‹ Choléra et peste dans le pelerinage musulman, 1860-1903Chapitre 53 sur 69 · POURCENTAGE · texte numérisé non relu

POURCENTAGE

Ottoman

Hellène

Austro-Hongrois. . .

Français

Suédois-Norvégien. .

* Hollandais2

* Persan

Monténégrin.

Zanzibarite

Hiérosolymitain A . ,

* Américain

Faisons parler ces chiffres en prenant un exemple : le président du Conseil de santé propose, — ou fait proposer par un de ses subordonnés, — une mesure inutile au point de vue sanitaire et désastreuse pour le

1. Extrait des bilans officiels de l'administration sanitaire de l'empire ottoman.

2. Les noms marqués par une astérisque sont ceux des puissances représentées au Conseil par des levantins.

3. Les noms en italiques sont ceux des pavillons non représentés au Conseil.

commerce européen : le fait n'est pas rare. On vote et Ton relève douze voix pour, neuf contre] la mesure est adoptée.

Que représentent les douze voix qui Font fait accepter : 23,86 p. 100 du commerce maritime en Turquie.

Que représentent les neuf voix opposantes : 74,91 p. 103 de ce même commerce.

Et encore il faut observer que les 22,85 p. 100 du trafic ottoman ne peuvent être équitablement englobés là-dedans : en effet, ils représentent surtout une navigation à voiles faisant presque exclusivement le cabotage dans les eaux ottomanes et, partant, rarement soumise à des quarantaines. Car si la délégation turque entend distribuer largement ces quarantaines aux ports étrangers, elle devient des plus intransigeantes quand il faut en édicter contre les ottomans.

Si bien que les intérêts de la navigation en Turquie étant soumis à ce Conseil de santé, on se trouve en face de la formule arithmétique suivante paradoxale mais vraie : 1,01 p. 100 > 74,91 p. 100.

J'ai insisté à dessein sur toutes ces choses, afin de bien faire comprendre ce qu'est actuellement le Conseil de santé de Constantinople, conseil qui peut se définir ainsi : organisme mis par les puissances européennes à la disposition de l'Empire ottoman, dans le but de grever leur commerce du maximum de pertes possible, tout en n obtenant — pour la Turquie — quun minimum de garanties sanitaires.

C'est — avec des termes exactement renversés — la formule inscrite en tête du premier règlement sanitaire élaboré, en 1839, par le Conseil de santé, sous l'égide du sultan Mahmoud II.

État actuel de l'administration sanitaire de l'Empire ottoman. — Une administration dirigée par un tel

DU CONSEIL SUPÉRIEUR DE SANTÉ

Conseil ne peut naturellement fonctionner de façon régulière; aussi au point de vue moral, elle tombe chaque jour de plus en plus dans le discrédit; au point de vue financier, elle marche à grands pas vers le déficit et la ruine. Ce sont les deux buts poursuivis avec ténacité par l'empire ottoman voulant déraciner de son sol une administration européenne.

Le personnel — presque toujours recruté dans de mauvaises conditions — offre rarement des garanties scientifiques, et ne possède qu'une notion très vague du rôle qu'il doit remplir, même dans les hautes sphères du service1 ; une souplesse absolue, une obéissance aveugle aux ordres les plus invraisemblables sont les seules qualités requises. Peu importe si quelque scandale financier a lieu de temps à autre ; la chose est étouffée et — l'oubli se faisant vite en Orient — on ne tarde pas à voir le coupable arriver aux postes les plus élevés, car on est certain alors de l'avoir complètement en main2.

Le matériel — c'est-à-dire les lazarets — n'est point conservé en état, bien qu'il coûte fort cher au

1. Bien que j'aie résolu d'éviter ici toute personnalité je ne puis m'empêcher de citer les deux traits suivants. 11 y a quelques années le directeur d'un des lazarets ottomans télégraphiait à l'administration centrale, demandant qu'on lui expédiât d'urgence différents objets destinés à la destruction des rats à bord des navires. Le savoir de ce médecin dépassait celui de ses supérieurs car il reçut la réponse suivante : « Diles pourquoi rats dangereux? » Comme le mot télégraphique coûtait environ 4 francs notre médecin s'abstint de plus longs commentaires et résolut de laisser les rats en repos. Le second trait n'est pas moins bon : dans une brochure — publiée bien entendu aux frais du service — on voit figurer — sous la signature d'un des fonctionnaires les plus élevés — l'affirmation suivante : « La malaria qui n'est ni une maladie e'pidémique, ni une maladie infectieuse... Ces deux exemples suffiront.

