‹ Choléra épidémique de 1865Chapitre 1 sur 6 · JUSTIFICATION · texte numérisé non relu

JUSTIFICATION

« Co qu’on croit vrai, il faut le dire et le dire hardiment ; jo voudrais , m’en coütAt-il grand’chose , découvrir une vérité faite pour choquer tout le genre humain, jo la lui dirais a brûle-pourpoint. » Joseph de Maistre.

L’épidémie de 1865 touchait à sa fin, et depuis le '16 octobre, l’hôpital militaire n’avait plus enregistré, ni malade, ni décès cholérique, lorsque je me décidai à adresser (le 6 novembre) au Conseil de Santé des armées , sous la forme d’un simple rapport, le résultat de mes observations sur l’origine et la marche de la maladie dans la garnison, en y ajoutant une étude préliminaire sur la climatologie de Marseille, de façon à bien faire ressortir les < causes essentielles qui m’ont paru présider à l’invasion de l’épidémie et le rôle important qu’il faut attribuer aux faits météorologiques et topographiques notésen 1865 (1).

Est-il besoin que je répète aujourd’hui, que j’ai écrit sans idée préconçue et surtout sans parti pris : d’ailleurs la rédaction de mon mémoire était achevée, qu’on ne connaissait encore, sur le choléra de Marseille, que les virulents articles, qu’un fervent contagioniste, M. le D1’ Bertulus, avait publiés dans la Gazette du Midi, à l’adresse

( 1 ) Le choléra ti Marseille en I8GS. Brochure grand-in. -8°, de <00 pages, avec un plan. — Paris, Y. Uozier, éditeur.

du rédacteur scientifique du journal La Presse , M. A. Sanson, ceux de M. Grimaud, de Caux, dans la même feuille et les communications ('Séances des 9 eM6 octobre ) de ce savant publiciste à l’Institut.

Comme d’autres honorables confrères, je n’avais pu que déplorer les accusations, par trop injustes, portées contre l’administration centrale et le conseil général d’hygiène de Paris, mais je devais me borner à le témoigner dans le cours de mon rapport (1), par une simple protestation, avec toute la forme scientifique que j’ai tenu à conserver à l’ensemble de mon travail.

Toutefois, je ne pouvais laisser sans explication l’interprétation des premiers faits tendant à attribuer, à l'importation pure et simple, l’origine du choléra à Marseille.

Telle qu’elle avait été posée, devant l’Académie des Sciences, par M. Grimaud, elle me paraissait forcée, inexacte ; c’est pourquoi, j’ai tenu à relater des faits de choléra , antérieurs à la prétendue importation d’Egypte, pour démontrer l’existence à Marseille , d’un choléra grave, mortel, à forme asiatique, avant même son développement à l’état épidémique à Alexandrie; et en citant ces faits et leur source, je n’ai pas oublié d’ajouter qu'une enquête sérieuse en ferait connaître toute la vérité (2) .

Mon travail, connu seulement du corps médical de l’armée, par l’extrait qui en fut publié dans le Recueil des

(4) Loco cit. page 84.

(2) Loco cit. pages 84 et 96.

Mémoires de Médecine militaire (■!), ne commença à préoccuper les partisans de la doctrine opposée à la mienne, qu’après qu’un honorable et savant inspecteur du service de santé militaire, M. Cazalas, eût porté, à la connaissance des corps savants, les faits sur lesquels je m’étais appuyé, pour combattre les tendances de 1 administration au rétablissement des quarantaines (2).

En outre des faits énoncés dans mon rapport, j’avais fourni à M. Cazalas une note exacte des décès enregistrés à l’état-civil (par suite de choléra ou d'affections des voies digestives) pendant la quinzaine, qui a précédé l’arrivée à Marseille des pèlerins de la Mecque.

Je complétais ainsi les recherches que M. Grimaud s’était imposé le devoir de faire dans son ardent désir d’arriver « à constater la véritable origine de la maladie. » Et je suis môme sincèrement convaincu, que ce savant hygiéniste y serait arrivé plus tôt que moi, s il avait, lors de son séjour dans notre ville, pris des renseignements à toute autre source que celle qu’il a consultée, et qu’il n’eût pas eu besoin de forcer les faits, à partir de l’arrivée de la Stella dans le port de Marseille, pour y démontrer l’origine de la maladie.

Il existe, en effet, aussi dans cette ville, une sorte de mont Arafat (entre la rue Bernard-du-Bois, le cimetière St-Charles et le boulevard des Dames)

(1) 3me série, Tome '16e, pages 1 et 4 09.

