‹ Choses d'autrefoisChapitre 36 sur 39 · LABRADOR ET ANTICOSTI · texte numérisé non relu

LABRADOR ET ANTICOSTI

On parle beaucoup, dans le monde littéraire de Québec, de l’œuvre récente de l’un des distingués écrivains du Naturaliste et de Y Oiseau-Mouche, M. l’abbé Victor Huard, supérieur du séminaire de Chicoutimi.

Le Labrador et Anticosti de M. l’abbé Huard n’est pas un ouvrage d’imagination. Il est facile de constater que l’auteur de ce récit de voyage s’est appliqué, avant tout, à ne dire, sur les personnes et les choses, que la plus absolue vérité.

Vouloir parler d’un pays qui n’a presque pas d’histoire, sans donner une large place aux légendes et à la fiction, n’est-ce pas se condamner infailliblement à écrire un livre ennuyeux? Oui, — à moins que l’on ne soit instruit, que

Ton ne soit observateur, que l’on n’ait de l’esprit et du style.

Or, M. l’abbé Huard est un savant <( authentique, » très versé dans l’histoire naturelle; il est observateur judicieux, et sait kodaquer de multiples façons ; enfin il a de la littérature, du trait, et un fonds de gaîté que les côtes désolées du Labrador, les sublimes mais sévères grandeurs de la mer, le souvenir persistant de la sottise de certaines gens de presse de nos villes n’ont guère pu tarir un instant.

L’auteur de Labrador et Anticosti semble s’être parfaitement rendu compte de la nécessité de bien dire lorsqu'il avait peu à dire.

Ecoutez comme il parle d’une nuit d’insomnie passée au fond d’une cabine de goélette :

Telle fut cette nuit du 19 au 20 juillet. Au dehors, c’était bien beau. L’air était doux; au firmament scintillaient des milliers d’étoiles; la surface des eaux s’élevait et se creusait alternativement en longs et réguliers mouvements. Mais lorsqu’on est étendu dans les couchettes de la cabine, ce n’est plus cela ! La poésie que l’on goûtait tout à l’heure, sur le pont, a fait place à tout ce qu’il y a de plus prosaïque. A chaque instant

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on redoute de se voir projeté hors du lit. Les gémissements de la mâture et les claquements des cordages, violemment secoués par les brusques mouvements de l’embarcation; les coups de mer qui ne cessent de battre le flanc du vaisseau; c’est à faire croire qu’une épouvantable tempête s’est déchaînée, que les flots vont avoir vite raison de ce frêle navire, et que bientôt un triste naufrage, un trépas bien prématuré — hélas ! — va livrer notre dépouille mortelle à la voracité des monstres marins. ....Que n’est-on resté chez soi, dans son joli appartement, à poursuivre ses chères études ! .

Adieu, les parents !... .Adieu, les amis !... .Adieu, le beau rosier de la fenêtre !.... Adieu, le barbet favori qui devait, à notre retour, de son œil attendri et de sa queue frétillante, nous conter tant de choses !

Je ne garantis pas que 1 on soit encore éveillé quand l’imagination s’est mise en frais à ce pointlà. Mais ce dont je me souviens et me souviendrai toujours, c’est du charme exquis que j’éprouvais, lorsque, de fois à autres durant ces longues heures, m’arrivait le chant de l’homme de quart. Tout son répertoire y passa sans doute. Je ne comprenais pas un mot de ses chansons. Mais sa voix était douce, elle avait ces modulations particulières aux marins; et la mélancolie du rythme de ces romances populaires suffit à émouvoir toutes les fibres du cœur. A ce moment c’était le signe de la sécurité: il y a là quelqu’un qui veille pour nous ! et tout va bien puisqu’il chante !

Ce dernier mot n’est-il pas délicieux?

L,e pauvre chanteur nocturne saura-t-il jamais l’effet calmant qu’eurent ses douces mélopées? Et qui sait les impressions diverses et opposées que celles-ci purent faire naître chez d’autres auditeurs dans cette même nuit ? (( Dans tous les pays, a dit Chateaubriand, le chant naturêl de l’homme est triste, lors même qu’il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs. »

Le nouvel ouvrage de M. l’abbé Huard, charmant de forme, est, pour le fond, un livre sérieux, utile, plein d’aperçus pratiques. L’auteur nous raconte qn voyage fait en 1895 dans des circonstances exceptionnellement favorables. Il accompagnait Sa Grandeur Monseigneur Labrecque, évêque de Chicoutimi et administrateur de la préfecture apostolique du golfe Saint-Laurent, dans une visite pastorale. Son récit est augmenté de beaucoup de renseignements sur des localités non visitées, et le

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tout forme un volume complet, un livre nécessaire pour toute bibliothèque canadienne ou américaine.

