INTRODUCTION
Il n'est personne qui ne connaisse son nom, qui n'ait entendu quelqu'une de ses œuvres. Sa musique figure sur tous les pianos ; n'y eût-il ni Mozart, ni Beethoven, ni Schumann, on trouverait certainement un de ses nocturnes ou une de ses valses.
Cette extraordinaire popularité, que pourrait justifier, sans l'expliquer complètement, la valeur de l'artiste que fut Chopin et de son œuvre, provient de ce que Chopin, comme pianiste, réalisa un type jusqu'ici unique et que, compositeur, il créa une forme typique très reconnaissable et très frappante. H y a une mélodie à la Chopin comme il y a des figures à la Raphaël, à la Rubens, à la Rembrandt. Mais cette phrase mélodique qui incarne, pour le public, le génie d'un artiste dont la réputation de son vivant alla peut-être plus au virtuose qu'au compositeur, cette phrase n'est pas seulement un document intéressant pour l'histoire de l'évolution musicale, elle fait partie d'une œuvre encore très vivante, elle inaugure une écriture, une technique qui représentent les tendances
et les procédés de l'art moderne. On aime ou on n'aime pas la musique de Chopin, mais on ne peut rester indifférent devant une telle éclosion d'art, si peu préparée par le passé, apparaissant tout d'un coup et spontanément.
Chopin, en effet, est surtout un musicien instinctif, il appartient à cette classe d'artistes merveilleusement doués qui n'ont presque rien à apprendre, ayant l'innéité des choses d'art, qui écrivent d'une façon tout impulsive. Spontanéité, homogénéité, originalité, tous ces caractères qu'on trouve dans leurs œuvres, se rencontrent au plus haut degré dans celles de Chopin, et s'y révèlent dès le début. On sait avec quel enthousiasme Schumann1 salua les premières compositions du jeune pianiste, entre autres sa première œuvre éditée, Variations pour piano et orchestre sur le Thème de Don Juan « La ci darem la mano ». On a cité maintes fois le cri d'admiration : « Chapeau bas, Messieurs, un génie ! » poussé par un des compagnons de David, un de ces Davidsbiïndler que le maître se plaisait à faire intervenir dans ses articles de critique. Or, l'auteur de ce morceau — un artiste polonais dont le nom était tout à fait inconnu de Schumann — avait quelque vingt ans, lorsqu'il publiait ses variations ; il en avait dix-huit à peine lorsqu'il les écrivait. Et là, rien qui sentît les leçons de l'école, les exercices sévères d'un contrepoint à quatre parties; une connaissance profonde de l'harmonie,
1 Allgemeine Zeitung, 1831.
un tour mélodique nouveau, une compréhension prodigieuse des ressources et des sonorités du piano y dénotaient un maître, une personnalité déjà complètement formée.
Cette personnalité ne se modifiera pas sensiblement par la suite : à peu de chose près, Chopin restera ce qu'il était au temps de sa jeunesse. Le mouvement romantique auquel il se trouve mêlé à Paris ne le touche que médiocrement et effleure seulement son œuvre. Dans les querelles qui passionnent les littérateurs et les musiciens il ne prend pas parti. Non plus que Fart facile de Rossini et cle ses nombreux imitateurs, le romantisme sincère de Berlioz, l'éclectisme savant et faux de Meyerbeer n'ont de prise sur sa musique. C'est lui seul qu'elle traduit en une forme spéciale, c'est « son àme remplie du zal1 qu'elle raconte », il le dit volontiers, protestant contre les titres dont ses morceaux sont affublés à la mode du jour par des éditeurs peu scrupuleux, démentant les interprétations des salons littéraires, les soi-disant histoires que ces morceaux représentent.
L'idée, chez lui, est plus proche de la sensation que de la pensée. Son concept musical est le reflet d'une sensibilité extrême, qu'un état maladif rendra plus profonde, plus pénétrante, que la souffrance aiguisera
1 Zal, mot polonais, presque intraduisible, correspondant à un état d'âme plein de mélancolie, qui mêle le plaisir et la souffrance et trouve dans la douleur une sorte de volupté. C'est le thème qui domine dans la poésie des peuples du Nord, ce fut aussi celui des romantiques qui, après l'avoir emprunté aux nations voisines, en firent un système d'art, ce qui lui ôta toute sa spontanéité, sa profondeur et une partie de son cl) arme.
encore, avec des exaltations et des prostrations subites, des enthousiasmes suivis de désespoirs. Hors de là, il n'est plus qu'un écho affaibli de lui-même ou d'autrui, et Liszt a pu dire justement de telles de ses compositions qu'il se trouve plus de volonté que d'inspiration dans ces pages où l'originalité disparaît devant l'imitation, une imitation souvent maladroite, avec des éléments impropres ou peu adaptés. S a nature fine, exquise, si elle ne l'entraîne pas du côté de l'art énergique, constructif, le préserve des idées vulgaires, des formes grandiloquentes ou emphatiques, mais elle le fait tomber fréquemment dans un féminisme, une préciosité qui pourra s'atténuer, mais dont il n'aura pas le courage de s'affranchir entièrement.
Chez lui les impressions de la nature ne dépassèrent ni les premières années de jeunesse, ni les frontières du pays natal; c'est à ces souvenirs qu'il se reporte plus tard, lorsqu'il continue d'écrire des polonaises ou des mazurkas. Les campagnes du Berry, les paysages des Baléares ne semblent avoir éveillé en lui aucune sensation d'art. Mais alors que les spectacles de la nature offraient à son contemporain Schumann une source inépuisable d'inspirations, Chopin allait chercher une excitation factice dans les soirées mondaines, dans les salons parisiens. L'amour garda pour lui les gentillesses et les préciosités de la vingtième année. Si Schumann venait chez sa fiancée en petit bourgeois simplet, Chopin se rendait chez ses belles amies, ganté de blanc, élégamment cravaté, le stick en main, comme un parfait gen-
tleman. Et quand un jour il rencontrera la passion vraie qui eût pu féconder son génie et l'épanouir en une virile maturité, il n'aura que les tristesses, l'amertume de l'amour qui n'est pas partagé. Les seuls rayons qui illuminèrent çà et là cette existence furent les flammes des candélabres et des lustres ; pensait-il, en ce milieu brillant et superficiel, trouver l'oubli de ses propres souffrances, souffrances morales, souffrances physiques d'un mal que rien ne pouvait guérir? De là vient que l'on perçoit dans son œuvre le singulier mélange qu'offrit sa vie : une collection de sensations recueillies au fur et à mesure, profondes et frivoles, inconsistantes, capricieuses, rarement énergiques, gardant l'exquise fraîcheur de la jeunesse, quoique devenant de plus en plus maladives.
