ET LES NOËLS POPULAIRES
On parlait un jour de musique religieuse dans une réunion où je me trouvais avec M. Antoine Plamondon, le doyen de nos artistes-peintres, qui, âgé aujourd’hui de près de quatre-vingt-dix ans, a conservé tout l’enthousiasme, toute l’ardeur artistique d’un jeune homme :
— (( La musique religieuse, me dit-il, — mais est-ce que toute musique n’est pas religieuse ? ))
Pour toute réponse, je me contentai de regarder l’excellent vieillard avec admiration. Sans le savoir, il venait de faire son propre éloge et de révéler l’exquise candeur de son âme.
La musique, ce merveilleux et poétique langage, cet art charmant et (( dangereux », comme a dit Madame Bourdon, a une puissance étonnante pour exprimer les sentiments du cœur humain, avec leurs nuances infinies, leurs délicatesses subtiles et inconscientes, et elle sait en développer l’intensité à un degré extraordinaire mais elle est impuissante à exprimer une idée spéculative, un raisonnement ou une argumentation. A vrai dire, elle n’a aucun sens absolument déterminé et précis. C’est là sa faiblesse et c’est là aussi sa force. La même mélodie peut à la fois faire verser des larmes de joie et des larmes de douleur, et les sons de l’orchestre qui jettent l’ivresse dans l’âme du danseur peuvent, au même moment, inspirer une dévotion plus vive et plus tendre à l’humble religieuse qui, non loin de la salle du bal, passe la nuit au chevet d’un mourant.
Pour une âme qui vit constamment sous le regard de Dieu, toute musique peut avoir un côté religieux, de même que, pour une âme perverse, toute musique peut contenir un ferment dangereux et malsain. Mais trouver tout
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bon ou tout mauvais dans la musique, en général, serait l’indice d’une absence d’éducation musicale à peu près complète.
A proprement parler, les non-initiés absolus ne trouvent dans la musique que 1 expression de deux sentiments ; la tristesse et la joie, lesquels peuvent développer et accroître à un très haut degré les autres sentiments, bons ou mauvais, préexistants dans 1 âme. Chez les initiés, au contraire, la musique fait naîtie la plus grande diversité d’impressions. La mélodie, avec ses notes appellatives, ses cadences, son parallélisme dont les compositeurs modernes cherchent trop à s affranchir , 1 harmonie, avec ses accords consonnants et dissonants et les artifices ingénieux des retards dans la résolution d une ou de plusieurs de leurs parties ; le rythme, avec ses élans et ses chutes, ses temps forts et ses temps faibles, ses syncopes, ses points d’orgue, ses divers genres de mesure, ses mouvements, tantôt lents, tantôt précipités, sont pour le musicien l’objet d’études attrayantes en même temps que la source
choses d’autrefois
d’inexprimables jouissances et d’impressions variées.
J’ai dit plus haut que la musique n’est pas, à proprement parler, le langage de l’âme intellectuelle, et que ses accents enivrants et poétiques n’ont pas le sens circonscrit, déterminé, de la parole, écrite ou parlée. Cela explique, sans toujours les justifier, ces substitutions de paroles sur un chant particulier, ces arrangements après coup dont on est si coutumier dans les maîtrises.
Rarement une mélodie moderne se prête à ces sortes d’adaptations et de transformations ; mais j’avoue qu’une mélodie antique, même si elle se chantait à l’origine sur des paroles profanes, peut souvent recevoir des paroles religieuses sans que le bon goût ait à en souffrir. C’est que l’emploi excessif des dissonances et l’abus des effets rythmiques ont donné un tel cachet d’agitation à notre musique moderne que, grâce au contraste, toute musique ancienne nous paraît aujourd’hui calme et reposante, et que l’air d’une joyeuse chanson d’autrefois peut maintenant nous faire l’ef-
FEUILLES ÉPARSES
fet d’un cantique. Si, après cela, on écrit des paroles pieuses sur cette mélodie ancienne, et si l’on chante cette mélodie dans une église, le jour de Noël, par exemple, les délicats euxmêmes ne trouveront peut-être rien à redire, tant il est vrai que, dans l’état actuel de l’art musical, l’archaïsme de la forme favorise singulièrement l’expression des sentiments religieux.