(2) F.xamex pratique de la question relative a la contagion ou a la non-contagion du choléra ; Mémoire lu à l’Académie de médecine , dans la séance du 3 avril 1 866, par le docteur Cazalas.

C|ui se recommandait, avant tout, aux philanthropiques investigations de M. Grimaud, et en établissant, avec son talent d’écrivain, l'opinion publique juge des faits les plus graves sous le rapport de l’hygiène publique, et qui sont encore aujourd’hui, comme l’an dernier, d'une démonstration irréfragable, il aurait pu rendre un plus grand service h la population Marseillaise, qu’en cherchant h démontrer qu'il fallait à tout prix revenir au régime des quarantaines.

Toujours est-il, que la savante communication de M. Oazalas, à l’Académie de Médecine, avait pour résultat de renverser tout l’échafaudage de M. Grimaud, et que pour des raisons facilement explicables, il ne fut pas le premier à s’en émouvoir. La vérité n’est qu’une, et j’ai la persuasion que M. Grimaud aura reconnu par elle l’imperfection de ses recherches (1).

Mais de zélés et distingués confrères, partisans déclarés de l’importation et dont les hypothèses disparaissaient devant une série de faits incontestables , démontrant l’existence du choléra à Marseille, avant les arrivages prétendus contaminés d’Alexandrie, se crurent obligés de réfuter au plus tôt ce qu’ils appellent les assertions émises par M. Cazalas relativement à l'origine du choléra de Marseille en 18G5. On a pu lire dans le numéro du 1 \ mai 186G de la Gazette Hebdomadaire, leurs remarques

(1) Une^ réclamation a été faite ultérieurement par M. Grimaud, de Caux, en réponse au rapport de M. de Pietra-Santa, à la Société médico-chirurgicale de Paris. ( Voir la séance du 4$ juin, Comptes-rendus de V Académie des Sciences.)

à c6 sujet, sous la forme cl une lettre à M. le Rédacteur en chef.

Du sein des Académies et des Sociétés Savantes, le débat se trouvait dès-lors transporté par la presse médicale devant le public, et il me devenait facile de répondre à mes contradicteurs par la même voie. Cependant je crus devoir m’abstenir : « la valeur incontestée de l’auteur « de la communication à l’Académie de Médecine, mon respect pour sa personne, et je dirai même mon estime toute particulière pour l’un de mes adversaires qui m’avait toujours témoigné la plus loyale confraternité, me décidèrent à ne pas transformer une question scientifique de la plus haute importance en une simple question personnelle. Je restai douloureusement impressionné sans doute, mais avec l’espoir que tôt ou tard justice se ferait.

L'occasion devait, en effet, m’être bientôt offerte do venir affirmer de nouveau, devant le corps médical de Marseille (I), comme d’autres honorables confrères s’en étaient rendus les interprètes devant les Sociétés savantes de Paris (2), les faits incontestables avancés parM. Cazalas, d’après les renseignements que je lui avais fournis.

Ces faits sont les suivants : les rappeler, dans toute leur exactitude, sera la meilleure justification, que je me

(1) Voir les séances du mois de juillet de la Commission scientifique du Comité Médical des Bouches-du-Khùne, dans le tome 6» du Recueil de ses actes (année 1866, 4e fascicule, juillet-août.)

(2) Voir Rapport de M. de Pietra-Santa 4 la Société médico-chirurgicale, celui de M. Cazalas, û la Société médicale d’émulation, et celui de M. Gallard, à la Société médicale, des hôpitaux, dans les bulletins des travaux de ces diverses Sociétés.

crois obligé d’en faire, en réponse aux remarques de mes contradicteurs, en attendant qu’une sérieuse enquête permette déjuger par qui do nous la vérité a été travestie.

I. — Le choléra existait à Marseille plus de 10 jours avant les premiers arrivages d’Alexandrie (11 et 1$ juin) auxquels l importation du choléra a été imputée à tort par les contagionisles :

1° Dans la deuxième quinzaine du mois de mai, quelques certificats de décès sont inscrits à l’état-civil avec le libellé de: entérite, diarrhée , gastro-entérite aigue, comme cause de mort.

2° Le 26 mai, 1 cas de cholérine dans la garnison Registre statistique de V hôpital militaire (1).

3° Le 2 juin, 1 cas de choléra suivi de mort très-rapide, rue Turenne, n° 6.