Schumann, à diverses reprises, exprima le regret de voir son ami se confiner exclusivement dans la musique de piano, ne pas aborder des œuvres plus hautes. On lui demanda bien des fois d'écrire pour le théâtre. « Chopin, lui dit un jour le comte de Perthuis, avec vos idées admirables, pourquoi ne faites-vous pas un opéra? » et il répondait modestement : « Ah ! Monsieur le comte, laissez-moi ne faire que de la musique de piano; pour faire des opéras, je ne suis pas assez savant ! » Le théâtre ne pouvait le tenter, il exige chez le musicien un sens pictural et plastique qui faisait totalement défaut au compositeur. La musique de la voix humaine, les grandes sonorités de l'orchestre ne l'attirèrent pas davantage : le piano lui suffisait, avec son virtuosisme
dont il possédait instinctivement le génie. Il le prit pourunique interprète de toute son œuvre. Pour qu'une évolution se produisît, il lui eût fallu avoir à chercher des formes nouvelles, oublier, comme Liszt, qu'il était virtuose. Il lui eût fallu la vie plus longue et plus belle, et surtout le calme, la force de la santé qui permet de grandes entreprises. Mais le pauvre artiste qui, dès Fâge de trente ans, se mourait de la phtisie et dont Fexistence ne fut prolongée pendant dix ans qu'à force de soins, qui composait au jour le jour, n'a-t-il pas donné tout ce qu'il pouvait donner? N'a-t-il pas enrichi l'art beaucoup mieux que des musiciens dont le bag"age est bien plus considérable, et contribué largement à ses progrès, à son évolution?
Dans son ensemble l'œuvre du compositeur semble devoir être regardée comme une œuvre de transition. Ses types mélodiques ont l'eurythmie de l'ancienne école, ils conservent le balancement régulier et continu, les courbes et les sinuosités gracieuses de la danse, — dont les classiques se sont inspirés si abondamment dans la symphonie ; mais ils offrent aussi des éléments nouveaux et féconds, ils sont exprimés en une belle langue, riche, variée, infiniment et délicatement nuancée. L'œuvre de Chopin marque donc une étape dans l'histoire de la musique pure qui, après lui, cherchera une expression de plus en plus précise, ira de plus en plus vers le théâtre par des routes diverses, par la suite d'orchestre, le poème symphonique, la musique à programme, et qui, de même que la poésie, évoluera à son
tour vers l'épopée, vers le symbolisme dont Wagner réalisera le type avec une magnificence incomparable.
A la fin de Tannée 1831, Chopin, alors âgé de vingt et un ans, arrivait à Paris. Son intention était de rester fort peu de temps et de gagner l'Angleterre, où il espérait se faire une brillante situation comme professeur et comme virtuose.
Les premiers mois de séjour ne furent guère plaisants. Il s'était installé, 27, boulevard Poissonnière, dans un petit logement situé au quatrième étage et composé de deux modestes pièces. De sa chambre il suivait avec une curiosité amusée la longue rangée des boulevards, le va-et-vient perpétuel de la foule ; mais bientôt tout ce populaire avec ses camelots, ses crieurs de journaux et de brochures, d'allure faubourienne et de gestes gouailleurs, qui semblaient les maîtres de la rue, lui parut répugnant. Ce spectacle contrastait si fort avec l'aspect de Varsovie, ou de Vienne quittée il y avait quelques mois. A cette époque, d'ailleurs, la badauderie parisienne était plus agitée, plus turbulente que de coutume. Les événements politiques avaient échauffé les esprits; on manifestait volontiers et les manifestations dégénéraient parfois en émeutes. Lorsque la nouvelle de l'insurrection de Pologne était parvenue à Paris, les Parisiens, chaleureusement, avaient pris fait et cause pour
les opprimés contre les oppresseurs, et quand une troupe de jeunes gens, de ceux qu'on appelait la Jeune France, alla saluer de ses acclamations un des héros de l'insurrection alors complètement anéantie, le général Ramorino, Chopin avait de sa fenêtre assisté à une partie de la scène, enthousiasmé de la généreuse attitude des Parisiens, alors qu'à Vienne on était tout à fait russophile ; mais le jeune étranger, avec sa répulsion instinctive pour la foule, ne tarda pas à prendre en dégoût ces démonstrations violentes, ces mouvements désordonnés et tapageurs, et dans la « ville du monde » il se sentit plus isolé que jamais.
L'artiste, chez lui, était plus déçu encore. Deux lettres de recommandation, données à Vienne, lui avaient permis d'être présenté à quelques-uns des musiciens en renom de la capitale : quelques minutes d'entretien, échange de politesses ou de banalités. Le monde artiste semblait ignorer ses brillants succès en Autriche et en Allemagne. Les préparatifs du concert qu'il se proposait de donner avant de partir pour Londres traînaient en longueurs interminables, irritantes ; la date, primitivement fixée au mois de décembre précédent, avait été remise en janvier, et voici que de nouveaux empêchements l'obligeaient d'ajourner encore, malgré l'aide complaisante de Paër, de Kalkbrenner et de Norblin. Bien des illusions s'en allaient ainsi chaque jour. Découragé, Frédéric Chopin regardait mélancoliquement les boulevards ; sa pensée — au pauvre Frycek, comme on l'appelait chez lui, — se reportait
FRÉDÉRIC CHOPIN la
là-bas, au pays natal, aux années de sa toute jeunesse. Là-bas, c'était le foyer de famille abandonné voici plus d'un an, c'était la maison de Varsovie — l'ancien palais des primats, — où son père, Nicolas Chopin, professait, avant les troubles de 1831, le français au Lycée et à l'École militaire préparatoire, et joignait à ses fonctions officielles la direction d'un pensionnat fréquenté par les jeunes gens des familles nobles polonaises ; c'était le grand salon où, le soir, avec les amis de son père, les pensionnaires devenus des amis personnels de Frédéric, les membres de la famille se rassemblaient : son père, d'aspect sévère, au visage entièrement rasé ; un peu plus loin, assise à sa place habituelle sa mère, Justine Krzyzanowska, femme d'une sensibilité délicate et exquise, « la meilleure des mères », écrivait-il, — la seule passion de sa vie, dira plus tard George Sand ; — et à côté d'elle, ses deux sœurs aînées, Louise et Isabelle, qui devaient épouser plus tard la première Jedrzejewicz, la seconde Antoine Barcinski, tous deux professeurs. Hélas ! depuis plusieurs années une place dans ce salon restait vide, celle de la petite sœur chérie entre toutes, Emilie, plus jeune que lui de trois ans, si frêle, si mignonne, sa compagne de jeux, sa collaboratrice dans les charades et les comédies que tous deux signaient Emile et Frédéric Pichon et qu'ils jouaient, avec un brio étourdissant, en acteurs consommés, à l'occasion de quelque anniversaire, Emilie, morte à quatorze ans de la maladie terrible dont il a, lui aussi, le germe et qui transformera bientôt son existence en une longue agonie.
C'étaient aussi des évocations soudaines de paysages contemplés bien souvent : d'immenses plaines coupées de quelque large rivière, bordées à l'horizon de sombres forêts ; c'était, au milieu d'une campagne verdoyante, à une vingtaine de verstes de Varsovie, Zelazowa-Wola, la propriété de la comtesse Skarbek, où son père, Nicolas Chopin l, lorrain d'origine, avait, après bien des tribulations depuis son départ de Nancy, demeuré quelques années pour y l'aire l'éducation du fils unique de la comtesse, Frédéric, que le compositeur devait avoir pour parrain; c'était la chère maison où Nicolas Chopin avait rencontré, épousé une parente éloignée de Mmo Skarbek. Dans cette maison étaient nés ses deux sœurs, et lui-même, le 22 février 1810... C'était encore le petit village mazovien de Szafarnia où il passait ses vacances... Laissant ses camarades, forts et vigoureux, chasser et chevaucher au loin, lui s'en allait, rêvant, au hasard des sentiers, recueillant, ineffaçables, des sensations poétiques et musicales, s'arrêtant à la porte des auberges où un violoneux raclait des thèmes populaires, écoutant le chant des paysans, assistant à leurs danses... Un jour même n'excita-t-il pas l'admiration
1 D"après un biographe, M. A. Szulc, Nicolas aurait été le fils naturel d'un gentilhomme polonais, qui, ayant accompagné Stanislas Leczynski en Lorraine, aurait pris le nom de Chopin. On a supposé également que le père du compositeur descendait d'un certain Szop, valet au service de Stanislas et qui aurait suivi son maître à Nancy. Dans les deux cas cette origine polonaise serait une explication très plausible du long voyage entrepris vers 1790 à travers l'Europe par Nicolas pour retrouver sa véritable patrie, voyage que le fils devait faire quarante ans plus tard en sens inverse, et sans esprit de retour.
