PERCÉ ET EA MER
(Septembre 1894)
PERCÉ ne ressemble à rien de ce que j’ai vu jusqu’à ce jour. Le mont Sainte- Anne, appelé aussi Table de Roland, qui domine tout le paysage, n’a pas moins de 1230 pie^s d’élévation ; le Mont- Joli est un belvédère peutêtre unique au monde ; l’île Bonaventure a des rives que l’on dirait tirées au compas ; la plage, au-dessus de laquelle s’élève, en amphithéâtre, le joli village de Percé, est un lieu de délices pour les lithologues, les pêcheurs et les baigneurs.
Mais que dire de ce monolithe colossal à forme régulière qui émerge des flots ? cpte dire de ce (( rocher percé )) dont l’ouverture ressemble à une porte de cathédrale ? Est-ce bien là un rocher? N’est-ce pas plutôt un gigantesque
pan de mur, le débris énorme d’un palais de Titans ?
On reste interdit devant cette muraille merveilleuse que les flots assaillent sans cesse, et qui, sans cesse, voit les flots se briser à ses pieds. Tous ces témoins gigantesques de convulsions innomées crient le nom de Dieu à travers les siècles et parlent un langage vraiment surhumain.
C’est admirable, mais ce n’est pas là le beau classique. Cette sauvage grandeur est trop écrasante; elle ne charme pas : elle étonne, captive, domine. Le front devient sérieux lorsqu’on la contemple. C’est un rêve dantesque, une vision dont le sourire est absent.
Telles furent mes premières impressions en arrivant à Percé. Le lendemain, je me rendis au delà du Mont-Joli : j’y découvris des bouquets de verdure, des anses aux contours harmonieux, des grèves semées d’agates et de coquillages, et une vue admirable de la mer. La tiède brise du golfe soutenait l’aile des goélands et apportait au rivage comme un écho
FËUIUÆS ÉPARSDS
lointain des clameurs de l’Atlantique ; les vagues venaient expirer sur le rivage avec des murmures délicieux. Je compris mieux alors le côté gracieux de ce paysage de Percé qui m’avait déjà séduit par son étrange et fantastique grandeur.
D’où vient le nom de Table de Roland ? La cartographie nous apprend que la Baie des Chaleurs porta jadis le nom de Baie des Espagnols ; non loin d’ici se trouve l’Anse aux Gascons : ÿ aurait-il dans ce nom de Table de Roland un souvenir de Roncevaux ?
On m’a demandé d’indiquer deux noms que l’on pourrait donner à des localités du voisinage : j’ai suggéré Joyeuse et DurandaL
Nous prenons ici le bateau à vapeur Y Admirai pour continuer notre route. Nous nous rendons au bassin de Gaspé, le Honguédo des aborigènes, le pays de Taiguragny et de Domagoya, les deux sauvages que Jacques Cartier emmena en France en 1534, et qui l’accompa-
chosés d’autrërois
gnèrent l’année suivante à Stadaconé. Malheureusement la nuit est venue et nous ne verrons qu’imparfaitement ce site du bassin de Gaspé que l’on dit être enchanteur.
La plupart des passagers sont retirés dans leurs cabines. Je reste seul sur l’avant du vaisseau, ne pouvant me détacher , des beautés que les ombres me laissent entrevoir.
Qui donc peut s’accoutumer au spectacle de la mer ? Le capitaine étudie les rides de ses ondes, écoute les soupirs qui s’échappent de son sein, comme chacun de nous sonde le degré de quiétude de son esprit, épie la nature des mouvements de son cœur.
Vous vous rappelez sans doute les strophes non rimées de Louis Veuillot sur le cœur de l’homme et l’Océan. Je les cite ici pour le plaisir de les redire :
« Plein de monstres et de trésors, toujours amer quoique limpide, jamais si calme qu’un souffle soudain ne le puisse troubler effroyablement : est-ce l’Océan ou le cœur de l’homme ?
«Riche et immense, et voulant toujours
FEUILEES ÉPARSES
s’enrichir et s’agrandir ; toujours prompt à franchir ses limites, toujours contraint d’y rentrer, emprisonné par des grains de sable, est-ce le cœur de l’homme ou l’Océan?
« Océan ! cœur de l’homme ! quand vous avez bien mugi, bien ; déchiré les rivages, vous emportez pour tout butin quelques stériles débris qui vont se perdre dans vos abîmes ! »