‹ Chomedey de Maisonneuve [microforme]Chapitre 5 sur 31 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Le même et AsTIscouA (à son cou pend son manitou domestique, AGRESKOM).

ASTISCOUA— (entrant furlivement comme pour reconnaître Robert).—Koué ! Koué !

RoBERT.—Astiscoua ! Hé! bonjour, mon frérot. Depuis quand es-tu à Villemarie ?

ASTISCOUA.—II y a quelques heures que j’y suis. J'arrive tout à l’heure d’une chasse au-delà de la montagne, où les eaux sont folles.

RoBERT.—Où fut noyé Nicolas Viel, le pauvre récollet.

ASTISCOUA.—Et je viens te saluer. Depuis

que je t'ai connu aux Trois-Rivières, j’ai amitié pour toi. Tous les blancs ne sont pas bons comme toi pour les enfants des bois.

RoBERT.—T'u as de la peine, Astiscoua !

AsTIsCOUA.—Un brouillard a passé sur lesprit &’Astiscoua et l’a laissé sombre, désolé.

ROBERT.—Je suis ton ami. Dis-moi ton cha- STin.

ASTISCOUA.——-La Robe noire ne veut pas m’admettre à la Prière.

RoBERT—{(à part).—Bon! voilà l’occasion de faire des affaires à Maisonneuve.—(à Astiscnua). —Tu n’es pas baptisé et cela te contriste.

ASTISCOUA.-—Le père Vimont a permis la Prière aux capitaines algonquins : Paul Tessouchas, Joseph Oumasasikoué ; aux capitaines hurons : Totihri, Tsondatsaa, Ahatsistari. Pour moi, l’autre jour, à la chapelle je disais au Père : Echon, tu es venu ici pour nous ; nous sommes affamés. C’est à toi de nous rassasier et de nous faire fête. Tes discours nous donnent la vie. Je veux être baptisé. Echon m’a répondu : Tu as encore le cœur trop mauvais. Les guerriers de la tribu du hibou, mes oncles et mes neveux uvent dit alors: Tu es done un chien.—Areskoué! le père Vimont m’a humilié. Cet affront est dans mon cœur comme une flèche dans le flanc de l'ours. Astiscoua, le capitaine huron, est fier et superbe. Il vengera son injure.

RoBERT.—Ne parle pas aussi fort.

ASTISCOUA.—Ah ! le frocard ! qu’il le garde son baptême ! Son Dieu ne vaut rien. Agreskom, (17 montre le manitou appendu à son cou), mon manitou, est bien moins sévère et bien plus puissant. Ah ! Echon, m’a humilié ; je suis sauvage, mais mon cœur est superbe ; il ne supporte pas l’injure.

RoBERT.—Le père Vimont n’est pas le coupable. Il n’est pas le maître, ici.

ASTISCOUA.—C’est lui qui est le chef de la Prière, qui prêche et qui baptise.

ROBERT.—Il est ainsi. Mais n’empêche pas qu’il n’est pas le maître à Villemarie.—(77 lui donne à boire un peu d’eau-de-vie).—Dans ta cabane, c’est ta femme qui fait sécher le poisson, le maïs, le haricot ; qui fait chauffer la chaudière ; c’est elle qui dresse la tente ; qui étend les nattes des convives. Mais qui est le maître du wigwam ? qui y commande ? C’est toi. Ainsi, à Villemarie, Maisonneuve est le maître. J’ai dit la vérité (en appuyant).

ASTISCOUA—- (fire Hobert quelques instants). — Ton langage renferme un mystère ! Ta pensée est voilée ! Que veut dire le visage pâle ?

RoBERT.—Je veux dire que si le père Vimont disparaît, le père qui le relèvera à Villemarie sera un autre Vimont aussi longtemps que Maisonneuve y commandera. C’est lui qui commande,

ici; c'est lui qui a fait bâtir la palissade et le fort et la chapelle ; c’est lui qui a fait un vœu au Maïtre de Ja vie pour arrêter les eaux de l’inondation: qui porta la croix sur la montagne. Il est partout ; tout est sous son empire. Et tu ne sais pas encore qui t'a offensé ? Comprends-tu ?

