‹ Choses d'autrefoisChapitre 3 sur 39 · LA FÊTE DE NOËL À QUÉBEC EN · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE NOËL À QUÉBEC EN

n était arrivé à la fête de Noël de l’année

1645, qui tombait un samedi. L’église de Notre-Dame de la Recouvrance avait été détruite par un incendie le 14 juin 1640. Les Jésuites étaient logés dans la maison des Cent- Associés, — le haut de cette maison servant d église paroissiale pour la population du petit poste de Québec, qui ne comptait alors que quelques centaines de personnes.

Le Père Jérôme Lalemant, le Père Vimont, le Père Dendemare, les Frères Liégeois, Cauvet et Feauté demeuraient à Québec. Le Père de Quen, le Père Masse, le Père Dreuillettes et le Frère Claude Joyer demeuraient à Sillery.

Le chevalier Charles Huault de Montma-

IO

choses d’autrefois

gny, successeur de Champlain dans le gouvernement de la Nouvelle-France, habitait le fort Saint-Louis et y commandait en maître absolu. Il n’y avait pas alors de conseil ni d’intendant pour partager et amoindrir l’autorité du gouverneur, qui était souveraine.

M. de Montmagny, M. Tronquet, son secrétaire, M. des Châtelets, M. Gifïard, M. de la Ferté, M. Saint-Martin, M. du Chesne, M. de Launay, Abraham Martin, Guyon, Maheu, Guillaume Couillard, Zacharie Cloutier, François Marguerie, Jean Jolliet, Adrien d’Abancourt et leurs femmes, — des notables de l’époque, — se trouvaient, pour la plupart sans doute, réunis dans la modeste chapelle, ainsi que des négociants en quincaillerie (taillandiers), des artisans, quelques soldats, et un petit nombre de jeunes Canadiens.

On retrouvait alors dans la colonie de Québec l’image à peine altérée de la société des bourgs des provinces de France, avec ses usages, ses traditions, ses habitudes et aussi ses futiles susceptibilités.

L’humble chapelle décorée du nom d’église

feuilles éparses

était éclairée ce soir-là par quatre pauvres chandelles, — et ce fait me revient toujours à la mémoire lorsque je contemple les brillantes illuminations de la basilique de Québec.

On chanta des cantiques et même le Te Deum avant la messe de minuit. On donna le pain bénit à cette messe, ce qui n'est plus dans les usages de l’Eglise du Canada, et une flûte d’Allemagne, qui devait accompagner le chant, se trouva être fausse, — sans doute par suite du changement de température, — ce qui est de tous les temps et de tous les pays où il y a des flûtes.

Lisons maintenant le <( Journal des Jésuites » du mois de décembre 1645. C’est le Père Jérôme Lalemant qui tient la plume :

Le 23 décembre furent suppléées les cérémonies du baptesme à Caterine, femme d’Atironta, et à son fils Mathieu, âgé de deux ans; ce fut dans la chapelle de Québec. Ils se tinrent dans le banc de M. le gouverneur au commencement et furent par là introduits à l’Église. Mons. Tronquet, secrétaire de Mons. le gouverneur, fut le parrain du petit, et madame de la Ferté, nouvelle mariée, fille de Mons. Giffar, fut la marraine de Caterine, qui fit sa première communion à minuit.

Le premier coup de la messe de minuit sonna à onze heures, le 2nd un peu devant la demye,. et pour lors on commença à chanter deux airs: “Venez mon Dieu,” etc., et “Chantons Noe,” etc. Mons. de la Ferté faisait la basse, St-Martin jouait du violon ; il y ava:t encore une fluste d’Allemaene qui ne se trouva pas d’accord auand se vint à l’Église. Nous eusmes fait un peu devant minuit ; on ne laissa pas de chanter le “Te Deum,” et un peu après on tira un coup de canon pour signal de minuit, où commença la messe ; le pain benist se fit lorsque le prestre alla pour ouvrir son livre. Ce fut le premier depuis plusieurs années, qu’il avait esté intermis oour les préférences en la distribution que chacun prétendoit. Le renouvellement s’en fit par la dévotion des taillandiers, qui eurent dévotion de le faire à la messe de minuit, et les esprits se trouvèrent disposés à remettre cette coustume ; Mons. le gouverneur eut le chanteau pour le faire le dimanche d’anrès. Ce que l’on fit pour obvier aux brouilleries des préférences prétendues, fut d’ordonner qu’en avant donné au prestre et au gouverneur, on donnerait à tout le reste comme il viendrait et se trouverait à l’église, commençant tantost par en haut, tantost par en bas.

