‹ Chonchette; illustrations de GrivazChapitre 5 sur 7 · Ô C H ON C H E T T E · texte numérisé non relu

Ô C H ON C H E T T E

cendit et dit à Chonchctte que son père était réveillé, qu'il paraissait bien portant et qu'il avait de lui-même demandé à la voir.

. . . Quand Chonchette entra dans la chambre, elle trouva M. Ducatel couché. C'était la première fois depuis bien longtemps qu'elle le voyait ainsi. Il lui parut si maigre et si vieux qu'elle eut un grand saisissement.

Le vieillard sourit.

— Eh bien, petite Chonchette, dit-il, comment avons-nous passé cette première nuit hors de pension? Dort-on mieux .dans ta chambre que dans les dortoirs de Vernon?

— Oh! cher père, répondit la jeune fille, j'ai très bien dormi, moi, trop bien, même, puisque j'apprends que vous avez été souffrant sans que je m'en sois doutée...

— Que veux-tu? petite, c'est ma goutte qui m'est revenue juste au moment où je songeais à me promener avec ma Chonchette. Ah! je n'ai pas seize ans, mignonne, vois-tu...

Chonchette réfléchit un moment... Puis elle passa son bras autour du cou de M. Ducatel, et se penchant vers lui, lui dit à l'oreille :

— Père, j'ai quelque chose à vous demander à vous tout seul.

Il la regarda un peu surpris, puis, s'adressant à Dinah, qui allait et venait, rangeant les meu^

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bles dans la chambre où régnait encore le désordre de la nuit.

— Dinah ! fit-il, descendez voir si le courrier est arrivé.

Quand ils furent seuls :

— Parle, mignonne, fit le vieillard.

Chonchette hésita un peu ; elle balbutia :

— C'est difficile à dire, cher père... Au moins ne m'en veuillez pas, et croyez que si je vous demande cela, c'est parce que je vous aime et que je ne veux pas que vous soyez malade.

— Que diable veux-tu dire par là, fillette? questionna M. Ducatel.

La jeune fille enlaça plus étroitement encore le malade, et, d'une voix si faible qu'elle semblait un souffle, murmura:

— Père, je vous demande la permission d'aller passer mon congé en Bretagne, chez cette amie dont je vous ai parlé, qui va se marier.

M. Ducatel se dégagea de l'étreinte de sa fille et, ses yeux brillants fixés sur elle, resta un moment sans répondre. Puis, se redressant sur son séant avec une expression, si navrée que Chonchette fut touchée jusqu'aux larmes :

— Partir... Alors tu sais?...

Chonchette lui ferma la bouche d'un baiser.

— Je ne sais rien, cher père, je ne veux rien savoir^ je vous le jure; ou plutôt je sais une

seule chose : c'est que je vous aime et que je donnerais tout mon bonheur pour vous garder la santé.

Le vieillard avait laissé retomber sa tête sur l'oreiller. Après un silence, il murmura :

— Tu as raison, nous sommes bien malheureux, vois-tu, pauvre petite... Moi encore, c'est justice, peut-être... Mais toi, chérie, qu'as-tu donc fait pour avoir ta part de mes misères? Tu n'es point coupable, toi!...

— Mon père, je partirai aujourd'hui, si vous voulez.

— Oh! pas avant demain, je t'en prie... Reste... Pendant la journée, d'ailleurs, cela ne fait rien... C'est le soir, vois-tu; je ne sais ce qui se passe, tout se trouble dans ma pauvre tête. Et puis, il faut que j'écrive à Vernon, ou que tu écrives toi-même pour demander des renseignements sur les gens à qui je vais te confier. Il faut aussi qu'on me donne quelqu'un pour te conduire.

Il ajouta plus bas, après un silence :

— Quand tu seras une femme, Chonchette, j'aurai de graves choses à te dire... Jusque-là, promets-moi de ne pas chercher... N'y pense pas, cela vaudra mieux.

— Je vous le promets, père, fit la jeune fille. Ils ne se parlèrent plus pendant un long

moment. Leurs yeux ne se quittaient pas et leur douleur commune y montait du fond de l'âme avec un désir passionné de pouvoir s'aimer comme les filles et les pères s'aiment d'ordinaire — avec une révolte de leur conscience contre la fatalité qui les séparait.

... Le lendemain soir, Chonchette partit pour Locnevinen avec Mme Armande3 qui s'était offerte à faire une fois de plus le voyage.

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JOURNAL DE CHONCHETTE

7 mars.

01 la cinq jours que je suis ici 5 et pour la première fois depuis ma maladie, je me décide à continuer mon journal. . . Louise m'a plaisantée quand je lui ai dit ce que j'allais faire. Elle a, de longue date, abandonné « le petit cahier » qu'elle avait commencé à Vernon, comme nous toutes.

Moi je trouve un grand charme à y revenir. Quand je me suis remise à écrire, si je ne me faisais pas une raison, je ne m'arrêterais plus; il me semble qu'on trouve infiniment de choses à se dire à soi-même sur des sujets qui ne four-

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niraienc pas la matière d'un entrerien parlé de cinq minutes.

Ma chambre communique avec celle de Louise par une porte que nous laissons ouverte toute la nuit.

Nous causons bien sagement, le soir, la bougie soufflée; et quand nous avons causé une demi-heure, parfois un peu plus, nous nous endormons.

Pour le moment, ma douleur sommeille. Mon affection pour Louise n'est-elle plus cette chose aiguë d'autrefois? Ou bien est-ce ma maladie qui m'a ôté le pouvoir de sentir aussi vivement?. . . Je ne sais... Mais, à tout prendre, j'aime mieux le calme actuel. Affaiblie comme je le suis encore, je crois que les souffrances d'il y a deux mois me tueraient.

Du reste, le séjour de Locnevinen me fera du bien, je l'espère, au corps et à l'âme. Jusqu'à présent, je n'ai qu'à m'en louer. Cinq jours ont déjà passé sans que je me sois aperçue de leur durée. La nouveauté des objets occupe mes yeux et distrait mon cœur. Naturellement, Louise m'a fait faire, dès mon arrivée, le « tour du propriétaire. » Le parc est vaste, plein d'arbres. Pas de charmilles, comme à Soupize, mais des tilleuls superbes ; pas de rivières, mais de larges étangs. Le château est petit: une maison-

nette, comparé à Soupize. Le rez-de-chaussée et le premier étage sont seuls habités pour le moment. Au second étage, des appartements vides; ceux qu'occupaient jadis les parents morts du choléra : les Morland, les Bétourné, et l'aïeule de Jean d'Escarpit, Lucienne de Morange. Louise est un peu superstitieuse et peureuse (comme cette bonne Mme Bétourné, qui souffre quand elle voit trois bougies brûler à la fois). Elle m'a menée vite dans cet étage. On eût die qu'elle avait peur des revenants. Rien d'intéressant d'ailleurs. Des pièces nues, visiblement abandonnées depuis longtemps. Quelques portes fermées n'ont même plus de clef.

Louise paraît avoir oublié tout notre passé et ne pas ressentir même les tentations que j'ai par instants de la serrer un peu plus tendrement dans mes bras. Elle ne vit que dans l'avenir. Nos conversations roulent sur les mérites de M. Jean d'Escarpit.

C'est dans onze jours qu'il va revenir. Je prévois qu'alors ma Louisette n'aura plus de regards pour moi et qu'il faudra me contenter de causer u Vernon » avec Mme Bétourné...

A ce point de mes réflexions, Louise, que la lumière gêne, me crie :

— Allons, Chonchette, jusqu'à quelle heure allons-nous écrire nos mémoires?

— C'est vrai, mon Dieu, quatre pages noircies ; je m'oublie... Vite, couchons-nous.

8 mars.

Louise a reçu aujourd'hui une lettre de M. Jean. Elle me Ta déjà lue cinq fois. Elle la trouve adorable et très tendre. C'est vrai qu'elle est fort joliment écrite, cette lettre. Trop joliment, je trouve. Quand nous nous envoyions nos griffonnages, Louisette et moi, peu nous importait de faire des fautes d'orthographe ou de français.

Non, la lettre de M. d'Escarpit ne me paraît pas si tendre que cela. Aimera-t-il bien ma Louisette, au moins, lui qui me l'a prise?

Rien n'est plus mystérieux, pour moi-même, que mon propre cœur. Je suis restée hier soir deux grandes heures sans dormir, à me demander si je serais heureuse ou fâchée que ce monsieur n'aimât pas bien Louise.

Je suis misérablement égoïste... Voilà tout.

12 mars.

Le temps est admirable depuis trois jours. L'hiver a été, paraît-il, exceptionnellement rigoureux dans le pays, et puis, tout d'un coup, le temps s'est adouci et le soleil a reparu. Le

parc est tiède, les arbres ont une verdure claire qui fait du bien aux yeux.

Ce soir, je suis restée quelque temps toute seule, avant le dîner, assise sur le banc du jardin pendant que Louise s'habillait. Rien n'égale le charme de cette soirée. Je me sentais comme envahie par le printemps.

16 mars.

J'adore le salon du rez-de-chaussée, si simplement meublé, si tranquille!... Mme Bétourné y a réuni les portraits de ses chers morts : j'aime surtout à regarder l'un de ceux-ci,, qui représente la grand'mère de M. d'Escarpit, Lucienne de Morange. Une seule des personnes dont les traits sont là, fixés par le pinceau ou le crayon, est encore vivante : une sœur de Mme Bétourné, mariée en Algérie et qu'elle n'a pas vue depuis sept ans.

Le soir, après le dîner, nous restons assez tard à causer autour de la lampe. Aujourd'hui, Louisette et moi nous avons parlé mariage... Mme Bétourné sommeillait.

Louise a vraiment bien changé depuis notre temps de Vernon... Il est sûr quelle est maintenant bien plus raisonnable que moi... Il y a des moments où cela m'amuse, il y en a d'autres où cela m'humilie un peu. Bien certainement, elle sait à présent des choses qu'elle ne

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veut pas me dire. Quelquefois, quand j'entre à Timproviste dans une chambre où elle cause avec sa tante, je les vois se taire brusquement toutes les deux.

Donc, ce soir, j'ai essayé de la faire parler... Le mariage... qu'est-ce donc que cela? Elle souriait vaguement à mes questions, rougissant parfois, probablement quand j'avais dit quelque sottise... Plus le moment approche où M. d'Escarpit va revenir, plus elle devient muette sur de tels sujets.

C'est égal, je voudrais bien savoir ce qu'es: la vie de deux personnes mariées. A coup sûr ce n'est pas seulement une existence commune, dans la même maison, où Ton mange à la même table, où l'on est ensemble toute la journée, comme des parents ordinaires...

Je m'aperçois que j'écris des sottises. Fermons le petit cahier pour ce soir, et dormons.

17 mars.

Demain! C'est demain que M. d'Escarpit arrive. Cette fois, il a trois mois de congé. Dans quinze jours, ils vont se marier, et après ils partiront pour l'Italie.

Moi, je rentrerai alors à Vernon.

Louise m'a reproché aujourd'hui d'être bou-

deuse et maussade. Le moyen d'être bien gaie? Il y a des instants où je me prends à faire des vœux pour que ce monsieur soit arrêté dans son voyage, qu'il n'arrive pas, qu'on n'entende plus parler de lui. Le soir, il me vient aux lèvres des prières ridicules, comme celle-ci :

« Mon Dieu! je vous prie, faites que tout cela soit un rêve et que je revienne au temps de Vernon, quand j'ai connu Louise pour la première fois. »

Et ensuite je songe que si le bon Dieu m'exauçait, peut-être nous ne serions plus aussi heureuses qu'alors. Il me paraît que j'ai moins de sensibilité que dans ce temps-là, et que c'est plutôt pour défendre mon passé que je voudrais que Louise n'aimât encore que moi.

