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LE LAC SAINT-JEAN ET LES MONTAGNAIS

E Père de Quen est le premier blanc qui

' ait pénétré jusqu’au lac Saint-Jean. Il y arriva par la Belle-Rivière, le 15 juillet 1647, et alla camper, le soir du même jour, sur la rive opposée, vraisemblablement à la Pointe-Bleue^ à la Réserve des Sauvages, où la grève est d’un abord exceptionnellement facile.

Les peuplades qui fréquentaient les bords du lac Piecoua garni (lac peu profond) ou lac Saint-Jean au dix-septième siècle, étaient d’un caractère doux et facile, ainsi qu’en témoignent les récits des Pères Jésuites De Quen, Dreuillettes, Dablon, Albanel, DeCrespieul (le fondateur de la mission de Saint-Charles de Métabetchouan), de même que la relation inédite du Père Laure, qui les désigne sous le nom de Papinachois.

Les Montagnais actuels ont hérité de leurs heureuses qualités. Ceux de la mission de la Pointe-Bleue comptent un bon nombre de familles métisses et ne sont pas aussi complètement indiens, par le sang, que leurs frères de la mission de Betsiamis. Quelques-unes des familles fixées en été au lac Saint-Jean appartiennent à la tribu des Têtes-de-Boule et viennent de la région du Haut Saint-Maurice. On y voit aussi un certain nombre de Naskapis.

J’ai déjà eu l’occasion de dire que tous les adultes montagnais savent lire et chanter la prière. Il y a trente ans, chaque famille de la tribu possédait un calendrier et un livre de plain-chant noté, avec paroles montagnaises (Augustin Côté, Québec, éditeur).

En 1888, je fis un petit voyage au lac Saint-Jean et j’accompagnai quelques daines dans une promenade sur la belle et large grève de la Pointe-Bleue. Après avoir salué au passage une jolie jeune mère qui fumait en soignant son enfant, nous nous arrêtâmes pour essayer de lier conversation avec une vieille sauvagesse nonchalamment assise sur un lit de

FEUILLES éparses

branches de sapin à l’entrée de sa cabane. Malheureusement la pauvre femme n’entendait ni le français ni l’anglais. Il est vrai que je possède parfaitement la langue montagnaise, mais je ne la parle volontiers qu’avec ceux qui ne la parlent pas ! J’articulai, avec quelque hésitation : Mitsinaïgan . ... La bonne vieille tendit alors le bras vers la voûte de sa tente, et en tira, pour nous le présenter, un calendrier ecclésiastique en langue sauvage, avec l’épingle traditionnelle marquant le quantième du mois. Je considérai cet incident comme l’un des plus intéressants de notre visite. Le calendrier est le guide par excellence du sauvage nomade chrétien; il devient le maître de la prière pendant la saison de la chasse, alors que le missionnaire n’est plus là et que les familles sont dispersées dans la forêt.

Après le départ du dernier Père Jésuite de la mission de Métabetchouan, au dixhuitième siècle, les sauvages du nord continuèrent de se rendre, chaque année, sur les bords du lac Saint-Jean, où un prêtre séculier, envoyé par l’évêque de Québec, allait les îen-

contrer. Puis la mission fut confiée au zèle infatigable des Pères Oblats.

M. l’abbé Antoine Racine fut l’un des derniers prêtres séculiers envoyés par l’évêque ou l’archevêque de Québec à la mission du lac Saint-Jean. Il s’y rendit avec un interprète. Avant de commencer les exercices spirituels, le jeune prêtre parla aux sauvages avec une bonté qui les mit tout à fait à l’aise. Les chefs le complimentèrent sur son nom, que l’interprète avait traduit. L’un d’eux, s’enhardissant, alla arracher un arbuste, et il en présenta la racine au nouveau missionnaire, en lui disant: ((Ton petit cousin...»

