disant qu'il n'avait point d'esprit de les avoir quittés , et que c'était lui qui était la cause de tout le mal ; qu'on le regardait comme le premier homme du monde, et qu'en cette qualité on le faisait présider dans tous les conseils; qu'on les blâmait , mais que c'était à lui qu'on devait attribuer tout le blâme ;

que pour Pacte d'boslilité qui s'était exercé , il n'était pas Yenu de lui ni des anciens » mais de qnelques jennes brouillons qui n'avaient point d'esprit. Puis il ajouta , parlant &d M. le gouverneur : « Onontio nous méprise , nous sommes mainie- )) nant ses chiens d'attache ; encore s'il nous faisait » ses chiens domestiques, en sorte que nous pus- » sions aller par la maison, cela serait suppor- » table. )) Mais quelques plaintes que fasse ces sauvages y il est nécessaire de les tenir à l'attache , car ils prendraient bientôt la clé des champs si on les faisait chiens domestiques, ainsi qu'ils disent. L'on a dressé des articles de paix dont les ambassadeurs sont les porteurs. Le plus essentiel de tout , est qu'on ne leur accordera point le retour des Pères qu'ils ne donnent des otages, savoir des filles pour être gardées dans notre séminaire , car pour des hommes ou des garçons il n'y a nulle assurance.

Vous apprîtes l'an passé ce qui était arrivé aux pauvres Hurons , que le révérend père Bagueneau menait à Onontagé sous la bonne foi des Iroquois , et de quelle manière ils furent massacrés. En cette troupe, il y avait de bonnes Huronnes qui avaient été nos séminaristes, et qui étaient enoore très-excellentes chrétiennes. Il y avait surtout une jeune veuve qu'on amenait exprès pour donner bon exemple aux femmes iroquoises. Elle fut prise captive par un barbare ; mais cette femme , quoique (aible et délicate , se dégagea de ses mains et prit sa course

dans le bois , en sorte que^ ne la pouvant suivre , il fut contraint de l'abandonner. [1 se rembarque avec sa compagnie , et elle cependant demeura perdue dans cette immense forêt » où jamais homme n'a habité , mais seulement toutes sortes de bètes sauvages. Elle fut bien trente jours sans manger autre chose que des racines d'herbes sauvages. Enfin , se voyant à deux doigts de la mort y elle se tratna le mieux qu'elle put sur une roche au bord de l'eau , s'abandonnent à la providence de Dieu. Comme c'est une personne d'oraison et de vertu , elle s'entretenait avec Dieu , en attendant la disposition de sa volonté. Mais ce divin Père des abandonnés, qui ne la voulait pas perdre » permit que de quelques canots , que le révérend père Duperron conduisait chez les Iroquois , on aperçut quelque chose remuer sur la roche. Il voulut y aller, mais* il fut prévenu par un Iroquois qui la mit dans son canot, disant qu'elle était sa captive. Elle ne fut pas néanmoins longtemps en son pouvoir , parce que le révérend Père la racheta , et après l'avoir fbrtiGce , il lui donna la liberté. Quand elle fut arrêtée, ses soBurs et sa nièce furent massacrées, et comme c'étaient d'excellentes chrétiennes, je. crois qu'elles sont bien avant dans le ciel. Elle seule fut ramenée du pays des Iroquois , où les révérends Pères ont laissé environ cinq cents chrétiens, sans pouvoir faire autrement, et c'est le sujet de leur douleur ; car ces bons néophytes sont dans un danger imi^

nent de perdre la foi ou la vie. Gela fait qu'ils soupirent après leur retour, afin de les aider et de risquer leurs vies avec celles de leurs enfants en Jésus- Christ. Ils ne les auraient jamais abandonnés , si la nécessité ne les eAt obligés de venir mettre en assurance les Français de nos habitations. Car ces tMirbares avaient résolu , après avoir défait ceux qui étaient eu leur pays , de venir, sous ombre d'amitié, fondre dans toutes les habitations , et, par trahison, y mettre tout à feu , après avoir tout [Nllé. Vous voyez y mon très-cher fils, de quel accident Notre- Seigneur nous a délivrées , et qu'il ne fait guère bon se fier à des barbares lorsque les démons possèdent leurs cœurs ; car il est sans doute que cette conjuration est un ouvrage de ces princes des ténèbres qui , envieux du grand progrès qui s'était fait en- si peu de temps , vont étouffer cette nouvelle Eglise dans son berceau. Les Iroquois Àgneronons n'ont fait aucun acte d'hostilité envers les Français depuis quatre ans. Les Hollandais même de la Nouvelle-Hollande demandent des Pères pour les assister, parce qu'en certains cantons le nombre des catholiques y est plus grand que celui des hérétiques. De plus » il y a une colonie d'Anglais catholiques dans une .terre nouvellement découverte, qui étant fugitifs de leur pays pour la foi , s'y sont venus établir ; il n'y a de la Nouvelle-Hollande chez eux que pour deux fois vingt-quatre heures de trajet. En général , les Hollandais ont très-bien reçu le ré-

vérend père Le Moine, quoiqu'il fût dans son habit de jésuite, ce qui facilitera beaucoup la communication aux Agnerognons, parce que le commerce est grand entre les Français et les Hollandais. Actuellement, voilà à notre port une barque de c« pays-là qui y retourne. Pour notre colonie française, «Ile multiplie de telle sorte , que le pays n'est plus reconnaissable pour le nombre tles habitants." Dieu a tellement béni les labours, que la terre donne des blés très-l)on9^ et en assez grande quantité pour nourrir ses habitants. L'air y est plus chaud à présent que la terre y est plus découverte et moins ombragée de ces grandes forêts qui la rendaient si froide. L'hiver néanmoins y a été long cette année, «t comme les senfiences ont été tardives < il y a en core à présent des blés à couper. Voilà , mon trèsdier fils, en abr^, ce que vous reverrez plus au long dans la relation , si vous voulez vous donner it peine de la Itre. Continuez , je vous prie , de me -recommander à Notre Seigneur , et surtout n*ouèliez pas nos pauvres chrétiens qui sont chez les Iro- 4|iiois, non plus que le dessein que les révérends ^èrestHit pris de les aller secourir au péril de leur vie. Je n'ei pas le temps de relire ma lettre^ excusez hê fautes et Tempressement.

Québec , 4 octobre 1658.

LETTRE XXX¥I. — Xn mêin*.

Desfeio des Iroqtiois sur Québec — Défaite des Français, des Algonquins et des Harons par ees barbares.

Mon très-cher Fils ,

Gomme voilà un navire qui va partir en grande diligence pour porter en France la nouvelle desaccidentg qui nous sont arrivés cette année de la part des Iroquois, et pour aller quérir des farines ^ de crainte que cet ennemi ne ravage nos moissons y je n'ai pas voulu manquer de vous faire un abrégé de ce qui s'est passé , afin que vous nous aidiez à rendre grAce à Dieu de sa protection sur nous , et à lui demander son assistance pour l'avenir.

Pour commencer, vous saurez que les Algonquins, qui sont très- vaillants, ayant pris quelques prisonniers sur les Iroquois , en ont fait brûler quel- <]ues-uns selon leur justice ordinaire, tant ici qu'aux Xrois-Bivières. C'est la coutume des captifs , quand ils sont dans les tourments , de dire ce qu'ils savent. /Tj; IJ en lut brûlé un le mercredi de la Pentecôte qui,

étant examiné par le révérend père Chaumonnot , dit qu'il y avait une armée de huit cerits hommes, qui avaient leur rendez-vous à la Bdçhe-Percée , près de Mont- Real, où quatre cents autres les devaient venir joindre pour venir tous ensemble fondre sur Québec. Il ajoutait que leur dessein était d'enlever la tète à Onontio , qui est monsieur le gouverneur , afin que le chef étant mort, ils puissent plus facile-

ment mettre tout lé pays à feu et à sang. Il dit qu*à l'heure qu'il parlait, ils devaient être ou dans les ties Richelieu , ou à Mont-Réal , ou aux Trois-Rivières, et qu'assurément un de ces lieux était assiégé. En effet, on a su depuisqu'ils étaient à Richelieu , attendant le temps et la commodité de nous perdre tous et de commencer par Québec. Je vous laisse à penser si cette nouvelle nous surprit. Ce y^ ^ même jour /le Saint- Sacrement était exposé dans q ^ notre église > où la procession de la paroisse vînt '^* **^y pour continuer les dévotions qu'on avaient com^ mcncées pour implorer le secours de Dieu, dès qn^oii sut qu'il y avait des Iroquois en campagne. Mais la nouvelle de cette grosse airmée qu'on estimaitprocbe donna une telle appréhension à Monseigneur notre évèque, qu'il n'arrivât mal aux religieuses, qu'il fit emporter le Saint-Sacrement de notre église et commanda à notre communauté de le suivre. Nous ne fâmes jamais plus surprises^ car nous n'eussiotis pu nous imaginer qu'il y eût sujet de craindre dans une maison forte comme la nôtre. Cependant il fallut obéir. Il en fit de même aux hospitalières. Le Saint- Sacrement fut pareillement 6té de la paroisse.

Aprts les dépositions du prisonnier, il fut arrête qu'on (brait la visite des maisons religieuses , pour voir si elles étaient en état de résister. Elles furent visitées en effet plusieurs fois par monsieur le gouverneur et par des experts; et ensuite on posa des corps de garde aux deux extrémités de notre maison.

La faction s'y faisait régulièrement. L'on Btquantité de redoutes , dont la plus forte était proche de notre écurie pour défendre la grange d'un oAté et l'église de l'autre.

Toutes nos fenêtres étaient garnies de poutreaux et murailles à moitié avec des meurtrières. L'on avait fait des défenses sur nos perrons. Il y avait des portes de communication d'un appartement à un autre , et même de notre maison k celle de nos domestiques. Nous ne pouvions même sortir de notre cour que par une petite porte à moulinet » où il ne pouvait passer qu'une personne à la fois. En un mott notre monastère était converti en un fort gardé par vingt*quatre hommes bien résolus. Quand on nous fit commandement de sortir , les corps de garde étaient déjà posés. J'eus la permission de ne point sortir , afin de ne pas laisser notre monaatère a l'abandon de tant d'hommes de guerre , à qbi il me fallait fourni les munitions nécessaires , tant pour la bouche que pour la garde. Trois autres reli^^ gieuses demeurèrent avec moi ; mais il faut que je vous avoue que je fus sensiblegient touchée , voyant qu'on nous ôtait le Saint-Sacrement et qu'on nous laissait sans lui. Une de nos sœurs ^ nommée de Sainte-Ursule, en pleurait amèrement et demeura inconsolable. J'acquiesçai néanmoins à la privation la plus sensible qui me pouvait arriver.

Notre communauté et celle des Hospitalières étant sorties, elles furent conduites chez les révérends

Pères , où le Père supérieur leur donna des appartements séparés de leurs grands corps de logis , savoir : à la nôtre , le logis de la congrégation , et aux Hospitalières, un autre qui en est assez proche.Tout cela est comme un fort fermé de bonnes murailles , où l'on était en assurance. Les sauvages chrétiens étaient cabanes dans la cour et à couvert de leurs ennemis.

Quand les habitants nous virent quitter une niaison aussi forte que la nôtre^ car cellede l'hôpital est mal située' à l'égard deslroquois, ils furent si épouvantés , qu'ilscrurent que toutétait perdu. Ils abandonnèrent leurs maisons et se retirèrent, les uns dans le fort ; les autres chez les révérends Pères , les autres chez monseigneur notre évéque , et les autres chez nous , où nous avions six ou sept familles logées , tant chez nos domestiques que dans nos parloirs et offices extérieurs. Le reste se barricada de tous côtés dans la basse ville ,-où l'on posa plusieurs corps de garde.

Le lendemain , qui fut le jeudi de la Pentecôte / le révérend Père supérieur ramena notre communauté ; c'était le jour auquel nou^ devions élire une supérieure , si le trouble ne nous eût obligées de le différer. L'on en usa de même huit jours de suite : Le soir ; on emmenait les religieuses , et le matin « sur les six heures, on les ramenait. Mais nous fûmes privées du Saint-Sacrement jusqu'au jour de la ffite, que monseigneur notre évéque eut la bonté de nous

le rendre , parce que la visite de notre monastère ayant été faite, on jugea que les religieuses y pouvaient demeurer en^ sûreté et sans crainte des Iroquois, et néanmoins qu'on oe laisserait pas d'y faire la garde jusqu'à ce que Ton eût reçu des nouvelles des habitations supérieures , que Ton croyait être assiégées. ^

Au commencement de juin , huit Hurons renégats et iroquoisés furent vers le petit Gap , qui est environ six lieues au-<lessousdeQuébeCy et au même temps une boonéte veuve , qui s'était retirée ici » s'avisa d'aller visiter sa terre avec sa famille, Gomnie elle travaillait avec son gendre à son désert, sa 611e et quatre enfants, qui étaient restés au logis, furent surpris par ces infidèles , qui les enlevèreat et les chargèrent dans leurs canots. La nouvelle eu fut aussitôt apportée à iL notre gouverneur, qui, avec le zèle infatigable qu'il a pour la conservation du public, envoya une troupe de Français et d'Algonquins pour poursuivre ces barbares. Les Algonquins, qui savent les routes, se mirent en embuscade justement où il fallait , et ils avaient donné un certain mot de guet aux Français » pour les distinguer de l'ennemi ; car c'était au commenœment de la nuit , où ils eussent pu se prendre les uns les autres pour les ennemis. Enfin, le canot parut, et les Algonquins ayant dit : ce Qui va là? » les ennemis voulurent prendre la fuite ; mais nos gens se jetèrent dessus et tirèrent tant de coups , que le canot en fqt

percé ; il coula à fond avec un de ces barbares. Les autres fdreot pris et la remme et les enfants délivrés. Cette captive ayant entendu des voix qu'elle croyait lui devoir être favorables , eut tant de. joie qu*elle leva la tète , car ses ravisseurs l'avaient tellement cachée , qu'elle ne pouvait voir ni être vue auparavant. Sa joie fut courte , car elle fut blessée à mort, et un petit enfant qu'elle avait à la mamelle eut un coup de balle à un orteil. Elle mourut saintement peu de jours après , louant Dieu de l'avoir sauvée du feu des Iroquots , qui lui était inévitable. Nos gens s'en revinrent viotorieux , amenant leurs prisonniers avec des cris de joie. On donna la vie à un qui n'avait pas plus de quinze ans; les autres furent brûlés , et, s'étant convertis / moururent cbré* i tiennement et dans l'espérance de leur salut. Ils l ont confirmé à la mort ce que Tautre avait dit « qu*ils s'étonnaient que l'armée tardait tant , et qu'il fallait que les Trois-Rivières fassent assiégées. Cela semblait d'autant plus probable que Ton n'entendait point de nouvelles d'une chaloupe pleine de soldats que M. le gouverneur avait envoyée pour faire quelque découverte, non plus que de deux autres qui étaient montées il y avait quelque temps.

Le huitième du même mois , on nous vint dire que l'armée était proche , et qu'on l'avait vue. En moins de demi-heure , chacun fut rangé, à son poste et en état de se défendre. Toutes nos portes furent de nouveau barricadées , et je munis tous nos soh

diits (le ce qui leur était nécessaire. En ces moments, un de nos gens arriva de la pèche et nous assura avoir vu un canot où il y avait huit hommes debout, et que ce canot était du Saut-de-la*Ghaudière, qui est une retraite deslroquois. Cela fit croire que Falarme était vraie ^ qui néanmoins se trouva fausse. Les Français étaient si encouragés, qu'ils souhai* taient que raflaire fût véritable ; car M. le gouverneur avait mis si bon ordre à toutes'^choses , et surtout à son fort, qu'il Tavait rendu comme imprenable, et chacuu, à son exemple, avait quitté toute frayeur. Je dis pour les hommes , car les femmes étaient tout à fait effrayées. Pour moi, je vous avoue que je n'ai eu aucune cfèinte, ni dans l'esprit, ni h l'extérieur. Je n'ai pourtant guère dofmi durant toutes ces alarmes. Mon oreille faisait le guet toute la nuit, afin de n'être pas surprise et d'être toujours en état de fournir à nos soldats les choses dont ils eussent eu besoin en cas d'attaque.

Le lendemain on vit arriver les chaloupes, dont on était en peine. Elles apportèrent les tristes nouvelles lie la mort de nos Français de Hont-Réal , qui étant allés au nombre de dix*sept , accompagnés de quarante, tant Hurons qu'Algonquin^, pour surprendre quelques Iroquois, furent pris eux-mêmes et mis en pièces par ces barbares. L'action est généreuse , quoique Tissue n'en ait pas été favorable. Voidt comment le révérend père Chaumonnot en parle dans une lettre qu'il écrit, sur la dépôsi-

tion d'un Uuron qui s'est saavé , et qui a vu tout ce qui s'est passé.

Dès le mois d'avril 1660, dix-sept braves Français volontaires de Mont-Réal , prirent le dessein de se hasarder pour aller Taire quelque embuscade aux Iroquois , ce qu'ils firent avec l'iipprobation et l'agrément daceux qui commandaient. Ils partirent accompagnés de quarante saavages , tant Hurons qu'Algonquins , munis de tout ce qui leur était nécessaire. Ils arrivèrent le premier jour de mai suivant en un fort qui avait été fait l'automne passé par les Algonquins, au pied du long saut, au-dessus de Mont-Réal. Le lendemain , jout de dimanche, deux Hurons, qui étaient allés à la découverte , rapportèrent qu'ils avaient vu cinq Iroquois, qui venaient vers eux aussi pour découvrir. L'on consulte là-dessus ce qui est à faire. Un Huron opina qu'il fallait descendre à Mont-Réal, parce que ces Iroquois pouvaient être les avant-coureurs de l'armée, qu'on nous avait menacés devoir venir fondre sur nous, ou que s'ils n'étaient pas des espions de l'armée , ils étaient au moins pour avertir les chasseurs de cette embuscade , et, par cet avis, la rendre inutile. Annotâcfaa, fameux capitaine huron , résista fortement à cette proposition , accusant de lâcheté celui qui l'avait faite. On suivit le sentiment de ce dernier» et l'on demeura dans ce lieu dans le dessein de faire , le jour suivant , une contre-palissade pour fortifier celle qu'ils avaient

trouvée , et qui n'était pas de défeose. Mais les Iro* quois , qui étaient les Onnontageronons , ne leur en donnèrent pas le loisir, car, peu de tempsaprès; on les yit descendre sur la rivière, au nombre.de deux cents. Nos gens , qui faisaient alors leurs prières, étant surpris 9 n'eurent que le loisir de se retirer dans cette faible retraite , laissant dehors leurs chaudières, qu'ils avaient mises sur le feii pour préparer leur repas. Après les huées et les salves de coups de fusils de part et d'autre , un capitaine onnontageronon avança sans armes jusqu'à la portée de la voix , pour demander quels gens étaient dans ce fort et ce qu'ils venaient faire. On lui répond qw ce sont des Français , des Hurons, des Algonquins , au nombre de cent hommes , qui venaient au devant des ne;; percés* a Attendez, réplique » l'autre , que nous tenions conseil entre nous , » puis je viendrai vous revoir ; cependant ne faites >) aucun acte d'hostilité, de crainte que vous ne » troubliez les bonnes paroles que nous portons à » Mont-Réal. » — - « Retirez-yous donc, dirent les » nôtres, à l'autre bord de la rivière, tandis que » nous parlementerons de notre part. » Us dési* raient cet éloignement de l'ennemi pour avoir U liberté de couper des pieux , aGn de fortifier leur palissade. Mais tant s'en faut que les ennemis allassent camper de l'autre côté , au contraire , ils dressèrent une palissade vis-à-vis de celle de nos gens , qui ^ à la vue de leurs ouvriers , ne laissèrent

pas de se fortifier le plas qu'ils purent /eotrefaiçftiit les pieux de branobes d*arhres, et renptissant le tout de pierres et de terre à hauteur d'homme, en sorte néanmoins qu'il y atait des meurtrières à chaque pieu gardées par trois fusiliers. L'ouvrage n'était pas achevé que rénnemi vint ii l'assaut. Les assiégés se défendirent avec vigueur, tuèrent et blessèrent un grand nombre d'Iroqnois sans perdre un seul homme. La frayeur se mit dans le camp des ennemis et ils prirent la fuite , tandis que les nAtres s'estimaient heureux d'en être quittes à si bon marché. Quelques jeunes gens sautèrent la palissade pour couper la tète au capitaine Sonnontatonan , qui venait d'être tué , et Térigèrent en trophée au bout d'un pieu sur la palissade. Les ennemis étant reve^ nus de la frayeur qu*ils avaient eue , se rassemblé* rent, et dnrantsept jours et sept nuits entières grè^ lèrent nos gens de coups de fusil. Pendant ce tem|)s là y ils brisèrent tes canots des nôtres et en firent des flambeaux pour brftier les palissades; mais les décharges étaient si fréquentes qu'il ne l^ur fiit pas possible d'approcher. Ils donnèrent enooisa une se* conde attaque, plus dangereuse quie la première; mais les nôtres se défendirent si coqrageusemenjt qu'ils prirent la fhite 0Qur la seconde fois. Vingt d'entr'eux se retirèrent si loin qu'oa ni& les revit plus depuis. Quelques Onnontageronons dirent depuis à Joseph., qu'ils tenaient captif, que si les nôtres les eussent suivis., les battant en queue , ils

U$ eussent tous perdus. Hors le temps des deox attaques , les coups que tirait rennenri sur la palissade, n'étaient que pour empêcher les assiégés de fuir et pour les arrêter en attendant le secours des Onniéronons , qu'ils avaient envoyé quérir aux ties de Richelieu, qued'incommodités-soufTraient cependant nos Français! le froid , la puanteur, la faim, la soif et rinsomnie les fatiguaient plus que l'ennemi. La disette de l'eau était si grande qu'ils ne pouvaient plus avaler la farine épaisse dont les gens de guerre ont coutume de se servir en ces extrémités. Ils trouvèrent un peu d'eau dans un trou de la palissade ; mais, étant partagée, à peine en eurent-ils pour se rafraîchir la bouche. La jeunesse faisait de temps en temps quelques sorties par-dessus les pieux , car il n'y avait pas de portes pour aller quérir de l'eau à la rivière, à la feveur de quantité dis fusiliers qui repoussaient l'ennemi ; mais comme ils avaient perdu leurs grands vaisseaux , ils n'en portaient que de petits qui ne pouvaient fournir à la nécessité de soixante personnes, tant pour le boire que pour ta sagamité. Outre cette disette d'eau, le plomb commença a manquer , car les filurons et les Algonquins, voulant répondre à chaque décharge des ennemis , tant de jour que de nuit , eurent bknt6t consommé leurs munitions.LesFrançaisleurendonnèrentautautqu'ilspurent , mais enfin ils furent épuisés comme lesautres. Que feront-ils donc à l'arrivée de cinq cents Agnieronônsct Onniéronons qu'on est «Hé qiiérir ? Ils

sont résolus de combattns en généreux Français et de mourir en bons chrétiens. Us s'étaient déjà exercés a l'un et à l'autre l'espace de sept jours , durant lesquels ils n'avaient fait que combattre et prier Dieu ; car dès que l'ennemi faisait trêve , ils étaient à genoux, et sitôt qu'il faisait mine d'attaquer , ils étaient debout , les armes à la main.