En voici 1 observation détaillée , telle que je l’ai recueillie, d’après les notes et les souvenirs de M. Raymond, médecin, qui a soigrné le malade, et les renseignements pris au domicile même de l’individu, auprès des voisins.

Le nommé Pierre Vidal, maçon, 39 ans, marié, père' de deux enfants, habitait un petit réduit portant l'indication: chambre 100, de la Cité-Ouvrière, surnommée la Califournie, située aun°6 delà rue-Turenne.

C’était un ouvrier sage, d’habitudes régulières et d’une bonne constitution. Depuis deux ou trois jours, il accusait une légère indisposition, de la diarrhée {il avait de la dyssenterie, me dirent les voisins), lorsque ^vendredi, 2 juin, a la tombée de la nuit, il lui piit la fantaisie d avaler' un verre do glacée (sorte de sorbet à 1 usage des gens du peuple,' et colporté a travers les rues). Peu de temps après, il fut en proie à de violentes coliques, a des vomissements souvent répétés, et il eut également de fréquentes garde-

(1) Loco cit. page 30.

robes, accusant des tiraillements dans tout le corps, mais surtout dans les jambes.

Comme le mal empirait toujours, un médecin fut réclamé, et l’on s’adressa à M. Raymond, praticien très-connu dans ce quartier populeux, non seulement, pour son dévouement lises malades, (M. Raymond a qua tre récompenses civiques, dont deux médailles pour les épidémies do choléra de 1849 et de I8S4-S8), mais aussi par le grand nombre de personnes qu’il visite chaque année dans la classe ouvrière et les vieux quartiers, au centre desquels il réside.

Ce médécin a vu le malade à 11 heures du soir environ : il était couché dans une chambre assez mal éclairée par une simple chandelle, et entouré do sa famille et de quelques amis du voisinage. Il présentait déjà un faciès décomposé, les yeux enfoncés dans les orbites, le nez, les pommettes, le menton, la langue et les extrémités des membres froids, Je pouls petit, filiforme, beaucoup d’anxiété épigastrique et des envies fréquentes do vomir (la nature des déjections n’a point été constatée par M. Raymond, mais, « ce n’était que des glaires blanchâtres et de la bile » m’ont assuré les voisins). Il y avait déjà un commencement de cyanose, et le malade avait des crampes dans les membres inférieurs. M. Raymond prescrivit alors pour boisson, une infusion de camomille et de menthe, une potion composée d’eau de mélisse, de siropdiacodeetde valérianate de zinc , et pour frictionner les membres , un liniment ammoniacal. Appréciant toutefois la gravité de l’état du malade, il crut devoir en prévenir la famille qui se préoccupait de réclamer l’intervention d’un ministre de la religion.

Le mal en effet s’aggrava rapidement et la mort survint vers les 3 ou 4 heures du matin. Le 3 juin par conséquent, quand M. Raymond répéta sa visite dans la matinée, il ne trouva plus qu’un cadavre, fortement cyanosé, déjà froid et raide (il était bleu-noir m’ont assuré les voisins, la concierge entre autres, qui a aidé à l’ensevelissement).

Pour M. Raymond, c’était incontestablement un cas de choléra bien confirmé ; il avait reconnu dans ce fait tous les caractères du choléra grave qu’il avait observés dans les épidémies antérieures, et c’est pourquoi il n’hésita pas à le déclarer à la mairie

par le libelle desor certificat de décès ( Choléra en moins de 2i heures).

« J’avais, affirme M. Raymond, déjà dissimulé la cause de la mort par choléra pour deux ou trois cas semblables à celui de Vidal, dans la môme quinzaine, mais comme ce dernier habitait un quartier réputé justement pour son insalubrité flagrante, je n’ai plus eu la môme hésitation à indiquer sur mon certificat la vraie cause de la mort: pour d’autres quartiers je me bornais comme c’est l’habitude à Marseile, à libeller par les mots: décédé par suite de mort naturelle. »

Si l’on prend la peine de lire toutes les particularités de cette observation, on n’y reconnaîtra guères que le nom de celle qui a été mutilée, en des termes contraires à la venté, dans les remarques de mes contradicteurs (I) insérées dans le n° 19, 1 1 mai 1866 de la Gazette hebdomadaire. C’est ce qui m’oblige d’ajouter, que ces mômes renseignements sur le fait de Vidal, avaient cependant été donnés, tels que je les ai reproduits, par M. Raymond, qui les a affirmés derechef à la personne députée auprès de lui pour les recueillir une seconde fois, sans qu’il se doutât qu’on en ferait une relation si incomplète et si peu fidèle.