Si jamais quelqu'un lisait ces lignes, il ne les comprendrait assurément pas. Moi, je m'entends bien.

... Reçu aujourd'hui une lettre bien affectueuse de papa. Il va très bien, me dit-il. Pas un mot du reste sur ce qui s'est passé. Moi aussi, je veux l'oublier.

// est arrivé avant-hier matin de Paris... Il pleuvait, il avait de la boue sur ses habits un

peu partout; il était mal rasé. Vraiment, je ne comprends pas que Louise le trouve beau.

Sa fiancée avait été l'attendre sur le pas de la porte, ne pouvant tenir au salon. Moi, j'étais restée avec Mme Bétourné. Seulement, je n'ai pas résisté à la tentation d'aller à la fenêtre soulever un coin de rideau. Ils se sont embrassés, devant le cocher ! Je ne comprends pas Louise. . . Après, il a jeté un regard du côté de la fenêtre où j'étais. Pourvu qu'il ne m'ait pas aperçue !

Quand il est redescendu de sa chambre, il avait mis des vêtements propres et s'était rasé. Il était un peu mieux; mais, comme tous les officiers que j'ai vus à Vernon, il ne sait pas s'habiller en civil. Lui-même, du reste, s'est excusé des incorrections de sa toilette, quand il a remarqué que je l'observais.

Il a été très gai à table, quoique un peu distrait. Il avait un grand appétit et a fait honneur au repas. Louise, placée à coté de lui, n'a rien mangé. Elle passait son temps à le regarder. Comme c'est bizarre, tout cela!

Moi aussi, du reste, je n'avais pas faim. Je me sentais énervée, le cœur gros; j'avais envie de pleurer. Malgré moi, j'ai écouté les choses qu'il racontait : des aventures en Chine, en Afrique. Une fois, j'ai ri... Mais mon rire m'a fait mal à moi-même. Je me le suis reproché. Je

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ne veux pas faire attention à ce monsieur. Je le déteste.

Au moment de quitter le salon, après le dîner, il a embrassé Mme Bétourné et Louise. J'ai eu une secousse violente au cœur, et, rentrées dans nos chambres, quand Louise a voulu me donner son baiser de tous les soirs, j'ai dérobé la tête et le baiser s'est perdu dans mes cheveux.

Je sens combien il est ridicule d'en vouloir à Louise... C'est contre moi que je devrais être en colère. Mais je suis trop malheureuse pour garder un peu d'empire sur mon cœur. Je souffre, et, ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne puis confier à personne la douleur que j'ai.

Ce matin, j'ai prétexté une migraine pour n'être pas obligée de descendre au salon $ on m'a apporté à déjeuner dans ma chambre... Louise avait voulu rester avec moi, bien gentiment. Mais j'ai compris que cela lui faisait trop de peine et j'ai exigé quelle descendît... On est venu me voir pendant l'après-midi — J'ai eu honte d'occuper tout le monde et je suis descendue au dîner... M. d'Escarpit s'est informé de ma santé avec beaucoup d'empressement. Il est bien bon de s'inquiéter de moi, en vérité... Au dîner, il a encore exercé son talent de narrateur. Il conte très bien, mais ses histoires me sont intolérables et m'énervent au dernier point. Je

crois qu'il s'en est aperçu et il s'est tû subitement en me regardant.

On dirait que cet homme singulier lit ma pensée dans mes yeux.

De la soirée, il n'a plus soutenu la conversation. Au salon, il s'est assis près de Louise et ils ont feuilleté un album ensemble. Chaque fois que je levais les yeux, du fauteuil où j'étais assise auprès du feu, j'ai trouvé ses yeux sombres fixés sur moi.

Je veux être forte, être impénétrable; je mourrais de honte s'il me devinait.

3 1 mars.

Qu'est-ce que cette nouvelle inquiétude qui nous atteint? Je suis tout émue en écrivant cette page, et je la trace pour tâcher de reprendre possession de moi-même.

Louise vient de se coucher... De la petite table où j'écris, j'entends ses sanglots. Pauvre chérie !

Comme nous rentrions dans nos chambres, ce soir, elle s'est jetée dans mes bras en pleurant... J'ai d'abord essayé de la calmer, croyant à une de ces crises de nerfs que j'ai ressenties tant de fois pendant ma maladie récente.

Mais rien n'y faisait. Nous étions tombées

sur un fauteuil, elle sur mes genoux. Elle sanglotait.

— Qu'as-tu donc, ma Louisette chérie, voyons, qu'as-tu à pleurer? lui disais-je. Tu ne veux pas le dire à ta Chonchette? Ne l'aimes-tu donc plus?

Elle a parlé un peu, à travers ses larmes :

— Si, si, je t'aime, va!... C'est lui, lui...

— Eh bien! qua-t-il fait? Il t'a fait de la peine?

Un sanglot la secouée dans mes bras. J'ai compris plutôt que je n'ai entendu ces mots :

— Il ne m'aime pas... Il ne m'aime plus. Dois-je l'avouer? Oui, je veux tout dire dans

cette confession quotidienne. C'est une chose douloureuse que d'avoir un mauvais cœur; eh bien! j'ai très clairement perçu un éclair de triomphe en dedans de moi, quand Louise a dit cela.

Pourtant j'ai protesté.

— Quelle folie, voyons, Louisette! M. d'Escarpit ne t'aime plus? Où as-tu pris cette idéelà? Il n'a d'yeux que pour toi... Vous êtes toujours à parler ensemble. Si j'étais coquette, je serais très mortifiée, sais-tu ! du peu d'attention qu'il me donne.. .

Louise avait cessé de pleurer. Ne demandant pas mieux que d'être convaincue, je pense, elle

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buvait mes paroles, et ses yeux s'étaient éclairés. Elle a repris :

— Tu crois?

— J'en suis sûre, folle que tu es. Comment veux-tu donc qu'il soit pour toi? Veux-tu qu'il t'embrasse toute la journée?

Louise a eu un geste vague.

— Non, a-t-elle dit, ce n'est pas cela que je veux. Mais je voudrais le voir plus confiant, plus ouvert quand nous sommes ensemble. 11 est trop poli, je ne sais pas si tu me comprends, trop correct avec moi. . . Jamais il ne s'abandonne, surtout depuis que tu es ici. Je suis sûre, sûre, entendstu ! que ce soir il a hésité avant de m'embrasser.

— Voilà vraiment une belle raison de se désoler! Veux-tu que je te dise, moi? Eh bien! je comprends très bien qu'on hésite à s'embrasser comme cela devant des gens. Si jamais j'ai un fiancé, je te garantis qu'il ne m'embrassera pas avant d'être mon mari.

Louisette, la tête sur ma poitrine, est restée longtemps à pleurer. Puis, sans rien ajouter, elle m'a quittée pour aller se coucher.

Maintenant que je n'ai plus que moi pour confidente, je me sens prise de la même anxiété qu'elle, au sujet de son bonheur à venir... L'aime-t-il? Sait-il bien apprécier ce trésor sans pareil? Ah! moi aussi, j'ai peur que non!

Des inquiétudes que je n'avais pas encore bien définies viennent m'assaillir... Peut-être, en somme, n'est-ce qu'un cœur vulgaire, ce Jean d'Escarpit que, moi-même, j'ai regardé un moment (je puis bien l'avouer) comme un homme supérieur... Oh! s'il n'avait pris Louise que comme une distraction passagère, comme un moyen de s'occuper pendant ses mois de congé!

Peut-être a-t-il déjà courtisé bien des femmes !

8 avril.

Les jours fuient, et, plus je demeure ici, moins je vois clair dans mon cœur. Je sens que je devrais partir, — et pourtant j'ai demandé, j'ai obtenu de rester plus longtemps, jusqu'au mariage de Louise que les lenteurs administratives ont retardé. Vraiment j'ai perdu tout équilibre d'esprit, et j'en suis à regretter le temps où j'ai si cruellement souffert, à Vernon. Alors, au moins, je savais le nom de mon mal et pourquoi je souffrais. Maintenant, la nuit est autour de moi, et j'ai sur la poitrine comme un insupportable fardeau.

... L'idée qui m'obsède, dont je ne puis me délivrer, est celle-ci : que veut-il? quel est le fond de sa pensée? Pourquoi, plusieurs fois déjà, a-t-il

paru désireux de me parler seul à seule?... Pourquoi, depuis plus d'une semaine, nous quitte-t-il des après-midi entières, sous d'insignifiants prétextes ?

Et je m'en veux d'avoir l'esprit perpétuellement occupé de ce Jean d'Escarpit. Je m'en veux de me troubler quand je devine qu'il va me parler; de redouter un tête-à-tête avec lui... Que m'importe cet homme, après tout?

C'est Louise à qui je devrais donner toutes mes pensées. Elle est si triste, si justement désolée. Hélas, j'ai le cœur si mauvais que je n'y trouve point de consolations pour elle.

Ah ! la misérable chose que cette vie du monde ! On nous jette là-dedans, pauvres petites filles, et nous avons à nous défendre contre des hommes qui savent tout de la vie, et nous ignorons même ce que nous avons à sauvegarder. , ,

aqjjes, cette année-là, tombait fort avant dans le mois d'avril. Cette fête trouva les habitants du petit château en proie à une vague tristesse. Mme Bétourné, clairvoyante sous ses apparences de grand'mère indulgente, avait bien remarqué la gêne qui planait sur les relations des deux fiancés... Chonchecte, de son côté, incapable de masquer ses sentiments, et de cacher son inquiétude sous des dehors d'indifférence, ne dissimulait pas ses préoccupations. Et, le soir, les veillées à quatre au coin de la cheminée du salon s'achevaient dans un silence obsédant... Tout le jour on était resté séparé, les deux jeunes filles seules dans leur chambre, Mme Bétourné dans la sienne. Jean,

pris d'un besoin subit de mouvement, montait à cheval dès que le déjeuner était fini, et, se lançant au galop dans la lande, sautait les haies et les fossés, avide de grand air. Il ramenait, le soir, son cheval harassé après trois heures de courses folles. Son front était plus terne, ses yeux plus inquiets.

Pourtant l'époque du mariage approchait.

Un incident l'avait retardé. On n'imagine pas tout ce que le gouvernement exige de pièces officielles pour consentir au mariage d'un militaire. Ces pièces, retenues dans les bureaux du palais Gabriel, devaient arriver au plus tard dans une quinzaine. Alors l'union serait célébrée. Déjà le trousseau s'achevait et les deux jeunes filles y travaillaient l'après-midi.

Le matin de ce jour de Pâques, Jean communia avec les trois femmes à la paroisse du village. Comme beaucoup de marins, il avait, dans sa vie aventureuse, conservé intactes les croyances fondamentales de sa jeunesse. Le hasard le plaça à côté de Chonchette à la balustrade de la sainte-table où tous deux venaient s'agenouiller pour recevoir l'hostie. Malgré elle, la jeune fille le regarda. Elle lut dans ses yeux une telle sincérité, à travers la tristesse qui les voilait, qu'elle se reprocha en cet instant toutes les suppositions peu généreuses qu'elle avait conte

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çues sur le caractère du jeune homme. En communiant, elle en demanda pardon à Dieu,

La voiture du château les ramena à l'heure du déjeuner. Chonchette, sans se rendre compte de ce qui la faisait ainsi, se sentait heureuse. Etait-ce, comme le disent les pieux livres, la joie de la communion bien faite? Etait-ce le plaisir de se sentir enfin convaincue que le fiancé de son amie était un cœur loyal? Elle-même ne songeait pas à se le demander... Elle parla tout le temps du repas et ranima tout le monde par sa subite gaieté. Jean d'Escarpit la regardait, tout surpris de voir se révéler sous ce jour nouveau la jeune fille silencieuse des semaines passées... Mme Bétourné et Louise souriaient faiblement.

