‹ Chomedey de Maisonneuve [microforme]Chapitre 14 sur 31 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ROBERT, — ASTISCOUA, — MANGoucH.

Mancoucx—(à Robert qui revient à l’avantscène) —Hé bien !

RoBERT.—Hé bien ! c’est un coup manqué ; les Iroquois s’en retourneront déconfits.

ManGoucx.—Comment ?

RoBERT.—Une cinquantaine d’Iroquois contre trente Français, sous les ordres du vaillant Maisonneuve ! la partie n’est pas égale !

ManGoucx.—Mais !..

RoBERT—(continuant).—Les Iroquois sont débusqués d’emblée et mis en fuite avec perte.

MaxGoucH.—Mais il y a là plus de cinquante Iroquois...

RoBERT.—Comment ? Plus de cinquante Iroquois seraient là ?

ManGoucH.—Plus de cinquante IJroquois et beaucoup plus.

ROBERT.—Et combien sont-ils ?

MaxGoucr.—Prenez patience, s’il vous plaît.

—Me voyant tombé à l’improviste, sans vous pouvoir rencontrer, au milieu des visages pâles, tes frères ; comprenant qu’ils n’iraient pas au combat si les forces des ennemis leur étaient avouées ; sachant qu’il fallait pourtant, à tout prix, les engager dans l’embuscade préparée, jai... menti.

RoBERT.—Mangouch a eu assez d’esprit pour penser à tout cela. Et combien sont-ils ?

ManGoucx.—Hier, après avoir reçu les instructions d’Astiscoua, mon capitaine, je me rendis, à force d’aviron, au pied du rapide et de là par le portage, le canot sur l’épaule, au lac Saint-Louis. Je lançais de nouveau mon canot à la recherche des ennemis quand j’aperçus une toute légère fumée flottant sur une pointe boisée. Je me dis: I1 y a là des sauvages ; j’irai les reconnaître. Mon canot me porta à cet endroit ; j’entrai dans le bois qui masquait le campement ; puis je me glissai furtivement, sans bruit, dans les fourrés ; enfin,

j'arrivai sans être vu ni oui à une clairière et je reconnus...

ROBERI—(inlerrompant).—Les ennemis ? Et combien sont-ils ? j’enrage.

ManGoucx.—Les Iroquois dormaient profondément près des marmites renversées et sous la protection des manitous domestiques, appendus aux rameaux des arbres. Je pensai qu’ils se reposaient ainsi en plein jour pour marcher, la nuit suivante, frais et dispos sur Villemarie ; je pensai que jamais dans ma vie je n’aurais aussi belle occasion de lever des chevelures. Tout près de moi, isolé de ses frères, endormi, la vaste poitrine ronflante, gros, gras, la gorge tendue, la riche chevelure, mêlée de plumes d’aigle, étendue, un capitaine... Brr... des pensées de guerre et de gloire agitaient mon esprit...

ROBERT — (interrompant avec impatience). — Assez, assez de tes pensées. Dis-moi donc ce que tu as fait ?

Maxaoucx.—Trois fois je criai : Koué ! Kouéé-é. Oh ! jamais, à moi tout seul, je n’avais fait peur à tant de guerriers. Tous les guerriers sursautent, crient d’effroi, saisissent leurs mousquets. Aussi, brusquement, je me jette au milieu d’eux, criant : Bonne nouvelle, bonne nouvelle ! Les guerriers m’enveloppent, me pressent, les oreilles attentives, la bouche béante, et je dis: Je suis Mangouch, guerrier huron. Le capitaine Astis-

coua et le visage pâle, de Maupertal, de Trois- Rivières, m’envoient vers vous. Astiscoua était l’ami des visages pâles...

ASTISCOUA—(sombre).

été. |

RoBERT.—T'u leur as dit combien il y avait peu de Français au fort Villemarie ; quel était leur mécontentement, leur impatience de livrer le combat.

