‹ Chomedey de Maisonneuve [microforme]Chapitre 25 sur 31 · DÉVOILEMENT DE LA STATUE DE CHAMPLAIN · texte numérisé non relu

DÉVOILEMENT DE LA STATUE DE CHAMPLAIN

Les fêtes du 21 septembre 1898, à Québec, ont été éminemment populaires et éclatantes. Sur l’estrade d’honneur avaient pris place Son Excellence le gouverneur-général, comte Aberdeen ; Son Excellence le consul de France, M. Kleczkowski ; Son Honneur le lieut.-gouverneur L.-A. Jetté ; Mgr Marois, V, G., administrateur de l’archidiocèse de Québec ; Lord Herschell, le président de la Conférence de Québec, délégué du gouvernement Impérial ; Lord Seymour, le général des armées de terre ; l’amiral anglais sir John Fisher ; Vhon. M. Fairbanks, le représentant des Etats- Unis à la Conférence de Québec ; sir W. Laurier ; l'honorable premier ministre de la Province de Québec, M. Marchand, etc., etc. Il est inutile de faire observer ce que la présence de ces très honorés personnages à la solennité nationale comportait de grandeur ct de magnificence. Un spectacle encore enlevant fut celui du peuple ; lui, aussi,

eut sa majesté et son éloquence profonde. Les journaux de Québec avaient convoqué, avec d’ardentes paroles, le peuple sur la terrasse Dufferin, autour du monument Champlain qu'on allait dévoiler. À cet appel, le peuple se lève tout entier. Hommes et femmes, enfants et vieillards débordent sur les voies publiques, laissant les chantiers, désertant les ateliers, interrompant enfin leurs labeurs quotidiens. Le peuple—<elon la tradition respectée de nos pères, —entre d’abord au temple du Seigneur ; il demande au Ciel de bénir sa liesse légitime et de donner à ses vœux un heureux accomplissement. De l’église de Saint-Jean-Baptiste, la multitude, que l’allégresse patriotique grossit incessamment, roule au lieu du monument et, comme une marée montante, inonde la terrasse et la place prochaine du Rond des chaînes.

Quel théâtre pour l’apothéose de Champlain !

C’est le promontoire de Québec d’où le regard embrasse un panorama unique. Là-bas, les Laurentides poussent dans l’azur leurs cimes fières ; plus près les campagnes de Charlebourg et de Beauport étendent leurs nappes de verdure : là deux fois nos pères ont campé et vaincu les braves Anglais ; à nos pieds la rade brasille sous la lumière que le ciel lui verse.

Quel théâtre ! c’est le cap Diamant autour duquel “flotte un charme héroïque d’épopée et de rêves.”

Quels jours pour l’apothéose de Champlain !

C’est ce septembre que notre imagination, éclairée par l’histoire, nous représente toujours voilé des deuils nationaux. Ce septembre a vu la déroute de nos armées aux Plaines d’Abraham et la reddition de Québec au sceptre britannique, la mort de Montcalm.et l’épée brisant son épée invaincue à l’île Sainte-Hélène, nos derniers soldats brûlant leurs drapeaux et la détresse suprême de nos pères, la Nouvelle-France enfin sombrant sous la vague gonflant toujours des légions anglaises. Dans ce ciel sombre de septembre luit soudain un grand jour, (car ce 21 septembre est un jour historique), et ce grand et beau jour de l’apothéose de Champlain nous envoie une lumière éclatante comme un jour de victoire, une lumière sereine et douce comme un jour de paix.

L'heure est solennelle ! le peuple se presse ; ses colonnes denses entourent l’estrade d’honneur et le monument. Le piédestal, fait de pierres de France, élève et porte à trente pieds du sol la statue de Champlain encore voilée. De quelque côté que les regards lui viennent, la vision aérienne leur apparaîtra, planant légère et lumineuse dans l’azur pur, moins pur encore cependant que la vie du héros catholique et français. Trente mille compatriotes sont done là debout, les yeux ardents, impatients de contempler les traits coulés dans le bronze et l'attitude majestueuse du fondatenr de

Québec, du père de la Nouvelle-France. Le voile tombe. La statue superbe resplendit soudain et soudain s’anime sous les feux du soleil. L’acelamation retentit. Les canons de la citadelle et des vaiseaux de guerre dans la rade tonnent et cent fois se répondent ; le rocher de Québec palpite sur ses assises. Aïnsi il frémissait de bonheur et d’espoir quand le canon français, en 1633, salnait le retour de Champlain dans la Nouvelle-France. Le peuple clame dans sa jubilation délirante. I’enthousiasme fait jaillir les larmes des yeux et vibrer sur les lèvres de tous les vivats. Les acclamations renouvelées montent retentissantes comme le triomphal hosanna.

Quelle apothéose ! c’était grand ! c’était pathétique ! c’était sublime ! Puis l’ Angleterre apporte par son représentant, son Excellence le comte Aberdeen, à Samuel de Champlain son glorieux hommage : “ Voyez done cette noble et fière figure, dit-elle, qui demeurera désormais sur cet antique rocher... Combien digne est ce grand homme des louanges que nous pouvons lui offrir.” La France à son tour parle ; elle félicite notre peuple catholique et français et lui dit des paroles de gratitude pour avoir gardé fidèlement les traditions françaises de la noble France du XVITe siècle et pour avoir consacré avec amour le souvenir de ce glorieux passé : “Canadiens, s’écriait avec’ éloquence le représentant de la Mère-Patrie,

M. le consul Kleczkowski, vous êtes les témoins vivants et irrécusables de ces temps mémorables, de ces temps évanouis. Au jour de la séparation, vos pères, dans leurs bras épuisés, avaient recueilli comme un dépôt sacré un chapitre émouvant de l’histoire de France. Ils ont été, et vous êtes à leur exemple, des dépositaires vigilants et incorruptibles. Sous leur garde non plus que dans vos mains, le dépôt reçu n’a point périclité et la vivacité de vos souvenirs s’ingénie pour ajouter, d’années en années, quelque chose à son prix.”

Ces fêtes de Québec ont été catholiques et françaises à souhait ; elles ont été grandioses et d’un intérêt, j’oserai dire, national. Ce 21 septembre, 1898, sera un jour historique, puisque l’événement de ce jour est digne de l’histoire.

L'abbé S. CoRBEIr.

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