O n passa dans le salon . J ean se mit à la fenêtre qui regardait le parc. Chonchette alla le rejoindre. Elle éprouvait le besoin de lui témoigner que c'était fini, entre eux deux, des froideurs soupçonneuses... Du reste, ils étaient seuls 'à ne pas lire de lettres. Le facteur, vers la fin du repas, en avait apporté plusieurs pour Louise et sa tante.

— Vous pensez au ciel des Antilles, Monsieur Jean? fit Chonchette enjouée, en s'accoudant à côté du marin à la barre de la fenêtre.

Jean tressaillit légèrement.

— Je ne le regrette pas, Mademoiselle, ré-

pondit-il du même ton. A ces beaux ciels, j'ai toujours trouvé un immense défaut : celui de ne pas éclairer mes chères landes de Locnevinen.

— Vous êtes si Breton que cela, vous qui avez tant couru le monde ?

— Oh! Breton... de cœur, si vous voulez, car je suis né en Normandie, dans le Calvados. Mais c'est vrai, j'aime ce pays-ci, où je suis venu tout petit, et, que j'y sois ou non, j'y pense toujours...

— Ah î grand Dieu, reprit la jeune fille, quel amour de clocher! C'est un très beau sentiment ; mais il me semble que je ne l'ai pas du tout... au contraire. J'ai toujours rêvé de voyages lointains. Etant petite fille, nuit et jour, mon imagination courait le monde... Non... je sens bien que, hors de France, je souffrirais de l'absence de ceux que j'aime. Mais la terre ne me tient pas au cœur.

— Oui, reprit Jean avec un sourire, on dit cela en France, quand cinq heures de chemin de fer nous séparent des chers absents... Et puis, une fois exilé, on pleure en retrouvant dans un bouquin une vieille fleur jaunie qu'on a cueillie au pays.

Derrière eux, le bruit du plateau aux tasses à café que le domestique apportait, les tira de

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leur causerie... Au moment de quitter la fenêtre, Jean posa doucement la main sur le bras de Chonchette .. Ils se regardèrent un instant bien en face, lisant dans les yeux l'un de l'autre toute la générosité sincère de leur âme.

— Je vous en prie, Mademoiselle, murmura Jean, très vite et tout bas, laissez-moi vous entretenir seul, ce soir... Il y va du bonheur de Louise... je vous en prie.

Chonchette réfléchit un instant. Une surexcitation bizarre qui la possédait l'empêcha de trouver la demande singulière.

— Ce soir, soit, fit-elle... A cinq heures je serai dans le parc, au fond de l'allée des tilleuls, près de la barrière verte.

Louise s'avançait vers eux, tenant une tasse de café qu'elle offrit à Jean.

— Vous conspirez? fit-elle avec un sourire triste.

— Oui, mignonne, répondit Chonchette en se jetant au cou de son amie. Nous conspirons, et contre toi, encore!

Elle se sentait envahie d'une gaieté singulière. Elle se mit au piano et joua jusqu'à deux heures. Alors Jean les quitta et monta achevai. Mme Bétourné et Louise allèrent s'habiller pour les vêpres. Chonchette, qui ne cachait pas son peu de goût pour les longs offices, se retira dans là

chambre de Louise où elle se mie à lire F Imitation auprès de sa fenêtre ouverte.

Au bout d'une heure et demie environ, elle ferma le livre. Renversée sur le dossier de sa chaise, ses regards embrassaient le paysage qui déroulait sa douce monotonie aux alentours du manoir... En ce moment, un silence absolu enveloppait ce paysage, un de ces silences d'aprèsmidi dominicale que seule la campagne connaît. Là,, pendant les offices, il semble que la terre soit dépeuplée et les plaines développent une solitude vide d'hommes et de bêtes. Chonchette respirait ce silence avec une infinie quiétude. En regardant en elle-même, elle trouvait un semblable apaisement. Elle songea que, dans une heure à peu près, il lui faudrait, comme elle l'avait promis, aller à la rencontre de Jean. Sa surexcitation du matin était tombée, mais elle ne se repentait pas d'avoir engagé sa parole. Seulement, par instants, elle se demandait ce qu'il pouvait y avoir de menaçant pour le bonheur de Louise, que son intervention pût empêcher.

Tout à coup, elle tressaillit. Sur la route de Quimper, elle venait d'apercevoir un point noir qui grossissait. Bientôt ce fut un cavalier, et elle devina Jean d'Escarpit. Jean rentrait de sa promenade accoutumée, et s'en venait au rendezvous. Chonchette se leva. Elle voulait gagner

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la barrière verte avant le retour de Mme Bétourné et de Louise, de peur d'être retenue par elles au château. Elle mit sur sa tête un grand chapeau de paille, et descendit.

Elle ne se pressait pas. A mesure qu'elle voyait approcher le moment de l'entrevue, l'inquiétude la prenait... N'avait-elle pas promis bien légèrement ? Près du petit étang où l'eau dormait toute verdie par les pousses d'herbes aquatiques, elle s'assit sur un banc. Elle hésitait, prête à s'en retourner. L'air était en cet endroit plein du bourdonnement de milliers d'insectes 5 Chonchette, qu'un trouble lent envahissait après le calme des heures précédentes, ne savait si ce bourdonnement ne grondait pas sous ses tempes, où elle sentait ses veines se gonfler. Elle demeura ainsi près d'un quart d'heure, grattant le sable de l'ailée du bout de son ombrelle, souhaitant intérieurement qu'on vînt la surprendre, que l'arrivée de Louise l'empêchât d'aller à ce rendez-vous... Elle se dit aussi qu'elle était absurde d'y aller, si cela lui déplaisait 5 qu'elle n'aurait qu'à s'excuser auprès de Jean, ou même à ne rien dire du tout...

Mais les derniers mots du jeune homme lui revinrent à la mémoire : « Il y va du bonheur de Louise... Venez, je vous en supplie... » Elle se leva, cette fois décidée, et se remit en route

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vers l'allée des tilleuls. Il était cinq heures environ. Le soleil n'éclairait plus que la cime des sapins et des hêtres dans le parc, et Chonchette, en traversant une pelouse pour couper au plus court, vit son ombre démesurément allongée sur le reflet rose du couchant. Elle pressa le pas, saisie d'une peur subite à se trouver seule dans ce coin silencieux du parc. Au-dessus de sa tête, les arbres, secoués à leur faîte par une brise qui se levait, avaient de longs frémissements.

Bientôt, elle atteignit l'allée des tilleuls... C'était l'endroit le plus solitaire... Au bout, la longue galerie se fermait en un berceau pareil à un chœur d'église; et après la parité porte verte qu'on ne prenait jamais la peine de fermer, c'était la lande avec ses étendues chauves, ses granits poussés çà et là au caprice des vieux cataclysmes, une solitude sauvage, absolue, qui enveloppait la gracieuse oasis de Locnevinen.

Chonchette, dont le pas rapide s'étouffait sur la mousse de l'allée, aperçut au fond la silhouette de Jean qui se détachait sur le ciel rose. Une poésie mystérieuse planant sur ce rendez-vous envahit la jeune fille. Pourquoi avait-elle douté de lui, tout à l'heure encore? Tout ce qu'elle savait de ce Jean n'était-il pas honorable, même glorieux?... Et elle se repentit des mouvements de colère enfantine qu'elle avait eus contre lui et

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de la rancune qu'elle lui avait gardée... Un besoin de se justifier la hantait; elle courait à Jean, confiante, comme à un frère plus âgé, très sincère et très sage.

Jean vint à sa rencontre de quelques pas seulement. Sans trouver un mot à se dire, ils marchèrent jusqu'au banc du fond de l'allée. Le jeune homme cherchait évidemment une entrée en matière, très gêné par ce premier tête-à-tête. Chonchette essaya de dissimuler son émotion sous un enjouement qui était loin de son cœur.

— Eh bien! fit-elle, quelle est donc cette chose importante pour laquelle vous avez besoin de moi, Monsieur Jean? Un conseil pour une surprise de corbeille?

— Non, Mademoiselle, répondit Jean; c'est vraiment quelque chose de sérieux. Seulement, ajouta-t-il avec un sourire triste, je ne sais pas comment m'en tirer.

Chonchette redevint grave.

— C'est à moi seule, fit-elle, que cette confidence pouvait être faite? Je vous avoue que, maintenant, j'ai un peu de regret d'avoir si vite consenti à la recevoir... Il me semble que Mme Bétourné serait à sa place entre nous deux.

Jean l'interrompit vivement.

— Non, fit-il. Il fallait vous voir seule. J'ai bien réfléchi, je vous jure, avant de me décider

CHONCHETTE If}

à ne point vous parler devant ma tante... Mais ce que j'ai à dire lui ferait trop de peine, venant directement de moi. Tenez, après tout, j'aime mieux parler tout de suite, sans préparation. Croyez-vous que Louise tienne extrêmement à son mariage avec moi?...

Chonchette, à cette attaque imprévue, recula d'un pas.

— Vous êtes fou? s'écria-t-clle.

Jean passa la main sur son front.

— Fou?... peut-être... vous avez raison. Il y a des heures où il me semble que je le deviens... Mais, je vous en supplie, écoutez-moi et répondez-moi. De sang-froid, en repensant à tout ce que Louise vous a confié de ses espérances, de ses affections, êtes-vous bien certaine qu'elle serait très malheureuse, si un événement imprévu, un de ces empêchements contre lesquels il n'y a pas à se révolter, venait à briser nos projets?

— Elle? fit Chonchette gravement; je la connais. Elle mourrait. Ah! tenez, Monsieur, ajoutât-elle après un court silence, tenez, vous êtes ingrat d'en douter. Comment! il ne vous a pas suffi, pour le deviner, de tout ce qu'elle vous a témoigné de tendresse depuis que nous sommes réunis ici? Elle ne cache guère son amour, pourtant. Pauvre chère Louisette ! Elle ne le

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cache pas assez, je le lui reproche. Et vous ne comprenez pas? Et vous venez me demander si elle tient à vous? C'est pour cela que vous m'avez fait venir dans ce coin du parc?... C'est absurde, Monsieur d'Escarpit, c'est absurde, et c'est mal ! . . .

Elle se laissa tomber sur le banc 5 des sanglots la secouaient. Jean s'assit à côté d'elle, courbant la tête, le front dans ses mains. Au-dessus d'eux, le vent promenait dans les cimes d'arbres son bruit de traîne. Le soir baissait très vite...

Chonchette rompit le silence la première.

— Qu'est-ce donc, murmura-t-elle, que cet événement qui menace le bonheur de Louise? Un ordre inattendu vous force-t-il à partir?... N'êtes-vous plus libre pour le moment?... Attendez l'heure où vous le serez. J'ai dit que Louise mourrait d'une rupture, mais elle est assez raisonnable pour se résigner à un sursis...

