‹ Chomedey de Maisonneuve [microforme]Chapitre 4 sur 31 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

ROBERT DE MAUPERTAL (compulsant ses paperasses, posées sur une table) — et CHARLES DE MAUPERTAL.

CHARLES—(à Robert qui ne l'écoute pas).—Toujours taciturne, malcontent, roulant pensées sur pensées, conseils sur conseils, pour grossir la finance ! Toujours le front sévère et sombre ! Mon pauvre Robert, n’aurez-vous jamais une heure sereine ? Villemarie, l’oubliez-vous, est en grande liesse. M. le gouverneur de Montmagny, accompagné de M. de Maisonneuve, visite l’établissement. Tous les colons s’empressent.

RoBERT.—Son Excellence doit se rendre jus-

qu'ici. Je présenterai au gouverneur les justes gr'efs de la Compagnie des Cent-Associés. Charles, il faut qu'on nous entende! Il faut que Maisonneuve abandonne sa folle entreprise!

CHARLES.—D’où vous vient, mon frère, cette hostilité contre M. de Maisonneuve ?

Ro8ErT.—Contre M. de Maisonneuve... je n'ai point d’hostilité.

‘HARLES.—SI, pourtant. mais à tort ! Certes, Je suis venu à Villemarie avec de vives préventions contre cet homme dont on a si mal parlé à Québec et aux Trois-Rivières. Mais depuis que je le vois et l’entends... tenez, mon frère, ce Chomedey de Maisonneuve, si sage dans ses discours, si dévoué dans ses œuvres, si constant dans ses sacrifices, si courtois dans ses relations, ce chevalier, ce grand chrétien enfin, c’est l’homme que je voudrais être.

RoBERT.—Admiration juvénile ! Enthousiasme de naïf adolescent ! Maisonneuve ! c’est un sire assez méprisable. Il a quelques grandes qualités, mais gâtées par une imagination que des songeries pieuses affolent.… ….

CHARLES.—Ah ! mon frère, quel discours !

RoBERT. — Mais il n’importe ?... Donc ce n’est pas sa personne mais son œuvre que je déteste. Elle compromet mon avenir, vous comprenez ?

CHARLES.— Vous m’avez fait quelque confidence

de vos rêves. En des moments d'humeur : Charls, me disiez-vous, avant qu’il soit longtemps j'aurai quitté ce pays de sauvages et je vivrai à Paris dans l’opulence et les fêtes bruvantes. Mais je ne vois pas comment M. de Maisonneuve tra- VETse VOS VŒUX.

ROBERT.—Comment ?..Mais nous perdons le commerce des pelleteries.—Le privilége de la Traite, sollicité depuis quelques années, sera bientôt octroyé aux habitants. Certes, avant l’arrivée de Maisonneuve, nous, les intéressés de la Compagnie, nous faisions fi de cette révolution commerciale. Des habitants! il n’y en avait qu’une poignée dans la Nouvelle-France, et il dépendait de nous qu’ils fussent rares ou nombreux. Ils auraient été rares, croyez-m’en, mon frère.—Mais voici Maisonneuve, le trop fidèle représentant d’une société indépendante ! Cette puissante et zélée association de Notre-Dame de Montréal ne songe qu’à multiplier ici, au centre même des tribus indiennes, les colons, les vrais colons. Ceuxci, assurément, vont déborder et les sauvages leur porteront leurs fourrures. Or, avec les habitants il n’y a point de spéculations possibles ; avec les sauvages, oh ! nous faisions des profits fabuleux. Ces stupides, ces ivrognes troquent cent peaux précieuses contre une mesure d’eau-de-vie.

CHARLES.—Comment, mon frère ! ce désordre d'ivrognerie et d’injustice qui s’introduit dans le

commerce en dépit de l'autorité, ne vous blesse point ! Est-ce digne, nobie ? est-ce chrétien que de faire pareilles spéculations? Eh quoi! j'entends un descendant des nobles de Maupertal parler commerce, spéculations, profits et pertes tout coinme un cupide bourgeois de Paris ou de Rouen!

ROBERT—(rallant) —On voit que vous avez l'âme encore pleine de la poésie chevaleresque dont rêve la jeunesse des collèges chrétiens.— Charles, écoutez, les hauts sentiments que vous avez conçus de la noblesse, la noblesse du dernier siècle les méritait. Aux siècles passés la noblesse était la récompense d’une longue suite de services illustres et le prix de la valeur et du sang répandu pour la patrie. Mais combien elle est déchue, oui déchue, depuis que nos grands rois, la désarwant, en ont borné la gloire à peupler le Louvre de courtisans. Cet honneur, Charles, cet honneur est avili; on l’accorde aujourd’hui au mérite le plus médiocre. Partout aujourd’hui, dans les fiefs, dans l'administration, dans l’armée, la rotüre, l’ignoble roture supplante l’antique noblesse, et cela grâce à l’argent des bourgeois. En ce meuvais siècle l’or tient lieu de tout mérite. Avec ce métal on peut vivre à Paris, ayant palais et livrées, équipages et courtisans, attirant à soi et les égards du roi et les respects du peuple. C’est une triste révolution, mon frère, mais, ne pouvant Penrayer, je m’y abandonne. Je veux aller vivre

à Paris, mon frère, Conc il me faut de l'argent ; donc il faut que mon commerce prospère ; done il faut que Maisonneuve disparaisse d'ici. Vous aVEzZ COMPTIS ?

CHARLES.—Je tâche à ne comprendre pas ce discours. | RoBERT.—Je le vois, vous avez l’âme trop humiliée pour aspirer comme votre aîné à vivre

avec faste dans le grand Paris.

CHARLES.—Vos discours me contristent….

RoBERT.—Et vous scandalisent ?

CHARLES.—Vous le dites.—Mon frère, étouffez en votre cœur cette cupidité naissante. Mon frère, il vous en mésaviendra. Toute passion est funeste. Son impulsion nous emporte à des précipices.

Rogerr.--Charles, votre aîné entend ses affaires; il sait se conduire ; faites-lui grâce de vos prônes. Laissez-moi seul. (C’est fête dans Villemarie ; tout le peuple s’empresse, avez-vous dit ; allez prendre votre part de tant de liesse.—(Charles sort —Quel beau caractère que ce Charles! On reconnaît, tout de suite, à l’entendre qu’il sort à peine du collège chrétien. fon âme est encore tout illuminée et toute chaude des hautes pensées, des nobles sentiments du prêtre de Dieu qui la faconnée. C’est un chevalier, c’est un ange; mais cet ange n’a pas encore traversé le monde, le monde et son atmosphère empoisonnée ; ce monde où

tout homme, en vivant, s’amoindrit ; où tout se déflore, et l’esprit et le cœur et le caractère. Mais cela est fatal ; il est nécessaire que le scandale arrive; il y a de ces occasions-là, on y glisse, on y succombe. Mon âme, elle aussi, a connu ceite vie pure, idéale, en un mot, chrétienne. Le cœur du prêtre professeur, urne du ciel, a épanché en mon cœur de disciple sa liqueur divine de charité, de pureté, de générosité. Mais cette poésie de nos premiers ans pleins d’aurores se dissipe bientôt dans les luttes et les âpretés de la vie.—Il faut pourtant que l’affaire aboutisse. Villemarie disparaîtra et Maisonneuve... de Maupertal n’est pas né pour être mercenaire.

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