SCÈNE V
Les mêmes, — Lambbrt Clossb, les ambassadeurs Taodich- KARON et Andioura.
Lambert Closse. — Monsieur de Maisonneuve, une ambassade des tribus du haut de l'Ottawa vient de toucher à notre rivage. A sa demande.
je VOUS en amène le chef Taouichkaron et son cousin Andioura.
Maisonneuve. — Merci, Closse, de ton bon oCîce et que veulent-ils ?
Lambert Closse. — Taouichkaron va s'expliquer lui-même.
Taouichkaron — {entre sur signe de Closse).
N ous sommes les ambassadeurs des tribus du haut Outaouais : Mataouach, Onontchate, Chépirinik, Archongouets. Nos tribus ont reconnu la divinité de la Prière. Leurs capitaines traversaient le lac Népissing. Le huron chrétien Barnabe Otsino les accompagnait. Ils étaient au milieu àjL lac. La tempête se déchaîne. Le ciel s'embrase d'éclairs et mugit du tonnerre retentissant ; les eaux se soulèvent sous la poussée des vents. Les capitaines invoquent leur manitou, lannaoa qui a sa demeure au fond du lac. Ils jettent en son honneur dans l'écume des flots une tête de caribou, du maïs rôti et une tige sèche de pôtun. — Courage mes camarades, dit le chrétien Barnabe; si, dans notre détresse, vous en appelez à votre démon, nous aurons bientôt vécu. — Malheureux railUeur, lui disent nos chefs, ose donc invoquer ton Dieu et s'il nous délivre de la mort, nous reconnaîtrons son pouvoir. A ce moment la tempête redoublait ses fureurs, et les lumières fulgurantes et les tonnerres roulants et les eaux creusées en précipice multipliaient autour de nous les
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images de la mort. Nos capitaines épuisés étaient au désespoir. Barnabe s^agenouilla ; sa prière confiante et sereine monta dans l'ouragan hurlant: Grand Dieu des visages pâles, notre Dieu à nous aussi, enfants des bois, qui vous méconnaissons, Dieu puissant et unique qui êtes obéi des tempêtes, ayez pitié de nous, vos chétives créatures. A l'instant la furie des vents tomba comme tombe tout de suite l'outarde dont la flèche rapide a cassé l'aile. Il se fit un grand calme et les canots furent poussés, on ne sait comment, au rivage.
Andioura. — Tout cela est ainsi arrivé. Et quand les capitaines racontèrent aux tribus ce pnodige : Ao ! Ao ! crièrent les guerriers, nous méprisons désormais notre manitou et nous apprendrons la Prière des visages pâles.
MoNTMAGNY. — Et VOUS êtcs cu routc pour Québec ? Le chrétien Barnabe Otsino, sans doute, vous a fait connaître combien Ononthio était bon pour les enfants des bois ; avec quelle amitié il les accueillait.
Andioura. — En effet, et nous allions descendre à Québec pour nouer société avec les blancs quand une nouvelle funeste vint troubles nos conseils et en suspendre Fexécution. Les Iroquois, disaiton , infestaient le grand fleuve avec des pensées de sang et y faisaient d^affreux carnages.
MoNTMAGNY. — Il ne faut point craindre ces antiques ennemis. Nous les écraserons dans un
commun effort. Ensemble nous marcherons contre eux ; ensemble nous prévaudrons.
Taouichkaron. — Nos cabanes sont dressées trop loin de Québec. Comment pourrons-nous entendre la voix guerrière d'Ononthio ! Comment saurons-nous que l'heure est venue de l'appuyer s'il frappe l'Iroquois, ou de le secourir s'il tombe dans l'embuscade ! — Allumons plutôt deux grands feux de guerre, l'un, ici à Mont-Royal, l'autre, au rocher de Québec. Accourant pour les éteindre, les Iroquois se diviseront et nous leur ferons un bien mauvais parti.