— Non, répondit Jean sourdement, parlant toujours le front dans ses mains, comme s'il n'eût pas osé affronter son regard... Non, ce n'est pas cela... Je vous en prie, ne croyez pas que je sois aussi coupable que je vais vous le paraître... Ne me méprisez pas, je vous en supplie... Eh bien... c'est moi qui ne veux plus de ce mariage, qui ne peux plus...

— Taisez-vous, Monsieur, reprit Chonchette

CHONCHETTE Iff

en se levant pour partir. Je ne vois pas clair, à coup sûr, dans les intentions que vous avez eues en m'amenant ici. Mais quelque chose me dit que j'en ai assez entendu. Adieu! Ne me choisissez plus pour confidente, je vous prie... Elle voulut s'éloigner. Jean la rejoignit, et dans sa fièvre lui saisit le bras.

— Allez-vous me retenir de force, maintenant? fit Chonchette dédaigneusement.

— Pardonnez-moi, murmura Jean, en lâchant prise. Je ne sais ce que je fais, mais ne refusez pas de m'entendre... Oh! vous n'en avez pas le droit. Tenez !... Laissez-moi vous dire ce qui me fait prendre cette résolution terrible de rompre mon mariage, et vous m'excuserez...

— Jamais, reprit Chonchette en secouant la tête... Laissez-moi... Vous m'êtes odieux.

Elle voulut partir. Jean la retint encore.

— Pourquoi ne me croyez-vous pas sincère ? fit-il. Rappelez-vous que nous avons communié ensemble, ce matin !

Jean, cette fois avait frappé juste. Chonchette s'arrêta et le regarda bien en face.

— C'est vrai, murmura-t-elle. . . Je ne crois pas qu'il y ait au monde des gens capables de faire une action pareille à ce que serait la votre si vous mentiez... Que voulez-vous me dire encore ?

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— Je veux vous dire que vous êtes cruelle en me traitant comme vous le faites. Je ne suis qu'un malheureux. Les événements m'ont pris et m'ont lié les mains. Ah! j'ai fait ce que j'ai pu, allez! et j'ai lutté... Mais, au dernier moment, j'hésite... Je n'ai pas le droit de mentir à Louise. Et je sens que je mentirais en lui disant que je l'aime autrement qu'une sœur..

Chonchette, très grave, demanda :

— Mais pourquoi avez-vous accepté ce mariage, si vous n'aimiez pas bien Louise?...

— Le sais-je moi-même?... Vous connaissez l'histoire de cette union.,. On l'avait préparée depuis notre enfance et j'ai joué avec Louise étant tout petit... Rien ne tue l'amour à venir comme ces amitiés. J'ai retrouvé Louise... Elle m'a captivé d'abord par sa grande candeur, la séduction qu'elle rayonne, pour ainsi dire. Puis. . . un jour, je me suis aperçu qu'elle n'était que ma sœur. Cependant j'acceptais encore il y a un mois la perspective d'une union.. i Je lui apportais, à défaut d'amour, une affection qui la laissait dans mon cœur au-dessus de toutes les autres femmes. A présent, je n'ai plus ce droitlà...

— Pourquoi? murmura Chonchette, peu à peu remuée.

Jean se tut. Très lentement, tout en parlant,

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ils étaient revenus au fond de l'allée. La nuit était presque complète sous ces grands arbres, quoique vers le couchant l'horizon se striât de larges bandes rouges et lumineuses. Sans savoir ce qu'ils faisaient, ils s'assirent de nouveau sur le banc.

Alors Jean répondit à la question de Chonchette.

— Parce que j'aime une autre femme que Louise, et que je n'ai plus le droit de lui offrir un cœur qui n'a jamais été bien à elle, mais qui est maintenant à une autre qu'elle.

Chonchette murmura :

— Malheureuse Louise !

— Ah! je donnerais ma vie, voyez-vous, reprit Jean avec amertume, pour que tout cela ne fût pas arrivé. Je voudrais être mort avant ! Je voudrais être mort dans un naufrage, être resté à Dakar, où j'ai laissé tant de mes compagnons. Vous me croyez maintenant... Vous croyez que je ne mens pas, et votre conscience à vous aussi se révolte à l'idée de se donner à une femme quand on en aime une autre. Eh bien ! dites, que dois-je faire? Je vous jure que je ferai ce que vous m'ordonnerez !. ..

Chonchette se taisait. Dans le grand silence qui tombait avec la nuit, la jeune fille entendait la houle qui roulait dans son sein. Elle se trou-

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vait pleine de ténèbres intérieures, comme le paysage.

Elle dit à Jean, la voix troublée :

— Quelle est donc cette femme que vous aimez mieux que Louise?

Jean resta quelque temps sans répondre.

— Celle que j'aime, dit-il enfin, ne le saura jamais... Peu importe son nom... Si je dois rendre Louise malheureuse, Louise pour qui je donnerais tout le sang de ma chair, je ne veux pas que ce soit pour acheter mon propre bonheur. Je ne lui dirai jamais, à celle que j'aime, que c'est pour elle que j'ai brisé deux vies...

— Mais que ferez- vous donc après? questionna Chonchette.

— Ce que je ferai ? Je n'en sais rien, en vérité. Je m'en irai, je me sauverai de cette Bretagne, de ce coin de terre qui me tient si fort à l'âme, vous le savez! Il y a des pays terribles dans nos colonies... Ces pays m'ont épargné quand j'étais ardent et plein d'espérances... J'espère qu'ils m'engloutiront quand je leur reviendrai, le cœur vieilli et l'âme vide...

Il y avait dans les paroles de Jean tant de tristesse et tant de sauvage émotion que Chonchette se sentit vibrer tout entière, sous le souffle de ces âpres syllabes... La nuit qui régnait en elle-même se déchira brusquement, et une clarté

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terrible lui livra le secret qu'elle avait voulu ignorer jusque-là. Toute défaillante, à cette pensée que Jean partirait, — et partirait pour mourir, — elle murmura inconsciemment :

— Non... ne partez pas. Je ne veux pas! Elle sentit deux mains saisir les siennes —

deux mains brûlantes — et les étreindre, ces petites mains frêles, à les briser.

— Oh ! merci, merci, Chonchette, pour cette parole que vous avez dite, murmurait Jean. Merci... N'ajoutez pas un mot à ceux-ci. Laissez-moi partir pour ma dernière croisière en emportant ce souvenir que vous m'avez plaint et que peut-être vous m'avez regretté ! Par pitié ne les rétractez pas, ces mots qui me consolent. Je suis malheureux, allez... et vous êtes bonne d'avoir pitié de moi...

Chonchette, revenue à elle, se dégagea.

L'orgueil de se sentir aimée, et la joie suprême d'avoir compris qu'elle aimait, lui firent oublier tout. Avide d'entendre, des lèvres mêmes de Jean5 la réponse que son cœur appelait, elle demanda encore :

— Comment se nomme celle que vous aimez? Jean se détourna. Il n'osait répondre : mais,

comme tous- deux se taisaient^ brisés d'émotion, une voix parla derrière eux et dît, légère comme un souffle :

IÔO CHONCHETTE

— Chonchette, petite sournoise, pourquoi tourmenter Jean? Tu sais bien que c'est toi qu'il aime.

Les deux jeunes gens se retournèrent. Une forme blanche, indécise dans l'ombre, s'était accoudée sur le dossier du banc.

— Louise, firent-ils ensemble, serrés l'un contre l'autre, émus comme devant une apparition.

— Eh bien! grands enfants que vous êtes, reprit la jeune fille, la voix à peine altérée, je vous fais peur à présent? Que voulez-vous, c'est votre faute. Pourquoi vous donner rendez-vous dans ce coin du parc? Jamais pastoure n'eût osé s'y rendre avec son promis. Donnez-moi vos mains, les amoureux, que je vous unisse.

Maintenant, Chonchette et Jean, éperdus, enlaçaient Louise. Ils avaient pris chacun une de ses mains, qu'ils baisaient comme des mains de sainte.

— Pardon, pardon, murmuraient-ils... Pardonne-nous.

Louise prit leurs mains dans les siennes et leur dit, très sérieuse, cette fois :

— Oui, je vous pardonne, chers bien-aimés qui avez trahi votre pauvre Louise... Je vous pardonne parce que je vous ai entendus tout à l'heure. Vous n'en saviez rien, j'étais derrière vous

CHONCHETTE l6l

et j'ai commis le crime d'écouter. Venez vite... Retournons au château... Vous avez oublié l'heure du dîner, au cours de vos confidences, et ma tante, qui était inquiète, m'envoie vous chercher.

Elle les entraîna par l'allée... Derrière les feuillages clair-semés des basses branches, on voyait la clarté de la lune qui se levait envahir peu à peu l'horizon. Ils ne se parlaient pas; leurs mains s'étaient abandonnées et leurs pas précipités foulaient la mousse de l'allée, vite, vite, comme si quelque chose d'invisible les eût poursuivis,— la menace confuse d'un fantôme laissé en arrière.

Au château, passé le seuil, ils trouvèrent les lampes allumées. Ils retombaient dans la vie réelle, des hauteurs de cette espèce de rêve qu'ils venaient de traverser.

Louise expliqua, sans trop de trouble, que Chonchette avait perdu son camée sur la pelouse, et que Jean l'avait aidée à le chercher avant la tombée de la nuit.

Chonchette et Jean étaient tout surpris. Jamais ils n'avaient entendu Louise mentir. Aussi Louise, passant près de son amie, sentit le besoin de se justifier. Elle murmura tout bas : ■ — Pauvre tante ! je n'ose rien lui dire. Elle tenait tant à ce mariage. - -

\6l CHONCHETTE

Le repas fut vite achevé. La gaieté du matin s'était évaporée. Louise pâlissait peu à peu; son front, si pur d'habitude, se creusait par instants d'un léger pli entre les sourcils. Jean, à un instant, en reposant son verre sur la table, le brisa sous la pression de ses doigts... Chonchette avait les yeux humides... Une lueur chaude y brillait au fond, et Mme Bétourné, qui regardait anxieusement tout ce jeune monde, n'osant chercher à deviner, ne put s'empêcher de dire à sa nièce :

— Regarde donc, Louise, comme Chonchette est jolie, ce soir.

Louise et Jean avaient fait la même remarque. Toutes les promesses de l'enfance s'étaient réalisées dans cet épanouissement de la dix-septième année. Le teint d'un blanc d'ivoire mat avait une incomparable pureté; le regard, une infinie profondeur. Les lèvres, très rouges, accentuaient toujours une légère moue un peu dédaigneuse, tout à fait charmante. Et des cheveux d'un noir absolu, des cheveux trop abondants, encadraient cette physionomie étrange, irrégulière, qu'on ne se souvenait d'avoir vue nulle part.

... Louise se retira de bonne heure. Elle se disait fatiguée, elle monta dans sa chambre. Jean et Chonchette eussent donné tout au

monde pour l'imiter. Mais ils n'osaient laisser Mme Bétourné achever seule la veillée.

Aux heures où des émotions extraordinaires font un besoin impérieux de la solitude, il n'est point de torture pareille à ces nécessités de la vie quotidienne.

Ils ne parlaient pas. Dans le salon, la lampe faisait seule entendre un sifflement à peine perceptible. Mme Bétourné s'enfonçait dans la lecture du gros livre d'Heures qu'elle feuilletait consciencieusement chaquedimanche soir. Chonchette et Jean sentaient leur pensée osciller entre ces deux certitudes, l'une ineffable, qu'ils s'aimaient, l'autre douloureuse, que Louise mourrait de leur amour.