Après les sept jours de siège, on vit paraître les canots des Âgneronnons et des Onneiwtronnons qui , étant devant le petit foit de nos França» , firent une huée étrange, accompagnée d'une décharge de «500 coups de fusils, auxquels les 200 Onnontageronnons répondirent a? ec des eiis de joie et avec toute leur décharge , ce qui fit un tel bruit , que le ciel , la terre et les eaux en résonnèrent fort longtemps. Ce fut alors que le capitaine Annolhacha dit : « Nous sommes perdus , mes camarades ; et le » moyen de résister à 700 hommes frais avec le peu » de monde qvte nous sommes, fatigués et abattus. » Je ne regrette pas ma vie , car je ne saurais la per- » dre dans une meilleure occasion, que pour la con- ¥> servation du pays. Mais j'ai compassion de tant de >» jeunes enfants qui m'ont suivi. Dans l'extrémité » où nous sommes , je voudrais tenter un expédient » qui me vient à l'esprit pour leur faire donner la » vie. Nous avons ici un Onneîwteronnon , je serais » d'avis de l'envoyer à ses parents avec de beaux pré- » sents , afin de les adoucir et d'obtenir d'eux quel- » que bonne composition. » Son sentiment fut suivi,

et deux Harons des plus considérables s'offrirent à le ramener. On les chargea de beaux présents, et, après les atoir instruits de ce qu'ils avaient à dire, on les aida à monter sur la palissade, pour se laisser glisser ensuite le long des pieux. Gela fait, on se met en prières pour recommander à Dieu l'issue de cette ambassade. Un capitaine Huron , nommé Eustacfae Thawonhohwi , commença , au nom de tous, à apostropher tous les saints et les bienheureux du paradis, d'un ton de prédicateur, à ce qu'ils leur fussent propices dans un moment de mort évident : « Vous savez, dit-il , ô bienheureux » habitants du ciel , ce qui nous a conduits ici ; » vous savez que c'est le désir de réprimer la fu- » reur de Tlroquois, afin de l'empêcher d'enlever » le reste de nos femmes et de nos enfants, de » crainte qu'en les enlevant, il ne leur fasse )» perdre la foi et ensuite le paradis , les emmenant » captifs en leur pays. Vous pouvez obtenir notre » délivrance du grand Mattre de nos vies, si vous » l'en priez tout de bon. Faites maintenant ce que » vous jugecez le plus convenable, car, pour nous, » nous n'avons point d'esprit pour savoir ce qui » nous est le plus expédient. Que si nous sommes » au bout de notre vie , présentez à notre grand » Mattre la mort que nous allons souiïrir en satis- » faction des péchés que nous avons commis con- » tre sa loi , et impétrez à nos pauvres femmes » et à nos enfants la grâce de mourir en boas

» chrétiens. 9 afin qu'ils qous viennent trouver )) dans le ciel. » Pendant que les assiégés priaient Dieu y les députés entrèrent dans le camp de l'ennemi. Us y furent reçus avec une grande buée , et^ en même temps, un grand nombre de Hurons^ qui étaient mêlés parmi les Iroquoîs » vinrent à la palissade solliciter leurs anciens compagnons de faire de mëcne que leurs députés , savoir : de se venir rendre avec eux , n'y ayant plus, disaient-ils, d'autres moyens de conserver leur vie que celui-là. Âb ! que l'amour de la vie et de la liberté est puissant. A ces trompeuses sollicitations, on vit envoler vingt-quatre de ces timides poules de leur cage, y laissant seulement 14 Hurons, 4 Algonquins et nos 17 Français. Gela fit redoubler les cris de joie dans; le camp de l'ennemi» qui pensait déjà que le reste allait faire de même. C'est pourquoi ils ne se mirent plus en pein^ d'écouter, mais ils s'approcbèrent du fort, à dessein de se saisir de ceux qui voudraient prendre la fuite. Mab nos Français, bien loin de se rendre, commencèrent à faire

feu de tous côtés, et tuèrent un bon nombre de ceux qui étaient avancés. Alors Annothacbacrie aux Français : ce Ah 1 camarades^ vous avez tout g&té, » encore deviez- vous attendre le résultat ducon«- » seil de nos ennemis ; que savons-nous s'ils ne » demanderont pas à composer, et s'ils ne nous » accorderont point- de nous séparer les uns des » autres sans acte d'hostilité , comme il est souvent

» arrWé en de semblables rencontres ; tnais à pré^ » sent que vous les avez aigris , ils se vont raer sur » nous d'une telle rage, que sans doute nous sommes » perdus. » Ce capitaine ne raisonna pas ma) , car les Iroquois, voyant leurs gens tués lorsqu'ils s'y attendaient le moins , furent transportés d'an si grand désir de âe venger , que , sans se soucier des coups de fusils qu'on tirait incessamment , se jetèrent a corps perdu à la palissade , et s'y attachèrent au-dessous des canonnières, où on ne leur pouvait plus nuire, parce qu'il n'y avait pas d'avance où on les pût battre. Par ce moyen , nos Français ne pouvaient plus empêcher ceux qui coupaient les pieux. Ils démontent deux canons de pistolets, qu'ils remplissent jusqu'au goulet , et les jettent sur ces mineurs après y avoir mis le feu : mais le fracas ne les ayant point fait écarter, ils s'avisèrent de jeter sur eux un baril de poudre avec une mèche allumée. Mais, par malheur, le barit n'ayant pas été poussé assez rudement par-dessus la palissade , au lieu àe tomber sur les ennemis , il tomba dans le fort , où , prenant feu , il brûla aux uns le visage , aux autres les mains, et à tons il ôta la vue un assez longtemps , et les mit hors d'état de combattre. Les Iroquois, qui étaient à la sape, s'aperçu* rent de l'avantage que cet accident leur donnait. Ils s'en prévalent et se saisissent de toutes tes meurtrières que ces pauvres aveugles venaient de quitter. On vit bientôt tomber, de côté et d'autre , tan-

tAt un Algonquin , tantôt un Huron » tantôt un Français, en sorte qu'en peu de temps, une partie des assiégés se trouvèrent morts et le reste blessé. Un Français , craignant que ceux qui étaient blessés à mort n'eussent encore asseï de vie pour expérimenter la cruauté du feu des Iroquois , écheva d'en tuer la plus grande partie à coups de hache par un zèle de charité qu'il estimait bien réglé. Enfin , les Iroquois , grimpants de tous côtés ^ entrèrent dans la palissade, et prirent huit prisonniers qui étaient restés en vie» de trente qui étaient demeurés dans le fort , «avoir : quatre Français et quatre Hurons. Ils en trouvèrent deu^c parmi les morts qui n'avaient pas encore expiré; ils les firent brûler inhu^ mainement.

Ayant fait le pillage, ils dressèreirt un grand échafaud sur lequel ils firent monter les prisonniers, et pour marque de leur perfidie , ils y joignirent ceux qui s'étaient rendus volontairement. Ils tourmentèrent cruellement 'les uns et les autres. Aux uns, ils faisaient manger du feu, ils coupaient les doigts aux autres , ils en brûlaient quelques-uns , ils coupaient à d'autres les bras et les jambes. [>ans cet horrible carnage, un Oneiwteronnon, tenant un ,gros bâton , s'écrie à haute voix : m Qui est le Fran- » çais assez courageux pour porter ceci? ^ A ce cri, un, qu'on estime être René, quitte généreusement ses habits pour recevoir & nu les coups que l'autre lui voudrait donner. Mais un Huron, nommé An-

niewion , prenant la parole, dit à Tlroquots : « Pourquoi veux-tu maltraiter ee França» qui Q*a » jamais eu que de la bonté pour toi? i» «— > « Il » m'a mis les fers aux pieds, dit le barbare. )» — a C'est pour Tamour de moi, réplique Anoiewton^ )» qu'il te les a mis , ainsi décharge sur moi ta csolère » et non sur lui. » Cette charité adoucit le barbare, qui jeta son bâton sans frapper ni Tun ni Tautre. Cependant, les autres étaient sur Téchafaud, où ib repaissaient les yeux et la rage de leurs ennemis, qui leur faisaientsouffrirmillecruautés accompagnées de brocards. Aucun ne perdit la mémoire des bonnes instructions, que le Père qui ks avait gouvernés leur avait données. Ignace Thawenhohwi commença à haranguer tout haut ses captifs ; ce Mes ne- » veux et mes amis, dit-il , nous voilà tantôt arri- Y> vés au terme que la foi nous fait espérer. Nous y> voilà presque rendus à la porte du paradis. Que » chacun de nous prenne garde de ne pas faire » naufrage au port. Ah ! mes chers captifs, que les » tourments nous arrachent plutôt l'âme du corps, )* que la prière de la bouche , et Jésus du cœur. » Souvenons-nous que nos douleurs finiront bien- » tôt, et que la récompense sera étemelle. C'est D pour défendre la foi de nos femmes et de nos eni> fants contre nos ennemis, que nous noussom* » mes exposés aux maux que nous souffrons à y> l'exemple de Jésus « qui s'offrit à la moK pour Tf> délivrer les hommes dé la puissance d? S^tan ,

» leur CDnemi : ayoDS cooGance en lui ; De cessons D point de Tinvoquer , il nous donnera sans doute j> du courage pour supporter nos peines. Nous aban- » donnerait-il au t^mps où il voit que nous lui som- » mes devenus plus semblables , lui qui ne refuse » jamais son assistance aux plus contraires à sa doc- » trine, quand ils ont recours à luiavec confiance? » Cette-courte exhortation eut uo tel pouvoir sur Tesprit de ces pauvres patients , qu'ils promirent tous de prier jusqu^au dernier soupir. En eUet » le Huron échappé huit jours après des maing des Ifoquois , a assuré que, jusqu'à ce temps-là, ils oat prié Dieu tous les jours , et qu'ils s'exhortaient l'ua l'autre à le faire toutes les fois qu'ils S0 rencontraient.

Telle est la déposition du Huron qui s'est sauvé , sans quoi Ton ne saurait rien de cette sanglante tragédie. Il y a sujet d'espérer qu'il s'en sauvera encore quelque autre qui nous dira le reste. Ce Huron > qui se nomme Louis, et qui est un exeellerit ekrétien , était réservé pour être brûlé dans le pays ennemi, et pour cela il était gardé si exactement, qu'il était lié à un Iroquois , tant on avait peur de le perdre, aussi bien qu'un autre Huron qui couvrait le même sort. Ils ont invoqué Dieu et la sainte Vierge avec tant de ferveur et de confiance, qu'ils se sont échappés comme miraculeusement, vivant en chemin de limon et d'herbe , et courant sans respirer jusqu'à Mont'Béal. Louis m'a raconté à notre parloir sa grande C/Onfiance à la sainte Vierge , et

que, comme il était lié à Tlroquois endormi , ud de ses liens se rompit de lui-même , et qu'étant ainsi demi*lihre , il rompit doucement les autres , et se mit entièrement en liberté. Il traversa toute Tarmée, quoique Ton y fît le guet, sans aucune mauvaise rencontre , et se sauva de la sorte. Ils ont rap- 4>orté qu*un Iroquois , ayant rencontré un Français , il lui dit : a Je t'arrête , » et que le Français, qu'on dit être celui qui , par commisération , acheva de tuer les moribonds , et qui avait un pistolet en son sein, dont Us ennemis nes'étaient pasaperçus, le tira, en disant du n>ême ton.: ce Et moi, je te tae, )» et le tua en effet. Sans les connaissances que ces Hurons fugitifs nous ont données , on ne saurait point ce que nos Français et nos sauvages seraient devenus , ni où aurait été Tarmée des ennemis , qui , après la défaite dont je viens de parler, s'en sont retournés en leur pays, enflés de leur victoire, quoiqu'elle ne soit pas grande en elle-même. Car sept cents hommes ont-ils sujet de s'enorgueillir pour avoir surmonté une si petite troupe de gens. Mais c'est le génie de ces sauvages , quand ils n'auraient pris ou tué que vingt hommes , de s'en retourner sur leurs pas pour en faire montre en leur pays. L'on avait conjecturé ici que l'issue de cette aflaire serait telle qu'elle est arrivée, savoir que nos, dixsept Français et nos bons sauvages seraient les victimes qui sauveraient tout le pays; car il est certain que sans cette rencontre, nous étions perdu»

sans ressource, parce que personne n'était sur ses gardes, ni métne en soupçon que les ennemis dussent venir. Ils devaient néanmoins être ici à la Pentecôte, auquel temps les hommes étant à là campagne , ils nous eussent trouvés sans forces et sans défense; ils eussent tué, pillé et enlevé hommes, femmes , enfants , et quoiqu'ils n'eussent pu rien faire à nos maisons de pierre , venant fondre néanmoins avec impétuosité, ils eussent jeté la crainte et la frayeur partout: On tient pour certain qu'ils reviendront à l'automne ou au printemps de l'année prochaine ; c'est pourquoi on se fortifie dans Québec. Et pour le dehors, monsieur le gouverneur a puissamment travaillé à faire des. réduits ou villages fermés, où il oblige chacun à bâtir une maison pour sa famille , e^ contribuer à faire des granges com* munes pour assurer les moissons , à faute de quoi , il fera mettre le feu aux maisons de ceux qui ne voudront pas obéir. C'est une bonne police et nécessaire pour le temps , autrement les particuliers se mettent en danger de périr avec leurs familles. De la sorte, il se trouvera neuf ou dix réduits bien peuplés et capables de se défendre. Ce qui est à craindre, c'est la famine, car si l'ennemi vient en automne , il ravagera les moissons ; s'il vient au printemps, il empêchera les semences.

Cette crainte de la famine fait faire un effort au vaisseau , qui n'est ici que du 13 de ce mois, pour aller en France quérir des farines , afin d'en avoir

en réserve pour le temps de la nécessité ; ear elles se gardent ici plusieurs années quand elles sont bien préparées, et, quand le pays en sera fourni, on ne craindra pas tant ce fléau. Ce vaisseau fera deut Yoyages cette année, ce qui est une chose bien ex-^ traordinaire, car, quelque diligence qu'il fasse, il ne peut être ici de retour qu'en octobre^ et il sera obligé de s'en retourner presque sans s'arrêter*

L'hiver a été , cette année, extraordinaire , en sorte que personne n'en avait encore jamais vu un sem-^ blable , tant en sa rigueur qu'en sa longueur. Nous ne pouvions nous échauffer ; nos habits nous semblaient légers comme des plumes ; quelques-unes de nous étaient abandonnées à mourir de froid. A présent il n'y parait point , nulle de nous n'étant incommodée. L'armée des Iroquois est venue en-^suite; mais nous n'en avons eu que la peur, si peur se peut appeler , car je n'ai pas vu qu'aucune de nous ait été hors de sa tranquillité. Le bruit même de la garde ne nous donnait nulle distraction. Nos gens n'entraient dans notre clôture que le soir; ils en sortaient le matin pour aller à leur travail, notre dortoir étant toujours bien fermé. La nuit, on leur laissait les passages d'en bas et les ofBces ouverts , pour faire la ronde et la visite. Toutes les avenue^ des cours étaient barricadées , outre environ une douzaine de grands chiens' qui gardaient les portes de dehors, et dont la garde valait mieux, sans comparaison, que celle des hommes pour écarter les sau^

vages, car ils craigneoi autant les chieils français que les hommes , parce qu'ils se jettent sur eux et les déchirent, quand ils les peuvent attraper.

Voilà un abrégé de ce qui s'est passé dans cette Nouvelle -France depuis la fin d'avril; s'il arrive quelque chose de nouveau , nous vous le ferons sa^ voir par les derniers vaisseaux.

J'ai aussi à vous annoncer la mort de M. Daille^ boust; c'est une grande perte pour Hont-Béal , dont il était gouverneur ; je le recommande à vos ^

prières. S i J' ^ r (

Québec, le 25 juin 1660. ' ^ j t^*^^ 1 *•

LElTTHE XXXVBL -*- As mêHie.

t>étordre causé par la boisson du vin et de P^a-de-yie. » Monsieur

réréque de Pétrée va en France pour j apporter le remède. # ( \^

' Mon très-cher Fils, [^ J^^^

Je vous ai parlé, dans une autre lettre, d^une croix que je vous disais m'ètre plus pesante que toutes tes hostilités des Iroquois. Ymci en quoi elle con- »ste. Il y a en ce pays des Français si misérables et sans crainte de Dieu , qu'ils perdent tous nos nouveaux chrétiens , leur donnant des boissons trèsviolentes , comme du vin et de l'eau-de-vie , pour tirer d'eux des castors* Ces boissons perdent toutes ces pauvres gens^ les hommes, les femmes, les garçons et les fiUes mêmes ; car chacun est maître dans

la cabanre quand il s'agil de manger et de boire ; tk sont pris tout aussitôt et devienneot fitriettx. Ils courent nus» avec des épéeset d'autres armes, et font fuir tout le monde , soit de jour, soit de nuit, ils courent parQuébec, sans que personne les poisse empêcher. Il s'ensuit de là des meurtres , des brutalités monstrueuses et inouïes. Les révérends Pères ont fait leur possible pour arrêter le mal , tant du c6té des Français que de la part des sajoivages ; tous leurs efforts ont été vains. Nos filles sauvages ex-^ ternes venant à nos classes, nous leur avons Gûtiotr le mal où elles se précipitent en suivant l'exemple de ' leurs parents; elles n'ont pas remis depuis le piedcbez nous. Le naturel des sauvages est comme cela : ils font tout ce qu'ils voient faire à ceuï de leur nation en matière de mœurs, à moins qu'ils ne soient bien affermis dans la'moralQ chrétienne* Un capitaine algonquin , excellent chrétien et le premier baptisé du Canada 9 nous rendant visite, se plaignait, disant : «Onontio (c'est M 4 le gouverneur) nous tue ^ en permettant qu'on nous dontie des boissons. )» Nous lui répottdimes : a Ois-loi qu'il te défende* » -— Je lui ai déjà dit dQUx fois, répartit-il, et repen- » dant il n'en fait rien; mais priez-le vousHnèoMS » d'en faire la défense, peut-^tre vous obéira^^t^l y* C'est une chose déplorable de voir les accidenta (bnestes qui naissent de ce trafic. Monseigneur notre prélat a fait tout ce qu'il se peut imaginer pour en arrêter le cours , comme une chose qui ne tend à rien moins

<)u*à la destructidn^de la foi et de la religion daiis ees emtrées. Il a employé toute sa douceur ordinaire pour détourner les Français de ce commerce « si eoniraire à la gloire de Dieu et au salut des sau-^ vages. Us ont méprisé ses remontrances, parce qu'ils sont maintenus par une puissance séculière qui a la main forte* Ils lui disent que partout les boissons sont permises. On leur répond que , dans une nouvelle Eglise et parmi des peuples non polieés, elles ne le doivent pas être , puisque Texpérience fait voir qu'elles sont contraires à la propagation de la foi et aux bonnes mœurs que Ton doit attendre des nouveaux convertis* La raison n'a pas bit plus que la douceur. II y a eu d'autres contestations trèsgrandes sur ce sujet. Mais enfin le zèle de la gloire de Dieu a emporté notre prélat et Ta obligé d'excommunier ceux qui exerceraient ee trafic. Ce coup de foudre ne les a pas plus étonnés que le reste; ils n'en ont tenu compte , disant que l'Eglise n'a point de pouvoir sur les affaires de cette nature. Les afbires étant à cette extrémité , il s'embarque pour passer en France , afin de chercher les nsoyens de pourvoir à ces désordres , qui tirent après eux tant (Taecidents funestes. Il a pensé mourir de douleur & ce sujet, et on le voit sécher sur pied. Je crois (fae si! ne peut venir à bout de son dessein , il ne reviendra pas, ce qui serait une perte irréparable pour cette nouvelle Eglise et pour tous les pauvres Français. I| se fait pauvre pour les assister^ et^ pour dire

en un mot tout ce que je conçois de son mérite , il prte les marques et les caractère^ d'un saint. Je vous prie de recommander et dç (aire rcicommander à Notre-Seigneur une allaire « importante, et qu'il lui plaise de nous renvoyer notre bon prélat , père et véritable pasteur des âmes qui lui sont commises.