Le Labrador et Anticosti de M. l’abbé Huard sera la source historique par excellence où puiseront les écrivains de l’avenir qui auront à parler de ces vastes régions de la Côte Nord et du golfe Saint-Laurent.

Pendant son long et parfois pénible voyage de plus de huit semaines, hauteur ne semble avoir perdu sa gaité qu’une seule fois. C’était à Moisie ou à la Rivière-aux-Graines. Mais comme il s’est bientôt relevé de cette faiblesse! Lisons plutôt :

Je dois, en narrateur consciencieux, avouer que j’ai rarement vu pays d’aspect plus désolé que celui-ci. Il n’y a guère de végétation qu’au bord de la mer, où croît un peu de gazon. Ailleurs, le sol est recouvert d’herbes desséchées, d’où s’élèvent, ici et là, des troncs calcinés et aussi de petits arbres à moitié noircis. Ce paysage lamentable vous étreint l’âme d’une tristesse indéfinissable, et, pour tout amusement des yeux, vous n’avez à contempler que les flots azurés de cette mer immense qui là-bas se confond avec le ciel bleu. Les vaisseaux passent hors de la vue, bien au large .

Il n’y a pas encore d’école ici, ni libre, ni neutre. Aussi personne ne sait lire, ce qui fait que les bienfaits de la presse seraient absolument nuis, dans ce village, si l’on n’y employait les journaux, anglais et français, à tapisser les cloisons. Cela m’a été d’une ressource précieuse quand je rentrais sous l’impression fâcheuse des paysages à fendre le cœur dont j’ai parlé plus haut, et j’ai lu, avec un intérêt toujours croissant, des cloisons entières remplies des choses les plus instructives.

Je serais curieux de connaître l’impression que fera Labrador et Anticosti sur le lecteur étranger. Les beaux chapitres sur les Montagnais et sur la grande pêche ; les données relatives aux missions, à l’instruction primaire, à la statistique des personnes, puis à la géologie, à la conchyliologie, à la faune et à la flore des régions explorées, etc., etc., seront compris de tout le monde ; mais la locution et l’anecdote du terroir, si heureusement exploitées par l’auteur, de même que beaucoup d’allusions d’actualité toute locale, échapperont nécessairement au lecteur non canadien. Cependant, je ne doute pas que les renseignements que contient cet ouvrage, de même que

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l’originalité de bon aloi qui le caractérise, ne lui assurent un succès réel chez les lecteurs instruits, accoutumés à lire des relations de voyages ou à voyager eux-mêmes.

Serait-il vrai de dire que l’auteur a peutêtre trop cédé à la préoccupation de l’exactitude? Il est certain que, dans les choses non essentielles, la vérité n’exige pas toujours la précision absolue, et que parfois celle-ci ôte de l’essor à la phrase, de l'élan au discours. En tout cas, ce ne serait là que l'exagération d’une qualité rare chez un voyageur qui revient de loin, et j’y trouverais une précieuse garantie de véracité pour les parties importantes de l'ouvrage.

Les descriptions de M. l’abbé Huard ne sont ni longues, ni fastidieuses. Elles ont souvent de la couleur ; mais pas trop. Au moment où le pompeux fait mine de se produire, une raillerie fine et légère se dessine à la chute de la phrase et vient nous dire que l’écrivain s’est rendu compte du danger et qu’il a vu 1 écueil.

J’ai lu avec émotion les pages de ce livre

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où il est question des travaux de Monseigneur Bossé, de l’abbé Ternet et d’autres missionnaires pour la cause de la religion et de l’éducation sur les plages lointaines du Labrador, de même que celles où il est parlé de l’abnégation vraiment héroïque d’humbles institutrices qui, elles .aussi, ont travaillé, sous le regard de Dieu, à instruire et à secourir les pauvres ; et j’ai éprouvé un sentiment de fierté à la pensée de ce qu’a fait dans le passé et de ce que fait encore aujourd’hui le génie catholique partout où il y a des œuvres de charité, d’intelligence et de dévouement à accomplir.

Quelle démonstration lumineuse et consolante surgit de ces pages !

