‹ Chomedey de Maisonneuve [microforme]Chapitre 26 sur 31 · SERMON · texte numérisé non relu

SERMON

Tunc cecinit Moyses et filii Israël carmen hoc Domino et dixerunt : Cantemus Domino :

gloriose enim magnificatus est.

ExopE x.

Mes frères,

Les jours étaient venus où Dieu accomplissait sa promesse, faite à Abraham en Chaldée: “Je ferai sortir de vous un grand peuple.” La postérité de l’immortel patriarche avait infiniment multiplié sur les rivages du Nil, dans la terre de Gessen ; Moïse, élu de Dieu pour être le libérateur d'Israël, avait brisé par des prodiges la volonté contraire du tout puissant Pharaon. Les enfants des Hébreux, guidés par une nuée miraculeuse, avaient franchi un long désert, passé la mer Rouge. Délivrés enfin des chaînes de l’esclavage, des terreurs serviles des potentats d'Egypte, en face de cette mer dont les flots, sur le signe de Dieu, avaient submergé Pharon et sa formidable armée, les tribus d'Israël, devenues, par une soudaine révolution, peuple libre, opulent et armé,

éprouvent pour la première fois le doux tressaillement d’une existence nationale ; les enfants des Hébreux élèvent leurs mains, leur âme au ciel ; ils inaugurent le jour de leur naissance comme nation par un cantique au Dieu de leurs pères : “ Chantons des hymnes au Seigneur ; il a fait éclater en notre faveur sa puissance et sa gloire... O Dieu, vous vous êtes fait par votre miséricorde le conducteur du peuple que vous avez retiré de la servitude d'Egypte et vous le portez par votre puissance jusque dans la terre que vous avez choisie pour ÿ établir votre demeure sainte.”

Ce cri à Dieu d’un peuple qui naît, mes frères, c’est celui que l'Eglise vous fait entendre et met sur vos lèvres en cette solennité nationale. Compatriotes, à l’appel de la Société Saint-Jean-Baptiste qui comptera ce jour parmi les grands souvenirs de son existence, vous êtes venus célébrer un grand jour de nos origines canadiennes-françaises. Le monument que vous érigez parmi des transports patriotiques et les pompes religieuses, consacre des jours mémorables : les premiers de notre existence nationale ; il évoque une figure révérée, la figure de Samuel de Champlain, le père de la Nouvelle-France.

Tout à l’heure, vous serez répandus, compactes, autour du monument. Des fils de la patrie, que l’éloquence et les honneurs ont faits illustres, publieront la gloire civique de Samuel de Champlain ;

moi, je dirai son mérite religieux, heureux de préconiser, en cette occasion, le héros qui donna une chrétienté à l’Eglise comme à la France une cité et une colonie.

Anges de ma patrie, et vous aussi, patron de mon peuple, saint Jean-Baptiste, priez l’Esprit- Saint de m’inspirer des paroles nobles et ardentes quand, en dépit de mon impuissance, je tente de célébrer le mérite religieux, la gloire chrétienne du très mémorable et très honoré fils de la France et enfant de l’Eglise catholique, Samuel de Champlain, fondateur de Québec et père de la Nouvelle- France.

Dieu crée les grandes familles dont l’histoire forme la partie la meilleure des annales des peuples. Les Paralipomènes nous représentent, en maints chapitres, Dieu élevant et brisant les Maisons des rois d'Israël. Juda est élu pour porter le sceptre ; Lévi est oint pour être au temple le prêtre du Très-Haut : Dieu le veut. Aussi bien que les dynasties royales, Dieu fonde, établit les peuples et les gouverne selon des vues providentielles. Le discours de Bossuet sur la “ Suite des Empires ” démontre admirablement cette vérité.

Sous la Loi Nouvelle comme aux siècles qui ont précédé Jésus-Christ, Dieu a élu des peuples pour

coopérer à ses grands ouvrages dans la suite des siècles chrétiens. Parmi les nations élues, la France, nous le proclamons avec complaisance, occupe le premier rang sur le vieux continent. Sur le continent américain, quand l’émigration y allait faire éclore des peuples nouveaux, il fallait, pour faire l’œuvre de Dieu, un peuple apostolique. C’est notre foi nationale que, dans l’Amérique du Nord, la race canadienne-française est l’élue de Dieu. Mais il fallait la créer et l’établir cette nation apostolique. Or, parmi ceux que l’on doit considérer les instruments de Dieu pour ce grand œuvre, Samuel de Champlain paraît le premier.

C’était un grand chrétien ! Une longue préparation l’avait rendu apte à sa haute destinée. Le foyer domestique et ses études avaient allumé en son esprit le flambeau de la foi, et ce flambeau fut inextinguible ; ils avaient ouvert en son cœur la source de la vie surnaturelle et cette source fut intarissable. Samuel de Champlain grandit à Brouage, en Saintonge, sur le bord de la mer Atlantique. Dès son âge tendre il contempla la mer, aujourd’hui, calme, douce, caressante, ou empourprée des feux du Levant, ou voilée d’une brume dorée, belle enfin comme le sourire de Dieu au Juste ; demain, sombre, tempétueuse, déchaînée, montant à l'assaut des falaises, sinistre enfin comme le regard courroucé du Très-Haut sur le

pécheur. Enfant, adolescent, Champlain contemplait ces spectacles variés de l’océan, et l’esprit de Dieu qui plane sur les grandes eaux, en étalant tour à tour les grâces et les horreurs de l’abîme, éveilla, développa au plus intime de ce cœur chrétien le sens de l’adoration. Les labeurs des camps sous les maréchaux d’Aumont, de Saint-Luc, de Brissac, en Bretagne, portés pendant quelques années, trempèrent les forces de ce prédestiné d’une énergie capable d’héroïsme et d’invincible persévérance. Enfin un vertueux amour pour l'Eglise et la Patrie l’anime quand l'heure a sonné pour lui d'accomplir ses destinées. “ Quant à moy, proteste-t-il dans la préface de son troisième livre publié en 1619, day faict eslection du plus fascheux el pénible chemin qui est la périlleuse navigation des Mers à dessein toutesfois non d’y acquérir tant de biens que d'honneur et gloire de Dieu pour le service de mon Roy et de ma Patrie” Il avait déjà témoigné à la reine régente de son fervent désir & de faire fleurir dans la Nouvelle-France, le Lys avec l’unique religion catholique, apostolique et romaine.” Ce grand chrétien fut donc l’homme élu de Dieu pour établir en cette terre du Canada le berceau du peuple canadien-français.

90 SAMUËÉL DE CHAMPLAIN

IT

Page 1