Vous voyex que ma lettre ne parle que de Taffaire qui me presse le plus le cœur, paroe que j'y vois la majesté de Pieu déshonorée, l'élise méprisée et les Ames dans le danger évident de se perdre. Mes autres lettres répondroat aui vOtres.

Québec, le 6 novembre 1663.

UETTRE Xl^^vm, ^ An màmm.

Relation du tremblement de terre arrivé cette année an Canada ,

et de ses elleta merveilleux. '

Mon très-cher Fils,

J'ai réservé à vous Taire séparément le récit du tremblement de terre arrivé, cette année, dans no-« tre Nouvelle-France , lequel a été si prodigieux , si violent et si effroyable , que je n'ai pas de paroles assez fortes pour l'exprimer, et je crains même que ce c|Ue j'en dirai ne passe pour incroyable et pour fabuleux.

Le troisième jour de ette année 1663, une femme sauvage , mais très-bonne et très-excellente

chrétienne, étant éveillée dans sa cabane tandis qud tous les autres dormaient ^ etitendit une voit distincte et articulée qui lui dit : c( Dans deux jours il » doit arriver des choses bien étonnantes et mer^* » veilleuses. »

Et le lendemain , la même femme étant dans la forêt avec sa sœur pour faire sa provision journalière de bois, elle entendit distinctement la même toiic qui lui dit': a Ce sera demain entre les cinq et six » heures du 'soir que la terre sera agitée et trem- » blefa d'une manière étonnante* » Elle rapporta ce qu'elle avait entendu à oeâx de sa «abane , qui prirent avec indifférence ce qu'elle disait eomme un songe ou comme Teffet de son imagination. Cependant, le temps fut assez calme ce jour* là et encore^ plus le jour suivant.

Le cinquième jour, fête de satqte Agathe , vierge et martyre , sur les cinq heures et demie du soir, une personne d'une vertu éprouvée, et qui a de grÏBindes communications avec Dieu, le fit extrêmement irrité contre les péchés qui se commettent ea ce pays , et en même temps elle se sentit portée à lui en demander justice. Pendant qu'elle offrait ses prières à la divine Majesté pour cette fin et aussi pour les âmes qui étaient en péché mortel, afin que sa justice ne fût pas sans miséricorde, suppliant encore les martyrs du Japon, dont on faisait la fête ce jour-là , d'en vouloir faire l'application selon qu'il ' serait le plus convenable à la gloire de Dieu , elle

eut un pressentiment on plutôt une assurance infaillible que Dieu était près de punir le pays pour les péchés qui s^y commettent , surtout pour le mépris qu'on y fait des ordonnances de TEglise. Elle ne put s'empêcher de désirer ce châtiment , quel qu'il pût être , puisqu'il était arrêté dans le décret de Dieu « sans qu'elle eût aucune vue de ce qoe ce pourrait être« Incontinent après , et un peu avant que le trenl Mement arrivât , elle aperçut quatre démons furieux et enragés, aux quatre coiésde Québec, qui ébranlaient la terre avec tant de violence , qu'ils témoij gnaient vouloir tout renverser* £t en effet , ils en / fussent venus à bout ai un personnage d'une leaaté ; admirable et d'Une majesté ravissante , qu'elle vit au milieu d'eux , et qui lâchait de temps en temps la bride à leur fufeur , ne l'eût retenue lorsqu'ils étaient sur le point de tout perdre. Elle entendît la voix de ces démons qui disaient : « Il y a iiiai«te* i » nant bien du monde effrayé; nous voyons bien I » qu'il y aura beaucoup de conversions , mais cela ï> durera peu , nous trouverons bien le moyen de » ramener le monde à nous; cependant, eonlit- » nuons à ébranler la terre , et fiiison's notre possi- » ble pour tout renverser. y>

Le temps était fort calme et serein , et la vision

n'était pas encore passée , que l'on entendit de loin

un bruit et bourdonnement épouvantable, comme

>^ si u(i grand nombre de carrosççs roulaient sur le

pavé avec vitesse et impétuosité. Ce bruit n'eut pas plutôt réveillé l'attention , que l'on entendit tous terre et sur la terre » et de tous côtés , comme une confusion de flots et de vagues qui donnait de l'horreur. On entendait de toutes parts comme une grêle depierres sur les toits , dans tes greniers et dans les chajnbres. Il semblait que les marbres, dont le fond de ce pays est presque tout composé , et dont nos maisons sont b&ties , s'allaient ouvrir et se mettre en pièces pour nous engloutir* Une poussière épaisse volait de tous côtés. Les portes s'ouvraient / d'elles-mêmes ; d'autres qui étaient ouvertes se fermaient. Les cloches de toutes nos églises et les tim- | bres de nos horloges sonnaient tout seuls, et les \ clochers, aussi bien que nos maisons « étaient agités comme des arbres quand il fait vent ; et tout cela dans une horrible confusion de meubles qui se renversaient, de pierres qui tombaient, de planchers qui se séparaient , de murs qui se fendaient. Parmi \fxfà\ cela , on entendait des animaux domestiques ipii hurlaient; les uns sortaient des maisons, lesautres y rentraient. En un mot , Ton était si effrayé , que Ton s'estimait être à la veille du jugement, puisquiç Ton en voyait les signes.

Un accident si inopiné , et en un temps auquel les. jeunes gens se préparaient à passer le carnaval dans les excès , fut un coup de tonnerre sur la tête à» tout le monde , qui ne s'attendait à rien moins. Ce fut plutôt un coup de la mbéricorde de Dieu sur

tout le pays , comme on l'a vu par les efTets dont je parlerai ailleurs. Dès cette première secousse, la eonstemation fut universelle. Et comme l'on ignorait ce que c'était , les uns criaient au feu , croyant que ce ÎM un incendie; les autres couraient à l'eau pour l'éteindre ; d'autres se saisirei^t de leurs armes , croyant que ce fût une armée iroquoise. Mais comme ce n'était rien de tout cela , ce fut à qui sortirait dehors [jour éviter la ruine des maisons qui semblaient aller tofnber* On ne trouva pas plus d'assurance dehors que dedans, car, par le mouvement de la^ terre qui trémoussait sous nos pieds comme des flots agités sous une chaloupe , on reconnut aussitôt que c'était un tremblement de terre. Plusieurs embrassaient des arbres qui , se mêlant les uns dans les autres , ne leur causaient pas moins d'horreur que les maisons qu'ils avaient quittées. D'autres s'attachaient à des souches qui , par leur mouvement,' les frappaient rudement à la poitrine. Les sauvages , extrêmement effrayés , disaient que les arbres les avaient bien battus. Quelques-uns d'entr'eux disaient que c'étaient des démons, dont Dieu se servait pour les châtier, à cause des ex cèsqirïls avaient ; faits en buvant de l'eau-de-vie, que les mauvais Fran- : . çais leur avaient donnée. D'autres sauvages moins instruits, qui étaient venus à la chasse en ce^ quartiers, disaient que c'étaient les âmes de leurs ancêtres qui j voulaient retourner dans leur ancienne demeure. Prévenus do cette erreur, ils prenaient leurs fusils

et faisaient des décharges en Tair contre une bande / d'esprits qui passait, à ce qu'ils disaient. Mais enfin nos habitants, aussi bien que nos sauvages^ ne trouvant nul asile sur la terre non plus que dans les maisons, tombaient la plupart en déraillance, et, prenant un meilleur conseil , entraient dans les églises pour avoir la consolation d'y périr après s'être confessés. Cette première secousse, qui dura près d'une demi-heure, étant passée, on commença à respirer; mais ce fut pour peu de temps , car , sur les huit heures du soir , !e tremblement ^de terre recommença , et dans une heure il redoubla deux fois. Nous disions matines au chœur , les récitant partie è genoux dans un esprit humilié, «t nous abandonnant au souverain pouvoir de Dieu. Le redoublement vint trente-deux fois cette nuit-lè, à ce que m'a dit une personne qui les avait comptés; je n'en comptai pourtant qat six , parce que quelquesuns fUrent faibles et quasi imperceptibles. Mais sur les trois heures, il y en eut un fort violent et qui dura longtemps.

Ces secousses ont continué l'espace de sept mois , quoiqu'avec inégalité. Les unes étaient fréquentes , mais faibles; les autres étaient plus rares, mais fortes et violentes ; ainsi le mal ne nous quittant que pour

fondre sur nous avec plus d'effort, à peine avionsnous le loisir de faire réflexion sur le malheur qui nous menaçait, qu'il nous surprenait tout d'un coup, quelquefois durant le jour et plus souvent pendant la nuit.

Si la terre nous donDaît tèot d'alarmes > le ciei, ne nous en donnait pas moins , tant par les inirlements et les clameurs qu'on entendait retentir en Tair que par des voix articulées qui donnaient de la frayeur. Les unes disaient des : bêlas I les autres : allons! allons! les autres : bouchons les rivières* Vou entendait des bruits» tantôt comme des clofbes, taptôt comme des canons , tantôt comme le tonnerrer L'on voyait des feui, des flambeaux, des jglobes enflarnmés qui tombaient quelquefois à terre, et qui quiîlquefois se dissipaient en l'air. On a vu dans l'air un feu en forme d'homme , qui jetait des flammes par la bpuc|).e. J4os domestiques allant, par nécessité, durant la nuit pour nous amener du bois , ont vu cipq ou six fois dans une nuit de ces sortes de feux. L'op a vu des spectres épouvantables ; et comqae les démons se mêlent quelquefois dans 1^ tonnerre , quoique ce ne soit qu'on effort de la nature , on a facilement cjru qu'ils se sont mêlés dans ce tremblement de terre , pour accroître les frayeurs que la nature agitée nous deviiit cau^r,

P^rmi toutes ces terreurs, on ne savait à quoi le tQut abpatirait. Quand nous nous trouvions à la 6a de la jourpé^ , nous nous mettions dans la disposition d'être englouties en quelque abime durant la nuit : le jour étant venu , nou& attendions la mort continuellement, ne voyant pas un moment assuré f\ notre vie. En un mot , on séchait dans l'attente de quelque malheur universel. D*f'U même semblait

prendre plaisir a confirmer notre crainte. Une personne contemplative étant devant le Saint-Saciement pour tâcher d*apaiser la colère de Diea , et 8*oflrant à lui d'un grand cœur pour être la victime de tous les maux qui menaçaient son peuple, elle fut soudain saisie de frayeur » comme aux approches d'une personne d'une grande majesté , et aussitôt elle aperçut un personnage extrêmement redoutable , revêtu d'un habit tout couvert de cette devise : 1 Quis ut Deus? Il tenait en sa main gauche une balance dont les bassins étaient remplis , l'un de vapeurs et l'autre d'écriteaux qui disaient : Loquere ad eos Jérusalem^ quia compléta est malitia ejusj et dimissa est iniquitas illius ; dans la main droite, ^ il avait trois flèches au bout desquelles elle lut ces paroles : Impiété , impureté , défaut de charité. Là dessus y redoublant ses prières , elle vit sortir de la bouche de l'ange ces deux mots : Deus non irride-tur. La vision disparut, et elle se trouva dans un grand désir de prier Dieu qu'il attendit encore k punir son peuple. Cependant nous entendions toujours l'ennemi rouler sous nos pieds , nous voyant sur le penchant du précipice entré la vie et la mort, entre la crainte et l'espérance , selon les redoublements ou la cessation des secousses. Une âme sainte et fort adonnée à l'oraison, aperçut un jour dans sa chambre une lueur qui représentait la figure et j l'éclat d'une épée nue, et en même temps, elle en- / tepdit une yoix éclatante ^ui disait : « Sur qui , |

Seigneur , sur qui?» Elle n'entendit pas la réponse, mais une grande confusion de plaintes et de hurlements qui suivirent cette première voix.

Un mois se passa de la sorte dans la crainte et dans Tincertitude de ce qui devait arriver ; mais enfin , les mouvements venant à diminuer, étant plus rareset moins violents, exceptëdeux ou trois foisqu'ils ontététrè&-rorts,on commença à découvrir les effets des tremblements de terre quand ils sont violents, savoir : quantité de crevasses sur la terre, de nouveaux torrents, de nouvelles fontaines,de nouvelles collines, où il n'y en avait jamais eu; la terre aplanie, où il y avait auparavant des montagnes; desabtmes nouveaux en quelques endroits , d'où sortaient des vapeurs ensoufrées, et en d'autres de grandes plaines toutes vides, qui étaient auparavant chargéesde bois et de balliers; des rochers renversés , des terres remuées, des forêts détruites, les arbres étant en partie renversés et partie enfoncés dans la terre jusqu'à la cime des branches. On a vu deux rivières disparaître, on a trouvé deux fontaines nouvelles, Tune blanche comme du lait, l'autre rouge comme du sang. Mais rien ne nous a plus étonnés que de voir le grand fleuve de Saint-Laurent qui , pour sa profondeur prodigieuse, ne change jamais, ni par la fonte des neiges, qui fait ordinairement changer les rivières , ni par la jonction de plus de cinq cents rivières qui dégorgent dedans , sans parler de plus dtt six cents fontaines, très-grosses pour la plupart.

de voir y dis- je, changer ce fleuve, et prendre la couleur de soufre et la retenir pendant huit jours. Quelques sauvages que la crainte avait chassés des bois, voulant retourner dans leur cabane, la trouvèrentabtméedan^^n lac qui se fit en ce lieu-là. On a vu une grange proche de nous se coucher sur un côté; puis sur Tautre, et enfin se replacer en son assiette. En Téglise de Beaupré, qui est celle du Ghàteau-Richer , la terre trembla si rudeoient le mercredi des Gendres , que l'on voyait trembler les murailles comme si elles eussent été de cartes; le Saint-Sacrement qui y était exposé tremblait de même ; il ne tomba pas néanmoins, ayant été retenu par une petite couronne de fleurs artificielles ; la lampe qui était éteinte tomba trois fois , mais l'ecclésiastique qui avait le soin de cette église l'ayant fait allumer et remonter en son lieu , elle ne tomba plus.

Nous avons appris que ceux qui sont venus de Tadoussac, que le tremblement y a fait d'étranges fracas. Durant l'espace de six heures, il a plu de la cendre en si grande quantité, que sur la terre et dans les barques il y en avait un pouce d'épaisseur. On infère de là que le feu qui est enfermé dans la terre, a fait jouer quelque mine, et que par l'ouverture qu'il s'eslfaite , il a jeté ses cendres qui était comme du sel brûlé.

Ces messieurs disent que les premières secouses de la terre les épouvantèrent extrêmement à causa

des étranges effets qu'elles causèrent , mais que ce qui les elTrafa le plus et qui parut aussi le plus extraordinaire y fut que la marée , qui a ses heures i^gïéespour monter et descendre, et qui baissait pour lors il y avait peu de temps , remonta tout à coup avec un effroyable bruit. ^

Trois jeunes hommes étaient allés de compagnie chercher des sauvages pour leur traiter de Teaurdevie; Tun d'eux s^étânt écarté , il lui apparut an I spectre effroyable qui , de sa seule vue , le pensa foire mourir de frayeur; il retourna aussitôt, quoique avec peine , joindre les deux autres qui , le voyant j ainsi effrayé , commencèrent à le railler. Il y en eut 1 un néanmoins qui rentra en soi-^méme et qui dit : a 11 n'y a pourtant pas ici de quoi rire, nous por- » tons des boissons aux sauvages contre la défense 1» de l'Eglise , et Dieu nous veut peut-être punir à » cause de notre désobéissance. » A ces paroles, ils retournèrent sur leurs pas; le soir, à peine furent-ils cabanes , que le tremblement emporta leur cabane à leur vue , en sorte qu'ik eurent eux-mêmes bien de la peine à se sauver. Cet accident , joint au premier , leur fit croire que le ciel les persécutait et voulait empêcher leur dessein*

Au milieu du chemin, d'ici à Tadoussac, il y

avait deux grands caps qui donnaient du vent et

; incommodaient fort les vaisseaux. Ils sont à présent

f abîmés et enfoncés au niveau du rivage ; et , c^ qui

est merveilleux , ils se sont avancés dans le grand

fleuve plus avant que la rjvière de Loire n'est large dans ses plus grandes crues. Ils ont retenu leurs arbres et leur verdure , et aujourd'hui c'est un pays plat. Je ne sais pas pourtant qui osera y marcher le premier, quoique l'assiette ait belle apparence. Un jeune homme de nos voisins, allant en traite , voulut descendre au bord d'une rivièrie qui n'avait point encore paru , curieux de voir comme les choses s'étaient faites ; dès les premiers pas , il enfonça si . avant qu'il allait périr si on ne l'e&t retiré , ce que l'on fit avec peine.

Yoilà le lieutenant de M. le gouverneur qui arrive de Tadoussac. Il rapporte que les tremblements y sont encore aussi fréquents et aussi furieux que dans leurs commencements. Ils arrivent plusieurs fois le jour et plusieurs fois la nuit. Cependant j'écris ceci le dixième de juin , c'est-à-dire qu'il y a déjà quatre mois et demi que ce fléau duré.

La chaloupe qui est arrivée à notre port il y a peu de jours , ayant laissé le grand vaisseau à Gaspé pour prendre le devant, se trouva fort en peine, étant proche de Tadoussac. Nous avons appris du secrétaire de M. le gouverneur et d'un jeune faomn>e de nos voisins qui retournaient de France , qu'elle sautait et tremblait d'une étrange manière , s'élevant par intervalles haut comme une maison , ce qui ks effraya d'autant plus qu'ils n'avaient jamais rien expérimenté de semblable dans la navigation. Dans cette frayeur , ils tournèrent la vue vers la terre , où

il y avait une grande et haute montagne : ils la vi« rent soudain remuer et tournoyer comme pirouettant, et tout d'un coup s'enfoncer et s'abtmer, en ^orte que son sommet se trouva au ras de la terre , uni comme une glace. Cette rencontre leur fit prendre bien vite le large de la rivière , de crainte que le débris n'arrivât jusqu'à eux.