PORTRAIT DE C 11 0 P I N (D'après la lithographie de Vigneron, 183:;
de marchands juifs qui s'étaient attablés au cabaret d'un village voisin en leur jouant la marche nuptiale des synagogues, le fameux majufes ?...
De ces années d'étude au lycée il se rappelait maintes espiègleries, maintes polichinades, — car Chopin avait un talent naturel pour les imitations, ses cahiers étaient marginés de caricatures; — mais les meilleurs souvenirs étaient encore ceux qui se rapportaient à la musique que, déjà, il aimait passionnément. A l'âge de huit ans, il avait débuté, en public, à un concert de bienfaisance; vêtu à l'anglaise avec un grand col blanc dont il était très fier, il avait ravi, électrisé l'assistance par son exécution d'un concerto de Gyrowetz. Des invitations très nombreuses avaient suivi ce succès. A l'envi, les personnalités aristocratiques de Varsovie avaient fêté le petit virtuose; entre autres, la princesse Gztwertynska, les Radziwill, dont l'un d'eux, le prince Antoine, bon musicien, auteur d'un Faust, devait devenir un de ses grands protecteurs, et jusqu'au vice-roi, le grand-duc Constantin, en qui les Polonais mettaient tout leur espoir et à qui ils savaient gré de son mariage avec la fille d'un gentilhomme polonais. L'Altesse Impériale, fort peu sensible à la musique, avait néanmoins été frappée du talent prodigieux de l'enfant et elle avait daigné marquer de son auguste pied le rythme de certaine marche que la musique militaire exécuta ensuite, à la parade, sur une place de la ville. Un peu plus tard le jeune Frédéric s'était fait applaudir dans un concerto de Moscheles et dans une merveilleuse improvisation; bientôt
après, il avait eu l'honneur d'essayer devant l'empereur Alexandre un nouvel instrument l'œolomelodicon.
Mais aussitôt ses études terminées, les tournées artistiques avaient commencé pour lui. L'année précédente, en 1826, il avait accompagné aux eaux de Reinerz sa mère et sa sœur Emilie, déjà hien malade — lui-même étant assez souffrant, — et s'était fait entendre au bénéfice de deux pauvres orphelins. Maintenant, et sur les vives instances de son professeur de musique, Elsner, directeur du Conservatoire, qui lui prédisait le plus bel avenir, il s'en irait, seul, tenter fortune. Il débuterait par Berlin. Un ami de son père, le professeur Jarocki y devait assister à un congrès de naturalistes, Frédéric l'accompagna. Dans les quinze jours — en septembre 1828 — qu'il passa à Berlin, il avait rencontré beaucoup de savants, d'artistes, entre autres, Mendelssohn, il avait suivi régulièrement les représentations de l'Opéra, pris dans son album de nombreuses caricatures. Mais, si la musique l'avait beaucoup occupé, personnellement il en fit très peu, — point du tout en public, — et seulement au retour, à Posen, chez le prince Antoine Radziwill qui jouait du violoncelle et dont la fille, la princesse Élise, était excellente pianiste.
Beaucoup plus importante et profitable pour lui fut la tournée de l'année suivante — vingt jours à Vienne en août 1829. Il s'y révéla au grand public comme un pianiste hors ligne. Pour son premier concert — le 11 août — le programme avait annoncé deux morceaux piano et orchestre du jeune compositeur, Variations sur
un thème de Don Juan et Krakoviak, rondeau de concert. A la répétition, devenue passablement houleuse, le rondeau n'avait pu être répété, Chopin le remplaça par une improvisation qui eut pour effet de « désarmer la mauvaise humeur de messieurs les archets viennois », et à son second concert — le 18 août, — les parties d'orchestre, très mal copiées d'ailleurs, très fautives, ayant été revues et corrigées, le rondeau obtint le plus grand succès. Entre temps le compositeur avait pris contact avec les musiciens résidants à Vienne, Gyrowetz, Kreutzer, Lachner, Czerny, « un brave homme... très satisfait, dit ironiquement Chopin, de sa dernière transcription pour huit pianos et seize mains » : il avait vu plusieurs fois l'éditeur de musique Haslinger qui, malgré la recommandation d'Elsner, gardait, sans les publier, plusieurs manuscrits du jeune artiste, promettant cependant de faire paraître les Variations sur le thème de Don Juan. Et le triomphateur était rentré à Varsovie en septembre par Prague, Teplitz et Dresde. A Prague, Klengel1, le chef d'orchestre de l'Opéra de Dresde, qui s'en allait en Italie, lui avait « infligé, écrit-il, deux heures de musique fuguée » ; à Teplitz, beaucoup de musique au château de la princesse Klary. L'année suivante (1830), à part quelques brèves absences, notamment à Antonin, chez le prince Radziwill, Chopin était resté à Varsovie, caressant bien des projets
1 Klengel, mort en 1852, était un musicien de valeur, un original qui, dans tous ses voyages, emportait, comme viatique, son recueil de canons et de fugues, auxquels il travailla sans cesse et qui ne parurent qu'après sa mort (1854).
de dépari, d'installation à l'étranger, pour se créer une situation impossible à Varsovie. Il avait beaucoup travaillé, beaucoup fréquenté les salons de l'aristocratie, donné trois concerts, deux en mars où il joua son concerto en fa mineur, un en octobre pour faire connaître le deuxième concerto en mi mineur (le premier écrit et maintes fois retouché), enfin une fantaisie piano et orchestre sur des airs polonais. Puis il s'était décidé à partir, à reprendre le chemin de Vienne... Mais que de tristesses dans ce départ effectué le 1er novembre 1830 au milieu de démonstrations amies, très touchantes. « J'ai le pressentiment, écrivait-il, que je dis un adieu éternel à mon pays natal !» Et de ce pays natal il emportait un peu de terre offerte par des amis dans une coupe d'argent.
