FOLK-LORE
J’ai eu l’occasion de parler ailleurs de ces clichés de la conversation que l’on appelle (( formulettes ». Il y a les formulettes parlées et les formulettes écrites. Aux premières pages des livres de classe, les petits écoliers écrivaient assez souvent, autrefois:
Si, tenté du démon,
Tu dérobes ce livre,
Apprend que tout fripon Est indigne de vivre.
J’ai lu, sur la première page blanche d’un dictionnaire latin appartenant à un élève du collège de Nicolet, la curieuse formulette que
voici :
choses d’autrefois
Hic liber,
Pour de l’argent,
Emptus fuit Chez un marchand.
Si quis ilium,
Par aventure,
Inveniet
Sur son chemin,
Reddat mihi La couverture,
Qu*æ facta est De peau de chien.
A la Rivière-du-Loup (Louiseville), les enfants de l’école du village écrivaient autrefois sur leurs livres :
Ce livre est à moi comme la France est au Roi.
Cette formulette est bien ancienne, évidemment, et aussi bien suggestive, pour employer une expression toute moderne. On y trouve une évocation du passé qui n’est pas sans saveur.
En France, on lit sur les murs extérieurs des édifices :
Liberté
Egalité
Fraternité
Comment faut-il ponctuer cela ? Un mécontent (il y en a toujours !) suggérait d’écrire :
Liberté (point) Egalité (point) Fraternité (point) !
M’est-il permis d’oser un instant parler des Castors? On en parle partout; ce nom: castor, appliqué aux hommes d’un parti politique, revient à chaque instant dans les conversations, et les éditeurs de journaux songent a en faire faire des clichés.
Autrefois on appelait <( bièvre » l'intellio-ent animal dont les Canadiens ont fait un emblême national. Le mot anglais beaver vient du vieux français (( bièvre ».
Partout, en Canada, on emploie le mot anglais castor pour le mot (( ricin ». Ainsi on dit (( huile de castor » pour huile de ricin, une huile végétale ! C’est une des curiosités de
notre langage;. Elle est absolument incompréhensible pour un Français, de même que certains mots tirés de l’idiome indien, comme micouenne , cuiller de bois, et bcibiche, fine lanière en cuir dont se servent les cordonniers.
Puisque je suis en veine de faire de l’érudition, disons, en passant, que le mot (( cordonnier » — autrefois cordouanier — ne vient pas de (( cordon » mais de (( Cordoue », ville d’Espagne. On donnait ce nom de cordouanier aux fabricants d’une variété de chaussures, en cuir de Cordoue, fort à la mode à Paris au XVe siècle.
Un de mes correspondants de Paris me demande de lui faire connaître le (( blason populaire » canadien, c’est-à-dire les sobriquets ou noms dérisoires donnés aux habitants de certaines localités.
Ees habitants de Montréal et de Québec, deux villes rivales, me dit-il, doivent s’être donné de ces noms-là.
Les Ouébecquois et les Montréalais n’ont pas encore eu l’idée de se traiter de cette féroce
feuilles éparses
manière. Tout au plus nous permettons-nous, nous autres Ouébecquois, de plaisanter sur le peu de profondeur du port de Montréal. Nos amis de la « ville rivale » prennent cela gaîment, comme des gens sûrs de leur supériorité sur les points qui leur paraissent essentiels.
Les sobriquets collectifs ne sont cependant pas ignorés parmi nous. On connaît l’appellation de Bas de Soie appliquée aux Irlandais, et celle de B lue N oses appliquée aux habitants de la Nouvelle-Ecosse. Nous en avons d’autres encore dont j'ai déjà parlé.
Il est certaines curiosités du langage populaire qui sont vraiment intéressantes à plus d’un point de vue. Je suis sûr qu’un Parisien instruit n’entendrait pas sans plaisir les conversations de la classe ouvrière de Saint- Roch et de Saint-Sauveur, par exemple. Un savant folk-loriste. M. Eugène Rolland, s’est épris du Canada rien qu'à lire un certain nombre de nos chansons. LTn autre m’a écrit pour se renseigner sur nos devinettes, comme:
— Qu'est-ce qui fait le tour du bois et qui n’entre pas dedans ? (L'écorce.)
—Qu’est-ce qui est gros comme une église et qui ne pèse pas une cerise ? (L’ombre.)
— Qu’est-ce qui est haut monté, court habillé, qui appelle le monde de tous côtés? (La cloche.)
— Qu’est-ce qui peut porter un voyage de paille et qui ne peut porter une épingle ? (L’eau.)
— Qu’est-ce qui a robe sur robe et qui n’a ni point ni couture ? (L’oignon.)
— Qu’est-ce qui est plein jusqu’au faîte et qui n’a ni porte ni fenêtre ? (L’œuf.)
Lorsque le lecteur français, ému par le récit des héroïques combats de nos aïeux, se demande si cette race vaillante des fils de France établis sur les bords du Saint-Laurent a pu conserver sa nationalité en dépit des vicissitudes de la politique, nulle démonstration ne saurait lui en dire autant que d’apprendre que nous chantons encore :
Entre Paris et Saint-Denis il s’élève une danse,
feuilles éparses
Il est passé par ici , le clairon du Roi , mesdames,
Sur le pont d’Avignon,
Malbrouk s’en va-t-en guerre.
S’il est intéressant pour un Européen de savoir jusqu’à quel point nous sommes demeurés français, il est aussi fort intéressant pour nous de savoir dans quelle mesure les Français sont restés ce qu’ils étaient, — j’allais dire sont restés canadiens ! J’ai reçu, l’an dernier, d’un aimable et distingué folk-loriste dont j’ai déjà cité le nom, M. Paul Sébillot, un volume contenant des contes marins recueillis en Bretagne. Le premier de ces contes commence ainsi :
« Il était une fois un jeune garçon qui n’avait plus ni père ni mère, et il allait à la pêche pour gagner sa vie »... Il partit un jour pour la mer avec un compagnon, et. . . . (( Ils prirent du poisson en quantité, et il était beau tout ce qu’on pouvait dire. »...
Ne croirait-on pas entendre une (( conteuse de contes » de nos campagnes canadiennes ?
Nos campagnards parlent le français, le bon vieux français du dix-septième siècle, et, chez les cultivateurs du moins, cette peste qui s’appelle l’anglicisme est à peu près inconnue. Ce n’est pas à la table d’un (( habitant )) que l’on entendrait dire : Je vous troublerai pour le beurre! . . .