D’une manière générale, cependant, il faut se défier des adaptations.
L’abbé Daulé, l’un des prêtres que la révolution française du siècle dernier a jetés sur les plages canadiennes, a publié un gros volume de cantiques, avec musique, dont quelques-uns se chantent sur des airs de chansons plus ou moins triviales que lui avaient fait connaître, paraît-il, des ouvriers, des artisans ou des cochers de place de Québec. Le bon (( Père Daulé )), comme on l’appelait, notait les airs, faisait parfois une remontrance au chanteur, puis adaptait des paroles pieuses à l’air de la chanson profane. Un peu plus tard, les chansons, transformées en cantiques, fai-
saient résonner les voûtes de la cathédrale de Québec. Les fidèles souriaient peut-être un peu, dans les premiers temps; mais aujourd’hui les couplets par trop vulgaires sont oubliés et les cantiques seuls subsistent. On les chante sans penser à leur origine, de même qu’à Rome on peut entrer dans les églises du Panthéon et de Santa Maria sopra Minerua sans songer aux héros de l’antiquité ou aux rêveries de la théogonie païenne.
On connaît le pieux cantique de Noël : Dans le silence de la nuit ; il se chante^sur un air antique et charmant, et il a sans doute inspiré bien des sentiments de dévotion. J’hésite après cela à dire au lecteur que l’air de ce cantique, tel qu’indiqué par le Père Daulé, était primitivement celui d’une chanson à boire !
L’air si connu de Nouvelle agréable était aussi autrefois celui d’une chanson de table. Il a, assure-t-on, pour auteur Wolfgang-Amédée Mozart, rien de moins. (l)
(i) Voir à ce sujet l’intéressant ouvrage de M. Ernest Myrand intitulé : Noëls ancietis de la Nouvelle-France.
FEUILLES éparses
Mais la plupart des airs de nos noëls canadiens n’ont pas cette origine profane, ou du moins une origine aussi profane. Quelquesuns, d’une naïveté très puérile et très fantaisiste, ne sont pas chantés dans les églises. Ceux-là sont ordinairement peu connus. Parmi les anciens cantiques de Noël, trois surtout sont chantés dans nos fêtes religieuses : Ça, bergers, assemblons-nous,- — -Nouvelle agréable, et Dans cette étable. — Ce dernier, dont voici les paroles, a été composé par Fléchier, — Esprit Fléchier, évêque de Nîmes, l’auteur illustre de l’oraison funèbre de Turenne:
Dans cette étable,
Que Jésus est charmant!
Qu’il est aimable Dans son abaissement !
Que d’attraits à la fois !
Tous les palais des rois N’nnt rîw 1 de comparable Aux beautés que je vois Dans cette étable.
Oue sa puissance Paraît bien en ce jour, Malcrré l’enfance De ce D:eu nlein d’amour!
L’esclave racheté Et tout l’enfer dompté Font voir qu’à sa naissance Rien n’est si redouté Que sa puissance.
Heureux mystère !
Jésus, souffrant pour nous, D’un Dieu sévère Apaise le courroux,
Pour sauver le pécheur Il naît dans la douleur,
Et sa bonté de père Eclipse sa grandeur.
Heureux mystère !
S’il est sensible.
Ce n’est qu’à nos malheurs; Le froid horrible Ne cause point ses pleurs- Qu’après tant de bienfaits, Notre cœur, aux attraits D’un amour si visible.
Se rende désormais,
S’il est sensible.
Que je vous aime!
Peut-on voir vos appas.
Beauté suprême,
Et ne vous aimer pas?
