‹ Choléra épidémique de 1865Chapitre 2 sur 6 · RAPPORT · texte numérisé non relu

RAPPORT

SUR LE MÉMOIRE DE M. DIDIOT le Choléra à Marseille en 1865

PAR LE nr CH. GUÉS (1).

Messieurs ,

Avant d’exprimer par un vote , votre opinion sur la délicate question de l’origine du choléra à Marseille en 18G5, permettez -moi de solliciter votre bienveillante attention, en faveur du rapport dont j’ai à vous entretenir sur la brochure que notre honorable confrère, M. le Dr Didiot, a publiée sur cet important sujet.

Chacun de vous, dans cette enceinte, connaît les idées anticontagionistes du médecin principal de nos hôpitaux militaires ; chacun de vous, se rappelle la sensation que fit, à l’époque de sa publication, ce travail consciencieux et savant, qui venait s’inscrire en opposition avec les idées généralement admises, et que l’auteur eût le courage de soutenir et de défendre dans la presse médicale, comme au sein des Sociétés locales.

En acceptant le difficile mandat de rapporteur, j’ai cru devoir me dégager de tout sentiment de sympathie personnelle pour l’auteur de ce mémoire : libre de toute pression, ne prêtant l’oreille qu’à la voix de la vérité, je viens, fort de la confiance qu’inspire une bonne cause, armé du calme que le temps apporte avec lui dans toutes les dis—

(1) Lu devant la Commission Scientifique du Comité Médical desBouehes-du-lthône, dans la séance du '20 juillet 1 8G6.

eussions , dérouler h vos yeux, sous leur véritable jour, les faits que notre confrère expose en faveur de sa théorie.

Notre honorable collègue divise son travail en deux parties :

La 1 re, est consacrée à la climatologie de Marseille ;

La 2mc, traite du choléra épidémique de notre ville, et plus particulièrement des ravages qu’il a faits dans la garnison.

Cette division est logique ; car, pour établir sur des bases solides, les propositions qu'il voulait faire accepter sur le choléra de 1 865, le Dr Didiot devait porter son attention sur la climatologie de Marseille, avant l’apparition du fléau Indien. — En dehors de ces données précieuses fournies par la météorologie, la pression barométrique, la température,, les vents, l’état hygrométrique de l’atmosphère, sa tension électrique, la constitution médicale, si souvent contestée ; en dehors, dis-je, de ces renseignements exacts puisés à ces diverses sources, la théorie de notre collègue aurait pû être prise pour un rêve de cabinet, créé de toutes pièces, par un cerveau avide d’innovation médicale : mais, l'honorable médecin principal de l’hôpital militaire ne procède pas en aveugle, et par tâtonnements. — Il expose avec netteté , les qualités normales du climat de Marseille, établit, sur l’examen comparatif des années précédentes, la constitution médicale habituelle ; puis, frappé de certains phénomènes insolites qui lui sont fournis par l’étude de la météorologie, et qui signalent l’année \ 865, comme revêtant un caractère spécial, il est conduit à proclamer une constitution atmosphérique toute particulière, anomale, qu’il nomme

cholérique, et qui, pour lui, crée ce choléra épidémique dont nous avons suivi les phases, et aux regrettables effets duquel nous avons assisté comme témoins actifs.

Or le printemps de 1865 a élé remarquable par une température plus élevée (24° en moyenne) que celle des années précédentes, par l’absence de jours de pluie (8,nm , 85 d’eau) de mars à juillet, par des vents d’Est et de Sud-Est très -peu intenses , par l’humidité des nuits, et une pression barométrique faible et peu variable, peut-on s’étonner devoir notre confrère formuler que l’intempérie atmosphérique qui a préparé peu à peu et à la longue la constitution cholérique, soit le résultat cl’un calme extraordinaire des vents j de la déviation plus ou moins prononcée de leur direction habituelle, d’une sérénité exceptionnelle du ciel, et d’une sécheresse plus considérable que de coutume ?

La statistique médicale de l’hôpital militaire lui fournit les éléments numériques propres à faire saisir les conditions de l’étal sanitaire habituel de la garnison, au point de vue des affections dominantes et des décès. — Il établit le mouvement des maladies depuis le 1er janvier 1861, et arrive à constater et à prouver à l’aide des chiffres, que les maladies qui frappent le plus la garnison, par ordre de fréquence et de gravité, sont: les fièvres typhoïdes, les affections des organes de la respiration et de la digestion.