4° Le 2 juin, I cas de choléra, chez un enfant, rueFongate, n° 6. — M. Moulin, requis en qualité de médecin sous-aide à l’hôpital militaire, employé depuis onze années dans les hôpitaux (à Avignon, comme interne, avant de venir à Marseille) , habitait ladite maison.

(1) Remarques sur les assertions émises par M. Cazalas, relativement à l’origine du choléra de Marseille en 4865. Lettre à M. le Rédacteur en chef de la Gazelle hebdomadaire, par MM. S. Pirondiet A. Fabre.

Appelé à donner des soins au petit malade , c’est lui aussi qui a fourni le certificat de décès, porlant le libellé « diarrhée et vomissements. » — « C’est pour ne pas jeter l’alarme dans la maison que je n’ai pas écrit choléra , m’a raconté plus tard M. Moulin : mais je suis bien convaincu par tout ce que j’ai vu, depuis l’cpidémie régnante, que je n’ai eu affaire qu’à un cas véritable de choléra infantilis. » La cyanose, l’agitation du petit malade, l’enfoncement des yeux dans les orbites, l’alg'idité, etc., sont autant de symptômes qui ne permet tent pas d’en douter.

Cette affection est, à la vérité, fréquente à Marseille; mais elle s’est présentée en 1 865 avec un caractère particulier de gravité. Les moindres indispositions, attribuées à l’helminthiase ou à la dentition, s’aggravaient facilement, et quand, ainsi que me l’a confirmé M. Raymond, entre autres, on n’observait encore que des cas sporadiques de choléra chez les adultes, les enfants succombaient assez fréquemment à des complications cholériformes : les petits cadavres offraient toujours de la cyanose très intense , et les sclérotiques étaient tachées de pelites ecchymoses bleues. Aussi dès lors on pouvait pressentir l’invasion d’une épidémie.

5° Le 3 juin, quatre décès par affections des voies digestives. Un certificat porte entérite aigue , un 2me maladie des voies digestives (ils sont signés par M. Savornin) ; un 3mo, diarrhée (signature illisible) ; un 4me, miserere (signé par M. Giraud).

6° Le 4 juin, deux décès, l’un: suites d'une entérite

(certificat de M. Pellegrin), l'autre, d’une gastro-entérite (signé par M. Gautier).

7° Le 5 juin, un décès par erlèrile aigue (signé par M. Savornin) ; un cas de diarrhée cholériforme constatée à la caserne Sl-Charles.

8° Le 6 juin, un décès par gastro entérite chronique (signé par M. Verne).

C’est à cette date que j'ai rapporté, d’après les renseignements de MM. Honoraty et de la Soudière, le cas de choléra algide , suivi de guérison, qui s’est présenté chez un camionneur du chemin de fer.

Honoraty, quia succombé pendant l’épidémie, ne croyait pas à l’importation ; il citait le fait de ce camionneur à l’appui de son opinion, et ne voulait en rien rattacher l’origine du choléra à Marseille, à ce qui se passait en Orient. Plusieurs de ses collègues du Comié Médical peuvent en témoigner.

Pour M. de la Soudière, il ne m’a pas autorisé à dire l’opposé de ce que j’ai écrit dans mon rapport de fin octobre ; je dois déclarer au contraire que cet honorable confrère m'a cité encore en faveur de ma manière de voir, un cas de choléra mortel survenu à Arles, plus de quinze jours auparavant chez une vieille femme qui vivait dans les conditions de l’isolement le plus complet. Pourrait-on douter que l’interprétation qu’il m’a donnée de Ges deux faits ne fût pas sincère ?

Quant au nommé Uldry Eugène, homme d'équipe au mois, cité, pour les besoins delà cause, par mes contradicteurs, je peux leur assurer que les deux registres nié-

dicaux du chemin de fer, le signalent bien comme ayant été atteint d’entérite du 3 au G avril, et d'embarras gas-

ligue du 2 au 4 juin (voilà qui est bien près du 6, date que j’ai donnée pour son attaque cholérique), mais qu’il n’y a' aucune indication de maladie, à la date du 23 de ce mois pour cet homme, qui au contraire se trouve encore porté comme ayant présente les symptômes de la cholérine, du 20 au 25 septembre.