J'ai lu aussi avec un intérêt particulier ce que dit M. l’abbé Huard des gisements de sable magnétique de Moisie. La tentative d’exploitation de ce minerai de fer a eu, dans le temps, beaucoup de retentissement. On connaissait le sable magnétique de la Côte Nord sous le régime français. Ce fut lors de la fuite des raiders de Saint-Alban, pendant la guerre de sécession des Etats-Unis, que l’on en a fait

une deuxième fois la découverte. Les noms des Têtu, des Labrèche-Viger, des Letellier, •etc., sont mêlés à cette dramatique histoire de la fuite des raiders par le golfe Saint-Laurent.

L'exploitation du sable magnétique de Moisie a laissé deux monuments pour en prolonger un peu le souvenir : l’établissement métallurgique du village de Stadacona, dont il ne reste guère de trace aujourd’hui, et une page de Jean Piquefort sur les rêves de fortune d’un professeur de toxicologie.

La rapide décroissance du bon petit peuple montagnais et sa disparition imminente à brève échéance inspirent à l’auteur de Labrador et Anticosti des considérations qui se terminent par cet alinéa ému et sévère :

Au moins est-il vrai de dire, pour laisser arriver un rayon de soleil sur ce tableau par trop attristant, que le peuple agonisant fera une mort édifiante, grâce aux bons missionnaires qui l’assistent de leur dévouement. Le but de la Rédemption est atteint chez les Montagnais : ils sont tous chrétiens, et chrétiens pratiquants, et chrétiens fervents ; Dieu ne permet pas à 1 enfer de semer l’ivraie au milieu de ce bon grain ! C est la récom-

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pense de leur docilité à suivre les enseignements de l’Église de Jésus-Christ. — Nous, les blancs, nous méritons de moins en moins ces bénédictions spéciales du Très-Haut; et, en particulier, nous, Canadiens-Français, nous soutenons une certaine presse qui mine sourdement la foi dans les âmes et la vertu dans les cœurs ; il y a là un crime social dont nous portons la responsabilité et dont nous serons châtiés ici-bas, puisque les peuples sont dès ce monde punis ou récompensés, suivant qu’ils le méritent.

M. l’abbé Huard nous parle aussi du futur chemin de fer du Labrador ; mais il éloigne la réalisation de ce projet d’une façon absolument désolante pour les gens pressés. Je prends occasion de ce que dit l’auteur à ce sujet pour prier Monsieur le juge Blanchet d’oublier un peu les Pandectes et les Institutes de Justinien — choses d’un si lointain passé — pour songer davantage à ce chemin de fer de l’avenir auquel il a presque attaché son nom.

Il ne faut pas juger cette région du nordest du Saint-Laurent par la seule côte où se fait la pêche à la morue. L’intérieur du pays a peut-être des ressources végétales et miné-

feuilles éparses

raies, qu’on ne soupçonne pas de la rive. A sept milles du poste de la Tête-à-la-Baleine se trouve l'embouchure de la rivière Saint- Augustin, « une rivière qui fourmille de saumons et de truites d’une grosseur prodigieuse. C’est l’un des plus beaux et dès plus importants cours d’eau du Labrador inférieur. Son estuaire, qui a un mille de largeur, est parsemé d’îles bien boisées. Et cette réapparition du règne végétal se fait aussi sentir sur la terre ferme. (( J’ai (( remonté cette rivière, écrivait un mission- (( naire, jusqu’à vingt milles de son embou- « chure, en suivant le bras de l’est. De ce côté a elle coule dans une belle forêt de bouleaux, de (( sapins, d’épinettes, etc. Revoir une belle « forêt dans cette région ordinairement si déjà nudée, produit une jouissance assez difficile (( à définir, mais très douce. On croit se re- (( trouver au pays, où de tels aspecfts nous (( laissent pourtant assez indifférents. Mais « l’illusion se dissipe aussitôt que l’on retourne « à la côte. ))

C’est sans doute dans l’intérieur du pays, là où les fortes rivières n’ont plus qu’une lar-

choses d’autrëeois

geur relativement minime, que passera le chemin de fer que construiront nos neveux, — voie féconde qui jettera la vie et la civilisation dans toute cette immense région du nord et mettra le Labrador à trois jours de l’Irlande par les vaisseaux rapides.

A part la grande industrie de la pêche, dit M. Huard, il n’est pas impossible que, dans un avenir plus ou moins prochain, on utilise en ce pays quelques autres ressources aujourd’hui à peu près inexploitées.

Par exemple, les duvets et les plumes des oiseaux de mer pourraient donner lieu à un commerce de quelque importance.

Les plantes marines pourraient servir à la fabrication de précieux engrais végétaux; il serait facile aussi d’en extraire divers produits très employés dans l’industrie et dans les arts.