ASTISCOUA— (garde un long silence, les yeux sur Pobert).—L'aimes-tu, toi, Maisonneuve ?

ROBERT.—Pas du tout ! Un sauvage qui prendrait ta cabane, crèverait tes canots, enlèverait tes peaux de castor, l’aimerais-tu ? Maisonneuve est pour moi ce sauvage.

ASTISCOUA.—Tu as toujours été mon ami!

Ecoute. Il y a vingt lunes, Astiscoua fut offensé par un govogoin, l’Ecureuil noir. Résolu de me venger, je partis ; je traversai d’épaisses forêts, de larges rivières ; je découvris enfin la cabane du gcyogoin, dressée près d’une source qu’un manitou ardent habite. Je remuai les eaux ; une flammerole jaillit et m’éclaira suffisamment ; je pus vcir l’Ecureuil noir, étendu sur une fougère desséchée ; je le frappai du tomahawk : il avait vécu ; j'emportai sa chevelure. Mon cœur, jusque-là chaud et retentissant de voix, s’apaisa soudain— Areskoué ! le capitaine huron a été offensé par Maisonneuve ; son cœur altier demande du sang.

ROBERT.—Ecoute, Astiscoua. Vous autres, sauvages, dans vos fureurs, vous vous cabrez comme des enfants. Vous frappez brutalement. Les

blancs écoutent mieux la raison et les conseils de la prudence. Leur colère est modérée, réglée. Pourquoi répandre le sang de sa main si on peut exterminer notre ennemi par un autre bras.

ASTISCOUA.—Parle plus clairement.

RoBErT.—Voici mon plan. Montmagny est ici. Je vais le voir, et, s’il m’écoute, il fera s’éloigner d'ici Maisonneuve ; si mes discours sont superflus, il nous reste une autre ressource. Tu sais le mécontentement des Français depuis que les Iroquois les traquent et tuent leurs gens. Les Français voudraient aller en guerre, Maisonneuve le leur refuse. Envoie un de tes guerriers informer les ennemis, qui rôdent dans nos parages, de l’état de la colonie, du petit nombre des blancs, de leur impatience de franchir la palissade ; que les Iroquois dressent l’embuscade dans le bois prochain. Ici, nous exciterons les Français. Le com- Fat sera donné ; Maisonneuve s’élancera au premier rang ; sa valeur téméraire le perdra. Si notre espoir est trompé une deuxième fois, hé bien ! tant pis pour lui, il tombera avec moins d’honneur. Astiscoua tu lui feras ce que tu as fait au 2GYOgOoIn.

ASTISCOUA.— A0 ! Ao! tu es un camarade intelligent. L'esprit des visages pâles, disais-tu, est moins brutal que le nôtre, sauvages que nots sommes, et leur prudence plus tortueuse ; oui, mais tous ces manèges décèlent une âme aussi

atroce sans assurer l’honneur du courage. Si nos conseils, à nous, sont moins raflinés, ils sont plus efficaces et honorent par la hardiesse, la témérité des coups. Néanmoins, en cette occurrence, tu es le maître ; je me plie à ton vouloir. Je sors à l'instant ; j’envoie aux ennemis mon guerrier Mangouch.—(sorlant de dessous son gilet son poignard).—La pointe, vois-tu, en est aiguisée ; la lame a soif de sang. Il faudra bien,—(il remet son poignard sous son qilet),—il faudra bien en venir là.

ROBERT—(donne à boire à Astiscoua de l'eau-devie).—Si Mangouch,—écoute bien ceci,—si Mangouch fait son devoir, je lui donnerai une arque- Euse—Au revoir.

(Astiscoua sort; Robert, seul, va s'asseoir, compulse un moment ses paperasses, puis soudain tressaillant, il se lève.) Me voilà engagé dans une intrigue coupable. J’ai armé un vil sauvage contre un compatriote. La main qui prend le poignardä est maudite. Charles avait bien raison de dire: Toute passion est funeste ;—mais non, ca n'ira pas jusque-là. Maisonneuve cèdera à la parole grave, à l’ascendant de M. de Montmagny.

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