Vraisemblablement toutes les particularités relatives à cet intéressant malade, dont les registres de M. Aubin, médecin chargé de la visite des employés du chemin de fer, font foi, n’étaient pas très exactement connues de M. de la Souchère ; car comment alors expliquer qu’il ait

autorisé à dire : « mais le 23 juin seulement ,»

pour le triomphe de la vérité ?

9° Le 9 juin, un décès cholérique (paroisse St-Laurent); le libelle du certificat à l’état-civil porte à la vérité : « mort naturelle » , mais le fait a été certifié à M. Ch. Gués par deux membres du clergé, qui ont pu savoir ce que M. le curé ignore. Je n’avais indiqué le registre de la paroisse que comme source de renseignement ; je voudrais aujourd’hui citer les noms des personnes consultées : le respect du à leur caractère m’en empêche.

10° Le 10 juin, un décès par gastro entérite aigue (signé de M. Teissier)

11° Le 12 juin, un décès par gastro entérite (Dr Philippon) et un cas de choléra intérieur et promptement mortel survenu à l’Hôtel-Dieu (Service de M. le Dr Bertulus, qui en a fait l’objet d’une remarque clinique à ses élèves, et qui m’autorise à le relater aujourd’hui) .

Tels sont les faits antérieurs à l’arrivée des pèlerins arabes, qu’une simple enquête m’a permis de recueillir. Que l’on tienne compte que la généralité des certificats de décès envoyés à la mairie ne portent pas de libelle de la cause de la mort et que les médecins n’ont agi ainsi, que dans le but de dissimuler les premières atteintes de la maladie, et l’on reconnaîtra sans peine qu’elle s’était manifestée déjà à la fin du mois de mai, et qu’il ne lui manquait pour son expansion à l’état épidémique, que le concours d’influences générales que les faits météolorogiqucs bien observés ont pu faire apprécier.

II. — Le développement lia choléra à l'état épidémique a été précédé d’une période prodromique , d'une constitution médicale cholérique.

Il est incontestable que cette constitution médicale n’existait pas avec des caractères bien tranchés à Marseille comme à Toulon, ni en mai, ni même en juin; cependant si déjà dans ces mois, l’état-civil avait à inscrire des décès par suite de choléra, de diarrhée, de miserere, d’entérite aigue, etc., c’est que les affections des voies digestives commençaient à devenir prédominantes : elles l’étaient surtout chez les enfants, et dans les quartiers populeux de la vieille ville, dans la banlieue, comme les carnets ou agendas de quelques médecins n’en peuvent faire douter. Que l’on veuille bien remarquer aussi que le mouvement seul des hôpitaux n’est point un moyen d’appréciation rigoureuse, parce qu’en général l’admission à l’hôpital n’est point réclamée pour de simples dérangements intestinaux.

Toutefois, à partir du mois de juillet, la constitution médicale diarrhéique s’était établie et sa diffusion s’est généralisée de plus en plus dans les mois suivants, en suivant l’expansion et la marche de l’épidémie cholérique dont on ne devrait faire remonter ledébut, qu’à la 2rac quinzaine d’août (2, 3, hou 7 décès cholériques par 24 heures, dans une ville de 300,000 âmes, ne pouvant être considérés que comme appartenant à la période prodromique ou prémonitoire de la maladie).

Il en a été ainsi au moins pour la garnison, dont voici le mouvement nosographique (aussi bien pour les infirmeries qui reçoivent les affections légères, que pour l’iiôpital militaire où l’on n’admet en général que les maladies les

plus graves) (1 ) :

diarrhées

cholérines

choiera

déoèi

Juin 28

Juillet 1 1 9

Août v 1 98

Septembre 361

Octobre 1 6 1

Une marche parallèle a dû exister dans la population civile; elle a été notée également pour Toulon, Arles et quelques localités voisines qui ont eu à souffrir du fléau.

III. — Aucun cms bien avéré de choléra ne peut être rapporté ni aux pélérins arabes , ni aux émigrants

(I) Mon collègue à l'hôpital militaire, M. Jubiot, n’a communiqué à la Société de médecine, que le relevé relatif aux affections traitées à l’hôpital, tandis que celui que j'ai établi comprend aussi le mouvement des infirmeries de la garnison.

d’ Alexandrie , ni aux équipages des navires arrivant de pays contaminés.