Et maintenant il l’a

MANGouCcH.—"T'out cela, et j'ai ajouté : Venez au plus tôt. Dressez l’embuscade ; les Français s’y engageront, certainement ; frappez Maisonneuve ; tuez-le. Celui qui vous fait dire cela c'est le blanc de Trois-Rivières, de Maupertal.

ROBERT—{(brusquement).—Ce mot était de trop.

MANGOUCH— (surpris). —J’ai dit la vérité !

RoOBERT—(avec humeur).—Le mot est vrai, mais il n’était pas à dire.—(Avec impatience). —Ensuite, ensuite. Combien sont-ils ? Me le diras-tu enfin...

MaAxGoucH.—Par le manitou, écoutez donc en toute patience. Scugniosa...

ASTISCOUA — (interrompant). — Scugniosa, le terrible Scugniosa est là ?

MANGoUCH.—Lui-même.

ASTISCOUA. — Maisonneuve ne lui échappera pas. Scugniosa est le plus célèbre des capitaines iroquois. Au temps où les sauvages combattaient avec l’are et le tomahawk, Scugniosa a porté la guerre dans toutes les bourgades des Hurons et des Algonquins. En maints endroits, dans nos

forêts, sur nos montagnes, il a élevé ses trophées. Sur les pierres, sur les arbres il a marqué son portrait, entouré de figures qui nous apprennent encore, de nos jours, par combien de meurtres, par combien de captifs il a jeté le deuil dans nos wigwams. Partout il a jeté en souvenir, —lugubre souvenir—, ses casse-tête ensanglantés parce que partout il fut vainqueur. Sa cabane est toute couverte de chevelures. Ah ! malheur à qui combat contre l’Agnier Scugniosa ! Malheur à Maisonneuve !

ManGoucH.—-Scugniosa réunit les chefs des cabanes, En conseil, ils décident de se rendre à Villemarie pendant la nuit. Les [roquois dresseront l’embuscade sur le chemin que les Lûcherons ont ouvert l'hiver dernier pour traîner le bois du foyer. Ils se diviseront en groupes, tapis 1ei et là dans les fourrés. Tel fut leur conseil.

RoBERT.—Et combien sont-ils ? Allons, dis done enfin, combien sont-ils ?

ManGoucr.—Très nombreux : et ce sont les féroces Agniers ! Je les regardais défiler lorsqu'ils s’enfonçaient dans l’épaisse forêt ; c'était un spectacle menaçant ! — Ils sont divisés en cabanes. La cabane de l’Aigle, capitaine Scugniosa, cinquante guerriers.

RoBErT.—Cinquante guerriers.

Manaoucx.—La cabane de lOurs, capitaine Onaské, trente-cinq guerriers,

ROBERT.—Quatre-vingt-cinq guerriers.

ManGoucH.—[La cabane de lEpervier, capitaine Aoutarisati, trente guerriers.

RoBerr.—Cent quinze guerriers—([l rit) — Ah! Ah!

MaxGoucH.—La cabane du Corbeau...

RoBERT.—Encore !

MaANGoucH. — Capitaine Annenraès, quinze guerriers.

RoBErT.—Ce qui fait cent trente guerriers.

ManGoucH.—La cabane du Chevreuil, capitaine Scandaouati, vingt guerriers.

RorERT.—Cent cinquante.

ManGouCcH.—La cabane du Loup-Cervier, capitaine Outreouati, vingt-cinq guerriers.

RoBErRT.—Cent soixante-quinze guerriers.

MaxGoucH.—La cabane du Maskinongé..

ROBERT.—Quoi ! encore !—{(JT rit) —Ah! Ah!

ManGoucx. — Capitaine Kiouitsaéton, quinze guerriers ; enfin la cabane de l’Anguille, capitaine Soionès, dix guerriers.

RoBErTr.—Deux cents guerriers ! Deux cents guerriers ! (C’est une horde. Le combat ne sera pas long ; le coup sera décisif, fatal.—Mangouch, retourne au wigwam d’Astiscoua ; tu trouveras là un mousquet tout neuf ; il est à toi ; je te le donne comme un souvenir et une récompense, — (Mangouch sort),

Page 1