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choses d’autrëeois
avec précaution. Il reparut bientôt, violon et archet en mains.
Comme tous les musiciens qui ont l’oreille juste, il accorda son instrument sans tapage et en quelques minutes.
M. Marcou tenait et tient encore son vio- Ion appuyé sur l’épaule, à la façon du populaire : partant, il ne démanche pas et ne fait pas de sons harmoniques; mais quelle justesse de touche est la sienne ! quel coup d’archet net et vibrant ! quel rythme entraînant et vraiment merveilleux ! Le virtuose s’empara immédiatement de son auditoire. Les sons aigus du frêle instrument s’égrenaient dans l'espace ; les reels écossais, les hornpipes dans la « tonalité des cornemuses )), faisaient mouvoir tous les pieds. Boisvert enthousiasmé se leva et se mit à danser avec fureur. Cet homme qui, le matin, avait tué cinq de ses semblables, se livrait à des entrechats inouïs ! Il appela tour à tour les plus agiles, Beauchamp, Hurtubise, Hudon, Trefflé Lamontagne, Pierre Gingras, pour lui faire vis-à-vis, et ne s’arrêta que lorsque le violoniste, épuisé, cessa lui-même de jouer.
FEUILLES ÉPARSES
On battit des mains. Boisvert serra les doigts du virtuose et s’assit en criant : Hé ! hé ! à la façon indienne.
— Hé ! hé ! répondit-on tout autour du campement.
C’étaient les sauvages : hommes, femmes et enfants, que le son du violon avait attirés et dont les yeux brillants exprimaient la plus ardente curiosité. Ils riaient, contrairement à leur coutume lorsqu’ils sont en présence d’étrangers, et leurs dents blanches faisaient paraître leurs figures tatouées plus foncées et plus hideuses encore. Boisvert leur dit quelques mots ; puis, s’adressant à Hector Marcou : — Vous frapperiez le plus brave de mes; guerriers, dit-il, qu’il ne vous ferait aucun mal. Poui c s gens-là, vous êtes un homme à part, un ctie surnaturel, vous êtes possédé par un esprit.
- Comme David La Gamme, dit à demi- '■ oix Mineau, qui avait lu le Dernier des Mollir
choses d’autreeois
— Maintenant, mes amis, dit Boisvert, il faut que vous me rendiez ma visite, et comme nous partons demain au point du jour, vous allez me suivre immédiatement. Vous verrez mes gens danser la (( danse de la guerre )) et célébrer leur victoire de ce matin. Moi, je vais vous donner un festin. Emportez du pain, du sel et du poivre, si vous le voulez ; je n’ai qu’un mets à vous offrir, mais un mets royal : de la bosse de bison. Comme vous êtes réduits à la viande salée depuis deux mois, je me figure que cela ne vous déplaira pas trop.
Un des voyageurs se mit à chantonner :
Les Canadiens sont pas des fous,
Partiront pas sans prendre un coup.
— Pas de ça ! dit Boisvert avec vivacité. Si seulement mes sauvages sentent l’odeur du rhum, il faudra leur en donner ; alors ce sera la bataille, et je ne réponds plus de rien.
Les Canadiens se rendirent au camp des sauvages et en parcoururent les divers groupes avec curiosité. On avait allumé un feu de fasots Des tranches de bison fraîchement tué
FEUILLES EPARSES
furent distribuées aux convives, qui les firent rôtir au bout de longues baguettes. Au reste, chacun s’arrangea à sa manière, et nos voyageurs firent ce soir-là un festin dont plusieurs gardèrent longtemps le souvenir.
Gatineau le Parisien mangea plusieurs tranches de bosse de bison, et déclara que ce mets était digne du Palais-Royal, galerie Montpensier.
Pierre Gingras, muni d’un chaudron, fit des combinaisons savantes de bison et de lard, avec assaisonnements d’une haute inspiration. Il se révéla improvisateur.
Bientôt le chant aigu des femmes, le bruit des tambours et des chichigouanes et les exclamations gutturales des guerriers arrivèrent aux oreilles des Canadiens installés sous la tente du chef. Sur un signal de Boisvert, tout le monde se rendit à la danse, à laquelle Tellier et Beauchamp voulurent prendre part, au grand amusement de leurs compagnons.
Il y a quelque chose de frappant dans la conservation extraordinaire des traditions et des usages, même les plus puérils, des diffé-
rentes peuplades sauvages de l’Amérique du Nord. La danse et le festin dont furent témoins nos amis les voyageurs canadiens, avec leurs incidents caractéristiques, ne différaient en rien des scènes de festins et de danses racontées par les premiers pionniers de la civilisation dans la Nouvelle-France et les colonies voisines au commencement du dix-septième siècle.
Mais il me faut abréger ce récit. Il était deux heures du matin quand s’éteignirent les dernières clameurs de la fête. On se dit gaîment adieu. Boisvert seul avait l’air ému.
Deux jours après, Edouard Tellier, qui s’était abreuvé trop largement à une source alcaline, expirait, victime du fléau qui sévissait alors dans les grandes villes du Canada et des Etats-Unis : le choléra. Il fut enterré dans la plaine déserte,, sillonnée aujourd’hui par de nombreux chemins de fer. Le sifflet des locomotives n’éveille pas son ombre; seule la trompette de l’ange fera tressaillir ses os au jour de « la grande revue que Dieu lui-même passera quand les temps ne seront plus )).
feuilles éparsfs
Quelques mois plus tard, Anselme Desjarlais périssait misérablement, le corps transpercé par la corne d’un bœuf, et Pierre Gin- ° ras de Ouébec, tombait sous les balles d un assassin dans la cour d’une maison de Sacramento.
M. Marcou et M. Delorme revinrent au pays en 1850, un peu plus pauvres qu’avant leur départ. M. Honoré Picotte tint loyalement sa promesse, et ce fut avec l’avance d argent qu’il fit à M. Marcou que celui-ci put fonder, à Québec, l’établissement de fourrures qui l’a conduit, ainsi que son associé M. Renfrew, à une honnête fortune.
— Et Boisvert ?
Boisvert, paraît-il, revint au Canada.
Il trouva ses filles mariées à la Rivière-du- Loup ; il acheta à chacune une terre en bon état de culture, puis il leur dit adieu pour toujours.
Il aurait voulu rester au pays, mais sa deuxième famille était là-bas, dans le Far West américain, et il se devait à sa pauvie squaw et à ses plus jeunes enfants. Il expri-
choses d’autrefois
niait les désirs contraires qui l'agitaient par ces mots empruntés au génie du langage indien : « J’ai deux cœurs ! » (l)
(i) Depuis que ces lignes ont été écrites, M. François Desieur Désaulniers, ex-député et journaliste, m’a donné quelques renseignements additionnels au sujet de Boisvert. L’ancien chef des Serpents se nommait François Boisvert. Il vint finir ses jours à Yamachiche, où il se fixa avec ses enfants métis. Ceux-ci sont tous morts, à l’exception d’une fille, Marguerite, mariée à M. Philippe Blais, cultivateur, d’Yamachiche.