Puissant maître des deux, Brûlez-moi de ces feux Dont vous brûlez vous-même :
Ce sont là tous mes vœux:
Que je vous aime!
feuilles éparses
Charles Gounod vient de publier (1891) un noël en langue anglaise sur l’air du cantique Dans cette étable, avec des intermèdes pour orgue d’un grand effet. L’air du cantique proprement dit est à peu près semblable au nôtre, seulement il est écrit dans la mesure à six-huit, tandis que notre version canadienne est chantée le plus souvent à quatre temps.
Un noël du Languedoc : Les anges dans nos campagnes, est aussi très connu par tout le Canada français.
Le Père Lambillotte a publié deux cantiques de Noël très pieux, d’une forme plus moderne, qui se chantent également dans nos églises canadiennes : Au saint berceau qu entourent mille archanges, et O divine enfance de mon doux Sauveur ! Ce dernier faisait partie du répertoire du chœur de l’église paroissiale de Montréal, il y a quarante ans. Les membres de ce chœur étaient choisis parmi les élèves du collège de Montréal ; ils avaient pour directeur le bon abbe Barbarin, dont la voix admirable faisait les délices des fidèles. Après ce long espace de temps que je vien9 d’indiquer,
il me semble entendre encore cette belle et onctueuse voix répéter avec ferveur :
O divine enfance De mon doux Sauveur !
Aimable innocence Tu ravis mon cœur.
Que dans sa faiblesse Il paraît puissant !
Ah ! plus il s’abaisse.
Et plus il est grand !
Descendez, saints anges.
Venez en ces lieux;
Voyez dans ces langes Le Maître des Cieux !
Qu’elles ont de charmes Aux yeux de ma foi Ces premières larmes Qu’il verse pour moi !
Il y a un peu plus de trente ans, Adolphe Adam a publié son (( cantique de Noël )) si connu et si populaire dans nos villes. C’est une heureuse composition, simple, mais ample, distinguée, dont les modulations sont naturelles et d’où s’exhale un véritable parfum de
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piété. Je l'ai entendu chanter pour la première fois, par une délicieuse voix d’enfant, dans la grande église de Saint-Roch, à Paris, en 1857. Les paroles, dues à Capeau de Roquemaure, sont aussi fort belles.
Mlle Augusta Holmes, — dont le nom véritable est Miss Holmes, une Irlandaise, — qui a acquis une certaine notoriété à cause de la cantate couronnée qu’elle a fait chanter à l’inauguration de la tour Eiffel, a publié, il y a quelques mois à peine, un noël que je pourrais appeler un noël de salon. La mélodie en est écourtée, mais délicate et originale. Les paroles, qui ressemblent à la musique, sont d’une naïveté d’emprunt très parisienne. C’est une simple bluette fantaisiste et gracieuse, qui se termine par un mot d’amour, un souhait de jeune fille l-
Trois anges sont venus ce soir M’apporter de bien belles choses ;
L’un d’eux avait un encensoir,
L’autre avait un chapeau de roses,
Et le troisième avait en main Une robe toute fleurie De perles, d’or, et de jasmin.
Comme en a Madame Marie !
Noël! Noël!
Nous venons du ciel T’apporter ce que tu désires,
Car le bon Dieu Au fond du ciel bleu Est chagrin lorsque tu soupires ! *
— Veux-tu le bel encensoir d’or,
Ou la rose éclose en couronne?
Veux-tu la robe, ou bien encor Un collier où l’argent fleuronne?
Veux-tu des fruits du paradis Ou du blé des célestes granges ?
Ou, comme les bergers jadis,
Veux-tu voir Jésus dans ses langes?
Noël! Noël!
Retournez au ciel.
Mes beaux anges, à l’instant même;
Dans le ciel bleu Demandez à Dieu De bonheur pour celui que j’aime!
Nous sommes bien loin de Fléchier.
