PHILOLOGIE
Nos journaux quotidiens nous parlent beaucoup d’invasion américaine depuis quelque temps : — invasion par les colons dans la province d’Ontario ; invasion par les capitaux dans la province de Québec et un peu partout dans la puissance du Canada. C’est le temps de redoubler de vigilance si nous ne voulons pas voir notre belle langue française s altérer au sein de nos familles, puis définitivement disparaître de notre pays.
N’a-t-on pas, l’an dernier, donné officiellement un nom anglais (Shawinigan Faits) à une ville nouvelle que les capitaux américains, avec quelque appoint d’outre-mer, ont fait surgir dans le district des Trois-Rivières, le pays si français des Tonnancour, des Hertel, des
Norman ville, des Boucher, des La Vérendrye, des Laflèche? Il ne faudrait pas que cet exemple fût imité. Il appartient à l’association fondée à Québec, en 1902, sous le nom de (( Société du Parler français au Canada, » d’avoir l’œil ouvert sur ces tentatives d’empiètement.
Il y a langage et langage. La distinction dans la manière de s’exprimer est un des buts que l’on doit poursuivre. On peut dire très grammaticalement des choses communes, vulgaires, trop familières : il faut éviter cela. Les jeunes gens, en particulier, devraient prendre de bonne heure l’habitude de la politesse, et bien se garder de donner dans ce mauvais genre qui consiste à se rudoyer entre camarades et à se dire des gros mots sur le ton de la plaisanterie. Mais c’est là une question d’éducation plutôt que de philologie.
L’anglicisme est le danger suprême qui menace la pureté de notre langage. Quelques (( algonquinismes, )) ou plutôt quelques substantifs empruntés à la langue des indigènes de ce pays, comme ouabano, micouenne, babiche,
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se sont aussi glissés dans notre vocabulaire; mais ces expressions n’ont rien de dangereux ou de contaminant.
Quant aux <( canadianismes » dégagés de toute influence de langue étrangère, ils sont rares, et l'un d’eux du moins mérite d’être conservé : c’est l'expression feu sauvage pour désigner la petite dartre très cuisante qui se forme quelquefois sur le bord des lèvres, et que l’on désigne en France sous le nom de feu volage. Les deux expressions sont jolies.
La réforme à faire, chez nous, dans le domaine de la prononciation, est considérable. Il serait important de ne pas grossir la tâche par des corrections erronées ou maladroites. Ainsi, nous, Canadiens, nous prononçons très bien les mots (( congrégation, — fondation, éducation, )) etc., avec l’a très long, les terminaisons en ation devant être prononcées âtion. Gardons-nous donc d’abandonner la bonne prononciation qui nous est familière et de dire (( congrégation, — fondation, — éducation, )) etc., avec des a brefs, comme on s’efforce parfois de le faire.
L’a suivi d’une s doit aussi être long. Nous disons bien « matelas, — coutelâs, — je ne veux pâs ; )) mais il faut dire avec l’a bref : <( éclat, — légat, — avocat. »
Il y a assurément une certaine logique dans notre manière particulière de prononcer les a. Ainsi nous disons pachâ, avec le premier a bref et l’a final long, — hazârd, avec le premier a bref, et le deuxième long. Nous prononçons le mot car avec l’a bref, parce que ce mot ne se trouve jamais à la fin d’une phrase; mais nous prononçons l’a long dans quart lorsque ce mot se trouve à la fin d’une phrase ou d’une période.
Nous disons bien : <( un quart d’heure, )) mais nous disons : (( une heure et quart. »
Enfin, nous disons avec des a brefs, sauf le dernier : (( Ca — na — dâ. ))
Encore une fois il y a là une logique qu’il ne faut pas méconnaître. Toutefois il nous faut adopter la bonne prononciation de la France actuelle, et nulle opinion contraire ne devrait trouver crédit parmi nous.
Là où il faut nous garder d’imiter nos cousins d’outre mer, c’est lorsqu’ils adoptent certains mots anglais pour remplacer des expressions parfaitement françaises. Je reviendrai peut-être sur le sujet, mais dès à présent je proteste amicalement contre l’exclusion systématique de notre mot très français (( piastre », en usage dans le pays dès le dix-huitième siècle, tirant son origine de l’unité monétaire espagnole de valeur correspondante à celle de notre piastre canadienne, consacré, dès l’année 1777» par un décret officiel, pour le remplacer par le mot d’origine hollandaise dollar, donné, dans ce même décret, comme la traduction anglaise du mot (( piastre. » L’ordonnance bilingue 17 George III, chapitre 8, — année 1777, — emploie ces termes :
« Piastre espagnole . valeur £0-5-0. »
« Spanish dollar . value £0-5-0. »
Qui nous a enseigné à rejeter le vieux mot canadien et français employé depuis si longtemps par les habitants de ce pays ? Des cousins de France qui avaient passé par New-York ;
des gens qui ne sont pas comme nous dans la lutte pour la conservation de leur langue, et qui, du reste, ignoraient sans doute que le mot (( piastre )) fût employé par nous comme synonyme de l’affreux dollar.
On me dira : — Mais le mot dollar se trouve dans les dictionnaires français. — Oui ; et le mot (( piastre » s’y trouve aussi. Le premier est donné comme (( monnaie d’Allemagne qui vaut un peu plus de cinq francs, » et aussi comme (( monnaie d’argent des Etats-Unis,)) et le second comme (( monnaie d’argent ayant cours dans différents pays. ))
Il n’est rien dit dans les dictionnaires que j’ai sous la main de l’unité monétaire canadienne ; mais ce que l’on ne sait pas généralement en France, et que nous savons fort bien ici, c’est que nos statuts donnent le mot ((piastre )) comme le terme français, et le mot dollar comme le terme anglais, pour désigner l’unité monétaire canadienne. Ainsi, on retrouve les mots (( piastre )) pour le français et dollar pour l’anglais, dans une ordonnance du Conseil Spécial de l’année 1839. (2 Vict., ch. 46.)
