‹ Choléra et peste dans le pelerinage musulman, 1860-1903Chapitre 52 sur 69 · Conséquence du choléra de · texte numérisé non relu

Conséquence du choléra de

DU CONSEIL SUPÉRIEUR DE SANTÉ

mais jusqu'en 1879 le rôle du service sanitaire — en Turquie comme partout ailleurs — est purement passif, la quarantaine et l'isolement dont il fait usage sont des armes défensives. C'est — en 1879 — que nous voyons poindre l'arme offensive : la désinfection.

1879. — Instructions sur la désinfection applicable dans les établissements quarantenaires.

Nous arrivons ensuite à une nouvelle période : l'organisation sanitaire a été faite ; maintenant il s'agit de constituer une administration complète sur le modèle de celles existant en Europe; de plus, des abus ayant été commis par un personnel mal recruté et n'ayant qu'une situation aléatoire, il devient nécessaire de lui assurer son présent et son avenir afin d'empêcher — autant qu'il se peut en Orient — le renouvellement de faits nuisant singulièrement à la bonne renommée du service. Aussi pendant plusieurs années il ne paraît plus que des règlements exclusivement d'ordre administratif1.

1882. — Tarif des droits sanitaires.

1882. — Règlement applicable à la perception des droits sani-

taires.

1883. — Organisation du service de la comptabilité à l'adminis-

tration sanitaire.

1885. — Règlement de l'économat.

1885. — Règlement du bureau de contrôle et de statistique. 1885. — Commissions du personnel et des pensions de retraite. 1885. — Règlement concernant les frais de voyage et les congés. 1889. — Dispositions administratives concernant le mode de

régler les appointements, les frais de voyage et les

congés.

1. La plupart de ces règlements sont dus à S. E. le Dr Gozzonis efi'endi, ancien inspecteur général de l'administration, qui a su laisser dans le service la trace d'une action personnelle tout à la fois ferme et compétente.

A partir de 1893 nous retrouvons les choses sanitaires :

1893. — Règlement applicable aux navires qui arrivent de la Méditerranée aux Dardanelles.

Puis, les méthodes de désinfection ayant pris une importance considérable et la peste étant parvenue des Indes jusque dans les ports de la Méditerranée, paraissent successivement :

1899. — Instructions générales sur la désinfection applicable dans les établissements quarantenaires, suivies des instructions spéciales sur la conduite à tenir en présence d'un cas de peste.

1903. — Instructions générales sur la désinfection applicable aux provenances des ports contaminés de choléra, peste ou fièvre jaune.

Enfin, chaque année, il est publié un règlement spécial applicable au pèlerinage musulman, fixant les dates d'ouverture des lazarets, déterminant la durée des quarantaines à subir par les pèlerins des diverses provenances et enfin édictant certaines mesures relatives au transport par navires des hadjis.

Yoilà — retracée rapidement — l'œuvre accomplie par le Conseil supérieur de santé de Constantinople de 1839 à 1903. Nous constaterons ultérieurement quelle en est la valeur en ce qui concerne les résultats obtenus, car ce n'est pas tout de publier des règlements, il faut encore qu'ils soient appliqués.

Évolution du Conseil supérieur de santé de Constantinople. — A son origine — ainsi qu'on l'a vu — le Conseil était composé de sept membres ottomans, la plupart médecins européens, auxquels se joignaient cinq personnalités consulaires représentant les puissances européennes intéressées.

Mais — depuis 1839 — la carte de l'Europe a été

DU CONSEIL SUPÉRIEUR DE SANTÉ

considérablement remaniée; des pays dont le commerce maritime était presque nul autrefois ont maintenant une flotte marchande des plus importantes ; il en est résulté que des représentants nouveaux sont entrés à juste titre dans le Conseil — celui de Grèce, par exemple.

Puis — sous des influences que je ne saurais déterminer — d'organisme de préservation sanitaire le Conseil est arrivé petit à petit à jouer un rôle presque exclusivement politique : d'autres puissances qui n'avaient qu'un intérêt commercial des plus restreints ont voulu alors avoir leur voix; de là, création de nouveaux sièges de délégués ne répondant plus à une nécessité absolue; joignons à cela — que surtout en ces dernières années — le gouvernement ottoman s'est trouvé trop heureux de pouvoir donner à quelques personnages protégés des postes bien et régulièrement payés, chose rare à l'heure actuelle en Turquie, et nous avons devant les yeux révolution, lente, mais exacte, du Conseil de santé.

Si au début chacun fut de bonne foi, l'empire ottoman d'un côté et les puissances européennes de l'autre, si à ce même début et encore pendant de longues années tous travaillèrent avec énergie à la tâche ardue d'extirper les épidémies du territoire turc et à les empêcher de l'envahir à nouveau, il n'en est plus de même maintenant. A qui incombe la faute initiale de cette désorganisation du service sanitaire? Je ne saurais le préciser, mais, ce qui est certain, c'est que l'élément ottoman et l'élément étranger y ont contribué chacun dans une large part.