Si, de la capitale de la France, nous nous transportons dans les vastes forêts qui séparent la province de Québec de la Baie d’Hudson, nous trouvons des sauvages chrétiens, évangélisés par nos missionnaires, chantant des cantiques en langue indigène sur des airs fran-
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çais, pendant la nuit de Noël, (( la nuit où l’on ne dort pas. » Tous les sauvages montagnais, pour ne parler que d’une seule tribu, savent lire et chanter la prière.
Tes Hurons sédentaires de la Nouvelle- Lorette, près Québec, chantent un très beau noël en leur langue d’autrefois : Jesous ahatonnia ! (Jésus est né !) dont l’origine remonte au temps des glorieuses et sanglantes missions de la péninsule huronne. Tes paroles en sont consignées dans un manuscrit du Père Chaumonot, et l’on suppose qu’elles sont du Père de Brébeuf, l’apôtre-martyr, ou du Père Ragueneau, deux linguistes. T’air en est très populaire parmi la tribu. C’est une simple mélodie à deux temps, d'allure toute française; elle appartient au mode mineur, ou, plus exactement, au premier mode plagal de la tonalité grégorienne.
On chantait autrefois, dans l’ancienne et la nouvelle France, des noëls nationaux, des noëls politiques, des noëls badins, à côté des noëls religieux. Ceux-ci se divisaient en deux classes : les uns se faisaient entendre
choses d’autreeois
dans les églises, et ne s’écartaient guère des données du Nouveau Testament; les autres se chantaient au foyer domestique, et la fantaisie y avait une plus large place.
Le noël suivant semble appartenir à cette dernière catégorie :
— D’où viens-tu, bergère, D’où viens-tu?
• — Je viens de l’étable,
De m’y promener;
J’ai vu un miracle Qui vient d’arriver.
— Qu’as-tu vu, bergère, Qu’as-tu vu?
— J’ai vu, dans la crèche, Un petit enfant,
Sur la paille fraîche Mis bien tendrement.
— Rien de plus, bergère, Rien de plus?
— Saint’ Marie, sa mère, Lui donnant du lait; Saint Joseph, son père, Qui tremble de froid.
FEUILLES ÉPARSES
— Rien de plus, bergère,
Rien de plus?
— Ya le bœuf et l’âne Oui sont par devant,
Avec leur haleine Réchauffent l’enfant.
— Rien de plus, bergère,
Rien de plus?
— Ya trois petits anges Descendus du ciel,
Chantant les louanges Du Père éternel.
Ce noël est bien connu dans les familles canadiennes. Les petits enfants aiment son joli air, simple et doux. Le dialogue qui se poursuit de couplet en couplet les intéresse, et leur imagination s’exalte au récit de ce Dieu qu’adorent les grands parents comme les petits enfants, ce Dieu qui a tout fait, tout : le beau ciel étoilé, le grand fleuve, la haute montagne couverte de neige, et qui cependant veut naître pour nous dans une étable ! Le bœuf, dont ordinairement ils n’osent pas trop approcher, et l’âne, qu’ils ne connaissent que de nom, sont
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deux personnages qui, à leurs yeux, embellissent singulièrement le tableau.
Un auteur qui n’a pas toujours été aussi bien inspiré, Michelet, a écrit excellemment, à propos des noëls populaires :
....Il y avait alors dans l’Église un merveilleux génie dramatique, plein de hardiesse et de bonhomie, souvent empreint d’une puérilité touchante. ....Elle (l’Église), quelquefois aussi, se faisait petite; la grande, la docte, l’éternelle, elle bégayait avec son enfant; elle lui traduisait l’ineffable en puériles légendes.
Les chants de Noël, qui reviennent chaque année, à la même date, sanctifier le foyer canadien, font plus que nous rappeler les suaves impressions de l’enfance : ils nous montrent l'humble crèche d’où Jésus (( prêche )) à notre orgueil ; ils pénètrent notre esprit des immortelles espérances qui doivent illuminer la pensée de tout chrétien, et nous font tomber à genoux avec les bergers devant le Dieu Rédempteur.