Enfin Chonchette trouva un biais pour se soustraire aux angoisses mortelles de cette soirée. Elle dit à Mme Bétourné :

— Je suis un peu inquiète de Louise... Si vous le permettez, Madame, je vais la rejoindre... Je ne voudrais pas la laisser seule trop longtemps.

Mme Bétourné quitta son livre des yeux et regarda Chonchette par-dessus ses lunettes.

— Bon, montez, petite fille 5 et elle ajouta :

— Jean, tu ne vas pas prendre des nouvelles de ta fiancée, toi aussi? N'aie pas peur de me laisser, mon enfant, je vais moi-même aller me coucher tout à l'heure.

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A ce mot ; ta fiancée!... Jean et Chonchette avaient échangé un brusque regard... Ils montèrent ensemble 5 l'escalier était noir. C'était la première fois qu'ils se trouvaient seule à seul depuis l'aveu!...

La jeune fille passa devant et pénétra dans la chambre. Louise n'était pas couchée... Ils la trouvèrent endormie sur le fauteuil où Chonchette s'était assise pendant la journée.

Dans un bougeoir placé sur la table, la bougie achevait de se consumer. Louise s'était abattue là, à peine la porte refermée, ses muscles refusant un effort de plus, et une sorte de léthargie voisine de l'évanouissement l'y avait saisie.

Le sommeil, en suspendant l'effort de la volonté, accuse sur les traits du visage, avec une franchise redoutable, les plus intimes sentiments de lame.

Jean et Chonchette, à la vue de Louise, se regardèrent épouvantés.

Chonchette s'agenouilla au pied du fauteuil et posa ses lèvres sur le front de son amie.

A ce contact, Louise ouvrit les yeux. D'abord, elle ne comprit pas bien où elle était. Elle eut comme un peu de délire et murmura-:

— Vous encore! Oh! laissez-moi, je vous en prie.

CHONCHETTE l6f

Puis, reprenant tout à coup possession d'ellemême et s'efforçant de sourire :

— Que je suis folle, fit-elle... Je dors éveillée, vraiment... Excuse-moi, Chonchette, et vous aussi, Jean, c'est gentil à vous d'être venus me voir. Je ne sais ce que j'ai. Je me suis endormie sur ce fauteuil, à peine assise.

Jean s'approcha de la jeune fille et s'agenouilla à côté de Chonchette.

— Louise, murmura-t-il en prenant sa main qui était brûlante, Louise, ma sœur chérie, ne me méprisez pas... Pardonnez-moi... Je suis un malheureux ! Je ne suis pas digne de ceux qui m'aiment.

— Oh! oui, Louise, soupira Chonchette, aie pitié de nous, ne nous condamne pas. Je te jure, chérie, jusqu'à ce soir je ne savais pas...

— Moi, je savais, reprit lentement Louise en appuyant son front contre celui de Chonchette. Je savais. J'avais deviné, depuis le jour où Jean t'a vue pour la première fois. Si je ne vous connaissais pas l'un et l'autre, peut-être je vous en voudrais. Mais je sais qui vous êtes. Vous vous trompiez, Jean; vous êtesdignede Chonchette... Il n'y a pas d'homme meilleur que vous... Elle sera votre femme.

— Louise! fit le jeune homme en baisant les doigts de sa fiancée.

l66 CHONCHETTE

Ils pleuraient tous les trois, enlacés dans une étreinte où leurs trois cœurs se confondaient... Ils pleuraient sur cette cruauté du sort qui ne leur permettait pas d'être heureux tous ensemble, avec une absolue et naïve confiance en leur mutuelle sincérité.

Mais Chonchette trouva la force de protester.

— Je ne veux pas!... Non, non! Jamais! Louise, je ne veux pas... C'est toi qu'il doit aimer, tu es plus belle et cent fois meilleure que moi... Laisse... Je vais partir, retourner à Vernon. M. d'Escarpit oubliera vite en restant près de toi!...

Jean s'était levé... Très pâle, les mains crispées au dossier du fauteuil, il regardait cette étrange lutte... S'il n'eût pas été, lui aussi, un cœur très simple , il eût peut-être trouvé sa situation ridicule. Mais il n'éprouvait point de gêne 5 seulement il souffrait profondément de toutes les souffrances de ces êtres déjà femmes par le cœur, dont l'une au moins devait être malheureuse à cause de lui.

La porte de la chambre s'ouvrit à ce moment et Mme Bétourné entra. A la vue de ce désordre, elle crut que Louise était malade, décidément.

— Eh bien! s'écria-t-elle en s' approchant, cela ne va donc pas, ma Louisette?...

Mais elle s'arrêta... Elle comprit à rémotion peinte sur tous les visages que quelque chose de grave se passait. .

— Qu'y a-t-il donc? murmura-t-elle.

— Il y a, s'écria Chonchette impétueusement, tout en larmes, il y a que Louisette est folle, qu'elle s'imagine que M. Jean ne l'aime plus, sans qu'il lui ait jamais rien dit de pareil.

— Mon Dieu, fît Mme Bétourné en s'appuyant à la table... J'avais peur de cela, ajouta-t-elle en se parlant à elle-même.

Les trois jeunes gens l'entouraient, anxieux, avides d'entendre les paroles de cette femme âgée et respectée remettre l'ordre dans le tumulte de leurs émotions.

— Jean, fît-elle, la voix un peu sévère, je ne puis croire que tu aies voulu me tromper et tromper Louise. Est-il vrai que tu ne l'aimes pas?...

— Je ne l'ai jamais plus aimée qu'aujourd'hui?... Oh! tout ce que j'ai de vie, je le donnerais pour la rendre heureuse !

— Eh bien! reprit alors Mme Bétourné en regardant successivement Louise, Chonchette et Jean, qu'est-ce que c'est que cette comédie enfantine que vous jouez là?... Il ne faut pas s'amuser avec ces choses sérieuses, mes enfants, et vous me semblez tous les trois trop épris du romanesque.

Jean, n'est-ce pas, que tu ne redemandes pas ta parole? Tu veux toujours épouser Louise?

Jean, à cet appel direct, tressaillit... -Il fallait parler... Il eut honte d'avoir douté de lui-même et pensa, dans un brusque retour, qu'un homme fort est toujours le maître de son cœur.

— Vous avez raison, tante, fît-il d'une voix ferme. Je...

iMais ses yeux, dont il cherchait à assurer le regard, rencontrèrent alors ceux de Chonchette. Il y lut une telle anxiété, une douleur si aiguë dans la divination de l'engagement qu'il allait prendre, que les mots s'arrêtèrent dans sa gorge.

Il saisit, d'un geste violent, son front de ses deux mains et dit sourdement :

— - Non... pourtant. Non... je ne peux pas.

Un cri étouffé lui répondit... Jean n'eut que le temps de recevoir dans ses bras le corps raidi de Louise, brisé par cette dernière émotion.

On la porta sur son lit... Mme Bétourné, désolée, irritée contre Jean, lui ordonna de sortir de la chambre, de la laisser soigner Louise, seule avec Chonchette... Jean obéit, le pas chancelant, comme un homme ivre. Sur le palier, toute la netteté de son esprit l'abandonna, il se crue décidément fou, et, ne sachant plus ce qu'il faisait, il s'accroupit devant la porte, le menton sur ses poings. Il regardait dans le noir de l'escalier

et comptait machinalement les battements lents du balancier de la grande horloge.

Il se sentait le cœur amolli, plein de défaillances et de lâchetés. Toutes sortes d'hésitations et de dégoûts l'envahissaient, lui jusqu'ici intrépide devant l'avenir, maître de lui au point d'aimer le sacrifice pour le sacrifice même, pour l'éducation singulière qu'il donne au caractère... Qui donc avait, depuis quelque temps, changé sa volonté? Il chercha un instant à mettre une date sur le commencement de cette évolution... Puis son rêve se désorienta. Il fit un retour sur le passé, et le regret le prit des jours qui ne luiraient plus, la nostalgie de la mer. En mer, loin des yeux de femmes, le cœur est à l'aise, le corps est sain. Ne vivrait-il plus la vie du bord? Ne respirerait-il plus l'air cordial du large? Et soudain, il s'aperçut qu'il se mentait à lui-même. Non, ce n'était pas vrai, il ne désirait pas partir, il ne le pouvait plus. Il trembla d'un frisson subit en resongeant à Chonchette. Jamais... jamais il ne la quitterait. .. Que tout disparût, pourvu qu'il la possédât.

Oh! l'emporter, la garder jalousement, s'enfuir avec elle, n'importe où, mais loin, là où le monde ne vous voit plus! Respirer ce parfum d'étrangeté et de passion qui s'exhalait d'elle.

Des sanglots secouèrent sa poitrine. Il eut

envie de crier, d'appeler. Sa solitude l'effrayait maintenant. Il eût voulu sentir quelqu'un à ses côtés, ne fût-ce que pour s'entendre reprocher ses défaillances. Tout à coup, il fit clair dans l'escalier. La porte de la chambre de Louise s'était ouverte. Jean sauta sur pied et se trouva face à face avec Mme Bétourné, trop préoccupée elle-même pour s'étonner de le voir là.

— Comment va-t-elle? questionna-t-il à voix basse.

— Elle n'a pas repris toute sa connaissance, et il lui vient un peu de sang au bord des lèvres.

— Du sang! grand Dieu! Elle crache du sang?

— Oui, je suis toute bouleversée. Il faut absolument aller chercher notre médecin à Quimper.

— J'y vais, fit Jean rappelé à lui. Donne-moi une lumière. Je vais seller Korrigan.

Mme Bétourné rentra dans la chambre, assoupissant le bruit de son pas, et alla allumer une bougie sur la cheminée. Jean, jetant un regard du côté de l'alcôve, aperçut Louise, toute blanche, tout immobile, et Chonchette penchée sur l'oreiller.

— Va vite, reprit Mme Bétourné en lui donnant la lumière... et ramène quelqu'un, un autre médecin, si M. Lorin n'est pas là.

CHONCHETTE I7I

— Sois tranquille, fit Jean. J'en amènerai un de force, s'il le faut.

Il descendit à la hâte, poussa les verrous de la porte, releva les barres qu'on tirait la nuit et courut à l'écurie... Un instant après, il galopait sur la route de Quimper, éperonnant fiévreusement les flancs de sa bête.

Le long de la route, la lande étendait à l'infini son immensité de mer d'où émergeaient des écueils granitiques, tout blancs sous la lune. Des chênes rabougris, leur silhouette tordue, fuyaient à ses côtés. A l'horizon, de petits points rouges scintillants : c'était Quimper.

uinze jours se sont écoulés. Le printemps a maintenant* des splendeurs d'été... Au petit château de Locnevinen, il n'y a pas de sourires de printemps capables de chasser la tristesse qui règne. Les domestiques, le vieux Victor et la bonne Yvonne, traversent souvent le village, affairés, pressés de rentrer... Aux questions des gens, ils répondent que : « Ça ne va toujours pas. »

Les volets restent clos sur le salon, sur la salle de billard, sur tout le rez-de-chaussée. La vie de la maison s'est comme condensée dans la chambre où Ton veille la malade.

Le docteur est venu... Jeune encore, nouvellement établi à Quimper, il y a la réputation

d'un homme très savant, lauréat des concours de Paris. Jean Ta ramené, dans cette nuit terrible où il partit de Locnevinen, affolé par la crise subite qui venait de terrasser Louise.