Situation actuelle du Conseil supérieur de santé de Gonstantinople. — Actuellement le Conseil de santé se compose de huit délégués ottomans et de treize délégués étrangers.

La délégation ottomane comprend six Turcs et deux médecins, fonctionnaires de l'administration, mais ayant la nationalité ottomane eux aussi : cette délégation forme un bloc compact dont les membres doivent voter d'après les ordres précis du président et sans se préoccuper de l'utilité ou du désavantage des mesures à prendre. Il importe donc peu qu'ils aient ou non une valeur scientifique, puisque le but à atteindre est essentiellement politique1.

A côté de cette délégation nettement ottomane se groupe la délégation étrangère maintenant entièrement formée de médecins — à deux exceptions près

— et renfermant treize membres.

On remarque donc un premier fait et non des moins importants : si au début les membres ottomans — médecins — avaient pour mission de veiller aux intérêts sanitaires de la Turquie et si, à côté d'eux, les membres étrangers — non médecins — étaient alors chargés de sauvegarder les intérêts du commerce européen, la situation s'est modifiée du tout au tout et, chose bizarre, ce sont maintenant des ottomans — non médecins et n'ayant en vue aucun intérêt médical

— qui ont soin de la défense sanitaire de la Turquie, alors que ce sont des étrangers — médecins pour la plupart — qui veillent aux intérêts de leurs commerces respectifs.

C'est du renversement des rôles de chacune des délégations qu'est née la désastreuse situation actuelle.

On pourra m'objecter que s'il y a huit membres ottomans, par contre il y en a treize étrangers; en conséquence, quelque union que puissent former les premiers, si les Européens se coalisent eux aussi pour

1. Sur les six membres turcs deux ignorent complètement le français et un troisième en sait à peine quelques mots : or, c'est en cette langue qu'ont lieu toutes les délibérations du Conseil.

DU CONSEIL SUPÉRIEUR DE SANTÉ 143

la double cause sanitaire et commerciale ils auront quand même la prééminence dans le Conseil par la force seule du nombre.

Mais l'empire ottoman en favorisant la multiplication des postes de délégués étrangers, a tout d'abord suivi un de ses grands principes de politique internationale : divide ut imper es. Plus les membres d'un conseil sont nombreux, plus ils représentent d'intérêts divers et souvent opposés, moins ils arrivent à s'entendre et plus il devient difficile de grouper une majorité; or, dans le cas présent, les huit voix ottomanes qui se trouvent à la disposition absolue du président, jointes à la prépondérance de son propre vote en cas de partage, assurent presque toujours au gouvernement ottoman la majorité dans toutes les discussions.

Là n'est point le seul triomphe de la politique ottomane qui a su faire mieux. Des sièges de délégués ont été successivement accordés à certaines puissances, bien qu'ils ne répondissent point à un intérêt commercial immédiat : ces puissances désiraient seulement se ménager au moment opportun une place dans un conseil devenu surtout politique. N'ayant pas — à l'heure actuelle — une nécessité absolue d'être représentées, elles n'ont donc point voulu envoyer à grands frais un délégué spécial, jusqu'à nouvel ordre un locum tenens leur a semblé suffisant et elles se sont adressées à des médecins pris dans l'élément local; les sollicitations pour l'obtention de ces places — même gratuitement — ne leur ont point manqué et elles ont introduit de la sorte dans le conseil Y élément levantin : ce fut une grosse faute ; ces médecins, représentant un pays dont les intérêts commerciaux n'étaient point en jeu, se sentant libres de toutes entraves du côté des ambassades qui les envoyaient siéger au Conseil, s'occupèrent de leurs intérêts personnels, se souciant peu s'ils entraient

en conflit avec ceux des autres puissances. Or, leurs intérêts sont tous dans le pays, et chacun de ceux qui a été nommé de la sorte a forcément grossi le groupe ottoman, lui donnant l'importance — néfaste pour le commerce — qu'il possède aujourd'hui.

En réalité, la majorité du Conseil de santé se compose donc des huit délégués ottomans auxquels viennent se joindre, tout naturellement, quatre levantins accrédités par des puissances étrangères, ce qui forme un total de douze voix à la disposition du gouvernement turc. C'est contre ces douze voix — renforcées par la prépondérance du vote présidentiel — que viennent combattre inutilement les neuf délégués des pays européens \ véritablement intéressés à l'intégrité sanitaire du territoire ottoman se conciliant avec le minimum de pertes pour la navigation marchande.

La lutte est inégale et ce sont les véritables intéressés, les seuls alimentant la caisse sanitaire, qui sont régulièrement vaincus, et dont le commerce paie, non moins régulièrement, les fantaisies extra-sanitaires que l'élément turco-levantin du Conseil — dans son incompétence et dans sa haine de l'Européen — se plaît à édicter.

