TROISIEME PARTIE
ept mois environ s'étaient écoulés depuis la mort de Louise de Morland, quand, §^§ un matin, M. Ducatel fut surpris de ne point voir entrer dans sa chambre, à l'heure accoutumée, sa vieille servante Dinah. Il l'attendit quelque temps. Puis il sonna. Ce fut la femme de charge qui vint. Elle déclara qu'elle n'avait pas aperçu Dinah de toute la matinée. M. Ducatel pressentit un accident. Il s'habilla à la hâte, et monta à l'étage où couchait la mulâtresse.
Il frappa. Point de réponse.
La porte n'était pas fermée à clé. En entrant, le vieillard vit se détacher sur le blanc des draps la figure de Dinah, devenue couleur de terre.
Il s'approcha. Il secoua la mulâtresse par le bras. Le bras retomba inerte.
Dinah était morte.
Morte subitement, pendant la nuit, de la rupture d'un anévrisme, ce que le médecin appelé en hâte pût seulement [constater. M. Ducatel donna des ordres pour que l'inhumation eût lieu le lendemain. Puis il écrivit deux lettres: l'une à Nanette, la femme du régisseur de Soupize, afin qu'elle vînt remplacer Dinah auprès de lui ; l'autre à Chonchette, pour qu'elle assistât à l'enterrement. Le soir, il exigea qu'on le laissât seul dans la chambre mortuaire, et, durant toute la nuit, il veilla lui-même la pauvre femme qui l'avait soigné avec tant d'abnégation.
C'était, cette veillée au chevet de la morte, comme un défi qu'il jetait à sa raison chancelante. Tant de souvenirs, et de ceux qui le mordaient au cœur quand il les évoquait, avaient été communs à lui et à Dinah !... Même, l'humble servante emportait avec elle un secret que nul autre ne saurait jamais. Derrière ce front ridé, exsangue, le mot de l'énigme avait habité. Maintenant c'était fini. Personne ne le dirait
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plus, ce mot. La mort avait fermé la seule bouche qui pût parler du passé avec certitude.
Devant ce cadavre, l'inquiétude le ressaisissait. Il se surprit à l'interroger tout haut, comme quand Dinah vivait: « — Voyons, parle, dis la vérité. Est-ce ma fille? Tu le sais, toi. Juliette ne t'a rien caché. Mais parle donc !... » Hier, Dinah eût répondu avec sa patience ordinaire ; elle eût recommencé l'histoire, cent fois racontée, qui avait le don de calmer le malade : l'histoire des derniers moments de Juliette, de la suprême entrevue de Chonchette avec sa mère, des paroles que celle-ci avait prononcées alors : « — Dis-lui bien que Ghonchette était née à une époque où je n'avais pas un reproche à me faire. »
Aujourd'hui, les grosses lèvres grises restaient muettes. Par instants, il semblait à M . Ducatel, en contemplant ce masque étrange, contracté par la brève agonie, qu'il gardait comme un rire ironique. Et le doute lui enfumait de nouveau le cerveau.
Alors il essaya de raccrocher sa conviction à une chaîne de raisonnements. Peu à peu, son rêve s'égarait. Il reparcourait une à une les étapes du passé, qui l'avaient amené à cette fin misérable, séparé de l'enfant qu'il aimait, sous peine de voir sa raison le trahir... Pourquoi la
cruauté des événements l'avait-elle ainsi acculé entre l'isolement et la folie ? Pourquoi cette chute brusque, ce coup de foudre au milieu de sa vie ? Elle s'annonçait si belle, cette vie, à son début. Oh ! les premières années de liberté et de jeunesse, l'insouciance de l'avenir, les heures partagées entre les distractions studieuses et le travail, F École polytechnique, l'École de Metz ! Etait-ce bien le même être que lui, ce grand garçon à moustache noire, à démarche traînante, grand amateur de choses d'art, qui meublait sa chambre d'officier des curiosités découvertes, aux heures de loisir, chez les marchands de la ville et les paysans du voisinage ?
La vision flottante de ces rues étroites où il passait des après-midi de flânerie fructueuse s'évoquent insensiblement. C'est l'échoppe de Justus Libmann; c'est la librairie du juif Jacob Kahn avec son enseigne en deux langues : « Au lion — ium L'ôwe. » Jadis, il y trouva un Talmud du quinzième siècle.
Puis, voici la vie de garnison, les premières années dececte existence errante, les hasards excitants des campagnes. Il revient capitaine d'Italie, commandant d'Afrique. Son régiment est envoyé à Bordeaux. En onze ans, il a franchi cinq grades; il est décoré.
A partir de ce point de sa vie, tous ses sou-
venirs se confondent et se concentrent dans un seul... Aussi nettement qu'au premier jour, il la contemple, l'image de cette femme qui s'empara de son cœur avec tant de souveraineté. Il revoit le salon rouge de la rue. Daviau, plein du somptueux ennui de ce quartier où se renferme l'aristocratie commerçante de la grande cité girondine. Il a connu le père au cercle, un de ces créoles éternellement jeunes, avec leurs courts cheveux grisonnants, leur moustache coupée à fleur de lèvres laissant voir la bouche rouge et les dents blanches, et leur parler à la fois pressé et enfantin. Bien qu'il ait cinq ans de plus que l'officier, le créole paraît plus alerte et plus jeune ; il n'a pas vécu, comme lui, les années doubles des campagnes. Ils deviennent vite intimes... Un soir, M. de Porry dit au commandant:
— J'ai reçu une bouteille de vin d'Espagne merveilleux. Venez donc en boire avec moi demain matin... Vous me serez très agréable.
M. Ducatel croit encore entendre cette prononciation liquide. « Tiès aguéabe... » Pourquoi, ce jour-là, n'a-t-il pas refusé? Pourquoi le hasard a-t-il aplani le matin toutes les difficultés de service — et l'heure convenue l'a-t-elle trouvé suffisamment désœuvré pour goûter le plaisir d'un déjeuner hors du mess?
... M. de Porry le promena près d'une heure
dans sa maison, lui montrant les bureaux du rez-de-chaussée, les chais immenses. — qui n'étaient rien, disait-il, à côté de ceux qu'il possédait aux Chartrons, — puis, sur le signal de la cloche, le ramena dans la salle à manger.
L'officier y pénétra à sa suite, et c'est alors qu'il la vit — elle — - déjà assise à table, soulevée à peine, quand il entra, par une légère inclinaison du buste.
— Est-ce la femme, la fille ou la maîtresse de Porry? se demanda-t-il tout de suite.
* Mais déjà le créole faisait les présentations.
— Le commandant Ducatel; — Mademoiselle Juliette de Porry, ma fille.
On s'assit. Le repas fut d'abord assez silencieux. Le commandant cherchait ses mots et, à mesure qu'ils venaient, il les trouvait d'une banalité stupide.
Juliette, sans prendre elle-même beaucoup de part à l'entretien, fit convenablement, en maîtresse de maison experte, les honneurs de la table, et, le vin d'Espagne ayant remis un peu de courage au cœur de l'invité, elle parut écouter avec intérêt quelques courts récits qu'il enleva avec une certaine crânerie sur le sujet inépuisable de ses campagnes.
Vers la fin du repas, le commandant baissa
les yeux en rencontrant le regard de la jeune fille longuement fixé sur lui...
Et il revint, inventant des prétextes d'abord,, puis sans motif, rassuré par l'entière indifférence de M. de Porry qui, du reste, n'était jamais là, passant le jour dans ses bureaux et le soir à son cercle... Juliette, peu à peu, parut prendre plaisir à ses visites. Elle lui dit que ce Bordeaux lui était odieux, qu'elle y trouvait tout le monde stupide, qu'elle regrettait amèrement son couvent de Saint-Pierre, d'où son père l'avait rappelée à seize ans (elle en avait alors dix-huit), et qu'elle mourrait du spleen, si elle y demeurait un an de plus...
Une après-midi, le commandant se trouva, dans le salon rouge, aux pieds de la jeune fille, mordant de baisers la main qu'elle lui laissait avec de légers rires. Comme il s'était dès lors laissé bercer par la pensée qu'elle l'aimait ! . . . Cet amour — le premier qui lui eût pris tout le cœur — avait été pourtant, dès le début, traversé d'anxiétés. Il se trouvait vieux pour elle, chauve avant l'âge, usé par les fatigues de deux guerres... Une fois, Juliette lui avait dit, pensive :
— Êtes-vous plus jeune que mon père?
Pourtant ils s'étaient mariés... Au souvenir de cette possession des premiers mois, le sang
affluait au cœur du vieillard comme à ces jours lointains, et son pouls battait plus vite... Il avait emporté Juliette avec lui, jalousement, à travers l'Espagne et l'Italie; puis, comme le congé pris finissait, il avait donné sa démission pour que rien ne vînt interrompre l'ère voluptueuse de leurs amours... L'avait-elle aimé, vraiment?... Que de fois, depuis quinze années, il s'était posé cette question ! Et, chaque fois, il se répondait à lui-même- — Oui, sûrement... Elle a été sincère, — au moins un temps.
Leur lune de miel avait été longue. Las des voyages, ils étaient revenus en Berry, à Soupize... Juliette semblait satisfaite de l'existence paisible qu'ils menaient là, dans une vraie solitude de semaine de noces.
Une nouvelle terrible, qui eût terrassé des esprits libres, les trouva Forts de leur amour, serrés l'un contre l'autre pour faire face au malheur. La maison de Porry fut, du jour au lendemain, entraînée dans un krach formidable qui bouleversa, à cette époque, la place de Bordeaux. Le père de Juliette disparut; on prétendit qu'il s'était suicidé. Toujours est-il qu'on ne le revit plus... Le commandant fit honneur aux engagements de son beau-père; sa fortune, quoique diminuée de moitié par ce coup, resrait considérable. Ils furent heureux deux ans en-
core... Juliette, à l'annonce de la catastrophe, s'était réfugiée dans l'inépuisable tendresse de son mari, et celui-ci trouva qu'il n'avait pas payé trop cher l'amour accru de sa femme.
Années d'enivrement, trop vite écoulées. Ils ne donnaient au monde que ce que les strictes convenances exigeaient. L'hiver, ils le passaient dans l'hôtel de la rue Saint-Dominique, l'hôtel morose où la grâce de Juliette se jouait comme un rayon de soleil. Puis, aux premiers jours d'été, on s'en retournait goûter la solitude de Soupize. Là, de rares amis les visitaient, ceux que n'effrayaient pas leur vie silencieuse et le recueillement de la campagne : une vieille tante de M. Ducatel, quelques officiers... Tous ceuxci grisonnaient déjà, sauf l'un d'eux, beaucoup plus jeune, que M. Ducatel et Juliette appelaient Marcel tout court et que le commandant aimait comme un fils depuis l'époque où, simple lieutenant, le jeune homme lui avait sauvé la vie à Gafsa.
Marcel passait souvent un mois entier à Soupize, vers l'époque des vacances; lui parti, la vie solitaire et douce recommençait pour les époux, qui bornaient volontairement leur horizon aux rideaux de l'alcôve. La tendresse de Juliette restait inaltérée; jamais un dégoût, jamais une lassitude des caresses. C'était elle qui demandait
à M. Ducatel de ne pas inviter trop de gens à Soupize, afin que leur amour eût ^moins de témoins.
Et tout cela n'eût été qu'une feinte! Toutes ces effusions eussent été jouées! Allons donc! c'était impossible. On ne tient pas un rôle si longtemps sans jamais le démentir. Et la tendresse de Juliette n avait point été diminuée: elle s'était même accrue après la naissance de l'enfant.
... Au cours de ces réflexions, les heures de la veillée mortuaire s'écoulaient peu à peu. Le jour parut; avec lui, Chonchette arriva. Mme de Chastellux accompagnait la jeune fille, encore sous l'impression de la mort de Louise, et que ce second coup achevait. Chonchette se jeta à genoux au chevet de la morte. Elle embrassa longuement ces joues ridées sur lesquelles la mort jetait des reflets terreux. Son cœur lui rappelait le dévouement ancien de la pauvre femme; avec Dinah, n'était-ce pas toute son enfance étrange, la poésie singulière de ses premières années qu'on allait ensevelir? Et puis, maintenant, son père serait-il aussi bien soigné? Nanette aurait-elle l'abnégation et la fidélité de Dinah, — Nanette, la Berrichonne têtue et raisonneuse?...
M,ne de Chastellux et l'enfant menèrent le deuil de la pauvre servante. M. Ducatel avait tenu à ce que les choses fussent largement faites, et la cérémonie ne fut pas sans solennité. Le soir même, Chonchette, les yeux pleins de larmes, le cœur brisé, embrassa son père. Avant de partir, elle fit de longues recommandations à Nanette, qui venait d'arriver, sur les soins qu'elle aurait à donner au vieillard et lui fit promettre de la tenir au courant des événements.
En voyant s'éloigner la voiture qui emmenait Chonchette, M. Ducatel songeait avec anxiété que c'était là le dernier départ pour Vernon. La période des études s'achevait le i f mars, dans deux mois. Après, elle reviendrait, pour toujours. Et alors, que faire? La garder près de lui ? Il ne le pouvait pas : l'expérience douloureuse en avait été faite trop souvent. La renvoyer à Soupize? C'était possible pendant quelque temps... Mais après?
Une seule solution restait acceptable, et cette solution n'avait contre elle que la nécessité de démarches qui répugnaient à M . Ducatel : marier Chonchette.
JOURNAL DE CHONCHETTE
Soupire, 1 8 mars.
ai toujours trouvé un accord mystérieux entre Fétat des choses qui m'environnent et l'état de mon âme. Estce que mon âme reflète ces choses? Est-ce qu'au contraire je ne les vois qu'à travers mon âme, sorte de prisme intérieur? Je ne sais... Mais, toute petite enfant, j'étais ainsi... Il n'y a pas, sur les tapisseries de la grande maison, de scène épique ou tendre où je n'aie joué un rôle, en mes songeries d'autrefois. Plus tard, derrière ces vieux murs du cloître de Vernon qui ne m'abriteront plus désormais, j'ai connu des
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années monotones comme ce cloître, austères comme lui... Chères années envolées, pleines de silences favorables au rêve comme à l'étude, vous avez été les plus rapides de ma vie; et si Dieu, comme je l'espère, m'en donne à l'avenir de plus positivement heureuses, il ne m'en donnera pas dont le souvenir soit imprégné pour moi de plus de calme délicieux.
Me voici revenue seule dans mon Soupize désert. Ce ne sont plus, comme jadis, les temps de vacances où je pouvais amener Mme de Chastellux avec moi : je suis seule, toute seule.
Quand j'ai de nouveau franchi sa grille, l'immense parc m'a dit :
— Je te reconnais, enfant devenue jeune fille; je te reconnais malgré le deuil que tu portes, et malgré des traces de larmes qui ne sont pas encore tout à fait séchées sur tes joues. . . Quelles tristesses, quelles joies ces longs mois d'absence t'ont-ils apportées? Pauvre petite amie, tu as souffert, tu as perdu des êtres chéris, et voilà pourquoi tu as pleuré. Et pourtant ces mêmes yeux qui ont versé des larmes me paraissent plus brillants qu'autrefois : j'y vois luire une flamme intérieure que je n'y connaissais point. Oui, tu es changée aussi, tu es une femme... Ne me trompé-je pas? Il me semble qu'il s'est élevé — comme une grande lueur au-dessus de cen-
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dres — un espoir rayonnant au-dessus de tes tristesses.
Et moi qui comprends la langue des choses aimées, j'ai répondu :
— Oui, chère retraite, c'est bien Chonchette qui te revient. Toi-même tu n'es plus pareille à ce que tu étais quand je te vis pour la dernière fois. C'était aux mois d'août et de septembre, vieux parc. Tu avais encore aux branches tes couronnes de feuilles; tes charmilles étaient aussi épaisses qu'un dôme d'église, et pas un rayon ne les perçait... Et que de fleurs sur tes pelouses, et que de chants ailés dans tes taillis ! . . . Ah! c'étaient des mois de grand soleil, et la petite rivière était tarie sous les ponts. Maintenant, les pleurs de l'hiver l'ont de nouveau gonflée 5 elle coule à pleines rives, entraînant des herbes et des branches arrachées. Tes arbres sont presque sans verdure. Un soleil qu'on souffre aisément tête nue passe au travers des charmes défeuillés... Toi aussi, tu portes le poids des deuils de l'année... Ec pourtant, toi aussi, tu révèles sous tes dehors attristés des promesses de renouveau. Voici des bourgeons aux branches, voici des pousses d'herbes neuves sur les pelouses... Demain, ce sera le printemps. Vieux parc, qui seras jeune demain, accueille-moi. Comme naguère, cette fois encore, va, je suis toute pareille à toi.
Les jours, les jours fuient. Il fallait ce recueillement et cette solitude aux heures que je traverse; car ces heures seront décisives dans ma vie ; et celles qui les ont précédées ont été si troublées que j'avais besoin d'un pareil silence pour examiner ce qu'est devenue ma pauvre âme.
Et je feuillette mes souvenirs, parfois dans les pages de ce petit cahier fidèle, parfois, — quand je n'ai pas eu le courage de les y fixer, — dans mon cœur même. Je revis les derniers mois passés à Vernon, les plus douloureux peut-être. Oh! que de fois alors j'ai demandé, passionnément, au bon Dieu de me délivrer de la vie. Quelles tortures de pensées j'ai subies ! Lutter sans relâche contre sa propre volonté; se battre avec son esprit qui vous ramène toujours l'image qu'on ne doit plus contempler, se surprendre, tout à coup, l'âme pleine de cette image, est-ce vivre, cela?... Sûrement, il n'y a pas de supplice plus poignant... Et ce supplice, je l'ai souffert Ce n'est même qu'à Vernon, — à Vernon où de pareilles tortures doivent être rares, — que j'ai le mieux mesuré la profondeur de ma plaie;
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car, à Locnevinen, le souci de la vie de Louise, l'inquiétude de chaque heure m'avaient ôté la faculté de souffrir pour moi. On dit que, dans les batailles, des soldats blessés à mort marchent encore à l'assaut et ne sentent leur blessure qu'en s'arrêtant.
Oui 5 moi aussi, la séparation d'avec Jean, que j'ai crue définitive, irrémédiable, me fit seule éprouver combien je l'aimais. Il me venait alors, je m'en souviens, des pensées troubles, que je n'osais m'avouer à moi-même. Je me révoltais contre le sort qui m'arrachait violemment à lui, après m'avoir forcée de le connaître. Au bas d'une des pages de mon petit cahier, je trouve ceci, daté du soir de la visite inopinée que Jean me fit à Vernon.
« Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir pré- « servée. Vous êtes bon de l'avoir fait venir. « S'il n'était pas venu, demain peut-être j'allais « le retrouver. »
Est-ce bien moi qui ai écrit ces lignes?
Maintenant je les désavoue. Mais c'est que maintenant mon cœur est meilleur; je suis meilleure qu'en ce temps-là.
Nous ne valons quelque chose, hélas! que par la miséricorde des circonstances...
... L'heure de ma rédemption, je veux dire l'heure où ma conscience s'est réhabilitée à mes
propres yeux, c'a été l'heure où j'ai connu la mort de Louise... Nul ne lira ce que j'écris; si je croyais que ces lignes dussent être jamais lues, je ne les écrirais pas, car un indifférent, ou quelqu'un qui me connaîtrait mal, me jugerait cruelle. Pourtant, ce n'est point de la cruauté de dire que la mort d'un être aimé peut nous refaire une conscience... Et c'est ce qui m'est arrivé alors. Mon chagrin d'avoir perdu Louise a été si total, il a si bien bouleversé mon cœur, qu'un cœur nouveau m'est sorti de cette épreuve. J'ai pleuré des larmes saines que je pouvais m'avouer, et qui ont lavé la trace des autres, des larmes perverses.
Chère Louise, chère morte, je te remercie et je te bénis. Tu as toujours valu bien mieux que moi et tu as été, pendant ta vie trop courte, mon ange guide et gardien. Où es-tu maintenant, bien-aimée? Au ciel : mais qu'est-ce que le ciel? Est-ce un lieu d'où nos choses terrestres ne se distinguent plus? N'est-ce pas plutôt un lieu qui est partout, surtout près de ceux qu'on a chéris dans sa vie? Et, tiens, voici que je te sens à mes côtés et que tu me réponds au dedans de moi-même. Ton âme exquise, isolée de ce corps auquel elle avait communiqué sa séduction, m'enveloppe maintenant et me pénètre. Tout ce qu'il y avait de dévoué, d'excellent
en toi, tu cherches mystérieusement à m'en imprégner. Oh! donne-moi, si c'est possible, ta pureté de cœur et ta sincérité. Toi qui en regardant ton âme la trouvais toujours transparente, donne-moi cette innocence sans laquelle il n'est point de paix.
Tu nous as, pauvre chérie, dans un testament touchant, légués l'un à l'autre, Jean et moi. Puisque tu dois être maintenant auprès de lui, comme tu es auprès de moi, apprends-nous à tous les deux à bien nous aimer. Apprends-lemoi, à moi surtout qui ne vous vaux ni l'un ni l'autre. Purifie les tendresses de mon cœur et rends-moi digne de lui.
Et puis, cher ange guide, prie pour nous deux, du ciel où tu es. Notre union, que tu as souhaitée aux derniers instants de ta vie, n'est pas sans obstacles. Il y a encore de l'inconnu dans notre avenir... Eh bien! inspire-nous les résolutions sages, en même temps que les saines pensées. Si je perds de nouveau mon cher Jean, c'en est fini de ma vie, vois-tu. Rien ne me restera plus ici-bas pour m'appuyer. Toi, tu es partie. Mon père est séparé de moi (et plus irrévocablement chaque jour) par la fatalité de notre passé... Jusqu'à ma pauvre servante, ma Dinah dévouée, qui, brusquement, elle aussi, s'en est allée... Tu le vois, je suis toute seule et je
fonde mon espoir de vivre sur la pensée que Jean sera là pour me soutenir.
<3\ïème jour, le soir.
Jean esc à Locnevinen. Après la more de notre chère Louise, il a envoyé sa démission au ministère pour vivre auprès de sa tante. Il m'écrit chaque semaine, par l'intermédiaire de Mme Bétourné. Ces lettres sont ma consolation. Il se dit plein d'espoir dans le succès de nos projets, il essaye de dissiper mes appréhensions, et de réchauffer mon courage au feu du sien... Parfois, quand j'ai achevé la lecture d'une de ses lettres, je me prends à espérer aussi fermement que lui.