Une fois à Quimper, il avait vainement frappé à la porte du vieux médecin de la famille, le docteur Lorin. On n'avait même pas voulu le lui laisser voir à cette heure indue, sous prétexte que lui-même était souffrant. Alors, il avait été chercher l'autre, dont on lui avait donné l'adresse chez son confrère.

Ensemble, ils étaient revenus à Locnevinen. Le diagnostic avait été long à établir. En chemin, Jean avait parlé au docteur Rozier d'une fièvre subite causée par une forte émotion, et de crachements de sang... Là -dessus, le médecin s'était fait une opinion : l'hémoptysie causée par un froissement des vaisseaux cardiaques. Mais au chevet de la malade, il sembla tout surpris de ce qu'il trouvait. Il ausculta Louise avec attention. La jeune fille se laissait faire. Depuis le commencement de la crise, elle n'avait prononcé que de vagues syllabes. Chonchette, Mme Bétourné et Jean, qu'on ne songeait pas à éloigner de cette chambre fraternelle, regardaient le docteur avec anxiété. Ils cherchaient à lire son arrêt sur son visage.

Après un quart d'heure environ d'examen,

Rozier reposa doucement sur l'oreiller la tête de la jeune fille, en recommandant de la tenir soulevée. Puis, il emmena Mme Bétourné dans l'angle de la chambre le plus éloigné du lit.

— Cette jeune fille est... mademoiselle votre fille? fit-il un peu embarrassé.

— Non, Monsieur, répondit Mme Bétourné.

C'est ma nièce... Mais, quoique je l'aime comme une fille, je vous prie de ne rien me cacher. Je serai forte... Je tiens à savoir la vérité.

Le médecin s'inclina. Il demanda encore :

— Est-ce qu'elle n'a jamais rien eu dans son enfance? Rien à la poitrine?

Mme Bétourné chercha dans sa mémoire.

— Non... rien. Elle n'a jamais été malade, que je me souvienne... Petite fille, vers dix ans, avant d'aller à Vernon, elle se plaignait quelquefois de légères douleurs au dos au-dessous des omoplates... J'ai consulté mon médecin, il a dit que cela n'avait pas d'importance.

— Ce médecin était?

— Le docteur Lorin, de Quimper. Vous le connaissez, sans doute?

— Sûrement... L'a-t-il auscultée alors?

— Non, jamais.

— Et en pension?

Mme Bétourné consulta Chonchette du regard.

— En pension, dit lentement celle-ci, s'eflfor-

çant, elle aussi, de bien préciser ses souvenirs : en pension..., non, jamais Louise n a été à l'infirmerie... A Vernon, Monsieur, on n'aimait pas à y aller, je ne sais trop pourquoi, et il fallait presque nous forcer. Seulement, je me rappelle aussi que Louise m'a parlé de légères douleurs au creux du dos.

— Enfin, docteur, demanda Mme Bétourné, que trouvez-vous donc d'extraordinaire?

— Je trouve, Madame, fit le médecin parlant comme à regret, je trouve que cette enfant est très gravement prise. Je viens d'acquérir la certitude que le poumon droit est sérieusement compromis ; le poumon gauche est en meilleur état, mais il n'est pas intact.

L'imprévu de cette révélation tomba au milieu des trois auditeurs comme un coup de foudre.

— Les poumons atteints! grand Dieu, fit Mme Bétourné oubliant dans son trouble de retenir l'éclat de sa voix... Mais c'est impossible, Monsieur; vous vous êtes trompé. Recommencez à l'ausculter... Voyons... On ne vit pas jusqu'à dix-huit ans sans avoir même une bronchite, un rhume grave, pour se trouver poitrinaire du jour au lendemain. C'est absurde.

— C'est vrai, murmurèrent Chonchette et Jean, qui accueillaient cet espoir avec passion.

— Madame, reprit le médecin, j'ai le regret

Ij6 iCHONCHETTE

infini de vous détromper. Précisément, la phtisie lente est un cas très fréquent, surtout aujourd'hui. On peut parfaitement vivre dix, vingt, vingt-cinq ans même, sans s'apercevoir qu'un organe aussi essentiel que le poumon s'émiette un peu chaque jour. Ne savez-vous pas qu'un seul poumon intact suffit à la nature? On va ainsi jusqu'au jour où un excès, une émotion, que sais-je? presque rien, — provoque une congestion, vient détruire l'édifice instable de cet équilibre et hâte le dénouement.

Le médecin s'arrêta brusquement. Emporté par le désir de justifier son diagnostic, il oubliait qu'il parlait devant les parents de la malade. Il essaya de réparer l'effet douloureux de ses paroles . — iMais, reprit-il, à l'âge de Mademoiselle, la nature a des ressources qui défient nos prévisions. Il n'est nullement impossible que nous guérissions le poumon gauche; je l'espère même fermement, et, je le répète, un poumon suffit au jeu de l'organisme.

Il écrivit son ordonnance, que Victor alla porter au pharmacien du village.

Puis il partit, promettant de revenir le lendemain.

Et,.de fait, il était revenu fidèlement chaque matin, prenant sur sa nuit pour consacrer, à cette visite lointaine, un temps assez long, sans

abandonner pour cela sa clientèle à Quimper. Les hôtes du château de Locnevinen, liés plus étroitement par le malheur qui les frappait, l'avaient intéressé. Sans connaître l'histoire douloureuse de la crise, il trouvait infiniment digne de pitié cette famille unie, dont un accident imprévu avait troublé la douce vie commune.

Il soigna Louise avec passion, employa à cette cure toute sa science, y dépensa toute son énergie. Les deux premières semaines furent terribles; deux ou trois fois, il fut sur le point d'annoncer à Mme Bétourné qu'il renonçait à tout espoir,.. Une nuit même, vers onze heures, on courut chercher le curé de Locnevinen. Mais au bout de ces quinze jours, comme mai finissait, Louise, qui n'avait eu depuis sa première crise que des intervalles très courts de lucidité complète entre ses longues faiblesses, reconquit un peu de forces. Et, tout de suite, ce fut une résurrection d'une incroyable rapidité. En trois jours, elle commença à se lever. Huit jours après, elle avait repris sa vie au château entre Mme Bétourné, Chonchette et Jean.

La jeunesse fait de ces miracles.

Ce fut au château et au village une grande joie que la nouvelle de ce rétablissement, si peu attendu après les longs jours mauvais. Quand, pour la première fois, Louise reparut à l'église,

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à la messe du dimanche, les bonnes femmes, au sortir de l'office, l'entourèrent sur la place, lui disant en breton que c'était à telle ou telle pratique religieuse exécutée à son intention qu'elle devait assurément la santé. Louise, à peine pâlie par la cruelle épreuve qu'elle venait de subir, était tout heureuse de ce concours de franches sympathies. Sa beauté blonde, encore affinée par la convalescence, la faisait comparer par tous aux bonnes vierges des niches. Jamais elle n'avait été si radieuse.

Ce dimanche-là, le docteur Rozier, qui avait soigné la jeune fille, vint déjeuner au château. Le repas fut gai. On se sentait hors de danger; et comme le médecin s'était opposé formellement au mariage immédiat de sa malade, comme il exigeait un départ prochain pour Amélie-les- Bains, le retour des événements qui avaient provoqué la crise se trouvait indéfiniment ajourné.

Seul, Rozier, malgré ses efforts pour se mettre à l'unisson, ne parvint pas à s'égayer. . . Comme il allait partir, ayant une malade à visiter à Quimper, il entraîna Mme Bétoudîé dans un coin.

— Oh, docteur! fît celle-ci en lui prenant les deux mains, que je vous remercie! C'est à vous, après Dieu, que je dois d'avoir conservé ma chère fille. Toute ma vie, je vous serai redevable. .«

Chonchette, Jean et Louise s'étaient approchés. Rozier se vit entouré comme d'une famille à lui, affectueuse et émue.

II. haussa légèrement les épaules de fair d'un homme qui renonce à ce qu'il avait à dire.

Il serra les mains qui se tendaient et, touché au fond du cœur, se déroba aux remerciements.

Son cabriolet l'attendait devant le perron; il y monta lestement, claqua de son fouet et partit au bon trot de sa bête, poursuivi par les « Adieu, docteur!... » des hôtes du château.

A l'extrémité du village, son cheval se mit au pas de lui-même pour monter le bout de côte qui longe le cimetière. Le médecin, du haut de son siège, voyait par-dessus le mur les tombes alignées, les petites tombes grises en granit breton.

Il poussa un soupir... La tristesse de son visage s'accentua, et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux sur ses mains.

— - Pauvres gens! murmura-t-il.

Et, secouant la tête comme pour oublier, il toucha de la pointe de son fouet les oreilles du petit cheval qui reprit le trot.

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l y a, .dans la vie douloureuse, des heures d'accalmie comme sur la mer. . .

Les crises se sont résolues, les corps sont sains, les cœurs sont paisibles. Ceux qui ont souffert ne croient point à la durée de ces heures. S'ils sont des sages, ils en savourent plus jalousement chaque minute et s'interdisent d'interroger l'avenir... Il ne faut pas réveiller le malheur qui dort et l'on doit se faire très petit dans son repos pour s'y faire oublier.

Une de ces périodes apaisées suivît à Locnevinen l'ère troublée de la maladie de Louise... L'épreuve inattendue avait rapproché tous les hôtes du petit château. Jean, Chonchette et Louise se serraient l'un contre l'autre autour de

Mme Bétourné heureuse, comme trois enfants de la même famille. Chonchette avait obtenu la permission de rester quelque temps encore auprès de son amie convalescente. Les projets d'avenir, on n'en parlait plus. Les superstitions du pays semblaient les étreindre peu à peu. Ils craignaient de se porter malheur; et le calme paraissait s'être fait sur ces jeunes passions un moment remuées.

Chonchette et Jean ne s'étaient plus retrouvés seuls ensemble : tacitement, ils fuyaient les tête-à-tête, pris tous deux d'un vague besoin de ne pas se replier sur eux-mêmes, empressés autour de Louise... Pourtant leur vie si douce et si calme du château, les promenades au parc, les lectures de l'après-midi, les longues causeries du soir à la veillée, tout cela allait finir bientôt. . . Le congé de Jean expirait dans quelques jours; il était rappelé à son nouveau poste au ministère de la marine...

Un matin, comme le déjeuner s'achevait, la lettre était arrivée, avec son coin imprimé et son cachet ministériel. Louise, en reconnaissant l'enveloppe bulle et l'estampille, avait pâli. Elle devinait le contenu et songeait que, si tout s'était passé comme on l'avait prévu, elle aurait reçu cette lettre avec Jean, au cours de leur voyage de noces.

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La même idée vint à tous les convives. Jean, un peu gêné, décacheta l'enveloppe et déclara qu'on le rappelait. Il se fit un silence pénible.

Pour le rompre, Mme Bétourné se mit à dire, essayant d'être gaie :

— Que veux-tu, mon cher Jean, voilà les ennuis de la vie d'officier... Servitude militaire! Mais il n'y a pas trop à se désoler. Tu ne perds pas beaucoup de nos journées communes. Chonchette va bientôt nous quitter pour rentrer à Vernon, et nous-mêmes, dans quelques semaines, nous partons pour les Pyrénées.

Le repas fini, Chonchette entraîna Jean dans le parc.

— Jean, lui dit-elle, quand ils furent seuls, je n'ai que deux' mots à vous dire. Après ce que nous avons souffert ensemble, nous pouvons nous parler à cœur ouvert... Je suis décidée à tout pour réparer, autant qu'il est en moi, le mal que j'ai fait involontairement à Louise. Et vous?...