Il me devient nécessaire ici de dépeindre ce qu'est véritablement cet élément levantin dont je signale l'influence désastreuse. J'avoue que mon embarras est grand — non pas que je me dénie le droit de porter un jugement — mais parce que je ne voudrais point tracer une esquisse qui, bien qu'exacte, pût être taxée de partialité : je préfère laisser la plume à un poète ancien mais toujours vrai, à Ju vénal.

Cet élément levantin qui infeste maintenant Constantinople est le même qui — sous une autre nom — infestait la Rome antique, et le satiriste latin a trop

DU CONSEIL SUPÉRIEUR DE SANTÉ

bien décrit le grœculus d'autrefois pour que je cherche à mieux portraiturer le levantin d'aujourd'hui, digne petit-fils du premier :

Hic alta Sicyone ast hic Amydone relicta, Hic Andros, ille Samo, hic Trallibas aut Alabandis, Esquilias, dictumque petunt a vimime collem, Viscera magnarum domuum dominique futuri. Ingenium velox, audacia perdita, sermo Promptus et Isœo torrentior. Ede, quid illum Esse putes? Quemvis hominem secum attulit ad nos : Grammaticus, rhetor, géomètres, pictor, aliptes, Augur, schœnobates, medicus, magus : omnia novit. firœculus esuriens in cœlum, jusseris, ibit.

Non sumus ergo pares : melior qui semper et omni Nocte dieque potest alienum sumere vultum1...

Je passe les meilleurs traits.

Nous avons considéré d'abord l'élément turc du Conseil formant un groupe compact, nous avons vu l'élément levantin qui vient le renforcer, esquissons maintenant en quelques traits l'élément véritablement européen de ce même Conseil. Si parmi ces délégués il s'en trouve — de trop rares malheureusement — qui ont toujours fait preuve d'une compétence soit administrative, soit scientifique indiscutable, le choix des pays européens n'a pas toujours été aussi heureux.

1. Ils partent, l'un de la haute Sicyone, l'autre d'Amydon, celui-ci d' Andros, celui-là de Samos, cet autre de Trabes ou d'Alabandes : ils viennent se poster sur les Esquiliës ou le mont Viminal tout prêts à pénétrer au sein des administrations puissantes dont ils méditent la conquête. Ils ont un esprit ardent, une audace effrénée, la parole plus prompte et plus rapide que celle d'Iseus. Voyons, que penses-tu de ce levantin? Quand l'un d'eux nous arrive il apporte avec lui les talents et les vices de tous les autres hommes : il est grammairien, rhéteur, géomètre, peintre, baigneur, augure, danseur de corde, médecin, magicien : il sait tout. Tu l'ordonnes : un levantin affamé va monter au ciel... Nous ne pouvons rivaliser, cédons la place à celui qui peut, nuit et jour, composer son visage. (Juvénal, Urbis incommoda.)

Quelques délégués, incapables — par leur manque de connaissances en matière d'hygiène — de fournir convenablement la besogne qui leur incombe se sont vite considérés comme des ambassadeurs en réduction ; ne pouvant faire de la science , ils ont fait de la politique. Or, l'administration ne disposant d'aucun règlement fixe, et chacun des incidents qui se présentent dans le service nécessitant tour à tour une délibération spéciale, ils ne virent bientôt, eux aussi, dans l'édiction des mesures à prendre, que le moyen de vexer le commerce d'un voisin plus industrieux; d'autres ne regardèrent plus l'épidémie éclose chez un allié comme une véritable épidémie; enfin chacun, lorsque son territoire colonial, par exemple, se trouva infecté, s'efforça de pallier, voire môme de cacher la chose au risque de contaminer tous les autres par l'intermédiaire du pèlerinage. Ce fut le règne des basses intrigues issues de courtes intelligences qui s'établit rapidement.

Qui paie toujours les frais énormes et injustifiés occasionnés par les décisions insensées de ce Conseil? La navigation européenne.

On peut interroger sans crainte les bilans de toutes les sociétés maritimes dont les navires sillonnent la Méditerranée, la mer Noire ou la mer Rouge — à quelque pavillon qu'elles appartiennent — on verra ce que le Conseil supérieur de santé de Constantinople — à majorité soi-disant européenne — a coûté de centaines de mille francs — de millions peut-être — à ces compagnies déjà peu florissantes.

D'ailleurs, l'examen du tableau suivant fera saisir ces choses mathématiquement; si je ne puis préciser l'importance du trafic maritime de chaque puissance dans les eaux ottomanes, je puis néanmoins l'évaluer approximativement d'après l'élévation des droits sani-

DU CONSEIL SUPÉRIEUR DE SANTÉ

taires payés par chacune d'entre elles à la caisse sanitaire; plus la somme des taxes soldées est considérable, plus le nombre des navires d'un même pavillon fréquentant les ports ottomans est élevé. Ce tableau donne la moyenne des taxes sanitaires versées annuellement par chaque puissance, calculée sur les années 1893, 1894, 1895, 1896, 1897 ».

Page 1