« Que pouvons-nous craindre, en somme, me dit-il? Votre père, si troublée que soit sa santé pour le moment, n'a jamais, depuis bien longtemps du moins, manifesté contre vous le moindre sentiment de rancune. Vous-même nous le disiez naguère... Il vous éloigne probablement afin de vous épargner la vue de crises si douloureuses pour une fille. Je le comprends. A sa place, j'agirais de même; et, s'il faut tout vous dire, j'admire l'énergie de ce vieillard. Avoir, à son âge, la volonté assez ferme pour se séparer de tout ce qui esc vivant, interdire même à un médecin l'accès du tombeau
que l'on a fermé sur soi, c'est le fait d'un homme singulièrement trempé. Mais, s'il vous éloigne, — ce malade, — il vous aime. Vous êtes, j'en suis certain, la seule pensée de sa solitude... Quand vous lui direz : Ce mariage est la condition de mon bonheur, — pourra-t-il refuser d'y consentir?...
« Comme moi-même, notre tante est d'avis que la première démarche doit venir de vous. Il ne nous connaît pas, nous autres. Il ne sait peut-être pas que j'existe; le lui avez-vous die? Il sait de Mme Bétourné ce qu'on lui en a écrit de Vernon, lorsque vous êtes venue passer quelques jours avec nous. Donc, c'est vous qui devez lui parler la première. Ensuite, forte de votre aveu, ma tante ira demander votre main. »
C'est le printemps, décidément. Des lilas nombreux sont parés de leurs grappes blanches et violettes. Les aubépines des haies montrent les petites têtes blanches de leurs fleurs... Tout à l'heure, en faisant mon tour de parc, je me suis arrêtée soudainement... Au milieu du silence de chapelle qui tombe des voûtes branchues, jai entertdu, f ai entendu distinctement le bruit du
printemps qui vient. Les arbres craquaient doucement, ils étaient dilatés par l'expansion des sèves intérieures. Les bourgeons s'entr'ouvraient peu à peu sous le soleil devenu plus chaud, et c'était un froissement de petites feuilles remuées au bout des branches. . . Des insectes — peut-être un peu trop pressés de vivre, hélas ! — avaient profité d'un rayon de soleil pour pousser leurs ailes et danser dans la chaleur toute neuve... Les taillis étaient pleins de bêtes qui détalaient, lièvres, lapins, taupes, que sais-je? Oui, le parc avait une voix et cette voix disait clairement : Printemps !
J'ai cueilli des lilas à brassées, des violets et des blancs. Mon tablier débordait, et en remontant l'escalier j'en ai semé des bouts de branches presque à chaque marche. Maintenant, ma chambre en est pleine 5 sur le bureau de la bibliothèque, dans les vases de la cheminée, il y en a partout... Avec les lilas, avec le printemps, le soleil est entré dans la grande pièce sévère. Estce pour cela que je me sens gaie, confiante, presque heureuse, aujourd'hui? Toujours cet accord singulier entre mon âme et l'âme des choses ! L'avenir se dore comme mon cher parc ; il se parfume comme l'air de ma chambre. Et à présent, ces lignes que je lirai peut-être demain en souriant de leur allure poétique, je les écris avec
une sorte d'exaltation débordante, comme si j'avais besoin de confier ce que je ressens à quelqu'un d'invisible.
— Mon enfant, prenez garde à la poésie !
C'est Mme Armande qui me disait cela parfois.
(Même jour, trois heures.
A présent, l'excitation de ce matin s'est envolée, mais non pas le courage et la confiance. J'ai passé de longues heures à réfléchir... Je suis décidée à suivre les conseils de Jean et de Mme Bétourné. Écrire à mon père... Ah ! c'est une lettre embarrassante que celle-là, et je ne sais trop comment je m'en tirerai. Dieu m'aidera.
En ce moment, Catherine, la fille d'Antoine, vient me trouver et me demande si je puis recevoir le père B arraché. Qu'est-ce que le père Barraché? Un fermier dont les fermages sont en retard. Maintenant, on me prend au sérieux à Soupize comme propriétaire. Antoine ne fait plus rien d'important sans me consulter. J'avoue que cela me flatte un peu. J'apprends ainsi mon métier de maîtresse de maison... Il faut être une femme accomplie pour mériter un mari tel que Jean.
Allons, pèie Barraché, entrez!...
^Minuit.
Le sort est jeté.
Ma lettre à papa est achevée.
Remise demain au piéton, vers deux heures, elle partira le soir pour Paris... Mon père la recevra après-demain dans la matinée.
Cette grave chose faite, je me suis sentie délivrée d'un poids bien lourd... Au moment de commencer, l'anxiété m'avait ressaisie... Et puis, je ne sais comment cela s'est fait, les mots sont venus d'eux-mêmes. Il me semble que la lettre touchera mon père et qu'elle le décidera à accorder l'entrevue.
C'est l'âme de Louise, sans doute, qui m'inspirait.
Maintenant, une sorte de chaleur d'espérance me retient éveillée malgré l'heure tardive. J« ne dormirai pas, je le sens... Du reste, il fait une nuit si belle... si belle! J'ai ouvert la croisée de ma chambre. La tiédeur de i'air est merveilleuse pour cette saison... Comme l'ombre enveloppe et confond les masses d'arbres, on ne se rend plus compte, à cette heure, qu'elles sont presque nues, et l'on se croirait vraiment en plein été.
J'aime, quand tout dort, à m'asseoir sur l'appui
de la fenêtre et à m'adosser à la barre, comme au dossier d'une chaise. En renversant un peu la tête en arrière, je ne vois plus rien que le ciel, une grande coupole criblée de points d'or... Quelques-uns de ces points brillants ont une clarté &xe, comme des yeux; d'autres scintillent perpétuellement et paraissent de petites veilleuses suspendues à la voûte d'une église. Longtemps j'attache mon regard sur cette immensité lumineuse. Peu à peu, la tête me tourne légèrement, et je me sens envahie d'une espèce d'engourdissement plein de douceur. Il me semble que je ne touche plus du tout notre pauvre globe, et qu'en abaissant les yeux je le verrai rouler au-dessous de moi — tout obscur dans l'abîme bleu.
24 mars, huit heures du matin.
La lettre est à Paris, mais papa ne Fa pasencore.
Dans deux heures au plus tard, il la lira... A moins cependant qu'elle ne se perde en route. Pareille chose se voit tous les jours. Et voici que je me sens prise d'inquiétude. Je songe à tout ce qu'il faut d'efforts concourants, d'accidents évités pour que ces petits papiers qui emportent un peu de notre pensée parviennent à leur
adresse. Entre les milliers et les milliers de lettres semblables qui sont arrivées aujourd'hui à Paris, de tous les points du globe, la mienne, ma pauvre petite lettre qui n'a rien de particulier, qui n'a droit à aucune attention spéciale, réussira-t-elle à se faire jour, à trouver son quartier, sa rue, et le numéro précis de la grande maison?...
Six heure- du soir.
Pour me distraire un peu de mes préoccupations, je suis allée, après mon déjeuner, rendre visite à ma voisine, Mme Capelle, et j'ai passé chez elle toute l'après-midi. L'excellente femme! Elle habite la campagne hiver comme été, sans autre société que son mari paralysé auquel elle sert de garde-malade depuis vingt ans. Son isolement, son dévouement lui paraissent choses toutes simples, et on l'étonnerait bien, j'en suis sûre, si on lui disait que peu de femmes se résigneraient à vivre ainsi. Elle, au contraire, semble heureuse, et le seul événement qu'elle redoute est la mort de son cher infirme.
J'ai toujour «été touchée au fond de lame par la vue des êtres qui savent aimer. Enfant, j'adorais ma pauvre Lebhaft parce qu'elle m'attendrissait au récit de ses amours. Et aujourd'hui,
bien que Mme Capelie ne soir ni bien spirituelle ni bien lettrée, je n'ai pas eu auprès d'elle un instant d'ennui. Je la regardais soigner le malade, lui tourner les pages de son livre, — lui porter aux lèvres sa boisson ordinaire , le soutenir quand il voulait faire quelques pas dans la chambre. Et des larmes d'admiration me venaient aux yeux.
Mon Dieu, faites que je sache aimer!
2 <$ mars.
Je ne vis plus.
Je n'ai de goût à rien. L'attente me consume. . . Si j'ouvre un livre, je ne comprends pas les phrases, et je m'aperçois tout à coup que j'ai tourné cinquante pages une à une, sans avoir aucune idée de ce qu'elles disent. Si je sors du château pour me promener dans le parc, l'idée qu'un mot, une dépêche va peut-être arriver en mon absence me ramène bien vite.
26 mars.
Rien de Paris... rien, toujours rien... Quand Borgest apparaît au bout de l'allée, je devine à sa démarche qu'il ne m'apporte pas la réponse de papa... Et quand Catherine me remet mon «courrier)), des lettres d'amies de pen-
sion, un journal de modes,, j'ai de mauvaises envies de me mettre en colère et de froisser dans mes doigts tout ce papier indifférent.
Qu'est-ce qui peut retarder la lettre de papa ! Est-il malade ? Prend-il des renseignements sur Jean et sur sa tante?
Je ne cesse pas de répéter en moi-même: — Mon Dieu ! faites que la réponse arrive !
N'y a-t-il pas un saint particulier pour faire venir les lettres, comme saint Antoine de Padoue pour faire retrouver les objets perdus ?
.29 mars.
Rien, rien, rien.
Le temps se rafraîchit. J'ai eu du feu dans ma chambre toute la journée.
] 1 mars, huit heures du matin.
Si Borgest n'apporte pas la réponse, j'envoie une dépêche à papa pour le supplier de se hâter. C'est très difficile, ici, d'envoyer .une dépêche... Il faut qu'un exprès la porte jusqu'à Dun-le-Roy.
Mon Dieu ! que les heures sont longues !
£Mème jour, une heure et demie.
... Je l'ai !... Je l'ai !...
Et c'est le bonheur qu'elle apporte ! Papa consent à voir Jean et sa tante.
Oh ! qu'il est bon ! que je l'aime !
Il me gronde doucement de lui avoir confié cela si tard. Petite masque ! me dit-il... auraisje jamais songé qu'elle avait un amoureux !
... Il me semble que j'ai du soleil dans le cœur. Tout à l'heure, j'ai embrassé Catherine, qui a été toute saisie.
eux que la vie a durement éprouvés n'ont guère de confiance aux sourires de la destinée. Ils la savent adversaire traître — capable de frapper à l'improviste, par derrière. Jean d'Escarpit avait beaucoup vécu en peu d'années. De son passé d'aventures et de traverses, il avait gardé une sorte d'inapticude à l'espoir.
Aussi, tout en baisant passionnément les pages par lesquelles Chonchette lui apprenait la réponse favorable de M. Ducatel et lui disait sa joie, sa foi dans l'avenir, il se sentait encore, au fond de l'âme, comme un levain d'anxiété. Ce qu'on lui avait conté du vieillard lui revenait à l'esprit etl'inquiétait. En somme, c'était un fou. Folie
2p CHONCHETTE
intermittente, il est vrai, mais chronique, perpétuellement redoutable.
Mme Bétourné avait meilleur espoir.
— Pourquoi t'inquiéter? lui disait-elle. Puisque ce vieux fou consent à nous voir, c'est qu'il admet en principe le mariage de Chonchette, et là était le point capital. Maintenant, ce qui reste à obtenir est peu de chose : tu n'es pas, que je sache, plus pauvre ni plus déplaisant qu'un autre.
Et, en l'attirant contre elle et l'embrassant, elle ajoutait :
— Tu es même, Monsieur mon neveu, un personnage assez séduisant.
... M. Ducatel avait fixé lui-même la date à laquelle il serait prêt à les recevoir. Jean et Mme Bétourné quittèrent ensemble Locnevinen lavant-veille du jour convenu, pour se rendre à Paris.
Le petit omnibus du château devait les amener à -Qu'imper. En haut de la côté qui longeait le mur du cimetière, Jean fit arrêter.
— Allons dire adieu à Louise, dit-il.
Ils descendirent, et Mme Bétourné prit le bras de son neveu. Depuis les récentes épreuves qu'elle avait traversées, l'excellente femme avait beaucoup perdu de ses forces. Ils allaient à tout petits pas.
A la porte du cimetière, Mme Bérourné appuya sur le bras de Jean.
— S'il y a une fleur sur la tombe de Louisette, lui dit-elle, c'est que tout ira bien.
Jean sourit faiblement. Ils passèrent la porte. Les tombes, presque toutes très pauvres, s'alignaient régulièrement de part et d'autre d'une allée centrale. Chacune d'elles était entourée d'un petit carré de terre limité par une bordure de buis vert. Des sapins grêles, des lauriers poussaient çà et là... La tombe de Louise était au bout de l'allée, à côté des monuments des Morland et des Bétourné : c'était une simple pierre couchée, avec une croix à la tête, et dessus les noms de l'enfant.
Une profusion de couronnes d'immortelles blanches ne laissaient voir que les premières lettres du nom d'Antoinette.
Ils s'agenouillèrent tous deux et firent une courte prière. Comme ils se relevaient, Jean, du bout de sa canne, montra à sa tante une petite corolle blanche, toute frêle et transparente, qui avait jailli de la terre dure.
— Regarde, fit-il.
Mme Bétourné lui serra la main. Un peu superstitieuse, elle croyait maintenant le succès de leur démarche assuré, puisque la tombe de Louise avait poussé, comme pour leur
répondre, ce petit perce-neige unique, pareil à une étoile.
Jean se baissa, cueillit la fleur et la mit sur sa poitrine.
Le voyage s'acheva sans incidents et le lendemain ils arrivèrent à Paris où Jean, en prévision de leur séjour, avait gardé son pied-à-terre du boulevard de Latour-Maubourg.
Le jeune homme connaissait bien le chemin de la grande maison. Souvent, pendant les mois mauvais passés à Paris, après son départ de Locnevinen, il avait choisi pour but de ses promenades ce coin du faubourg aristocratique, et il conservait au fond des yeux l'image delà haute bâtisse, enceinte de murs sans ouvertures, devant laquelle le passant s'arrêtait malgré lui, se demandant par où on entrait là-dedans.
Il ne put se défendre d'un sentiment d'anxiété, quand le fiacre qu'il avait pris avec Mme Bétourné enfila la rue Saint-Dominique. Il songeait que dans quelques minutes il allait se trouver face à face avec le vieillard qui était l'âme étrange de cette demeure.
Il demanda à sa tante :
— Comment se fait-il que dans la famille de Chonchette il ne se soit trouvé personne pour enfermer ce fou ?
— Oh ! la famille de Chonchette, répliqua
Mme Bétourné, elle est bien réduite aujourd'hui. Du côté de M. Ducatel, une ou deux tantes en Berry, et c'est tout. Encore est-il brouillé avec elles, je crois. Quant à la mère de Chonchette, c'était, tu le sais, une créole de la Martinique; elle n'a, dit-on, survécu que peu de temps à la naissance de sa fille. En tout cas, de ce côté, les relations de famille ont entièrement cessé. Voilà pourquoi, peut-être, M. Ducatel n'a jamais été mis dans une maison de santé, faute de quelqu'un pour l'y conduire.
— Et c'est à ce fou, répliqua Jean, que nous allons demander son consentement? Mais c'est nous qu'il faudrait enfermer, en vérité!
Mme Bétourné haussa les épaules.
— Que veux-tu? il le faut bien. C'est le père de Chonchette, et tant que la loi le considère comme jouissant de ses facultés, nous ne pouvons pas nous passer de lui. Du reste, pendant les intervalles de ses accès (qui sont heureusement assez rares), ce fou est, paraît-il, un esprit de haute portée, d'une urbanité exquise avec cela, un charmeur, enfin. Espérons que nous le prendrons dans un de ses bons moments.
Le fiacre venait de s'arrêter, rue de Varennes, devant une habitation à deux étages, d'apparence modeste. Toutes les fenêtres en étaient closes : close aussi la petite porte. Cette porte
était la seule qui donnât accès dans la grande maison, dont la façade regardait la rue perpendiculaire (rue Saint-Dominique). Le coup de marteau éveilla des résonnances lointaines. Après quelques instants d'attente, les deux visiteurs entendirent des pas traînants qui s'en venaient.
C'était Nanette. Son premier mouvement, à la vue de Jean et de sa tante, fut de repousser la porte sur eux. Mais Jean était déjà dans la place. Il écarta doucement la vieille, et Mme Bétourné entra à son tour.
Nanette grommelait.
— C'est bien ici que demeure M. Ducatel? fit Jean. Est-il visible?
— Non, répondit la Berrichonne, il n'est pas visible. Qu'est-ce que vous lui voulez d'abord, à Monsieur? Il ne vous connaît pas.
— Si... il nous attend, au contraire. Voulezvous aller le prévenir que Mme Bétourné est là avec son neveu ?
— Non, fit encore la vieille.
— Pourquoi cela, ma bonne femme? demanda Mme Bétourné, souriant malgré elle de cet accueil.
— Parce que Monsieur ne veut pas qu'on le dérange. Ça lui fait mal, et après c'est moi qui pâtis... Ainsi, il vaut mieux vous en aller tout de suite. Ce n'est pas la peine d'essayer.
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Jean eut une idée.
— Voyons, Nanette, fit-il, soyez complaisante. Nous venons de la part de Mlle Chonchette. Elle sera fâchée contre vous si vous nous empêchez de voir son père.
Nanette, surprise de s'entendre appeler par son nom, regarda les deux étrangers avec défiance.
— Si vous venez de la part de Mademoiselle, dit-elle après un silence, c'est différent. Peutêtre bien que ça n'est pas vrai, du reste, ce que vous me dites là. Enfin, attendez, je vais voir Monsieur.
Elle monta l'escalier. Restés seuls dans le vestibule, Jean et sa tante échangeaient leurs impressions à voix basse.
— Quel intérieur ! dit Mme Bétourné. Entre ce fou et cette vieille, songe à ce que serait la vie de notre Chonchette?
— Ressens-tu, répondit Jean, la même impression que moi? Depuis que nous sommes entrés ici, il me semble que nous avons laissé le monde derrière la porte, et que, passé le seuil de cette maison, la vie est suspendue...
La voix.de Nanette tomba du haut de l'étage.
— Vous pouvez monter... Monsieur attend. Ils montèrent l'escalier, un large escalier à
boiseries sculptées. Des tapisseries à personnages couraient le long des murs. Nanette attendait
2}S CHONCHETTE
sur le palier. Elle les conduisit à travers plusieurs pièces mal éclairées jusqu'au vestibule de la chambre de son maître. C'était là que jadis, quand Chonchette était toute petite, elle s'arrêtait le matin, anxieuse, n'osant frapper.
La porte, cette fois, s'ouvrit d'elle-même. Le grand vieillard apparut, très soigné, linge éblouissant, redingote noire flottante, large pantalon gris.
— Madame, fit-il en s'erlaçant contre le chambranle pour laisser passer les visiteurs, veuillez m'excuser, et vous aussi, Monsieur, si je vous reçois dans mon cabinet de travail. Vous pardonnerez à un malade qui ne sort guère plus de chez lui.
Il les introduisit dans la grande pièce où les fenêtres cintrées, avec leurs rideaux presque tirés, n'envoyaient qu'une faible lumière. Quand on fut assis près du bureau encombré de papiers et de livres, il y eut quelques instants de silence.
Un peu troublée, Mme Bétourné se décida à entrer en matière.
— Mon Dieu, Monsieur, fit-elle, vous n'ignorez pas ce qui nous amène. Nous venons vous demander de prendre une décision qui importe fort au bonheur de notre chère Chonchette.
Elle s'arrêta, par sa propre voix. Jean, dont les yeux s'accoutumaient à la demi-obscu-
rite de la chambre, sentait le regard de M. Ducatel attaché sur lui avec une fixité obsédante.
Mme Bétourné reprit :
— Vous savez, Monsieur, que j'aime cette enfant comme ma propre fille. Mme de Chastellux, en qui vous avez pleine confiance, je le sais, n'a pas été sans vous raconter quelle vie de famille nous menions à Locnevinen, quand vous avez bien voulu nous la confier...
Elle s'interrompit brusquement, toute saisie. Un éclat de rire strident, singulier, presque/?^ humain, avait accueilli ses dernières paroles. Elle regarda autour d'elle avec terreur. Jean, lui aussi, prêtait l'oreille. Etait-ce M. Ducatel qui avait ri? Le rire sonnait comme une ventriloquie bizarre, qui faisait hésiter. Dailleurs, le grand vieillard était toujours assis à la même place et semblait n'avoir rien entendu.
Jean, voyant sa tante muette de peur, voulut tenter de sauver la situation. Il pensa que les excentricités de M. Ducatel ne devaient pas arrêter les gens avertis et reprit à son tour d'une voix nette et décidée :
— Oui, Monsieur, croyez que c'est seulement après de longs mois que je me suis cru digne d'aspirer au bonheur de donner mon nom à Mademoiselle votre fille. Si vous voulez bien consen-
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tir a notre union, je vous jure que ma vie entière sera consacrée à la rendre heureuse...
Le même rire grinçant de ventriloque lui coupa la parole. Cette fois, il n'y avait pas de doute, c'était bien M. Ducatel qui avait ri... D'un mouvement automatique, il se leva et vint regarder Jean de près, dans les yeux... Puis, passant devant les deux visiteurs stupéfaits, il alla tirer les rideaux d'une des fenêtres. La lumière entra largement... Mme Bétourné se serrait contre son neveu, prise d'effarement à la vue de ce grand vieux dont les yeux rayonnaient la folie et qui s'en revenait vers eux.
— Jean, fit-elle à mi-voix, appelle quelqu'un, je t'en supplie...
— Pourquoi appeler? répondit celui-ci sur le même ton. N'aie pas peur. Il n'y a pas de danger, et d'ailleurs je suis là.
M. Ducatel était revenu, les bras croisés, se planter debout devant Jean. Le jeune homme se leva aussi, se préparant à le maîtriser, s'il tentait quelque extravagance.
Le vieillard dit simplement :
— Alors, vous êtes Jean d'Escarpit?
— Mais, répliqua Jean, c'est en effet mon nom. C'est du moins celui que j'ai acquis le droit de porter depuis la mort du comte de La Roche-Boët d'Escarpit, mon oncle.
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— Tu mens, misérable, cria le fou, en frappant le plancher avec la chaise qu'il tenait à la main et qui se brisa du coup. Tu mens, qu'est-ce que tu reviens faire ici? Il y a treize ans que tu avais disparu... Laisse-moi en repos. Les morts sont morts, va-t'en.
Epouvantée, Mme Bétourné se cramponnait au bras de Jean. Celui-ci tenta encore une fois de se faire entendre.
— Monsieur, écoutez-moi, vous vous trompez — vous vous trompez... Je suis M. Jean de Morange d'Escarpit qui vous demande l'honneur d'être votre gendre.
A ces mots, la figure du vieillard prit l'expression d'une terreur extraordinaire. Il recula jusqu'à l'angle que le grand bureau formait avec le mur, les yeux dilatés, les lèvres tremblantes.