Plus tard, le jeune prêtre qui avait débuté dans le ministère par les missions des Bois-Francs, devenait évêque de Sherbrooke et prenait pour devise :

In fide, spe et charitate radix.

J’ai dit plus haut que bon nombre de Montagnais ne le sont qu’à demi. Ceci me rappelle une excellente histoire qui, si elle n’est pas vraie, est fort bien trouvée :

FOUILLÉS ÉPARSES

L'ex-gouverneur général du Canada le marquis de Lorne, de la famille des Campbell de la maison d’Argyle, professait une grande admiration pour les types indiens. Pendant son séjour en ce pays, il cherchait toutes les occasions de voir des sauvages, et surtout des sauvages pur sang. Un jour qu’il était à Ristigouche, je crois, il aperçut un Micmac superbe : teint foncé, pommettes de joues saillantes, œil à reflets, front fuyant, cheveux plats aile-de-corbeau, prestance de chef de tribu.

— Milord, dit quelqu’un de la suite du gouverneur, voilà enfin un sauvage pur sang.

— Je le crois en effet, dit le marquis de Lorne ; et sans doute il doit porter quelque nom curieux, comme le Point-du-Jour, le Hibou-Noir, le Poisson-des-Lacs, ou simplement l’Orignal, l’Aigle, le Renard, le Vison. Je parie pour le Vison.

Puis, s’adressant au sauvage :

— Quel est votre nom ? dit-il.

Le personnage interpellé hésita un peu, mais le gouverneur ayant répété : — Quel est votre nom ? il répondit :

choses d’autrefois

— Campbell.

En 1864, je fus surpris par un orage dans la Grande Décharge du lac Saint-Jean, avec mon bon ami le docteur J.-C. Taché. Nous abordâmes une des îles de la Décharge, où nous trouvâmes un abri sous la tente d’une famille montagnaise. Il y avait là les plus beaux types du monde et des représentants de trois générations. Sauf l’aïeul, maître de céans, aucun de nos hôtes ne prononça une parole et ne bougea de sa place pendant toute notre longue visite, qui dura bien une heure. Une jeune femme, coiffée d’un bonnet de drap de diverses couleurs et dont les traits et l'attitude conservèrent tout le temps la plus parfaite immobilité, faisait cependant entendre quelques notes d’un chant faible, lent, aigu, destiné évidemment à charmer un bébé, immobile lui aussi, dont la tête très foncée émergeait d’une nâgane. De chef de cette famille était encore un métis : il se nommait Connolly.

Des familles nomades qui se réunissent

FEUILLES éparses

chaque été à la (( réserve» de la Pointe-Bleue y viennent surtout par la branche nord-ouest du Saguenay que l’on appelle aujourd hui Achatnachouane. Ce nom Achamachouane désignait autrefois un poste très éloigné situé au nord du lac Saint-Jean. On s’y rendait en suivant la branche supérieure ou branche nordouest du Saguenay, que je viens de nommer, et celle-ci a fini par perdre son nom pour prendre celui du poste où elle conduisait. Dans cent ans les savants se disputeront là-dessus. Puissent ces lignes arriver jusqu à eux et prévenir des désastres !

retour du saguenay

Chicoutimi, l’ancien poste de traite et de missions, puis le village aux proportions modestes, est maintenant devenu une localité considérable, une ville pleine d’avenir. Les admirables cascades de la rivière qui porte le nom de la ville et du comté, font mouvoir des machines puissantes qui jettent la vie, l’activité et l’or dans toute la cité naissante. Centre religieux, judiciaire, littéraire et industriel, le village d’hier est déjà doté de solides institutions.