A Dresde, grâce à l'entremise du baron de Friesen, maître des cérémonies à la cour, il avait eu l'agréable surprise de jouer au château, sans le soupçonner, devant les majestés saxonnes qui, après l'audition, firent adresser à l'artiste stupéfait des compliments et des lettres de recommandation auprès des cours royales et princières d'Italie. Mais à Vienne, à peine installé — presque luxueusement — avec son ami Titus Wojciechowski, que d'émotions, d'inquiétudes à la nouvelle de l'insurrection de Pologne et des terribles événements de Varsovie... Titus parti pour défendre la patrie, il était resté seuL le cœur navré, tremblant pour les siens. Il avait été sur le point de rejoindre son ami, et de s'engager; mais, frôle et délicat comme il l'était, que pou-
vait-il"? Et ce second séjour à Vienne, qui s'annonçait si brillamment et qui dura jusqu'en juillet 1831, avait été rempli de jours moroses et d'heures sombres. 11 avait sans doute trouvé chez le docteur Malfatti une consolante hospitalité ; il avait eu de nombreuses soirées, mais il n'avait paru qu'une seule fois en public, au concert de Mme Garcia-Vestris ; les artistes, par jalousie, par courtisanerie politique, ne l'avaient plus accueilli — lui Polonais, — qu'avec une froideur hostile; Haslinger s'en tenait aux variations de Don Juan1, les autres éditeurs ne rêvaient que valses genre Strauss ou Lanner. Chopin comprit qu'il fallait quitter la ,
ville devenue inhospitalière, mais il hésitait toujours, annonçant dans ses lettres à ses parents, à son ami Matuszewski un départ toujours abandonné. A court d'argent, il avait dû faire appel aux subsides paternels. Renonçant définitivement à l'Italie, il avait demandé son passeport pour l'Angleterre « en passant par Paris », et, le 20 juillet 1831, il s'était mis en route. Ce ne fut qu'à la lin de l'année, après un séjour de plusieurs semaines à Munich, qu'il arriva à Paris.
Tels étaient tous ces souvenirs qui lui revenaient en foule, lui rappelant un passé glorieux, et qui, en le réconfortant pour l'avenir, lui faisaient sentir davantage ce qui lui manquait dans sa solitude présente, en ce Paris où il était si complètement ignoré. Il correspon-
1 La maison Haslinger ne publia qu'après la mort du compositeur, en 1851, les autres manuscrits par lui déposés plus de vingt ans auparavant.
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dait régulièrement avec ses parents et ses amis de Pologne, plus volontiers avec Titus Woyciechowski. le camarade préféré, confident de ses premiers enthousiasmes féminins, de ses premières conquêtes amoureuses, de sa passion pour Constance Gladkowska, la cantatrice de l'Opéra de Varsovie, adorée de loin pendant six mois et qui lui avait inspiré l'adagio d'un de ses concertos. Il n'oubliait pas ses deux maîtres qu'il estimait particulièrement et à qui il garda la plus durable affection, Zywny1 et Elsner2 — Zywny, violoniste, qui l'avait eu pour élève jusqu'à douze ans et ne lui avait guère enseigné que les éléments de la musique et un peu le piano qu'en réalité IV-nfant apprit tout seul; — Elsner qui lui avait fait faire des études assez complètes d'harmonie et de composition. A ce dernier, tout récemment, il avait rendu compte de ses démarches, de ses visites, notamment de celle à Kalkbrenner, le grand pianiste. Cette visite, dont le jeune homme s'était montré si ému dans ses lettres, a donné lieu à bien des commentaires. Les amis de Chopin, beaucoup plus que Chopin lui-même, et avec eux les biographes enthousiastes, ont prêté à Kalkbrenner une attitude hautaine, désobligeante et plutôt ridicule. D'après un ancien élève de Chopin, artiste très distingué. M. Péru, qui, pour
d Adaibert Zywny, né en Bohème en 1756. mort en 1842 à Varsovie, où il donnait depuis longtemps des leçons de musique. Ses compositions restèrent inédites.
2 Elsner, né à Grotkau (Silésie) en 1769. mort à Varsovie en 1854. Directeur du Conservatoire fondé dans cette dernière ville en 1821. Auteur de nombreuses compositions (19 opéras, ballets, concertos, symphonies et musique d'église). Musicien estimable et médiocre.
maintes parties de cette étude a bien voulu mettre à notre disposition sa parfaite obligeance, son savoir et ses souvenirs personnels, l'accueil de Kalkbrenner 1 aurait été, au contraire, extrêmement cordial. Ce qui est certain, c'est que Kalkbrenner proposa à son jeune confrère de prendre des leçons — telle était d'ailleurs l'intention de Chopin, — et de travailler sous sa direction. A en croire la correspondance, il fut question de trois ans d'études « pour devenir un grand artiste », mots ajoutés par Chopin avec quelque ironie dans un accès d'humeur. Il n'est pas douteux que le célèbre pianiste comprenait quelle gloire ce lui serait de former un tel élève qui « sans méthode encore mais avec le toucher de Field 2 et le style de Cramer3 », pouvait lui succéder plus tard, continuer son enseignement, son école, sa méthode, la seule ! l'unique !! On devine la réponse indignée d'Elsner. Le vieux maître, après sa réprobation d'une telle proposition où risquait de sombrer un talent si personnel, ajoutait, d'accord avec les autres amis de Pologne, qu'au lieu de se mettre en tutelle, le jeune compositeur devait aller de l'avant, aborder l'opéra, traiter — comme Elsner l'avait tenté — des sujets polonais. Chopin avait répondu jugeant le projet irréalisable, au-dessus de ses forces : il déclarait au surplus qu'il ne serait jamais la copie de Kalkbrenner,
1 Kalkbrenner, pianiste réputé, né à Berlin en 1788, mort à Enghien près Paris en 1849.
2 Field, pianiste, né à Dublin en 1782, mort à Moscou en 1837.
'■'' Cramer, pianiste né à Mannheini en 1771, mort à Londres en 1838.
et que celui-ci ne détruirait pas son audacieuse, mais noble intention de se créer un monde nouveau, d'ouvrir une nouvelle ère musicale..., que d'aucuns, d'ailleurs, trouvaient son jeu l'égal de celui du grand virtuose.
Malgré ces déclarations il avait pris des leçons de Kalkbrenner, quelques-unes seulement, mais qui firent naître bientôt une grande amitié entre eux deux. Ils dînaient fréquemment ensemble, et quand ils étaient seuls, ou dans une très petite intimité, ils se défiaient très courtoisement, l'un l'autre, au piano.
Cependant, après de multiples pourparlers, les préparatifs du concert qu'il organisait depuis son arrivée, se terminaient définitivement, et le 26 février 1832 Chopin paraissait pour la première fois devant le public parisien à la salle Pleyel. Y eut-il quelques modifications au progamme primitif? Des renseignements exacts manquent à cet égard. Nous savons seulement par la Revue musicale que ce programme comprenait un morceau pour six pianos avec Kalkbrenner, des intermèdes de chant, de hautbois par Brod, le célèbre hautboïste, un « quintette de violon » — probablement de Beethoven — exécuté magistralement par Baillot, et le concerto en fa mineur de Chopin. Chopin joua son reuvre d'une façon incomparable ; il fut acclamé. Non seulement ses compatriotes réfugiés à Paris, venus en grand nombre, mais toutes les notabilités musicales fixées ou de passage dans la capitale, proclamèrent son succès. Hiller, Liszt et Mendelssohn applaudirent vigoureusement.
La Revue musicale louait grandement le virtuose, ne lui reprochant que de manquer de sonorité et de vigueur, défaut que feraient disparaître les leçons de Kalkbrenner ; quant à l'œuvre, elle paraissait originale, très nouvelle dans ses formes mélodiques, dans sa technique de l'instrument, quoique un peu décousue et trop chargée de modulations.