Les forêts de ce territoire étant composées d’arbres résineux, on y exploitera quelque jour l’industrie des gommes, des résines, et même des goudrons.

Enfin les déchets de poissons et de phoques pourraient fort bien servir à la fabrication d’une sorte de guano artificiel, comme cela se pratique dans les provinces de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick .

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Et si jamais le «Chemin de fer du Labrador» devient une réalité, c’est alors que l’on verra se produire le véritable développement de toute la côte du golfe. A l’époque où nous vivons cela ne vaut rien pour un pays d’être entièrement isolé du reste du monde pendant six mois de l’année, surtout lorsque pendant les six autres mois il ne jouit que de communications difficiles. Sans communications aisées, pas de commerce; sans commerce, pas d’industrie ; et quand il n’y a pas d’industrie dans un pays qui ne peut être agricole, la prospérité y sera toujours fort médiocre. On ne peut imaginer la transformation qui s’opérerait au Labrador, si un chemin de fer le traversait dans toute sa longueur et le mettait en relations faciles avec le continent américain comme avec les pays d outre-mer. Il est sûr que l’exploitation des pêcheries et le commerce des fourrures y prendraient une extension nouvelle, tandis que cent industries annexes y seraient créées. L’immense contrée de l’intérieur, encore inconnue, livrerait en ce temps-là d importants secrets qu’il nous serait aujourdhui inutile de pénétrer. Qui sait ce que cette région recèle, par exemple, de ressources minières? Qui sait ce que nos arrière-neveux en tireront de richesses ?

Il se fera, un jour, ce chemin de fer du Labrador. On cherche trop à aller vite, aujourd’hui, pour ne pas recourir enfin à ce moyen facile de rapprocher encore l’Europe de l’Amérique. La voie du Saint-Laurent l’emporte déjà de beaucoup sur les

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autres chemins du commerce. La ligne du Labrador vaudra encore mieux, et fixera définitivement notre prépondérance en fait de communications rapides durant les douze mois de l’année.

Seulement, mon cher lecteur, quelque jeune que vous soyez, je ne vous promets pas que vous aurez jamais vous-même l’avantage d’atteindre l’Atlantique par cette voie ferrée. Bien des fois le doux printemps succédera au triste hiver, bien des fois.... la morue — il faut bien sacrifier un peu à la couleur locale — quittant les sombres profondeurs de l’immense Océan, reviendra en bandes innombrables côtoyer nos rivages du golfe, avant que, dans la gare du Q.-L.-A. (personne n’ignorera alors que cela veut dire Québec-Labrador-Atlantique) , au pied de la chute Montmorency, les voyageurs partant pour l’Europe entendent le solennel avis : « En voiture, messieurs ! »

Ces paroles prophétiques sont vraiment suggestives.

En voiture, messieurs !

En voiture, les Van Horne, les Gameau, les Beemer et les Scott des générations futures !

En voiture, les voyageurs de la Nouvelle- Orléans, de Chicago, de New-York!

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En voiture, les touristes de Pékin, de Vancouver et de Winnipeg !

En route pour Betsiamis, pour Saint-Victor de la Rivière-aux-Graines, la grande cité! ... ; pour la Pointe-aux-Esquimaux, les Roches Puy jalon, Natashquan, Saint-Charles du Eabrador, l’océan Atlantique ! . . . .

En ce temps-là, l’ile d’Anticosti aura livré tous ses secrets ; ses bords enchanteurs, couverts de jardins et de villas, ne connaîtront plus les naufrages, et le chemin de fer circulaire construit par Menier-le-Parisien, aura chassé l’ombre éplorée de Gamache jusque dans, les profondeurs des forêts !

Merci à M. l’abbé Huard de nous avoir fait entrevoir au moins quelques-unes de ces brillantes perspectives.

Je voudrais, avant de terminer, signaler avec quelques détails ce que l’auteur raconte des (( jardins suspendus )) de la Rivière-Pentecôte, des mœurs du homard, de l’influence des foies de morue sur les parfums des grèves, et ce qu’il dit aussi des instincts carnassiers de ces horribles bêtes qu’on appelle les chiens du

Labrador. Mais cela nous entraînerait trop loin ; et d’ailleurs, il faut lire ces choses dans leur forme originale.

Je renvoie donc le lecteur à l’auteur. Il verra que le nouvel ouvrage de M. l’abbé Huard mérite d’être lu même par ceux qui ne lisent que les livres excellents.