— Vous me le demandez? fit Jean tristement.

— Eh bien! alors, vous comprenez ou est notre devoir. Nous n'avons pas le droit de la tuer, je pense. Tout ce qui s'est passé entre nous est oublié, n'est-ce pas?

— Soit, répondit Jean, que voulez-vous que j e fasse ?

— Écoutez, ajouta Chonchette très bas en se rapprochant du jeune homme... Si vous m'aimez... épousez-la.

Jean ne s'étonna même pas de la forme naïve de cette prière : Si vous m'aimez... épousez-la.

Il serra la main que Chonchette lui tendait.

— C'est juré, fit-il. Dès que le médecin le permettra, elle sera ma femme. Seulement,#pensez quelquefois à moi, après...

— Je vous le promets, répondit Chonchette; moi, je n'aurai jamais de mari.

Ses yeux s'étaient voilés d'un peu de tristesse... Elle secoua la tête, comme pour chasser les mauvaises idées, et s'appuyant contre Jean, le front posé sur sa poitrine, elle murmura :

— Jean, mon frère, vous avez le cœur droit, et je vous aimerai toujours. Embrassez-moi.

Jean partit de Locnevinen quelques jours après, et Chonchette elle-même ne tarda pas à quitter le petit château... Mme de Chastellux vint la chercher, sur la prière de M. Ducatel que la goutte retenait alors dans son fauteuil. Les lettres du vieillard se faisaient de plus en plus rares. Dans les derniers jours que Chonchette avaient passés à Locnevinen, elle avait même reçu un mot de Dinah, qui, ne

sachant pas écrire, dictait à la femme de chambre. Il y était dit, à travers l'ambiguïté des phrases, que l'état mental du vieillard ressentait des atteintes de plus en plus fréquentes. Dinah conseillait à Chonchette de ne pas revoir son père en passant par Paris.

Il fut donc décidé quelle rentrerait directement à Vernon.

Les adieux furent touchants à la gare de Quimper. Louise serrait son amie contre elle, subitement éplorée, allant jusqu'à lui demander de rester, de ne pas partir... On eût dit que, à voir s emietter ainsi la petite famille qu'ils avaient formée pendant les temps difficiles^ les cœurs de tous se brisaient.

Comme le train sifflait de loin son arrivée et qu'on voyait poindre deux yeux jaunes au ras de l'horizon, Chonchette trouva le courage de dire à Louise :

— Tout est oublié, n'est-ce pas?... C'était un enfantillage de notre part, je te jure. A l'an prochain, ma bien chérie. Jean m'a dit (il n'a pas osé te le dire à toi) qu'il voulait que tu fusses sa femme avant la fin de l'année...

Le train s'arrêtait, emplissant la gare des sourdes trépidations de la machine.

Louise ne protesta pas. Elle eut seulement un petit sourire triste.

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— C'est cela, dit-elle. Adieu, mignonne, adieu encore.

Elle l'enlaçait avec passion. Il fallut que iMme de Chastellux les séparât et fît monter Chonchette en wagon.

Presque aussitôt, le train s'ébranla... Des mouchoirs s'agitèrent aux portières, des baisers furent échangés. Et longtemps encore après que rien ne se distinguait plus, à travers l'ombre épaissie, Louise, appuyée sur Mme Bétourné, garda ses yeux fixés" obstinément sur le noir paysage où Chonchette avait disparu.

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e sacrifice accompli laisse la conscience en repos, mais non le cœur. Jean leprouva quand, revenu à Paris, et les premiers embarras de l'installation surmontés, il se retrouva seul avec lui-même. 11 avait loué un petit appartement composé de deux pièces meublées, boulevard de Latour-Maubourg, pas très loin du ministère de la marine où l'appelaient maintenant ses occupations de chaque jour. Quand il eut réglé les questions pratiques d'emménagement et de service, et qu'il se trouva maître de son temps dès cinq heures du soir, il aperçut le vide dangereux, l'inquiétude persistante qu'avait laissés en lui la promesse échappée de ses lèvres, à Locnevinen.

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— J'ai promis d'épouser une femme que je n'aime pas, que je n'aime pas comme ma femme, — au moins.

Cette idée le poursuivait, le torturait... Nulle distraction n'en triomphait... Sa pensée le ramenait toujours à ce coin du pays breton où il avait enchaîné sa vie, où sa bonne foi avait été surprise, en quelque sorte, par un besoin irréfléchi de générosité.

Il eut alors des soirées terribles, de celles qui mûrissent dans le cerveau des solitaires, les rêves de folie et de suicide. A peine rentré chez lui, son pardessus et sa canne jetés au hasard sur le canapé et les fauteuils, il s'affaissait sur une chaise devant sa table de travail, sans même avoir le courage d'allumer sa lampe, éclairant seulement d'une bougie la nudité banale des murailles... Tout cet enchaînement de circonstances, ces causes emmêlées comme un écheveau qu'on eût brouillé à plaisir, tout ce qui l'avait acculé à l'impasse où il se trouvait maintenant, pris entre sa parole et son amour, s'évoquait à ses yeux...

La solitude absolue où il vivait aiguisa ses souffrances. Il ne connaissait plus personne au ministère depuis cinq années qu'il avait tenu la mer, touchant terre à peine vingt jours par an sur les côtes de France. Rien n'aigrit, rien ne

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rend égoïste et mauvais comme un pareil isolement. Il lui arriva de passer des journées entières sans prononcer une parole. Il s'acquittait de sa besogne quotidienne avec une régularité d'automate, et, le soir venu, il se couchait après un repas de quelques minutes, espérant trouver l'apaisement dans le sommeil.

Mais la nuit n'apportait ni le sommeil ni la paix... Il semblait au contraire que, dans le silence de sa chambre, ses angoisses vinssent letreindre plus sûrement, pareilles à des hôtes malfaisants que l'ombre attire... Le fond pervers qui est dans toute âme d'homme remontait à la surface, comme une écume malsaine. Il en arrivait à se dégager par la pensée des liens contractés, à reprendre sa parole... L'image douce et sérieuse de Louise s'effaçait insensiblement de son souvenir : ses pensées, ses désirs allaient chercher une autre image, celle de Chonchette. . . Comme elle lui avait été vite enlevée, grand Dieu ! et comme c'était une loi douloureusement malfaisante que celle qui les séparait pour -toujours ! . . . Des évocations de leurs journées communes passaient devant ses yeux : le rendezvous dans l'allée des tilleuls, l'instant où leurs mains s'étaient prises, le dernier baiser...

Alors, il se dressait sur son séant, dans l'ombre, les bras tendus vers un fantôme invi-

sible... Où était-elle? Là?... près de lui?... Il, croyait la frôler et la saisir, et ses mains se fermaient pour étreindre les frêles poignets, et il respirait l'air à longs traits, comme si les cheveux foncés de Chonchette y eussent exhalé leur arôme. Puis, il retombait brisé sur son lit, anéanti, après cette courte hallucination, par la sensation plus poignante de son isolement. Parfois, il se surprenait à errer dans sa chambre, au milieu de la nuit. .. Debout, il appuyait son front brûlant aux vitres, presque heureux quand il se heurrait dans l'obscurité contre un angle de meuble qui lui faisait mal et distrayait son rêve.

Un moment, il eut l'idée de tout laisser là, de se rembarquer, de reprendre l'errante vie de la mer qui l'avait fait si libre et si heureux pendant de longues années. Etre de nouveau courbé sous la discipline du bord, porter la responsabilité de meneur d'hommes, c'eût été, peut-être, une diversion salutaire. Maintenant, au contraire, il vivait la vie lâchée des ministères, les courts labeurs qu'on fait durer une journée, dans un horizon de papiers verts et de bureaux d'acajou. Quelle existence! Et c'était lui, grand Dieu ! qui l'avait demandée. Et maintenant même il n'avait plus le droit d'en désirer une autre ; son avenir était engagé.

Il l'entrevit, cet avenir... Us étaient mariés,

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Louise et lui ; le sacrifice était consommé. Il n'aimait pas sa femme. Jamais (il s'en rendait bien compte) il n'aurait pour Louise une passion d'époux, et cette idée d'être son mari lui répugnait maintenant comme une sorte d'inceste. . . Ils étaient mariés... Lui gardait cependant l'amour de l'autre, accru par l'absence et le regret. Et il faudrait continuer à deux cette marche dans la vie, sa bouche démentant sa pensée, et toutes les énergies de son cœur protestant à chaque instant contre ce qui serait son devoir ! . . .

Au milieu de ces angoisses, Jean reçut une lettre de Mme Bétourné, lui annonçant qu'elle et Louise partaient pour le Midi. Elles passeraient par Paris. Pourraient-elles le voir?

La pensée de cette entrevue fut odieuse au jeune homme. Non, vraiment, il ne se sentait pas capable de la subir. Il préférait se dérober. Il écrivit à sa tante qu'il ne serait pas à Paris au moment Ae leur passage. Et, de peur qu'elles ne vinssent chez lui, il quitta pour un temps son logement et loua une chambre dans un quartier perdu 5 il cherchait à s'effacer ; il eût voulu disparaître tout à fait.

Cet exil dura huit jours. En rentrant chez lui> le cœur tracassé de honte comme un malfaiteur, il trouva un mot touchant de regret de Mmo Bétourné* Au-dessous, à l'insu de sa tante, Louise

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avait écrit : « Méchant, pourquoi vous cachezvous ? »

Elle avait deviné!... Quel don mystérieux de seconde vue lui était donc venu ?

Il s'attarda un instant à y rêver, puis s'efforça d'oublier. Louise était loin de lui, il avait pour longtemps le cœur allégé. Sa vie de reclus émoussait, par une action lente et délétère, la sincérité de sa conscience. Il trouva un vague soulagement à se dire que l'exécution de sa promesse était à échéance lointaine; que jusqu'à cette échéance il n'avait pas lié ses pensées et ses aspirations, et que, sauf l'obligation de tenir sa parole, il s'appartenait après tout.

Il s'abîma dans cette rêverie. Si la peur lui venait de souiller par un désir le souvenir de Chonchette, il s'en allait, il comblait, par des promenades éreintantes, le vide laissé entre les heures de bureau.

Quand il avait ainsi brisé ses muscles, il lui semblait que son esprit s'affranchissait de toute entrave matérielle. L'image de Chonchette s'éclairait, épurée, transparente, pour ainsi dire, dans les abîmes lumineux de son rêve. Il la voyait comme au premier jour où elle lui était apparue dans le salon bleu de Locnevinen, avec sa robe noire, sa petite collerette blanche et la marguerite hâtive qu'elle s'était piquée aux cheveux. Il

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fixait son souvenir sur les deux points sombres des yeux, ces yeux dont la profondeur avait quelque chose de surnaturel et de divin.

Un mois s'écoula ainsi. Deux lettres lui parvinrent de Mme Bétourné. Elles étaient très courtes. La seconde contenait quelques mots affectueux de Louise.

Il les lut sans émotion.

Un matin, comme il s'habillait, une idée bizarre lui traversa l'esprit... Elle le saisit si brusquement qu'il s'arrêta demi-vêtu, immobilisé par l'attrait qu'il y trouvait.

— Comment n'y avais-je pas encore songé? murmura-t-il...

Il alla pousser les contrevents de sa fenêtre et resta un instant à aspirer la pureté merveilleuse du matin qui se levait... Puis il hâta l'achèvement de sa toilette, écrivit à la hâte un mot pour le ministère, le fit porter, sauta dans un fiacre, et se fit conduire à le gare Saint-Lazare.