— Ah ! murmura-t-il, assez... Je ne veux pas entendre ta voix . . . elle n'a pas changé, tais-toi. . . Qu'est-ce que tu dis donc?... Qu'est-ce que c'est que ce d'Escarpit que tu as ajouté à ton nom?... Tu t'appelles Marcel de Morange... Crois-tu que je ne te reconnaisse pas?
— Marcel de Morange?... fit Jean en se tournant vers Mme Bétourné qui était tombée dans un fauteuil à demi défaillante... Ce fou a connu mon père?...
M . Ducatel s'était rapproché du jeune homme,
et d'une voix qui sifflait entre ses dents, il lui disait :
— C'est bien, je comprends... Il faut recommencer... Soit! Je veux bien... J'ai trop souffert... Au moins après, tu ne me tourmenteras plus : je ne verrai plus tes yeux, — toujours !... C'est toi qui fais que je suis fou. Je te tuerai, misérable ! . . .
Et, pris d'un subit accès de frénésie, il se précipita sur Jean d'Escarpit, le poing levé pour frapper. Lui ne bougea pas 5 il resta debout, les bras croisés.
Mais, comme il allait abattre son poing fermé, le vieillard chancela, ses yeux s'injectèrent, une écume grise moussa au coin de ses lèvres; il tournoya sur lui-même et il allait s'écrouler sur le plancher si Jean ne l'eût reçu dans ses bras.
Il porta sur le lit ce corps raidi. Le visage se contractait, les yeux étaient fixes et sanglants.
Mme Bétourné revenait à elle.
— De grâce, sonne maintenant, je t'en supplie, fit-elle; appelle quelqu'un... Nous ne pouvons pas rester ici.
— Quelle catastrophe ! murmura Jean, en secouant violemment le cordon de la sonnette. Voilà notre bonheur compromis, irrémédiablement peut-être, parce que ce fou s'est imaginé je ne sais quoi en me voyant.
Nanette, qui entrait sur ces mots, devina tout d'un coup d'œil. Elle ne parut point trop surprise, et, s'approchant de son maître, lui déboutonna rapidement son gilet et lui tamponna légèrement le front avec une serviette mouillée.
Les yeux perdirent leur expression de fixité et, brusquement, se fermèrent. Les mains eurent un vague mouvement.
— Allons, en voilà pour quinze jours, grommela la vieille. Vous aviez bien besoin de le rendre malade, vous, aussi... Allez-vous partir, maintenant?...
— Est-ce grave? demanda Mme Bétournésans s'inquiéter de ses récriminations. Avez-vous besoin de nous?
— J'ai besoin que vous nous laissiez... Vrai, Madame, reprit Nanette plus doucement, il ne se calmera pas, tant que vous serez ici.
Mme Bétourné se décida,
— Viens, Jean, fit-elle... Nanette, vous nous chassez, vous serez responsable de ce qui pourra arriver.
Ils quittèrent la chambre et, un instant après, se retrouvèrent dans la rue. Ils se demandaient s'ils ne s'éveillaient pas d'un rêve.
— Cher Jean, courage ! fit Mme Bétourné, en prenant les mains de son neveu. Ce n'est pas le dernier mot qui vient d'être prononcé.
Jean secoua la tête. Puis., comme s'il se fût répondu à lui-même :
— Vois-tu, tante, j'ai beau faire, j'ai peur de l'avenir. -Il y a quelque chose de mystérieux qui plane sur nous tous; et je devine qu'un ennemi acharné, insaisissable, se placera toujours entre Chonchette et moi.
— Que veux-tu dire? demanda Mme Bétourné.
— Je ne veux rien dire de. précis 5 je ne sais rien. Mais que puis-je imaginer en entendant le nom de mon pauvre père se mêler inopinément à tout ceci? M. Ducatel l'a donc connu?
Mme Bétourné restait silencieuse. Tous deux descendaient lentement la rue Saint- Dominique.
Jean reprit :
— Enfin, comment est-il donc mort, mon père? Est-il vrai, comme on me Fa toujours dit, qu'il s'est tué d'une chute de cheval?
Mme Bétourné hésita un instant. Puis elle répondit à voix basse :
— Non!
— Et alors? demanda Jean anxieusement.
— C'est une chose terrible, mon enfant, murmura Mme Bétourné, et que j'aurais voulu ne jamais te révéler. Mais, à présent, il est indispensable que tu saches la vérité. Ton père est morr, tu ne l'ignores pas, quand tu étais encore
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tout petit. Il ne s est pas tué dans une chute de cheval. Il s'est... il s'est suicidé!
Ne me demande pas pourquoi, ajouta-t-elle vivement, en répondant à un geste de Jean. Sur l'Evangile, je te jure que je n'en sais rien. — Une seule personne a connu le mot du secret : ta grand'mère paternelle, Lucienne de Morange. Quant à Jeanne, ta mère, elle sut également la vérité, au moins en partie. C'est même un entretien entre elle et Lucienne, que je surpris un jour, bien malgré moi, qui me fit concevoir les premiers soupçons... D'ailleurs, je ne me souviens pas que Jeanne ait jamais fait allusion au passé, me sachant présente : elle semblait même éviter de prononcer le nom de ton père. C'est elle, paraît-il, qui avait déterminé ton oncle, le comte de la Roche-Boët d'Escarpit, à te léguer son nom, et qui avait fait les démarches nécessaires pour que ce legs eût son effet. C'est elle qui, le comte une fois mort, vendit le château de la Roche, où tu étais né. Quel fut le motif de cette double décision, à laquelle Lucienne semble avoir donné son aveu, ou du moins ne s'être pas opposée ? je te le répète, je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'après la vente de la Roche, ton aïeule vint demander à ma mère, pour elle et sa belle-fille, l'hospitalité dans notre modeste maison de Locnevinen. Lucienne et ma mère étaient
cousines germaines, et, de plus, amies d'enfance. La vie les avait séparées, le malheur qui atteignait l'une d'elles les rapprocha; et je n'ai pas besoin de te dire comment ta grand'mère fut accueillie.
Depuis, la mort a cruellement frappé notre famille, et les deuils se sont succédé avec une rapidité effrayante. Ma mère partit la première; puis Lucienne. Le choléra de 1 S6y éclata, ravagea le village et le château. Ta mère, la mère de Louise succombèrent. J 'étais veuve depuis longtemps; Lucienne t'avait légué à moi : ta vie continua à Locnevinen, à côté de notre pauvre Louise, — comme auparavant.
Jean songeait.
— C'est étrange, murmura-t-il, tout ce passé! Mais rien là-dedans n'explique comment mon père a connu M. Ducatel.
— En somme, répondit Mme Bétourné, voici peut-être l'explication. Marcel est mort en Berry. Tu sais, d'autre part, que Chonchette a passé ses premières années dans ce château de Soupize, qui est en Berry aussi. Là, peut-être, M. Ducatel et ton père se sont rencontrés, et comme la mort de Marcel a jeté la consternation dans le pays, il est possible que ce souvenir, rappelé au fou par ta ressemblance avec ton malheureux père, lui ait troublé momentanément la raison.
— Je lui ressemble donc? questionna Jean.
— Personnellement, je n'ai pas de souvenirs à ce sujet. Rappelle-toi que je n'ai jamais connu ton père.
— Et tu n'as pas vu un seul portrait de lui? Mme Bétourné hésita quelque temps à répondre.
Elle dit enfin :
— Si. . . Tu connais bien l'appartement qu'occupait Lucienne à Locnevinen? Il se composait de cette grande chambre que vous appeliez la « chambre grise » quand vous étiez petits, Louise et toi, et d'une petite pièce contiguë...
— Oui, fit Jean. Je me souviens en effet d'une porte qui donne dans la chambre grise. Mais je ne l'ai jamais vue ouverte? Où donc en est la clef?
Mme Bétourné répondit :
— Ecoute... Lucienne avait coutume de la porter sur elle. Personne ne pénétrait dans cette petite pièce, sauf elle-même et sa femme de chambre. Peu de jours avant sa mort, elle me fit appeler et m'y emmena. Je vis qu'elle y avait fait peu de changements. Seulement au-deSsus du prie- Dieu où elle s'agenouillait de longues heures, elle avait accroché un grand crucifix, et le portrait de son fils Marcel.
— Et que te dit-elle?
— Comme à une sainte quelle était, — le pressentiment de sa fin lui était venu .. Elle me remercia de l'hospitalité qu'elle avait reçue à Locnevinen : elle me recommanda Jeanne, sa belle-fille, irrémédiablement malade, et toi, mon ami... J'avais les larmes aux yeux. Elle ajouta : « Ma chère enfant, je sais que tu as pénétré le douloureux secret de la mort de Marcel. Ne t'en défends pas! j'en suis sûre. Eh bien! ce secret, je ne t'impose pas de ne le révéler jamais : je ne me reconnais pas le droit de te fixer des prescriptions posthumes, pour des événements auxquels je ne serai pas mêlée. Garde cependant le silence, à moins que ces événements même ne forcent ta discrétion. Epargne à Jean, quand il sera un homme, des recherches stériles sur un passé qui ne peut pas être réparé. Je dis que ces recherches seraient stériles; sois-en convaincue. Jeanne, pour des motifs qu'elle a jugés légitimes, a détruit tout ce qui eût pu servir d'indice. Et cette chambre même, où j'ai conservé les dernières reliques de mon fils, ne contient que le portrait de Marcel et les vêtements qu'il avait le jour de sa mort. Voilà tout. » Je me jetai en pleurant dans les bras de Lucienne. Elle me tint longtemps embrassée en murmurant : « Pauvre enfant! pourvu que Dieu ne te mêle pas, dans l'avenir, à nos tristesses! »
— Et ce portrait, ces vêtements, interrompit Jean, que sont-ils devenus?
— Ils sont encore à Locnevinen. Peu de jours après l'entretien que j'avais eu avec Lucienne, elle s'éteignit doucement au milieu de nous. Ah ! cette fois-là, j'ai vu la fin d'une grande chrétienne, je puis le dire. . . Tu sais que c'est une coutume de nos contrées de vêtir les morts avant de les ensevelir. La clef du petit oratoire de Lucienne, cette clef dont elle ne se séparait point, fut-elle enfermée ainsi, par mégarde, dans son cercueil? Je le crois, car je ne l'ai plus retrouvée. J'ai cru voir là le signe d'une volonté providentielle, et j'ai laissé close, depuis lors, cette porte que la Mort avait fermée. Toi qui me connais, mon cher Jean, cela ne te surprendra pas de moi, j'en suis certaine. Tant que je serai maîtresse de Locnevinen, on n'ouvrira point l'oratoire de Lucienne. Et du reste tu sais maintenant qu'on n'y trouverait aucun indice.
Jean ne répondit pas.
Tout en conversant, ils avaient atteint l'esplanade des Invalides. Ils la traversèrent sans échanger une parole.
Ce fut Mme Bétourné qui, la première, demanda :
— Ou'allons-nous écrire à Chonchette?
Jean réfléchit.
2fO CHONCHETTE
— Nous lui dirons la vérité, fit-il, en la rendant le moins douloureuse possible à sa piété de fille. Mais je suis d'avis qu'il ne faut pas, au récit que nous allons lui envoyer, mêler le nom de mon père. Attendons qu'un peu de lumière se fasse. N'est-ce pas ton avis?
Mme Bétourné fit un signe de tête afïirmatif.
Lorsqu'ils atteignirent la maison du boulevard de Latour-Maubourg, Jean regarda sa tante, et avec un sourire navré :
— La fleur de Louise nous a trompés, murmura-t-il. Nous n'avons pas réussi.
— Pourquoi aussi, répondit Mme Bétourné, pourquoi i'as-tu cueillie? Cela nous a porté malheur.
t CHONCHETTE 2?I
Replis qu'un mot de Jean lui avait annoncé le résultat de son entrevue avec M. Ducatel, Chonchette, si elle souffrait davantage, voyait au moins plus clair dans son âme : l'instable équilibre qu'elle avait réussi à y maintenir depuis la mon de Louise s'était soudain rompu.
Sa conscience, délicate, inaccessible aux compromissions, lui disait clairement : Tu aimes ton père; tu dois l'aimer. Non pas seulement quand il cherche à te faire heureuse ; mais aussi quand il te tourmente inconsciemment. Ce père est un malade, deux fois digne de pitié. Ses bizarreries sont l'effet d'anciennes souffrances, auxquelles toi-même, Chonchette,
2f2 CHONCHETTE
tu n'es pas étrangère. Il ne t'est donc pas permis de le condamner, même quand sa volonté, désorientée, fait obstacle à ton bonheur. Seulement, tu as le droit de défendre ce bonheur — et de ton mieux.
La conclusion, c'est qu'il ne fallait pas s'en tenir à ce qui était fait, c'est qu'il fallait à tout prix tenter une nouvelle démarche auprès de M. Ducatel. La première ne comptait pas. Un accès de folie n'est pas une réponse, bonne ou mauvaise. L'épreuve était à recommencer, voilà tout.
D'après une récente lettre de Nanette, le vieillard allait mieux. Après six jours de délire, le calme s'était, comme toujours, subitement refait, et la raison avait lui de nouveau dans ce cerveau ravagé. Chonchette prit la résolution d'attendre encore un peu de temps. Quand la santé du malade serait tout à fait raffermie, elle ferait sa suprême tentative. Oui, ellemême irait se jeter aux pieds de son père.
Et s'il refusait? Alors, elle le sentait, ce serait pour elle fini de vivre. Elle écrirait à Jean, elle le supplierait de ne plus songer à elle; et elle s'enfuierait à Vernon afin de ne le revoir jamais. Car le revoir — (elle se l'avouait avec un trouble humiliant pour son orgueil et délicieux pour son amour) — le revoir, c'était se donner à lui.
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N'avait-elle pas naguère écrit spontanément ces lignes sur le petit cahier confident de ses pensées :
— Mon Dieu ! je vous remercie de l'avoir fait venir, sans cela demain peut-être j'allais le retrouver.
Et, depuis, que de nuits elle avait rêvé qu'il était là et qu'elle le suivait! Il faudrait donc avoir le courage de ne pas risquer cette épreuve, et vaillamment dire adieu à l'ami sans le revoir. Elle vivrait à Vernon dans l'amertume de son sacrifice, fermant sur elle les portes de ce cloître, comme celles d'un tombeau.
Au prix de ces réflexions, Chonchette conquit quelques jours de tranquillité résignée. Une nouvelle lettre de Jean, datée de Locnevinen, vint à l'improviste la bouleverser. La voici, dans sa brièveté qui lui parut inexplicable :
« Votre père m'écrit lui-même pour demander à me voir une seconde fois. Je pars à l'instant pour Paris. Vous connaîtrez, dès que ce sera possible, le résultat de l'entrevue. Espérez, et priez pour nous ! »
Ainsi, la deuxième tentative qu'elle voulait provoquer, s'imposait d'elle-même. Quelle en serait l'issue ? Et quand cette issue lui serait-elle connue? Comme pour rendre plus obscur le problème, la lettre de Jean, écrite et envoyée à
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la hâte, au moment de son départ sans doute, ne portait pas de date. Chonchette chercha à déchiffrer l'estampille de la poste ; elle était illisible.
Il n'existe point pour le courage de dissolvants plus puissants que l'attente et l'incertitude. Les gens de guerre le savent : on ne peut faire aucun fonds sur le moral d'une troupe qui a passé huit jours sous l'imminence d'une attaque... Chonchette avait reçu la lettre de Jean, le matin. Toute la journée s'écoula pour elle dans un état d'énervement voisin de la fièvre. Le soir, épuisée par le piétinement de sa pensée, elle se retira dans la bibliothèque contiguë à sa chambre, et s'abîma dans un fauteuil, cherchant vainement à se recueillir. Elle ne retrouvait plus rien en elle-même de la Chonchette courageuse qui, les jours précédents, regardait en face le sacrifice et se croyait maîtresse de son cœur. Un phénomène fréquent de surexcitation nerveuse s'accomplissait en elle : elle assistait comme dédoublée dans sa personnalité au défilé désordonné de ses pensées.
— Je n'espère rien... Cette seconde tentative n'aura pas de résultat. Encore une scène comme la dernière. Un nouveau choc pour le cerveau de mon père, voilà tout. Et après, ce sera fini. Je ne pourrai plus être à Jean, jamais. Et cependant,
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il faut que je sois à lui. Est-il raisonnable de sacrifier notre bonheur légitime à une bizarrerie de malade?... Jean laissait pressentir dans une de ses lettres qu'il me demanderait, à la dernière extrémité, d'user des moyens que nous prête la loi...
A ce point de ses pensées. Chonchette, effrayée, s'arrêtait. Non ! elle ne ferait pas cela, bien sûr. Ce n'était pas elle qui rendrait plus humiliée, plus tourmentée, cette fin d'une vie que le malheur avait traversée et déviée ; elle qui afficherait à tous les yeux le douloureux secret de sa famille. Mieux vaudrait de toutes façons attendre encore. La solution viendrait peut-être, le temps aidant.
— Dieu nous secourra. Il me rapprochera de Jean légitimement.
Elle dit cela tout haut dans le silence. Puis, comme les pensées de révolte contre l'autorité de son père, qui avaient un instant bourdonné dans son cerveau, lui faisaient horreur, elle chercha à s'en distraire en rêvant que les obstacles s'aplaniraient, qu'elle serait la femme de Jean. Rêve qu'elle se défendait d'ordinaire, sans trop s'avouer pourquoi. Cette fois, elle l'accueillit, elle s'en enveloppa. Elle se livra à la dangereuse conquête des souvenirs, contre laquelle3 son énervement l'avait désarmée. Elle pleura doucement
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en songeant à ce pauvre amour sur lequel avait plané l'ombre d'un deuil.
Les yeux de Chonchette s'étaient clos, comme pour retenir son rêve. Peu à peu-, du trouble où les heures d'attente avaient mis ses nerfs, s'élevait, telle qu'une vapeur, un alanguissement singulier. Il lui sembla que ses membres tremblaient légèrement... Des frissons lui coururent à fleur de peau sur tout le corps. Puis, elle sentit poindre au fond d'elle-même une émotion qui, d'abord à peine perceptible, s'accrut, s'exaspéra au point de devenir intense et exquise, tandis que l'image de son fiancé s'évoquait devant ses yeux fermés avec une telle netteté qu'elle murmura, haletante :
— Oh! Jean, oh!...
... L'instant d'après, elle se relevait, un peu confuse. Un abattement l'envahissait, non sans charme 5 elle se rapprocha de la fenêtre, laissée ouverte, pour que la fraîcheur de la nuit vînt baigner ses tempes chaudes. Cette nuit était douce, l'air imprégné de ces odeurs subtiles qui décèlent le sourd travail des germes, à la veille du printemps.
Dans la chambre, au fond de latre, une bûche chargée de cendres achevait de se consumer.
Chonchette se pencha à la fenêtre. A travers
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l'ombre piquée d étoiles qui enveloppait le parc et la campagne, ses yeux cherchaient encore quelque chose, — le messager attendu. Pourtant, elle pensa qu'il ne viendrait plus aujourd'hui, que c'était fini jusqu'à demain. Elle promena sur l'horizon un regard de regret. Du ciel opalin tombait comme une clarté de veilleuse, discrète et partout diffusée. Un amoncellement d'ombres se massait du côté des charmilles 5 en face, au bout de la pelouse, qu'un ruisseau coupait, des silhouettes noires de peupliers, absolument immobiles, jalonnaient la route qui, de ce côté, longeait le parc. Au château, tout bruit, toute lumière s'étaient éteints. Parfois, le roulement d'une carriole écrasait le gravier de la route, derrière le rideau des peupliers. Au loin, — dans quelque ferme, — un chien lançait à la nuit de longs abois continus.
Le calme de cette nuit de printemps était délicieux, et Chonchette éprouvait une vague jouissance à se sentir seule éveillée au milieu du silence et du sommeil universels. Un long arpège mélodique la tira de cette extase 5 c'était la porte de la grille du parc qui s'ouvrait. Qui donc pouvait entrer à cette heure?... Elle entendit un pas résonner dans l'allée qui reliait la grille au château. Puis il lui sembla quelle distinguait quel-
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que chose de sombre, un point plus noir qui tachait la nuit et se déplaçait. Elle commençait à être inquiète... Pourquoi laissait-on ainsi la grille ouverte, du soir au matin? Elle ne réfléchissait pas que, dans le parc immense, on pénétrait comme on voulait, à n'importe quelle heure, et qu'un petit enfant eût aisément enjambé les fossés à demi comblés.
Cependant les pas se rapprochaient.
Chonchette aperçut une silhouette d'homme qui franchissait le pont jeté sur le ruisseau du parc et traversait le jardin devant le château. L'homme s'arrêta : il semblait hésiter. Chonchette avait repris possession d'elle-même en songeant qu'Antoine et sa fille Catherine couchaient à deux pas de sa propre chambre. Du reste, le voleur — si cen était un — devait maintenant l'apercevoir elle-même accoudée à sa fenêtre éclairée.
Pourtant, il s'était remis à avancer. La fenêtre projetait sur le sable, devant le perron, un grand rectangle lumineux entouré d'une zone de pénombre. L'homme s'approcha de cette zone. Déjà, à la ferme voisine, des chiens de garde, ayant perçu le bruit des pas, aboyaient furieusement.
Chonchette, tout à coup, se pencha, les mains crispées sur la barre de l'appui.
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— Jean ! fit-elle toute remuée par cette apparition inattendue.
Le jeune homme répondit d'une voix basse qui s'entendait nettement dans le silence.
— Oui, ma Chonchette, c'est moi... Il faut absolument que je vous parie 5 je vous en prie, laissez-moi entrer.
— Attendez, répondit la jeune fille.
Son émotion, sa joie lui faisaient tout oublier, tout, sinon que son rêve de l'instant d'avant se réalisait miraculeusement, et que son ami était là, près d'elle.
Elle alluma un bougeoir, quitta la bibliothèque, traversa sa chambre à coucher et fut en bas en un clin d'ceil. Un seul verrou fermait la porte d'entrée, et derrière, pour tout abri, deux hautes persiennes. Vivement, elle tira le verrou, ouvrit la double porte.
Elle était en simple peignoir fourré.
Jean lui saisit la main et la couvrit de baisers.
Doucement, elle essayait de se dégager, prise d'un peu de honte.
— Oh ! je vous aime, ma Chonchette, disait Jean. Enfin^ je vous vois ! Puisque je puis vous revoir, je ne me plains plus. Je vous aime! je vous aime!
Chonchette, toute rose, retira sa main.
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— Voyons, Jean, soyez sage, fit-elle. Vous m'apportez une grande nouvelle... Papa consent-il?...
Jean, tout en repoussant la porte et en suivant la jeune fille par l'escalier de pierre, répondit :
— Hélas, non !...
