EN ITALIE
Les Italiens du nord de la péninsule affec taient, autrefois, une grande et exclusive admiration pour la musique de Verdi. On sait qu’avant la guerre d’Italie (1859), la Vénitie et la Lombardie appartenaient à l’Autriche. Or, l’ambition des ((patriotes)) vénitiens et lombards de l’époque était de passer sous le sceptre de Victor-Emmanuel, roi du Piémont, et d’arriver ainsi à l’unité italienne. Lorsqu’ils criaient: (( Vive Verdi!)) on comprenait que cela voulait dire : (( Vive Victor-Emmanuel Roi d’Italie ! )) les lettres initiales des mots Vitto re-B mmanuele Re d’Italia formant le nom du compositeur lombard : V.-E.-R.-D.-I.
Un jour, en diligence, sur la route de Milan à Turin, (j’avais alors un peu plus de vingt ans,) j’entendis mon voisin de banquette fre-
donner à demi-voix un chant au rythme bien accusé. Je pris aussitôt mon carnet, et, après avoir tracé rapidement une portée, je me mis en frais de transcrire cette jolie mélodie. Mon voisin s’apercevant que je notais ce qu’il chantonnait ainsi, m’offrit d’écrire lui-même cette musique, ce que j’acceptai volontiers.
L’étranger nota sans hésitation un air tiré d’une partition de Verdi : I due Foscari. Après l’en avoir remercié, je le priai d’ajouter le nom de l’endroit où nous nous trouvions, avec la date.
— Je le ferais avec plaisir, me répondit-il; mais, bien que je sois du pays, je ne sais vraiment pas le nom de la localité que nous traversons en ce moment. Nous saurons cela au prochain relai, dans quelques minutes.
La diligence s’arrêta bientôt. Le voyageur italien s’informa du nom du petit village où l’on faisait halte, et il écrivit : (( Magenta , — juin 1858. ))
Un an après, le 4 juin 1859, Magenta et la plaine environnante devenaient le théâtre d’une lutte sanglante entre Français, Piémon-
fëuillës éparses
tais et Autrichiens. Ce nom jusqu’alors obscur de Magenta fut inscrit aux fastes militaires de l'Europe et du monde, et Napoléon III le donna au plus illustre de ses généraux.
Il est à présumer que, dans cette mémorable journée du 4 juin 1859, l’acclamation familière aux (( patriotes )) italiens : Evviva Verdi ! se mêla plus d’une fois au bruit de la mitraille, au cliquetis des épées et à l’appel des clairons. What is in a name ? disait Shakespeare. Souvent beaucoup de poésie ; quelquefois aussi un programme politique, un cri de guerre ou de ralliement.