SCENE V
ASTISCOUA, — MAISONNEUVE, — LES CoLons.
ASTISCOUA—(/e poignard à la main, s’élance sur Maisonneuve au moment qu’il sort de la chapelle. Il frappe près du cœur, et laisse échapper le poignard de ses mains. Maisonneuve, dont l’habil semblera tailladé par le poignard, mais non ensanglanté, se tourne brusquement en dégainant le glaive.—Astiscoua, en reculant d’un bond, tombe. par terre et reste là, gisant sous la pointe du glaive qui le menace).
MAISONNEUVE—(qui s’est tourné brusquement, en dégainant le glaive, la pointe du glaive contre la poitrine du coupable). — Malheureux ! A moi!
Closse, Charles ! Misérable ! ne bouge pas ou tu es un homme mort ! Charles, Closse, à moi ! Misérable, qui es-tu ? ne bouge pas.—Quoi ! c’est toi Astiscoua ! Homme de sang, quel noir démon t’entraîne !—A Closse et à Charles de Maupertal qui
entrent) —Empoignez-moi ce misérable. (C’est un assassin.
CLOSSE et CHARLES.—Quoi ! Astiscoua ! Misérable ! Infâme !—(J1s l’empoignent et le relèvent).
Les CoLoxs et ROBERT DE MAUPERTAL—(arrivant).—Qu'y a-t-il ? qu'est-ce ?
CHARLES et CLOSSE.— Un attentat ! un crime infâme !
LES CoLoxs. — Astiscoua ! Tuons-le, étranglons-le. MAISONNEUVE. — Du calme, du calme, mes
amis.—Astiscoua, votre poignard.
ASTISCOUA.—TI1 m'a échappé des mains.—(Avec une voix calme, sourde)—I] glissait sur vous comme sur une pierre polie. Il est à terre. — (Les colons regardent à leurs pieds).
CLOSSE—(trouvant le poignard). — Le voici. — (2? le remet à Maisonneuve).
MAISONNEUVE—(élevant le poignard pour le faire voir aux colons, car il est étonné lui-même de le voir sans tache). — Voyez-vous cela, mes bons amis ?
CLOSSE.—Il n’est pas même taché de sang.
Tous.—Pas d’une seule goutte. Dieu soit béni !
MAISONNEUVE.—Dieu soit béni —Mais vous, malheureux Astiscoua, qu’avez-vous voulu faire ? Quel esprit frénétique remplissait, animait votre cœur, armait votre bras ! Parlez,
CHARLES DE MAUPERTAL.— Voilà donc Pattentat dont parlait ce misérable !
MAISONNEUVE.—Que voulez-vous dire, Charles ?
CHARLES DE MAUPERTAL.—M. le gouverneur, ce païen s’est enivré, ce midi.
MAISONNEUVE.— Vous me l’avez déjà dit.
CHARLES DE MAUPERTAL.—Je l’ai trouvé ivre à la porte de son wigwam. Dans son ivresse, il délirait. Mangouch, son guerrier, tâchait d’étouffer ses paroles sur ses lèvres. Dans ce désordre, je compris mais difficilement deuil... Français. sang coule... Maupertal…. d’autres mots de même sens, Comme il était dans le délire, je ne fis aucun cas de ces paroles sinistres.
CLosse.—Le païen! linfâme! Il faut qu’il meure.
Tous—(menaçants).—I1 faut qu’il meure.
MAISONNEUVE. — Du calme ! Du calme, mes amis ! Astiscoua, pourquoi m’avez-vous frappé ? Parlez. z |
ASTISCOUA—(avec une voix sourde et ferme).— Le capitaine huron a été outragé ; le capitaine huron a voulu se venger.
MAISONNEUVE.—Quelle injure vous ai-je faite ?
ASTISCOUA.—Mes pères et mes oncles, les capitaines hurons, m’ont dit que j’étais un chien, puisque je ne pouvais être reçu à la Prière. Or c’est toi qui ne veux pas que je sois baptisé,
CLOSSE.—Mensonge !—Tu mens, sauvage, puisque c’est le Père Vimont qui décide du Baptême, et non pas notre bon gouverner.
ASTISCOUA.—({oujours avec une voix sourde el ferme).—Je pensais ainsi. Mais quelqu'un n’a dit que l’homme de la Prière n’était pas le maître, ici, mais que le gouverneur était le maître.
MAISONNEUVE.—Qui vous a dit cela ?—(Asliscoua ne répond pas)—Est-ce un capitaine huron qui vous à ainsi trompé ?
AsTISCOUA.— Un blanc na parlé de la sorte ; il m'a assuré qu’il disait la vérité.
(Sulence.—Robert se trouble légèrement ; les regards se tournent vers lui).
MAISONNEUVE—(après avoir porté son regard sur les colons, le fixe sur Robert de Maupertal) — Cet homme n’est pas parmi les miens. M. de Maupertal, l’accusation tombe sur vous.
