‹ Chomedey de Maisonneuve [microforme]Chapitre 13 sur 31 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les mêmes, Maxcoucu.

MAISONNEUVE—(à Mangouch qui entre en courant).—Mangouch !

Tous.—Mangouch !

MAISONNEUVE.—Quelle nouvelle nous apportes-tu ?

MaxGoucx.—J’accourais vous informer qu’un parti d’Iroquois rôdait dans la forêt voisine.

MAISONNEUVE.—Nous le savons. Connais-tu leurs forces ?—(Mangouch réfléchit, le doigt sur la bouche, et reste muet).—Les as-tu vus de près ? si tn sais quelque chose, parle.

MaxGoucH.—J’étais au pied du lac Saint- Louis. Comme je m'éveillais d’un long sommeil, j'entendis comme le bruit d’une flottille de canots qui abordent. Je me glissai au bord du hallier qui me cachait et je découvris les [roquois : c’étaient eux.—Ils gardaient silence. Puis ils s’enfoncèrent, toujours silencieux, dans la forêt, dans la direction de Villemarie, en suivant une abatture que des broussailles obstruent un peu. Et moi, suivant la grève autant que possible, courant en tapinois de taillis en taillis, je pus arriver sans encombre jusqu’ici, espérant vous donner la nouvelle.

MaAISoNNEUVE.—Les ennemis sont nombreux ?

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MANGOUCH.—J’ai vu. une dizaine de canots de.. .. quatre ou cinq guerriers.

ARCHAMBAULT.—Seigneur, vous le voyez, nos ennemis sont en petit nombre.

MATTEMAILLE.—Reculer, c’est une lâcheté indigne de la valeur française.

Tous—(avec mouvement). —Allons, allons.

MAISONNEUVE.—IIs sont encore trop nombreux. En outre ils sont plus versés que nous dans ces combats de guet-apens et de surprises. Nouveaux-venus, vous flattez-vous de vous y entendre dans ces ruses, dans ces stratagèmes de petite guerre. Croyez-moi, nous serions surpris dans l’embuscade ; nous péririons infailliblement.

CLossE—Cette mort pour une sainte cause, nous la souhaitons. “Je ne suis venu en Canada qu'afin d’y mourir pour Dieu en le servant dans la profession des armes. Si je n’espérais pas y trouver un jour cette mort désirée, je quitterais dès demain le pays pour aller servir contre les Turcs et n’être pas privé de cette gloire.”

Tous.—C’est aussi là notre désir.

MAISONNEUVE.—Et moi donc formé-je d’autres vœux. Pourquoi ai-je quitté la douce France quand un brillant avenir m’y souriait ! Quelle pensée faisait palpiter mon âme dans mes derniers adieux à mon vieux père. Là-bas, à Villemarie, lui disais-je, je pourrai dans le métier des armes

et servir mon roi et hasarder mes jours pour mon Dieu.

PRIMOT.—Pourquoi refusez-vous l’occasion ?

MAISONNEUVE— (avec calme).—Je vous l'ai déjà dit.

Gorry.—Ce sont des prétextes. Vous nous cachez vos sentiments ; vous ne croyez pas à notre courage. M. le gouverneur, mon dévouement à votre personne vous est connu. A Québec, j'ai payé, de plusieurs jours de prison, le témoignage d'amitié et de haute estime que je vous ai rendu publiquement. Mais puisque vous nous méprisez, je chercherai un autre seigneur.

MATTEMAILLE.—Sommes-nous des lâches ou des esclaves pour subir cette détention derrière les palissades.

Tous.—On nous outrage.

MAISONNEUVE.—Je vois que vos cœurs s’aigrissent. Mes amis, vous avez des âmes fortes et intrépides. Les âmes vulgaires sont incapables des dévouements que l’établissement de Villemarie vous impose. Je ne veux pas vous frustrer du bonheur ni de mourir pour une sainte cause, ni de signaler opportunément votre valeur : Je refusais le combat parce qu’il me semble téméraire, et son issue, fatale. Mais mes sentiments pour vous sont suspectés ; mes intentions, mal entendues : ma conduite, mal expliquée. La division parmi nous, le mécontentement, les animosités, ces ex-

citations séditieuses, enfin, seraient un mal plus grand que celui dont je veux vous défendre. Hé bien ! je cède à vos instances. Soyez ferrnes comme vous le promettez ; je serai toujours à votre tête. Allons ! à l’ennemi !

Tous—(sortant et criant).—Montjoie ! Montjoie ! Vive notre gouverneur !

(Les colons sortent les premiers, Maisonneuve suit, Charles qui a suivi Maisonneuve jusqu’à la sortie, revient vers Robert qui reste sur le théâtre avec Astiscoua et Mangouch).

CHARLES DE MAUPERTAL— (revenant sur ses pas).—Robert, vous ne venez pas au combat ?

ROBERT— (ferme et sec).—Non.

CxARLES.—Mon cher Robert, votre conduite m'étonne. Vous me paraissez depuis hier préoccupé, mystérieux, mal content. Venez donc dissiper vos noires idées dans une lutte généreuse. Venez, croyez-m’en, vous ferez un bon coup.

RoBERT.—C’est notre affaire. Mon frère, vous ne devez pas aller au combat. Vous n’avez pas le droit d’aller exposer votre vie. Ce n’est pas votre affaire.

CHARLES.—Ce n’est pas mon affaire ! ce n’est pas mon affaire de combattre pour une cause sacrée. La guerre est sainte : je suis chrétien. Cela décide tout. Ma place est près de M. de Maisonneuve. Vivent les preux et les martyrs !

RoBERT.—Mon frère, vous eourez à la mort.

CHARLES.-—Mourir en pareille occasion, paraître au tribunal du Dieu des armées, tenant en main la palme du soldat tombé au champ d’honneur, c’est un sort trop fortuné, je ne l’espère pas !

RoBErT—(tâchant d'interrompre) —Mon frère, mon cher frère...

CHARLES—(de la main, imposant silence).— Assez... le temps presse. Au revoir.—(Brandissant son épée) — Pour Dieu et pour la Nouvelle- France !

RoBErT—(lâchant de retenir son frère qu’il suit jusqu'à la sortie).—Mon frère, mon frère... Stupide enfant, va donc mourir.

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