Tout l’édifice de sa théorie sur le choléra épidémique de 1 865, se trouve reproduit en miniature dans ces mots : Constitution médicale cholérique.

La conclusion , qui découle de l’étude attentive et raisonnée des phénomènes météorologiques, qui s’appuie

sur la climatologie de Marseille, exclut toute idée d'importation du fléau Indien. N’est-il pas à regretter que de savants et honorables confrères se refusent à admettre cette constitution médicale spéciale, donnant naissance au choléra, alors que pour expliquer la propagation et la généralisation de certaines affections, ils invoquent , à bon droit des constitutions médicales spéciales engendrant des épidémies catharrales , croupales , d’exanthèmes fébriles, etc.?

La deuxième partie de la brochure de notre confrère, présente l’histoire du développement et de la marche du choléra dans la g’arnison. — Après avoir fait connaître l’effectif des troupes, l’état du casernement, qui est installé dans d’excellentes conditions , depuis l’occupation des nouvelles casernes, les ressources affectées aux malades dans les établissements du service hospitalier, l’auteur donne un aperçu de la marche de l’épidémie dans la population de Marseille.

Ici, le D1' Didiot établit que le choléra, dont l’existence officielle ne date, il est vrai, que du 25 juillet, régnait cependant à l’état sporadique depuis la fin du mois de mai. Il cite, à l’appui, le fait d’un grenadier du 80e de ligne, dirigé sur l’hôpital milita ire le 26 mai, pour une cholérine bien caractérisée. Il relate que le 2 juin, M. Raymond constatait un cas de choléra mortel, rueïurenne, 6, et que M. Moulin observait un choléra infantilis, suivi de mort, rue Fongate. Les certificats de décès sont inscrits à F étatcivil. Notre honorable confrère M. le Dr Ménccier a cité le premier de ces cas, dans son rapport au Comité.

Mais suivons, avec l’auteur du mémoire, cette chaîne

non interrompue de faits qui ont autorisé, et qui établissent d’une manière péremptoire, la constitution médicale cholérique, à une époque antérieure à l’arrivée de la Stella, et du S aï cl.

Le 4 juin , trois décès sont déclarés : les certificats libellés, portent pour le premier, miserere , pour les deux autres, entérite aigue.

Le 5 juin, nouveau décès imputé à une gastro-entérite aigue.

Ne semble-t-il pas déjà qu’il se dessine une tendance à dissimuler la maladie à son origine, et à couvrir les premiers décès cholériques, d’une expression médicale qui abrite la conscience des médecins et rassure une population en éveil, prête à s’alarmer.

La succession des faits marche toujours.

Le 6 juin, un camionneur estatteint de choléra, et guérit.

Le 9 juin, il s’est confirmé qu’une femme du quartier St-Laurent est morte du choléra, bien que le libellé de la caùse de sa mort ne soit pas établi sur le certificat.

Le 1 2 juin, notre honorable confrère, le Dr Bertulus constate un décès cholérique dans son service de l’Hôtel-Dieu.

Le 18 juin, nouveau décès, rue Basse-Périer.

Le 20 juin, nouveau décès, rue Château-Joli.

Le 29 Juin, décès à l'extrémité du cours Lieutaud.

Dans le mois de juillet, les 6, \ 1 , 12, 17 et 21 on enregistre un certain nombre de décès cholériques et, dès le 23, époque à laquelle les médecins sont invités à libeller leur certificats, en désignant la nature de la maladie, le chiffre des décès cholériques s’élève de 1 à 4 par jour.

Dans la garnison, l’état sporadiqne et la constitution cholérique se manifestent de la même manière.

Les malades admis à l’hôpital militaire, ou traités dans les infirmeries, présentent les affections suivantes :

Juin 28 Diarrhées — 13 cholérines.

Juillet 1 1 9

3 choléras.