Chonchette s'appuya à la rampe.
— Oh! mon Dieu!...
Jean lui reprit la main.
— Ne vous désolez pas, ma bien-aimée... Il y a peut-être encore quelque espoir. Je vais vous raconter cela.
La magie de ce mot « espoir » rendit un peu de forces à Chonchette. Tous deux achevèrent de monter l'escalier.
Sur le palier, devant le petit vestibule qui précédait la chambre, Chonchette s'arrêta. Elle rougit subitement, toute confuse à la pensée qu'ils allaient traverser l'appartement où elle couchait.
Elle se rappela les mots d'une surveillante de Vernon, qui jadis l'avaient frappée.
« Une fois la couverture faite, personne, pas même votre frère, ne doit entrer dans votre chambre. »
Bien sûr, Chonchette n'avait jamais cherché le motif de cette bizarre prescription. Mais la pudeur des jeunes filles n'est-elle pas codifiée
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dans une foule de préceptes aussi positifs et aussi inexplicables que celui-là?
Elle eut une idée; elle souffla la bougie.
— Donnez-moi la main, Jean, fit-elle. Ne faites pas de bruit.
Il obéit.
Elle le conduisit jusqu'à la bibliothèque où la lampe était restée allumée et repoussa vivement la porte sur eux.
— Vous allez avoir froid, je suis sûre, fit-elle en remarquant la pâleur de Jean. Tenez, je ferme la fenêtre. Moi, vous savez, je ne suis guère frileuse.
Elle ranima un peu le feu, puis, revenant à Jean, elle le força à s'asseoir sur le canapé, au coin de latre, en lui prenant les deux mains et en appuyant légèrement. . . Jean garda les petites mains dans les siennes et attira Chonchette à côté de lui.
— Eh bien, murmura celle-ci, la voix troublée, racontez-moi tout, maintenant.
Jean fit le récit de son entrevue avec M. Ducatel. Les scènes de la première fois ne s'étaient point reproduites. Au contraire, le vieillard l'avait reçu avec beaucoup de courtoisie. Quand il avait appris que Jean venait de Locnevinen, il s'était confondu en excuses ": il le croyait encore au ministère de la marine et c'est là effectivement qu'il avait adressé sa lettre.
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Et comme Jean demandait s'il pouvait espérer une réponse favorable :
— « Mon Dieu ! Monsieur, avait-il répondu, croyez qu'il m'est très pénible de refuser. Mais de graves raisons, qui tiennent uniquement à nos affaires de famille et qu'il serait oiseux de vous faire connaître, m'obligent à remettre le mariage de Chonchette.
— « Et puis-je espérer que plus tard?...
— «Oh ! l'enfant est très jeune, et rien ne peut se décider encore. Je vous demanderai même, Monsieur, de me laisser l'initiative de toute démarche ultérieure. »
— Il s'est levé là-dessus, conclut Jean... C'était un congé, et j'ai dû me retirer. En sortant, j'ai pensé — un peu inconsidérément peut-être, car votre père lui-même n'a pas fermé toute porte à l'espoir — j'ai pensé que tout était fini, que je ne vous reverrais plus jamais, jamais. Et alors, sans réfléchir autrement, j'ai hélé le premier fiacre qui passait, je me suis fait conduire à la gare d'Orléans, et, comme à Savigny-en-Septaine je n'ai naturellement pas trouvé de voiture, je suis arrivé à pied... Me pardonnez-vous?
Il attirait doucement à lui la jeune fille. Celleci, les larmes aux yeux, appuya son front sur l'épaule de Jean.
— Si je vous pardonne! fit-elle. Ah! je vous remercie. Cela ne peut pas être défendu. Il faut bien que nous nous' disions adieu. Et puis j'ai foi en vous. Moi, je ne sais pas ce qui est mal. Je me confie à vous. Gardezmoi.
Jean lui mit un baiser passionné sur les cheveux. A languis et troublés l'un par l'autre, il leur semblait maintenant qu'ils ne pourraient plus se séparer et qu'ils mourraient de n'être plus, comme à présent, les mains unies, les cœurs proches, les fronts se touchant.
Chonchette demanda :
— Et tante Marthe, comment va-t-elle?
— Elle va bien, répondit Jean. Un peu inquiète, cependant, car elle a reçu de mauvaises nouvelles de notre tante d'Algérie...
Ils se turent encore. Même quand ils essayaient de parler d'autre chose, ils sentaient bien qu'ils ne pouvaient penser qu'à leur amour.
— Ma Chonchette, murmura Jean, comme je vous aime! Et dire que je vous parle pour la dernière fois, peut-être! Ah, c'est cruel, c'est injuste, notre destinée!
Des sanglots montaient à la gorge de Chonchette. Jean sentit ce corps souple onduler sous le peignoir. Il détourna les yeux, craignant l'ombre même d'une tentation.
Tout à coup un craquement des boiseries les fit tressaillir.
— Sommes-nous seuls ici? demanda Jean.
— Oh! oui; répondit Chonchette; Antoine et Catherine ont le sommeil très dur. Et puis, du reste, attendez.
Elle se leva légèrement et alla pousser les verrous des deux portes. Jean la regardait faire, anxieux. Elle revint à lui, toute naturelle. Elle ne songeait même pas qu'elle pût courir un danger. Ses yeux avaient seulement une animation un peu singulière.
— Quel misérable je serais! pensa Jean, crispant ses poings.
Chonchette se rassit à ses côtés. Sa figure s'éclairait du reflet de l'âtre. Jean avait repris les deux petites mains et rassasiait ses yeux... Qu'il la trouvait belle! Emue, grisée à la fois par son chagrin et par son amour, une rougeur inaccoutumée colorait ses joues. Sa gorge soulevait précipitamment, irrégulièrement, le cachemire de son peignoir.
Il l'attira tout contre lui, plus près toujours. Elle ne résistait pas. Elle rêvait maintenant une fusion mystérieuse de leurs âmes, un anéantissement d'elle-même en son amant.
Ces mots s'échappèrent des lèvres de Jean :
— Je t'aime!... Je t'aime!...
CHONCHETTE 26f
Lui, maintenant, oubliait tout, — et les longues inquiétudes des jours d'avant, et les recherches torturantes auxquelles il s'était livré, entre les deux entrevues avec M. Ducatel, pour découvrir la vérité; — et aussi les projets qu'il avait conçus en venant à Soupize. Car, ce qui l'avait amené là, ce n'était pas seulement, comme il l'avait dit à Chonchette, un désir irréfléchi de la revoir; c'était l'intolérable besoin de la questionner sur le passé, l'espoir de trouver quelque indice dans ses réponses. Et voilà qu'à présent qu'il la possédait seule à seul, près de lui, comme il ne l'avait jamais eue, tous ces projets, toutes ces inquiétudes s'envolaient, ne laissant plus de traces dans son esprit, — évaporés pour ainsi dire à la chaleur de leur amour.
Il baisait doucement son cou mat, et il lui semblait que toute la sensibilité de ses sens se condensait sur sa bouche, tant ce contact l'ébranlait aux cordes profondes. De petites boucles sombres, quelques cheveux plus fins, que le chignon n'avait pu embrasser, frôlaient son visage : et ces boucles avaient un parfum amer, une senteur personnelle qui ne ressemblait à aucune autre que Jean eût connue — de même que cette peau avait un attouchement spécial, ignoré jusque-là de ses lèvres... Chonchette le laissait faire : et lui se rendait compte qu'elle était bien
sienne à cette heure 5 qu'il la possédait, âme et corps 5 qu'elle n'était plus qu'une partie de luimême avide d'une plus intime union.
Un, silence que seule connaît la campagne vers le milieu de la nuit, les enveloppait. Le feu s'affaissait peu à peu, et parmi les cendres s'allumaient de petites étoiles qui brillaient d'une clarté extraordinaire, et vite s'éteignaient.
La lampe fit entendre un crépitement d'huile jaillissante, puis elle baissa, tout à coup, laissant la chambre pleine d'un crépuscule confus où les ombres dansaient.
Ni Chonchette ni Jean n'eurent la force d'aller la ranimer.
Ils restaient pris, — comme invinciblement, terrassés par leur jeunesse. Tout le passé était sorti de leurs mémoires; les menaces de l'avenir ne les tourmentaient plus, et le présent se résumait pour eux dans cette étreinte...
Chonchette murmura :
— Jean ! Jean, mon mari!... je t'aime aussi, va!
Je t'aime ! . . . C'était la première fois que Jean entendait ce mot de la bouche de la jeune fille. Elle l'avait dit de cette voix changée, surnaturelle, qu'a la femme en peine d'amour. Bouleversé, éperdu, Jean l'enlaça plus étroitement. Ses lèvres coururent du cou de l'enfant à ses
joues et à ses yeux. Elle, extasiée, se serrait contre lui, pelotonnée et défaillante.
Brusquement la lampe jeta un dernier hoquet de clarté, — et s'éteignit. Ils s'étaient séparés, — effarés sous le coup de lumière : dans l'ombre propice, ils se rejoignirent. Jean sentait ses résolutions de tout à l'heure s'émietter, s'abolir dans une lâcheté envahissante, — qui laissait seule debout la volonté de respecter cette innocence désarmée.
xMais Chonchette eut un grand frisson. A travers l'obscurité, sans se chercher, leurs lèvres s'étaient rencontrées, — et, dans l'extase du premier baiser, elles restaient jointes, mêlant leurs haleines et la moiteur de leurs bouches. Le délice de cette caresse fut si aigu, — si poignant qu'il réveilla Jean de l'espèce de rêve où il s'abîmait. Il eut conscience du péril, et, doucement, écarta la jeune fille.
— Chonchette, balbutia-t-il; Chonchette, ma chérie, il faut nous quitter. Je ne puis pas rester ici.
Mais elle, à ce mot de départ, le ressaisit passionnément. Elle lui parlait à travers ses baisers, comme hallucinée :
— Reste!... murmurait-elle; reste. Je ne veux pas. Reste. Je suis ta femme, tu sais bien. Ecoute, je vais te dire un secret. Je t'ai reconnu,
tout à l'heure, — quand la lampe baissait. Tu es le portrait... le portrait que j'ai eu toute petite.
Jean crut qu'elle avait un peu de délire; il se dégagea, et, résolument, alluma aux derniers tisons du foyer — un bout de papier — puis une bougie.
Chonchette le regardait faire sans plus rien dire. Ce qui se passait autour d'elle flottait devant ses yeux avec l'inconsistance des scènes rêvées.
Jean s'agenouilla à ses pieds, couvrit ses mains de baisers, et lui dit :
— Ma Chonchette, il faut que je parte... Ce n'est pas un adieu que nous nous disons, tu le sais bien. . . Ton père, j'en ai le ferme espoir, reviendra sur sa décision ; et de notre côté, ma tante et moi, nous chercherons quelque moyen de te revoir.
Elle ne répondit rien. Elle n'entendait plus... Une sorte de langueur indéfinissable l'avait pénétrée; toute sa pensée, toute sa volonté se résumaient dans cette idée unique : rester avec Jean. . .
— Reste, Jean, répéta-t-elle, suppliante, penchée sur lui. Je t'en prie, ne me laisse pas; je mourrai... Que veux-tu que je devienne quand tu seras parti?... Cette chambre, cette maison, tout ce pays, me seront odieux sans toi... Reste!
Jean mit sa bouche tout près de son oreille, et, d'une voix basse et douce comme une caresse, murmura :
— Non, mignonne, ne me dis pas de ces choses, je t'en supplie, pour toi-même. Ah! va, je n'ai que trop envie de rester auprès de toi. Mais songe à ce qui se passerait demain, si Ton me trouvait ici. Regarde, ajouta-t-il en montrant la fenêtre, la nuit s'en va !
En effet, une vague lueur bleuâtre grandissait derrière les carreaux et faisait toute rouge la lumière de la bougie.
Le jeune homme se leva brusquement.
— Je pars, fit-il, Chonchette, au revoir... Merci.
Chonchette le vit debout, lui tendant les bras, prêt à la quitter. Une idée lui traversa brusquement l'esprit.
— Tu vas rejoindre tante Marthe? fit-elle. ■r-Oui..,
— Eh bien! emmène-moi... Je pars avec toi! Jean n'était pas préparé à une pareille demande. Il crut avoir mal entendu...
— Avec moi? fit-il... Tu viendrais?
— Je viens maintenant même... Puisqu'on ne veut pas que je sois à toi, je me réfugie chez tante Marthe. Je t'en supplie, mon Jean, ne me repousse pas... Je suis ta femme devant Dieu, n'est-ce oas?
n est-ce pas
Elle lui entourait le coi de ses bras noués, au comble de l'exaltation.
27O CHONCHETTE
— N'est-ce pas, que tu veux bien? soupirat-elle en se haussant jusqu'à lui.
Il perdit la tête, il la pressa fiévreusement contre sa poitrine.
— Soit, fit-il, viens. Tu sais, cependant, ce que nous faisons, ajouta-t-il, en prenant Chonchette par les épaules d'un geste brusque et en plongeant ses yeux dans les siens... Tu sais ce que nous faisons là... Nous passons par-dessus les convenances, les conventions du monde. Nous encourons la colère de ton père qui peut empêcher pour longtemps notre union... Peutêtre serons-nous seuls contre tous, et tante Marthe nous blâmera!
— Elle nous pardonnera, dit Chonchette résolument, elle nous aimé. Je me mets simplement sous sa protection. Mon père, me voyant décidée, donnera son consentement. Viens, il est temps... On va se lever à la ferme. Il faut que nous partions sans être vus.
-**■ Chonchette, dit encore Jean, on t'accusera, on te condamnera... C'est toi-même que tu exposes !
-*- Moi ? dit la jeune fille droite devant lui, les yeux éclairés par cet orgueil de l'amour, le seul que la femme connaisse, moi? Que m'importe que l'on m'accuse ! M'estimeras-tu moins, toi ?
— Je t'adorerai> je te respecterai comme la
CHONCHETTE 2JI
plus pure, ma bien-aimée, fit Jean, conquis cette fois. Tu as raison. Que nous fait l'opinion du monde, si nous nous gardons l'un à l'autre? Et il l'attira contre lui, la baisant au front...
— Chonchette ! Ma femme...
— Attends-moi, fit Chonchette en se dégageant, je reviens.
Elle passa dans sa chambre, laissant le jeune homme anxieux et charmé.
Un instant après, elle revint... Elle s'était vêtue en voyageuse : un long imperméable de caoutchouc, un petit chapeau fermé à voilette noire, assez épaisse.
Elle semblait très gaie. Jean ne put s'empêcher de sourire.
— Allons, venez, fit-elle, Monsieur mon mari.
Mais l'idée des difficultés matérielles du voyage était subitement venue à Jean.
Il la questionna :
^- Comment ferons-nous la route jusqu'à Savigny?
Elle répliqua :
— A pied, bien sûr! Crois-tu donc que je ne sois pas bonne marcheuse?... Une heure de chemin, qu'est-ce que c'est que cela?... Et nous arriverons juste pour sept heures au train de Paris.
Un peu de bruit se fit entendre dans les pièces voisines.
— Vite, vite, dit la jeune fille en prenant la main de Jean et en l'entraînant. Vite, Catherine se lève !
Elle le força presque à la suivre. Ils descendirent l'escalier, gagnèrent l'avenue, passèrent le pont. L'air était imprégné des brumes glacées du matin. La jeune fille se serrait contre Jean; ils marchaient très vite.
Quand ils eurent laissé derrière eux le château et parcouru un bout de route, la hâte de leur course leur secoua le sang et ils ne sentirent plus la piqûre du froid.
— Sais-tu bien le chemin, au moins? demanda Jean. Si nous allions nous perdre? Je ne suis pas venu par là, il me semble.
Chonchette se récria :
— 'Le chemin? Mais je le suivrais les yeux fermés.
Et montrant des directions dans la pénombre crépusculaire :
— Tiens ! là, ce massif noir, c'est la Ruesse-aux- Fées... Cette ligne blanche, c'est le cimetière de Vornay. Et nous allons passer près du carrefour de l'Homme-Mort, où un homme s'est tué, du temps que j'étais toute petite. Eh bien! ajoutât-elle en voyant Jean s'arrêter, qu'est-ce que tu as?
CHONCHETTE 2J^
Jean se remit en marche et répondit :
— Rien!...
Il s'en voulait du rapprochement qui s'était fait inconsciemment dans son esprit entre l'événement conté par Chonchetre et les révélations de Mme Bétourné.
Derrière eux, depuis quelques minutes, le bruit d'un roulement de carriole allait grandissant. Jean se retourna et vit l'étoile jaune d'une lanterne qui courait sur eux. L'idée lui vint d'épargner à Chonchette la fatigue de la route. . .
— Holà, voiturier ! cria-t-il à travers le brouillard.
La voiture s'arrêta... Après un silence, une voix répondit :
— C'est-y à moi que vous en avez, d'hasard?
— Vous allez à Savigny ? questionna Jean, en se rapprochant de la carriole, suivi de Chonchette.
— Non, à Avor... Mais on peut s'entendre. ..
— Qu'est-ce qu'il vous faut?
— Dame ! il y a l'assemblée à Avor et la foire aux valets. J'arriverai une bonne heure en retard. Faudrait bien une pièce de dix francs.
— C'est entendu, répliqua Jean... Aidez Madame à monter...
L'homme, un paysan à favoris gris dont ils distinguaient mal les traits, accrocha à la mani-
velle les rênes du cheval brun qui fumait sous le froid, et, se baissant, prit Chonchette dans ses bras et la déposa comme un enfant sur la banquette du fond... Jean monta ensuite et s'assit à côté d'elle.
— Vous ne serez pas trop bien, murmura le bonhomme, vu les cahots... Mais il y a les sacs d'avoine derrière pour vous accoter...
— C'est bien, c'est bien, fit Jean impatient... Partez, nous prenons le train à Savigny.
Le vieux dénoua les rênes et cingla d'un coup de fouet les reins de sa bête.
Ils roulaient assez vite. Jean avait pris la taille de Chonchette 5 ils s'appuyaient l'un contre l'autre, heureux de se sentir libres, comme deux enfants... A leurs côtés, la plaine immense semée de cailloux blancs, pareils à des ossements, courait le long de la route, avec le cortège des noyers rabougris qui la bordaient... Parfois une petite maison solitaire se montrait toute blanche dans l'étendue nue, sans une haie, sans un arbre...
Jean et Chonchette, les doigts enlacés, les fronts proches, ne se parlaient pas... La carriole berçait leur rêve de son cahotement dansant. Maintenant que le jour grandissait, leurs regards embrassaient l'immense paysage. Une découpure du ciel leur était masquée par le
dos arrondi du paysan, dont la blouse s'enflait comme une voile...
Tout à coup, une clarté rougeâtre jaillit de l'Orient, et dans toute la plaine la crête des herbes courtes poussées entre les pierres en fut nuancée, tandis qu'à la limite de l'horizon un globe rouge émergeait dans le ciel laiteux. Cette vaste étendue chauve et morose devint souriante à cette caresse du soleil, comme si une baguette de fée l'eût touchée et revêtue d'or.
Chonchette, les joues roses, la bouche entr'ouverte, battit des mains joyeusement... Jean la regardait, heureux et calme, maintenant qu'il ne se défiait plus de lui-même... Des pensées consolantes lui passaient dans l'esprit. Peut-être, après tout, cela s'arrangerait-il. Tante Marthe les prendrait tous deux sous sa garde et Chonchette ne serait pas compromise... Le père, se voyant la main forcée, céderait pour éviter un scandale et surtout par la crainte d'être obligé de faire lui-même des démarches.
La carriole dévalait à présent vers un petit creux oii le ruban blanchâtre de la route plongeait pour se relever presque tout de suite et grimper une faible rampe. Au bout de la pente le chemin était coupé par un passage à niveau 5 des deux côtés de la barrière de fer treillage, les haies couraient le long du talus. De la voiture on
voyait déjà la double ligne des rails, couleur de cuivre rouge poli, sous le soleil rasant. A gauche, assez loin, dans une fumée bleue, des verdures se massaient, dominées par des cimes grêles de peupliers... quelques maisons : c'était le village de Savigny-en-Septaine.
La gare s'élève un peu à droite du passage, une gare de hameau, en briques et en bois. La carriole franchit la voie, tourna et s'arrêta devant la porte. Jean sauta à terre, reçut Chonchette dans ses bras et donna dix francs à l'homme, qui toucha son grand chapeau de feutre et repartit aussitôt, gardant aux lèvres le sourire énigmatique des paysans.
Chonchette regardait s'éloigner la carriole.
— A quoi penses-tu? demanda Jean.
— Il me semble, murmura-t-elle, que je reconnais ce paysan...
Puis se rappelant...
— Ah! j'y suis, c'est le père Barraché, un de nos fermiers, que j'ai vu il y a quelques jours.
Ils entrèrent dans la gare et s'assirent sur la banquette de bois de la salle d'attente. La pièce était vide, les murs couverts d'affiches: Courses de la Guerche. — Fête patronale de Saincaize. — Ligne'de Paris à Lyon par le Bourbonnais, service d'hiver... Les yeux des deux jeunes gens erraient sur ces titres écrits en grosses capitales.
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Leur pensée flottait: dans un contentement confus, traversé par instant d'anxiétés qu'ils repoussaient... Leurs mains échangeaient des pressions tendres qui leur disaient la communauté de leur rêve.
Le petit guichet s'ouvrit. Bientôt quelques paysans arrivèrent, endimanchés pour l'assemblée d' Avor, avec des blouses raides et des chapeaux de feutre neufs. Ils cessaient de causer en voyant Chonchette et Jean, et se dandinaient gauchement appuyés sur leur bâton, affectant de lire les placards.
... Quand le train s'ébranla, emportant les deux fugitifs, Chonchette se pencha à l'oreille du jeune homme.
— C'est notre voyage de noces, murmurat-elle.
Jean lui serra longuement la main. Alors la jeune fille appuya sa tête sur la poitrine de son amant, et, vaincue par les fatigues de la nuit, ne tarda pas à s'endormir. Jean, le front un peu obscurci, regardait cette jolie tête pâle, la bouche mi-ouverte, les paupières bleuâtres fermées sur les yeux, les boucles noires insensiblement défaites se répandant sur les épaules comme un flot parfumé.
a première fois que M. Ducatel avait revu Marcel de M orange, après leur campagne commune en Afrique, c'était à Soupize,un dimanche. Aucun des orages qui depuis avaient bouleversé sa raison n'avait pu altérer ce souvenir. Oui, il se rappelait tout, nettement. Juliette et lui étaient seuls au château, l'automne finissait. Lui, toujours épris, troublé par sa femme comme aux premiers jours ; elle, tendre, enveloppante, paraissant entièrement satisfaite par la vie isolée de jeunes mariés qu'ils menaient.