Le grand navire prenant quelque temps après la même route , fut surpris du tremblement. Un bon-^ nète homme , qui était dedans , m'a dit que tous ceux du vaisseau croyaient être morts , et que ne se pouvant t^nir debout par l'eiïort de l'agitation , ils se mirent tous à genoux y et se prosternèrent sur le titlac pour se disposer à la mort. Us ne pouvaient comprendre la cause d'un accident si nouveau : car tout le grand fleuve , qui en ce lieu-là est profond comme une mer, tremblait néanmoins comme la terre. Pour marque que la secousse était grande , le gros câble du navire se rompit, et ils perdirent une de leurs ancres, ce qui leur fut une perte bien notable. J'ai su de ceux qui sont arrivés dans ces vaisseaux, qu'«n plus de douze endroits, d'ici à Tadoussac , qui est distant de Québec de trente lieues, tes grands fracas causés par les secousses de la terre en plusieurs endroits, principalement vers les deux caps dont j'ai parlé , les montagnes de roches se sont ouvertes : ils ont vu quelques petites côtes ou érainences qui se sont détachées de leur fondement et qui ont disparu , faisant de petites ances , où les

barques et les chaloupes se pourront mettre à Tabri durant les tempêtes. C'est une chose si surprenante qu'on ne la peut presque pas concevoir, et tous les jours on apprend de semblables prodiges. On avait beaucoup de crainte que ces bouleversements , arrivés sur les eûtes du grand fleuve, n'en empêchassent la navigation; mais enfin on ne croit pas qu'ils puissent nuire , pourvu qu'on ne vogue point durant la nuit, car alors il y aurait du péril.

Si les débris ont été terribles du c6té de Tadoussac , ils ne l'ont pas moins été du côté des Trois- Rivières. Une personne de ibî et de nos amis nous en a écrit des particularités étonnantes. Je n'en saurais faire plus fidèlement le récit qu'en rapportant ses propres paroles. Les voici :

c( La première et la pkis rude secousse arriva ici » le cinquième de février, sur les cinq heures et » demie du soir. Elle commença par un bruisse- » ment , comme d'un tonnerre qui grondait sour- » dément. Les maisons étaient dans la même agi- » tatioift que les arbres dans une tempête , avec un » bruit qui faisait croire à plusieurs que le feu pé- » tillait dans les greniers. Les pieux de notre palis- » sade et des clôtures particulières semblaient dan- » ser; et ce qui était le plus effroyable, fut que Id » terre s'élevait à l'œil de plus d'un grand pied au- » dessus de sa consistance ordinaire, bondissant et \ \ » roulant comme des flots agités. Ce premier coup » dura bien une demi-heure. Il n'y eut personne

» qui ne crût que la terre allait s'ouvrir pour nous » engloutir. Néanmoins , oomme les maisons sont » toutes de bois , car il n'y a pas de pierres aux )> Trois'Biyières, TefTet extérieur se termina à la » chute d& quelques cheminées. Mais les effets qui » paraissent les plus considérables, se sont faits » dans les consciences , et ont heureusement con- » tinué jusqu'à présent. Au reste , nous avons re- » marqué divers symptûmes de cette maladie de la » terre , s'il faut ainsi parler. Comme les treroble- » ments sont presque sans relâche , aussi ne sont- » ils pas dans la même égalité. Tantôt ils imitent » le branle d'un grand vaisseau qui se meut lenie- » ment sur ses ancras , ce qui cause à plusieurs des » étourdissements ; tantôt l'agitation en est rëgu- » lière et précipitée par des élancements qui font » craquer les maisons , surtout durant la nuit , que » plusieurs sont sur pieds et en prières. Le mou- » vement le plus ordinaire est un trémoussement » de trépidaition , ce qu'on pourrait attribuer à » deux souterrains y qui causent encore un autre » efTet : car comme ils se nourrissent de matières » bitumineuses et ensoufrées qu'ils consument, )) ils forment en même temps sous nos pieds de » grandes concavités qui résonnent quand on » frappe la terre , comme l'on entend résonner des » voûtes quand on frappe dessus. » Voilà ce qu'on nous écrit des Trois-Bivières.

On assure aussi que l'on a vu un spectre en l'air,

portant un flambeau à la main, et passant de l'ouest à Test par-dessus la grande redoute de ce bourg des Trois-Rivières.

Ce qui est hors, de doute , selon le rapport de plusieurs de nos sauvages et de nos Français des Trois-Bivières , témoins oculaires^ est qu'à cinq ou six lieues d'ici , les côtes de part et d'autre de la rivière y quatre fois plus hautes que celles d'ici, ont été enlevées de leurs fondements et déracinées jusqu'au niveau de l'eau, dans l'étendue d'environ deux lieues en longueur et de plus de six arpents en profondeur dans la campagne ^ et qu'elles ont été renversées avec leurs forêts jusque dans le milieu du canal , y formant une puissante ligne qui obligera ce fleuve à changer de lit, et à se répandre sur ces grandes plaines nouvellement découvertes. Il mine néanmoins et bat sans cesse , par la rapidité de son cours, cette tle étrangère, la dçmélant peu à peu avec son eau , qui est encore aujourd'hui si troublée et si épaisse qu'elle n'est plus potable. Dans ce violent transport, il s'est fait un tel débris qu'à peine un arbre est demeuré entier , étant pour la plupart fendus dans leur longueur comme des mâts de navire.

Le premier saut si renommé n'est plus, étant tout à fait aplani. Le ravage est encore plus grand etayec des circonstances plus surprenantes vers la rivière de Batiscan. Il y avait alors cinquante personnes de ces quartiers, tant Français que sauvages,

dans les lieux où le tremblement a fait le plus de grands ravages et creusé de plus profonds abîmes; comme ils ont tous été dans Teffroi et contraints de s'écarter pour se garantir des précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds , je remarquerai seulement quelques circonstances que je tiens de quelques particuliers , car chacun n'était attentif qu'à soimôme et aux moyens de se sauver des ouvertures qui se faisaient à leurs côtés.

Ces mines naturelles ayant donc commencé à jouer en ce lieu , aussi bien qu'ici , au couchant du soleil , le cinquième de février , continuèrent leurs ravages toute la nuit jusqu'à la pointe du jour, avec des bruits comme d'un grand nombre de canons et de tonnerres effroyables , qui , mêlés avec celui des arbres de ces forêts immenses, qui s'entrechoquaient et tombaient à centaine de tous côtés dans le fond de ces abtmes , faisaient dresser les cheveux à la tète de ces pauvres errants. Un sauvage d'entr'eux étant à demi-engagé dans une ouverture qui se fit dans sa cabane, en fut retiré avec beaucoup de peine par ses compagnons. Un Français s^étant échappé du même danger, et étant retourné pour prendre son fusil , que la crainte lui avait fait oublier , fut obligé de se mettre dans l'eau jusqu'à îa ceinture en un lieu où ils avaient auparavant fait leur feu ; il s'exposa à ce péril parce que sa vie dépendait de son fusil. Les sauvages, attribuant tous ces désordres aux démons qui volaient dans l'air,

à ce qu'ils disaient , faisaicat de temps en temps des décharges de leurs fusils , avec de grandes huées , pour les épouvanter et leur donner la chasse. Cette soirée et toute la nuit ils sentirent des bouffées de chaleur étouffantes. D'autres m'ont assurée qu'ils avaient vu des montagnes s'entrechoquer et s'élever en l'air jusqu'à la cime des arbres. J'ai parlé à un qui courut toute la nuit , à mesure qu'il voyait la terre s'ouvrir. Ceux qui étaient plus éloignés , et au-delà du grand débris, assurent qu'en revenant ils ont côtoyé plus de dix lieues sans en avoir pu découvrir ni le commencement ni la (in , ni sonder la profondeur, et ils ajoutent que, côtoyant la rivière de Batiscan , ils ont trouvé de grands changements , n'y ayant plus de saut où ils en avaient vu auparavant , et (es collines étant tout à fait enfoncées dans la terre. Il y avait ci-devant une haute \ montagne , aujourd'hui elle est abîmée et réduite à un pays plat et aussi uni que si la herse y avait passé ; on voit seulement en quelques endroits quelques extrémités des arbres enfoncées, et eu d'autres des racines qui sont demeurées en l'air, la cime étant enfoncée dans la terre.

A c6té de Beaupré , un maître de famille ayant envoyé un de ses domestiques à sa ferme, cet homme vit soudain un feu grand et étendu comme une ville ; quoique ce fût en plein jour , il pensa mourir de frayeur, et tout le voisinage , qui vit la même chose, en fut extrêmement épouvanté, croyant

que tout allait périr. Ce grand feu néanmoins se jeta du côté du fleuve, le traversa et alla se perdre dans nie d'Orléans. Un homme qui l'a vu m'en a assuré , et e*est une personne digne de foi.

La terre n'est pas encore affermie, et, cependant, nous sommes au sixième de juillet , car je n'écris que par reprise et à mesure que j'apprends les choses. Les exhalaisons brûlantes , qui sont eontinueliement .sorties de la terre , avaient causé ane si grande sécheresse , que toutes les sem^ences avaient jauni , mais depuis quelques jours , îi y a eu des I tourbillons et des orages furieux du côté du c^p de Tourmente ; cela surfrrit tout le monde , car il arriva durant la nuit. Ce fut un bruit épouvantable , causé par un déluge d'eau , qui tomba des montagnes avec une abondance et une impétuosité incroyable. Les moulins furent détruits, et les arbres des forêts déracinés et emportés. Ces nouvelles eaux firent changer le cours de la rivière, son premier lit demeurant en sable et à sec. Une fort belle grange , qui était toute neuve , fut emportée toute entière à deux lieues de là ^ ou elle se brisa enfin sur des roches. Tous les bestiaux de ces côtés-là , qui étaient en grand nombre à cause des belles et vastes prairies du pays , furent emportés par la rapidité des eaux. Plusieurs, néanmoins, ont été sauvés à la faveur des arbres , parmi lesquels s'étant trouvés mêlés , on les a retirés après que le fort du torrent a été passé. Les blés en vert ont été entiê-

rement ruinés ; et non-seulement les blés, mais encore toute la terre d'une , pièce de douze arpents a été enlevée, en sorte qu'il n'y est resté que la roche toute nue. Un honnête homme de nos voisins , qui était alors en ce lieu-là, nous a assuré qu'en six jours qu'il y a resté, il n'a pas dormi deux heures, tant les tremblements et les orages lui ont donné de frayeur. Au même moment que le tremblement a commencé à Québec , il a commencé partout et a produit les mêmes effets. Depuis les Monts-de-Notre-Dame jusques à Moiit-Béal , il s'est fait ressentir^ et tout le monde en a été également eflfrayé. La Nouvelle-Hollande n'en a pas été exempte , et les Iroquois, qui en sont voisins, ont été enveloppés dans la même consternation que les sauvages de ces quartiers. Gomme ces secousses de la terre leur étaient nouvelles et qu'ils ne pouvaient deviner la cause de tant de fracas , ils se sont adressés aux Hollandais pour la demander. Ils leur ont fait réponse que cela voulait dire que le monde ne durerait que trois ans. Je ne sais d'où ils ont tiré cette prophétie. Le 29 de juillet, il est arrivé à notre port de Québec une barque de la nouvelle Angleterre. Les personnes qui soilt descendues de ce vaisseau disent qu'étant à Boston , qui est une belle ville que les Anglais ont bâtie, le lundi gras, à cinq heures et demie , ils eurent le tremblement comme nous l'avons eu ici, et qu'il redoubla plusieurs fois. Ils rapportèrent le même de l'Acadie et du Port-

Royal, place qui a autrefois appartenu à M. le com^ mandeur de Rasilly , et qui a depuis été emportée par les Anglais. L*autre côté de l'Acadie , qui appartient à MM. de Gange et Denys de notre ville de Tours , a ressenti les secousses comme partout ailleurs. Cette barque nous a ramené cinq de^nos prisonniers français qui étaient captife chez les Iroquois Agnerognons, qui se sont sauvés à la faveur des Hollandais qui les ont traités fort humainement, comme ils font à tous ceux qui se retirent chez eux. Des sauvages y d'un pays très-éloigné , ont été pressés de se retirer en ces quartiers , plutôt pour se faire instruire et assurer leurs consciences que pour éviter les tremblements qui les suivaient partout. Ils ont découvert une chose qu'on recherchait depuis longtemps , savoir : l'entrée de la grande mer du Nord , aux environs de laquelle il y a des peuples immenses qui n'ont point encore entendu parler de Dieu : ce sera un grand champ aux ouvriers de l'Evangile pour satisfaire \ leur zèle et à leur ferveur. On tient que cette mer conduit à la Chine et au Japon ; si cela est, le chemin en sera bien abrégé.

Je reviens à nos quartiers, où nous sommes tou* jours dans les frayeurs , quoique nous commencions à nous y accoutumer. Un honnête homme , de nos amis, avait lait bâtir une maison avec un fort beau moulin sur la pointe d'une roche de marbre : la roche dans une secousse s'est ouverte , et le moulin

et la maison ont été enfoncés dans l'abime qui s'est fait. Nous voici au treizième d'août : cette nuit dernière la terre a tremblé fort rudement ; notre dortoir et notre séminaire en ont eu une forte secousse, qui nous a réveillées de notre sommeil et qui a renouvelé notre crainte.

Je ferme cette relation le vingtiè me du même mois j sans savoir à quoi se termineront tous ces fracas , car les tremblements continuent toujours. Mais ce qui est admirable parmi des débris si étranges et si universels, nul n'a péri, ni même été blessé. C'est une marque toute visible de la protection de Dieu sur ton peuple, qui nous donne un juste sujet de croire qu'il ne se fâche contre nous que pour nous sauver. Et nous espérons qu'il tirera sa gloire de nos frayeurs, par la conversion de tant d'âmes qui étaient endor^mies dans leurs péchés, et qui ne se pouvaient éveiller de leur sommeil par les simples mouvements d.'una grâce intérieure. ^ ^0 CL^rtAjh'

LETTRE XXXIX. -* X la mèrede la Troche , reliçievise di| Calvaire.

Elle lui fait le récit de la translation du corps de la mère Marie- Joseph, sa sœ^r ,^ 4« ses anciens cercueils en d'autres nouveaux.

Ma révérende Mère ,

Vous avez bien de la bonté de vouloir vous souvenir de moi , et de me continuer Thonneur de votre

affection. De ma part, je vous assure que la mienne est entière pour votre chère personne , à laquelle , puisque vous le voulez bien , je suis ce que j'étais à ma chère mère Marie , de Saint-Joseph , votre trèsaimable sœur et ma très-fidèle compagne. Je vous dirai une chose que vous ne serez pas marrie de savoir, qui est que, notre petite église étant faite^ nous avons enlevé son corps du lieu où il était , pour le mettre dans un cimetière que nous avons fait faire sous notre chœur. Nous avons eu la curiosité ou plutôt la dévotion de voir en quel état était son corps. La nécessité de te changer de cercueil a favorisé notre dessein ; car, encore qu'il fût en fermé en deux cercueils, le premier était pourri ; l'autre , qui était de cèdre , ne l'était pas. Nous trouvâmes toute sa chair consumée et changée en une pâte blanche comme du lait de l'épaisseur d'un doigt. Son cœur, qui avait eu tant de saints transports pour son époux , et son cerveau , qui avait été l'organe de tant de saintes pensées , étaient encore entiers. Tous ses ossements étaient placés en son lieu naturel y le tout sans aucune mauvaise odeur. Au même temps que nous fîmes l'ouverture, nous nous sentîmes remplies d'une joie et d'une suavité si grandes que je ne vous la puis exprimer. Dans la crainte que nous avions de trouver de la corruption , ou quelque chose qui pût donner de la frayeur à nos jeunes sœurs, nous voulûmes visiter le tout en secret. Mais ayant trouvé les choses dans l'état que je viens de dire , notre ré-

vérende mère Ht appeler toute la communauté pour lui faire part de la consolation dont nous étions intimement pénétrées. Et pour rendre à cette chère défunte nos derniers devoirs de charité et d'affection , Ton se mit à lever les ossements. Les mains de celles qui les touchaient sentaient une odeur comme d'iris. Les ossements étaient comme huileux , et ayant été lavés et essuyés, les mains et les linges avaient la même odeur. Ni la vue, ni le maniement des os, ni cette masse blanche ou chair consumée, n'ont donné nulle frayeur, comme font ordinairement les cadavres des morts; mais plutôt elle inspirait des sentiments d'union et d'amour pour la défunte. C'était à qui baiserait ses ossements, et à qui lui rendrait la première ce dernier devoir de piété. Après avoir satisfait notre affection, nous remîmes ses os dans un nouveau cercueil avec un écrit en parchemin qui fait mention des principales vertus de cette chère mère , de son zèle pour la conversion des èmes, de sa maison , de ses parents; puis ayant enfermé ce cercueil dans un autre, nous l'avons posé sur des soubassements, a(in que si un jour, par quelque renversement d'affaires,, il nous fallait retourner en France , nous le puissions facilement emporter. Le révérend Père supérieur des missions , dans le service que nous fîmes en cette action , nous fit une très-belle exhortation sur ce changement de cercueil , sur l'odeur de ces ossements, sur cette pâte blanche, et principalement

sur les vertus héroïques de cette âme sainte. C'est Tunique de notre communauté qui soit morte en ce pays depuis vingt-quatre ans que nous y habitons. J'ai pensé de vous envoyer de ses ossements pour être mêlés avec les vôtres , lorsque vous irez au tombeau , mais j'ai eu crainte qu'ils ne fussent perdus avant que d'arriver jusqu'à vous. Chère mère, il fallait vous faire ce récit pour votre consolation et pour celle de toute votre illustre famille , au sujet de ma très-chère compagne , dont la mémoire nous est « et nous sera toujours précieuse et en odeur de bénédiction. Je finis en vous assurant de la sincérité de mon cœur et de l'affection avec laquelle je suis , etc.

. Le cercueil de cette excellente religieuse fut ouvert le 3 de novembre 1661 , par la permission de l'Évêque. Outre ce qui est rapporté en cette lettre, on a remarqué que cette pâte blanche étant mise sôr un fer chaud ou sur des charbons ardents , fondait comme de la cire ou de l'encens, et exhalait une très-douce odeur. 11 en était de même des morceaux de son cœur que Ton mettait sur le feu. Et une religieuse, qui avait aidé à laver ses ossements, s'étant servie d*UB morceau de ce coeur pour le porter sur le sien par dévotion, durant le temps qu'elle le porta , on ressentit l'odeur d'iris dès qu'on s'approchait d'elle. Dans cette cérémonie, le révérend'père LalJëmant fit une exhortation touchante, dans laquelle il prit pour thème ces paroles du xvie chapitre de l'Epître aux Romains : Satuota Marte qui a beaucoup travaillé parmi nous» Après avoir rapporté les vertus héroïques de cette fille, et donné une explication morale de cette pâle blanche , de cette odeur d'iris et des quatre nœuds de sa ceinture, qui étaient les symboles de ses quatre vœux, et qui étaient aussi demeurés sans corruption, ne fit point de difficultés de l'appeler sainte , disant qu'il la croyait au ci^l dans un très-haut degré de gloire. Quelques années

LETTRE XL. — A. son Fils.

Restes des tremblements de terre. — Nouvelles hostilités des Iroquois. — Entrée de la foi chez les Papinachois. — Foi d'un« femme sauvage.

Mon très-cher Fils,

Je vous écrivis Tannée dernière ce qui s^était passé en ce pays louchant les tremblements de terre. Vous serez peut-être bien aise d'apprendre s'il en reste quelque chose, et s'ils n'ont point causé quelques accidents funestes. Pour le premier, la terre a encore tremblé en quelques endroits , mais légèrement, et ce ne sont que des restes des grandes secousses de l'année dernière.

Pour l'autre, nous craignons la peste ou la famine ; Uieu nous a préservés de l'un et de l'autre. Il se trouva qu'après les grandes secousses et les feux tant souterrains que ceux qui étaient sortis par les ouvertures de la terre , une extrême sécheresse avait comme brûlé la surface de la terre et consumé toutes les semences. En suite de ces aridités , Dieu permit qu'il tombât des pluies en si grande abondance , que les torrents semblaient avoir emporté tout le reste de l'herbe et tout ensemble l'espérance

après, l'occasion s^élant présentée d'ouvrir son cercueil , il ne se trouva point de corruption dans la substance de son cerveau , mais on la trouva réduite à deux petites houles, qui étaient dures comme de la pierre.

de faire aucune moisson. Le contraire est arrive, car la moisson a été si abondante , que jamais Ton n'a recueilli tant de blé ni d'autres grains dans ce pays. Et, pour les maladies, il n'y en a eu aucune ^ sinon celles que les vaisseaux du roi nous apporté-* rent. Il mourut bien cent personnes du débarquement ; mais il n'y eut point d'autres malades > sinon quelque peu de personnes qui prirent ce mauvais air, et ce sont toutes les mères hospitalières qui^ s'étant rendues infatigables à servir ces nouveauxvenus, ont été extrêmement incommodées; aucune néanmoins n'en est morte. .

Vous voyez par là que Dieu ne blesse que pour guérir, et que les fléaux que nous avons expérimentés ne sont que les châtiments d'un bon père.