Les étrangers qui se rendent à Chicoutimi par bateau et veulent s’en retourner de la même manière n’y demeurent pas assez longtemps, pour la plupart, à cause de 1 incei titude de l’heure du retour, — incertitude résultant de

choses d'autreeois

Faction de la marée. Avec le prolongement de la ligne du chemin de fer de Québec et du lac Saint-Jean jusqu’à la profonde baie des Ha ! Ha !, il serait facile d’arriver à une régularité. au moins relative dans les heures de départ du bateau de la Baie, et à l’établissement de facilités additionnelles pour sortir du (( royaume du Saguenay )) par voie fluviale.

Le bel hôtel appelé (( Château Saguenay», près du débarcadère de Chicoutimi, est largement installé et offre les’ avantages et le confort des bons hôtels des grandes villes. Les hommes d’affaires peuvent y communiquer avec leurs correspondants urbi et orbi , par téléphone ou par télégraphe, sans se déranger à peine. La promenade du <( bassin » et celle de la (( rivière du moulin », par ces jours d’automne où les arbres commencent à s’empourprer, sont absolument charmantes.

Si vous avez quelques jours de dolce far mente à passer à la campagne, rendez-vous à

feuilles éparses

la baie des Ha ! Ha !— à Bagotville, comme dit l’estampe du bureau de poste, — et allez vous installer dans le vaste hôtel que M. Mc Lean y a fait ériger, sur un rocher élevé entouré de bocages et qui se dresse comme une citadelle audessus des rues encore peu peuplées, mais largement tracées, du village de Saint-Alphonse.

Je ne connais rien de doux et de réconfortant comme l'hospitalité de ces bons hôtels des districts ruraux, où 1 on s intéresse sincèrement à votre personne et où 1 on s’ingénie à vous faire passer le temps agréablement.

De la galerie de 1 hôtel Mc Lean, la baie m’est apparue calme, belle, unie comme un miroir, dans son cadre de montagnes bleues qui

fuient vers l’horizon.

Un jour, cette baie mystérieuse, objet des disputes des géologues, donnera abri à de nombreux vaisseaux de fort tonnage, venus d outiemer pour y recevoir les produits de l’ouest canadien. Car la baie des Ha ! Ha ! est 1 un des plus beaux ports de l’Amérique, un hâvie superbe, bien supérieur à celui de Liverpool et à d’autres hâvres célèbres du vieux monde, où

les gros vaisseaux restent captifs à marée basse.

Lorsque Bagotville sera relié à Chicoutimi par un chemin de fer, ce sera un avantage considérable pour les deux localités, la prospérité de l’une devant nécessairement se déverser sur l’autre, comme l’eau qui cherche toujours à prendre son niveau. Chicoutimi restera la capitale du Saguenay, le centre animé du commerce et de l’industrie, tandis que Bagotville ou. Saint-Alphonse deviendra la ville du camionnage, des docks, des entrepôts, et, comme le prédisait sir Adolphe Chapleau il y a quelques années, l’un des principaux ports d’exploitation de la confédération canadienne.

Les habitants de Saint-Alphonse ont un sentiment très vif de la valeur de la baie des Ha ! Ha ! comme port de mer, et ils ont foi en ses destinées commerciales et maritimes. Quant à moi, — s’il m’est permis de faire entendre ici une note personnelle, — je voudrais voir Saint-Alphonse rester ce qu’il est aujourd’hui,.

feuilles éparses

avec son atmosphère vivifiante et pure, avec ses aimables habitants et ses mœurs douces et hospitalières. Dans mon égoïsme, je craindrais surtout d’en voir s’envoler mes souvenirs.

La première fois que j’ai fait le trajet de Tadoussac à la baie des Ha ! Ha!, j’étais en compagnie du docteur Joseph-Charles Taché, du juge Thomas- Jean- Jacques Loranger et de M. Maximilien Bibaud, tous trois morts aujourd’hui. L’autre soir, en revoyant le flanc colossal et dénudé du Cap Eternité, leur souvenir m’est revenu à la mémoire, et il m’a semblé entendre comme un écho de ce chant immortel :

Les spectateurs changent et passent:

Le spectacle ne change pas !

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