Ce dimanche-là, ils étaient partis ensemble en voiture après la messe. Antoine conduisait. On devait aller déjeuner dans les ruines du châ-
teau de Bois- Sire -A me, à quelques kilomètres de Soupize. Le piéton, les croisant en route, remit une lettre de Paris à M. Ducatel : Marcel y annonçait que, ayant un mois de congé, il s'invitait à le passer chez son meilleur ami et qu'il suivrait de près sa lettre. On rebroussa chemin; on revint à Soupize. Quelques heures plus tard, Marcel arrivait.
Il avait alors trente ans environ. Sa carrière avait été rapide et brillante. De famille militaire, ayant perdu son père de bonne heure, il avait été élevé en Bretagne par sa mère, Lucienne de Morange, dans une médiocrité proche de la gêne. Mais, si elle n'avait pu lui donner la fortune, Lucienne, dont l'âme à la fois virile et mystique rappelait les héroïnes des guerres de la République, avait formé son fils à une forte discipline, tâchant d'asseoir dans ce cœur d'enfant sa propre foi, son amour du devoir, son goût des nobles entreprises. Elle n'y réussit qu'à moitié. Reçu à Saint-Cyr dans un rang médiocre, Marcel y avait peu travaillé et en était sorti sans éclat, ayant d'ailleurs perdu au contact de Paris la foi maternelle et cette pureté de mœurs qui mûrit les grands caractères. Heureusement, à peine sorti de l'Ecole, la guerre le prit, simple sous-lieutenant. Des tribus soulevées menaçaient la frontière algérienne, et une
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expédition était devenue nécessaire. Il fut désigné pour y prendre part. Comme il était brave, comme l'attrait des plaisirs de Paris ne le sollicitait plus, il avait été rapidement distingué par ses chefs. En même temps, sa vivacité, son insouciance, sa bonne humeur que rien n'altérait, lui avaient fait de nombreux amis. Les plus chers furent le capitaine Ducatel, et un Tascher de la Pagerie, allié à la famille impériale, sous-lieutenant comme lui. Grâce à l'influence de celui-ci, la campagne achevée, Marcel fut attaché à la maison de l'empereur. Les mêmes qualités qu'on avait prisées au régiment lui acquirent des sympathies à la cour. Capitaine aux centgardes, il dut à son^esprit, à sa jolie figure, quelques aventures assez brillantes ; il joua, fut heureux, mena sans effort apparent le train d'un fils de famille, et devint en peu de temps un des jeunes hommes les mieux en vue aux Tuileries. Lucienne avait quitté la Bretagne et était venue demeurer à Paris. Son cœur était partagé entre l'orgueil de savoir son fils admis à l'intimité de l'empereur, estimé comme un officier de grand avenir, déjà connu de tout le monde, — et l'anxiété de le voir se perdre au milieu de tant de tentations si puissantes sur ce cœur incertain. Se perdre, pour elle, c'était céder aux sollicitations des femmes, c'était n'être plus l'enfant pur qu'elle
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avait formé, et jalousement préservé du mal. S'il fallait qu'il compromît son âme dans ses succès, elle aimait mieux qu'il restât ignoré et pauvre. Et, tandis que Marcel, insoucieusement, marchait dans la vie comme dans un jardin merveilleux, où il pouvait cueillir les plus rares rieurs, — la pieuse Bretonne passait ses journées en prières, demandant à Dieu de le sauvegarder, comme jadis Daniel au milieu des lions... Parfois, dans les courts loisirs que lui laissait sa vie d'homme à la mode, Marcel venait la voir. Il s'asseyait à ses pieds, baisait doucement ses fines mains blanches, avec des effusions de tendresse sincère. Lucienne, gardant aux lèvres un sourire un peu triste, écoutait cette conversation frivole, pleine de récits de bals, de chasses, de représentations à Compiégne. Elle scrutait du regard les grands yeux bleus de son fils, d'où, bien souvent, l'amour de l'heure d'avant n'avait pas évaporé sa langueur. Et elle l'interrompait pour lui poser des questions comme celles-ci : « As-tu fait tes Pâques?... Es-tu allé à la messe dimanche dernier? Et tes prières du matin et du soir, ne les oubliestu pas? »
Un jour, Marcel lui confia qu'il était question d'un mariage pour lui. Lucienne accueillit ce projet avec joie: depuis longtemps, elle désirait voir son fils marié. Le mariage en question avait
été combiné sous les auspices des mêmes influences qui avaient, jusque-là, guidé la fortune du jeune homme. Mlle Jeanne de la Caze, qu'on lui destinait, était de vieille et riche noblesse normande. Doublement orpheline, elle vivait dans un- château du Calvados, seule avec son oncle et tuteur, le comte de la Roche-Boët d'Escarpit. L'empereur vit d'un œil favorable l'union de l'aristocratique héritière avec un homme de sa maison. Lucienne, de son côté, invitée à passer quelques jours au château de la Roche, jugea que Jeanne de la Caze était bien la femme qu'il fallait à Marcel... Quant à celui-ci, il consulta peu son cœur. A ce moment, il avait lassé la fortune du jeu. Sans argent, harcelé par ses créanciers, il crut trouver dans cette union le moyen de rétablir ses affaires, et se laissa marier. Il se serait, en somme, fort bien contenté d'une femme pareille à celles qui, en si grand nombre, fréquentaient aux Tuileries, soucieuses avant tout de briller à la cour, et faisant moins d'honneur à leur mari par la sévérité de leurs mœurs que par leur luxe et leur beauté. Or, il se trouva uni à une femme aussi différente que possible de celles-là, — aussi sérieuse qu'elles étaient frivoles, aussi rigide qu'elles étaient faciles. Sous un masque de froideur inaltérable, Jeanne cachait une sensibilité extrême —
dernière venue d'une race qui lui avait légué un sang plus rare, avec des nerfs exaspérés. Elle était belle cependant, d'une beauté inoubliable pour qui l'avait une fois vue : blanche et transparente comme une Vierge de Lucas de Leyde. Marcel, si léger que fût son cœur, avait encore trop de jeunesse pour que cette beauté ne suffît point à le retenir, au moins un temps. D'abord conquis par l'étrange grâce de sa femme, si peu semblable à celles qu'il avait aimées jusqu'alors, il s'oublia cinq mois auprès d'elle, ne faisant à Paris que de courtes apparitions, demandant congés sur congés pour rester en Normandie, au château de la Roche, qu'ils habitaient. Car, à peine présentée aux Tuileries, Jeanne avait eu le dégoût de cette cour corrompue et avait déclaré à Marcel, du ton décisif qui lui était ordinaire, qu'elle n'y reparaîtrait plus.
Au bout de cinq mois, Jeanne devint enceinte. Marcel, à qui la solitude de la Roche commençait à peser, s'empressa alors de se faire rappeler à Paris. La grossesse de sa femme l'avait complètement refroidi. Pour les hommes légers, l'amour ne survit pas à la maternité d'une maîtresse. Il reparut aux Tuileries; sa longue absence, dont le motif faisait sourire les femmes, avait rajeuni ses séductions. Il fut fêté,
choyé plus que jamais. Tout en raillant un peu sa fidélité conjugale, on lui laissa entendre, de divers côtés, qu'on serait bien aise de la mettre à l'épreuve. Il ne résista guère, et recommença sa vie d'autrefois.
Si perdu — si isolé du reste du monde que fût le château de la Roche, Jeanne ne fut pas longtemps sans connaître la conduite de son mari. Les lettres de Marcel, courtes et embarrassées, — son attitude pendant les rares visites qu'il lui faisait avaient éveillé ses soupçons. Pourtant, elle eût pu douter encore de son malheur, sans un scandale parisien qui éclata vers cette époque, et remplit pendant quinze jours les journaux du boulevard. Marcel de M orange, dont le nom se trouva mêlé à l'affaire, n'y laissa rien de son honneur; mais sa liaison avec une actrice célèbre y fut mise en évidence, de façon telle que, pour Jeanne, il n'y eut plus de doute possible. La jeune femme était de celles qui ne se donnent et ne se reprennent qu'une fois. De ce jour, elle déclara à sa belle-mère qu'elle ne reverrait plus son mari : que si, malgré sa défense, il reparaissait devant elle, elle provoquerait la séparation légale. Cette décision fut prise et énoncée avec l'apparence d'un calme absolu. Elle se maîtrisait, par un prodigieux effort volontaire, jugeant qu'elle se devait
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à l'enfant qu'elle portait. Mais, une fois celuici venu au monde, il sembla que sa volonté se brisât comme un ressort; elle ne cessa guère plus de pleurer, abîmée dans l'amertume de ses rancunes, tourmentée par une de ces indéfinissables maladies nerveuses, qui ont été endémiques en France, aux dernières années de l'Empire. Tout ce qui lui rappelait la trahison de son mari, — et le nom même de Marcel, lui devinrent odieux. Si quelqu'un s'oubliait devant elle à prononcer ce nom, c'était une crise de nerfs aiguë, redoutée de tous. Il fallut le cœur de Lucienne, son incomparable abnégation pour supporter un tel commerce. Mais la pauvre mère, désolée par la conduite de Marcel, avait vu clairement que son devoir était là, près de Jeanne. Puisque son fils s'oubliait aux côtés d'une maîtresse, — elle demeurerait attachée à la femme légitime, heureuse de souffrir si elle pouvait en quelque manière réparer les torts de l'absent. Et puis, il lui semblait qu'en offrant à Dieu ses douleurs de chaque jour, elle mériterait enfin d'obtenir la conversion de l'enfant prodigue.
Cet état de choses, ignoré de tout le monde à Paris, se prolongea pendant un temps assez long. Marcel avait vu son fils deux ou trois fois, amené par Lucienne. L'enfant était joli, lui res-
semblait extraordinairement; mais on ne lui parlait jamais de son père, et Marcel s'aperçut qu'il était un étranger pour lui. Dès lors, il s'en désintéressa. Distrait, à ce moment, par une liaison où il avait engagé son cœur plus avant qu'il n'avait coutume, il prit son parti de la situation qui lui était faite par Jeanne, et son veuvage ne parut guère lui peser, jusqu'au jour où il découvrit qu'il était trompé lui-même par sa maîtresse. Le coup fut rude. Dans un de ces retours qui ne sont pas rares chez les viveurs jeunes, il essaya sincèrement de rentrer en grâce auprès de la mère de son fils. Jeanne s'y refusa. Alors, comme Paris lui était devenu odieux pour un temps, comme la Roche lui était fermée par l'obstination de sa femme, il songea à son vieil ami Ducatel, et lui écrivit qu'il venait le voir. Il n'avait pas d'autre intention que d'occuper ses yeux et sa pensée d'objets nouveaux, et de tenter une cure par l'absence et l'oubli.
L'arrivée du cent-garde mit un peu de gaieté dans l'intérieur austère de Soupize. Juliette écoutait d'un air d'attention bienveillante les récits du jeune homme et ses entretiens avec son mari, sans y prendre elle-même beaucoup de part. Mais un goût commun la rapprocha bientôt de Marcel : ils étaient tous deux musiciens passionnés. Tandis que M. Ducatel, absorbé par ses études
de sciences exactes et d'archéologie, passait ses après-midi dans son cabinet de travail, d'où il ne descendait qu'à cinq heures, Juliette et Marcel restaient au salon du rez-de-chaussée, déchiffrant des partitions ou essayant des airs à deux voix.
Son mois de congé achevé, Marcel quitta Soupize. Juliette, après son départ, eut huit jours de songeries, puis elle redevint la femme d'avant, douce et caressante, attentive à prévenir les vœux de son mari. Leur amour, déjà vieux de quatre ans, semblait né de la veille, tant ils l'enveloppaient de formes délicates et tant ils s'efforçaient d'en bannir la familiarité, mortelle aux tendresses des époux. Un seul nuage obscurcissait l'horizon aux yeux de M. Ducatel : ils n'avaient point d'enfant. Juliette n'en désirait pas : lui eût tout donné pour être père. Quand il essayait de faire comprendre à sa femme que la compétence d'un médecin serait peut-être avantageusement consultée,, Juliette souriait et répondait :
— Qu'importe? Plus tard... Sommes-nous si pressés ? Et ne te suffis-je plus ?
Marcel de Morange revint l'année suivante, puis celle d'après, et de même pendant cinq ans consécutifs. A sa seconde visite, il avait trouvé la famille accrue d'un nouveau-né, une petite fille. Juliette jouait avec sa Chonchette
comme avec une poupée/ se la faisant amener à toute heure du jour. M. Ducatel rayonnait de joie, adorait l'enfant, adorait sa femme, oubliait presque ses chères études. Seul, Marcel parut pensif, subitement mûri. Cette fois, il avança son départ.
Ce fut seulement au cours du cinquième séjour de Marcel que M. Ducatel crut remarquer des notes suspectes dans les rapports de sa femme et son ami. Cette découverte l'atterra. Avec la persistance malheureuse qui porte tout être humain à creuser ses infortunes, il voulut à tout prix être sûr de son déshonneur. Il retint chez lui, pendant trois longs mois, Marcel qui n'avait pas la force de résister à ses instances. C'est durant cette période que, au milieu des anxiétés de son espionnage, des alternatives d'espoir et d'angoisses, il sentit la folie germer dans son cerveau. Pendant des journées entières, il poursuivait sa propre pensée. Des moitiés d'idée lui traversaient l'esprit, sans qu'il pût, quelque effort qu'il fît, y accrocher l'autre moitié...
Un jour, il surprit Marcel et Juliette aux lèvres l'un de l'autre. Il marcha droit à eux, saisit Juliette par le bras et l'envoya rouler à terre, puis, se dressant en face de Marcel anéanti, il le cingla de ces brèves paroles :
— Toi, tu es un misérable ! Suis-moi.
L'entrevue fut vite terminée. Marcel en sortit chancelant, quitta le château et s'en alla chercher un gîte pour le soir à Vornay, à l'auberge du village. C'était, en somme, ce Marcel de Morange, un caractère incomplet, un courage de soldat mal trempé pour les luttes de la vie, plus fait pour les dangers qu'on court au grand soleil, sous le regard de dix mille hommes, au bruit de la poudre et des sonneries... Dans cette chambre d'auberge où l'on avait eu quelque peine à lui fournir le papier et l'encre nécessaires, il écrivit à sa mère, en Normandie, une lettre pleine de sinistres appréhensions. Il confessait la courte histoire de sa liaison avec Juliette depuis une après-midi de l'année précédente, où seuls, dans le salon de Soupize, la jeune femme s'était jetée à son cou, l'affolant de ses caresses, s'offrant presque de force, jusqu'à l'heure actuelle, pleine de menaces, où il entrevoyait le résultat sinistre de la rencontre projetée pour le soir même.
« J'en suis convaincu, mère, disait-il en terminant, cette affaire me laissera sur le terrain. Nous nous battrons au pistolet, dans les conditions d'un duel ordinaire, — seulement, à cinq pas. Comme, bien entendu, nous n'aurons pas de témoins, le commandement du feu a été tiré au sort. Il est échu à mon adversaire.
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(( Quand le lieu et les formes de la rencontre ont été fixées, Ducatel a ajouté :
— « Vous aurez en évidence, dans la poche d'un de vos vêtements, une déclaration signée attestant que vous vous êtes suicidé. J'en signerai une semblable pour mon compte, au cas où vous me tueriez. On peut donc espérer que l'un' de nous sera mort, ce soir. Ce n'est pas assez. Il faut que la nuit se fasse sur cette affaire, et que plus tard, il soit impossible de découvrir la vérité. J'ai le droit d'exiger cela. Moi, si vous me tuez, je disparais tout entier 5 je n'ai pas de parents assez proches pour que ma mort les affecte : vous vivrez tranquille, personne ne vous inquiétera. Si je vous tue, c'est autre chose. Vous avez une mère qui vous adore, vous me l'avez dit ; elle voudra connaître la cause de votre mort, elle y parviendra, fera du bruit, et tout le monde saura que vous m'avez déshonoré. Ce que je vois de plus sûr pour éviter de pareilles conséquences, c'est de lui confier la vérité, en lui imposant, toutefois, la loi formelle de ne la révéler à personne. Si c'est bien la femme que vous m'avez dit, elle s'y soumettra: D'ailleurs, si vous mourez, que gagnera-t-elle à ébruiter l'affaire? Un scandale dont les suites seraient aussi pénibles pour votre femme, pour votre fils et pour elle-même que pour moi. Tandis qu'un suicide, ' — on fex-
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plique aux plus curieux par un accès de fièvre chaude...
« J'ai souscrit à ces conditions. Mon désir est qu'elles soient respectées, après moi : car en somme, elles sont justes. Je te confie ce soin, ma mère bien aimée, au seuil de la mort, et, dans la mort même, il me semble que je n'aurais pas de repos si la parole que j'ai donnée n'était point gardée. »
... Le rendez-vous avait été pris pour dix heures du soir, près d'une sorte de garenne qui bordait, au nord, le cimetière de Vornay, assez éloigné du village. Par cette nuit de Novembre, froide et pure, où la lune brillait pleine dans un pâle ciel de cristal, les deux adversaires arrivèrent, presque en même temps, au lieu fixé. Il faisait clair comme en plein jour. Devant eux, les murs du cimetière, — puis l'obscur fouillis des garennes. A leurs côtés et derrière eux, la plaine infinie, toute blanche de cailloux. Et, planant sur ce paysage, que son immensité et sa nudité mêmes rendaient tragique, un silence absolu, qui semblait en reculer les limites.
Ils n'avaient pas échangé une parole. M. Ducatel portait une boîte de pistolets, qu'il déposa à terre et qu'il ouvrit. Marcel, immobile, les bras croisés, le regardait. Il fit jouer les ressorts
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des deux armes, les chargea, et tendit l'une au jeune homme, en disant :
— Je compterai, comme c'est convenu: Un! deux! trois!... Feu!... — On vise pendant les trois premiers temps. On tire au commandement : Feu !
Marcel fit un signe d'acquiescement.
Alors, M. Ducatel mesura cinq pas. Quand ils furent placés, il commanda :
— Un!...
Mais il s'arrêta, voyant que Marcel laissait pendre son bras. Il lui cria :
— Eh bien ! Qu'attendez-vous ?
L'autre hésita un instant. Puis il mit en joue, à son tour.
Deux! trois!... Feu!...
Un seul coup partit. Marcel tomba, sans un cri. L'ancien commandant courut à lui. Il s'était affaissé sur le dos, les bras presque en croix, la main droite crispée sur la crosse de son pistolet — tué net. D'abord, M. Ducatel ne vit pas la blessure. Enfin, il aperçut une mince ligne rouge qui allait du ventre du mort au sol. L'hémorragie avait déjà cessé. Il ne s'étonna pas que la blessure fût à cette place : il avait visé la poitrine, mais, au moment où le coup partait, il avait senti trembler sa main. Ce qui le surprit davantage, ce fut qu'une telle blessure eût causé
instantanément la mort. Il fallait que la balle eût ricoché sur les os du bassin et atteint le cœur. A la faible distance où ils étaient l'un de l'autre, ce n'était pas impossible...
Les yeux de Marcel, — ses larges yeux restaient grands ouverts : ils reflétaient le cristal lumineux du ciel, — et ce reflet semblait leur donner un regard. La mort est toujours effroyable : c'est par là que l'infini nous tient. . . M. Ducatel recula; un frisson lui secoua les os, et pendant un instant fugitif, il fut comme étranglé par la peur... Mais, d'un effort violent, il reprit aussitôt possession de lui-même. Justice était faite î Le misérable qui lui avait volé sa femme était mort. Il se pencha sur lui, comme pour défier l'effroi de tout à l'heure. Alors, il s'aperçut que Marcel, qui serrait le pistolet de sa main droite, avait l'index posé, non sur la détente, mais sur le pontet de l'arme.
Il n'avait pas voulu tirer sur son ancien ami : il s'était laissé tuer, volontairement.
Cette découverte fit perler une sueur glacée au front du mari de Juliette... Il lui paraissait maintenant qu'il avait commis une sorte d'assassinat, en tirant sur un homme qui ne voulait point se défendre... Mais le temps pressait. Sur la route proche du cimetière, on entendait le roulement d'une carriole qui s'en
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venait. M. Ducatel se releva. Il allait partir, quand il pensa à ce pistolet non déchargé, entre les mains de Marcel. C'était le démenti du fait du suicide. Sur un pareil indice, l'enquête serait trop aisée à conduire, et tout serait découvert...
Il revint précipitamment sur ses pas, et, surmontant sa répugnance, il se baissa, dénoua avec précaution les doigts du mort, et remplaça par son propre pistolet l'arme qu'ils serraient. Les yeux de Marcel (ces yeux qu'il ne pouvait fermer !) semblaient le regarder faire, fixement; un instant il crut que la main du jeune homme se crispait sur la sienne, et qu'il vivait encore... Il pensa s'évanouir. Pourtant, cette fois encore, il se maîtrisa. Son œuvre sinistre achevée, il examina un instant la place pour voir s'il ne laissait subsister aucune trace... La terre, durcie par la gelée, n'avait même pas gardé l'empreinte des pas.
Alors, à bout de courage, il s'enfuit à travers la campagne, — de toute la vitesse de ses jambes, poursuivi par l'image des yeux ouverts.
... Le lendemain, à l'aube, des paysans aperçurent le jeune homme affaissé au pied du mur du cimetière de Vornay. Le ventre était troué par une balle; la main droite serrait un pistolet
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déchargé. D'abord, on crut à un crime. Mais sur la poitrine du mort on trouva un billet où Marcel de Morange déclarait qu'il quittait volontairement la vie, et qu'on ne devait accuser personne. Quelques heures plus tard, sa mère arrivait, demandait le corps de son fils et .confirmait le fait. L'enquête conclut au suicide. La position de la blessure avait bien soulevé quelques objections. Mais l'attestation de Mme de x\l orange, jointe à celle de Marcel lui-même, dissipèrent tous les doutes; d'ailleurs, puisque le suicide était attribué à un accès de fièvre chaude, — une semblable bizarrerie devait-elle surprendre ?
M. Ducatel eut la force de dissimuler huit jours durant, d'assister impassible à l'explosion de douleur de Juliette qui crut, elle aussi, que Marcel s'était tué. Il exigea seulement le retour à Paris. Il lui restait encore un acte de' justice et de représailles à accomplir, et, dans la ville immense où peu de gens le connaissaient, le scandale, pensait-il, passerait inaperçu. La vieille Dinah fut seule témoin de cette scène terrible où le mari chassa la malheureuse de sa maison, lui défendant de reparaître, la menaçant de l'abattre à ses pieds, comme un voleur, si elle osait se présenter devant lui.