Le roi , voulant continuer de peupler ce pays, a envoyé cette année trois cents hommes , tous défrayés pour le passage, à condition qu'ils serviront les habitants, qui leur paieront leurs gages, et, après trois ans de service, ils seront en droit de se faire habitants. On nous dit que Sa Majesté continuera à faire de même Tannée prochaine et les suivantes. L^)n attend ici, au printemps, M. de Tracy, que Sa Majesté a envoyé pour prendre possession des iles de toute l'Amérique , tant méridionale que septentrionale. Il vient en la place de M. d'Estrade , qui en est vice-roi, afin d'ordonner de tout en ces contrées comme il a fait dans les autres endroits. Il a commandé, par avance, qu'on fit les préparatifs

nécessaires pour aller faire la guerre aux Iroquois; c'est ce que l'on fait à présent. Il vient avec un grand équipage, et il fait état de venir hiverner ici; mais ceux qui savent la navigation disent que cela lui est impossible : c'est pourquoi on ne l'attend qu'au printemps. Nous avons vu Timprimé des pouvoirs que le rot lui donne ; ils nous étonnent, car ils ne peuvent être ni plus grands ni plus étendus , à moins d'être roi lui-même et absolu.

Encore que les Iroquois ^ient fort humiliés, tant par les guerres qu'ils. ont sur les bras t]ue par les maladies et les mortalités que Dieu leur envoie, ils ont néanmoins fait des courses en ces quartiers lorsqu'on ne les y attendait pas. Ils ont enlevé deux grandes filles françaises avec quelques Français et sauvages; puis , en ayant tué quelques-uns , ils ont pris la fuite, selon leur coutume.

Au même temps que cette troupe faisait son ravage^ plusieurs des principaux des nations iroquoises approchaient de Mont-Réal pour demander la paix aux Français et du secours contre leurs ennemis. Ils étaient chargés de grands et riches présents pour les sauvages^ car on tient qu'il y en avait pour huit ou dix mille livres. Monseigneur notre évêque et monsieur le gouverneur y étaient allés pour les recevoir et pour entendre leurs propositions. Cependant , les Algonquins qui en eurent le vent , les allèrent attendre au passage, et dressèrent si bien leur embuscade qu'ils tombèrent dedans. Les

Iroquois firent des clameurs étranges , disant qu'ils venaient faire la paix avec eux aussi bien qu'avec les Français. Les Algonquins, qui sont leurs ennemis mortels , s'en moquèrent après avoir tant de fois expérimenté leur perfidie et leur mauvaise foi. Ainsi , sans les écouter , ils en taillèrent en pièces autant qu'ils purent, lièrent les autres et enlevèrent tout le butin. On eut bien de la peine à sauver ceux qui avaient pris le devant k Mont-Réal ; et il fut nécessaire que les Français leur fissent escorte assez^ loin et jusqu'à ce qu'ils fussent hors de l'incursion des Algonquins. Les uns disent qu'ils voulaient la paix tout à bon , et les autres qu'ils venaient pour tromper comme par le passé : Dieu seul sait ce qui en est. Encore que les Français n'aient nullement trempé dans cette affaire , les Iroquois , néanmoins, croiront que ce sont eux qui ont fait jouer ce ressort pour les détruire , et il ne faut point douter qu^ils ne fassent leur possible pour s'en venger sur nos habitations , si ce n'est que la crainte qu'ils ont des Français, qu'on leur a dit qui se disposent à leur aller faire la guerre , ne les retienne ou plutôt que la protection de Dieu sur nous ne les empêche. Les Iroquois fermant les oreilles aux paroles de l'Evangile, endurcissant leurs cœurs à la grâce que Dieu leur présente, sa bonté divine en appelle d'autres qui seront plus fidèles et en feront mieux leur profit. Ce sont dos |>euples qui habitent vers la mer du Nord, qu'on tâche de découvrir depuis si

longtemps. Le révérend père Nouvel, de la compagnie « s'étani embarqué l'automne dernier, avant que les glaces fussent dans les rivières, afin d'aller hiverner chez les Montagnes^ la chaloupe où il était s'entr'ouvrit lorsqu'on y pensait le moins , en sorte que lui et toute sa compagnie , voyant que le mal était sans remède et qu'ils allaient couler à fond , ils ne pensaient plus qu'à bien mourir. Le Père, néanmoins , eut un mouvement de faire vœu à la sainte famille à laquelle tout le pays a une trèsgrande dévotion pour beaucoup de raisons.

Le vœu ne fut pas plutôt fait , qu'ils se trouvèrent hors du danger d'une manière si extraordinaire , qu^on la tient pour un efTet miraculeux. Par cette même protection , ils furent encore sauvés de la main des Iroquois, qui leur dressaient partout des embuscades. Enfin, sa compagnie le conduisit aux Papinachois, qui avaient déjà vu quelques Européens pour la traite dans les nations plus proches où ils s'étaient avancés. Le Père les catéchisa , et trouva eneui des cœurs si disposés à recevoir la semence de l'Evangile , qu'il les instruisit sans difficulté. Ils étaient ravis de lui entendre parler de la foi et encore plus de l'embrasser. Ceux-ci lui offrirent de le mener en d'autres nations plus peuplées. Il y consentit nonobstant les grandes difficultés du chemin dans lequel on rencontre jusqu'à douze portages. Mais cet excellent Père surmonta tout cela par l'ardeur de son zèle et trouva de la douceur dans toutes

ces fatigues, dans Tespérance de gagner des âmes à Jésus-Cbrist. Il entra dans ce pays où il n'avait jamais été d'Européen.

Ce peuple , néanmoins , avait entendu dire qu'il y avait un Dieu , créateur du ciel et de la terre, et qu'il y avait un paradis pour récompenser les bons, .et un enfer pour punir les méchants. Au même temps que le Père leu^eut fait l'ouverture de notre sainte religion et de ce qu'elle contient , leurs cœurs et leurs esprits ravis d'aise se rendirent traitables et dociles comme des agneaux. Us sont de langue montdgnaise qui est en usage en nos quartiers , ce qui fut un grand avantage pour le Père. Lorsqu'il leur montra dans un grand tableau les (ins dernières de l'homme , et particulièrement l'enfer, qui est destiné pour les méchants et pour ceux qui ne croient pas, ils s'écrièrent : « Cache ce lieu-là, il nous )) épouvante , nous n'y voulons pas aller ; mais bien )) en celui-là, montrant le paradis. » Ils étaient affamés d'entendre parler de nos mystères. Il y en eut un qui , dans le ressentiment qu'il eut des douleurs et des souffrances de Notre-Seigneur pour le salut des hommes , prit une discipline qu'il aperçut parmi les meubles du Père et courut dans le bois, où il se traita d'une étrange manière. Il vint trouver sa femme à qui il présenta la discipline. Elle la prit jet en alla faire autant ; puis elle retournai en sa cabane, où son frère s'étant aperçu de ce que son mari et elle avaient fait, prit cet instrument et alla

faire de même.. Il se sont tous fait instruire, et le Père les ayant trouvés disposés , a baptisé plusieurs adultes et un grand nombre d'enfants. Ils Tout prié d'aller hiverner av€C eux ; comme la moisson est grande , il ira avec un second , selon la promesse qu'il leur en a faite. Peut-être passeront- ils plus avant , car ces bons sauvages lui ont promis de le conduire à la grande mer du Nord , sur les rives de laquelle il y a beaucoup de peuples sédentaires. Il n'y a que pour un mois de chemin de ce lieu-là , et qui est fort aisé. Yoilà une conquête bien précieuse , priez la l>onté divinequ'il y donne sa bénédiction et des forces aux ouvriers de son saint Evangile pour supporter les grands travaux qui se rencontreront dans son exécution.

Il est bien juste que je vous dise quelque chose de notre petit séminaire. Nous y avons eu cette année une bonne veuve assez âgée , nommée Genevièveyalgonquine-nejpmrmtennede nation , laquelle sachant que nous ne recevions point des personnes de son ftge, nous (it prier par des personnes que nous ne pouvions refuser. Elle me vint trouver pour me dire que c'était le grand désir qu'elle avait d'être instruite qui lui faisait faire tant de poursuites, qu'elle avait des sœurs ignorantes qu'elle se voulait rendre capable d'instruire, n'y ayant point de robes noires en son pays pour le faire; que son dessein était de jeûner le carême comme nous et de prier pendant tout ce temps-là , ce qu'elle

ne pouvait pas faire dans sa cabane. Je lui accordai enfin sa demande , voyant le zèle avec lequel elle parlait; car, depuis vingt-cinq ans que nous sommes en ce pays , je n'ai point vu de sauvagesse fervente comme celle-là. Elle nous suivait tout le jour aux observances du chœur , où elle n'était point satisfaite qu'elle ne fît comme nous , et quand elle / ne pouvait le faire, elle disait plusieurs chapelets où

elle faisait des oraisons jaculatoires toutes pleines de féu.'Elle ne se lassait point de prier ni de se faire instruire sur les mystères de notre foi. M™® Dailleboust ayant hiverné chez nous , elle Fallait souvent trouver pour apprendre quelque prière ou quelque point de catéchisme. Elle me suivait en notre chambre, afin que je lui parlasse de nos saints mystères. Durant même nos récréations, elle ne nous pouvait laisser libres sans lui parler de Dieu ou répondre à ses demandes.

Elle me faisait souvent le récit de ses aventures, et un jour entre autres elle me dit : ce J'ai beaucoup de fois expérimenté le secours de Dieu dans la ferme croyance que j'ai en lui. Il m'a gardée partout : revenant de mon pays en celui-ci pour me faire instruire , nous fîmes rencontre des Iroquois qui donnèrent bien de la crainte à mon frère et à toute notre troupe , je me jetai contre terre dans les herbiers où je disais a mon frère : Prends courage , mon frère , crois en Celui qui a tout fait, et il nous sauvera des mains de nosen-

» nétnis. Je Texhortais sans cesse pendant que les » balles des fusils siiïlaient h nos oreilles , tout au- » tour de nous , et Dieu nous protégea si puissam- » ment en celte rencontre qu'il n'y eut pas un seul » de notre troupe de blessé, ni niéme aperçu )) de l'ennemi que nous voyions tout près de » nous. »

Son mari étant mort enr son pays, qui est a plus de cinq cents lieues d'ici , n'y ayant plusd'église , elle ne voulut pas y laisser son corps; mais , avec une générosité non pareille ,. elle prit la résolution de rapporter ici pour le faire enterrer dans le cimetière des chrétiens, afin qu'au jour du jugement il ressuscitât avec eux. L'effet suivît la résolution, car elle apporta le corps , partie sur son dos , partie en canot, jusqu'aux T rois-Rivières , où elle le fit enterrer le plus honorabliement qu'elle put, faisant dire des messes pour le repos de son âme. Elle est inconsolable quand elle pense que ses enfants sont morts sans baptême , et sa douleur est un peu soulagée quand elle fait réflexion qu'étant dans les limbes, au moins ils ne brûleront pas comme les adultes qui meurent sans être chrétiens. Un seul lui est resté , qui est mort chrétien à l'âge de dix ans; mais , parce tju'avant sa mort elle Ta vu parler à un jongleur, elle craint qu'il ne soit damné pour ce péché>là. Elle fait des prières et des aumônes, afin qu'il plaise à Dieu de lui faire miséricorde. Elle a fait présent à notre séminaire d'un castor qui avait

servi de robe à ce fils, afin que nous joignions nos prières aux siennes pour ie repos deson &me.

Cette bonne sauvage admirait toutes nos fonctions . religieuses , y remarquant quelque chose de saint, et nous considérant , elle disait à Dieu : « Conser- » vez ces bonnes fillesqui , depuis le matin jusqu'au » soir y sont toujours auprès de vous, et qui »e (ont » autre chose que vous servir. »

Lorsqu'elle rencontrait quelque inhument de pénitence, elle s'en voulait servir, surtout de laeeiiituredefer, mais nous modérions sa ferveur et ne lui laissions pas faire tout ce qu'elle eàt bien désiré.

Le jour du Yendredi-Saint, elle fut puissamment touchée dans la considération de la passion de Notre-Seigneur. Durant nos ténèbres, elle fondait en larmes, par l'impression que Dieu lui donna de Tamour qu'il avait porté aux hommes, en endurant pour eux de si extrêmes tourments. Etant revenue à soi : « Je ne sais , dit-elle, où j'en suis, mais je » n'ai jamais expérimenté chose pareille , le diable » ne me voudrait-il point tromper? d Je l'emmenai en notre chambre pour l'entretenir sur ce grand mystère. Là, j'achevai de la combler, ou plutôt Dieu, par mon moyen, de douleur et de consolation.

Elle voyait fort clair dans son intérieur. Un jour qu'elle était f<Mrt pensive, on lui en demanda le sujet: « Je considère, dit-elle, que je suis Men mé- » chante. Il me semble que je fais tout ce que je » puis pour ne point offenser Celui qui a ttmt faiif

» et cependant je me vois toute remplie de péchés. » Depuis peu , un homme m'avait dérobé une » robe de castor en ma présence , sous prétexte de » me la garder. Jecourns après lui pour la retirer, » je n'étais pas néanmoins en colère , et je ne lui » voulais point de mal; cependant je sentais en » moi une malice qui me voulait tromper. » Elle » voulait distinguer par ces paroles TefTet de la grâce sur la nature corrompue.

Le carême dernier, Monseigneur notre prélat administra le sacrement de confirmation. Elle n'en avait point encore entendu parler, parce qu'elle n'était point en ce pays la première fois qu'il le conféra. C'était dans notre église que la cérémonie se devait faire. Elle voyait qu'on instruisait plusieurs de nos pensionnaires pour recevoir ce sacrement , et le se* rieux avec lequel on agissait , . lui fit croire que c'était quelque chose de saint et de grande importance. Elle allait et venait dans la maison , cherchant quelqu'un qui pût lui dire ce que c'était. Ne trouvant personne, parce. que toutes étaient occupées. « Hélas ! dit-elle , on ne m'instruit point et » voilà qu'on instruit jes enfants. » Je lui donnai rinstrnction nécessaire, elle était ravie de tout ce que je lui disais, surtout que, par la vertu de ce sacrement , elle serait plus forte contre les tentations du démon , plus courageuse dans la foi , et qu'elle en porterait la marqué dans le ciel. Dès qu'elle eut

reçu le sacrement , elle demanda d'aller à Sillery,

pour faire part de son bonheur a ses parents et à ses amis sauvages. Elle les prèeha avec tant de ferveur, qu'ils n'avaient point de paroles. Enfin , son frère revenant à soi, lui dit: a Hélas I nous sommes de » belles créatures , pour concevoir et expérimenter » de si grandes choses. »

Elle était continuellement auprès de ce frère, pour Tempècher de traiter de l'eau -de-vie. Vd Français se voulant servir de lui pour emporter on bipfil en cachette aux Trois-Rivières, elle n'eut point de repos qu'il ne l'eût quitté. « Tu périras , lui di- » sait-elle y Dieu t'abandonnera et le diable sera >) avec toi partput. » Enfin , elle vint à bout de son dessein. Elle nous quitta pour aller aux Trois-Rivières chercher des femmes de sa nation pour les empêcher de se jeter dans une occasion qui les eût pu écarter de Dieu et des pratiques chrétiennes.

Québec, 18 août 1664.

L£TTRE %IA. — An même.

Arrivée de H. de Tracy à Qajébec, — U se dispose à combattre leslroquois. — Divers météores et phénomènes qui ont para cette année.

^ ' d-^^ Mon très-cher Fils,

/ / i? '^ ^ Gomme «1 vient , cette année, un très-grand nom-

bre de vaisseaux en Canada , qui doivent aussi s'en retourner en France , nous avons le moyen de vous donner plussouvent et plustôt de nos nouveilesque les années dernières. Il en est déjà arrivé cinq , dont deux sont partis pour s'en retourner, et un troisième

doit lever Tancre dans deux jours». M. de Tracy , lieutenant-général pour Sa Majesté dans toute TAmériv]ue , est arrivé , il y a plus de* quinze jours , avec un grand train et quatre compagnies , sans parler de deux cents hommes de travail qui sont divisés dans les vaisseaux. Enfin, il doit y avoir deux mille personnes 9 tant en ce qui est venu qu'en ce qui reste à venir. Les compagnies qui sont arrivées sont déjà parties , avec cent Français de ce pays et un grand nombre de sauvages, pour prendre le devant et s'emparejr de la rivière des Iroquois, et pour y faire des forts et les garair de munitions. On fait cependant ici un grand appareil de petits et de^ grands bateaux plats pour passer les bouillons^ de l'eau qui se rencontrent dans les sauts. Les pro* i visions de vivres et les munitions de guerre sont , toutes prêtes, le roi ayant tout défrayé. Il y a un \ grand nombre d'officiers à cet effet. '

M. de Tracy a déjà fait de très-beaux règlements; je crois que c'est un homme choisi de Dieu pour f établissement solide de ces contrées , pour la li-^ berté de PEglise et pour l'ordre de la justice. Il a voulu établir la police Sur toutes choses , mais il ne l'a pu encore faire que sur le. blé , qui, de cinq ou six livres que valait le minot, ne se vend plus que trois ; le minet contient trois boisseaux de France. Avec le temps, il apportera Tordre à tout le reste. C'est un liomme d'une haute piété ; toute sa maison, les officiers , les soldats, imitent son exemple.

Iroquois firent des clameurs étranges ^ disant qu'ils venaient faire la paix avec eux aussi bien qu'avec les Français. Les Algonquins, qui sont leurs ennemis mortels , s'en moquèrent après avoir tant de fois expérimenté leur perfidie et leur mauvaise foi. Ainsi , sans les écouter , ils en taillèrent en pièces autant qu'ils purent^ lièrent les autres et enlevèrent tout le butin. On eut bien de la peine à sauver ceux qui avaient pris le devant à Mont-Réal; et il fut nécessaire que les Français leur fissent escorte assez^ loin et jusqu'à ce qu'ils fussent hors de l'incursion des Algonquins. Les uns disent qu'ils voulaient la paix tout à bon , et les autres qu'ils venaient pour tromper comme par le passé : Dieu seul sait ce qui en est. Encore que les Français n'aient nullement trempé dans cette affaire , les Iroquois , néanmoins, croiront que ce sont eux qui ont fait jouer ce ressort pour les détruire , et il ne faut point douter qu^ils ne fassent leur possible pour s'en venger sur nos habitations, si ce n'est que la crainte qu'ils ont des Français, qu'on leur a dit qui se disposent à leur aller faire la guerre , ne les retienne ou plutôt que la protection de Dieu sur nous ne les empêche. Les Iroquois fermant les oreilles aux paroles de l'Evangile, endurcissant leurs cœurs à la grâce que Dieu leur présente, sa bonté divine en appelle d'autres qui seront plus fidèles et en feront mieux leur profit. Ce sont des peuples qui habitent vers la mer du Nord, qu'on tâche de découvrir depuis si

te

longtemps. Le révérend père Nouvel, de la compagnie , s'étant embarqué l'automne dernier , avant que les glaces fussent dans les rivières, a6n d'aller hiverner chez les MontagnèSy la chaloupe où il était s'entr'ouvrit lorsqu'on y pensait le moins , en sorte que lui et toute sa compagnie , voyant que le mal était sans remède et qu'ils allaient couler à fond , ils ne pensaient plus qu'à bien mourir. Le Père , néanmoins, eut un mouvement de faire vœu à la sainte famille à laquelle tout le pays a une trèsgrande dévotion pour beaucoup de raisons.

Le vœu ne fut pas plutôt fait, qu'ils se trouvèrent hors du danger d'une manière si extraordinaire , qu'on la tient pour un effet miraculeux. Par cette même protection , ils furent encore sauves de la main des Iroquois, qui leur dressaient partout des embuscades. Enfin , sa compagnie le conduisit aux Papinachois, qui avaient déjà vu quelques Européens pour la traite dans les nations plus proches où ils s'étaient avancés. Le Père les catéchisa , et trouva eneui des cœurs si disposés à recevoir la semence de TEvangile , qu'il les instruisit sans difficulté. Ils étaient ravis de lui entendre parler de la foi et encore plus de l'embrasser. Ceux-ci lui offrirent de le mener en d'autres nations plus peuplées. 11 y consentit nonobstant les grandes difGcultés du chemin dans lequel on rencontre jusqu'à douze portages. Mais cet excellent Père surmonta tout cela par l'ardeur de son zèle et trouva de la douceur dans toutes

comme il n'y a nulle apparence d'^abandkmner les uns et les autres aux incursions des ennemis^ je erois que Ton sera obligé de rétablir le tout au printemps prochain. Depuis quelques joure» il nous est arrivé une affaire bien' épineuse : deux de nos domestiques ont fait un mauvais coup ; il s'en est suivi la mort d'un homme. Gomme cela s'est passé dans la maison où nous logeons nos domestiqués , de neuf qui y étaient restés , on en enleva six tout à la (ois, qu'on mena en prison dans le cb&teau. Trois de la compagnie étaient malades, on les laissa, mais on y envoya une garnison de soldats pour les garder : nous en avons retiré quatre à la faveur de nos amis^y lesquels ont été déchargés aussi bien que les trois maladeis. L'on diffère le jugement des deux autres jusqu'à ce qu'on ait attrapé les coupables» qui , après avoir fait le coup , avaient pris la fuite. Les deux qui sont en prison seraient déjà exécutés sans la faveur des personnes puissantes que nous employons , afin . qu'on ne fasse rien sans prendre une véritable et entière connaissance du mal : nous né pouvons dire encore ce qui arrivera..