A Vienne déjà on avait remarqué la faible sonorité de son jeu d'une délicatesse exquise, exagérée dans les pianissimos. Chopin Favait attribuée à la qualité inférieure des instruments, mais cette médiocrité de puissance restera un élément caractéristique de son talent. Chopin ne sera jamais le pianiste des grandes salles, des grands concerts. L'auteur des Trois romans de Chopin, le comte Wodzinski rapporte qu'un jour Chopin dit à ce sujet à Liszt : « La foule m'intimide ; je me sens asphyxié par ces haleines précipitées, paralysé par ces regards curieux, muet devant ces visages étrangers ; mais vous, vous y êtes destiné, car, quand vous ne gagnez pas votre public, vous avez de quoi l'assommer. »
Une deuxième audition du concerto eut lieu en mai, à un concert de bienfaisance, avec un succès très brillant.
Si Chopin s'était imposé comme virtuose, s'il avait conquis d'emblée ses entrées dans le monde des arts où sa présence était recherchée , le côté financier de sa situation était déplorable. Les recettes de son concert n'avaient pas couvertles frais, les ressources s'épuisaient rapidement. Lui, qui s'était plaint de son isolement,
voyait maintenant son logement encombré de visites, compatriotes accueillis avec joie, mais aussi quémandeurs inlassables, gêneurs tenaces, tels que le pianiste polonais Sowinski, auteur d'un très médiocre recueil de chants de son pays, et qui, ayant pris Chopin en grande amitié, venait pendant des heures démolir son piano « avec ses énormes doigts », improvisant « sans savoir au juste quoi », et qu'il fallait supporter. Le temps passait, la gêne persistait, allait s'aggravant et Chopin se sentait, ainsi qu'à Vienne, repris de ses hésitations que son peu de volonté, son caractère faible et sans énergie rendaient plus pénibles et plus insolubles. Il songeait de nouveau à partir pour l'Angleterre, on lui parla de l'Amérique. Il était presque décidé à « traverser les mers », lorsqu'un des Radziwill, le prince Valentin, rencontré sur le boulevard, le conduisit en soirée chez le baron James de Rothschild. Son jeu, qui portait merveilleusement dans un salon, excita une admiration délirante et le lendemain, sa mauvaise fortune changeait brusquement : des demandes de leçons dans le monde le plus aristocratique de Paris, dans la plus belle et la plus riche clientèle lui arrivèrent en foule. D'après M. Niecks, auteur d'une fie de Chopin très documentée et très complète, cette soirée, relatée dans toutes les biographies, serait, comme la plupart des anecdotes, d'une authenticité douteuse. Mais que cette aubaine fût venue par les Rothschild ou par les grandes familles polonaises résidant à Paris, Chopin avait dès lors la possibilité assurée de vivre largement : il voyait se
transformer subitement sa vie. Il allait devenir le virtuose préféré des salons, le professeur à la mode ; comme compositeur, il apportait dans ses bagages un nombre déjà considérable d'œuvres restées manuscrites, mais achevées et prêtes à être publiées.
À cette époque, en effet, bien qu'il n'eût que vingtdeux ans, Chopin avait beaucoup produit. On voit par le choix et le caractère des morceaux qu'il avait voulu d'abord se constituer et qu'il s'était constitué un répertoire de virtuose: Fantaisies sur des airs polonais (op. 13), Krakoviak rondeau de concert (op. 14); Variations sur le thème de Don Juan (op. 2) ; Grande polonaise précédée d'une Andante spianato (op. 22) ; Polonaise pour piano et violoncelle (op. 3) ; les deux concertos pour piano (op. 11 et 21) qu'il n'acheva qu'en 1830, avant de partir pour Vienne; Allegro de concert (op. 46) que M. Niecks suppose vraisemblablement être le premier mouvement d'un troisième concerto qui ne fut pas continué.
Il avait écrit, en outre, dans la forme classique, plusieurs Rondos, dont l'un, en ut majeur (op. 73) fut retouché par lui plusieurs fois et arrangé définitivement à deux pianos, une Sonate en ut mineur, un Trio piano, violon et violoncelle. Il faut aussi noter, pour cette période, quelques morceaux de danse ou de salon : trois polonaises, deux valses, des écossaises, un nocturne, une mazurka et vraisemblablement bien d'autres pièces du même genre restées à l'état d'ébauche et mises au point plus tard, mais ce qui est à retenir, dans cette énumé-
ration, c'est une des plus belles œuvres qu'il ait composées, les douze premières Études (op. 10), dont il est question dans une lettre du 14 novembre 1829. Chopin n'avait donc que dix-neuf ans, et, certes, comme technique de l'instrument, comme sous le rapport des idées — très belles et très simplement exposées. — le compositeur n'ira pas plus loin.
De toutes ces œuvres, trois seulement avaient été publiées, les Variations de Don Juan en 1831, par Haslinger de Vienne, le Rondo en ut mineur (op. 1) et le Rondo à ta Mazur à Varsovie. Les autres ne verront le jour que peu à peu et à des intervalles très différents. Sur le chemin de la fortune et de la gloire, Chopin n'aura plus de peine, maintenant, à trouver le chemin des éditeurs.
De 1832àl837 Chopinfut véritablement, complètement heureux. Durant ces cinq années, les plus belles et les plus fécondes de sa vie, sa réputation va achever de Rétablir tant à l'étranger qu'en France, où Paris lui apporte la consécration rêvée. Dans les salons parisiens, c'est un engouement incroyable... Tout le monde parle de lui, ceux qui ont eu le bonheur de l'entendre, et les autres. Il n'y a que lui qui sache jouer du piano. Les admirations ne s'adressaient pas seulement au virtuose, elles allaient aussi à l'homme, à sa personne même, à sa qualité de Polonais, à cette nature étrange de Slave, si accentuée chez lui et qui sous des apparences froides ou très réservées cachait un tempérament ardent et passionné.
« L'ensemble de sa personne, dit Liszt dans son éloquent et exubérant panégyrique1 de Chopin, était harmonieux. Son regard bleu était plus spirituel que rêveur — notons ici que Liszt se trompe et que les yeux de Chopin étaient bruns, — son sourire doux et fin ne devenait pas amer. La finesse et la transparence de son teint séduisaient Fœil ; ses cheveux blonds — rectifions encore, ses cheveux bruns — étaient soyeux, son nez recourbé, expressivement accentué — Chopin lui-même le définissait long et crochu, — sa stature peu élevée, ses membres frêles. Ses gestes étaient gracieux, le timbre de sa voix, un peu assourdi, souvent étouffé. Ses allures avaient une telle distinction et ses manières, un tel cachet de haute compagnie qu'involontairement on le traitait en prince. Toute son apparence faisait penser à celle des convolvulus, balançant sur des tiges d'une incroyable finesse leurs coupes divinement colorées, mais d'un si vaporeux ténu que le moindre contact les déchire. »
De mise extrêmement soignée, il ne sortait jamais sans gants blancs — les gants « à la Chopin », — il adorait les bijoux, les cannes, les belles cravates. Dans sa démarche comme dans son langage, on retrouvait toutes les délicatesses de son jeu. Bien qu'il fût devenu un des hommes les plus à la mode du Paris élégant, il était toujours, au fond, un vrai Polonais, et Louis Enault pouvait dire de lui, très justement : « Les Slaves se prêtent
1 Une « symphonie funèbre », disait un critique à l'apparition de L'œuvre de Lis/t en 1851.
volontiers, mais ne se donnent jamais ; Chopin est plus Polonais que la Pologne. » Ses amis les plus intimes ne purent jamais connaître les secrets de son âme inaccessible. Cette attitude de mystère contribuait singulièrement à sa popularité, à ses succès mondains.