D'après une enquête sérieuse de toutes les particularités relatives à la Stella, à son départ d’Alexandrie , à son voyage, sa relâche à Messine, au débarquement des pèlerins au fort St-Jean, il est démontré que les passagers et hommes d’équipage de ce batiment n’ont présenté aucun symptôme de choléra. Comment d’ailleurs l’auraient-ils importé d’Alexandrie, où la maladie n’existait pasencore au 1er juin, jour de leur départ de cette ville.

On a donné beaucoup de retentissement aux trois décès qui ont été fournis par les 70 pèlerins de la Stella ; mais, qu’on le sache bien, c’est un fait habituel, qui se reproduit à chaque pèlerinage, de voir plusieurs de ces hadjis succomber, soit de misère ou de privations, soit de fatigues ou de vieillesse, et il n’est pas d'année que le fort St-Jean n’en enregistre autant qu’en 1865.

N’est-il point d’ailleurs incontestable qu’ils n'ont offert aucun malade pendant leur séjour dans ce fort, resté indemne pendant toute la durée de l’épidémie, et qu’ils n’ont pas importé davantage le choléra dans leurs provinces respectives, puisque ce n’est que trois ou quatre mois après qu’il s’est manifesté à Alger et à Oran.

Enfin, a-t-on pu citer au moins un cas de choléra chez ces 4020 personnes (émigrants, passagers et hommes d’équipage) qui sont arrivés des pays contaminés du 1 1 juin au 31 juillet ? En a-t-on observé davantage chez les douaniers, chez les ouvriers des Docks qui ont manipule les colis et les marchandises suspectes?

Ainsi donc il peut être considéré comme acquis à l’observation qu’il n’y a aucun fait bien .avéré d’importation dans l’épidémie de 1865.

Toutefois, m’objectera-t-on, ce sont les quartiers situés dans le voisinage des ports, ce sont les personnes en rapport plus ou moins immédiat avec la marine, ce sont les marins même qui ont présenté les attaques les plus fréquentes au début. Mais je ne vois là rien de bien difficile à interpréter. Comment ! le mouvement principal de la classe ouvrière à Marseille se passe sur les quais de ses ports, ou dans leur voisinage, la généralité des habitants est en relation plus ou moins directe d’affaires avec les Messageries, les Docks, les diverses Agences de commerce maritime, etc., et les marins quand ils tombent malades, ne peuvent guères avoir d’autre ressource que 1 entrée à 1 hôpital ; et 1 ou s’étonne qu’il en soit ainsi qu’on croit l’avoir remarqué ! (1 )

Et d'ailleurs, cela nous expliquerait-il ces cas isolés en plus grand nombre qui sont fournis simultanément par des personnes habitant loin des ports, et n’ayant, par leur genre d’occupations, aucun rapport avec cette partie de la ville? Tandis qu’il nous suffit d’une influence générale du milieu atmosphérique et de conditions parti-

(1) Qu’on en juge d’ailleurs. Voici, d’après M. J. Mathieu, sa\ant statisticien de notre ville, comment les 2028 décès cholériques se sont divisés au point de vue topographique.

Sur les navires ancrés dans le vieux port. 8 )

» dans le port neuf. . . 5 1

Dans 82 rues voisines du port 4 84

Aux hôpitaux civils et militaires 424 /

Banlieue et faubourgs " \ 443 \

Dans 249 rues de la ville 97s

culières d’insalubrité locale, ou d’hygiène mal entendue, pour expliquer les uns et les autres.

En effet, s’il est probant, comme M. Aubert-Roche l’a signalé dans son rapport sur l’épidémie d’Egypte (1) et comme l’établit aussi le rapport du Gouvernement (2), que les foyers d’infection ont joué le rôle le plus actif, non-seulement dans la propagation de la maladie en Orient, mais aussi, pour son développement à l’état épidémique à la Mecque, où elle s’est formée pour ainsi dire de toute pièce, sous l’influence d’une chaleur torride, de l’agglomération d’un plus grand nombre de pèlerins que les années précédentes, et des miasmes pestilentiels que répandent des amas d’immondices et les dépouilles putréfiées d’animaux offerts en sacrifices propitiatoires ; il ne peut l’être moins qu’à la même époque (mai et juin 1 8G5) , le choléra se soit développé spontanément à Marseille, comme à Arles, Toulon et Solliès-Pont, sous 1 influence d’une constitution atmosphérique intempestive, et de certaines conditions d’insalubrité locale, particulières à ces localités, éléments similaires aux précédents.