Si Dieu nous frappe d'une main , il nous console de l'autre. Enfin , tous les vaisseaux sont arrivés, et nous ont amené le reste de Tarmée avec les personnes les plus considérables que le roi envoie pour secourir le pays. Ils ont pensé tous périr à cause des tempêtes qui les ont arrêtés quatre mois dans le trajet. Aux approches des terres, impatieqts d'une

si longue navigation , ils ont trop tôt ouvert les sabords de leurs navires, ce qui a fait que Tair j étant trop tôt entré , la maladie s'y est mise et a causé bien de la désolation. D'abord , il en est mort vingt, et cent trente qu'il a fallu mettre à l'hôpital , entre lesquels il y avait plusieurs gentilshommes volontaires , que le désir de donner leur vie pour Dieu avait (ait embarquer. La salle de Thôpital étant pleine, il en a fallu mettre dans l'église, laquelle étant remplie jusques aux] balustres, il a fallu avoir recours aux maisons \oisines; ce qui a extraordinairement fatigué toutes les religieuses , mais ce qui a aussi réellement augmenté leur mérite.

Les vaisseaux , qi^oiqu'en grand nombre, étant remplis d'hommes et de bagages, nos nécessités et nos rafratcbissementsçont demeurés en France pour la plupart : nous en serons très-incommodées, mais il faut un peu patir avec les autres. Je bénis Dieu de nous avoir mises dans un pays où , plus qu'en aucun autre, il faut dépendre de sa divine Providence. C'est là où mon esprit trouve sa consolation ; car, parmi tant de privations, nous n'avons encore manqué ni de vivres ni de vêtements ; mais plutôt il me semble, dans mon cœur, que nous sommes tou jours trop bien •

Quant au reste de l'armée , elle est en bonne résolution de signaler sa foi et son courage. On leur fait entendre que c'est une guerre sainte , où il ne s'agit que de la gloire de Dieu et du salut des âmes,

et y pour les y animer^ on iàcbe de leur inspirer de véritables sentiments de piété et de dévotion. C'est en cela que les Pères font merveille. Il y a bien cinq cents soldats qui ont pris le scapnlaire de la sainte Vierge. CTest nous qui les faisons , à quoi nous travaillons avec bien du plaisir. Ils'disent toos les jours le cbapelet de la sainte Famille avec tant de foi et de dévotion , que Dieu a fait voir, par un beau miracle , que leur ferveur lui est agréable. C'est en la personne d'un lieutenant qui» ne s'étant pu trouver à l'assemblée pour le réciter , s'était retiré dans un buisson pour le drre en son particulier. La sentinelle , ne le distinguant pas bien , crut que c'était un Iroquois qui s'y était caché > et dans, cette croyance, le tira quasi à brûle-pourpoint, et se jeta aussitôt dessus croyant trouver son homme mort. Il le devait être en effet, la balle lui ayant donné dans la tète deux doigts au-dessus de la tempe. Mais la sentinelle fut bien étonnée de trouver son lieutenant à terre tout en sang , au lieu d'un Iroquois. On le prend , on fait son procès : mais celui qu'on croyait mort se leva , disant qu'il demandait sa grâce et que ce ne serait rien. Et en effet , on le visita, et on trouva la balle enfoncée, mais l'homme sans péril , ce qui a été estimé miracle^ Cet événement a beaucoup augmenté la dévotion dans l'armée.

Nous voyons encore d'autres miracles sur les dévots de la sainte Famille. A sept lieues d'ici, il y a

un liourg appelé le Petit-Cap , où il y a une église (le Sainte-Anne , dans laquelle Notre-Seigneur fait de grandes merveilles en faveur de cette sainte mère de la très-sainte Vierge. On y voit marcher les paralytiques, les aveugles recevoir la vue , et les malades y de quelque maladie que ce soit , recevoir la santé. Or , depuis quelques jours , une personne qui avait perdu la vue et qui avait une particulière dévotion à la sainte Famille , fut menée à cette chapelle pour demander à Dieu sa guérison par l'in- . tercession de sainte Anne. Mais cette grande sainte 1 ne voulut pas lui accorder cette grâce qu'elle savait \ être réservée à l'invocation de la sainte Famille. On la ramène donc à Québec devant Tautel de cette '• Famille sainte , où la vue lui fut rétablie. Voilà ce \ qui se passe à présent en ces quartiers. Dieu est \ bon et miséricordieux y dans tous les endroits du monde, envers ceux qui veulent l'aimer et le servir. Aimons-le donc de tout notre cœur ; servons-^le de tout notre pouvoir, et il versera sur nous ses bontés et ses miséricordes.

Québec , 30 septembre 1665.

LETTRE XL.in. — Au même.

Cérémonie remarquable faite à Québec, en la translation des corps de saint Flavien et de sainte Félicité. — Arrivée de Tarmée française au pays des Iroquoîs.

. \ , Mon très-cher Fils,

^ \ ( I9 ^^ ^^^^ ^^'^ extrêmement obligée du riche pré-

sent des saintes reliques que yous m'avez envoyées : nous les garderons précieusement et avec vénération dans un lieu destiné à cet effet , où nous avons quatre cbâsses que nous exposons sur l'autel aux fêtes solennelles. Dans la translation qui a été faite des corps de saint Flavien , martyr , et de sainte Félicité, que notre Saint-Père a donnés à Monseigneur notre évèque pour ce pays, nous en avons eu notre part aussi bien que les deux autres maisons religieuses. Il ne s'était point encore vu dans ces contrées une si belle cérémonie. Il y avait à la procession quarante-sept ecclésiastiques en surplis, chapes, I» Oy^^ chasubles et dalnrmtiques. Comme il fallait porter les

reliquesdans les quatre églises de Québec, nouseû-

^mes la consolation de voir cette magnifique céréroo-

^ nie. M. de Tracy , vice-roi; M. de Gourcelles, gou-

■^ verneur, avec les deux plus considérables de la no-

, f blesse , portaient le dais. Les plus élevés en dignités

j I d'entre Jes ecclésiastiques, portaient les quatre

i grandes châsses sur des brancards magnifiquement

ornés. La procession sortant d'une église y laissait

une châsse. La musique ne cessa point , tant dans

— sosies chemins que dans les stations. Monseigneur suivait les saintes reliques et la procession en habits pontificaux. Peu de jours avant, il a consacré et dédié Téglise cathédrale avec une pompe magnifique , et il esp^i'e consacrer la nôtre Tannée prochaine. Je n'aurais jamais osé espérer de voir une si grande magnificence dans l'église du Canada où , quand je suis venue, je n'avais rien vu que d'inculte et de barbare. C'est une chose ravissante de voir M. de Tracy dans une exactitude merveilleuse / à se rendre le premier h toutes ces saintes cérémo- j. nies , car il n'en perdrait pas un moment. On l'a vu '\ plus de six heures entières dans l'église sans en sor- 1 tir. Son exemple a tant de force que le monde le | suit comme des enfants suivent leur père. Il favo-rise et soutient l'église par sa piété et par le crédit qu'il a universellement sur tous les esprits : ce qui nous fait craindre que le roi ne le rappelle l'année prochaine , comme en effet on nous a donné avis que Sa Majesté lui fait équiper un vaisseau magni^ fique pour le faire retourner en France avec l'hon^ neur qu'il s'est mérité dans ses grandes commis* sions.

Il est parti pour se trouver en personne à la guerre contre les Iroquois de la Nouvelle-Hollande, qui sont ceux qui empêchent les autres nations de croire. Il a fait son possible pour les gagner par douceur ; mais ce sont des brutaux qui n'ont pu se

vaincre par ce charme qui gagne tous ceux

qui ont quelque reste de raison. Selon la supputation de la marche de l'armée , le combat a dû être livré ces trois derniers jours passés dans le premier boujrg. Si Dieu béait ce premier effort , les deux autres seront attaqués ensuite. Ils omI de bons forts, ils ont du canon » ils sont vaillants , et ^ns doute ils donneront de la peine ; ipais nos soldats frsipçais soAt si fervents qu'ils ne craignent rien « et qu'il n'y a rien qu'ils ne fassent et qu'ils n'entrepreuMent. Ils ont entrepris de poiçter des canons sur lei^rs dos dans des sauts et portages fort difficiles : ils ont même porté des chaloupes , quî est Une chose fort inouïe. Il semble à toute cette milice qu'elle va assiéger le paradis, et qu'elle es^re le [j^rendre çt y entrer, parce que c'est pour le bieu de la foi et de la religion qu'elle v^ combattre. Nous, livons appris ces nouvelles depuis. qi]|elque$ jours > et l'on uous assure de plus que toute Fermée ?st en bonne santé ; que H. le gouverneur conduit l 'a vaut- garde , et M. de Chamblay tient l'arrièrç-garde. M. de Salière est le colonel du régiment, et 8(1. de Tracy, comme généralissime, commande à tout le corps. Nos nouveaux chrétiens sauvages suivent l'armée française avec tous nos jeunes Français-Canadois qui sont très-vaillants, et qui couvrent daps les bois comice des sauvages. Nous qç saurions avoir de nouvelles du combat avant quinze jours. Cependant toute cette noi^vçll^ église est en prières, et l'on fait Voraison des quarante heures qui continue diani

les quatre églises tour à tour , parce que du bon ou du mauvais succès de cette guerre dépend le bien et le mal de tout le pays. Voici la troisième fois que nos Français sont allés en ce pays depuis le mois de février^ au grand étonnement des Anglais et des Iroquois même , qui ne peuvent comprendre comment ils ont seulement osé entreprendre ce voyage, M. de Tracy n*est parti d'ici avec le gros de l'armée que le jour de l'Exaltation delà Sainte-Croix , et Ton tient qu'ils sont arrivés là après un mois de chemin. Je vous dirai plus au long des nouvelles de cette expédition après leur retour ou aussitôt que nous en aurons appris par des voies certaines.

Pour le moment, je vous prie de trouver bon que je finisse pour prendre un peu de repos, étant fort fatiguée du grand nombre de lettres que j^ai écrites : il ne m'en reste pas plus de quarante à écrire , que j'espère envoyer par le dernier vaisseau. Ne cessez point de prier pour nous.

Québec, 16 octobre 1666.

IJETTR£ XU\. — Au même.

\j!A Français s'emparent des villages des Iroquois, les pillent \ C ^

. et y mettent le fea, \t T

Mon très-cher Fils , \ lU

Je vous ai déjà écrit les dispositions de la guerre contre les ennemis de Dieu et du repos public , m<)

réservant à vousen dire l'issue quand j'en aurais appris des nouvelles certaines. C'est ce que je vais faire aujourd'hui. M. de Tracy, M. notre gouverneur et M. de Chaumont partirent d'ici pour aller au pays des Iroquois Agneronons , qui touche la Nouvelle- Hollande, possédée maintenant par les Anglais. L'armée était composée de treize cents hommejs d'élite, qui tous allaient au combat comme au triomphe; ils ont marché par les chemins les plus difliciles qu'on se puisse imaginer, parce qu'il y faut passer à guet plusieurs rivières et faire de longs chemins par des sentiers qui n'ont pas plus d'une planche de large , pleins de souches , de racines et de concavités très-dangereuses. Il y a cent cinquante lieues de Québec aux forts qu'on a faits sur la rivière des Iroquois. Ce chemin est assez facile , parce qu'on y peut aller en canot et en chaloupe , y ayant peu de portages; mais, passer au delà , c'est One merveille qu'on en puisse venir à bout , parce qu'il faut porter les vivres , les armes , le bagage et toutes les autres nécessités sur le dos. M. le chevalier de Chaumont m'a assuré que pour avoir porté son sac où il y avait un peu de biscuit , il lui vint une grosse tumeur sur le dos ; car il faut que les chefs se chargent aussi bien que les autres, aucune bête de charge ne pouvant aller par des lieux si étroits et si dangereux. Ils se sont vus en des périls extrêmes dans des rivières et rapides d'eaux , où, à cause de 1d profondeur et de l'incertitude du fond y ils ont

été obligés do se faire prier par des sauvages.

Un Suisse voulut porter dans un mauvais pas M. deTracy, qui est un des plus grands hommes > que j'aie vus; quand il fut au milieu, où heureu- j sèment il se trouva une roche, il le jeta dessus étant i sur le point de tomber en défaillance. Un Huron , ! fort et courageux se jeta aussitôt dans l'eau pour le retirer du danger et le porter à Tautre bord.

Dieu les favorisa beaucoup dans une antre rivière où il y avait de l'eau jusqu'à la ceinture : toute Tarmée passa en deux heures de temps. Dès qu'elle fut passée, la rivière haussa de neuf pieds. Si cette crue fût arrivée deux heures plus tôt , tous les desseins eussent été renversés et l'armée eût été contrainte de revenir sans rien faire. Cet accident étant i évité, il fallut faire beaucoup de chemin par les , montagnes et les vallées, et ensuite passer un grand lac à la faveur de plusieurs cayeux que Ton fit. On J fut ensuite en terre ferme jusqu'au pays des Iroquois , mais l'on se trouva dans une peine bien fâcheuse. Le pain manqua et Ton fut réduit à la famine; mais Notre-Seigneur, pour les intérêts duquel on s'était exposé , y pourvut abondamment par la rencontre d'un grand nombre de châtaigniers, si chargés de fruits, que toute l'armée fut repue de cette manne. Ces châtaignes , quoique petites, sont meilleures que les marrons de France.

L'armée arriva proche des Iroquois le jour de Sainte-Thérèse , il faisait un temps si fâcheux de

pluie , d^orages et de tempêtes , qu^on désespérait quasi de pouYoir rien faire. M. de Tracy, néanmoins, ne perdit pas cœur, mais il fit marcher les troupes toute la nuit. Cependant les Iroquois ignoraient qu'une armés française les allait attaquer, et on les eût surpris sans doute , si quelques-uns des leurs, qui dans la marche avaient été rencontrés et battus par les Algoiiquins , n^eussent été donner avis dans les bourgs qu'ils avaient rencontré des Français et des Algonquins qui apparemment les venaient attaquer. L'alarme se mit aussitôt parmi eux, et afin de se mettre en état de se défendre, ils firent fuir les femmes et les enfants. Nos gens avançaient tambour battant , les voulant attaquer de force, sans chercher d'autres ruses ou adresses que leur courage et la protection de Dieu. Les autres , quelques résolutions qu'ils eussent de se défendre, les voyant approcher en ordre et sans crainte , furent tellement saisis de peur que , sans attendre l'attaque , ils abandonnèrent leur village et se retirèrent dans un autre. Nos gens y entrèrent sans résistance, le pillèrent, et, après y avoir mis le feu, poursuivirent l'ennemi jusque dans le village où il s'était retiré. Les Iroquois, qui étaient montés sur la montagne , voyant l'armée qui leur paraissait de plus de quatre mille hommes, s'écrièrent à un sauvage des nôtres : ce Akaroe > tu me fais pitié et » tous les Français aussi ; voilà huit cents de nos » gens au prochain bourg , très-bien munis ,

» et résolus de se bien battre, crois qu'ils vont » tailler en pièce tout ce monde que tu vois. » L'autre lui répondit : « Les Français iront et moi » aussi. » Ils disaient cela pour faire les braves , mais dans le fond ils furent si effrayés^ qu'étant allés donner avis à leur chef de ce qu'ils avaient vu, il n'en demeura pas moins épouvanté. Il entendait vingt tambours qui faisaient un bruit étrange et voyait en même temps les Français venir droit à lui tète baissée. Il ne les attendit pas , mais il fut le premier à prendre la fuite : tout le monde le suivit , en sorte que leurs quatre bourgs demeurèrent vides d'hommes, mais si remplis de vivtes , d'ustensiles, et de toutes sortes de commodités et de meubles , que rien ne leur manquait. On croyait n'y trouver que des chaumines et des buttes de bergers ou de bêtes, mais tout fut trouvé si beau et si agréable , que M. de Tracy et tous ceux de sa suite en étaient surpris. On voyait des cabanes de menuiserie de six-vingts pieds de |ong , et larges à proportion , dans chacune desquelles il y avait huit ou ùeuf familles.

La première chose que Ton fit fut de chanter le Te Deum , pour louer Dieu d'avoir surmonté luimême ses ennemis par la frayeur. Les quatre ecclésiastiques qui accompagnaient Tdrmée dirent la sainte Messe , après quoi on planta partout la sainte Croix avec les armes de France, pour prendre possession de toutes ces contrées pour Sa Majesté.

,Pour feu de joie,. on mit le feu aux quatre bourgs,

dans toutes les cabaaes , dans tous les forts et daii!l tous les grains , tant ceux qui étaient amassés que ceux qui étaient encore sur pied dans les campagnes.

Les cabanes et réservoirs étaient si remplis de

\ vivres , qu'on tient qu'il y en avait pour nourrir tout le Canada deux années entières. On brûla tout après que l'on eut retenu le nécessaire pour la subsistance de l'armée. Les bourgs n'étaient distants les uns des autres que de trois à quatre lieues» et Ton avait fait entendre à M. de Tracy qu'il n'y en avait que deux. Mais il se trouva heureusement une

\ femme algonquine dans la troupe de nos Algonquins, qui en sa jeunesse avait été captive chez les Iroquois , et qui dans une autre rencontre avait été reprise par ceux de sa nation; elle dit à M. de Gourcelles, notre gouverneur , qu'il y en avait quatre , ce qui le fit passer outre avec M. le chevalier de Chaumont. Il était presque nuit quand le troisième fut pris , en sorte qu'il semblait impossible d'aller au quatrième, particulièrement à des personnes qui ne savaient pas les chemins ni les avenues. Cette femme néanmoins prit un pistolet d'une main et M. de Courcelles de Tautre , lui disant : (( Viens , je m'en vais tout droit t'y con- ^ duire. » Elle les y mena en effet, sans péril , et aOn de ne se pas trop engager témérairemetit, on envoya des gens pour épier ce qui était dedans. 11 se trouva que tous venaient de prendre la fuite à la

nouvelle qu*ils avaient entendue que Farinée allait fondre sur eux. Voici comme on le sut : on trouva là deux vieilles femmes avec un vieillard et un jeune garçon ; M. de Tracy leur voulut donner la vie , mais les deux femmes aimèrent mieux se jeter dans le feu que de voir brûler leur bourg et perdre tous leurs biens. Le jeune enfant, qui est fort joli, a été amené ici* On trouva le vieillard sous un canot où il s'était caché quand il entendit les tambours, s'imaginant que c'étaient des démons et ne croyant pas que les Français les voulussent perdre , mais qu'ils se servaient de leurs' démons, c'est ainsi qu'ils appelaient leurs tambours, aiin de les épouvanter et de leur donner la chasse. II raconta donc que les Iroquois des autres villages s'étaient retirés en ce dernier qui est le meilleur et le plus fort , >s qu'ils l'avaient muni d'armes et de vivres pour résister aux Français et qu'ils y avaient même fait de grandes provisions d'eau pour éteindre le feu en cas qu'on l'y allumât; mais que quand ils eurent vu cette grosse armée qui paraissait de plus de quatre mille hommes, ils furent si effrayés, que le capitaine se leva et dit aux autres : « Mes frères, sau- "^ » vons-nous, tout le monde est contre nous. » Disant cela , il prit la fuite le premier et tous les autres le suivirent. Il ne se trompait pas de croire l'armée si nombreuse ; elle paraissait telle, même à nos Français , et M. de Bepanfigny y qui commandait nos habitants français , m'a assuré , qu'étant

tnonlé sur la montagne , pour découvrir s'il n*y avait point quelque ennemi , il jeta les yeux sur V notre armée , qui lui parut si nombreuse , qu'il crut que les bons anges s'y étaient joints , dont il demeura tout éperdu : ce sont ses termes. Quoi qu'il en soit , Dieu a fait à nos gens ce qu'il fit autrefois à son peuple qui jetait l'épouvante dans Tesprit de ses ennemis, en sorte qu'ils en demeuraient victorieux sans combattre. Il est certain qu'il y a du prodige dans toute cette affaire, parce que si les Iroquois avaient tenu ferme, ils auraient bien donné de la peine > et auraient fait un grand déchet à notre armée, étant fortifiés et munis comme ils étaient, hardis et orgueilleux comme ils sont; car nous avons l'expérience que les Agnerognons, qui est la nation Iroquoise dont nous parlons, ne cèdent à personne ; tous leurs voisins n'osaient les contredire , il fallait que tous se soumissent à leurs conseils , et ils venaient à bout de toutes leurs entreprises par malice et par cruauté. Mais cette déroute les a réduits à la dernière des humiliations où une nation peut être réduite. Que deviendront-ils? Où irontils? On a brûlé leurs bourgs , on a saccagé leur pays; la saison est trop avancée pour le rebâtir. Le peu de grains qui est resté de l'incendie des moissons ne sera pas capable de les nourrir étant au nombre de 3,000. S'ils vont chez les autres nations on ne les recevra pas, de crainte de s'attirer une famine, et de plus ils se rendraient méprisables,

)>arce qu'ils les ont empêchés de faire la paix avec les Français , et qu'à leur sujet ils ont encouru leur indignation et se sont misen danger de tomber dans un semblable malheur. On ne sait encore où ils se sont retirés; si dans leur fuite ils rencontrent la nation des Loups , leurs ennemis, ils sont perdus sans ressource.

