‹ Chomedey de Maisonneuve: drame chrétien en trois actes; Samuel de ChaplainChapitre 9 sur 31 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Les mêmes, — {la fin de la délibération).

Maisonneuve — (à Monlmagny). — Excellence, vous les avez entendus ? Les ambassadeurs outaouais nous demandent d'élever ici, à Mont- Eoyal, un centre de vie, religieux et militaire. Leur alliance, leur foi est à ce prix. Non, il n'y a plus lieu de délibérer. La religion et le patriotisme nous prescrivent d'être résolus et constants, vous, à fortifier Québec, moi, à fonder Villemarie.

MoNTMAGNY. — Tout le long de notre entretien. Monseigneur, votre esprit religieux et votre âme chevaleresque vous ont inspiré de belles et fortes paroles. Mais souvent de nobles sentiments déçoivent les preux. Ah ! croyez-moi. Monseigneur, il serait sage à vous de revenir à Québec.

Maisonneuve. — Excellence, ma grande surprise et mon grand chagrin, c'est de rencontrer des oppositions d'où nous avions droit d'attendre de chaleureux encouragements. On nous parle appréhensions et vains labeurs quand on devrait

parler foi, espérance et courage. (Avec fermeté) Excellence, permettez à votre humble serviteur de vous dire son dernier mot. A toute entreprise d'homme on peut opposer allégations spécieuses : c'est le fait de la raison humaine toujours hésitante en ses vues, toujiours inquiète dans ses conseils. Mais je ne suis pas venu dans la Nouvelle- France pour délibérer ; j'y suis envoyé pour fonder. Oui, les vues prophétiques de M. Olier et de M. de la Dauversière, le plan entier de la compagnie de Montréal se réaliseront. Il y aura en Canada une ville fondée en l'honneur de la Keine du ciel et ce foyer de propagation évangélique et de civilisation chrétienne portera le noble, grand et beau nom de Villemarie.

MoNTMAGNY. — Monseigneur, je dois céder à votre constance et à votre religion. J'aurais été heureux de vous ramener à Québec. Dieu me refuse cette joie ; que son saint Nom soit béni ! Je m'en retourne tout à l'heure, mais j'emporte en mon cœur l'admiration de votre personne. (Avec solermitê). Rester ici dans les durs et obscurs labeurs d'une colonie à fonder, dans le délaissement et le dénuement des ressources humaines ; vivre dans les longs abandons de l'oubli public et de l'exil, non, les âmes vulgaires ne sont pas ca-

pables de pareils dévouements !

Monseigneur, le roi ne vous oblige pas de rester ici; mais si ce séjour et ses âpres devoirs vbu§

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plaisent, il veut étendre sa puissante protection sur ce rare héroïsme. Voici une lettre....

KoBERT — {à part). — Quoi ! c'est fini. Montmagny cède et il n'a pas dit un mot des intérêts des Cent- Associés.

MoNTMAGNY — {après avoir retiré la lettre). — Voici une lettre. Le roi confirme les privilèges accordés à Villemarie et consacre de sa royale volonté vos pouvoirs de gouverneur de Mont-Royal.

KoBERT. — Messeigneurs, permettez. J'écoutais, ravi, les magnanimes discours de M. de Maisonneuve. Cette brûlante effusion d'un grand cœur qui ne sait hésiter ni douter devant l'impossible entreprise, qui même s'exalte devant l'ôl«tacle insurmontable, me remplit d'admiration et aussi de stupéfaction. Oh ! que la rencontre d^un grand homme édifie nos âmes médiocres ? Que ne puis- je joindre mes vœux et mon bon vouloir aux sacrifices et aux vœux d'un si grand Français. Maifî une autre condition impose d'autres devoirs et d'autres devoirs inspirent d'autres discours. — Permettez donc, Messeigneurs, que la société des Cent- Associés dont je représente ici les intérêts, se fasse entendre. Elle a des devoirs à remplir, et, si l'on respecte ses privilèges, elle ne faillira pas à ses obligations. Or l'établissement de Villemarie préjudicîera à son commerce, au commerce des pelleteries.

Maisonneuve — {d'un ton iref). — M. de Mau-

pertal, la compagnie des Cent-Associés est bien disposée à notre endroit. Mais elle n^est, hélas ! qu^un nom officiel qui couvre les agissements mercenaires d^un conseil, d^un syndicat traître à ses devoirs.

Robert — (vivement). — Ce discours m^outrage.

Maisonneuve. — Pardonnez, M. de Maupertal.

Je ne voudrais pas offenser un compatriote qui me marque, en termes flatteurs comme vous faites, ses ardentes sympathies. La forfaiture que je flétris, n^est pas votre fait. Votre âme est sincère, sans doute, mais abusée. Mon discours s^adresse à d^autres qu'à M. de Maupertal. Les sieurs Cheflfault et de Rosée, puisqu'il me faut les nommer, conduisent tout ici et c'est notre grand chagrin. Le Canada est tombé sous la main d'avides exploiteurs ; on dirait que la Nouvelle-France leur a été donnée en proie. Monsieur, je dis tout haut ce que d'autres Français distingués pensent et déplorent dans le secret. Qu'on ne parle point ici des intérêts mesquins des spéculateurs, des hobereaux de Dieppe ou de Rouen.

Robert — (irrité mais contenu). — J'attendais de vous un langage ....

MoNTMAGNY — (interrompant Robert, et de la main lui imposant silence). — S'il vous plaît. — (A Maisonneuve) — Ne contristez pas M. de Maupertal,

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{Montmagny et MaisonneWbe et Paide de camp de M, de Montmagny sortent).

BoBEKT DE Matjpertal — {seul, tourné du côté on ils sont disparus), — Il me refuse le droit de parler. Il répond à mes raisons par une fin de non-recevoir, et Montmagny Fappuie de sa muette approbation ! " Mon discours s'adresse à d'autres/' Il n'a pas le courage de ses paroles. Qui donc est ici offensé ? — Sur le devant dt la scène) — Moi, moi tout le premier. Oui, avec un mépris raal dissimulé, il m'insulte et me rebute. Hé bien ! tant pis pour toi, grand homme ! Crois-tu que Eobert de Maupertal ait l'âme vulgaire d'un valet, faite pour l'opprobre ? Tu te trompes, Maisonneuve. Le roi, avec ses lettres et ses emphases, ne lui sauvera pas la vie. La parole royale est belle mais elle n'est pas un bouclier contre PTroquois ; la volonté royale ne lui donnera pas le salut dans la fatale embuscade qui se prépare. — {Tl sort précipitamment).

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