Pour ne parler que de Marseille, est-il possible de niei l’existence flagrante de ces dernières, dans maints quartiers de la ville et de la banlieue, le vieux port, les rues de la vieille cité aboutissant aux quais, celles qui avoisinent les cimetières, ou dans lesquelles se trouve une

(1) Journal de l’Isthme de Suez.

(2) Rapport de S. E. M. Béhic, Ministre de l’Agriculture et du Commerce, en date du B octobre 1865.

population compacte, agglomérée autour de nombreuses usines ou d’établissements industriels insalubres? (I) N’est-il pas incontestable que les abattoirs, les dépôts d’engrais, de balayures, les fabriques de chandelles, de colle-forte, les magasins de chiffonniers, etc., sont, avec l'absence d’égouts dans ces quartiers populeux, où ils ne

(1) Sans doute, et le premier, n’ai-je pas été à, le reconnaître (Loco cit. page 78), 1 administration locale a déjà, beaucoup fait pour la salubrité du vieux Marseille, et comme mes honorables conlrères, dont j ai été beureux de lire les publications remarquables à, plus d’un titre, je n’hésite pas à, croire que l’assainissement de certains quartiers a beaucoup contribué à y diminuer l’intensité de la maladie.

Maisje n en reste pas moins étonné, d’avoir été le seul à signaler combien l’application des règlements de police municipale laisse à désirer en général, sous le rapport de l’hygiène publique, combien il est urgent pour la salubrité de notre ville, de sa banlieue surtout, que le système des égouts soit complété, que le curage des poits soit activement assuré en toutes saisons, que les eaux destinées à 1 alimentation de Marseille, no soient dislribuées dans les rues et les maisons qu’après leur complète épuration, de façon à favoriser la masse des habitants a en faire usage de préférence h celle des puits qui est viciée par des infiltrations fétides et délétères du sol.

En le répétant aujourd’hui, ce n’est pas que j’aie douté do 1 excellent esprit cl observation de confrères haut placés, et à bien juste titre, dans 1 opinion publique, ce n’est pas non plus, crue je n aie pas apprécié déjà toute la vigilance de l’administration locale aussi jalouse de rendre Marseille salubre, que d’en faire une belle et somptueuse cité. Mais pour répondre à mon épigraphe qu’il me soit permis d’ajouter: 1 s 1 ’

Pourles étrangers, comme pour l’hygiéniste, Marseille ressemble encore trop aujourdlnu à ces industrielles du demi-monde oui préoccupées avant tout duluxe qu’elles ont à déployer par l’étalage

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^ les premiers soins de 1 hygiène corporelle, et récèlent le

plus souvent sous le masque d’un séduisant maquillage, les sour-

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jours si désagréablement impressionné, peut-on s’empêcher de dép orer, que malgré les progrès de la civilisation et dOOa scTence noJerne, la spéculation et la vanité parviennent toujours à nié valoir sur les conseils de l’hygiène ? 1 J U1S à pié"

sont encore aujourd’hui qu’à l’état de projet, la cause permanente de l’altération non-seulement de 1 air , mais aussi de l’eau et du sol par les infiltrations qui alimentent les puits et les pompes des maisons du voisinage ?

Et les émanations putrides auxquelles sont exposés les habitants d’un tel milieu, comme le méphitisme de l’air, qui résulte de l’entassement de certaines familles dans des réduits infects, connus sous le nom de caboulols, la malpropreté qui règne dans ces galetas que les naturels de la Malaisie se refuseraient certainement à occuper, toutes ces conditions de l’insalubrité la plus notoire., ne constitueraient pas des causes suffisantes, pour expliquer le développement et la propagation de la maladie, à la façon dont cela s’est passé à La Mecque, à Alexandrie, à Constantinople ? C’est tout simplement, on en conviendra,

se fermer les yeux à la lumière.

Toujours est-il, qu’il a été constaté que c’est dans ces quartiers, que les premières attaques ont eu lieu (rue Turenne en '1865 ; rue Bernard-du-Bois en 1866), et que la maladie s’y est montrée le plus meurtrière (1).

(1) j’ai, en ce qui concerne la garnison, cherché à faire rcssorlii l’influence des effluves malsains du voisinage sur l’aile Ouest de là Caserne St-Charles, qui a fourni à elle seule près de la moitié des cas de choléra, constatés dans toute la population militaire.

M. Lisle a rendu saisissant le rapport de causalité entre 1 origine du choléra à l’Asile des aliénés et les foyers d’infection des quartiers environnants. • — IN’ est-ce pas aussi à une influence de même nature qu’il faut rapporter le développement de la maladie, presqu’ti la fin de l’épidémie, chez six matelots du navire russe Le Dclphin, qui était vcnus’ancrer dans le vieux port précisément h l’embouchure de l’égout central. .