2. Certains médecins ont transformé leurs offices sanitaires en véritables bureaux de police opérant pour le compte du gouvernement ottoman — principalement à l'entrée des détroits — . Inutile d'ajouter qu'un avancement scandaleux a été la juste récompense de leur servilité.

chapitre entretien ; point de lits pour les malades, des hôpitaux rudimentaires — quand il en existe; — point de contrôle pour la désinfection; en un mot le désordre le plus absolu règne dans cette partie du service. Je ne saurais d'ailleurs fournir meilleure preuve de ce que j'avance qu'en citant les mots prononcés à ce sujet en séance du Conseil par le président lui-même1 : « J'avoue que l'organisation de nos lazarets ne me donne aucune assurance sur leur service. Je parle en connaissance de cause, et parce que j'ai assisté à certains faits qui m'ont beaucoup désillusionné sur le fonctionnement de nos établissements quarantenaires. » Ahmet Midhat effendi, président du Conseil, signalait ces faits en 1901, et j'ai le regret de constater qu'il n'a depuis nullement cherché à modifier ce déplorable état de choses.

Quant aux règlements, on peut dire qu'il n'en existe plus; le seul qu'on invoque encore par intermittence est celui de 1867; il forme la base de toutes les mesures sanitaires prononcées parle Conseil, qu'il s'agisse de peste ou de choléra; il est inutile d'ajouter que l'ancienneté de sa promulgation le rend caduc clans tous les cas où il est appliqué.

Il n'a qu'un seul mérite, c'est de procéder par quarantaines sévères : or, la quarantaine est agréable aux Turcs puisqu'elle lèse les intérêts du commerce européen, elle plaît au personnel dont elle respecte la paresse, elle est enfin compatible avec le défaut de matériel existant dans tous les lazarets. C'est, en un mot, la mise en pratique de la théorie du moindre effort si chère à l'Orient.

Réforme du Conseil supérieur de santé de Gonstantinople. — Nous savons maintenant ce qu'est le Con-

1. Ahmet Midhat effendi, président du Conseil supérieur de santé de Gonstantinople. Séance extraordinaire du Conseil (7/20 juillet 1901).

DU CONSEIL SUPÉRIEUR DE SANTÉ

loi

seil de Gonstantinople qui — ne l'oublions pas — doit présider à l'organisation sanitaire du pèlerinage musulman. Si donc nous voulons assurer à ce pèlerinage un fonctionnement normal et le rendre aussi peu dangereux que possible pour les nations européennes, il nous faudra commencer par réformer l'organisme directeur.

Cette réforme peut s'obtenir de trois manières : la première — et peut-être la meilleure — serait que le gouvernement ottoman d'accord avec les puissances voulût bien rétablir l'état des choses tel qu'il était, en 1839, à l'origine du Conseil, tout en fixant un minimum de droits sanitaires à solder annuellement par chaque puissance pour avoir le droit d'être représentée au sein du Conseil.

Cette façon de procéder nécessiterait une entente avec le gouvernement ottoman qui s'y refuserait très probablement. La seconde aurait l'avantage de réformer le Conseil sans faire appel à la Sublime-Porte : dans une conférence sanitaire internationale les puissances européennes pourraient accepter la proposition suivante : tout membre du Conseil doit jouir de la nationalité et posséder le diplôme médical du pays qu'il représente ; toute nation qui jugera inutile renvoi d'un tel délégué ne pourra le remplacer que par un personnage consulaire. Ce ne serait pas la perfection, mais l'élément levantin étant supprimé du Conseil, la majorité resterait encore quelquefois chez les membres européens, à condition qu'ils arrivent à s'entendre. Ce dernier point pourrait être facilement obtenu en n'y faisant siéger que des gens vraiment compétents et en leur donnant — comme règle absolue — l'ordre de ne traiter les questions qu'au point de vue sanitaire, sans s'occuper d'une vaine politique dont, en fin de compte, la navigation internationale solde tous les frais.

Il reste à étudier le dernier mode de réforme plus radical et rappelant ce qui fut fait pour le Conseil similaire d'Alexandrie :

1° Suppression d'un certain nombre de sièges de délégués ottomans et en particulier de ceux attribués aux fonctionnaires suivants : inspecteur général, inspecteur du service, économe, trésorier.

L'inspecteur général continuerait à faire partie du Conseil mais comme membre élu par le Conseil luimême.

L'inspecteur du service serait remplacé par trois directeurs placés chacun à la tête d'une circonscription sanitaire ayant pour chef-lieu respectif : Constantinople, Bagdad, Djeddah.

Le directeur, à qui serait confié ce dernier poste, aurait pour charge de centraliser toutes les choses du pèlerinage.

Enfin à l'économe et au trésorier seraient substitués deux fonctionnaires responsables et cautionnés.

Voilà — dans leurs grandes lignes — les modes possibles de réforme à apporter au Conseil1.

L'œuvre du Conseil réformé. — Si la réorganisation du Conseil pouvait être menée à bien, la nouvelle assemblée se trouverait en face d'un travail considérable à effectuer. Sans parler des règlements relatifs au personnel, à ses attributions, à ses soldes, etc., et pour voir la chose exclusivement au point de vue sanitaire il lui faudrait élaborer un règlement sanitaire pour la Turquie, un autre pour le pèlerinage et réorganiser entièrement les lazarets, notamment ceux de la mer Rouge.

4. Je reviendrai d'ailleurs sur cette question dans une étude ultérieure.

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