« Chopin, écrit un de ses compatriotes, est bien portant et vigoureux. Il tourne la tête à toutes les femmes et rend tous les maris jaloux. »
« Me voilà lancé, écrit Chopin vers la fin de Tannée 1832 à son ami Dominique Dziewanowski. Je fais partie de la plus haute société, j'ai ma place marquée au milieu d'ambassadeurs, de princes, de ministres, sans savoir moi-môme comment j'y suis arrivé. Et cependant c'est là aujourd'hui une condition presque indispensable de mon existence : car c'est d'en haut que. nous vient le bon goût. On vous trouve immédiatement beaucoup plus de talent parce qu'on vous aura reçu et applaudi à l'ambassade anglaise ou à l'ambassade d'Autriche. On reconnaît plus de finesse à votre jeu parce que la duchesse de Vaudemont, la dernière des Montmorency, a daigné vous protéger... » Et après avoir parlé de ses accointances artistiques, de musiciens qui, comme Pixis etKalkbrenner, lui font l'honneur de lui dédier leurs œuvres, « pour en finir, si j'étais moins sot que je ne le suis, je croirais me trouver à l'apogée de ma carrière. Cependant nul ne se rend compte mieux que moi de ce qui me reste à acquérir ».
Malgré le ton simple et modeste de cette lettre dont on vient de lire quelques fragments, il est aisé de deviner
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SAMUEL BOGUMIL LINDE, RECTEUR DU LYCÉE DE VARSOVIE ET AMI DU PÈRE DE CHOPIN
(D'après un dessin de Chopin).
que Chopin est bien près de partager les préjugés artistiques du monde et que cette société raffinée, parfumée, brillante et superficielle, va devenir l'élément nécessaire à sa vie.
Chopin s'était installé, 5, Chaussée-d'Antin, dans uu confortable appartement où vint bientôt le rejoindre soir fidèle ami Matuszewski, l'ancien insurgé de la révolution polonaise, maintenant chargé de cours à l'École de médecine de Paris. Dans la matinée, il donnait quatre ou cinq leçons dont le cachet n'était pas inférieur à vingt francs ; une partie de l'après-midi, le compositeur travaillait, puis le gentleman apparaissait. Il faisait des visites, allait dîner sur les boulevards, et se rendait eu soirée ou au théâtre, le plus souvent avec son ami. Ce train de vie était fort coûteux, mais Chopin, quand il se trouvait en fonds, dépensait, selon son habitude, sans compter : il avait un cabriolet à lui, un cocher à gages, il invitait ses amis dans les restaurants à la mode, payait en grand seigneur, quelquefois sans daigner dîner lui-même, et ses intimes, il les emmenait chez lui pour souper1. Aussi avoue-t-il qu'il ne faisait pas fortune ; ajoutons— ce qu'il n'avoue pas. — qu'il obligea de sa bourse plus d'un compatriote malheureux et que dans les concerts donnés au profit des réfugiés polonais, ceux-ci bénéficiaient régulièrement du cachet offert à l'artiste.
Si les leçons rapportaient suffisamment, s'il lui plai-
1 Observons, avec M. Niecks,que Liszt, à propos de ces réceptions à la Chaussée-d'Antin, se livre à son imagination coutumière, lorsqu'il décrit l'assistance composée de personnalités artistiques ou littéraires qui ne s'y sont jamais rencontrées.
sait d'ailleurs bien davantage de jouer dans les salons « pour les dames », selon son expression, il n'avait pas encore renoncé — comme cela arriva plus tard, — à se faire entendre en public, nous ne disons pas devant le grand public, car Chopin redoutait par instinct et par expérience les vastes salles avec des milliers d'auditeurs. Au courant de l'hiver 1832-1833, il parut dans différents concerts : celui d'Hiller1 avec Liszt, dans un concerto de Bach ; avec Liszt également au concert donné par miss Smithson, l'actrice anglaise qui fut la première femme de Berlioz, et à celui des frères Herz.
Le séjour que Field, cet hiver-là, fit à Paris, fournit l'occasion de comparer le jeu des deux artistes ; mais, quelques ressemblances qu'on trouvât dans la finesse de leur toucher, dans leur legalo également parfait, Field, s'il pouvait être regardé comme un précurseur de Chopin, n'était, comme le déclare M. Marmontel qu'un Chopin sans rêve, sans poésie, sans passion. M. Marmontel ajoute que Field, au physique, corpulent, grossier, de manières vilaines, empestant le tabac et buveur jusqu'à la plus répugnante ivrognerie, faisait l'effet de Falstaff.
Pendant l'hiver de 1834 et au printemps suivant, le public entendit encore Chopin à la salle Pleyel avec Liszt, Hiller, Osborne2, Stamaty3. Mais au Conservatoire, au
1 Ferdinand Hiller, pianiste et compositeur, né à Francfort en 1811, mort à Cologne en 1885.
2 Osborne, pianiste et compositeur de salon, né en Irlande à Limerick en 1806, mort à Londres en 1893.
;i Stamaty, pianiste et compositeur, né à Rome en 1811, mort à Paris, en 1870, iils d'un Grec naturalisé Français.
mois de décembre, son interprétation du larghetto du concerto en fa mineur n'eut qu'un demi-succès. Plus froid encore fut l'accueil au concert du Théâtre-Italien — 4 avril 1835, au bénéfice des réfugiés polonais, — où figuraient Liszt, le violoniste Ernst, Nourrit et Mlle Falcon. Si bientôt après — le 26 avril — à la Société des Concerts du Conservatoire (concert Habeneck), il prenait sa revanche en jouant merveilleusement la Polonaise précédée d'un anclante spianato, ces deux échecs ou demi-échecs l'affectèrent si vivement que pendant plusieurs années, il s'abstint de jouer en public1.
En 1835 Chopin rencontre Bellini. Les deux artistes ne tardent pas à se lier d'une étroite amitié. Il y avait beaucoup d'affinités entre la nature de Chopin et celle du compositeur sicilien « blond comme les blés, dit Léon Escudier, doux comme les anges, jeune comme l'aurore, mélancolique comme le couchant. » Tous deux avaient le même idéal, souffraient de la même langueur et la même fatalité devait peser sur leurs destinées. Bellini mourait en septembre 1835 et quatorze ans plus tard Chopin viendra reposer auprès de son ami. La profonde sympathie qui les avait rapprochés devait aussi
1 Chopin, toutefois, participa à un concert donné en 1838 — le 25 mars — à Rouen, au prolit du professeur polonais Orlowski. Legouvé, qui assistait à ce concert, en fit un compte rendu enthousiaste, dont voici l'éloquente et lyrique (!) péroraison : « En avant, Chopin, en avant! Que ce triomphe vous décide. Ne soyez pas égoïste, donnez-nous sans réserve votre beau talent, consentez à passer pour ce que vous êtes, mettez fin au grand dérmt qui divise les artistes, et quand on demandera quel est le premier pianiste d'Europe, Liszt ou Thalberg, que le monde entier réponde comme ceux; qui vous ont entendu : « C'est Chopin. ))
rapprocher leurs œuvres. L'influence de Bellini sur Chopin fut considérable ; celui-ci était ému jusqu'aux larmes lorsqu'il entendait la Norma ou les Puritains, et il est aisé de voir qu'il s'est inspiré souvent de ces tendres mélodies sans les copier et en leur donnant une forme que le musicien italien, fort peu instruit et point du tout harmoniste, était incapable de créer.