MoNTMAGNY. — Unissons-nous, nous-mêmes. Vous savez que nous souhaitons vous rendre heureux. Venez vivre avec nous à l'abri du canon de Québec.
Taouichkaron. — Nous ne quitterons pas le grand lit de mousse et de gazon où dorment nos ancêtres.
MoNTMAGNY. — Nous avons fondé pour vous un hameau indien. Là vous aurez un toit pour abriter le berceau de vos enfants ; un sol cultivé dont la fécondité couvrira les nattes du festin de bonnes viandes et de bons pains ; enfin une chapelle où le Maître de la vie, présent et pr*opice, écoutera Vos prières. Vous vivrez tout comme nous ; heureux comme nous.
Taouichkaron. — Là-bas est la terre où nous gommes nés, Quand nous plierons les claies du
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Trigwam et que nous roulerons les nattes du consci], aurons-nous le courage de regarder pour la dernière fois Farbre, le ruisseau, Tâtre familiers à nos jeunes ans. Là-bas est la terre oii nos aïeux sont ensevelis. Dirons-nous aux ossements de nos pères : Levez-vous et venez avec nous dans une terre étrangère. Non, jamais nous n'irons vivre à Sillery. Si Ononthio de Villemarîe ne veut pas nous aimer ni nous faire prier, nous retournerons dans la paix et l'obscurité de nos lacs et nous garderons nos manitous.
Maisonneuve. — Vous serez nos frères, nos enfants tout comme les Algonquins, tout comme les Hurons. Les Eobes noires vous enseigneront la prière comme à nous et nous ne ferons qu'une société.
TAOUiCHKARON.-Quelle voix agréable ai-je entendue ! Elle me plaît comme les grands murmures de nos lacs quand leurs eaux, dégagées enfin des glaces de l'hiver, déferlent au rivage ; elle m'enchante comme le gazouillis des oiseaux, revenus de l'exil avec le tiède printemps quand ils cachent sous la feuillée des bois leurs nids et leurs amours jaseurs ; elle me charme comme nos forêts, décorées de leur feuillage reverdi, comme les fleurs des champs fraîches écloses exhalant au matin parmi la vapeur des rosées leurs parfums odorants. Ainsi me plaît et m'enivre la voix d'Ononthio de Villemaxie. (Remise' des colliers:
Taouichkaron prend successivement les colliers au Iras cPAndioura, et tenant par un haut le collier quHl présente^ et Maison/neuve tenant Vautre bout il dit au premier) :
Voici un collier de wampims : par ce collier nous déclarons vouloir faire avec vous la même prière. — {Au deuxième) — ^Voici un collier de wampuns : par ce collier nous déclarons vouloir faire avec les visages pâles un seul peuple et n'avoir avec eux qu^une cabane et qu'un feu. — (Au troisième) — ^Voici un collier de wampims : par ce collier nous déclarons mettre entre tes mains le calumet de la paix et la hache de la guerre. Nos bras sont enchaînés les uns aux autres par im lien d'amour ; quiconque le voudra rompre, sera notre enn'emi commun.
Maisonneuve. — Nous acceptons avec bonheur ces colliers de vos tribus. Nous les garderons avec diligence et nous en dirons la fidèle histoire à nos enfants. Nous formerons un seul peuple ; nous aurons les mêmes amis, les mêmes ennemis, la même prière, le même Dieu. — ^Vive Dieu ! l'île do Mont-Eoyal était un lieu maudit. Toutes les tribus y passaient avec leurs manitous et leurs œuvres de sang. Désormais elle sera le lieu béni oii les enfants des bois trouveront Jésus-Christ notre maître à tous et notre pf-emier Seigneur. Ici, autour de Fautel, Français et sauvages, nous célébrerons les mêmes solennités ; nous mange-
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rons le même pain de vie, la même Eucharistie ; nous chanterons les mêmes hymnes au Créateur.
{Les ambassadeurs se retirent,)