Dinah ne suivit point sa maîtresse. Juliette
l'avait suppliée de demeurer auprès de Chonchette, que M. Ducatel consentait à garder et à élever, tout en protestant qu'il ne croyait pas en être le père... Quand la pauvre femme fut partie, rejetée dans le monde, rigoureusement, sans un appui, la fermeté du justicier s'abattit subitement. Et la mulâtresse, qui, tout en haïssant son maître, le veillait avec une fidélité de chienne, assista à l'écroulement de cette raison déjà depuis longtemps ébranlée.
Le délire du malheureux livra à Dinah tout le secret du drame qui avait eu pour théâtre les abords du cimetière de Vornay. Dans des accès de terreur exaspérée, M. Ducatel croyait revivre cette heure effroyable.
Les doigts de Marcel serraient encore sa main, et, par delà la tombe, les yeux vivants du mort le poursuivaient...
es veillées au chevet d'un fou eussent affolé toute autre que Dinah. Mais Dinah était un être aux conceptions élémentaires; un fonds de sauvagerie originelle lui restait dans lame. Ses sentiments se résumaient dans un attachement inébranlable à Juliette et dans une obéissance passive à ses ordres. Elle eût, sur un seul mot de sa maîtresse,%tué M. Ducatel aussi délibérément qu'elle le soignait. Juliette lui avait dit: « Reste auprès de lui, et, dans l'intérêt de Chonchette, sois-lui dévouée comme à moi-même. » Elle le fit à la lettre. Redoutant que d'autres entendissent les paroles du fou, elle écartait de lui tous autres soins que les siens propres. Grâce à elle,
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le douloureux secret ne franchit pas les murs de la grande maison.
Deux fois, depuis les scènes de cette époque, Dinah avait revu Juliette. La première fois, comme elle traversait le boulevard de la Madeleine, elle s'était entendu appeler par son nom... En levant les yeux, elle avait vu une dame assise dans une Victoria, aux côtés d'un homme d'une quarantaine d'années; la voiture était arrêtée et la dame faisait signe à Dinah d'approcher. Elle s'approcha et reconnut Juliette, mais une Juliette à cheveux blonds. La jeune femme lui parla avec volubilité : Comment allait Chonchette qui maintenant avait près de sept ans? Comment allait Dinah?
Laissant à peine à la mulâtresse le temps de répondre, elle se hâta de dire qu'elle-même ne faisait que passer à Paris, arrivant de Londres et partant le soir même pour l'Italie. Et, comme son compagnon donnait quelques signes d'impatience, elle dit hâtivement adieu à Dinah et repartit.
Le soir, la vieille garda longtemps Chonchette sur ses genoux. Elle pleurait silencieusement et ne se lassait pas de l'embrasser.
Elle ne devait plus retrouver sa maîtresse que pour la voir mourir. Si déchirantes que fussent ces dernières entrevues, Dinah aima mieux
encore cette Juliette mourante et déchue que la voyageuse blonde du boulevard de la Madeleine. La mort devinée et prochaine avait assagi ce cœur léger, et la douleur y réveillait l'amour maternel. C'est alors que Juliette supplia Dinah de lui amener Chonchette, et que, grâce au dévouement de la mulâtresse, elle put, à l'instant de sa mort, serrer sa fille dans ses bras.
A ce lit de mourante, Dinah eut plus d'une fois la tentation de révélera sa maîtresse les circonstances qui avaient accompagné la mort de Marcel. Mais un obscur sentiment lui persuada de n'en rien faire. Juliette expira sans connaître la vérité, et Dinah demeura seule dépositaire du secret de son maître — avec Lucienne de Morange et Jeanne de la Caze.
En effet, à la Roche, où elle avait ramené le corps de son fils, Lucienne avait répandu le bruit qu'il s'était tué dans une chute de cheval. Les gens des environs, dont Marcel avait été à peu près inconnu, n'avaient pas de raison pour récuser cette nouvelle. Le vieux comte de la Roche-Boët, depuis longtemps impotent, y ajouta foi sans peine. Mais du côté de Jeanne, Lucienne rencontra moins de crédulité. La jeune femme avait flairé un mystère dans cette histoire d'accident; quand elle se trouva en têteà-tête avec sa belle -mère, elle l'accabla de
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questions. Épuisée, brisée par la douleur, et, du reste, bien inhabile au mensonge, Lucienne se défendit mal. Lambeau par lambeau, Jeanne lui arracha la vérité. Cette vérité l'atterra. Ainsi, c'était pour une maîtresse que Marcel était mort! Sa fin était une dernière insulte à la foi promise! Jeanne pensa mourir de ce coup; mais lame s'attachait désespérément à ce corps débile. Elle survécut. Seulement, sa rancune aigrie exaspéra l'irritabilité de ses nerfs. Elle refusa d'assister aux obsèques de son mari ; elle refusa de porter son deuil... Le nom de Morange lui était devenu odieux : elle se fit appeler Mme Jeanne, — même par ses gens. Son idée fixe, qui s'assit irrévocablement dans son cerveau, fut celle-ci : effacer toute trace du passage de Marcel, dans cette maison où elle ne se pardonnait pas de lavoir aimé. Insensiblement, avec cette prodigieuse persistance et cette habileté fugace des monomanes à déjouer la surveillance, — elle anéantit tout ce qui rappelait le souvenir de son mari. Bien des fois, Lucienne la surprit assise devant le foyer de sa chambre, regardant avec un sourire fixe le feu se jouer autour des cendres noires de papiers brûlés : c'étaient quelques lettres retrouvées qu'elle venait de faire disparaître. Ou bien, sur les gardes d'un livre, elle la voyait effacer minutieusement
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un nom, pendant des heures. Quelles révoltes la pieuse femme eut à réprimer dans son cœur de mère, elle seule le sut; elle eut la force de n'en rien laisser transparaître; elle rie proféra pas un reproche; elle continua de manifester à Jeanne le même dévouement affectueux. Ce qui la faisait agir ainsi, ce n'était pas seulement le sentiment, purement humain, d'une réparation qu'elle croyait devoir à Jeanne pour la trahison de son fils. Le ressort de cette abnégation était plutôt mystique. Depuis la mort de son fils, la pauvre femme était torturée par une anxiété. Où était l'âme de ce fils, enlevé subitement, en état de péché mortel? Elle ne voulait pas le croire damné. Elle se persuadait qu'il était en purgatoire, — parmi ces âmes pitoyables que peut racheter la prière des vivants. Et dès lors, sa vie n'eut plus qu'un but : sauver l'âme de ce fils, offrir ses douleurs de chaque jour en expiation des crimes qu'il avait commis.
Lucienne eut bientôt d'autres épreuves à subir. Jeanne souffrait avec impatience que son fils portât le nom de Morange auquel elle eût voulu n'avoir jamais associé le sien. Elle réussit à déterminer le comte d'Escarpit à léguer à l'en-, fant son titre avec son nom. Quelques mois après, le comte étant mort, elle fit agir à Paris pour rendre ce legs effectif; désormais, elle
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exigea qu'on appelât Jean de son nouveau nom. M. de la Roche-Boët avait laissé sa fortune à Jeanne. Maîtresse de la Roche, celle-ci déclara à sa belle-mère qu'elle allait vendre le château. Chaque arbre du parc, — chaque pierre de l'habitation n'étaient-ils pas autant de témoins muets de l'amour qu'elle avait donné à Marcel, à une époque qu'elle eût voulu abolir de son passé?... Ce dernier coup, pour Lucienne, fut le plus cruel. Du moins, à la Roche, elle avait la consolation de posséder près d'elle les restes de son fils, — et d'aller, chaque jour, prier sur cette tombe oubliée. Elle essaya.de combattre le projet de Jeanne, elle supplia... Jeanne fut inflexible; on eût dit qu'elle jouissait des tortures de la malheureuse femme. Tout ce qu'obtint Lucienne fut qu'elles iraient, avec l'enfant, s'établir à Locnevinen, où la mère de Marcel était sûre de trouver l'accueil cordial, et l'appui dont ses forces fléchissantes avaient besoin.
Elles y vinrent en effet. Lucienne y vécut peu d'années... Les dernières séparations l'avaient brisée, et une tristesse immense enveloppa la fin de sa vie. Elle parlait peu : jamais des cruels événements qui avaient fait de sa vieillesse un long calvaire. Ses journées étaient consacrées à soigner Jeanne; les moments de répit que lui laissait la maladie de sa belle-fille^ elle les passait
dans la petite pièce, voisine de sa chambre, dont elle avait fait son oratoire. Elle mourut d'une maladie de langueur, laissant au village et au château un renom de sainteté. Jeanne lui survécut plusieurs années, jusqu'à l'année iS6f, où l'épidémie cholérique l'emporta.
Quatorze ans après les événements dont le petit cimetière de Vornay avait été témoin, le caprice des circonstances avait mis inopinément M. Ducatel en face du fils de Marcel de Morange. Le remords, qui depuis quatorze ans le torturait et désorientait son esprit, prenait subitement un corps, et un homme pareil à celui qu'il avait tué venait lui dire : « Je veux être le mari de votre fille. »
La secousse, cette fois, fut si violente, qu'il crut revivre, pendant cinq jours de délire, toutes les heures de ce passé trouble. Puis, comme toujours, — car la folie semblait jouer avec sa raison ce jeu cruel de l'étreindre, de l'abandonner, de la ressaisir perpétuellement, — la nuit s'était déchirée autour de lui, il avait pour un temps revu clair dans la réalité. Avec sa rigueur de mathématicien, il avait analysé les conséquences de l'événement. Et il lui avait paru, à le regarder ainsi de sang-froid, que la portée en était médiocre. Ce Jean d'Escarpit ignorait
certainement le passé : pour lui, comme pour tous ceux qui avaient connu Marcel, Marcel s'était suicidé. Le testament du mort avait été fidèlement exécuté jusqu'au bout, et, par un hasard inattendu, le nom même de Morange avait disparu. M. Ducatel était donc seul à savoir quel drame de déshonneur et de sang avait mêlé ce nom au sien. C'était bien. Mais ce drame, quoique oublié, était trop poignant à coup sûr pour qu'une union fût jamais possible entre Chonchette et Jean. Jean, le fils de l'homme qui lui avait pris Juliette ! Était-ce praticable, cela ?... Qui eût jamais osé conseiller ce monstrueux mariage?... Et puis, et puis... une pensée plus déconcertante envahissait le vieillard. Son cœur était de nouveau mordu par le doute. . . Sa fille!... Était-ce bien sa fille? Si Dinah avait menti? Rien de plus vraisemblable, après tout : cette femme n'avait pas une ombre de sens moral et Juliette avait pu, dans l'intérêt de l'enfant, lui commander le mensonge. Et si Chonchette n'était pas son sang à lui, c'était... horreur!... Comme dans les drames menés par la fatalité antique, l'inceste viendrait se greffer sur l'adultère; une force mystérieuse, perverse, rapprocherait ces deux êtres faits de la même chair, pour les jeter aux bras l'un de l'autre!...
Alors, le vieillard essayait de défendre sa
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conviction contre l'assaut du cloute. Il se démontrait à lui-même que Chonchette ne pouvait pas n'être pas sa fille. Il se plaisait à reconnaître en elle sa propre droiture de cœur, sa fermeté, son esprit amoureux de l'étude. Rien en elle ne rappelait la gaieté frivole, l'absence de scrupules d'un de Morange. L'empreinte qu'il avait, lui sérieux et épris du devoir, marquée sur cette jeune âme était, au contraire, si profonde que l'inconscience et la perversité de Juliette ne s'y retrouvaient pas. La créole n'avait donné que les traits de son visage, si nettement, par exemple, que le père lui-même n'avait jamais pu les contempler sans trouble.
Ces réflexions rendirent un peu de calme à M. Ducatel. C'est alors qu'il résolut de rappeler Jean d'Escarpit. Il voulait à tout prix prévenir l'initiative de celui-ci : une démarche qui l'eût pris à l'improviste eût peut-être provoqué un accès pareil à l'autre. Il préférait aller audevant de l'entrevue inévitable et revoir le jeune homme à l'heure actuelle où il se croyait la force de supporter sa présence. Il ne se trompait pas. Armé cette fois contre la surprise, préparé par les réflexions des jours précédents, il avait accueilli et congédié Jean sans démentir un instant sa courtoisie ni sa fermeté.
Cela fait, il comprit bien pourtant que sa
tâche n'était qu'à moitié remplie. Là-bas, à Soupize, il y avait un cœur qui souffrait, un cœur non coupable, celui-là, et qui portait le poids des crimes des autres. La pensée de l'inévitable douleur de l'enfant désolait le vieillard. Dès le lendemain de sa seconde entrevue avec Jean, il voulut envoyer un peu de consolation à la pauvre Chonchette, et il lui écrivit une longue lettre tendre, où il lui demandait presque pardon du mal qu'il lui faisait et la conjurait de respecter sa volonté sans même la discuter.
Comme il achevait cette lettre, on frappa à la porte de sa chambre.
C'était Nanette.
Elle avait la figure bouleversée et dit avec une précipitation qui ne lui était pas habituelle :
— Monsieur, il y a Antoine qui est là avec le père B arraché et qui demande à vous parler.
— Qui ça, Antoine, B arraché? questionna M. Ducatel.
— Antoine, mon mari, le régisseur de Soupize, fit Nanette. Il veut vous voir tout de suite.
Au mot de Soupize, le vieillard eut un éclair d'anxiété dans les yeux.
Il murmura :
— Serait-elle malade?... Faites monter Antoine.
Antoine entra un instant après. Il semblait
éreinté, très embarrassé, et tournait sa casquette cirée entre ses doigts, n'osant approcher.
Derrière lui, un paysan à favoris gris, en blouse bleue luisante, s'effaçait.
— Eh bien, Antoine, fit M. Ducatel, qu'estce qu'il y a donc? Rien qui concerne Mademoiselle, je pense ?
Antoine avança un peu, de plus en plus gêné. Le vieux paysan lui emboîtait le pas.
— Non, bien sûr, fit-il, qu'il n'est rien arrivé d'accident à Mademoiselle... Pourtant, c'est quasi pour elle que nous venons vous trouver. N'est-ce pas, pé Barraché?
Le père Barraché hocha la tête approbativement et tous deux se turent.
— Parlerez-vous, voyons ! s'écria M. Ducatel en tapant du poing sur son bureau. Qui êtesvous d'abord? ajouta-t-il, en s'adressant au vieux à favoris.
Le paysan s'inclina.
— Je suis Barraché, pour votre service. Barraché de votre ferme de la Suée, si vous vous rappelez, droit à la descente de la ruesse à Virault. C'est moi qui a conduit à Savigny MlIe Chonchette votre demoiselle — en compagnie d'un jeune monsieur que je ne connais pas.
A ces mots « en compagnie d'un jeune mon-
sieur que je ne connais pas, » M. Ducatel était devenu très pâle.
Barraché, maintenant, se taisait.
Le vieillard le secoua par le bras.
— Mais expliquez-vous, enfin!... Vous avez conduit ma fille à Savigny? Quand cela?
— Hier matin, Monsieur... Comme j'allais à la foire aux valets à Avor... Pons rattrapé ceux jeunes gens sur la route avec ma carriole, et le jeune monsieur m'a demandé à monter.
M. Ducatel passa la main sur son front. Rêvait-il?... 11 s'assit sur un fauteuil et, ramassant toute son énergie pour se contenir, il dit à Barraché :
— Voyons, recommencez-moi votre histoire par le commencement, car je n'y comprends rien.
Le paysan obéit et, à travers bien des lenteurs et des périphrases, parvint à conter la fuite des deux amants jusqu'à la gare de Savigny.
La sueur perlait au front de M. Ducatel... Partie! Elle était partie avec cet homme ! Quelle revanche monstrueuse du mort !
Il tâcha d'être calme. Il demanda :
— Mais, enfin, pourquoi avez-vous prêté la main à ce départ?
— Dame, Monsieur, reprit le paysan en grattant ses mèches grises, je ne savais rien, moi. D'hasard, qu'ils vont faire un tour (je me disais),
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ou bien que Mademoiselle se serait mariée sans qu'on l'aurait su ici. Alors, quand ils sont été partis parle train, j'ons tout de suite ramené la carriole à Soupize pour causer avec Antoine, vu que, en les menant, je les avais entendus dire des choses qui, sauf respect, étaient des choses. . . excentriques. N'est-ce pas? Antoine.
— Vrai, comme il le dit, Monsieur, reprit Antoine. Seulement, j'ai pensé tout de suite, moi, qu'il fallait prévenir Monsieur. Le jeune homme avait dû rentrer de nuit au château pendant que tout le monde dormait, Catherine et moi comme les autres. Mais le pé Barraché ne voulait pas dire à un autre qu'à Monsieur pour quel endroit les jeunes gens sont partis.
— Comment! s'écria M. Ducatel. Usait où ils sont allés, et il ne l'a pas encore dit. Mais, parle donc, malheureux !
Il avait ressaisi le paysan par le bras et le secouait rudement. L'autre courbait le dos avec une expression de peur comique, en balbutiant.
— Monsieur, Monsieur, laissez expliquer le monde. Voyez-vous, j'ai deux fermages en retard ; l'année a été bien ch'tite, monsieur Ducatel 5 le blé coûte plus cher qu'il ne se vend. Le cheptel à part, n'y a plus rien à nous dans la ferme à cette heure, qui vaille seulement une pièce de 6 fr. Alors. ..
M. Ducatel lui tourna le dos et dit à Antoine :
— Il est fou, voyons, votre B arraché! Qu'estce que c'est que cette histoire de fermages ?
Antoine hésita.
— Je vais vous dire, Monsieur. C'est bien vrai qu'il a deux fermages en retard. Alors, il espérait que, pour la peine qu'il a eue...
M. Ducatel sourit amèrement.
— Ah! il veut me vendre son secret. J'aurais dû comprendre. C'est bon. Je remets les fermages. Pariez à présent.
B arraché toussa, puis répondit:
— Ils ont dit dans la voiture (je ne les écoutais pas, Monsieur, bien vrai), mais j'ai entendu qu'ils disaient : A sept heures, nous serons à Locvinain (c'est peut-être pas tout à fait le nom), un endroit censément où ils auraient été.
Le vieillard était atterré. Il se maîtrisa pour répondre.
— C'est bien... Laissez-moi.
Antoine fit mine départir. Mais le père Barraché restait en place. M. Ducatel s'en aperçut et s'écria :
— Ah çà! allez-vous vous en aller, maintenant? Je vous dis que je n'ai plus besoin de vous.
— C'est que, Monsieur Ducatel, fit le paysan, se tenant à distance respectueuse et obser-
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vant, de ses petits yeux perçants, l'effet qu'allait produire sa phrase; — c'est que nous n'avons rien dit du voyage que j'ai payé pour venir et que je vais encore payer pour m'en aller. Si ce serait un effet...
Il n'acheva pas. M. Ducatel l'avait pris par le collet, jeté dehors et avait refermé la porte sur lui.
Resté seul, il s'affaissa dans un fauteuil. Des larmes jaillirent de ses yeux, larmes cuisantes que la paupière des vieillards dispense parcimonieusement.
L'âme humaine a parfois des états d'équilibre tellement instables qu'un choc suffit à les détruire; et, néanmoins, faute de ce choc, l'équilibre persiste de longues années. Tel était l'état de Al. Ducatel depuis l'époque, déjà lointaine, où, pendant la maladie de Chonchette enfant, il avait connu par Dinah la mort de Juliette et ses dernières paroles. Alors, une évolution avait commencé dans le cœur du vieillard. La femme qui l'avait trahi n'était plus; quelles rancunes ne désarment pas devant la mort? Au seuil de la tombe, elle avait persisté à affirmer que Chonchette n'était pas le fruit de sa faute. M. Ducatel se disait que Juliette, telle qu'il l'avait connue, superstitieuse, possédée de la crainte de châtiments surnaturels, n'eût pas osé mentir à une
heure pareille. Et cette conviction commençante, — souvent combattue d'abord, — les événements avaient concouru depuis à l'asseoir dans son esprit : une foule de menus faits, d'impressions fugitives qui l'avaient amené à ne douter plus que par accès, et comme malgré lui. Enfin, — et c'était là le vrai mobile de son retour, — il avait cru que Chonchette était sienne, parce qu'il l'avait aimée. N'est-ce pas notre cœur qui, le plus souvent, façonne notre foi? Ces sortes de convictions ne sont pas rares : mais elles ont ceci de spécial, que, le cœur dépris, la foi disparaît. M. Ducatel l'éprouva quand, après le départ d'Antoine et du père Barraché, il se retrouva seul. Sous le coup qui le frappait, il lui parut que quelque chose venait de s'effondrer en dedans de lui. C'était un sentiment comparable à celui de l'amant trahi, qui passe brusquement de l'amour au désir de vengeance. Il souffrait cruellement de cette pensée : « Chonchette m'a trompé. Je croyais qu'elle m'aimait, et voilà qu'elle m'abandonne. Je la jugeais pure, et elle se sauve avec un étranger. Elle me déshonore avec une inconscience absolue, comme sa mère. Et voilà l'enfant que* j'ai aimée, en qui j'ai eu confiance!... »
Alors, par un inévitable effet, il se trouva ramené devant le problème qui l'avait torturé
depuis tant d'années. Il fut épouvanté de voir que rien ne restait debout de sa foi de la veille. . . Tout de suite il se rendit compte de la fragilité de la base sur laquelle sa conviction s'était peu à peu édifiée. Quoi! parce qu'un être à demi sauvage, comme Dinah, lui avait conté une histoire bizarre, invraisemblable, il s'était déclaré satisfait! Et, au fond, le récit de la mulâtresse était le seul fait positif... iMais, en admettant même que Juliette mourante eût reculé devant un mensonge, Dinah n'était-elle pas tout à fait capable d'inventer, — dans l'intérêt de l'enfant, — les détails de cette dernière entrevue? Entre lui et Chonchette, — Dinah, il le savait bien, n'eût jamais hésité...
La vérité, c'était que toute sa vie on l'avait joué. Juliette d'abord 5 puis Dinah; maintenant Chonchette. Cette idée l'exaspérait... Peu à peu, à la remuer solitairement, comme un blessé dont la main va d'elle-même tourmenter les cicatrices, il lui sembla que des doigts de fer lui prenaient le cerveau dans le crâne et le pétrissaient. Puis, ces doigts le lâchèrent, et voilà que son cerveau lui brûla le front comme du plomb fondu. Il souffrait à crier.
Alors, il eut une révolte contre la cruauté de destinée qui lui avait fait des tortures des deux seules affections de sa vie. Un besoin de ven-
geance le saisit, d'une vengeance qui atteindrait Chonchette au cœur. Il jeta au feu la lettre tendre qu'il lui avait écrite tout à l'heure. Puis il traça quelques mots sur une feuille blanche, la plia dans une enveloppe sur laquelle il mit à la hâte une suscription.
Il sonna Nanette.
— Portez cela à la poste, fit-il.