En cette même année (1835), Thalberg faisait la conquêtedeParis etdevenaitle « premier pianiste du monde»; Chopin, qui avait horreur de ses « fameuses mécaniques ». s'amusait à les parodier de la plus drôle façon.
Pendant l'été, Chopin quittait Paris et voyageait en Allemagne. On l'y attendait avec impatience; Mendelssohn. Schumann et d'autres encore se disputaient ses visites, si courtes fussent-elles. Il y avait d'interminables causeries, des réunions intimes d'un charme indicible — chacun s'asseyait tour à tour au piano, Chopin jouait ses dernières compositions, religieusement écoutées, admirées, applaudies et parfois aussi discutées. Et quand il partait, on exigeait de lui la promesse de revenir l'année suivante. Pourquoi Chopin ne sut-il pas demeurer dans ce milieu ami et vivifiant, où Ton faisait de si bonne et si grande musique, où il y avait de si nobles tentatives d'art, avec de belles fêtes artistiques, comme celles qu'organisait Mendelssohn? A Paris, sans doute, le professorat était très lucratif, mais cet argent, si aisément gagné, Chopin le dépensait plus aisément encore, et qui pis est, il dépensait sa vie, ses forces, gaspillées aux vaines exigences de la
société mondaine. Là-bas, il eût pu avoir l'avenir assuré par quelque fonction modestement rétribuée, le contact de ces grands musiciens eût apporté plus de maturité à son génie, et il eût peut-être réalisé le vœu de Schumann, celui d'Elsner qui y revenait sans cesse et sans succès : produire l'œuvre qui eût donné toute la mesure de sa capacité. A Paris on sacrifiait beaucoup trop aux goûts d'un public ignorant, peu accessible aux grandes œuvres; les innovations des musiciens romantiques, fort contestées, avaient peu de succès. Chopin restait indifférent ; il n'aimait pas Berlioz et quant à Liszt, le grand propagateur de ce mouvement, « ils étaient plus camarades qu'amis ». Une sotte histoire devait les brouiller un jour et Chopin envia toute sa vie à son « camarade » la puissance qu'il exerçait sur les masses par sa personnalité, par l'énorme sonorité de son jeu. De ces excursions en pays allemand les séjours les plus longs furent ceux de Dresde et de Bohême. A Carlsbad il avait retrouvé son père qu'il n'avait pas revu depuis Vienne, à Dresde Marie Wodzinska, la sœur de ses amis Wodzinski. Elle et lui s'étaient connus tout enfants, puis perdus de vue. Chopin dont le cœur s'enflammait facilement était toujours amoureux. D'après George Sand, ce if était pas une passion, mais cinq, six passions qui le tenaient à la fois, toutes sincères, qui triomphaient alternativement les unes des autres ; souvent dans une môme soirée il s'éprenait de deux ou trois femmes, et, à leur grand désappointement, les oubliait aussitôt. Marie Wodzinska donc rencontrée à Dresde,
puis en Bohème, la camaraderie enfantine de jadis tourna vite au roman d'amour. Ce fut une idylle charmante. Chopin, sérieusement épris, paraissait transformé ; il avait retrouvé sa gaîté, son humeur naturellement joyeuse, il exultait. Il demanda la main de Marie, ayant déjà organisé sa vie, une installation prés de Varsovie, au village natal, dans le voisinage de ses parents, — mais cette demande, favorablement accueillie par la mère, ne fut pas agréée du père ; les Wodzinski avaient une des plus grosses fortunes territoriales et Chopin ne possédait que son admirable talent. Le refus lui fut-il signifié à Marienbad en 1836, au moment du départ précipité des Wodzinski, ou, comme le ditKarasowski, seulement en 1837? Il est certain que l'Allemagne ne le revit pas cette année-là, qu'il tomba gravement malade, et qu'en juillet seulement il fit une apparition à Londres pour jouer chez les Broadwood, mais sans visiter aucun artiste, ni Moscheles, ni Mendelssohn de passage en cette ville et qui écrivait à Hiller : « Chopin est encore très souffrant! » Revenu à Paris, brisé au physique comme au moral, en proie au plus sombre découragement, voyant son rêve d'amour anéanti, sa vie désormais sans but1, il s'abandonnait de nouveau, lorsqu'une rencontre, une simple présentation s'en vint modifier une fois de plus cette existence qui à tout moment devenait un fardeau trop lourd pour les frêles épaules du pauvre grand artiste.
1 Sur le paquet de lettres des Wodzinski, noué d'une faveur rose, se trouvent écrits de la main de Chopin, ces mots : « Moïa biéda (mon malheur). » (Karlowicz, Souvenirs inédits de Chopin.)
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Dans les Trois romans de Frédéric Chopin, le comte Wodzinski rattache ingénieusement, poétiquement, le second roman — celui de Marie Wodzinska — au troisième, dont George S and fut L'héroïne, comme on sait. 11 nous fait assister à une certaine soirée chez la comtesse Marliani où Chopin, après avoir improvisé sur un thème polonais, les adieux du lancier, aperçut tout à coup devant lui, tout près du piano, dans une attitude de recueillement et d'admiration, une femme grande, hrune et pâle qui n'était autre que George Sand et qui évoqua soudain l'image même de Marie, toujours présente à sa pensée. Le charme, dans cette illusion, aurait été irrésistible. D'après Karasowski, la soirée avait lieu chez la marquise de C... (Gustine). Mais d'après M. Niecks, plus averti et mieux documenté, la réalité a été beaucoup plus prosaïque. Liszt fut l'artisan de cette entrevue. Il connaissait George Sand par Mmc d'Agoult; rendez-vous fut pris pour un après-midi où Chopin venait soit chez Liszt, soit chez son amie, essayer quelques compositions nouvelles, — non averti d'ailleurs, car il détestait les bas bleus et ne désirait aucunement être présenté à l'auteur de Lé lia. Mais Mmc Sand était de ces femmes qui savent s'imposer quand elles veulent, elle voulut s'imposer et s'imposa. Les circonstances, particulièrement le voyage aux Baléares dont nous allons parler, créèrent bientôt une vie commune, une sorte de vie de famille, d'intérieur bourgeois avec deux êtres associés tout à fait opposés de goûts et de tempérament, lui devant sauvegarder cette situation bizarre par une
correction et une réserve parfaites, elle devant mêler à une affection véritable, prouvée par des soins assidus, des fantaisies et des libertés déconcertantes.