Août 1 98

Septembre 561

Octobre 160

Quelque peu élevé que soit le chiffre de la population militaire, en la comparant à celle de Marseille, on peut conclure avec notre confrère, que la marche de la maladie s’est dessinée en ville avec les mêmes allures qu’elle avait prise dans la g’arnison. Le tableau des décès portés à la page 51 , ne permet pas de douter que le développement et l’intensité du choléra ont dû suivre les mêmes proportions, quandil est devenu épidémique. On peutavancer avec certitude qu’il en a été de même pendant la période antérieure, alors qu’il n’était que sporadique.

Sous l’influence épidémique , les premières attaques, et même les suivantes, se sont en général manifestées, chez les hommes de la garnison après des écarts de régime et les troubles digestifs qui en sont la conséquence'. De plus, il est à observer, que c’est surtout dans l’aile de la caserne St-Chorles, située dans le voisinage du cimetière, qui constitue un foyer d’insalubrité, bien que les inhumations ne s’y fissent plus, que l’on comptait le plus grand nombre d’affections diarrhéiques , dyssentériques , de fièvres typhoïdes avec symptômes cholériformes, et qu’il a suffi d’un changement d’installation dans l’aile opposée, pour voir cesser l’influence dûe à l’exposition.

Notre honorable confrère fait également remarquer

que le fort Saint-Jean n’a pas présenté de cas de choléra avant le 8 septembre. Encore est-il à noter que le seul malade, était un passager qui fut atteint, à la suite de copieuses libations entraînant une ivresse complète. Malgré sa population considérable, et bien que les Arabes accusés d’avoir importé le choléra à Marseille, y soient restés du 12 au 15 juin, avant leur embarquement pour leurs provinces respectives d’Algérie, aucun autre cas ne s’est manifesté dans ce fort.

Nous pouvons donc résumer le remarquable travail de notre honorable confrère sous quelques propositions, à savoir :

Que le choléra de 1865, à Marseille, a été la conséquence fatale de la constitution atmosphérique antérieure à son apparition ; que sa propagation à été favorisée par l’insalubrité des lieux, des habitations, et par l’infraction des lois d’une sage hygiène : enfin , que l’importation d’Egypte est étrangère à l’épidémie que nous avons traversée.

Ces faits, avancés par un confrère justement apprécié pour la droiture de ses principes, par l’honorabilité de son caractère, par sa science et la conscience scrupuleuse et sévère qu’il a apportée dans ses recherches, sont de nature à être pris en sérieuse et haute considération. — Vous me permettrez de dire que M. le Dr Didiot , étranger en quelque sorte à notre ville, dég’ag'é de toute influence locale, que 1 on subit souvent, convenez-en avec moi, sans y croire, et à son insu , est arrivé aux conclusions que j’ai eu l’honneur de vous soumettre, sans y être poussé par un sentiment d amour-propre, ou dans la pensée de fixer sur son nom l’attention de l’autorité militaire, ou

celle du public. Quand le vent a soufflé à l’importation et que le mot d’ordre, parti des masses populaires, l’a laissé presque seul sur le champ de bataille, il a défendu, avec une modération de langage et une puissance d’argumentation, dont il nous permettra de le remercier et de le féliciter, ses principes et ses convictions, qui sont aussi les nôtres.

Quelle que soit la décision qui doit sortir de votre vote, et je m’incline, le premier, devant l’autorité des conclusions que vous donnerez, veuillez croire que les sentiments de bonne, de cordiale et franche confraternité, ne recevront pas le contre-coup de la dissidence de nos opinions.

S’il est une enceinte, où la liberté de pensée soit sans limites, en même temps qu’elle est respectée, c’est, sans contredit, dans celle qui abrite et réunit tous les membres de notre grande famille médicale, qui s’estimentégalement tous, et qui cherchent, à l’envie, avec une ardeur que l’on ne saurait trop louer, les progrès de la science dans ses grandes et nobles applications à la conservation et au bien être de leurs semblables.

Or, telle est l’inscription qui pourrait couronner la porte de cette enceinte : liberté de pensée, confraternité franche, estime réciproque.

En faut-il davantage, pour assurer à notre honorable confrère toute notre sympathie ?

Je crois être autorisé à la lui exprimer au nom de la Commission Scientifique, et je me rends l’interprète de ses sentiments, en le priant d’agréer l’expression de notre gratitude, pour les recherches qu’il a faites dans le but d’éclairer certains points d’une question qui n’a perdu, par le temps, ni de son intérêt, ni de son actualité.

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