Mons. le gouverneur avait donné ordre de tirer à l’élévation plusieurs coups de canon lorsque nostre F. le sacristain en donneroit le signal; mais il s’en oublia, et ainsy on ne tira point; le monde

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communia à la fin de la grande messe, après laquelle s’en dit une basse.

Il y avait quatre chandelles dans l'Église dans des petits chandeliers de fer en façon de gonçole, et cela suffit. Il y avait en outre deux grandes chaudières fournies du magazin, pleines de feu pour eschauffer la chapelle ; elles furent allumées auparavant sur le pont. On avait donné ordre de les oster après la messe ; mais cela ayant été négligé, le feu prit la nuit au plancher qui estoit au dessous de l’une des chaudières dans laquelle il n’y avoit pas au fond assez de cendre. Mais par bonheur dirigent e Domino le feu ne parut que sur les 5 heures du matin au dessus de nostre salle ou réfectoire et cuisine, dans laquelle estoit Pierre Gontier, notre cuisinier, qui s’apercevant de cela monta aussi tost et sans autre bruit esteignit le feu.

On dit la grande messe du jour sur les huict heures, et devant et après deux prestres dirent leurs trois messes. A vespres on chanta quelques psaumes en faux-bourdon.

Veut-on me permettre de citer encore?....

Le 26, jour de St-Etienne, la bourgade de Siilery vint icv en procession faire ses stations pour gangner le Jubilé: deux de nos hommes portoient la

bannière et la croix, les PP. de Quen et Drouilletes vinrent avec eux en surplis et dominau, et entr’eux deux toute la troupe des sauvages chrestiens, au nombre de plus d’une centaine. Ils vinrent à jeun en un temps grandement froid et s’en retournèrent sans manger. On leur fit festin au retour à Sillery de la part de Mons. le gouverneur; ils chantèrent partout fort mélodieusement, et dirent une dizaine de leur chapelet.

Un peu plus loin le P. Lalemant continue :

Deux de nos François s’estant mis à boire, attendant la messe de minuit, s’enyvrèrent avec beaucoup de scandale de quelques françois et sauvages qui les virent; on prescha fortement contre, à raison de ce que les sauvages disoient: “On nous fait prendre la discipline quand nous nous enyvrons et on ne dit rien aux françois.” Il n’en falloit pas davantage que ce qui fut dit en public. Monsieur le gouverneur les fit mettre sur le chevalet exposés à un nord-est espouvantable.

Il y a quelques semaines, mon jeune ami

M. X . me demanda un article pour

le numéro de Noël de son journal. J’é-

FEUILLES ÉPARSES

iq

tais tellement absorbé par mille soucis divers que je fus tenté de répondre négativement ; mais je me remémorai la fière devise du journal Le Chicot, de désopilante mémoire : — (( A l’impossible nous nous tenons tenus. . . )) — et j’entrepris de faire l’impossible.

Les semaines ont passé, les jours ont passé, les heures ont passé, et j’étais, il y a quelques instants, à me frapper le front devant une page blanche lorsque j’eus l’i,dée de me tirer d’affaire à l’aide du Père Lalemant.

J’ai toujours pensé qu’avec des ciseaux expérimentés, de la colle fidèle et d’honnêtes guillemets, il était facile de bâtir un article. C’est fait.

Maintenant, sonnez cors et clairons ! vibrez tambours et chichigouanes ! Voici l’étoile ! voici Noël !

La rafale nous apporte les chants plus de deux fois séculaires des catéchumènes de Sillery :

choses d’autreeois

Ies8s ahatonnia! IesXs ahatonnia !

Jésus est né ! Jésus est né !

La neige est d’une blancheur éblouissante ; l’ombre de Champlain plane sur ce paysage incomparable de Québec, que, le 24 décembre 1635, le père de la Nouvelle-France contemplait encore de ses yeux mourants. . .

Noël ! Noël ! Les grandes orgues font entendre leurs voix harmonieuses, l’étincelle électrique dessine les lobes du baldaquin d’or, et la Foi, bienfaisante et sereine, conduit doucement le chrétien vers le berceau du Sauveur.

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