Toutes ces expéditions étant fait^, les Français chargés du butin et des vivres nécessaires po^r aller jusqu'à un fort au-delà du lac où ils en livaient laissé en réserve, se mirent en chemin pour leur retour. Monsieur deTracy avait bien envie d'aller à Oneiw pour en faire autant qu'à Agnié , mai^Ja saison était trop avancée et il y avait sujet de craindre que les rivières ne vinssent à se glacer. Etant arrivés au bord du lac ils se trouvèrent dans une peine extrême car ils le trouvèrent si enflé qu'il n'était pas possible de le traverser^ même avec des machines. Mais Dieu qui leur avait donné tant de marques de son assistance en d'autres rencontres, ne les abandonna pas en celle-ci. Gomme on allait et venait, on aperçut dans les herbiers de grands arbres creusés en bateaux que Ton crut y avoir été cachés par les Iroqaois. On les tira , et les ayant trouvés propres pour voguer on s'en servit pour passer toute l'armée. Je vous laisse à penser si on rendit grâce à la divine bonté d'une faveur qu'elle avait faite si à propos. On lit brûler les bateaux et on repassa les autres lieux effroyables

dont j'ai parlé de la même manière qu'on les avait passés.

C'est une ehose merveilleuse d'entendre parler de la bonté et de la beauté de ce pays-là. 11 y a une très-grande étendue toute défrichée, on y voit de très-belles prairies où Therbe croit haute comme des hommes, les cannes ou tuyaux de blé d'Inde sont de dix, de douze et de treize pieds de hauteur. Les épis ont une grande coudée et il y a à chaque épi plus de quatre cents grains. Les citrouilles qui valent les pommes rainettes et qui en ont le goût, et les faisoles y croissent à foison. Lesiroquois étaient pourvus de tout cela, et, comme j'ai déjà dit , ils en avaient pour nourrirdeux ans tout le Canada. Nous sommes ici dans un bon terroir , mais celui-là vaut mieux incomparablement. On saura si le roi désire qu'on y établisse des colonies françaises.

Les cabanes qu'on a saccagées et brûlées étaient bien bâties et magniGquement ornées , jamais on ne l'eût cru. Ils étaient garnis d'outils de menuiserie et d'autres dont ils se servaient pour la décoration de leurs cabanes et de leurs meubles. On leur a enlevé tout cela avec quatre cents chaudières et le reste de leurs richesses.

Notre-Seigneur a exaucé par sa bonté les prières que nous faisions ici pour le succès de cette guerre. L'oraison des quarante heures a été continuelle depuis le 1^' octobre jusqu'au second de novembre que nous avons appris des nouvelles de M. de

Tracy et de l'armée. Les prière» n^étaient pas moins continuelles dans les familles eu particulier que dans les églises pour le public, mais ayant appris la nouvelle de la déroute des ennemis, nous avons changé nos prières en action de grâces^ et le Te Deum a été chanté avec beaucoup de pompe et de solennité. Il y avait ici plusieurs captifs des nations iroquoises. M. de Tracy en a fait pendre un au retour de l'armée, faisant entendre aux autres que c'est parce qu'il a été infracteur de la paix et qu'il était cause du malheur qui est arrivé aux Agneronons, par les mauvais conseils qu'il leur avait donnés. Gela étonna étrangement ces barbares qui tremblaient comme des enfants dans la crainte qu'ils avaient qu'on ne leur en fit autant. Le bâtard flamand craignait plus que les autres parce qu'il était le plus fameux parmi les Iroquois. M. de Tracy néanmoins lui a donné la vie et l'a renvoyé chercher ses gens fugitifs, avec ordre de leur dire que s'ils remuent davantage il les ira voir de nouveau mais qu'ils n'en seront pas quittes à si bon marché. Il en a encore envoyé trois ou quatre de chaque nation, pour leur porter la nouvelle de ce qui est arrivé aux Agneronons et leur dire qu'ils aient à faire savoir leurs intentions , faute de quoi il fera pendre tous ceux qui restent ici de leurs gens. \} Us ont fait de belles promesses en partant : je ne sais s'ils les garderont.

Je vous écris ce petit abrégé pour vous faire

bénir Dieu de ses grandes assistances sur nos Français qui sont tous de retour en bonnes dispositions , sans aucune perte de leurs bagages , sinon que deux canots ont tourné dans des bouillons d'eau.

En même temps que nos Français faisaient brûler les bourgs des Iroquois^ il semblait que Dieu nous en voulût donner lui-même des nouvelles par plusieurs feux qui ont paru dans les forts et même en celui de Québec. En Tun de ceux que l'on avait faits sur le chemin des Iroquois , les soldats qui le gardaient pensèrent mourir de frayeur : ils virent en Fair une grande ouverture^^t dans cette ouverture des feux d'où sortaient aussi des voix plaintives avec des hurlements effroyables; c'était peut-être les démons qui étaient si enragés de ce que l'on avait dépeuplé un pays dont ils avaient été si grands maîtres depuis si longtemps, et de ce que Ton avait dit la Messe et chanté les louanges de Dieu dans un lieu où il n'y avait jamais eu que des impuretés et de l'abomination. Je recommande à vos prières la conversion de cette barbarie ; Dieu les a détruits sans qu'il y en ait eu un seul de perdu, peut-être ne les a-t-il humiliés que pour leur salùt.

Québec, 12 novembre 1666.

LETTRE XLV. — An ménagé

Les Iroquois demandent la paix aux Français. — Mission aux Wtawak et autresnationst>laséloîgnée8. — Retour de M. deTracyen France.

Mon trés-chbh Fas , \ V^

Je vous ai fait savoir par une aatre lettre ce qui s'est passé cette année au sujet des Iroquois , et comme par la sage conduite de M. de Tracy ils sont Tenus après leur déroute nous demander la paix : deux nations éloignées de soixante lieues Tune de Tautre et qui étaient les plus orgueilleuses et les plus cruelles , ont les premières fait cette démarche. Celles-ci et toutes les autres ont été si effrayées de la perte des Agneronons et du grand courage des Français , qu'ils n'avaient regardés jusqu'alors que comme des poules, qu'ils s'imaginaient qu'une armée française était toujours à leurs trousses et les suivait partout. Dans cette frayeur , ils ont été heureux d'avoir entrée pour demander la paix, de telle sorte qu'ils ont acquiescé à toutes les conditionsqui leur ont été proposées, savoir : de ramener tous nos captifs de l'un et de l'autre sexe , et d'amener ici de leurs familles, pour otage des Pères et des Français qui seront envoyés dans leur pays. Tout cela s'est exécuté de point en point. Les Pères sont partis avec quelques Français et quelques Iroquois qui, durant la captivité, s'étaient fait instruire et qui sont à présent de bons chrétiens.

L*on instruit ici leurs familles sédentaires et d'otage, dont plusieurs doivent être baptisés le jour de la Conception de la sainte Vierge , qui est la fête de toutes ces contrées. Une femme iroquoise nous a donné sa 6lle à condition qu'elle serait Française comme nous. Cette enfant qui a beaucoup d'esprit, a tellement pris goût aux mystères de la foi et h l'humeur française,' qu'elle ne ^eut plus retourner chez ses parents. Elle tient de l'humeur des femmes de sa nation qui sont les créatures du monde les plus douces et les plus dociles. Le zèle et la charité de M. de Tracy se sont signalés dans cette transmigration , car outre celles de la nation iroquoise , il nous a encore donné d'autres femmes et filles sauvages , qui y étaient captives et qui dans leur captivité avaient oublié notre langue et tous nos mystères ; il les a habillées et nous a généreusement payé leur pension. De. notre côt,é, nous n'avons pas perdu notre travail ni nos soins , car nous avons, avec l'aide de la grâce, réveillé leurs premières connaissances et ressuscité la foi qui était quasi éteinte dans leurs âmes. On en a marié une à un Français qui a une bonne habitation , et une autre qui est Âigonquine à un Iroquois, à condition qu'il se ferait chrétien. Cet homme la tenait en son pays comme sa femme quoiqu'elle fût sa captive, et il avait une telle passion pour elle , qu'il était continuellement à notre parloir, de crainte que les Algonquins ne l'enlevassent. Enfin on fut contraint

de la lui rendre à la conditioa que je viens de dire et pour le bien de la paix. Je n'eusse jamais cru qu'un barbare eût pu avoir une si grande amitié pour une étrangère. Mais Dieu qui tient en ses mains le cœur de tous les hommes , se sert^ quelquefois de leurs sentiments naturels et de leurs passions même pour les attirer a sa connaissance et à son amour.

Ceux avec qui nous . avons fait la paix sont les Agneronnons ci les Oneiwsteronnons, Il y a encore les OnontageronnonSy les Oiojmeronnons et les 5onnontweronnons, qui n'ont point encore paru. Ils disent, pour raison , qu'ils se préparent à la paix y et ils s'excusent , disant qu'ils ont déjà fait ici onze ambassades, sans qu'on leur ait donné satisfaction. La vérité est que ces peuples étant naturellement orgueilleux, ils ont de la jalousie de ce que les autres les ont devancés, et de plus ils ont une grande guerre contre les Andastauxeronnons de la Nouvelle- Suède ; ils donnent néanmoins espérance pour le printemps prochain , et voilà où nous en sommes avec les Iroquois.

Si la Nouvelle-Hollande, aujourd'hui occupée par les Anglais, appartenait au roi de France, on serait maître de tous ces peuples, 'et on y ferait une colonie française admirable. Les forts qui ont été faits sur les chemins des Iroquois sont demeurés avec leurs garnisons. L'on y défriche beaucoup, surtout au fort de Ghamblay et à cehii de Soret. Ces Mes-

sieurs, qui sont fort honnêtes gens, sont pour établir, avec la permission du roi , des colonies françaises. Ils y fivent de ménage, y ayant des bœufs, des vaches , des Tolailles. Ils ont de beaux lacs fort poissonneux, tant en hiver qu'en été, et la chasse y est abondante en tout temps. Tous vivent en bons chrétiens. Les révérends Pères et MM. les ecclésiastiques y vont faire des missions, outre que M. Tabbé deCarignan, aumônier du régiment, fait sa résidence au fort de Ghamblay, autrement de Sainte^Thérèse. L'on a fait des chemins pour communiquer des uns aux autres , parce que les officiers y font de fort belles habitations, et font bien leurs affaires par les alliances qu'ils font avec les familles du pays. Il est venu cette année 92 filles de France, qui sont déjà mariées pour la plupart à des gens de travail, à qui l'on donne une habitation et des vivres pour huit mois , afin qu'ils puissent défricher des terres pour s'entretenir. Il est aussi venu un grand nombre d'hommes aux dépens du roi , qui veut que ce pays se peuple. Sa Majesté a encore envoyé des chevaux, cavales, chèvres, moutons , afin de pourvoir le pays de troupeaux et d'animaux domestiques. On nous a donné , pour notre part , deux belles cavales et un cheval , tant pour la charrue que pour le charrois. On dit que les troupes s'en retourneront l'an prochain ; mais il y a apparence que la plus grande partie restera ici comme habitants , y trouvant des terres qu'ils n'auraient peut-être pas dans leur pays.

Quant aux missions , les révérends Pères y sont j extrêmement zéljés. Le R. P. Dalois, qui a été deux ^ ^ ans chez les Wtawak y sans quon ait pu apprendre de ses nouvelles ^ est revenu au mois d'août der* nier y avec des gens de cette nation , qui ont fait le voyage pour la traite. Ce bon Père a rapporté que , ne pouvant gagner le cœur des Wtawak pour la foi » il se résolut d'aller chercher un autre peuple plus susceptible de cette grâce. Il a fait , à ce dessein , quatorze ou quinze cents lieues de chemin ; en sorte qu'il en a trouvé un très-nombreux qui s'est rendu très-docile» et qui a reçu, sans résistance, la semence de l'Evangile. [I en a baptisé trois cent quarante , dont trois cents sont morts après avoir reçu le baptême. Geux-Ià étaient des vieillards et des enfants , car on ne confie ce sacrement aux autres qu'après de grandes dispositions et des mar ques de persévérance. Voyez quelle grâce Dieu a faite à ceux-là , qui seraient à présent dans l'enfer pour Tétemité. Ce Père a extrêmement souffert dans cette mission : pendant deux ans , il n'a presque vécu que de glands et de limon qu'il ratissait sur les rochers. Je lui demandai comment il avait pu vivre de cette mauvaise nourriture, et quel goût il y trouvait. « Tout semble bon, me dit-il, à celui » qui a faim. » Pour manger cette mauvaise viande, il la faisait bouillir dans de la lessive, pour diminuer Tamertume du gland , auquel il mêlait ensuite son limoii ; et cela composait une sagamité noire comme

de Tencre et gluante comme de la poix. Yoilà le festin de cet ouvrier de^ l'Evangile , sans parler du pain de la douleur, je veux dire des autres travaux de la mission. Il est donc venu chercher du secours pour travailler avec lui dans cette grande nation. Il a trouvé des Pères disposés à cela , avec lesquels il est parti, n'ayant resté que trois jours. Ils sont allés d*abord à Mont-Réal , pour faire le voyage avec les Wtawak, de qui ils n'ont pas eu peu à souffrir, parce qu'ayant fait embarquer leur bagage, ces barbares , par je ne sais quelle quinte^ le rejetèrent à terre avec les Pères et les Français, quelque réœmpense qu'on leur pût promettre. Ces Pères furent extrêmement affligés de se voir dans Timpuissance de passer outre. Deux d'entre eux néanmoins , sa voir, le père Dalois et le père Nicolas , se jetèrent à la dérobée dans deifx canots séparés, sans autre bagage ni provision que leurs écrits dés langues sauvages , en sorte que , si Dieu ne fait un miracle en leur faveur, adoucissant le cœur de ces barbares, ils mourront de faim et de misère, ayant trois cents lieues à faire en leur compagnie. S'ils peuvent arriver au pays , ils vivront de leurs glands et deleur limon , et se couvriront de quelques peaux quand leurs habits seront usés ; ainsi ils se passeront des Wtawak. Le révérend Père supérieur, néanmoins , est dans la résolution de leur envoyer du secours Tété prochain, si quelques Français prennent la résolution d'y aller pour la traite. Priez pourcesbons

Pères, qui sont dispersés de côté et d'autre pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes. Priez aussi pour le salut de la mienne.

Nous allons perdre M. de Tracy. Le roi, qui le rappelle en France , a envoyé un grand vaisseau de guerre pour Temniener avec honneur. Cette nouvelle Eglise et tout le pays y fera une perte qui ne se peut dire , car il a fait ici des expéditions qu'on n'aurait jamais osé entreprendre ni espérer. Dieu a voulu donner cela à la grande piété de son serviteur, qui a gagné tout le monde par ses bonnes œuvres et par les grands exemples de vertu et de religion qu'il a donnés à tout le pays. Nous perdons beaucoup pour notre particulier; il nous fait faire une chapelle qui lui coûtera plus de deux mille cinq cents livres. C'est le meilleur ami que nous ayons eu depuis que nous sommes en ce pays. Nous souhaiterions, pour le bien de l'Eglise et de tout le Canada, que Sa Majesté voulût le renvoyer. Nous prierons pour cela. Joignez vos prières aux nôtres.

Québec, le 18 octobre 1667.

LETTRE XL VI. — \u même. \

Alllancft des Français avec les Anglais, établis dans la Nouvelle- Hollande. — Progrès des missions dans les nations iroquoises, moDtagnèses et autres plus éloignées. •— Nouvelle comète. — Nouveau tremblement de terre.

Mon très-cher Fils , Celle-ci est pour vous donner des nouvelles de

cette Eglise , en attendant que vous en receviez de plus amples par la relation. Avant la fonte des neiges le R. P. Pierron arriva à Québec où il apporta la nouvelle de ce qui s'était passé chea les Iroquois. Il a souffert des fatigues extrêmes dans son voyage , parce que ne pouvant mareber avee des raquettes , il tombait souvent dans des trous dont ses jambes ont été blessées; mai& comme c'est un homme généreux , il a surmonté toutes ces difficultés > en sorte même que Ton n'en aurait rieo su sans l'homme qui l'accompagnait.

Il a rapporté que c'était une chose assurée que les Anglais s'étaient emparés de la Nouvefle-Hollande et de l'Ac^die. Il le sait d^origina) , parce que le commandant l'envoya chercher chez ks Iro* quois où il était en mission , et l'étant allé trouver , il le reçut avec beaucoup de civilité , l'assurant de sa protection tandis qu'il demeurerait dans, k pays. Il y avait deux ansqu'oa ne lnîavaît iien> apporté de l'Europe et qu'il n'en avait appris aucunes ma* velles. Le Père lui en apprit et lui donna espérance de la paix , et que les armées navales s'écartaut , il pourrait recevoir des rafraichissements , car il était dans la disette de beaucoup de choses aussi bien quio ses troupes. Ils eurent ensemble ua grand enJtreikn de cx)ntsovetses , après, quoi Us se séparèrent a¥ee de grandes démonstrations d'amitié. Le dessein dlB ce général , ainsi que nous l'avoua appris , était princi* paiement de sonder dans le Père les îofentions des

Français, parce qu^l craignait qu'une armée française ne rallâi attaquer , comme elle avait fiait les Iroquois , ainsi que l'on en avait fait courir le bruit.

Le Père a rapporté que les Iroquois l'ont traité , et tous ceux de sa suite , avec beaucoup de douceur» qu'ils écoutent la parole de Diea;^ avec ardeur, qu'ils voient avec plaisir baptiser leurs enfants, et leurs moribonds ^ et même que plusieurs adultes reçoivent ce sacrement. Us se trouvent exactement à la Gbapelle aux heures ordonnées pour les prières,^ et pour marque de leur zèle ils ont eux-mèn^es fait la Gbapelle et les logements des Pères dans les bourgs où ils résident. Le Père est déjaxetouroé et en a même quatre autres avec lui ; voilà ce qui regarde les Agnerannons où sont les Pères^ Frémin et Pierron.