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VU
e voyage de Chonchette et de Jean s'était poursuivi et achevé avec la rapidité insaisissable d'un rêve. Dans le compartiment où ils étaient montés, — on les avait pris pour de jeunes mariés en voyage de noces. Chonchette entendit le mot murmuré à côté d'elle, et le répéta à l'oreille de Jean, qui sourit. A une heure environ de Quimper, on les laissa seuls. Il faisait nuit dans la campagne. La lueur faible de la lampe du wagon leur rappela la chambre de Soupize, et, sans savoir comment, ils se trouvèrent dans les bras l'un de l'autre, échangeant le mystère des baisers. Tout le sang de leur cœur monta à leurs lèvres sous cette étreinte. L'instant d'après, ils s'étaient
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abandonnés et se renversaient sur le dossier des banquettes, défaillants, épuisés, frissonnant jusqu'aux moelles. Et bercés par le grondement du train, ils se prirent et se déprirent ainsi tour à tour. A la saveur des baisers s'ajoutait je ne sais quelle sensation aiguë d'une fuite dans l'espace, — pareils aux amants enlacés des poétiques chevauchées d âmes contées par les lieder.
A Quimper, quand ils descendirent, le chef de gare salua Jean.
Il lui demanda :
— Vous avez rencontré madame votre tante, monsieur d'Escarpit ?
— Ma tante? Mais non, répondit le jeune jeune homme. Ou cela?
L'employé eut un gros rire.
— Vous l'avez bien rencontrée; seulement vous ne l'avez pas vue, parce que vous alliez trop vite, elle et vous. Elle est partie pour Paris, par le 7, à quatre heures quarante-neuf.
— Le train de Paris ! répéta Jean préoccupé. Voilà qui est étrange, par exemple. Entendezvous, Chonchette? Tante Marthe partie! Cet homme doit se tromper.
Chonchette ne répondit pas. Elle eut un tressaillement de joie. Depuis la fuite de Soupize elle vivait au milieu d'un songe extrêmement doux, et l'arrivée à Locnevinen, la présence
de Mme Bétourné, c'était la fin de ce songe. Elle accueillit avec une émotion délicieuse l'espoir que cette fin serait lointaine. A l'heure actuelle, elle se refusait à penser aux événements que leur réservait l'avenir et souhaitait simplement qu'ils restassent ainsi tous deux, elle et Jean, bien seuls ensemble, le lendemain encore, et après, et toujours.
Ils étaient montés dans une voiture de louage, et maintenant ils roulaient vers Locnevinen par la campagne noire. Chonchette sommeillait 5 Jean gardait ses yeux ouverts, et son cœur était torturé par l'anxiété. Etre seul avec Chonchette dans le petit château 5 prendre sur sa tête la responsabilité totale de cet enlèvement, c'était effrayant. Jusqu'à présent au moins, ce qu'ils avaient fait n'était presque qu'une escapade, une folie peut-être pardonnable à leur jeunesse. Mais garder, fût-ce une seule nuit, cette enfant chez lui, n'était-ce pas la compromettre irrémédiablement ?
Il maudit la faiblesse qu'il avait eue de lui céder et de l'emmener. La réalité de sa faute lui apparut dépouillée du vêtement illusoire dont l'avait revêtue, aux heures précédentes, la folie de l'amour. Comment avait-il pu commettre cette lâcheté? Maintenant, il était trop tard pour revenir en arrière. La fatalité des choses
l'enveloppait comme d'un cercle 5 les événements se précipitaient. Déjà, il ne les conduisait plus; il les subissait.
A Locnevinen, les deux voyageurs ne trouvèrent que Victor. Yvonne était partie quelques heures auparavant avec sa maîtresse. La sœur de celle-ci était mourante à Bône. Une dépêche du mari affolé avait mandé Mme Bétourné en toute hâte, et la courageuse femme était partie sans hésiter, laissant un mot pour rassurer Jean.
Victor manifesta une grande joie de revoir Chonchette.
— Ah ! chère demoiselle, disait-il, en la menant à son ancienne chambre, votre père a donc bien voulu ? Si vous saviez comme nous priions tous pour cela! Et vous venez avec M. Jean, comme on dirait en fiançailles ?
Et Madame qui ne nous avait pas avertis de cela ! Pauvre dame, ça n'est pas étonnant, elle était si troublée ce matin par les nouvelles de sa sœur !
Il ne voyait rien de surprenant à ce voyage en tête-à-tête, lui, le vieux Victor, qui n'était jamais sorti de son coin breton. Chonchette l'écoutait, un peu confuse. Elle ne le détrompa point. Après tout, mieux valait qu'à Locnevinen on les crût fiancés... Jean, qui était resté en bas pour donner quelques ordres, la rejoi-
gnit. Au seuil de cette chambre, le souvenir des émotions de l'an d'avant les ressaisissait. Chonchette déclara qu elle était un peu fatiguée et qu'elle allait se coucher tout de suite. Ils se serrèrent silencieusement les mains, et l'adieu qu'ils échangèrent fut empreint d'un peu de tristesse.
Une heure plus tard, tous les hôtes du petit château étaient endormis, excepté Jean, qui, accoudé à sa table, le front dans ses mains, sans même avoir défait ses vêtements de voyage, oubliait sa fatigue au milieu des préoccupations qui l'assaillaient. Plus il réfléchissait, plus la situation lui paraissait compromise. Et en même temps toutes sortes de considérations qui surgissaient dans son esprit lui faisaient voir l'avenir gros de menaces. Cet acte insensé, inqualifiable, qu'il avait commis en enlevant Chonchette, s'aggravait inopinément. Qu'allait faire le père, devant cette violation de ses droits ? Quelles folies allaient éclore dans ce cerveau sans axe sous le choc d'un pareil coup? 11 n'y avait qu'un espoir : que la situation fût cachée à M. Ducatel jusqu'à ce qu'on eût eu le temps de la réparer.
Et Jean s'accusait, se ti^uvant bien plus coupable que Chonchette. Une femme, une enfant éprise est sans volonté : mais un homme est
inexcusable de ne pas vouloir pour deux. Puis, n'avait-il pas pour résister des motifs inconnus de Chonchette? Elle ignorait les détails de la première entrevue de son amant avec son père; elle n'avait pas entendu, comme Jean, les révélations de Mme Bétourné, — et ne soupçonnait point que des liens mystérieux unissaient peutêtre son passé à celui de Jean... Eût-elle consenti à quitter Soupize si elle eût connu ces choses ?... Non, sans doute. Et lui avait oublié tout cela, — tout ce qui avait été l'aliment de sa pensée pendant quinze jours d'anxiété et de recherches, — parce qu'une enfant s'était suspendue à son cou en lui disant « je t'aime !... » Mais à l'heure actuelle, il se retrouvait seul ; la présence de Chonchette ne le troublait plus. Il se sentait de nouveau enveloppé par les préoccupations obscures où leur voyage d'amoureux avait fait une trouée ensoleillée... Elles se mêlaient aux souvenirs mêmes de ce voyage... Jean revoyait, passant devant ses yeux avec la netteté fugitive d'un songe, le paysage du Cher, vaste et nu... Il évoquait l'image de ces chauves immensités — les champs de cailloux de Savigny et d'Avor, et les arbres jalonnant les routes... C'était là, — quelque part dans ces plaines aux horizons mystérieux, que Marcel était mort. Peut-être avaient-ils passé
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ensemble, — en leur course d'amants furtifs, près du lieu même... Et ce nom sinistre lui revint à la mémoire : Carrefour de 1* Homme- Mort... Son imagination échauffée lui montra son père appuyant la gueule d'un pistolet sur sa tempe, tombant au pied d'un mur de cimetière, dont la blancheur indécise flottait dans le crépuscule... Puis il haussa les épaules. Marcel, à coup sûr, n'avait pas été chercher ce coin de campagne pour se tuer : il s'était tué chez lui, sa porte close, loin de tous les yeux. Et ce personnage de l' Homme-Mort, déjà légendaire, c'était quelque paysan, sans doute, qu'on avait, un matin, trouvé pendu à un arbre.
Rien de ce qu'il avait vu ou entendu dans ce rapide voyage n'était donc un indice propre à guider ses recherches.-.. Le point obscur demeurait le même; et, comme auparavant, il tenait dans ses mains les anneaux d'une chaîne brisée : il avait beau les tourner, les retourner entre ses doigts, la chaîne ne se renouait plus. Même, les faits qu'il tentait de lier ensemble semblaient se contredire et s'exclure. Puisque Marcel de Morange s'était volontairement donné la mort, que signifiait l'effroi de M. Ducatel quand il avait cru revoir le disparu ?... Pourquoi cette conspiration de la mère et de la femme pour faire le silence sur le passé?... Une seule explication
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paraissait à peu près d'accord avec les faits : M. Ducatel avait pu tenir entre ses mains l'honneur de Marcel, et, de quelque manière, le contraindre au suicide. Cela eût justifié à la fois l'attitude du fou, et les précautions prises par Jeanne et Lucienne pour dissimuler la vérité. Mais Jean se refusait à admettre une pareille explication ; comment aurait-il accueilli l'hypothèse d'une tache sur la mémoire de son père ?. . . La nuit, cependant, s'avançait, et Jean ne pouvait s'arracher à l'attrait de ses recherches. Comme la fièvre aiguise la sensibilité de l'ouïe, l'excitation qui le possédait décuplait sa faculté d'analyse.
Soudain, il se leva. Une idée lui était venue, et l'avait comme galvanisé... Il était le maître au château, sa tante absente. Il ne dépendait peutêtre que de lui, à cette heure, de connaître le mot de l'énigme... Dans cette pièce, fermée depuis tant d'années, oii Lucienne avait réuni les reliques de son fils, comment ne pas admettre, malgré tout, qu'un indice, quelque lettre oubliée, par exemple, — ne subsistât point, et ne pûc guider sur le chemin de la vérité ?. . . Plusieurs fois, déjà, au cours de la quinzaine précédente, Jean avait insisté auprès de Mme Bétourné pour qu'elle autorisât cette enquête. Mais toujours celle-ci s'était récriée.
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— Non ! Jean, je t'en prie, tant que je serai vivante, ne me demande pas cela. J'ai promis à ta grand'mère de ne jamais chercher à connaître ce qu'elle a voulu me cacher... Du reste, je te le jure, tu ne trouveras aucun indice, aucun. Faisle pour moi, mon enfant.
Jean avait cédé par égard pour sa tante. Mais maintenant il était seul au château. Il ne dépendait plus que de lui de forcer la porte condamnée. Il résista quelque temps à la tentation. Puis, il se dit que de pareils scrupules étaient dignes d'une conscience de femme superstitieuse, que lui d'ailleurs n'avait rien promis; enfin Lucienne elle-même ne s'était-elle pas refusé le droit d'imposer à ceux qui lui survivraient des prescriptions posthumes pour un avenir quelle ignorait, et auquel elle ne serait pas mêlée ?
Il se leva, se munit d'une lampe, descendit à l'office où l'on gardait dans une boîte quelques outils usuels, y prit un ciseau et remonta. La chambre qu'avait occupée Lucienne — celle qu'on désignait habituellement sous le nom de « chambre grise » — était située au second, à l'extrémité du corridor qui, se répétant aux trois étages, formait l'axe du bâtiment. En y montant, Jean passa devant la porte de l'appartement où reposait Chonchette; il s'arrêta un instant et prêta l'oreille. Pas un sourfie ne s'entendait..,
L'homme le plus déterminé est troublé par le silence nocturne, lorsque à la faveur de la nuit il entreprend une œuvre qu'il veut tenir secrète, et qu'il se sent seul agissant au milieu de la léthargie universelle. Jean entendait battre son cœur. Il monta encore un étage, s'engagea dans le corridor du second, atteignit la chambre et y pénétra.
A la lueur de la lampe qu'il portait, la vaste pièce apparut sans qu'il la distinguât bien nettement. Les murs étaient nus. Un lit sans draps occupait l'alcôve. Au-dessus de la cheminée, une glace criblée de points noirs. L'air était imprégné d'une odeur moisie, comme l'émanation d'une cave.
La chambre avait trois fenêtres. L'une en face même de l'alcôve, deux sur le mur perpendiculaire. Machinalement, Jean s'approcha de Tune d'elles et voulut écarter le rideau de mousseline pour regarder au dehors. Et, soudain, le rideau s'affaissa par terre avec un bruit étouffé comme un soupir. Le temps avait rongé le tissu autour de la tringle.
Jean recula... Il promena son regard autour de la chambre. De chaque côté de l'alcôve, il y avait une porte. L'une était vitrée; il l'ouvrit et vit un cabinet de toilette, vide comme la chambre elle-même. L'autre porte était
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pleine. C'étaic celle donc Lucienne avait gardé la clef.
Le jeune homme promena sa lumière le long de la fente de la porte. Entre celle-ci et le chambranle, il aperçut le double pêne de la serrure.
Il posa sa lampe à terre, et s'arma du ciseau.
Ses tempes étaient moites de sueur. Il lui semblait qu'il commettait un sacrilège.
Il introduisit l'extrémité de l'outil dans la fente et pesa un instant sur le manche. La porte lui frappa le visage 3 les quatre vis de la serrure avaient sauté d'un seul coup : le premier effort les avaient arrachées du bois vermoulu ou elles étaient logées.
Jean reprit sa lampe et la leva à la hauteur de ses yeux. Il se trouvait actuellement dans une petite antichambre de même dimension que le cabinet de toilette, et symétriquement placée par rapport à l'alcôve. Devant lui, une autre porte, capitonnée en toile verte, comme les portes sourdes des églises.
Il la poussa résolument. Cette fois il était dans la place.
Une pièce exiguë, toute en longueur, avec une fenêtre au bout de sa grande dimension, et, à l'autre bout, un poêle enfoncé sous le manteau de la cheminée. Pour tout mobilier, un canapé, quelques chaises, un fauteuil devant le
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bureau, — un prie-Dieu. Sur la cheminée, une petite pendule et des candélabres. Accrochés au mur, un crucifix, — et un portrait de grandeur moyenne représentant un officier de centgardes en uniforme.
A l'opposé de la chambre grise, qui révélait un long abandon, la pièce où Jean venait de pénétrer semblait encore habitée. Des livres étaient épars sur la table. L'un d'eux était ouvert. Sur les appuis de l'encrier, d'où l'encre s'était évaporée, il y avait des crayons et des porteplumes. Les bougies des candélabres étaient inégales : on eût dit qu'elles avaient été allumées la veille. En somme, on devinait que ce cabinet était resté tel qu'il était le jour où Lucienne en avait fermé la porte pour la dernière fois.
Longtemps, longtemps, Jean ne put détacher ses regards du portrait de son père. Il lui semblait qu'il voyait sa propre image. Attachées sur lui, les prunelles peintes avaient une fixité obstinée. La bouche dédaigneuse paraissait prête à s'entr'ouvrir, sous la moustache blonde, et à demander :
— Pourquoi viens-tu troubler ma solitude? Que me veux-tu ?
Jean secoua d'un effort d'énergie l'impression douloureuse qu'il ressentait sous ce regard. Il était venu là pour trouver le mot d'une énigme,
il ne partirait pas sans le connaître. Un à un, il ouvrit les tiroirs du bureau; ils étaient vides : pas une lettre, pas une enveloppe portant le nom du mort. Il feuilleta les livres. Tous étaient des ouvrages de piété. Entre deux pages d'une Imitation, il trouva une petite fleur d'aubépine, — depuis longtemps desséchée. Ce fut tout.
A côté de la cheminée, il y avait un placard. Jean l'ouvrit : un gros rat en sortit, courut un instant en cercle sur le sol, effaré, puis disparut dans un trou de mur. Jean, qui avait tressailli au frôlement de la bête, éclaira de sa lampe l'intérieur du placard. Sur l'un des rayons, il distingua un paquet. Il le prit et le porta sur le bureau.
Ce paquet, enveloppé d'une étoffe de soie noire, exhalait une odeur étrange, une sorte d'odeur animale. Jean, que cette odeur avait surpris d'abord, en connut la cause quand il eut ouvert le paquet. L'enveloppe elle-même et les vêtements d'homme qu'elle contenait étaient tout efïiloqués par la morsure des rats. . . Fiévreusement, malgré la répugnance que lui causait cette besogne odieuse, le jeune homme fouilla les poches des vêtements, tâta les doublures... Cette fois encore, il ne trouva rien.
Alors, il se laissa tomber sur le fauteuil placé devant le bureau. Maintenant que l'espoir
d'une découverte ne le soutenait plus, l'atmosphère de cette chambre de mort lui était pesante. Une fatigue immense, un immense dé~ goût l'envahissaient. Il lui parut qu'il avait fait, en venant là, une mauvaise action inutile. Peu à peu, une sorte d'hallucination s'empara de lui. Il se sentait comme cloué à cette place par une force irrésistible, et il se disait : « Je ne pourrai plus sortir. » Ses yeux s'étaient hypnotisés sur un point précis des vêtements, — un point qu'ils ne distinguaient pas, pourtant... Une idée incomplète traversa son cerveau : une fois envolée, il voulut la ressaisir; elle lui échappait; elle n'avait point laissé de trace de son passage, comme si le pouvoir réflexe eût subitement disparu de l'esprit ou elle avait jailli.
— Mais je deviens fou !
Jean dit cela tout haut. Et, dans le grand silence nocturne, il crut qu'une autre voix avait parlé. Cette voix le réveilla. Il se leva; il avait hâte de sortir. Il voulut pourtant remettre toute chose en l'état où il l'avait trouvée. Comme il repliait soigneusement les vêtements dans leur enveloppe, il remarqua, au haut du pantalon, un trou bien net, rond, large à y passer le petit doigt. Assez souvent, dans sa campagne d'Asie, il avait vu de semblables trous à l'emportepièce pour se rendre compte que celui-ci avait
été tait par une balle de revolver ou de pistolet. Et, tout de suite, l'idée dont il avait, l'instant d'avant, entrevu le reflet, revint, — complète cette fois, lumineuse à l'aveugler : la blessure était au ventre. Cette découverte, à ses yeux, prit une importance extrême. Elle changeait brusquement l'orientation de ses recherches. Car, jusqu'ici, il s'était épuisé à deviner pour quelles raisons Marcel de Morange s'était tué. Maintenant, une autre voie lui était ouverte. Il s'assura que le trou était unique, qu'il n'y en avait pas d'autre sur les diverses pièces du vêtement... Et dès lors, il ne douta plus. Marcel ne s'était pas suicidé. Un homme qui veut se tuer ne se vise pas au ventre. D'abord parce qu'il lui serait presque impossible de tirer, puis parce que c'est un hasard très rare qu'une blessure au ventre tue sur le coup...
Marcel ne s'était pas suicidé. On l'avait tué.
... Jean, l'âme pleine de ces pensées, remit tout en ordre dans l'oratoire de Lucienne, sortit, quitta la chambre grise et regagna son appartement. Il se déshabilla et se coucha. Son esprit cherchait à reconstruire un échafaudage d'hypothèses sur les bases nouvelles que lui fournissait sa découverte. Mais, dans ce corps épuisé par les émotions et la fatigue, le sommeil avait enfin raison de la fièvre. Tout de suite, ses idées
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s'embrouillèrent, ses yeux s'appesantirent, — et une sorte de léthargie pesante, sans transparence, lui donna pour un temps cet oubli de la vie qui est peut-être le meilleur de la vie.
Quand il se réveilla, le lendemain, le soleil entrait à pleins carreaux dans sa chambre par les croisées dont il avait, la veille, oublié de fermer les persiennes. Il eut d'abord une sensation singulière, où le bien-être naissait de l'épuisement. L'effort prodigieux que ses facultés avaient fourni pour assembler des faits sans lien apparent, l'avait laissé, après quelques heures de détente, comme affaibli et convalescent. En arrêtant sa pensée sur les événements de la nuit, il se demanda s'il avait rêvé, ou s'il avait agi en plein délire. Cette monstrueuse idée d'un crime commis sur la personne de son père par le père de Chonchette; le fait de forcer, comme un malfaiteur, une porte depuis longtemps fermée par la main pieuse d'une aïeule, — tout cela lui paraissait si bizarre, si peu digne de lui, qu'il douta un instant de ses souvenirs. Mais le ciseau était là, sur sa table, à côté de la lampe donc il s'était servi la veille, — témoignage que ces choses invraisemblables étaient pourtant réelles. Maintenant que sa fièvre était tombée, il eût
voulu n'avoir pas fait cela. L'indice qu'il avait recueilli de son enquête était si incertain! La conclusion qu'il en avait tirée était si aventurée! Et puis, avait-il bien vu, seulement? Quelle confiance attribuer à des impressions ressenties en un pareil état d'exaltation ?
Il haussa les épaules, irrité contre lui-même. L'idée ne lui vint pas de recommencer sa perquisition, à présent qu'il était de sang-froid, et de contrôler ses souvenirs par une seconde expérience. Même, ces souvenirs, et le cortège d'efforts, de pénible analyse qu'ils entraînaient, lui étaient odieux. Il s'en effrayait, comme un enfant auquel on donnerait à soulever des poids faits pour des bras d'athlète. Soudain, une pensée tout autre illumina son rêve, — et il l'accueillit avec transport, comme la délivrance de ces retours douloureux. II avait pensé :
— Elle est ici, sous mon toit, près de moi. Et nous sommes seuls.
L'amour, dans la jeunesse, a une puissance si victorieuse, si héroïque, que tout autre sentiment s'efface devant sa royauté. Jean se jeta en bas de son lit, ouvrit les fenêtres, et, Tout en s'habillant, il se sentait ému à trembler, impatient de revoir Chonchette. Les autres préoccupations s'étaient dissipées comme une fumée, et la vision de la bien -aimée avait
suffi pour chasser les fantômes. Il acheva sa toilette et descendit au jardin, croyant que Chonchette dormait encore. Son désir de la revoir devenait un besoin aigu, presque douloureux, dont l'angoisse paralysait peu à peu sa pensée. Il s'enfonça dans le parc. Les arbres étaient déjà tout feuilles, les pelouses tapissées de verdure claire : un printemps plus adulte que celui de Soupize. Au bout de quelques instants, l'idée lui vint que Chonchette, s'il s'éloignait trop, pourrait descendre à son tour sans le a trouver. Il retourna lentement sur ses pas, et s'assit sur un banc d'où Ton découvrait le perrofr du petit château.
Tout à coup, il sentit deux mains sur ses yeux, et une tête se reposa sur son épaule. C'était Chonchette, qui, levée plus tôt que lui, l'avait aperçu et s'en était venue le surprendre à pas de loup.
Il l'attira près de lui, la baisa au front, et ils restèrent longtemps ainsi, les têtes appuyées, sans parler...
A la fin, Chonchette se dégagea.