Il ne se passe pas de semaine que la presse locale ne signale, à l’attention du pouvoir municipal, les graves et redoutables dangers qui résultent, pour la santé publique do r accumulation (je toutes ces causes d’insalubrité dans beaucoup de quartiers de la ville. Ce n’est pas le jour seulement, c’est surtout le soir au coucher du soleil, que je recommande de pénétrer dans ces loyers

Pourquoi dès-lors, si les conditions exceptionnelles sous le rapport de l’hygiène et de la salubrité de cette partie de la ville, expliquent facilement aussi bien la formation de foyers épidémiques que les caractères infectieux avec lesquels la maladie continue à s’y manifester, ne pas reconnaître que sa propagation par cas isolés et plus rares dans d’autres quartiers et dans les classes aisées de la population, ne s’est faite que par l' influence du génie épidémique et d’autres causes déterminantes diverses , lorsque la constitution médicale cholérique a été complètement établie ?

Ainsi seulement la question si importante du choléra me paraît devoir être envisagée par la vraie science médicale. Régler l’hygiène et la thérapeutique, d’après de simples faits très-contestables de contagion , ce n’est pas seulement la faire rétrograder, mais l'engager dans une voie dangereuse pour l’humanité.

Nous sommes encore bien loin sans doute du jour où la médecine curative sera remplacée par la prophylaxie ; mais dès maintenant, pour limiter les ravages des épidémies, sinon pour les éteindre complètement, comme pour prévenir les endémies , l’unique préoccupation de la société doit tendre à généraliser les mesures de prophylaxie locale, comme les applications de l’hygiène privée.

Les quarantaines et les lazarets ne sont pas plus de

pestilentiels pour reconnaître combien ces réclamations sont fondées, et combien les plaintes des habitants du voisinage sont justifiées.

Que l’on visite aussi ces califournics, improprement décorées du nom de cités-ouvriôres dans le guide de la ville, et l’on appréciera jusqu’à quel point sont poussées l’avidité do certains logeurs

et la spéculation de très-riches propriétaires Ma plume se refuse

à en faire le tableau; on le croirait. exagéré.

notre époque que les imperméables dont s’affublaient les médecins d’un autre âge contre la peste.

En résumé, si j’ai cru devoir revenir sur les faits énoncés dans mon Mémoire sur le choléra, c’est parce que, fort de la rigoureuse et consciencieuse observation avec laquelle ils ont été notés, en indiquant, pour chacun, les sources où j’avais pu les recueillir, je ne pouvais laisser, plus longtemps, accorder de l’importance, au sein des Sociétés savantes, comme par la presse médicale (1), aux réfutations de mes contradicteurs.

La pathogénie du choléra en sera-t-elle mieux éclairée pour cela, telle n’est pas ma prétention. Mais l’honneur delà science n’en sera pas moins veng*é.

J’ai appelé l’enquête de tous mes vœux, et je la réclame encore aujourd’hui de toute la force de ma conviction, qui n’en restera pas moins inébranlable. Il importe avant tout dans une question aussi grave, que l’on sache par qui et comment la vérité a été méconnue ou plutôt travestie. Car, dirai-je avec Hippocrate : (voy. § 4 8 Ilepl eüayr^j.oa'W,*;.)

£Ùy.Xea yàp èovxa Tiaaiv àvOpwnotai 8t,a<puXà<r<xexai.

ce qui est glorieux se conserve parmi les hommes.

A. Didiot.

(I) N’est-il pas en effet bien remarquable que le courant contagioniste, qui n’a pris sa source principale, à Marseille, que d’après des assertions sans valeur, ait pu néanmoins entraîner quelques organes de la presse médicale, U n’apprécier, qu’avec une très-grande partialité, les travaux plus rares de la doctrine opposée. Quand on lit par exemple, dans la Gazelle (les Hôpitaux [n° 79, samedi! juillet) l’analyse de mon mémoire sur le choléra de 1865 à Marseille, on peut croire qu’il n’a été écrit que comme une simple réponse, en contradiction, à celui de M. le docteur Seux ; tandis qu’il lui est antérieur de plus de quatre mois, et que les faits, qui en sont la base étiologique, n’ont aucun rapport avec ceux plus spécialement cliniques, observés par cet honorable confrère,

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