Les B. P. Brias et Garhait sont aux Onneiw-ste' ronnons où ils n'out pas été reçus avec moins d'accueil, ^es sauvages les traitent avec tout, le respect possible, et se fout instruire, avec une docilité merveilleuse. Us les régalei^t de lei^çs citrouilles et faisoles , et de blé di'lnde assaison.né de poisson boucané, qui sont leurs plus grands festiri^, car il n'y a poiut de chair ni de poi^ou en ce pa;s sjnoa. lorsqu'oBL fait actuellement la chasse ou la pèche. Ces d.eux Pèreç aussi bien qu^ les deu^ autres font de gi;aixds progrès dans la foi, mais il y ^ ^^ malheur qui les ttaverse étrangement : c'est que les anglais et les HolIajn4ais traitent à ces peuples une

prodigieuse quantité d'eau-de-vie et de via , dont ils s'enivrent sans cesse. Il s'ensuit de là des batteries et des meurtres continuels, car cette sorte d'ivresse les rend brutaux et insensés , en sorte que le^ Pères mêmes en quelques occasions en souffrent de grandes insolences. Ces insultes faites aux Pères donnent bien de la peine aux anciens qui craignent qu'où ne les quitte et que Ton ne prenne de là occasion de rompre la paix. Ils en ont fait des excuses et tout ce qu'ils ont pu pour essuyer cette faute. Ces sortes de boissons sont de grands obstacles à la foi et elles mettent les choses en état de ne baptiser que les vieillards, les enfants et les moribonds, jusqu'à ce que ce désordre soit cessé ou diminué. Les cinq nations iroquoises et tous leurs bourgs sont infectés de ce poison. Si itanate^ Orange et les lieux circonvoisins appartenaient au roi de France, l'on ferait de toutes ces contrées une magnifique Eglise. Voici une seconde nouvelle que nous venons d'apprendre par le moyen des Iroquois qui la tiennent des Anglais, leurs voisins : savoir que la paix est faite entre les couronnes, et que par le traité la Nouvelle-Hollande demeure aux Anglais, et que l'Acadie est rendue au roi de France. Il y a donc un nouveau général anglais à Manate qui a écrit plusieurs lettres aux Pères pour les prier d'envoyer des Iroquois pour nous apprendre les nouvelles de cette paix , et nous dire qu'il est ami des Français. 11 a écrit même à M. notre gouverneur une

lettre toute pleine d'amitié. Il ne s'oppose point que les Pères prêchent la foi de nos mystères aux Iroquois, mais il n'est pas content que les Français de Mont -Real traitent avec eux » parce que cela diminue leur pelleterie et par conséquent leur revenu ; voilà comme chacun cherche ses intérêts. Le R. P. Garnier étant heureusement arrivé à Onontaé, y a été reçu avec tous les appltudissements possibles, La première marque de bienveillance qu'on lui a rendue a été de lui faire une belle Chapelle d'écorce et un logement de même. Tous se font instruire avec empressement et font de grandes instances à ce qïi'Achienda$éf c'est ainsi qu'ils appellent le R. P, supérieur des Missions , aille aussi demeurer avec eux. Le Père leur a dit q\i'4chien40sé ne pouvait aller en leur pays , mais que son frère qui lui ressemble était arrivé à Québec et qu'ils députassent un ambassadeur pour l'aller quérir. Au même temps le plus considérable de leurs anciens, et fort ami des Français, se met en chemin avec ses gens. Etant arrivé ici et ayant déclaré le sujet de son am^ bassade, on lui a accordé le A. P. Millet» nouvellement arrivé de France , et pour lui donner une plus grande marque de reconnaissance de son jsèle pour la foi , M* le gouveraeur lui a fait présent d'une magniGque casaque d'écarlate chamarrée d'argentj lui recommandant les Révérends Pères Missionnaires et le priant de soutenir la foi par son autorité. Dans cette assemblée un excellent chrétien,

Huron de nation^ Gt une belle harangue dans laquelle il dit aux Iroquois qu'ils ne s'imaginassent pas que les Français les considérassent ici comme des esclaves , mais que l'Onontio d'ici ^ qui est M. le gouverneur y et le grand Onontio de France, qui est le roi , voulaient que leurs enfants et ceux des Français s'alliassent "ensemble afin ne faire qu'un n}éme peuple. 11 Gt cette proposition sur ce qu'il a appris que Sa Majesté veut , à ce que Ton dit, que tes Révérends Pères élèvent un nombre de petits garçons sauvages et nous un nombre de petites filles à la française. Si Sa Majesté le veut, nous sommes prêtes à le faire , par l'obéissance que nous lui devons, et surtout parce que nous sommes tontes disposées à faire ce qui sera à la plus grande gloire de Dieu. C'est pourtant une chose très-difficile , pour ne pas aire impossible, de les franciser ou civiliser. Nous en avons l'expérience plus que tout autre, et nous avons remarqué que de cen( de celles qui ont passé par nos mains, à peine en avon&-nons civilisé une. Nous y trouvons de la docilité et de l'esprit , mais lorsqu'on y pense le moins elles montant par-dessus notre clôture et s'en vont courir dans les bois avec leurs parents, où elles trouvent plus de plaisir que dans tous les agréments de nos maisons françaises.

L'humeur sauvage est faite de la sorte; elles ne peuvent être contraintes; si elles le sont, elles deviennent mélancoliques , et la mélancolie les fait

malades. D'ailleurs les sauvages aiment exlraordinairement leurs enfants, et quand ils savent qu'ils sont tristes , ils passent par-dessus toute considération pour les ravoir et il les faut rendre. Nous avons eu des Huronnes , des Âlgonquines, des Iroqnoises ; celles-ci sont les plus jolies et les plus dociles de toutes : je ne sais pas si elles seront plus capables d'être civilisées que les autres , ou si elles retiendront la politesse française dans laquelle on les élève. Je n'attends pas cela d'elles, car elles sont sauvages , et cela suffit pour ne le pas espérer. Mais je reviens à nos Missionnaires.^

Voilà le R. P. Millet qui part pour les Iroquois> c'est celui qui vous a rendu visite à Rouen. Il m'a visité plusieurs fois à votre considération , et m'a donné le paquet dont vous l'aviez chargé. Il s'en va offrir son sacrifice avec autant de joie que s'il allait en paradis : les sauvages remmènent sous la qualité d'An^hiendasé , c'est-à-dire celui qui est bonoré. En voilà déjà six qui l'ont devancé de seize que l'on demande^ il faut un peu attendre pour le reste, car un ouvrier de l'Evangile n'est pas sitôt formé pour ces peuples barbares.

Vous vous souvenez bien des travaux que le B. P. Dalois a soufferts les années dernières dans les contrées Wtawak et comment il fut rejeté, avec son compagnon, des sauvages de cette nation , quand il 86 voulut embarquer pour y retourner. On croyait qu'il fût mort avec le R. P. Nicolas et un bon frère,

parceque i*on D*en avait poiol entendu de noofeltes. L'on a appris depuis qae ces barbares les reprireol dans leurs liarqoes ^ mais sans provisions ni eoiDroodités. Enfin Diea les a protégés , et, après des peines inconcevables, ils sont arrivés dans ^es grands et vastes pays. De là ils poussèrent vers les nations qa'ils avaient déjà en partie catéchisées où ils ont gagné beaucoup d'âmes à Dieu. Le R. P. Miooias, nonobstant ses fatigues , est revenu sur ses pas pour ramener ici une nation de sauvages qui n'avaient jamais vu d'Européens. Us ont tous le nn percé avec quelques grains ou poils de bètcs d'une belle couleur qui ; sont pendus. Us étaient très-chaigés de castors qui ont bien accommodé nos maicliands. Us ont été si satisfoitsdes Français, qu'ils sont résolus de venir ci-après faire leur traite avec eux. Les Wtawak leur avaient fait entendre que les Français les feraient brûler s'ils passaient outre , mais ils ont reconnu depuis que ces barbares les entretenaient dans cette crainte , afin d'avoir leur pelleterie pour rien et de les venir traiter eux-mêmes. Les Pères les ont désabusés, et c'est pour eeia que le P. Nicolas les a amenés lui*mème pour leur frayer le cbemin et les retirer de la crainte où ils étaient^ Admirez cette charité; il y a trois cents lieues d'id, et il a entrepris ce long voyage dans la seule espérance de gagner ces âmes à Dieu. U les a ramenés avec un autre Père et un Frère coadjuteur, et <-omme cette moisson est grande, il y en a en-^

eore d'autres qui se préparent poqr les suivre.

La missiofi du B. P. Nootel aux Montagnes et aux nations du nord est florissante; ce sont les sauvages les plus soumis et les plus dociles pour nos saints Mystères que Ton ait encore rencontrés. Il y a peu de temps qu'il en amena cinq cents à Tadoussac qui témoignèrent une extrême passion de voir Monseigneur notre Prélat. Sitôt que Sa Grandeur en fui avertie , elle partit pour les aller visiter et les féliciter de leur soumission à la foi , et pour ne pas perdre une occasion si favorable elle donna le sacrement de Confirmation à ceux qui se trouvèrent disfiosés à le recevoir. Sa charité l'avait porté , peu de temps auparavant , à aller visiter tous les forts jusqu'à celui qui est h plus proche des Iroquois ou il conféra le même sacrement à ceux qui ne l'avaient point reçu. D'autres Pères vont rejoindre le Père Nouvel pour accompagner les sauvages dans les bois durant leurs chasses et dans leur hivernement. Les autres sauvages, Hurons, Iroquois, Algonguins^ Montagnes , seront assistés par nos Révérends Pères depuis Mont-Réal jusqu'au cap de Tourment et aux environs durant leur hiver. Ceux qui ne peuvent plus aller à la chasse resteront à Québec , où ils seront soulagés selon le corps et selon l'âme. Voilà la disposition de cette Eglise pour cette année.

L'on a vu en ce pays une comète en forme de lance : elle était rougeàtre et enflammée , et si longue, que l'on n'en pouvait voir le bout. Elle suivait

le soleil après son coucher et n'a paru que peu'^de temps^ perdant sa lueur à cause de celle de la lune.

La terre a tremblé dssez fortementau mois d'avril dernier^ et ce tremblement a duré environ deux Miserere. Il a fait du débris vers le cap de Tour* mente y et on l'a ressenti dans toutes ces contrées jusque chez les Iroquois. Nous ne nous en sommes aperçus qu'une fois à Québec , mais il a été fréquent bien avant dans les terres, où nous n'avons pas encoré appris qu'il ait fait du fracas. L'hiver a été aussi doux que j'en ai vu en France , et l'été aussi chaud et aussi brûlant que dans les ilesde l'Amérique, il n'a presque point plu , et néanmoins toutes cessaisons extraordinaires n'ont causé aucun dommage aux biens de la terre. Je vous supplie de vous ressouvenir devant Dieu des besoins de cette Eglise , de notre communauté et des miens en particulier.

De Québec , le !««• septembre 1668.

LETTRE XLVn.— Au même.

Description touchante de sa vocation à l'état religieux et de la c^- / daite de Dieu sur elle et sur son fils. * fA^ .

Mon très-cher Fils , y^ * \

Un navire de France est arrivé à notre port vers la fin de juin , et depuis il n'en a paru aucun. Celui-ci nous a apporté de vos nouvelles qui m*ont donné sujet de louer Dteu de ses bontés sur vous et

sur moi. La plus grande joie que j'aie en ce monde est d'y Taire réflexion , et je vois que celle que vous y faites, sur l'expérience que vousenQvez, vous touche vivement, et qu'elle vous est utile. N'étes-vous pas bien aise, mon très<cher fils, de ce que je vous ai abandonné à sa sainte conduite en vous quittant pour son amour? N'y avez-vous pas trouvé un bien qui ne se peut estimer? Sachez donc, encore une fois, qu'en me séparant actuellement de vous, je me suis fait mourir toute vive , et que Tesprit de Dieu ; qui était inexorable aux tendresses que j'a-i vais pour vous , ne me donnait aucun repos que je n'eusse exécuté le coup ; il en fallut passer par là et lui obéir sans raison , parce qu'il n'en veut point dans Texécution de ses volontés al)&olues. La na-. ture qui ne se rend pas sitôt quand ses intérêts y sont engagés^ surtout quand il s'agit de Tobligation d'une mère envers un fils , ne se poavait résoudre. Il me semblait qu'en vous quittant si jeune , vous, ne seriez pas élevé dans la crainte de Dieu, et que vous pourriez totmber en quelque mauvaise main , ou bien sous quelque conduite où vous seriez en <binger de vous perdre^ et ainsi que je serais privée * d'un fils que je ne voulais élever que pour l'ë service de Dieu, demeurant avec lui dans le monde jusqu'à ce qu'il fdt capable d'entrer en. quelque religion, qui était la fin à laquelle je l'avais destiné. Ce divin esprit , qui voyait mes combats, était impitoyable à mes sentiments^ me disant au fond du cœur : « Vite,

y) vile il est temps , il n'y a plus à tarder y il oe fait » plus bon dans le monde pour toi. » Alors il m'ouvrait la porte de la religion , sa voix .me pressant toujours par une sainte impétuosité qui ne me donnait point de repos ni jour ni nuit ; il faisait ma affaires , et mettait les dispositions du côté de la religion d'une manière si engageante , que tout me tendait les bras, en sorte que si j'eusse été la pre^ mière personne du monde avec tous ses avantages , je n'y eusse pas trouvé plus d'agrément* Uoin Raymond faisait tout ce qu'il fallait auprès de ma sœur, et lui-même me mena où Dieu me voulut. Vous vtntes avec moi , et , en vous quittant , il me semblait qu'on me séparât Tàme du corps avec desdou'" leurs extrêmes. Et remarquez que dès l'âge de quatorze ans j'avais une très-forte vocation à la religîoD, laquelle ne fut pas exécutée , parce qu'on ne oor^ respondait pas à mon désir , mais depuis l'âgt de dix-neuf à vingt ans mon esprit y demeurait , et je n'avais que le corps dans le monde pour vous élever jusqu^au moment de l'exécution de la volonté da Dieu sur vous et sur moi. Après que je fus entrée , et que je vous voyais venir pleurer à notre parloir et à la grille de notre chœur; que vous passiez une partie de votre corps par le guichet de la commii' nion; que, par surprise, voyant la grande porte conventuelle ouverte pour les ouvriers , vous entriei dans notre cour; que, vous avisant qu'il ne follnt pas faire ainsi, vous vous en alliez à reculons, tfio

de pouvoir découvrir si tous ne me pouviez voir. Quelques-unes des sœurs novices pleuraient et me disaient que j^étais bien cruelle de ne pas pleurer, et que je ne vous regardais pas seulement. Mais > hélas! les bonnes sœurs ne voyaient pas les angoisses de mon cœur pour vous, non plus que la fi^ délité que je voulais rendre à la sainte volonté de Dieu. La batterie recommençait lorsque, pleurant , vous veniez dire è la grille qu'on vous rendit votre mère , ou qu'on vous fit entrer pour être religieux avec elle. Mais le grand coup fut lorsqu'une troupe de jeunes enfants de votre &ge vinrent avec vous visà-vis des fenêtres de notre réfectoire , disant , avec des cris étranges, qu'j^n me rendit à vous; et votre voix, plus distincte que les autres, disait là qu'on vous rendit votre mère, et que vous la vouliez avoir. La communauté , qui voyait tout cela , était vive-* ment touchée de douleur et de compassion, et quoi^ que aucune ne me témoignât être importunée de vos cris, je crus que c'était une chose qu'ion ne pourrait pas supporter longtemps , et qu'on me renverrait dans le monde pour avoir soin de vous. À la sortie de grâces , lorsque je remontais au noviciat, l'esprit de Dieu me dit au cœur que je ne m'affligeasse point de tout cela , et qu'il prendrait soin de vous, des divines promesses mirent le calme en tout moi-même , et me firent expérimenter que les paroles de Notre-Seigneur sont esprit et vie, et qu'il était si fidèle en ses promesses, que le ciel et la terre

D vile il est temps , il n'y a plus à tarder , il oe fait » plus bon dans le inonde pour toi. » Alors il m'ouvrait la porte de la religion , sa voix .me pressant toujours par une sainte impétuosité qui ne me donnait point de repos ni jour ni nuit ; il faisait mei aflaires , et mettait les dispositions du côté de la religion d'une manière si engageante , que tout me tendait les bras, en sorte que si j'eusse été la [Mt$^ mière personne du monde avec Uhk ses avantages , je n'y eusse pas trouvé plus d'agrément. Dom Raymond faisait tout ce qu'il fallait auprès de ma sœur, et lui-même me mena où Dieu me voulait. Vous vtntes avec moi , et ^ en vous quittant , il me semblait qu'on me séparât l'àme du corps avec des dou'' leurs extrêmes. Et remarquez que dès l'âge de quatorze ans j'avais une très-forte vocation à la religion^ laquelle ne fut pas exécutée , parce qu'on ne cor-* respondait pas à mon désir , mais depuis l'âge de dix-neuf à vingt ans mon esprit y demeurait , et je n'avais que le corps dans le monde pour vous élever jusqu^au moment de l'exécution de la volonté de Dieu sur vous et sur moi. Après que je fus entrée , et que je vous voyais venir pleurer à notre parloir et à la grille de notre chœur ; que vous passiez une partie de votre corps par le guichet de la commu* nion; que, par surprise, voyant la grande porte conventuelle ouverte pour les ouvriers , vous entriez dans notre cour ; que , vous avisant qu'il ne fallait pas faire ainsi , vous vous en alliez à reculons, afin

de pouvoir découvrir si tous ne me pouviez voir. Quelques-unes des sœurs novices pleuraient et me disaient que j^étais bien cruelle de ne pas pleuref , et que je ne vous regardais pas seulement. Mais> hélas! les bonnes sœurs ne voyaient pas les angoisses de mon cœur pour vous, non plus que la fi-> délité que je voulais rendre à la sainte volonté de Dieu. La batterie recommençait lorsque, pleurant , vous veniez dire è la grille qu'on vous rendit votre mère , ou qu'on vous fit entrer pour être religieux avec elle. Mais le grand coup fut lorsqu'une troupe de jeunes enfants de votre &ge vinrent avec vous visà-vis des fenêtres de notre réfectoire , disant , avec des cris étranges, qu'j^n me rendit à vous; et votre voix , plus distincte que les autres, disait là qu'on vous rendit votre mère, et que vous la vouliez avoir. La communauté, qui voyait tout cela, était vive-* ment touchée de douleur et de compassion, et quoi^ que aucune ne me témoignât être importunée de vos cris, je crus que c'était une chose qu'ion ne pourrait pas supporter longtemps, et qu'on me ren^ verrait dans le monde pour avoir soin de vous. À la sortie de grâces , lorsque je remontais au noviciat , l'esprit de Dieu me dit au cœur que je ne m'affligeasse point de tout cela , et quil prendrait soin de vous, des divines promesses mirent le calme en tout moi-même , et me firent expérimenter que les paroles de Notre-Seigneur sont esprit et vie, et qu'il éfaitsi fidèle en ses promesses , que le ciel et la terre

passeraient plutôt qu^une seule de ses paroles demeurât sans son effet; en sorte que si tout le monde m'eût dit le contraire de ce que m'avait dit cette parole intéfieure , je ne Teusse pas cm. Depuis ce temps-là je n'eus plus de peine , mon esprit et mon cœur jouissaient d*une paix si douce , dans la certitude que je ressentais que les promesses de bieu s'accompliraient en vous, que je voyais toutes choses Taites à votre avantage et des suites pour vous faire avancer dans les voies que j'avais désirées pour votre éducation. Incontinent après vous fûtes envoyé à Rennes pour faire vos études y puis à Orléans ; la bonté divine me donnant accès auprès desrévérends Pères jésuites qui eurent soig de vous ; vous savez les secours de Dieu à ce sujet. Enfin , mon trèscher fils , vous voilà aussi bien que moi dans l'expérience des infinies miséricorde^ d'un si bon Père : laissons-le faire, nous verrons bien des choses si nous lui sommes fidèles ; continuez de le prier pour moi. .

Québec, 30 juillet 1669.

LETTRE XLVm. — Au même.

Elle répond à quelques demandes qui lui avaient été faites touchant

la religion , les mœurs et la police des sauvages. a

Mon très-cher Fils , \ ^ \

Par cette lettre, je réponds distinctement aux questions que vous me faites touchant nos sauvages.

Ce que j'y avais oublié , uo bon Père y a suppléé , et vous pouvez vous assurer que tout y est véritable. Vous y verrez les absurdités des hommes qui n'ont ni la foi ni même les lumières naturelles ^ à cause de la nature corrompue qui est toute vivante en eux avant le baptême. Vous demandez :

I. — Si les sauvages , avant d^ avoir vu des EurO" péens , avaient la connaissance du vrai Dieu , et quelle connaissance ils en avaient?

Je réponds qu'ils n'en avaient point. Il s'en trouvait seulement quelques-uns qui , faisant réflexion sur le mouvement des cieux , sur la disposition des astres et sur l'ordre constant des saisons , ont connu , par la raison naturelle , qu'il y avait quelque puissant génie qui , ayant créé toutes ces choses , les gouvernait avec tant de sagesse. J'en ai connu qui , admirant l'harmonie des choses qui sont dans la nature , méditaient là-<lessus et disaient : « Assurément il y a un auteur de tout ce que nous voyons dans le monde y car tout cela n'a pu se faire de soi-même. » Dans cette vue , ils priaient Celui qui a tout fait, et ceux qui sont chrétiens ont conservé cette manière de parler; en sorte que voulant prier Dieu , ils lui disent : « ToUqui as tout fait , etc. » Ceux-là , convaincus de leur raisonnement, l'apostrophaient comme je viens de dire , et lui offraient des présents , comme de la farine de blé

diode et du petuD , qui sont les choses les plus exquises qu'ils aient. Deux capitaioes algouquips, qui étaient de ce nombre « ayant entendu le B. P. Le Jeune , crurent aussitôt et embrassèrent la foi. Ils ont été les deux premiers chrétiens , et tons deux nous donnèrent leurs filles dès le lendemain de notre arrivée en ce pays. Et il y a plusieurs exemples de cela , qui font Yoîr et admirer la bonté de Dieu.

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