RoBERT.—M. le gouverneur, je vous prie de ne pas juger aussi précipitamment. Votre soupçon seul me flétrit. Ce sauvage n’est qu’un impudent menteur.
CHARLES—{(à part).—Mon Dieu, quel malheur me menace ! Quel pressentiment funeste !
ASTISCOUA.—(avec force et calme).—Astiscoua n’a pas menti. Pour toi, ta bouche ment et offense.
RoBErT.—Sauvage exécrable, tu es né dans le
crime et tout ton esprit est mauvais et te porte aux œuvres criminelles.
ASTISCOUA.—Astiscoua est méchant, tout le monde le sait. Pour toi, hypocrite... regarde ce ciel sans lune et sans étoiles, cette nuit noire. ton âme renferme plus de noirceur que ce ciel ténébreux.
RoBERT—(avec emporlement).— Huron maudit le démon est en toi et te possède.
ASTISCOUA— (avec calme).— Comme un chien enragé, tu aboies, tu baves l’invective. Ecoute, mon discours ne sera pas long.—Qui m’a donné ce poignard, tout à l’heure, et dans quel dessein ?
RoBERT.—Que Satan t’étrangle, menteur éhonté.
ASTISCOUA.—Qui m'a donné l’eau de feu pour m’exalter et me donner de l’audace ?
ROBERT—(exaspéré). —Infâme, impudent, maudit !
ASTISCOUA.-—-(avec calme). —M. le gouverneur, mandez ici Mangouch, mon guerrier ; qu’il apporte son arquebuse neuve. Qu’il parle ! Pourquoi a-t-il menti au sujet des Troquois de l’ambuscade ? Qu'il parle ! Qui lui a donné cette arme à feu, et pour quel service rendu ?
(Assez long silence.)
CHARLES DE MAUPERTAL.—(consterné). —Mon frère, frère malheureux. Qu’avez-vous fait! O
suite trop fatale d’une passion mauvaise ! Ne vous l'avais-je pas dit, prédit, mon pauvre frère !
RoBERT—(aux genoux de Maisonneuve). — Je suis un misérable.
CHARLES.—Je suis muet de douleur et de honte devant une pareille félonie.—(Aux genoux de Maisonneuve)—M. le gouverneur, oh! si dans le combat, j'ai acquis, à vos yeux, quelque mérite, je vous en conjure, pitié pour mon parent; grâce pour le beau nom de Maupertal !
ASTISCOUA.—{(debout).—Je mérite la mort et ne demande pas merci ; mais je ne veux pas mourir comme un chien. — (11 tombe à genoux) — M. le gouverneur, je veux être délivré des démons et n’aller pas au fleuve de feux inextinguibles. Faismoi baptiser.
MAISONNEUVE — (avec calme el douceur). — Charles, noble enfant, levez-vous.—(Avec énergie) — Vous autres.levez-vous. Il n’y aura point de sang versé pour ma querelle—Je ne veux point qu’un sang coupable coule dans les fondements de Villemarie.—Le sang des martyrs, seul, doit baigner les assises de l’œuvre chrétienne. Que le peuple de Villemarie, à son berceau, contemple la croix, la croix qui multiplie les forts, les justes, les vaillants, maïs le gibet, l’infâme gibet qui annonce la forfaiture.... non, jamais.
M. de Maupertal, voici mon ordre. Depuis trois jours je rencontre partout votre figure sinistre,
C’est assez. Demain, dès la première aube, quittez Villemarie. — Puisse un éternel silence couvrir votre forfaiture ; puisse un éternel oubli la soustraire aux pages de l’histoire.
Et vous, Charles, noble enfant, je n'ai pas assez fait pour vous payer ma dette de reconnaissance :
tant votre dévouement au combat dans l’embus-
cade, fut grand et gratuit ! Je voudrais pouvoir faire davantage afin de vous marquer mon estime et mon affection.
Pour toi, Astiscoua, tu auras aussi la vie. Apprends par l'événement que les enfants de Dieu doivent avoir une âme pieuse et un esprit de mansuétude. Notre Dieu, mourant sur la croix, priait pour ses bourreaux : il faut lui ressembler dans sa miséricorde pour être ses disciples dans la Prière. Tes vices, ton cœur vindicatif, tes superstitions te font indigne du saint Baptême.—Taisse-là tes songes, ton manitou vengeur, l’eau de feu ; aussi bien que les autres capitaines hurons tu seras admis à la Prière et tu seras notre frère.
ASTISCOUA.—Mon père, tu me rends incapable de reconnaissance, car tu dis des choses trop hautes pour moi.—(J1 arrache de son cou le manitou, Agreskom)—Voici le manitou qui m’a fait méchant —(TT le jette loin de lui)—J’étais un chien... qui suis-je pour recevoir ton amitié et devenir ton frère dans la Prière... Mon cœur est ému et mes lèvres ne savent pas dire ce que je ressens,