Au moment de prendre son billet, il hésita. Que pourrait-il faire à Vernon, dans cette ville absurde et triste à mourir, depuis dix heures, l'heure à laquelle il arriverait, jusqu'à midi, l'heure du parloir? Et, devant cette toute petite objection accidentelle, sa résolution fut de nouveau ébranlée ; la crainte d'autres empêchements lui vint à l'esprit. Lui permettrait-on là-bas de

s'entretenir avec Chonchette? La dame du parloir le connaissait, c'est vrai, elle l'avait vu, l'an passé, avec Mme Bétourné et Louise. Mais comment l'accueillerait la jeune fille? Ne devineraitelle pas ce qu'il y avait de faiblesse, de lâche abandon dans cette démarche ?

En remuant ces pensées, il sortit de la gare et s'en alla devant lui, à l'aventure. La matinée devenait chaude; les rues avaient ce je ne sais quoi de plus populeux, de plus agité que leur prête un reflet de beau temps. Il marchait depuis dix minutes quand, en relevant la tête, il s'aperçut qu'il était revenu à son point de départ, devant la gare. Le hasard forçait sa décision ; son parti fut pris; il se dirigea vers le guichet. Le guichet venait de fermer. Alors, Jean se mit à parcourir lentement le hall d'entrée, — le cœur troublé par de confuses inquiétudes. Il sentait bien qu'il serait lâche jusqu'au bout, qu'il attendrait le train suivant... Autour de lui, des gens allaient et venaient, affairés, bruyants. A travers le désordre apparent des fouies, chacun d'eux courait à son but. Jean les regardait. Il se disait que lui seul, dans ce tumulte intelligent, marchait sans savoir où le mènerait sa volonté désorientée. A neuf heures moins dix, le guichet se rouvrit ; il s'y présenta le premier, et demanda son billet.

Une fois à Vernon, il se promena quelque temps sous les allées de platanes voisines de la gare ; puis entra dans une église, parcourut les nefs vides, cherchant à gagner midi. En ressortant, il aperçut des gens qui déjeunaient dans un restaurant. Il se rappela qu'il était lui-même à jeun, et tout d'un coup se sentit une fringale singulière. Du reste, sa faim tomba dès qu'il eut touché au premier plat qu'on lui servit. Le temps coulait cependant, avec des minutes paresseusement dispensées; il se leva et se rendit au couvent. La dame du parloir, Mme Armande, le reconnut en effet : il lui parla de Louise comme de sa fiancée; une maladie imprévue avait recardé leur union; ils se marieraient au printemps prochain. Il osa ajouter que Louise, en traversant Paris, l'avait chargé de quelques commissions pour son amie.

Mme Armande, que Jean avait depuis longtemps séduite par son brillant uniforme et sa politesse d'officier, lui répondit qu'elle prenait sur elle de faire venir Chonchette.

— Mais, ajouta-t-elle, pour éviter les commentaires, vous vous verrez dans le petit parloir voisin de mon bureau, ici, à côté.

Elle y conduisit le jeune homme. Il resta seul quelques instants. Son cœur avait cessé de battre. Il prêta l'oreille. Un pas résonnait sur

les dalles, — Chonchette parut. Elle était très pâlie, et Jean lui demanda tout d'abord :

— Êtes-vous souffrante, Chonchette?

— Non, Jean, fit-elle en s'asseyant près de lui. Mais pourquoi venez-vous, dites-moi? Est-ce que Louise serait plus malade?

Jean souffrit cruellement de cette surprise, si naïvement exprimée. Il balbutia :

— Non... je n'ai pis vu Louise... Elle a passé par Paris pendant une absence que j'avais été forcé de faire. Depuis, je n'ai eu que des nouvelle rassurantes.

• — iMais alors?... questionna Chonchette en le regardant au fond des yeux.

Jean baissa la tête. Dans la pièce voisine, Mme Armande venait d'entrer; on l'entendait remuer des papiers. Chonchette, qui avait fait le geste de se lever, se rassit.

Un silence pesant s'établit entre les deux jeunes gens. Jean était torturé par la pensée que Chonchette condamnait sa démarche. Alors, il se mit à parler très vite, à raconter ses nouvelles occupations, son installation à Paris, ses travaux. Elle écoutait d'un air distrait, le pied imperceptiblement agité par l'impatience. Et Jean, tout en parlant, la contemplait. Qu'il la trouvait belle malgré l'empreinte que ses douleurs avaient marquée sur sa figure !

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Mme Armande quitta le bureau voisin 5 Chonchette interrompit Jean.

— Oh ! Jean ! fit-elle à voix basse, que c'est mal ! Je n'aurais pas cru cela de vous!

Jean, que ce reproche atteignait au cœur, lui saisit la main, et pressé de se justifier:

— Pardonnez-moi! Pardonnez-moi, murmura-t-il... J'ai fait ce que j'ai pu... C'est vrai... je suis un lâche... Mais ne croyez pas que j'aie repris ma parole... Je ferai ce que j'ai promis... Seulement, j'ai voulu vous revoir une fois, avant...

Chonchette le regarda... Elle lut les tortures de Jean dans ses yeux, et en se repliant. sur ellemême elle ne trouva pas sans doute qu'elle eût le droit de le condamner.

Elle lui laissa sa main, et, le front baissé, comme se parlant à elle-même*.

— Oui, dit-elle lentement... Dieu nous punira... Nous sommes bien, bien coupables, car vous êtes le mari de Louise, devant Dieu !

Jean pressa plus fort la main de Chonchette... Il n'avait retenu qu'un mot : C\pus sommes bien coupables!... CNj)us! Elle aussi l'aimait donc encore et souffrait de leur séparation.

Mme Armande rentrait; Chonchette se leva.

— Partez! partez!... dit-elle très vite, les

couleurs ranimées sur ses joues... Partez, je vous en supplie.

Et, comme il hésitait, elle l'enveloppa de son regard .

— Je le veux... Rappelez-vous !

Ils se serrèrent la main sous les yeux de M,ne Armande, et Jean s'en alla, égaré, courant dans la rue, sans souci de la chaleur... Malgré le peu de durée et le caractère presque douloureux de leur entretien, son âme débordait de joie. Elle l'aimait! Elle aussi avait eu des heures de lutte ! Il se répétait son dernier mot : « Rappelez-vous ! . . . )>

Rappelez-vous ! N'avait-elle pas fait allusion à tous les droits qu'elle avait acquis sur lui, rien qu'en lui permettant de l'aimer. Il se répéta ces mots si simples avec passion. Car il y voyait symbolisés l'alliance mystérieuse de leurs souvenirs, la communion de leurs rêves et de leurs chagrins, — tout le poème de leur amour.

Il arriva à la gare et monta dans le train de Paris qui partit presque aussitôt. L'après-midi, très chaude, faisait planer dans l'air un assoupissement que berçait le roulement continu des roues. Jean ferma les yeux, appuyé dans l'angle du compartiment. Un demi-sommeil le pénétrait, et dans ce sommeil flottaient de consolantes et paisibles images, la revanche des amertumes passées.

Il revint à pied de la place Saint-Lazare au boulevard de la Latour- Maubourg sans que le charme fût rompu.

En rentrant chez lui, il trouva une dépêche sur son bureau.

Avant de l'ouvrir, il ôta tranquillement son chapeau et son pardessus et accrocha sa canne au porte-manteau.

Puis il déchira la bande bleue. Mais brusquement il devint très pâle... La dépêche ne contenait que ces mots :

Grand malheur. Louise morte. Lettre suit.

Villa des Hêtres, samedi.

on pauvre cher Jean, quand tu recevras cette lettre, que ma tante écrit à côté de moi, sans vouloir s'interrompre de pleurer, il n'y aura probablement plus de Louisette. Cette fois-ci, je crois que c'est fini, bien fini... J'aime mieux que tu ne sois pas là, ni ma petite Chonchette non plus... C'est trop triste de désoler ceux qu'on aime. Cher Jean, je t'ai bien aimé.

Ma tante te dira comment depuis deux jours j'ai été reprise de toux qui m'emplissent la bouche de sang. C'est très pénible, je t'assure... Le goût du sang dans la bouche est affreux. . . Et puis, je ne peux faire aucun mouvement... Pour-

tant je ne souffre pas trop. J'ai eu un grand évanouissement cette nuit. . . Maintenant, je me sens mieux. Je suis convaincue que je ne souffrirai plus.

Mais je ne veux pas te parler de ces vilaines choses... C'est mon testament que je t'envoie, mon Jean chéri, dans cette dernière lettre. Ecoute-moi bien. Si tu étais là, je te ferais jurer de faire ce que je te dirai... Comme tu es loin de moi, je te l'ordonne. Je suis sûre que tu m'obéiras.

D'abord, je te demande de ne pas m'oublier. . . Ne passe jamais, mon cher Jean, devant la petite côte de Locnevinen sans entrer un peu dans le cimetière...

Ma tante m'a promis que j'y serais à côté de nos parents de Morland et de La Caze... Je vois d'ici, en fermant les yeux, mon nom sur la pierre : Antoinette-Louise-Colombe de Morland... Je t'assure que, quand on a pensé à la mort pendant trois longs mois, cette pensée n'a pas l'amertume qu'on lui prête d'ordinaire.

Et moi, vois-tu, j'y pense depuis la fin de la crise aiguë que j'ai traversée, à Locnevinen. Pauvre docteur Rozier ! Lui non plus ne s'était pas trompé sur ma guérison. Je vois encore comme il me regardait à table, la dernière fois que nous avons déjeuné tous ensem-

ble. Ce jour-là, j'ai compris clairement ce qui devait se passer

Quatre heures.

Je reprends ma lettre; j'ai eu un instant de faiblesse qui m'a empêchée d'en continuer la dictée... Ma tante te racontera tout cela. Moi, j'ai hâte d'arriver à ce qui est important.

Donc, je me rendais bien compte... Seulement, il m'est venu alors une idée que tu trouveras peut-être singulière. J'ai voulu être sûre, en m'en allant, du cœur des deux êtres que j'ai le mieux aimés, Chonchette et toi... Je vous ai laissés vous engager l'un et l'autre, toi à être mon mari, elle à ne plus songer à toi.

Vous l'avez pris, cet engagement, envers la pauvre malade que vous aviez si bien soignée... Je vous en remercie tous les deux. A l'heure qu'il est, c'est pour moi une grande consolation, mon bien aimé Jean, — laisse-moi te le dire, cela ne tire plus à conséquence, — d'avoir été jusqu'au bout ta fiancée.

Maintenant, je vous rends votre parole. Vous m'avez fait moins cruels mes derniers mois... Merci, merci. Je m'en vais; grâce à Dieu, je ne serai plus longtemps un obstacle à votre bon-

heur... Soyez heureux, vous êtes faits l'un pour l'autre. Comme vous vous aimerez, grand Dieu ! C'est si doux de s'aimer !

Vous vous marierez au printemps. Je le veux 5 je vous l'ordonne. C'est mon testament. Ne vous mettez pas dans l'esprit des idées bizarres que, là où je serai, votre affection me rendra jalouse. S'il m'est donné de vous voir, je ne serai heureuse que de votre bonheur...

Cher Jean, je suis bien fatiguée. Adieu! Je t'embrasse, mon bien-aimé, mon fiancé. Aime-Za bien. Toi et moi, vois-tu, nous ne nous sommes pas aimés de la même manière... Aimela comme je t'aimais.

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