ESTHER WHEELRIGHT

ERS les premiers jours de l’automne de

V 1708, la sentinelle du fort Saint-Louis, à Québec, présentait les armes à un religieux de la Compagnie de Jésus qui se dirigeait vers le château. Le Père Bigot, un des plus zélés missionnaires de l’Acadie, venait rendre compte au marquis Philippe de Vaudreuil de 1 heureux résultat de démarches commencées depuis déjà plusieurs années pour tirer des mains des Abénaquis une jeune Anglaise, une enfant de dix ans, Esther Wheelright, enlevée à ses parents dans une journée de carnage, et qui, depuis lors, avait partagé les misères d’une famille sauvage qui l’avait adoptée. Le missionnaii e avait aperçu un jour sa blanche figure au milieu d’un groupe de petits Abénaquis, et avait fait connaître sa captivité à sa famille, qui habitait le voisinage de Boston.

M. de Vaudreuil s’était occupé activement du rachat de cette enfant. Il lui donna asile au château Saint-Louis et voulut la traiter comme un membre de sa famille. Madame de Vaudreuil la prit aussi en affection, et, comme elle comptait partir dans quelques mois pour la France, elle résolut de la placer chez les Ursulines avec sa fille, Marie-Louise de Rigaud, âgée de près de huit ans. Le journal ou registre des Ursulines du 8 janvier 1709, contient la note suivante : « Madame la Mar¬

quise nous a donné une petite Anglaise pour pensionnaire. Elle paiera 40 écus. »

Esther Wheelright appartenait à une excellente famille et était admirablement douée au physique et au moral. Elle se fit religieuse chez les Ursulines de Québec, le 12 avril 1714, et prit le nom de Mère de l’Enfant-Jésus. Sa mère ne la revit jamais ; elle se déclara satisfaite de la savoir heureuse et se contenta de lui écrire des lettres pleines de tendresse et de lui envoyer de riches cadeaux.

M. de Vaudreuil, par égard pour la famille de la jeune fille, ne voulut pas d’abord prendre

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la responsabilité d’autoriser l’entrée en religion de Mademoiselle Wheelright. Ne pouvant la confier à personne pour la conduire à Boston, il la garda auprès de lui, avec ses propres enfants, de 1710 à 1712, année de son entrée au noviciat.

La jeune étrangère dont l’enfance avait été si tourmentée, désirait ardemment vivre de la vie calme du cloître ; aussi fit-elle une religieuse modèle. Ses parents de la Nouvelle- Angleterre eurent, à plusieurs reprises, des rapports pleins de cordialité avec les Ursulines. Un de ses neveux vint même à Québec pour y voir sa légendaire parente. On lui donna la permission d’entrer dans le cloître, et la pauvre petite prisonnière des Abénacjuis, devenue religieuse professe et captive volontaire, puf s’enquérir à loisir de tout ce qui concernait sa famille.

On lit dans Y Histoire du Monastère des Ursulines de Québec, vol. III, p. 46 :

Une fête que les circonstances rendirent publique, fut celle du 12 avril 1764, «jour (dit le vieux récit) où notre révérende Mère Supérieure, la Mère

Esther Wheelright de l’Enfant-Jésus, renouvelait ses vœux de cinquante ans de profession entre les mains de M. Briant, vicaire-général du diocèse vacant, et notre très-digne supérieur. Rien ne manqua à la solennité; M. Resche, notre très-digne confesseur, joua de l’orgue, et l’on chanta plusieurs motets pendant la sainte messe. M. Récher, de son côté, nous favorisa d’un très-beau sermon sur le bonheur de la vie religieuse. Le Te Deum se chanta à l’issue de la messe, et nous eûmes le soir la bénédiction du Saint-Sacrement . »

Cette bien-aimée jubilaire était la première supérieure anglaise de notre maison, et par une singulière coïncidence, elle entrait en charge au mois de décembre 1760, précisément à l’époque où la domination anglaise s’établissait au Canada. Cette vénérée et chère Mère, qui devait tant à l’hospitalité française, semblait dire que le mélange des deux races n’altèrerait jamais en rien la charité, et que si, d’un côté, le monastère restait toujours profondément français, il saurait, de l’autre, apprécier le mérite des filles d’Albion.

La Mère de l’Enfant-Jésus mourut au vieux monastère des Ursulines de Québec, le 28 novembre 1780, à 8 heures du soir. Elle avait alors 82 ans.

L’histoire de la captivité d’Esther Wheelright et de sa délivrance par un missionnaire

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français, est bien connue parmi la population de la Nouvelle-Angleterre. Elle est rapportée dans quelques-uns des livres de classe en usage dans les écoles primaires de la région de Boston.

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