— Tu ne sais pas, Jean, fit-elle, j'ai écrit à papa ce matin une grande lettre qui est presque finie. Seulement, je ne trouve pas la fin. Il faudra que tu m'aides.
Flic semblait toute changée, redevenue petite
fille. Le cœur des femmes, même à cet âge, est enveloppé de mystère. Peut-être Chonchette cédait-elle inconsciemment au besoin de paraître moins sérieuse aux yeux de Jean, pour justifier en quelque manière l'abandon qu'elle lui faisait de sa volonté.
Cette journée fut pour tous deux une journée d'enivrement qui leur parut à la fois brève et infinie : brève par la fuite insaisissable des heures ; infinie par la variété, la profondeur et l'intensité des sensations que ces heures courtes suffisaient à contenir. L'abolition, la négation du temps, — n'est-ce pas un des plus curieux et des plus constants effets de l'amour? Chaque baiser qu'échangent deux amants condense la saveur de tous leurs baisers : et comme la vibration d'une corde évoque les vibrations harmoniques des cordes voisines, chaque secousse des sens réveille et résume les secousses déjà ressenties. Cette ère mystérieuse, vraiment digne d'admiration et d'envie, Chonchette et Jean la traversaient avec l'inquiétude charmée de deux chercheurs marchant sur le sable d'un désert ignoré, mais semé d'or visible. Un hasard qu'ils n'avaient point prévu les avait jetés aux bras l'un de l'autre, et voilà qu'ils ne pouvaient plus se désunir. Plus ils serraient leur étreinte, plus ils sentaient le besoin de ne la jamais dénouer...
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Magie de- l'amour, qui fait pour un temps tenir le monde dans le cercle de deux bras fermés, et finir l'horizon à la profondeur de deux yeux! Poème éternel, toujours pareil et toujours divers, ce poème des premières caresses que les jeunes hommes enseignent aux vierges , mais qu'ils lisent à mesure dans leur regard. Il est semblable, ce doux poème, aux chants des races primitives qui se déroulent tout entiers sur quelques assonances : deux bouches qui se joignent, deux mains qui croisent leurs doigts; le parfum que des cheveux secouent dans l'air, comme c'est peu de chose et comme c'est tout!...
... Le parc de Locnevinen avec ses taillis, ses longues avenues, ses étangs endormis dans les roseaux, prêta aux deux amants une solitude propice, maternelle, où ils purent croire dans leur griserie que le monde s'était véritablement anéanti autour d'eux. Ils parcoururent toute la o-amme des tendresses qui sont les plus exquises, celles qui ne laissent derrière elles ni remords, ni dégoût, et dont le trouble même n'est pas dissolvant. Chonchette s'abandonnait comme une fiancée; à ces douceurs ignorées, son âme en éveil s'ouvrait avec l'inconscience d'une fleur. Elle goûtait longuement la joie — lot de la femme et qui rend peut-être son bonheur plus poignant que le nôtre — la joie d'anéantir sa per-
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sonnalité, de se livrer à l'ami, de façon que ce ne sont plus seulement les corps qui s'étreignent, mais les volontés qui se fondent l'une dans l'autre. Et voici que, par un retour mystérieux dont se joue l'amour, c'était vraiment elle qui enveloppait Jean et le faisait peu à peu glisser sur la pente d'une demi-possession dont il comprenait tous les dangers, quand des éclairs de raison les lui montraient. A un moment — comme il avait bu longuement l'haleine de Chonchette sur sa bouche, elle s'écarta de lui, le repoussa lentement et dit :
— Oh ! Jean !.. . J'ai peur que ce ne soit mal, ce que nous faisons...
Jean s'efforça de la rassurer : en lui-même il se promettait de s'abstenir désormais de la baiser aux lèvres. Et ce fut Chonchette qui, la première, un peu de temps après, tout alanguie, lui tendit sa bouche avec une muette prière dans le regard, — qui fondit ia résolution de Jean, comme une neige fond au soleil.
Cependant, au cours de leurs caresses, les heures s'étaient envolées. Quand ils eurent achevé en tête-à-tête ie dernier repas de la journée, auquel ils touchèrent à peine, les deux amants sentirent s'abattre sur leurs âmes, avec le soir qui descendait — cette langueur singulière, faite du besoin de la possession suprême, qui
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trouble les nouveaux époux aux approches de la nuit commune.
A cette heure-là, si Jean eût voulu prendre Chonchette, elle lui appartenait 5 il l'eût cueillie sans lutte. Il le comprit; il mesura le péril à son propre émoi et à lenervement de la jeune fille. Et, pour se mettre en garde contre luimême et contre elle, il se refusa à retourner dans le parc comme elle le demandait, dans le parc où le printemps complice les enveloppait de sollicitations.
Il s'efforça de la distraire, de la ramener aux réalités de la vie en lui parlant de leurs projets d'avenir. Ils habiteraient Locnevinen, une fois mariés; c'était chose convenue entre Jean et Mme Bétourné. Et, d'ailleurs, cette journée passée ensemble ne les attachait-elle pas à ce coin béni — par la reconnaissance des joies qu'ils s'y étaient données? Puis, c'était à Locnevinen qu'ils s'étaient aimés, que leur amour avait connu les premières extases...
Us parcoururent, les mains enlacées, tout le château — ce cadre de leur bonheur à venir. Car, enivrés l'un par l'autre, ils ne doutaient plus maintenant de la réalisation prochaine de ce bonheur. Ils se sentaient tellement unis que la séparation ne leur paraissait même plus vraisemblable. Entrecoupant de baisers leur dis-
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pute, ils discutèrent longuement le choix qu'ils feraient d'un appartement dans le château. Jean le voulait au premier étage, en face de celui de tante Marthe; ils eussent occupé trois pièces : Tune pour leur chambre, l'autre pour le cabinet de travail de Jean; une troisième où Chonchette se serait tenue le jour et eût reçu les intimes. Mais Chonchette protesta. L'une de ces trois pièces était celle où Louise de Morland avait souffert, et souffert par eux. Elle ne consentirait jamais à installer leur amour triomphant aux lieux mêmes où le cœur de la morte avait été brisé par cet amour.
— Nous habiterons le second, Jean, je le veux. Allons voir là-haut comment nous nous arrangerons.
Jean hésitait; le mauvais souvenir de ses recherches de la nuit précédente le hantait. Il dut céder pourtant pour se soustraire aux questions de Chonchette. Ils montèrent ensemble. Les appartements du second, vides depuis longtemps, parurent à la jeune fille moins habitables qu'elle ne croyait. Les clés jouaient mal dans les serrures; les portes criaient quand on les ouvrait.
Elle fut un peu désenchantée.
Jean lui demanda :
— Tu ne connaissais pas cet étage ?
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— Si, répondit-elle, un peu. Notre pauvre Louise m'a fait rapidement parcourir toute la maison quand je suis venue la rejoindre ici Tan passé... Mais, je ne me rappelais pas bien, n'y étant pas retournée.
A ce moment, le soleil se couchait. Tout le corridor s'illumina d'une lueur rousse et la fenêtre qui en faisait le fond parut incendiée.
— Regardent Chonchette, comme c'est joli ! . .
Elle courut à cette lueur et s'appuya aux carreaux. L'œil découvrait les verdures en fouillis qui entouraient la maison jusqu'aux limites du parc, et, au delà, on apercevait la grande plaine granitique. Vers l'horizon visible, le ciel rose était envahi de gros nuages blancs bordés d'une frange d'or... Les deux jeunes gens restèrent longtemps à contempler ce spectacle.
Quand le soleil eut disparu et que le ciel commença à s'envelopper d'un linceul violet, Chonchette se retourna:
— Quelle est cette chambre ? demanda-t-elle en montrant la porte de la chambre grise, à côtéd'eux .
Et sans que Jean troublé songeât à la retenir, elle y entra.
Les persiennes étaient fermées et il ne faisait plus assez clair pour se rendre bien compte de la nudité des murs.
Chonchette s'écria :
— Mais nous serions très bien ici, fit-elle 5 y a-t-il d'autres pièces à côté?
Elle n'attendit pas la réponse et courut à la porte voisine de l'alcôve.
— Tiens, il n'y a pas de serrure.
• Elle poussa les deux portes. Jean la suivit anxieux dans le cabinet dont il avait forcé l'entrée, pendant la nuit.
— On n'y voit pas clair, fît la jeune fille. N'y a-t-il pas moyen d'avoir de la lumière? Oh ! un portrait î . . . Jean, je t'en prie, allume ces bougies, ajouta-t-elle en apercevant les candélabres.
— Nous verrons cela demain, mignonne, répliqua Jean, en essayant de sourire.
— Non, reprit Chonchette avec une insistance câline. Je veux voir le portrait. Jamais je. ne suis venue ici.
Il dut céder et alluma quelques branches des candélabres.
En se retournant, il vit que Chonchette toute pâle s'était assise sur le canapé.
Il s'approcha d'elle et lui prit les mains :
— Qu'as-tu, ma chérie, demanda-t-il, tu souffres ?
Chonchette regardait fixement le portrait de Marcel.
— Oh ! je rêve, bien sûr, fit-elle lentement, en secouant la tête.
Et montrant du doigt le cadre.
— Qui est-ce ?.. . Est-ce toi ?.. .
Jean répondit :
— C'est mon père.
Chonchette resta quelque temps sans rien dire. Ses yeux allaient du portrait à Jean. Elle murmura:
— Comme tu lui ressembles!... Est-ce étrange que je n'aie jamais remarqué cela? Cela m'est déjà arrivé, du reste., — quand j'ai vu d'abord un portrait, et la personne ensuite, — de ne pas rapprocher l'une de l'autre. . .
Jean l'interrompit.
— Que veux-tu dire? Tu as déjà vu ce por= trait?
— Oui, reprit Chonchette;... il y a là, par exemple, quelque chose que je ne comprends pas... Pourtant, voyons, je n'ai pas rêvé... Etant tout enfant, j'ai eu entre les mains une peinture qui représentait la même personne, avec le même costume : ce portrait même en un mot, seulement en très petit.
— Tu ne m'avais jamais parlé de cela, fit Jean... Pourquoi cela?... Te t'en prie, racontemoi ; explique-moi ! . . .
Sa voix était légèrement altérée. Chonchette demeura quelque temps sans répondre. Dès sa première enfance, à une époque où il lui était encore impossible de deviner pourquoi sa mère
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avait dû mourir loin de la grande maison, — pauvre tandis qu'on y était riche, elle avait compris que c'était là une tristesse de famille qu'il fallait cacher, et elle avait enfermé ce souvenir dans le coin le plus mystérieux de son cœur. Devenue grande, son esprit aiguisé avait bientôt pénétré les raisons confuses de cet exil, et de cette mort misérable : non pas complètement, à coup sûr, — mais assez pour fortifier sa résolution de ne rien révéler. Maintenant même, malgré son désir anxieux de tenir enfin la clef du passé, elle hésitait...
Jean dut la presser :
— Chonchette, voyons, il y va de notre avenir. Et tu hésites à te confier à moi ?
Elle se décida. Elle raconta — souvent interrompue par des pudeurs et par des larmes, ce que Jean ignorait des événements de son enfance, — comment elle avait un jour revu sa mère, et l'histoire du portrait recueilli par Dinah, et dans quelles circonstances le cher portrait avait été mis en miettes par M. Ducatel.
Au cours du récit de Chonchette, Jean avait senti comme une lame fine pénétrer entre ses côtes, sous le sein gauche. Il demanda :
— Te souviens-tu d'avoir vu mon père à Soupize ?
: — Oui, répondit Chonchette; je m'en sou-
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viens parfaitement; et portant j'étais bien petite. Je le vois encore, à la table de whist, dans le salon bleu... Rien n'a changé dans l'aspect des lieux, depuis ce temps-là. Avant-hier, quand nous y étions, j'aurais pu te montrer l'endroit.
— Et tout ce train de vie a cessé, brusquement?
— Oui. A partir de ce moment, malheureusèment, je ne me rappelle plus... Il y a un trou dans mes souvenirs. Je n'ai plus revu ni ma mère, ni ton père... J'ai vécu à la grande maison, entre Dinah et papa.
Jean rêvait, accablé. Ces anneaux dune chaîne qu'il avait tant et si vainement cherché à relier, —voilà qu'ils se nouaient d'eux-mêmes, et si simplement, qu'il se demandait comment il n'avait pas trouvé cette explication tout de suite, et tout seul. Un chaînon lui avait manqué : il n'avait pas tenu compte du rôle joué dans le passé par la mère de Chonchette. Maintenant, l'évidence s'imposait à lui. Ses lèvres murmurèrent, très bas :
— lia été son amant !
— Que dis-tu ? demanda Chonchette.
Jean ne répondit pas... Une pensée affreuse
lui était soudainement venue. . . Si Chonchette ! . . . Mais, tout de suite, il se rassura. M. Ducatel aimait cette enfant comme on n'aime pas une étrangère que l'adultère a introduite dans la maison,
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Pris du besoin d'étayer sa conviction, il questionna Chonchette.
— Ton père t'aime bien, n'est-ce pas?
— Oh ! oui, fît la jeune fille. II. est excellent, et, tiens! je m'en veux de n'avoir «pas achevé ma lettre aujourd'hui... Il a toujours été bon pour moi, depuis la maladie dont je te parlais.
Jean respira plus à l'aise. Ainsi, c'était après un événement qui, dans l'autre cas, l'eût exaspéré, que le vieillard avait redoublé de tendresse pour Chonchette. Donc, il avait dû à ce moment acquérir par quelque moyen (s'il ne l'avait avant) la certitude que Chonchette était bien à lui.
Les deux jeunes gens, abîmés dans leurs réflexions, se taisaient. La lumière qui venait de se faire sur le passé leur montrait plus nettement quels obstacles s'opposeraient à leur union, et ils n'osaient se le dire l'un à l'autre.
Des pas- sonnèrent dans l'escalier, puis dans la chambre.
— Etes-vous là, monsieur Jean?
— Qu'est-ce qu'il y a? Victor, demanda Jean en ouvrant la porte.
— C'est une lettre pour M1Ie Chonchette, répondit Victor.
Chonchette la prit et regarda la suscription.
— C'est de mon père, fît-elle en pâlissant. Il sait où nous sommes.
Jean demanda :
— Comment cette lettre arrive-t-elle à cette heure-ci ?
— C'est Hanicle, le fermier, répliqua Victor, qui l'a apportée de Quimper. Quand cela se trouve qu'il va là-bas, il attend le courrier du soir, à la poste. Comme ça, on l'a une nuit plus tôt.
— Bien, fit Jean. Laissez-nous.
Demeurés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, Chonchette tenait toujours la lettre entre ses doigts. On eût dit que la grande enveloppe à cachet vert lui faisait peur.
Jean se rapprocha d'elle et lui dit :
— Allons, courage, ma Chonchette. Quoi qu'il arrive, je suis là, n'est-ce pas? On ne te reprendra pas à moi, va !
La jeune fille revint vers la cheminée et, retirant une épingle de ses cheveux, fendit l'enveloppe et développa la lettre.
Ses yeux s'agrandirent, elle ouvrit la bouche comme pour pousser un cri qui lui resta dans la gorge, et s'affaissa sur une chaise.
Jean courut à elle et voulut -lui prendre les mains. Dès qu'il la toucha, elle se dressa devant lui, les bras en avant, l'œil fou.
— Ne me touchez pas ! ne me touchez pas ! cria-t-elle. Allez-vous-en.. Je le veux... Je vous
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en supplie... Je ne veux plus vous voir... Oh ! c'est terrible ! . . . Ne me touchez pas ... ou je vous jure que je me jette par cette fenêtre.
Elle courut à la croisée et porta la main à l'espagnolette. Mais, tout de suite, terrassée par l'émotion, elle tournoya sur elle-même et retomba, le corps raidi, dans les bras de Jean.
Jean l'étendit doucement sur le canapé. Puis il alla ramasser la lettre, que les doigts de la jeune fille avaient laissée échapper; il la relut plusieurs fois ; son front perlait la sueur.
Voici ce quelle contenait :
« Je sais que vous êtes partie avec votre amant. C'est bien. Vous êtes la digne fille de votre mère qui a souillé mon foyer en vous y introduisant, vous, l'enfant d'un amant de hasard. Votre mère a fini courtisane; faites comme elle, si cela vous tente; je vous renie comme je l'ai reniée: trop tard, du reste, car pour me récompenser de vous avoir élevée, vous me déshonorez.
« Ne reparaissez donc jamais devant moi : que celui à qui vous vous êtes livrée vous garde. Seulement, pour que votre amour ait plus de saveur, je tiens à ce que vous sachiez une chose : Cet homme est votre frère ! »
Jean, très pâle, approcha la lettre d'une des bougies allumées, et, l'ayant jetée à terre, la regarda brûler, le papier se tordre sous la
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flamme, s'affaisser en une masse incandescente, s'envoler en cendres...
— Je ne veux pas, murmura-t-il, que cette insulce demeure.
Sous le coup de foudre qui le frappait, il se redressait de toute son énergie. Il s'approcha de Chonchette toujours évanouie. La poitrine de la jeune fille se soulevait irrégulièrement. Au bord de ses paupières fermées, quelques larmes s'échappaient et tremblaient entre les cils.
Du fond du cœur de Jean jaillit une explo* ston de douleur.
— Non ! fit-il, non ! Ce n'est pas vrai î . . . Ses lèvres s'appuyaient sur ce front glacé. Un
frisson, à ce contact, courut dans les membres de
— Prie pour moi, murmura-t-il, chère bienaimée. Je t'aime encore, moi !
Et jetant un suprême regard à ce corps inerte, il ajouta :
— Si tu pouvais, pauvre petite, ne jamais te réveiller ! . . .
D'un effort violent, ii détourna les yeux, et s'enfuit. Il gagna rapidement la chambre de Chonchette, écrivit quelques lignes sur un papier qu'il cacheta et qu'il mit en évidence sur la table. Puis il rentra dans sa propre chambre, prit à la hâte de l'argent dans son secrétaire, jeta sur ses
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épaules son manteau de voyage et descendit. En bas, il rencontra Victor.
— Victor, lui dit-il d'une voix assez calme, une nouvelle que nous venons de recevoir me force à partir. Mlic Chonchette reste sous votre garde ; d'ailleurs. Mme de Chastellux, que vous avez déjà 'vue l'an dernier et que je vais prévenir par dépêche à Ouimper, viendra, je l'espère, la rejoindre après-demain soir et restera auprès d'elle jusqu'au retour de tante Marthe.
Avant que Victor, stupéfait, eût eu le temps de rien objecter, Jean referma sur lui la porte du perron et disparut...
... Cependant Chonchette était peu à peu revenue à elle. D'abord, elle ne put se rappeler. . . Puis ses yeux rencontrèrent, fixés sur elle, les yeux du portrait, et soudain la mémoire lui revint dans un éclair sinistre. Elle regarda autour d'elle et chercha la lettre. Elle ne vit que des bouts de papier consumé qui voltigeaient à terre. Elle comprit ce que Jean avait fait, et, dans son cœur, le remercia.
Son sang, qui recommençait à circuler, lui brûlait maintenant les joues. Elle se traîna vers la fenêtre et l'ouvrit. La nuit était tout à fait venue : mais cette nuit claire de printemps laissait entrevoir les lignes des allées, les masses noires des bosquets. C'était ce même paysage
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témoin et complice de leurs baisers. Les mêmes chansons d'insectes berçaient le silence de la campagne, la même fraîcheur aromatique imprégnait l'air. Il n'y avait de changement et d'écroulement que dans son cœur, et la nature indifférente souriait du même sourire à ses angoisses et à ses joies.
D'un geste fébrile, Chonchette passa à plusieurs reprises la main sur ses lèvres. Elle eût voulu effacer la trace des baisers monstrueux de la journée.
— Mon frère! répétait-elle... Mon frère!
Tout à coup, elle prêta l'oreille. En bas, quelqu'un avait brusquement repoussé la porte du perron : une forme d'ombre descendit les marches, des pas précipités firent craquer le sable des allées ; puis la silhouette se perdit dans la nuit du parc.
Chonchette, le cœur inerte, s'était cramponnée à la balustrade de la fenêtre... Elle devinait... Elle eut envie d'appeler à travers l'ombre : ses lèvres laissèrent échapper, comme un souffle, le nom de Jean.
Au loin, la lourde porte qui, du parc,
donnait sur la route, s'était ouverte, puis refermée.
JOURNAL DE CHONCHETTE
Vcrnon. iei mai.
ajouterai encore quelques lignes a ces pages, les dernières. Commencé ici même, ce journal de ma vie doit y prendre fin.
Depuis hier, les portes de la Maison de Vernon se sont refermées sur moi, écolière delà veille devenue postulante. Moins de deux mois ont suffi à la vie du monde pour rejeter ici, brisée, anéantie, l'enfant qui en était sortie si pleine d'espoir, si confiante dans l'avenir.
Mon Dieu, votre volonté est adorable. Au milieu de mes douleurs, je la bénis de m'avoir
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épargné la plus cruelle. Huit jours durant, j'ai vécu avec la peur qu'on vînt me dire * Jean s'est tué. Vous ne l'avez pas permis. Jean a compris que mourir, ce n'est pas expier. Il a repris la mer : il va s'enfoncer dans l'Afrique centrale à. la recherche d'une mission disparue. Puisse-t-il, dans son dévouement, trouver la paix... Oh! mon Dieu! faites qu'il oublie!... Laissez-moi l'inquiétude et le remords, — pourvu qu'il trouve le repos.
Moi, j'ai plus que lui à expier. Celui que j'appellerai toujours mon père porte aujourd'hui, dans une maison de fous, le poids de ma faute... Une vie entière consacrée à la prière et au travail obscur suffira-t-elle à l'expiation? Je veux l'espérer. Dieu aura pitié de nous, — qui ne voulions pas commettre le mal.
... Les lettres de Jean — toutes celles que j'ai reçues de lui depuis un an, sont là, devant moi. Tout à l'heure, je vais les brûler, jusqu'à la dernière, reçue ce matin, — où il me dit adieu. Il me demande pardon d'avoir brisé' ma vie : il jure de ne jamais chercher à me revoir. Et pourtant, dit-il, malgré la cruauté des apparences, son cœur protestera toujours contre l'idée que je sois sa sœur.
Cette lettre m'a troublée... Je me suis surprise à penser un instant : s'il disait vrai ? Si toute
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cette monstrueuse histoire était rêvée?... Mais non. Le doute même m'est défendu... Mon cœur doit mourir à l'espoir, pour mourir à l'amour.
Et maintenant, Seigneur, recevez le dépôt de ce cœur mort, jusqu'à l'heure où il vous plaira de le délivrer de ses liens de chair.
Alors, faites-le revivre... Car, au delà du, temps, — comme elles aiment en vous, mon Dieu, — les amantes et les sœurs aiment du même amour.