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Mais voici qui est plus formel encore.
L’acte du Parlement du Canada, 34 Victoria, chapitre 4 (année 1871), intitulé : Acte pour établir un système monétaire uniforme pour la Puissance du Canada, contient une clause qui se lit comme suit :
(version française)
« 2. Les dénominations de la monnaie d’après le système monétaire du Canada, seront énoncées par piastres, centins et millins, le centin constituant la centième partie d’une piastre, et le millin la dixième partie d’un centin. »
(version anglaise)
« 2. The dénominations of money in the currency of Canada, shall be dollars, cents and mills, the cent being one hundredth part of a dollar, and the mill one tenth part of a cent. »
La première fois que j’entendis prononcer le mot dollar,— il y a de cela bien longtemps,
c’était par un Canadien français, retoui des
Etats-Unis. Ainsi que son beau teint le faisait augurer, il se nommait Larose. Il avait les cheveux frisés au fer, portait des boucles d oreilles
choses d’autreeois
et chantait des chansons de nègre d’une voix de baryton bien timbrée. Il parcourait les campagnes du district des Trois-Rivières en donnant des spectacles à la lanterne magique, et c’est avec son double talent de chanteur et de lanternier qu’il comptait, disait-il, amasser quantité de dollars.
Une des vues de sa lanterne représentait l’extérieur de la ville de Jéricho, et l’on voyait un groupe de soldats joufflus soufflant dans des trompes au pied des murailles de la cité biblique. Cette exhibition était accompagnée du chant :
Oh Suzannah!
Don’t you cry for me :
I’m goin’ to Alabama With the banjo on my knce.
Ainsi chantait l’homme aux boucles d’oreilles qui disait dollar en parlant français, — le banjo du nègre de l’ Alabama faisant le pendant des trompettes des soldats de Josué, suivant l’immortelle loi du parallélisme, commune à tous les arts.
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La propriété des termes et la correction grammaticale, voilà ce qu’il faut atteindre avant tout; mais il ne faut pas considérer la prononciation et l’articulation comme choses sans importance.
Ce qui est très laid dans notre manière de prononcer, ce sont les terminaisons en ais ou ait, que l’on s’applique souvent à faire entendre très ouvertes, c’est-à-dire le plus mal possible, croyant bien faire. Ainsi certaines personnes prononcent le mot (( était )) comme les deux premières syllabes du mot (( étalage )) : le mot (( avait )) comme les deux premières syllabes du mot (( avalanche. » D’autres, pour ne pas prononcer les ais aussi ouverts, les prononcent trop fermés. Ils disent (( il été » pour « il était, )) — (( il ave )) pour (( il avait, )) et en cela leur manière de prononcer rappelle celle du bas peuple de Paris. C’est très mauvais, ou, pour parler comme ces messieurs, c’est tré mauvé.
Ne disons pas non plus (( pélérinage, )) mais «pèlerinage» (prononcez pelrinage). Ne
disons pas <( Réné, Fénélon, Saint-Dénis, )) mais (( René, Fénelon, Saint-Denis. ))
Quant à la diphtongue oi suivie d’une r , dont on nous parle souvent, comme dans «voir, avoir, savoir, » que l’on prononçait ouère en France, même dans la bonne société, au dixseptième siècle, on la prononce assez généralement bien ( ouare ), à la moderne, dans nos collèges et séminaires, depuis quelques années, de même que les assonances en oil, en oit , etc., et il n’y aura rien d’herculéen à accomplir sur ce point par nos réformateurs.
Prenons garde, cependant, de dépasser le but en procédant par analogie : disons bien « fête de Noël, » et non « fête de No àl ; » disons «je vous souhaite» et non «je vous sou hâte. »
Notre manière particulière de prononcer certaines voyelles, diversement combinées, n’est pas d’invention canadienne : elle nous vient des provinces de la vieille France. Nous pouvons ajouter qu’elle n’est pas sans intérêt pour les étrangers instruits, qui croient y trouver comme un écho du parler du grand siècle. Un
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de ces étrangers me disait un jour: Louis XIV prononçait (( bonsoir », bonsonère, comme les gens de votre côte de Beaupré, et s’il a jamais dit le mot que l’histoire lui attribue : (( l’Etat c’est moi, » il a dû prononcer : (( l’Etat c’est moue ! »
Voilà nos gens en royale compagnie.
Montcalm écrivait, le 13 mai 1756, après avoir parcouru, en voiture, la distance qui sépare Saint- Joachim de Québec : (( J’ai observé que les paysans canadiens parlent bien le français, et comme sans doute ils sont plus accoutumés à aller par eau que' par terre, ils emploient volontiers les expressions prises de la marine. »
(Et Montcalm lui-même écrivait, un peu plus tard, à la supérieure de l’Hôtel-Dieu de Québec, pour la prier d’envoyer en France du (( suc » d’érable dans une caisse (( bien amarrée. »)
De ce témoignage du (( grand vaincu »
des Plaines d’ Abraham, il résulte que, si nous pouvons résister à l’invasion des anglicismes et garder fidèlement notre langage d’autrefois,
nous aurons combattu un bon combat, et serons réellement de grands vainqueurs. Pour cela il ne faudra guère compter que sur nous-mêmes : nos aimables visiteurs du pays de nos ancêtres n’ont pas, d’ordinaire, assez la crainte des néologismes pour nous aider dans nos résistances.