Inquiète de la santé de son fils Maurice, alors âgé de quinze ans, Mme Sand — c'était dans l'automne de 1838, — résolut d'aller passer l'hiver dans le midi, à Majorque et elle proposa à Chopin, toujours très souffrant, de l'accompagner; celui-ci accepta, sans rien dire toutefois à ses amis. On se retrouva en novembre à Perpignan, on s'embarqua à Port-Vendres pour Barcelone et à Barcelone pour Palma. Ces deux traversées se firent heureusement et l'arrivée aux Baléares, sous un ciel admirable, au sein d'une nature presque tropicale, fut une surprise délicieuse. L'enchantement dura peu. Le logement — trois pièces blanchies à la chaux, — trouvé à grand peine à Palma chez un sieur Gomez, était inhabitable ; les gens du pays, pratiquant la devise antique « hospes hostis », marquèrent bientôt à nos voyageurs une hostilité très manifeste, due aux craintes de la contagion que causait la présence d'un malade soupçonné de phtisie. Il fallut, après avoir indemnisé le sieur Cornez, quitter cette « maison du Vent » et au mois de décembre la smala Sand s'installait dans une partie inoccupée d'un ancien monastère, à Valdemosa, à peu de distance de Palma. « Entre les rochers et la mer, dans une grande chartreuse abandonnée, en une cellule dont les portes sont plus grandes que les portes cochères à Paris, tu me vois, écrit Chopin a son ami Fontana le 28 décembre, sans gants blancs,
les cheveux sans frisure, pâle comme d'habitude. Ma cellule à la forme d'une bière de haute dimension, les voûtes sont couvertes de poussières, la fenêtre, petite, donne sur des orangers, des palmiers et des cyprès. En face de la fenêtre, sous une rosace découpée dans le style mauresque, se trouve mon lit. Auprès, une table à écrire, vieille, carrée, et dessus, un chandelier de plomb — c'est un grand luxe, — et une chandelle de suif. Les œuvres de Bach, mes manuscrits, mes notes et quelques autres paperasses, voilà tout ce que je possède. » Le piano demandé à Pleyel et si attendu ne fut installé qu'à la fin de janvier, après mille difficultés et avec d'énormes frais de transport. Mme Sand et ses deux enfants avaient des cellules voisines. Le reste des bâtiments étaient occupés par des femmes de service, êtres méchants et sournois, par deux moines, parle sacristain de l'église, très scandalisé de constater que les Français n'assistaient pas aux offices. Dans un Hiver à Majorque1 , George Sand, avec son style imagé et luxuriant, a raconté les mille détails du séjour à la chartreuse de Yaldemosa.
Malgré la douceur du climat — il y eut, en guise d'hiver, six semaines de grosses pluies et de grande humidité, — la santé de Chopin ne s'améliorait pas, au contraire. Il toussait continuellement, avait de terribles crises, des suffocations qui causèrent de vives alarmes. Puis un mieux se produisit. Mais Chopin s'ennuyait
1 Voir également l'Histoire de ma vie et la Correspondance.
extrêmement; sa nervosité devenait excessive, son humeur, de plus en plus irritable. Il se jugeait perdu. Le « thème de la mort » qui l'obsédait sans cesse, martelait son esprit d'évocations lugubres, d'apparitions terrifiantes, d'atroces cauchemars, même à l'état de veille. Les plus petits incidents prenaient des proportions fantastiques et déprimaient le moral.
Un jour Mme Sand et ses enfants partirent en excursion dans un birlocho ; surpris par un violent orage — les chevaux pouvant à peine marcher, les chemins étant défoncés, — ils ne rentrèrent à Yaldemosa que fort avant dans la soirée. Chopin, horriblement inquiet, était au piano ; en les apercevant, il se leva d'un bond, l'air égaré : « Ah! je savais bien que vous étiez tous morts! » Il se voyait, lui aussi, dit George Sand, noyé dans un lac, des gouttes d'eau pesantes et glacées lui tombant lentement sur la poitrine, et George Sand ajoute que cette scène, il venait de la représenter admirablement dans une improvisation (le prélude en si bémol mineur), où « l'on entend précisément les gouttes de pluie... ))
Cette dernière partie de l'historiette n'est pas exacte. Un des élèves de Chopin, qui ne fut certainement pas son meilleur élève, Gutmann1 a certifiera diverses reprises,
1 Chopin ne sortait presque jamais à Paris sans être accompagné de ce fidèle Gutmann. un grand garçon, taillé en hercule avec de gros membres, des mains énormes, et qui lui servait de garde du corps. D'un certain talent comme pianiste, très médiocre compositeur, Gutmann. après des tournées plus ou moins fructueuses, abandonna la musique et s'occupa, à Florence, de l'impression en couleurs sur satin, procédé dont il était l'inventeur. Il mourut en 1882, à l'âge de soixante-tre^sans.
que les Préludes attribués généralement au séjour de Valdemosa avaient été composés antérieurement, et que lui — Gutmann — les avait copiés avant le départ du compositeur. A Valdemosa, Chopin, clans les rares moments où sa santé lui permettait de travailler, ne fit donc pas autre chose que de retoucher son ceuvre, de la mettre au point. Nous savons déjà, d'ailleurs, qu'il gardait fort longtemps ses manuscrits en portefeuille, forcément, tout d'abord, faute d'éditeurs, puis par habitude, par le désir qu'il avait de modifier sans cesse, de chercher quelques variantes nouvelles, quitte à revenir — comme il lui arrivait souvent, — à la version primitive, au premier jet. Nous savons aussi que de 1832 à 1837, s'il mit au jour un certain nombre d'œuvres nouvelles, il s'occupa principalement de publier le stock qu'il avait rapporté de Vienne ou de Varsovie, et qui datait de l'époque où sa productivité avait été très intense, productivité qui se ralentira considérablement ensuite, lorsque les plaisirs mondains de Paris absorberont la meilleure partie de son temps et surtout lorsqu'il sera aux prises avec les atteintes de la terrible maladie. S'il est impossible de préciser la date de ces Préludes, elle doit — à notre avis — être reportée sensiblement en arrière, lorsque Chopin écrivit soit son premier cahier d'Études (1830), soit le second (1834). A Majorque il ne semble avoir fait que la Polonaise (op. 40, n° 2) en ut mineur z d'un caractère sombre, le 3e scherzo (op. 39) plus sombre et plus désolé encore, et qui se rapproche d'une œuvre maîtresse parue en 1841, de la sonate en
si bémol mineur, dont les premières esquisses pourraient bien avoir été commencées là-bas.
Au début de mars, les approches du printemps permirent à nos insulaires de mettre à exécution le projet de départ si impatiemment attendu; Chopin, dangereusement malade à nouveau, pouvait à peine supporter la fatigue d'un déplacement, mais il se sentait incapable de rester une semaine de plus dans un pays qu'il avait pris en horreur. A Marseille il fut un peu mieux, grâce aux soins du docteur Cauvière qui exigea, pour obtenir un résultat plus durable, que le malade ne quittât pas Marseille avant l'été, malgré la répulsion qu'inspirait à George Sand cette ville d'affaires, « cette cité de marchands où il n'y avait pas de vie intellectuelle. »
Lorsque la femme de Nourrit ramena à Marseille le corps de son mari mort à Naples si tragiquement, ce fut Chopin qui tint l'orgue — un méchant instrument tout désaccordé, — dans la petite église de Notre-Dame du Mont. Il joua une mélodie de Schubert, les « Astres », que le grand chanteur aimait particulièrement. Il put accompagner Mme Sand dans une rapide excursion à Gênes, et, en juin 1839, on arrivait enfin dans le Berry, à Nohant où se trouvait la propriété de Mme Sand. Chopin, qui y était venu en 1837 et en 1838, y prenait définitivement ses quartiers, devenant Phôte habituel du « château », pour Pété tout au moins; entre temps, il avait chargé son ami Fontana — et avec un luxe de détails qui montre chez l'artiste un côté très bourgeois, — de préparer l'installation à Paris de Mme Sand pour laquelle